‹ Mémoire sur les Carmathes du Bahraïn et les FatimidesChapitre 22 sur 36 · III. La bataille d’Adjnâdîn · texte numérisé non relu

III. La bataille d’Adjnâdîn

Après la prise de Bosra, Khâlid, suivi des divisions de Yazîd, de Shorabbîl et d’Abou Obaida, se porta vers la Palestine méridionale pour se joindre à Amr, qui, à la nouvelle de l’arrivée de Khâlid et de la marche des troupes, quitta son camp à Gbamr al-Arabât En attendant, l’armée romaine sous Théodore s’était organisée et se trouvait prête à quitter la pente de Djillik^ située au Nord de la Palestine pour empêcher une seconde invasion dans cette province. La rencontre avec les troupes des Musulmans réunis eut lieu le 28 de Djomâda I de l’an 13 ^), à Adjnâdain ou Adjnâdîn, entre Ramla et Bait Djibrîn (Eleutheropolis).

Voilà ce que rapporte Ibn Ishâk, et ce que nous allons maintenant mettre en parallèle avec celui d’autres auteurs, d’abord en vue de la chronologie, qui n’est point difficile, et ensuite par rapport au lieu où se donna la bataille, et dont la détermination constitue un des problèmes les plus épineux de notre sujet.

La date d’Ibn Ishâk est la vraie, selon toute pro-

1) Belâdh. Îtî*' et Ll* 5 Madâini chez Tab. I, 6 donne à ce chef le titre

adranga qui est légèrement corrompu de dmiigarius.

2) Tab. I, 6. Voyez ci-dessus p. 35 et suiy.

3) Tab. I, Lai 1. dern., i'i.v, 11, rhô, 7.

4) Tab. I, l'in , 13.

habilité. Belâdhori, il est vrai, rapporte à côté d’elle encore deux autres traditions : d’après la première la bataille se donna lundi le 18 de Djomâda I, suivant l’autre ce fut le 2 de Djomâda IL Mais tandis que la première est notoirement fausse, le 18 étant un mercredi et non un lundi, la seconde n’a pour elle que le pseudo-Wâkidi et en partie Saif. Madâini *) au contraire et le Fotouh donnent la même date qu’ Ibn Ishâk, en ajoutant que la bataille eut lieu un samedi. Or, le 28 de Djomâda I était en effet un samedi. Saif, qui confond cette bataille avec celle du Yarmouk, rapporte que ce fut en Djomâda II que fut livrée la bataille ^). Ce qui confirme la date d’Ibn Ishâk, c’est que la bataille a été antérieure de plusieurs jours (24 d’après le Fotouh) au 22 Djomâda II, date de la mort d’Abou Bekr, qui a encore eu connaissance de la victoire. Quant au 2 de Djomâda II, il est possible que ce soit la date de la missive envoyée à Abou Bekr ®).

Voici maintenant les rapports que nous possédons sur le lieu de la bataille. Yacout cite un passage du livre d’Abou Hodhaifa Ishâk ibn Bishr ®), d’après lequel Adjnâdain (telle est, selon Yacout, la prononciation de la plupart des traditionnistes, mais quelques hommes de savoir disent qu’il faut prononcer Adjnâdîn) est un endroit du district

1) P. Hf. A la lettre, Belâdh. a le 28 de Djomâda II, mais ce doit être une faute de rédaction.

2) Tab. I, 9; v. aussi Yacoubi II, lôS, 3) P. , ï*f i .

4) Tab. I, Lf, 14 et 15 (Kosegarten II, 194 a mal traduit «primi”).

A la p. filô, 7 il semble placer la bataille encore plus tard. Comp. Kremer, Mittelsyrien, 10 et suiv.

6) Haneberg p. 33.

6) V. plus haut p. 47. Ce passage manque dans le 'Fotouh publié par Lees.

de Ramla, du département de Bait Djibrîn (Eleutheropolis). Bekri dit^): »Adjnâdain, orthographié comme le duel d’Adjnâd, est un endroit en Syrie dans la province du Jourdain; d’autres disent qu’il est situé en Palestine entre Ramla et Djibroun Chez Nawawi on trouve ^): »Adjnâdain, comme écrivent la plupart des autorités d’après Abou Bekr Mohammed ibn Mousa ibn Othmân ibn Hâzim al- Hâzimi dans son Kitâb al-moutalif wa ’l-mohlitalif (d’autres disent Adjnâdîn), est un lieu célèbre en Syrie du côté de Damas ; il s’y est donné une fameuse bataille entre les Musulmans et les Romains”. Mais ailleurs *) il dit: » Adjnâdîn ou Adjnâdain, endroit de la province de Palestine entre Ramla et Djibrîn ou Djibroun”. Nowairi ®) place Adjnâdîn entre Bait Djibrîl et al-Yarmouk; Dhahabi ®) entre Ramla et Djerash.

Nous avons donc, en somme, à choisir entre trois thèses que nous allons successivement examiner. La première place Adjnâdîn sur la rive orientale du Jourdain et a trouvé un ardent défenseur dans Haneberg ^), qui avec une grande sagacité a tâché de démontrer que le Haurân oriental a été le théâtre de ce combat. Malheureusement il s’est appuyé presque exclusivement sur les indications peu solides du Fotouh as-Shâm publié par Lees et de celles du pseudo-

1) P. vi*.

2) C’est-à-dire Djibrîn. Le ms. de Leide a Hébron, leçon préférable.

3) Ms. de Leide 357, p. 310.

4) Ed. de Wüstenfeld fî”. . Au lieu de 1. (Hébron).

6) Ms. de Leide 2 A f. 28 r. 6) Chez AVeil I, 41 note.

7) Erorienitiffen 23 — 33.

8) En faveur de son opinion semble militer la manière dont Madâini groupe les faits; v. Tab. I, Plfv,

Wâkidi. Si l’auteur de ce Fotouli n’avait pas négligé de copier du livre d’Abou Hodhaifa, qui est sa source principale, la' détermination de l’endroit où était situé Adjnâdîn, et qui est d’accord avec celle d’Ibn Ishâk, toute l’argumentation fondée sur l’exposition confuse de ce livre serait nécessairement détruite. Mais, abstraction faite de cette circonstance et des rapports plus authentiques que l’on peut opposer à l’exposé du Fotouh, si nous cherchons le champ de cette bataille dans le Haurân oriental, le plan de guerre des Musulmans n’est plus clair et les mesures de défense du côté des Romains sont entièrement incompréhensibles. Les frontières orientales de la Syrie se trouvaient toujours exposées aux invasions du côté du désert; la population se composait pour la plus grande partie d’Arabes, et ce n’est qu’au moyen d’eux qu’on pouvait défendre le Haurân et la Belca. Pourrait-on supposer que les Romains eussent envoyé vers ces contrées leurs troupes destinées à faire passer aux Musulmans, une fois pour toutes, l’envie d’envahir la Palestine? Serait-ce en Haurân ou dans la Belca, où probablement la population faisait cause commune avec l’ennemi, qui s’y trouvait tout près du désert, sou refuge ordinaire ’)? Non, certes, les Romains étaient convaincus que le but des Arabes ne se bornait point à une razzia, qu’il s’agissait de la domination; les barbares convoitaient la belle et riche province, et tout ce qui, pour le moment, pourrait tomber entre leurs mains sur les bords du désert, on le ressaisirait aisément, quand une fois le centre du pays serait en sûreté.

1) Comp. Haneberg p. 13.

En second lieu, on assigne à Adjnâdîn une place dans la province du Jourdain, et c’est là une supposition en faveur de laquelle on peut apporter quelques arguments. La circonstance qu’on ne trouve point le nom d’Adjnâdain (Adjnâdîn) sur les cartes de la Palestine, et que la forme du mot se trouve être le pluriel de djond (armée) avec la terminaison du duel, a amené Haneberg ') à soupçonner un moment qu’Adjnâdain ne serait que la traduction arabe de Legio, l’ancienne Megiddo. Les géographes arabes désignent ce lieu sous le nom d’al-Leddjoun (Legionum), et on n’ignore pas de quelle importance cette place, à l’entrée de la plaine d’Esdrélon, a toujours été dans l’histoire militaire de la Palestine. Cette thèse est confirmée par un récit de Belâdhori , qui dit qu’Amr, après la victoire de Dâthina, assiégea Césarée en Djomâda I et que c’était de là qu’il partit pour se joindre aux autres Musulmans, avant la bataille d’Adjnâdîn. On pourrait ajouter que Théophane, confondant Amr et Omar, dit qu’Oraar s’avança jusqu’à Gabetha, si nous entendons par là Gabatha qui, d’après Jérôme "“j, est située sur les confins de la grande plaine d’Esdrélon. Cependant chez Eusèbe ce lieu s’appele Fûi/Sf, tandis qu’il désigne Tx(3ixâx comme un lieu dans le Daroma oriental, district au Sud-Est d’Eleuthéropolis. Quant à la tradition signalée par Belâdhori, elle est en contradiction flagrante avec toutes les autres ; pour la sauver, il faudrait

2) Ibn Khordâdbeh et Istakhri par exemple. Il est donc inexact ce qu’afiSrme Robinson, Falaestbia, III, 413 que ce nom se présente le premier chez Abonlféda.

3) P. If..

4) Ed. Larsow, p. 131; sur la carte de Robinson au midi de Nazaretb.

placer Ghamr al-Arabât, où se trouvait campé Amr jusqu’à l’arrivée de Khâlid, dans la proximité immédiate de Césarée. Or, nous avons vu ci-dessus que ce lieu de campement était situé dans le Ghaur de Palestine. Mais ce qui plaide le plus fortement contre cette thèse, c’est que dans ce cas le plan de conquête des Musulmans serait tout à fait inexplicable. La conséquence de la victoire n’est pas la chute de Césarée, mais le siège et la prise de Gaza.

Nous voici arrivés à la troisième localisation qui s’accorde avec celle d’Ibn Ishâk. Un des premiers moyens dont nous disposons pour vérifier son indication sera naturellement la connaissance du point de départ d’Amr et de celui des troupes romaines. Ibn Ishâk les détermine à la vérité, mais avec assez peu d’exactitude, et l’on pourrait donc supposer que ces indications ne sont que des conjectures de son crû. C’est surtout celle d’après laquelle le lieu de campement des Romains au Nord de la province de Palestine, donç à la hauteur de Baisân (Bethséan) et de Césarée, aurait eu le nom de Djillik qui nous semble suspecte. Nous connaissons, outre le Djillik des poètes antéislamites, qui était un lieu de plaisance près de Damas ’), un château du même nom dans le Haurân ®). Il ne peut être question ici ni de l’un ni de l’autre ^), et nous .serons obligés d’admettre qu’il y ait eu un troisième lieu de ce nom que toutefois nous cherchons en vain dans les livres et sur les cartes. Théophane nous tirera d’embarras. Bien que cet auteur ait confondu l’envoi des troupes à l’occasion de la première invasion des

1) Weizstein, ’Reisebericht, 131.

’ 2) Ib. p. 118.

3) Comp. Wellhausen, p. 50 n. 2.

Musulmans et qui furent mis en déroute à al-Araba et à Dâthina, et l'expédition partie de Césarée et conduite par Sergius en personne, qui aboutit à la défaite d’Adjnâdîn, nous n’avons aucune raison de douter de la justesse de son afiSrmation que Césarée fut le point de départ d’une partie des troupes romaines. Abou ’l-Faradj *) dit aussi que Sergius marcha à la tête de 5000 hommes contre les Arabes. En effet, nous devons poser en fait que la réunion des troupes envoyées par Héraclius sous le commandement de Théodore avec la garnison de Césarée a eu lieu dans la plaine d’Esdrélon. Cela m’amène à conjecturer que Djillik est une corruption ancienne de Djînin ou Djinîn, le Djennîn actuel, situé aux confins des montagnes de Samarie et de la plaine d’Esdrélon ^), précisément là où nous croyions devoir placer cette pente, de Djillik. Que le nom peu connu de Djinîn ait été corrompu en Djillik — et cette corruption est paléographiquement très naturelle — n’est nullement étrange. Nous avons eu une corruption semblable dans le cas d’Abil en Obna

Eutychius '*) rapporte qu’Amr, après son départ de Médine, étant au pays de Gaza et voyant que ses forces étaient insuffisantes pour s’emparer de la ville, écrivit à Abou Bekr pour lui demander des secours. Celui-ci manda Khâlid de l’Irâk et dès que ce général se fut joint à x\mr, ils entreprirent le siège de Gaza. Après quelques négociations inutiles, , à l’occasion desquelles Amr se trouva un jour dans un grand danger et ne fut sauvé que par la

3) Ed. Beyr. p. C. .

2) Socin-Baedeker* p. 237.

4) Annales II, 258 et 261.

3) Ci-dessus p. 18.

présence d’esprit de son afîranclii Wardân ’), un combat eut lieu. Les Romains essuyèrent une défaite complète et les débris de leur armée se réfugièrent à Jérusalem et à Césarée. Sa'îd ibn Abdalazîz at-Tanoukhi raconte également que les Musulmans, après l’arrivée de Khâlid, conquirent le Haurân et la Batbanée et qu’ils marchèrent ensuite contre la Palestine et le Jourdain. Si donc Gaza et la Palestine étaient le but des Musulmans, on s’attend aussi à ce que la bataille a été livrée en Palestine, et c’est ce qui nous est confirmé encore de deux côtés différents. D’abord par un poème de Ziyâd ibn Hanthala :

»Nous avons laissé Artaboun, tout épuisé, faisant voler son cheval vers al-Mesdjid al-Akça,

Dans la soirée d’Adjnâdîn, lorsqu’ils tombèrent les uns après les autres, et que les vautours planaient déjà sur leurs têtes dans la campagne ;

Dans un tourbillon de poussière, nous lui avons lancé un coup qui faisait un grand bruit et retentissait au loin.

C’est ainsi que nous avons, pour l’avenir, sevré (de la possession) de la Syrie les Romains lointains, de sorte que la plus proche de leurs frontières est encore bien éloignée.

Les troupes romaines se jetèrent sur ses traces et s’enfuirent comme si la frayeur leur eût donné des ailes.

Nombre de morts restèrent sur le champ de bataille et tout haletants les fuyards revinrent près de leur chef”.

1) Comp. al-Makîn p. 19 et 30, Saif chez Tah. I, , 13 et suiv. Eutychius raconte presque la même histoire à l’occasion du siège d’Alexandrie (II, 313 et suiv.). 2) Belâdh. !t*1.

.3) Chez Yacout sous , comp. Saif chez Tab. I, ff*», 9 et suiv.

J’ai donné le texte dans l’Appendice.

Al-Mesdjid al-Akça (la mosquée éloignée) est Jérusalem ; si donc, ce qui s’accorde avec le rapport d’Eutychius, les Romains se sont enfuis vers cette ville, ce sera bien en Palestine qu’il faudra chercher le champ de bataille. Le second argument n’est guère moins important. Au lieu de la bataille d’Adjnâdîn, Saif nous donne comme la première grande bataille en Syrie celle du Yarmouk-Yâcouça, s’appuyant en cela sur d’anciennes traditions dont nous trouvons encore les vestiges chez Belâdbori et Madâini ^), quoique ces derniers placent ici la bataille d’Adjnâdîn, et celle du Yarmouk deux ans après. C’est qu’ils parlent d’une affaire à Yâcouça peu après la bataille d’Adjnâdîn. La bataille du Yarmouk fut livrée à l’endroit où le ruisseau de Yâcouça, qui est sec en été, se jette dans la rivière du Yarmouk. C’est à cause de cela qu’on a donné à cette bataille tantôt le nom de la rivière et tantôt celui du ruisseau. Les deux chroniqueurs, dépendants probablement l’un de l’autre, trouvaient ici dans quelques-unes de leurs traditions la bataille du Yarmouk-Yâkouça, et dans le double but de sauver leur chronologie et de rester quelque peu fidèles à ces traditions, ils se sont permis, par une critique assez singulière, de faire deux batailles d’une seule et de donner à chacune d’elles l’un des noms combinés. Outre qu’il est déjà très invraisemblable qu’on se soit battu deux fois au même emplacement, l’impossibilité géographique d’une bataille sur la Yâcouça entre celle d’Adjnâdîn et celle de Fahl saute aux yeux ; tandis qu’il n’y a aucune raison qui

1) Chez Tab. I, LaI — ft.v.

2) P. 3 a f. et suiv. 3) Chez Tab. I, ViPv> 11 et 12.

justifie la supposition de deux rivières ou ruisseaux du même nom.

On voit donc que la tradition qui place ici la bataille

du Yarmouk est bien ancienne et qu’on ne saurait la con-

sidérer comme une pure invention de la part de Saif. Mais comment en expliquer la naissance? Voici ma conjecture. Ibn Isbâk place Adjnâdîn entre Ramla et Bait Djibrîn, Bekri entre Ramla et Hébron. Or, c’est ici qu’on trouve l’ancienne Yarmoutb qui du temps d’Eusèbe et de

Jérôme portait déjà le nom de Yermoucha^ et où Robin-

son ^), comme si de rien n’était, localise la bataille du Yarmouk.

J’ai été autrefois d’avis qu’on pourrait considérer Adjnâdain comme nom appellatif, faisant du pluriel de djond un génitif du duel, régi par wak’^a ou yaum (bataille, journée), analogiquement avec le pluriel du pluriel '*), avec le hébreu hhomotaim (mur-double) et avec des formations analogues en arabe ®). Yaum adjnâdain signifierait alors la bataille donnée par les deux armées réunies de Syrie et d’Irak. Mais c’était une erreur, adjnâdain ne pouvant se passer d’article dans cette acception. D’ailleurs, Adjnâdîn (ou Adjnâdain) figure non seulement comme nom propre dans le poème de Ziyâd ibn Hanthala et dans un couple de vers de Cothayir rapportés par Yacout et Bekri ®), mais aussi chez Masoudi ^), où nous lisons que Nâtil ibn Gais

1) niDT Josué X, 3, XV, 35, XXT, 29.

2) Onomastieus éd. de Larsow et Parthey, p. 236. Actuellement Khirtet Yarmonk, Guérin II, 371 et suiv., Hevue des étvdes juives XXXIV, 52.

3) III, 117 (comp. Il, 599).

4) P. c. qjiALaS-Î Bekri fv. 5) Comp. Wright^ I, 191 A.

6) V. l’Appendice. Comparez aussi Ibn Cotaiba PaI 1. dern. 7) V, 225.

périt dans une bataille à Adjnâdîn en Palestine au temps d’Abdalmelik.

Si nous admettons qu’Adjnâdîn est situé près de Yarmouk (Yarmouth), la lumière jaillit aussitôt dans les ténèbres ; nous comprenons comment la bataille d’Adjnâdîn a pu et a presque dû se confondre avec celle du Yarmouk (Hiéromax). Il nous est clair alors comment un auteur a pu dire de tel héros qu’il périt dans la bataille du Yarmouk, tandis que l’autre le fait tomber à Adjnâdîn. Belâdhori nous donne les noms de quelques-uns des principaux personnages qui trouvèrent la mort à Adjnâdîn, ajoutant à propos de cinq d’entre eux que d’autres auteurs disent qu’ils périrent dans la bataille du Yarmouk. Il ne donne pas de variante sur Abân ibn Sa'îd, quoiqu’Ibn Ishâk et Saif ') rapportent qu’il fut tué près du Yarmouk ; il n’en donne pas non plus sur Ikrima ibn abi Djahl, qui, d’après Saif, tomba dans la bataille du Yarmouk etc. ®). Un examen sur place devra décider si ma supposition est fondée, et éclaircir le point de savoir si Adjnâdîn est la transcription arabe de l’ancien nom ou bien une traduction.

La substitution de Yarmouk (Hiéromax) à Yarmouk (Yarmouth) a été une des principales causes d’une effrayante confusion dans la chronologie de la conquête de la Syrie. Et, ce qui est surtout à regretter, c’est que nous devions rejeter presque entièrement le récit de Saif, quelque riche qu’il soit en détails intéressants, parce que cet auteur a

1) Chez Ibn Hadjar I, ü ; comp. Tab. I, 13.

2) Comp. Nawawi 1.1, Ibn Hadjar I, ob, olf , 1.1, IÎ^'a etc.

3) P. e. ’Eyvar/ov?

mêlé des traditions de la bataille du Yarmouk (Hiéromax) avec les rapports de celle d’Adjnâdîn, et qu’il accompagne la bataille de Falil de plusieurs circonstances qui ne conviennent qu à celle du Yarmouk; or, cette dernière faute est une conséquence naturelle de la première. Quant aux preuves péremptoires que la bataille du Yarmouk ne fut livrée qu’en l’an 15, je les citerai plus tard.

Dans un vers attribué à al-Ca'câ ibn Amr ') on lit, après la description de la prise de Bosra: » ensuite nos chameaux nous transportèrent en présence des troupes rassemblées à al-Yarmouk”. Il faut bien que ce soit là le Yarmouk (Yarmouth) en Palestine.

Belâdhori évalue à plus de 100,000 le nombre des Romains qui prirent part à cette bataille, chiffre qui est manifestement exagéré. Le plus grand nombre, dit-il — selon Ibn Ishâk 70,000 — avaient été envoyés par Héraclius; les autres arrivèrent de divers côtés, parmi ces derniers en premier lieu Sergius, le gouverneur de Césarée, avec une partie de la garnison. Théodore, frère de l’empereur avait le commandement en chef'*). Parmi les autres capitaines le poème cité de Ziyâd ibn Hanthala et quelques chroniques^) mentionnent encore le nom d’Artaboun. Il est appelé commandant romain de Palestine et émigra plus tard, selon Saif®), en Égypte. Weil’) suivant Hama-

1) V. dans l’Appendice. Comp. sur ces vers Wellhausen p. 49.

2) P. 3) Tab. I, fî.v, 11.

4) Ibn Ishâk chez Tab. I, flfô, 7, Théophane I, 517 (de Boor 337); comp. Saif chez Tab. I, 16, fh», 3.

5) Caussin III. 499 et 502, Kremer, Mittehyrien p. 9 et 27. Comp. Tab. I, VHa, 13, 17 et rn\ I et suiv.

6) Tab. I, 2, ffhj 8 et suiv. 7) I, 80 note.

ker '), écrit Ârtiun. Mais le nom provient d’une transposition de Atraboun et ce dernier est une transcription de tribunus ^). Abou ’l-Mahâsin nomme al-Artaboun en Egypte , mais nous n’avons aucune garantie que c’est le même personnage qui est désigné. Puis, une tradition d’Ibn Isbâk^) fait mention d’un autre capitaine dont le nom défiguré dans les manuscrits eu al-Cancalâr, al-Kîki)ân etc.®), a été rétabli dans l’édition de Leide de Tabari en al-Coboclâr, c’est-à-dire Cubicularius ''). Saif ^), qui confond cette bataille avec celle du Yarmouk (Hiéromax), nomme ce général al-Ficâr, vicarius^), Madâini lui donne le même titre mais traduit en arabe®). Celui-ci voyant tout perdu, résolut de ne pas survivre à la honte , se couvrit la tête de sa robe, à l’exemple des classiques , et attendit ainsi la mort avec résignation. Les Musulmans trouvèrent ce geste fort curieux et presque tous les auteurs qui parlent de cette bataille en font mention. L’auteur du Fotouh '®) substitue au nom de Cubicularius un autre que Lees prononce ad-Darnagâr, Kremer ’*) Derbidschân. Il faut lire ad-dorongâr, c’est-à-dire drungarius, chef de mille soldats

1) lucerti auctoris liber de expugnaticne Memphidis et Alexandriae, p. 81 1. 9 et suiv.

2) V. Sachau p. 11 ad Djawàlîki p. 3) I. tô et suiv.

4) Tab. I. 13, 6 et suiv.

5) Comp. Weil I, 41 note, Kremer p. 8.

6) KovgovK^xpioç-, voyez Fabroti Glossar. ad Cedrenum II, 912.

7) Tab. I, Lav, 3. L‘li, 16.

8) Bty.xpioi; p. e. Théophane I, 515. Kosegarten prononça fautivement al-Kaikâr.

9) Tab. I, S'b'v, 10 •

10) P. Lt**, 3. 11) Mittelsyrien p. 14.

12) V. Constant. Porphyr. De Caerimon. Ind., Théophane Ind. et Fabroti Gloss, ad Cedrenum II, 201 et suiv.

Je ne saurais dire , lequel de ces titres appartient à Sergius, qui, suivant Théophaue, Nicépliore et A.bou ’l-Faradj, périt dans cette bataille. Théodore, après sa défaite, s’enfuit à Emèse, où se trouvait alors l’empereur, son frère, qui à la nouvelle de la catastrophe se rendit à Antioche^). Nicéphore rapporte que Théodore tomba en disgrâce et qu’Héraclius le renvoya à Constantinople. Il y a tout lieu de croire qu’il faut en chercher la cause dans l’issue fatale de cette expédition. Il ne reparaissait plus sur le théâtre de la guerre.

Il est difiScile de savoir au juste lequel des deux généraux, d’Amr ou de Khâlid, a eu le commandement en chef dans cette bataille. Nous allons revenir bientôt là-dessus.

La reddition de Gaza fut la suite immédiate de cette victoire et bientôt d’autres villes la suivirent'*). Abou Bekr vivait encore pour se réjouir de la victoire éclatante qui couronna sa mesure énergique de l’envoi de Khâlid et des troupes auxiliaires, mais avant qu’il pût recevoir d’autres nouvelles de la Syrie®), il mourut, le 22 de Djomâda II, après avoir désigné Omar, son conseiller favori, comme son successeur ®).

1) Ci-dessus p. 33 et suiv.

2) Belâdhori Sait chez Tah. I, 5 et suiv., Théophane I, 517 (de

Boor 337) oh kv ’ESéa-^ au lieu de kv ’EfigVjj leçon qui se trouve dans quelques manuscrits. 3) P. 26.

4) Belâdh. et Eutychius II, 265.

5) Comp. Eutychius 1. c.

6) La date de la mort d’Abou Bekr est assez certaine. Ayant pris un bain le lundi 7 Djomâda II, qui était un jour froid, il eut une attaque de fièvre, à laquelle il succomba quinze jours après, mardi le 22 du mois (Wâkidi suivant les meilleures

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