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VIII. Les noms de Tsigane et d’Égyptien

Le nom le plus répandu des Tsiganes ne se trouve pas en Asie, si ce n’est sous la forme tcJiingiane (tchingân, shingân), qui a été introduite par les Turcs. Quelques-uns, il est vrai, y ont vu une forme de Zîngar, sellier, que les Tsiganes qui professent ce métier portent en Perse ’),

1) Journ. of Gypsy Lore I, 104, Newbold en J. K. As. Soc. XVI, 310.

ou bien de Zinganeb, nom d’une tribu kurde qu’on dit être d’origine tsigane ’). Moi-même j’ai proposé autrefois de rattacher le nom à tclieng, nom persan d’un instrument de musique. Plus d’un savant a cru devoir combiner le nom avec celui des Zendj (Zeng), nègres, et cette opinion semble trouver quelque appui dans le fait que les Orientaux aussi ont appliqué ce nom aux Tsiganes. Le traducteur persan d’Istakhri a traduit quelquefois le Zott du texte par Zengiân ^). Mais la sifidante par laquelle le nom de Tsigane commence est dure, et pour cette raison Pott déclara la dérivation du nom de celui de Zendj inadmissible ^).

Tout nous porte à supposer que les Tsiganes n’ont reçu ce nom qu’après leur entrée dans l’empire byzantin. La forme la plus ancienne du nom que nous connaissions et qui s’est maintenue en Grèce est Acingani, et il y a longtemps qu’on a identifié ce nom avec celui des ’AStyyxvoi chez les auteurs byzantins"*). Miklosich a publié dans ses »Mundarten und Wanderungen”, VI, p. 58 et suiv., tous les passages où il est question de ces derniers. C’était le nom de certains sectaires, appelés aussi Melchésedekites, qui comme les Juifs célébraient le sabbath, mais ne pratiquaient pas la circoncision, et qui se distinguaient extérieurement par leur horreur de toucher à aucun homme qui n’était pas des lenrs, parce qu’ils regardaient tous les autres hommes comme impurs. Leur nom paraît être la

1) Newtold, 1. c., Z. D. M G. XXIV, 689 infra.

2) Comp. Reinaud, Mém. p. 273 n. 3.

3) Zigeaner I, 45 et suiv., Z. D. M. G. XXIV, 690.

4) V. la note de Bekker sur Théophane p. 759 (II, 563 Bonn), Journ. of Gypsy Lore III, 6, n. 3.

traduction de l’arabe- lâ-masâsiya »les ne-me-touchez-pas”, epithète des Samaritains dositbéens dont une des hérésies est: TO |C4^ ôiyytiiisiv tivo<; ro (dIsKÙttssÔxi tv(x,)/tx xvSpccTrov. Ces Athingani habitaient principalement la Phrygie et la Lyaconie et ont eu une courte période d’influence à la cour sous le règne de leur compatriote Michaël II (820 — 829), qui était originaire d’Amorium. Mais bientôt après ils ont été anathématisés par le patriarche Methodios I. Depuis ce temps on ne rencontre plus la moindre mention faite d’eux ').

Mais dans un écrit géorgien du onzième siècle''') il est question de «sorciers et scélérats fameux, dits Atsincan” que l’empereur Constantin Monomaque (1042 — 1055) mande à Constantinople pour détruire les bêtes féroces qui dévoraient le gibier du parc impérial. L’auteur les nomme «certains descendants de la race samaritaine, de Simon le magicien”, mais il n’est presque pas douteux que ce ne sont pas les sectaires de ce nom, mais bien les Tsiganes dont il est question ici. Cela est indubitablement certain d’un passage de Balsamon (f environ 1204) où les Athinganoi sont décrits comme charmeurs de serpents, diseurs de bonne aventure, ventriloques. Il est très probable qu’après l’anathème du neuvième siècle le nom d’Athinganoi est devenu un sobriquet qu’on a appliqué à ces étrangers d’aspect et de mœurs singulières dont on évitait le contact. C’est une nouvelle preuve que l’apparition des Tsiganes dans l’empire byzantin ne peut pas avoir eu lieu bien longtemps après la croisade contre les sectaires qui portaient ce nom. Mais

1) Corap. Hopf: «Die Binwanderung der Zigeuner in Europa”, p. 32 (cité par Miklos. VI, 61).

2) V. aussi J. of Gypsy Lore, III, 5 et suîv.

Miklosich se trompe manifestement lorsqu’il dit p. 63 : » D’après ce que j’ai avancé ici, les Tsiganes se trouvaient à Byzance déjà au commencement du neuvième siècle, donc un demi-siècle avant que les Dzat mirent le pied sur le territoire de l’empire grec”. Car les Athinganoi du commencement du neuvième siècle sont évidemment les sectaires »ne-me-touchez-pas”, non pas les Tsiganes. Que les deux n’aient en commun que le nom seul, le savant auteur est le premier à le reconnaître (p. 62). Pour expliquer comment on en est venu à appliquer ce nom aux Tsiganes, Miklosich laisse le choix entre trois conjectures. La première c’est que les Tsiganes, s’étant avancés vers Constantinople par Iconium (Lycaonie) et Amorium (Phrygie), c’est-à-dire par les lieux où les Athinganoi se trouvaient en plus grand nombre qu’ailleurs, les Byzantins les auraient appelés Athinganoi, comme les Français les ont appelés Bohémiens parce qu’ils venaient en France de la Bohème. La seconde est que les Tsiganes, lors de leur établissement en Lycaonie et Phrygie, auraient embrassé la religion des habitants de ces provinces, comme souvent ailleurs ils ont adopté la religion régnante. La troisième est celle que j’ai adoptée et qui me semble la seule solution recommandable.

On pourrait ajouter une quatrième conjecture, c’est-à-dire que les Tsiganes portassent, lors de leur entrée en pays byzantin, un nom indien dont le son avait quelque ressemblance avec le nom Athinganoi et qui aurait été supplanté par ce dernier. On nous a proposé entre autres le nom de Sanghar ou Sauganien ’) et celui de Çangar ou Tchangar ®). Mais

1) Journ. of Gypsy Lore I, 223 et suiv.

2) Pott I, 46, Miklos. III, 2, Pischel, Heimath, p. 363 et saiv.

outre que la ressemblance de ces noms avec Athinganoi (Atsingani) n’est pas grande, il y a deux circonstances qui empêchent d’admettre cette conjecture. L’une c’est qu’on ne trouve pas le moindre indice que les Tsiganes asiatiques, sauf ceux de l’Inde, aient porté un de ces noms. L’autre c’est que les Tsiganes ne s’appellent jamais euxmêmes de ce nom, ce qu’ils n’eussent pas manqué de faire s’ils l’eussent apporté de leur patrie, mais que le nom, certainement dès le neuvième et dizième siècle, en pays byzantin, était un sobriquet injurieux, comme il l’est encore aujourd’hui ^).

Le document géorgien du milieu du onzième siècle contient la preuve la plus ancienne que nous possédions que ce nom était devenu le nom ordinaire des Tsiganes. La seconde est celui de Balsamon de la fin du douzième siècle. Le troisième document en ordre chronologique où il est question de Tsiganes, est celui du Franciscain Simon Simeonis de l’an 1322, qui parle des Tsiganes de l’île de Crète, mais qui ne les désigne que par les mots: »vidimus gentem extra civitatem ritu graecorum utentem et de genere Chaym se esse asserentem” ^). Mais dans un document de 1386 il est question d’un »fundum Acinganorum” dans l’île de Corfou. Il est très probable qu’il y avait déjà des Tsiganes en Corfou dans la première moitié du quatorzième siècle.

La plus ancienne mention des Tsiganes en Walachie se trouve dans un document de l’an 1387, où ils sont nommés Acigani. Suit en ordre chronologique une pièce de 1398 dans laquelle le gouverneur vénitien de la colonie grecque

1) Comp. Paspati, p. 19.

2) Miklos., III, 5.

de Nauplion (Péloponèse) confirme les privilèges accordés aux Acingani par ses prédécesseurs. Nous n’avons de la forme abrégée Cingani ou Cigani pas d’exemple antérieur au quinzième siècle. J’insiste sur ce fait parce qu’il enlève tout fondement à la dérivation du nom de Tsigane d’un nom indien, et par contre corrobore la thèse de l’identité de ce nom avec celui des sectaires Athinganoi.

Naguère M. Léo Wiener a proposé une nouvelle étymologie pour le nom de Tsigane dans le »Archiv fur das Studium der neueren Sprachen und Litteraturen”, IX, p. 280 — 304. Il fait observer que, parmi les divers métiers exercés par ces gens, celui de forgeron prend la première place. C’est ainsi qu’en Allemagne on les a désignés souvent par les noms de »Kaltschmied” ou » Kessler” (drouineur), en Angleterre par »tinker” ou »tinkler”. M. Wiener croit qu’il y a eu un mot signifiant »mal-

leator” et dérivé du mot cegan, probablement d’origine tatare, qui en diverses langues slaves signifie » marteau”. Trouvant chez Du Gange r^yiyxpx: (j^uyxpx:;) au sens de »incantator”, mot qui est attesté vers 1200, et qu’il identifie avec le mot supposé de r'^gj'/.xvxc^ il eu tire la conclusion que ce dernier était devenu le nom des Tsiganes à cause de leur métier de forgeron, puis avait reçu la signification de » diseur de bonne aventure” parce que les Tsiganes exerçaient cet art. La combinaison est ingénieuse, mais me semble manquer de solidité et ne pouvoir être soutenue en face de la dérivation proposée par Miklosicb, telle que je l’ai développée dans ce qui précède.

Dans le même article, M. Wiener a tâché de démontrer qu’il y avait des Tsiganes en Allemagne longtemps avant

1417. A l’appui de çette thèse, il cite le passage connu de la paraphrase allemande de la Genèse faite vers 1122'), où il est question d’Ismaëlites et de »Kaltschmiede” par lesquels noms sont désignés ordinairement les Tsiganes, et la description de ces gens qu’on y trouve est bien appliquable à ce peuple. Le témoignage de Roger Bacon de l’an 1266, chez qui il est question d’Ethiopiens ^), charmeurs de serpents, psylles, ne me semble pas concluant. Moins encore celui de 1242 qui contient une description de mendiants qui prétendaient avoir été dévalisés par les Tatares; on les nommait Cartassi (Kartassi) parce qu’ils appelaient Dieu »gartas” et criaient en mendiant »kartas wo”. M. Wiener croit découvrir des mots tsiganes dans ce »kartas wo”, prenant wo pour une abréviation de hokli {hok) qui signiüe »faim” et kartas pour kürdas (kerdas), 3 ps. du parfait de kar, faire. Sa traduction est »il fait faim, il y a faim”. Mais il faudrait traduire »il a fait faim” ^), phrase singulière dans la bouche d’un mendiant. Les mots précédents »ils appelaient Dieu »gartas” semble s’opposer aussi à l’explication proposée de » kartas”. Mais je dois laisser à d’autres plus compétents que moi de trancher la question posée par M. Wiener.

L’autre nom, celui d’Egyptien, a été introduit en Europe par les Tsiganes eux-mêmes. Ils se disaient venir de »la petite Égypte” ou de l’Égypte mineure”, et c’est à cause de cela que beaucoup de gens ont cru qu’ils venaient des

1) Comp. Colocci, p. 44,

2) Comp. Mac Ritchie, The Gypsies of India, p. 117, 122 et suiv.

3) D'apres M. le Dr. A. Kluyver que j’ai consulte' sur ce passage. M Kluyver incline à voir en kartas le mot caritas qui au moyen-âge signifiait aumône. Cela me semble fort vraisemblable.

bords du Nil, et qu’on leur a même donné le nom de» gens Pharaïca”, peuple de Faraon. Cette opinion n’a plus de défenseurs, mais l’origine du nom est encore incertaine. Le professeur A. Hermann écrivit en 1889, dans ses»Etbnologische Mitteilungen aus Ungarn”, III, p. 592 : »Un des titres du sultan de Turquie est »roi de l’Égypte grande et petite”. La région de la ville actuelle d’Ismid en Asie Mineure est appelée par les Turcs » Kücük-Misir” (la petite Egypte). C’est là qu’était située Nicomédie, ville florissante du temps de Dioclétian. Les Tsiganes auront passé de là en Europe. Il n’est donc pas nécessaire qu’en prétendant qu’ils venaient de la petite Egypte ils pêchassent sciemment contre la vérité”. Il y est revenu en 1891 dans le Journal of Gypsy Lore, III, p. 153 et suiv., où il cite un passage d’un journal écrit en 1701 pour prouver que le nom de Kücük-Misir a été donné à la région de Nicomédie (Ismid) à cause de sa fertilité et de son site paradisiaque.

D’un autre côté M. Bataillard a appelé l’attention sur un passage d’une chronique de Strassbourg par Trausch, antérieure à Specklin, qui écrivit vers la fin du seizième siècle, où l’on dit que les Tsiganes qui, en 1418, arrivaient à Strassbourg, venaient d’Epiro (Epirus) qu’on appelle vulgairement »la petite Égypte” ’). Le savant rédacteur du » Journal of Gypsy Lore”, M. Mac Ritchie, se déclara pour la dernière solution, comme aussi M. Pischel, Heimath, p. 357. L’un et l’autre l’ont appuyée par de nouveaux arguments. Nous devons également à M. Mac Ritchie la preuve que »roi

T) Journ. of Gypsy Lore, I, 277 note et 2S6, III, 154. 2) Ibid. Il, 149 et suiv., III, 153 note.

de la grande et de la petite Égypte” figurait réellement dans le titre du sultan de Turquie, ce qui avait été contesté.

Cette question sort des limites de la présente étude. Elle n’y rentre que parce qu’elle permet de constater encore que l’espagnol gitano n’est qu’une abréviation d’Egypciano, et que la conjecture d’après laquelle les Tsiganes se seraient appelés en Europe encore Jat (Jut), que les Européens, croyant entendre Gypt, les auraient pris pour des Egyptiens, et que les Tsiganes se seraient prêtés à cette fiction, manque de tout fondement.

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