VI. La nationalité des Tsiganes
Les soldats sindiens au service des princes sassanides étaient sans doute en grande majorité des Djat, et de même les colons déportés au temps des Omayades. Déjà alors leur nom, arabisé en Zott, était devenu le nom générique pour tous les hommes d’extraction sindienne qui, avec leurs buffles, étaient domiciliés en Babylonie et aux frontières syriennes, ou qui parcouraient le pays comme saltimbanques et musiciens. Si donc les émigrés du commencement du neuvième siècle qui s’établirent chez les Zott en Kaskar sont nommés Zott par les historiens, on ne doit pas en tirer la conclusion qu’ils appartenaient en réalité aux Djat. Masoudi ne dit absolument rien au sujet de la partie de l’Inde d’où ils venaient. Nous n’avons donc pour déterminer la nationalité des Tsiganes d’autre source que leur langue, c’est-à-dire la comparaison de leur langue avec ce que nous connaissons
1) Comp. pourtant Mac Ritchie «The Gypsies of India”, p. 108 où la langue est appelée Rom, et p. 107 où nous trouvons le nom Rom’nimns.
des dialectes de Tlnde occidentale, afin de déterminer le degré d’affinité entre cette langue et un ou plusieurs des derniers.
Lorsque, en 1874, j’écrivis mon essai sur la migration des Tsiganes, je croyais que les insurgés de Kaskar étaient principalement des Djat, descendants des colons déportés au temps d’al-Haddjâdj qui, au dire de Belâdhori, appartenaient pour la plus grande partie à cette tribu. Le renseignement de Masoudi relatif à l’émigration des Sindiens vers le commencement du neuvième siècle était encore inconnu. Considérant que, d’après les ludologues, la langue des Tsiganes représente une forme ancienne du prâkrit, et que, d'après les recherches de Trumpp, le dialecte des Djat actuels est non seulement plus pur que les autres dialectes de l’Inde et s’en distingue avantageusement par la richesse de ses formes, mais se trouve être plus voisin de l’ancien prâkrit que les autres, je croyais probable que la langue des Tsiganes était identique à ce dialecte sous sa forme ancienne.
Ce n’est qu’en 1878 que Miklosich développa dans ses Beitrâge, IV, p. 45 et suiv., la thèse que la langue des Tsiganes a en commun avec les dialectes du nord-ouest de TInde (ceux des Dardes, du Kâferistâu, etc.) des particulaiûtés caractéristiques par lesquelles ils se distinguent des autres dialectes sindiens. Ce sont que les combinaisons de lettres St et sht au milieu et à la fin des mots se sont maintenues dans les premiers et ont été changées dans les derniers en th et th ; 2° que r précédé d’une consonne est élidé ou transposé dans les derniers, mais s’est conservé dans la langue des Tsiganes comme dans les dialectes du nord-ouest ;
3® que les trois sibilantes de l’ancien indien sont devenus des s dans les autres dialectes sindiens, mais que ceux du nord-ouest ensemble avec la langue des Tsiganes ont conservé, à côté de l’s, un sh qui répond aux sons / et de l’ancien indien. Enfin la langue des Tsiganes s’accorde avec ces dialectes du nord-ouest plus qu’avec les autres dialectes sindiens dans certaines terminaisons grammaticales et dans le vocabulaii’e, La conclusion de Miklosich est résumée en ces termes (p. 53): »Celui qui admet avec nous que le tsigan forme une seule langue avec les dialectes du nordouest de l’Inde, du Caucase indien, spécialement avec celui des Dardes, inclinera à chercher la patrie des Tsiganes dans le nord-ouest de l’Inde, en supposant, ça va sans dire, que les Dardes, au temps de l’émigration des Tsiganes, occupassent leur domicile actuel, car il s’agit toujours de la question de la parenté des Tsiganes avec les autres tribus indiennes”. Il ajoute: » Quand, par la comparaison du tsigan avec les dialectes indiens du premier groupe (ceux du sud et du centre de l’Inde occidentale), on a obtenu le résultat que le tsigan, par ses formes, représente une phase plus ancienne de la langue que ces dialectes et s’approche plus de l’ancien indien, on est tenté de reculer la séparation des Tsiganes de leurs anciens compatriotes indiens à un passé bien reculé, dans un temps où, par exemple, le groupe St n’était pas encore devenu ht, th. Mais on résistera à cette tentation, quand on constate par l’étude des dialectes dardes que cette modification de son n’a pas atteint toutes les langues indiennes. On admettra, au contraire, qu’il n’y a pas de raison pour conclure que l’émigration a eu lieu à une époque très éloignée, mais a pu avoir lieu dans un
temps relativement moderne”. Dans ses Beitrâge zur Kenntniss der deutschen Zigeuner, p. 44 et suiv., M. Pischel a confirmé la thèse de Miklosich par une comparaison des noms de nombre du tsigan et des langues de rHindukoush.
D’un autre côté la langue des Djat, le jatki ou moultani, appelé aussi sindi, nous est maintenant mieux connu par le livre d’O’Brien »Glossary of the Multaui language” Lahore, 1881. M. Pischel dit, p. 362, qu’une comparaison du tsigan avec cette langue prouve qu’ils diffèrent essentiellement, sauf seulement que le jatki a conservé partiellement le T derrière une autre consonne '). Après ce jugement péremptoire d’un homme d’une si haute autorité que M. Pischel, il ne nous reste qu’à nous soumettre. J’ose cependant attirer son attention sur le fait que dans la période de plus de dix siècles écoulés après l’émigration des Tsiganes, la langue des Djat peut avoir subi des changements très considérables, surtout parce que les Djat ont été impliqués dans toutes les grandes révolutions qui ont troublé l’Inde, celles de Mahmoud de Ghazna, de Timour, des Anglais. Le caractère archaïque des dialectes parlés par les tribus montagnardes est dû probablement à la circonstance que celles-ci ont été placées dans de meilleures conditions pour le conserver intact. M. Eggeling a justement remarqué®): »Si un mot des dialectes indiens présente actuellement une forme moins primitive qu’en romani (tsigan), il n’est point du tout certain qu’au temps où les Tsiganes quittèrent l’Inde, quelcj^ues-uns de ces dialectes n’eussent
1) Comp. aussi Burton, cité par Mac Ritchie, The Gypsies of India, p. 81 et Grierson in Journ. of Gypsy Lore I, 74.
2) Journal of Gypsy Lore, II, 188.
pas le mot sous la même forme que le tsigan ou sous une forme encore plus archaïque”.
En second lieu — mais je ne fais cette réflexion qu’en hésitant, parce que, malheureusement, il ne m’a pas été possible d’examiner le livre d’O’Brien — si, comme le titre le semble indiquer, le vocabulaire est spécialement celui de Moultân, on n’est pas sûr d’avoir par là un descendant en ligne droite de la langue ancienne des Djat. Car il n’y a peut-être pas de région de l’Inde qui ait été le théâtre de plus de combats, de ravages et de déplacements d’habitants que celle de Moultân.
Mais la langue n’est pas le seul critérium. 11 y a aussi la manière de vivre, les mœurs et coutumes, et à ces égards il y a une grande différence entre les Djat, pasteurs de buffles et éleveurs de chameaux, et les Tsiganes comme nous les connaissons. Par contre, il y a des tribus sindiennes nomades commes les Sânsi et les Tchangar qui ont une ressemblance frappante avec ces derniers. M. Pischel, Heimath, p. 363 et suiv., semble disposé a voir dans les Tchangar les véritables parents des Tsiganes. J’ai déjà cité dans le second chapitre l’observation de Trumpp d’après laquelle on rencontre au milieu des Djat agriculteurs et pasteurs des familles errantes qui ont beaucoup de ressemblance avec les Tsiganes. Selon le même auteur, Mitth. der anthropol. Ges. in Wien, II, p. 294 (1872), cité par M. Pischel, ces familles appartiennent à la tribu des Tchangar.
Comme chez les Djat, on trouve en Asie occidentale et en Turquie, à côté des Tsiganes du type connu, des familles
1) Comp. Brockhaus, sous Zigeuner.
qui ne sont pas nomades et qui s’occupent d’élevage de bétail et d’autres occupations de gens à domicile fixe, et il est bien remarquable que le nom ancien de Zott ne se soit maintenu en Syrie et dans la province de Basra que pour ces derniers. On a remarqué ') que les Tsiganes qui ont un établissement fixe ont une tendance à accepter la langue de leurs voisins et à s’assimiler à eux. Les nomades seuls, quoique empruntant des mots aux milieux où ils vivent, conservent leur langue et leur caractère. Il n’est donc nullement étonnant que, dans la langue des Tsiganes comme elle a survécu pendant des siècles jusqu’à nos jours, le dialecte des derniers ait été prédominant ^). Cette langue, comme Newbold, p. 307, et Pischel, Beitr. p. 42 et suiv., l’ont constaté, se présente comme étant formée de divers dialectes. Cela s’explique en partie par le fait que déjà les Sindiens déportés sous le règne des Omayades appartenaient à des tribus diverses, et probablement de même les émigrés du commencement du neuvième siècle, mais principalement par le train de ces familles errantes qui les accompagnait. Pour justifier cette dernière assertion nous n’avons, pour le temps ancien, pas de preuve péremptoire, mais les présomptions ne manquent pas. Belâdhori nous raconte que, antérieurement à l’insurrection de Kaskar, les Zott se contentaient de mendier et de faire de petits larcins. Lors de l’entrée des Zott vaincus à Bagdad, ils avaient avec eux leurs mu-
1) Pischel, die Heiinath, p. 354.
2) C’est de ceux-ci, spécialement des Djapâris, que Paspati a reçu la plupart de ses informations, v. Etudes sur les Tchinghianes, p. 31 et suiv. Le Dr. Pittard dit aussi dans L’Anthropologie, XIII, 478 que les Zapar sont les Tsiganes les plus purs de l’Asie Mineure. M. Chauvin a eu la bonté d’appeler mon attention sur cet article.
siciens. Ces deux petits traits nous font soupçonner que les Zott pasteurs de buffles avaient avec eux de véritables Tsiganes comme dans leur patrie. Nous verrous dans le chapitre suivant que quelques-uns des noms que les Tsiganes portent en Orient confirment notre hypothèse.
Nous ne trouvons chez les écrivains orientaux que fort peu de renseignements sur les mœurs et coutumes des Tsiganes. Les historiens disent que les Zott qu’on promenait en bateau à travers Bagdad portaient leur costume national, mais nous ne savons pas en quoi il consistait ^). Selon les passages cités plus haut, certaines étoffes ou vêtements étaient nommés d’après eux zottîya, et nous savons par un passage d’Ibn Abd-rabbihi qu’il y avait des Tsiganes tisserands. Nous y lisons aussi qu’on appelait une façon de se raser la tête en forme de croix zottîya, c’est-à-dire à la tsigane. Je n’ai pas réussi à découvrir quelque trace de cette mode chez les divers auteurs qui ont décrit les Tsiganes ^). La description que le P. Anastase donne des Tsiganes dans le Machriq de 1902, p. 1032 et suiv. se rapporte autant aux occidentaux qu’aux orientaux. Ce savant relève le goût de tous les Tsiganes pour les couleurs éclatantes et leur talent pour la musique et la danse.
VIL Les >'oms des Tsiga>"es en Orient.
Nous avons vu dans le premier chapitre qu’anciennement tous les gens d’origine sindienne, soit sédentaires, soit va-
1) Comp. cependant p. 4 note. 2) ’lqd III, 444 infra.
3) Colocci p. 190 dit des Tsiganes anglais: »si pettiuano in nn modo spéciale”, mais il ne le décrit pas.
gabondes, étaient désignés par les auteurs arabes du nom de Zott, qui est la forme arabisée de Djat ou Jat. La seule comparaison du récit de Hamza sur les musiciens indiens introduits en Perse au temps de Babrâm-Djour avec celui de Firdawsi suffit à le prouver. Actuellement encore les Tsiganes sindiens qui vagabondent jusqu’aux confins de la Perse, du Kurdistan et de la Tatarie s’appellent Djat, se servant du nom de la tribu sédentaire à laquelle ils se sont attachés ^). Mais en Asie occidentale il semble que ce ne sont que les Tsiganes sédentaires de Damas ^), de Basra et d’Omân qui ont conservé le nom. Il n’y a pas de trace de ce nom chez les Tsiganes européens, si ce n’est dans un passage chez Kluge, Rothwelsch, I, 182, où cependant le mot Zot peut avoir une tout autre signification. Car l’espagnol Gitano que M. Landberg et le P. Auastase dérivent de Djat ou Djattâu est certainement une abréviation d’Egyptien.
Le nom Sindi qui signifie originaire du Sind et qui s’emploie souvent dans ce sens général, désigne également les Tsiganes. J’en ai donné des exemples des dixième et onzième siècles. Dans le Vocabulista in Arahico^ édité par M. Schiaparelli, sindi est traduit par mimus, et dans la partie latinearabe mimus in instrumentis par sindi. De même chez Ibn Batouta, IV, p. 412 de l’édition parisienne, où, au lieu de »à la façon des natifs du Sind”, il faut lire »à la façon des Tsiganes”. Le nom s’est maintenu chez les Tsiganes
1) Newbold, J. K, As. Soc. XVI, 307.
2) Wetzstein in Z. D. M. G. XI, 4S2.
3) P. Anastase, Machriq de 1902, p. 872, 1032.
4) J. K. As. Soc. XXI, 840.
5) Ci-dessus p. 6.
6) Machriq p. 932.
bohémiens et allemands sous les formes de Sinte (Sente) et de Sinde (Sende). La dernière forme est la plus répandue. Pott, I, 33, dit que le e à la fin sonne presque comme M. Pischel ne croit pas qu’il y ait des rapports entre ce nom et le Sind, puisqu’il n’y a pas de proche parenté entre la langue sindi (c’est-à-dire le jatki) et celle des Tsiganes. Mais il ne faut pas prendre le nom de Sind dans son application restreinte, mais dans celle de toute l’Inde occidentale, comme les Arabes l’entendaient. C’est à ceuxci que les Tsiganes auront emprunté le nom. Ils se disent souvent Romnisinde, c’est-à-dire » gens sindiens” (Pott I, 33). Le mot mimus est traduit encore dans le Vocabulista par dozdoqi, nom dérivé du persan dozd, voleur, et qui est caractéristique pour les Tsiganes, connus par leurs larcins. Ce sont eux probablement qui ont procuré à leurs anciens compatriotes une si mauvaise réputation qu’il y a un proverbe persan ^) : »Le larcin d’un Hindou n’a rien d’étonnant”, qu’on emploie d’un homme vil et malhonnête qui commet une vilaine action. Le mot hindou lui-même a reçu en Perse la signification de voleur.
Un nom très remarquable des Tsiganes est celui de Kork, employé par Arîb, p. 35, 1. 5 de mon édition. Les Kork demeuraient près des embouchures de l’Indus et étaient des pirates fameux. Le fait que des Tsiganes musiciens à Bagdad portaient le même nom prouve encore que les familles vagabondes du Sind se considéraient comme appartenant à
1) Pott, Z. D. M. G. XXIV, 691, Miklos., Mundarten VIII, 65, Beitr. III, 19, Pischel, Heimath, 360, 374, Avé Lallemant, IV, 174, Sowa 73, 122, Kluge I, 252, 306.
2) Viillers sous dozdi.
la tribu au milieu de laquelle elles vivaient, et l’accompagnaient en cas d’émigration ou de déportation. Il n’est pas improbable que les Kork des historiens arabes sont les mêmes que les Gorkha qui résident actuellement en Népal.
Le nom de Nawar que portent les Tsiganes de la Syrie semble être le même que celui de la tribu sindienne qui habite le Népal et y dominait jusqu’à l’invasion des Gorkha. Un individu de ces Nawar s’appelle Nouri. J’ai fait remarquer ci-dessus que cette forme peut bien être une forme dialectale de Louri, nom que les Tsiganes avaient en Perse et qui était autrefois en usage aussi en Syrie et en Égypte. Ibn Fadhlillâh, dans son livre encyclopédique Masâlik alabçâr, écrit en 1337, les confond avec les Kurdes Lorriya ou Louriya ^), comme l’ont fait d’autres ^). Les uns et les autres ont reçu le nom d’après celui de la province de Lour ou Lorr (Louristân, Lorristân) qui est située entre la province d’Ispahân et le Khouzistân, mais est censée appartenir au dernier. On peut en trouver dans le Journal R. Geogr. Soc. XVI, 1 — 105 une description due à Layard, dont Defréraéry a donné un apei'çu dans ses Mémoires d’bist. orient. I, 127 et suiv. "*). Il paraît que les formes Lorri et Louri sont employées l’une à côté de l’autre, quoique, si l’on consulte le dictionnaire de Vullers, on soit tenté d’attribuer la première plutôt aux Kurdes, la dernière aux
1) Pott, I, 48 et suiv, Z. D. M. G. XXIV, 687. Wetzstein, Markt, dans Z. D. M. G. XI, 482 prononce Nawwar.
2) Notices et Extraits, XII, p. 330 et suiv.
3) Journ. of Gypsy Lore II, 120, III, 177 et suiv.
4) La dérivation du nom de lo//âr, luhdr (forgeron, Pott, I, 30) n’est pas recommandable.
Tsiganes. An lieu de Louri, on dit également Louli'). Cette forme du nom était aux 16® et 17® siècles en usage en Transoxane et Test encore ^). Le P. Anastase, tout en admettant^) que Nouri n’est qu’une autre prononciation de Louri, pense qu’il faut en dériver le verbe arabe nauwara ’^alâ folânin, »il trompa quelqu’un en lui donnant autre chose qu’il n’avait promis” (v. p. e. Aghâni, XII, 135, 1. 11 af., 136, 1. 9 a f.), qu’al-Azbari dérive du nom d’une enchanteresse appelée Noura. L’auteur du Tâdj al-’^arous au contraire croit que le mot nouri » filou, larron” vient de ce verbe. Moi, je crois que le verbe nauivara '^alâ est bon arabe. Mais le verbe moderne nauwara » vivre en bohème” est un dénominatif de ce nouri. Le P. Anastase croit encore®) que le nom collectif de Nawar a été fait irrégulièrement de Nouri pour éviter que le nom de ces gens fût identique avec celle de la lumière, nour. C’est ce qu’on ne saurait admettre. Selon tonte probabilité les noms de Nawar et de Nouri ont une origine différente, mais le dernier a supplanté le nom relatif régulier de Nawari qui, peut-être, n’a jamais été en nsage, bien que nous le trouvions chez Michaël Sabbâgh et chez Belot ').
1) De Gobineau, Z. D. M. G. XI, 689. De même on trouve Lom à côté de Kom, Mac lîitchie, The Gypsies of India, p. 105.
2) Abou T-Ghâzi, Hist. d. Mongols, par Desmaisons, p. 25S et suiv., 276, 282.
3) .lourn. of Gypsy Lore I, 51. M. Pittard écrit dans 1 Anthropologie, XIII, p. 478: «Suivant les auteurs, ce sont les Kara-Louli qui auraient le mieux gardé le type primitif (des Tsiganes du Turkistan). Les Afghans les appelleraient Djâts. Ils porteraient aussi le nom de Beloutchi et de Hindoustani-Louli”. M. Sykes dit qu’on les appelle Louli en Kermân, Louri en Baloutchistân, Kaoli, c’est-à-dire Kâbouli, et Gourbati en Perse. Le nom par lequel, selon cet auteur, ils se désignent eux-mêmes, Fioudj, est arabe et signifie «courriers”.
4) ilachriq 869. 5). P. 870.
6) Édit, de Thorbecke 68 1. 20 (comp. 63, 1. 15).
7) Ci-dessus p. S.
Dans les dictionnaires persans le nom de Louri est expliqué par Kawoli ou par Qaratchi. Le premier est une forme dialectale de Kâboli, c’est-à-dire originaire du Kâboul, et paraît indiquer aussi la direction dans laquelle nous avons à chercher la patrie des Tsiganes. Il était déjà en usage au dizième siècle ') et l’est encore de nos jours en Perse et dans le pashalik de Bagdad ^). Selon le P. Anastase, on prononce aussi kaioli, kowali et même kouli. Cette dernière forme se trouve chez Chardin, Voyages, III, 115 (corap. Pott, I, 30).
Quant au nom de Qaratchi ou Qaratchi, il paraît être dérivé du mot turc qârâ, noir, et signifier noirâtre. Selon une communication amicale de M. Mac Ritchie, M. Benjamin, le Parsi, est d’opinion qu’on a nommé ainsi les Tsiganes d’après les tentes noires où ils demeurent. On croit ordinairement qu’ils ont reçu le nom à cause de leur teint foncé ^), comme on les a nommés aussi Zendji (nègre) et Berberi, et comme ils s’appellent eux-mêmes en Allemagne Kalo (galo), ce qui dans leur langue veut dire noir et Mustlanô qui a la même signification. De Gobineau prétend que c’est un nom d’insulte qui signifie ce qui est corrompu ou ce qui amené la corruption.
Un autre nom des Tsiganes en Perse est celui de Gaobâz ou Gawbaz ®), que Newbold traduit par » prenant plaisir aux bœufs”, mais qui, à mon avis, signifie jongleur ’’). De
1) Ci-dessus p. 53: coinp. aussi Dorn, Bemerkungen, (1895) p. 82, n. 2.
2) J. R. A.siat. Soc. XVI, 310, Z. D. M. C. XI, 690, Burton, The Jew, the Gypsy and El-Islam, London 1898, p. 218, P. Anastase, Machriq, p. 871.
3) Pott I, 27 et sui?., Z. D. M. G. XXIV, 693, 689, Miklos. VII, 71.
4) Z. D. M. G. XI, 689. 6) Newbold, J. R. As Soc. XVI.
6) Burton 1. c. 217 où il y a au lieu de .
7) V. Vullers sous ÿ.5" .
Gobineau donne le nom comme celui d’une tribu de Tsiganes ').
L’origine du nom de Gbadjar^j que les Tsiganes portent en Égypte est encore incertaine. Fleischer croyait qu’il a été formé par metathèse de Qaratchi. Cette dérivation me semble insoutenable. Encore davantage celle d’après laquelle le mot viendrait du nom d’Agar, mère d’Ismaël, mentionnée par M. Colocci, p. 44. Selon le MoJiît, Ghadjar est le nom d’une tribu d’Arabes peu civilisés qui demeurent dans la Houla et dans les régions du Jourdain. Si ce renseignement est exact, il est probable que ce nom leur a été donné par les Tsiganes. Le mot tsigane gadzo et son diminutif gadzoro (Miklosich VII, 53 et suiv.) désignent ceux qui ne suivent pas la vie nomade des Tsiganes, en premier lieu les paysans d’autre nationalité, mais aussi les Tsiganes sédentaires. 11 est très curieux qu’on ait appliqué en Egypte ce nom aux Tsiganes eux-mêmes. Mais les Tsiganes égyptiens aiment à se donner pour des Arabes, tout comme les Nawar en Syrie ^). Ils s’appellent eux-mêmes al-Baràmika, c’est-à-dire: les Barmécides, dont ils prétendent descendre *). Le commentateur égyptien des Maqâmât de Hamadhâni dit, p. 89, qu’il a entendu employer le terme »o Barmaki!” comme injure par un père qui était mécontent de son fils, exactement comme on employait: »o Zotti!”®).
Je vois que Prosper Mérimée a eu sur l’origine du nom de Ghadjar la même idée. Dans une lettre au Comte de Gobineau ®) il écrit : » Le nom de la nation Ghadjar est remarquable, Je crois que c’est le même mot que Gatche, les gens”.
1) Z. D. M. G. XI, 694. 2) Redhonse prononce gajir.
3) Kreraer, Aegypten, I, 139, 141. 4) Lane, Modem Egypt. II, 234, etc.
5) Ci-dessus p. 5. 6) Revue des deux mondes, 15 Oct., 1902, p.739.
Le P. Anastase a- proposé dans le Maclirig^ p. 868 et suiv., une tout autre explication. D’après lui la forme primitive du nom est Cotchar^ mot qui en turc signifie nomade et dérive du verbe persan Icoutchide.n, changer de domicile, se transporter sans cesse d’un lieu à un autre. Ce nom, qui désigne proprement, dès le 17® siècle, les Turkmens, les üzbeks etc., est, d’après lui, identique avec celui de la dynastie régnant aujourd’hui en Perse, les Qâdjâr. Le P. Anastase est d’opinion que les Tsiganes sont un mélange de différentes nationalités, et il lui semble tout naturel que le nom ait passé des Turkmens etc. aux Tsiganes. Il mentionne, à côté de Ghadjar, les formes Kotchar et Katchar, de Qatchar et de Ghatchar, et dit que le nom n’est pas inconnu en Asie (Turquie orientale et Perse occidentale), mais que c’est spécialement le nom des Tsiganes en Egypte, Tunis et Alger.
Le nom de Kourbat, Ghourbat que les Tsiganes portent à Aleppo, en Perse, en Égypte, et de même en Serbie ’) et dans la Crimée est sans doute l’arabe ghourbat qui signifie proprement l’état d’étranger, mais est devenu le nom des étrangers ■’), tout comme l’arabe çoulibat qui signifie proprement compagnie, puis compagnon, ami. Parce que ces étrangers faisaient des choses étranges comme jongleurs, prestidigitateurs et diseurs de bonne aventure, le mot a été appliqué à leur art, et celui de ghorabâ (étrangers) est devenu le nom des diseurs de bonne aventure, des joueurs de passepasse d’origine tsigane ^). Djaubari dit que Sâsâu, d’après
1) Journ. of Gypsy Lore II, 78. 2) Ibid. 75.
3) Comp. Newbold, J. R. As. Soc. XVI, 310 et suiv.
4) Comp. un traité anonyme sur ce sujet, MS. de Leide 119, p. 73 et 86.
lequel tous les chevaliers d’industrie s’appellent fils de Sâsân '), leur a enseigné la ghourbat, et c’est des ghorabâ qu’il dit qu’ils ont des poésies dans le sin, c’est-à-dire dans leur langue spéciale »que nul ne comprend qu’eux et ceux qui les accompagnent”. Il est curieux (mais le fait s’explique par ce que nous avons observé sur l’emploi du nom de Ghadjar) que les Tsiganes du Maghrib donnent le nom de Kourbat aux Kabyles ^).
Quant au nom de Helebi ou Halebi que les Tsiganes égyptiens se donnent, il est très probable que c’est un dérivé du nom de la ville d’Aleppo (Haleb)^). Kremer’) note aussi les noms de Sbabâini et de Tatari, Le dernier nom leur a été donné en Adberbaïdjân ^), où il a été abrégé en Tât, et aussi en Allemagne*). On leur a appliqué simplement le nom d’une nation étrangère. L’autre nom semble être dérivé de shâhin, faucon, et appartenir à cette classe de noms tsiganes qui indiquent les métiers qu’ils exercent') et que je passe sous silence. Le nom de Fehemi qui, selon Newbold *), s’applique exclusivement aux diseurs de bonne aventure parmi les Helebi, est dérivé de l’arabe fekm, intelligence.
Le nom de Djo'aidîya que, selon le P. Anastase ®), por-
1) Ci-dessus p. 53 et comp. Sharîshî II, 394 «Sâsân le chef des mendiants et des ghorabâ" .
2) Journ. of Gypsy Lore II, 199. Des cas semhlables sont mentionnés par Mac Ritchie, The Gypsies of India, p. 106.
3) J. R. Asiat. Soc. XVI, 291.
4) Aegypten I, 143. 5) Machrig p. 933, 1032.
6) Z. D. M. G. XXIV, 689, etc.
7) Comp. Mac Ritchie, The Gypsies of India, p. 214.
8) R. As. Soc. XVI, 285.
9) Machrig, p. 871, 1032.
tent les Tsiganes en quelques contrées de la Mésopotamie et de la Syrie n’est pas un nom caractéristique, mais convient à tous les saltimbanques etc. ; comp. Dozy, Supplém. in v.
Beaucoup de savants, comme Brockhaus, Leland, et aussi Miklosich (VIII, 59), ont cru que les Tsiganes appartiennent proprement à la caste indienne ignoble des Doum ou Doumba, qui sont jongleurs, bateleurs et joueurs de divers instruments et qui ont le teint brun '). Les Tsiganes européens se nomment eux-mêmes Rom et, comme la prononciation du D par lequel le nom de Doum commence se rapproche de celle du il a paru probable à ces savants que ce nom en conserve le souvenir. M. PischeD) rejette cette hypothèse parce que, selon lui, les Tsiganes sont des Ariens, tandis que les Doum appartiennent à une autre race. M. Kern me dit qu’il y a encore un autre obstacle à l’identification de Rom avec Doum, c’est que dans le dernier nom la voyelle o {ou) est primitive, tandis que dans Rom la voyelle primitive est a (comp. Pott I, 40).
Je n’ose pas me poser en juge dans cette matière. Seulement je me permets de demander : les Doum indiens étaientils homogènes, ou bien se composaient-ils des réprouvés de diverses tribus? Berouni paraît être de la dernière opinion. Dans ce cas la supposition ne serait pas hasardée qu’on ait appliqué le nom de Doum aux Tsiganes aussi bien qu’aux vagabonds d’autre race. Je peux aller plus loin et constater qu’on l’a fait. Car — M. Mac Ritchie avait déjà signalé ce fait ^) — le nom de Doum (Doumân) désigne actuelle-
1) Comp. Ibn Khordâdbeh p. 62 de ma traduction, Sachau, Alberuni’s India, I, 101 et suiv., Pott I, 42.
2) Heimatb, p. 369 et suiv. 3) The Gypsies of India, p. 227.
ment les Tsiganes à Aleppo ') et dans le Pashalik de Bagdad®). Je ne me sens pas capable de peser la force de l’argument de M. Kern. S’il n’est pas insurmontable, la présence du nom de Doum comme nom de Tsiganes en Orient, tandis qu’il n’y a presque pas de trace de celui de Rom^), semble appuyer la thèse de l’identité des deux noms ’)•
Les noms Peshân-ân, Oudjouli, Kentchîni s’emploient, d’après De Gobineau^), des Tsiganes persans. Je ne sais pas comment les expliquer. Pott affirme que le premier n’est qu’une autre prononciation de Parsewân (Persan), nom que les Afghans appliquent à tous les étrangers. Le troisième nom est mentionné par le P. Auastase *’) sous la forme de Kentchou. Le dernier savant ajoute le nom Shâhsawan ’’) qui, selon M. Houtum-Schindler ®), est le nom d’une tribu turque, et le docteur Trithen celui de Sussman ®), dont l’origine est également incertaine. Le Dr. Mitra '*’) dit qu’en Kaboul les Tsiganes portent le nom de Moultani, c’est-à-dire originaires de Moultan, et c’est une coïncidence curieuse que dans la liste du Parsi M. Benjamin Moltaui est traduit par » nation”. Sur le nom de Posha (ou Bosha) que les Tsiganes ont en
1) J. R. As. Soc. XVI, ,Si2.
2) Ibid. p. 302, 803, Machriq p. 933.
3) M. Mac Ritchie cite un exemple 1. c. p. 102 note 1.
4) Comp, encore Mac Ritchie, 1. c. p. 226 et suiv.
5) Z. D. M. G. XI, 690. 6) Machriq p. 936, 1032.
7) Ibid. p. 932, 1032.
8) Eastern Rersian Irak, p. 48; Shahseven.
9) Z. D. M. G. XI, 691 note. M. Chauvin me signale un passage sur des Tsiganes nommés Sousani aux environs de Hanakin dans un article du Globe (de Genève), 1866, tome V, Mém. p. 271 et suiv. intitulé: Excursion dans le Kourdistan ottoman de Kerkoul à Ravandouz par M. A. Clément. Ce voyage date de 1853—1854.
10) Mac Ritchie, The Gypsies of India, p. 82.
Géorgie, en Arménie .et en Asie Mineure ’), je ne trouve rien à dire, mais l’origine indienne me semble discutable, parce que les Tsiganes considèrent le nom comme une insulte.
Il me reste à parler du nom mystérieux que les Tsiganes, du moins ceux de l’Orient, donnent à leur langue. Kremer, Aegypten, I, p. 144, le prononce sim, mais Djaubari, auteur du 13® siècle, écrit plus d’une fois sin. Dans l’édition du Caire de son ouvrage, p. 81, le mot a été corrompu eu sir, et tous les autres passages sur cette langue qu’on trouve dans le manuscrit de Leide y manquent. Djaubari dit qu’ils ont aussi des poésies dans cette langue et il en donne un spécimen, malheureusement sans ajouter une traduction. D’où vient ce nom ? J’ai consulté là-dessus M. Mac Ritchie, qui, à son tour, a consulté M. J. Sampson. Ce dernier écrit: »Je ne connais le nom sin que comme celui de l’ancêtre mythique des Tsiganes. Voyez Puchmeyer, cité chez Pott I, 32, IV a”. Cette communication de Puchmeyer, appuyée de celle que nous devons à M. Pischel (Heimath, p. 372, d’après les » Mittheilungen ans dein Leben eines Richters” Hambourg 1840, II, p. 324) nous donne probablement la clef, de l’énigme et nous rapprochera de la solution du problème de l’origine des Tsiganes. M. Pischel, p. 369, 373, la cherche dans le Gilgit où la population dominante est la tribu des Shin. Il dit même que, au grand jour de fête, celui du nouvel an, l’usage d’une autre langue que le shin est formellement interdit. Je ne suis pas à même, avec les données qui sont à ma disposition, de trancher la question de
1) J. of Gypsy Lore 111, 6, Machriq, p. 936, 1032, Miklos. Beitr. IV, 39, Mundarten, VIII, 51, lledhouse in v. [Selon M. Papazjan le mot bosh signifie vagabond en arménien ; v. Mitth. des Sem. f. or. Spr. zu Berlin, Jahrg. V, 2, p. 35],
savoir s’il y a entre cette fête et celle des chaudrons, le kakkava, que les Tsiganes de la Rumélie célèbrent, d’autres analogies que celles de la danse, du chant et des cris d’allégresse ^). Mais le fait que ces Shîn s’appellent euxmêmes Rom ; que les Tsiganes de la Bohème ont conservé la tradition que leurs ancêtres ont vécu, il y a plusieurs siècles, dans un grand pays oriental sous un roi nommé Sin ; que la langue shîn a en quelque sorte un caractère sacré; tous ces faits combinés avec les résultats linguistiques qui semblent indiquer le nord-ouest de l’Inde (le Gilgit) comme la patrie des Tsiganes, me semblent au plus haut degré remarquables. M. Sampson rejette à juste titre une dérivation du nom des Tsiganes Sindi ou Sinte de ce sîn.
J’ai cité au premier chapitre un passage de M. Wetzstein qui nous apprend qu’en Syrie on appelle cette langue des Tsiganes lisân al-’^açfûra, langue de moineau. Les Tsiganes semblent avoir adopté cette expression, car Ely Smith dit que le mot ’^açfûri dans leur dialecte signifie langue^). Une autre comparaison se trouve dans un vers cité par al-AçmaT^) : »Le langage des Zott, si vous y prêtez l’oreille, est comme si on entend le bruit de petites sauterelles, sautant dans les buissons entrelacés de ’^arfadj". Car, ajoute-t-il, il y a une certaine précipitation dans leur façon de parler.
M. Piscbel a fait observer dans ses Beitrâge, p. 139, que la prédilection des Tsiganes pour la chair des hérissons
1) Comp. Colocci, Gli Zingari, p. 169.
2) Pischel, Heimath, p. 369.
3) Zeitschr. de Hôfer I, p. 176.
4) Djâhiz, Baydn, I, 18 vers la 6n. Il y faut corriger en
Açma'i mourut environ 830, âgé de 90 ans.
semble prouver aussi, que nous devons chercher leur patrie dans le nord-ouest de l’Inde. Il est très curieux que les Tsiganes, avec cette prédilection commune à tous, n’aient pas de nom commun pour le hérisson, et que le nom ancien ne se soit conservé chez aucune de leurs fractions. Cette observation nous rendra circonspects et nous défend de conclure, de l’absence d’un mot ancien chez les Tsiganes, qu’ils ignoraient, lors de leur émigration, la chose que ce mot indique. J’hésite donc à conclure avec M. Colocci, p. 240, que l’état moral et intellectuel des Tsiganes d’alors était très peu avancé, du seul fait, qui n’est pas même bien certain, qu’ils n’ont des noms anciens que pour les objets de première nécessité, pour la vie matérielle. La dissertation de M. Pischel, Beitrage, p. 155 et suiv., sur les noms de nombre nous recommande également d’être prudents dans nos conclusions. Il est indubitable que les Tsiganes, en quittant l’Inde, avaient des noms au moins pour les nombres 1 — 6, 10, 20, 100. Pourtant il y a actuellement des Tsiganes qui les ont oubliés presque tous ou les ont remplacés par d’autres noms.