VIII, 311. 4) II, 30B
6) De Sacy, Introd. p. 217, Chrestom. II, 126,
nier serait mort de la rougeole en même temps qu’Abou Tâhir ; mais ce renseignement est inexact comme la suite de l’histoire nous l’apprend '). La relation de Hamadzâni et d’Ibn al-Athîr est d’ailleurs incomplète; car, outre les trois frères que nous venons de nommer , nous connaissons encore Abou Yacoub Yousof, qui mourut en 366. Et l’accusation d’être adonné au jeu et au vin ne paraît être applicable ni à lui ni à son frère Ahmed. Ibn Khaldoun est en contradiction avec lui-même quand il dit qu’Abou Tâhir eut pour successeur son frère aîné et qu’il appelle ce successeur Ahmed , puisqu’il est certain que Sa’îd était Taîné. Voici comment, selon toutes les probabilités , les choses se seront passées. Après la mort d’Abou Tâhir, Sa’îd, soutenu par son frère al-Fadhl, a d’abord gouverné l’état en attendant la décision du khalife fatimide sur la succession. Ibn Khaldoun dit que c’est al-Câïm qui prit cette décision; mais c’est probablement al-Mançour qui l’a fait. Al-Mançour ordonna que le gouvernement fût conféré non pas à Sâbour, fils aîné d’Abou Tâhir, comme le souhaitaient la plupart des ledânîya , mais à son oncle Ahmed , père du célèbre Hasan al-Açam; il ajouta que Sâbour aurait le gouvernement après lui. Nous verrons plus tard quelles calamités cette décision causa ; poursuivons d’abord le récit des chroniques.
Le pèlerinage annuel à la Mecque n’eut pas lieu eu 332 ; d’après Atîkî , ce fut à cause de l’absence du
1) Voyez aussi Cotb addîn dans les Chron. Mecc. III, 166.
2) Chron. Mecc. II, 242.
khalife de Bagdad et de la fermentation du pays; selon Dzahabî , à raison de la mort d’Abou Tâhir , qui , depuis le traité de 327 , avait constamment escorté la caravane 2). De même il n’y en eut point l’année suivante, probablement par suite du décès d’Ikhchîd , prince d’Egypte, et de troubles à Bagdad. Cependant le traité avec les Carmathes restait en vigueur, de sorte qu’on était en sécurité de ce côté. Mais la place de la pierre noire à la Caaba demeurait toujours vide. On avait fait bien des efforts pour engager les Carmathes à la restituer et on avait offert un jour jusqu’à 50,000 dénares^); mais jamais on n’obtint d’autre réponse que celle-ci : ))nous l’avons prise sur un ordre formel (de notre Imâm) »et nous ne la rapporterons que sur un ordre (de lui)”. Cet ordre , al-Mançour , petit-fils d’Obaïdallah , finit parle donner’). Et alors, en 339, Sanbar, l’un des Carmathes les plus distingués , partit avec l’objet sacré , d’abord pour Coufa , où l’on exposa la pierre dans la grande mosquée ®) , et de là pour la Mecque , où elle fut remise à sa place, en présence de l’émir de la Mecque et de plusieurs autres personnes , notamment un Espagnol ®) :
1) Defrémery, Em. al-Om., p.' 26, note 2 et Abou ’l-Mahâsin II, 306,
où, par conséquent, il ne faut pas lire , comme on le propose dans
les corrections.
2) Comp. aussi Abou ’l-Mah. p. 302.
3) Kitâb al-Oyoun f. 129 v. ; Hamadzâni f. 105 r.; Ibn al-Athîr p. 365; Abou ’l-Mabâsin p. 327; Oefrémery, Mém. d'hisi. or. I, 18.
4) Bayâti I, 228; Chron. Mecc. III, 166; Ibn Kbaldoun cité par Weil II, 612.
5) Voyez encore Djowaïnî dans le Journ. Asiat. 1856, II, 369; Ibn Kballicân n. 186, p. 124 éd. de Wüstenfeld, trad. de Slane I, 429; Nowaïrî, man. de Leide 2 A, p. 352.
6) Maccarî I, 618; Chron. Mecc. 1. c.
elle avait été absente 22 années moins quelques jours ‘).
C’est que le but qu’on s’était proposé en enlevant ce palladium paraissait impossible à atteindre; on ne pouvait ôter à la Mecque son caractère saint. L’Imâm , le khalife fatimide , en ordonnant la réintégration de la pierre noire , devait acquérir , comme défenseur de la religion , une popularité qui lui était indispensable après la répression de l’insurrection. Son grand père Obaïdallab , comme nous l’avons vu , avait déjà cru nécessaire de désavouer publiquement toute complicité dans l’enlèvement de la pierre. Mançour , en réussissant à décider les détenteurs à rendre l’objet sacré, gagna pour lui-même et sa dynastie les coeurs de tous les Musulmans. Et quant aux Carmathes , pourquoi n’auraient-ils pas accepté les sommes considérables qu’on offrait pour la restitution plutôt que de garder plus longtemps une pierre qui, à leurs yeux, n’était d’aucune valeur? Il est du moins vraisemblable qu’ils se sont fait payer. Ibn al-Athîr et , d’après lui , Nowaïrî disent qu’ils l’ont rendue sans compensation. Mais la plupart des sources parlent de grosses sommes ; d’autres donnent un chiffre et Yacout mentionne même le nom de l’homme qui joua le rôle de médiateur entre eux et le khalife®). Outre cela les
1) Becrî, man. de M. Schefer, p. 356; Kitdb al-Oyoïtn 1. c. et f. 249 V. ; Yâcout II, 122, 1. avant-dern. ; Hamza Ispali. parle de 12 ans et dit que la pierre fut replacée en 329 ; d’autres assurent qu’Abou Tâhir l’aurait déjà rendu. Ces deux assertions sont sans aucun fondement.
2) VIII, 366. 3j I,. c.
4) Yâcout 1. c. -, Abou ’l-Mahâsin II, 327; Hamza Ispah. 1. c. Comp. les paroles du Carmathe citées plus bas p. 148.
5) Cazwînî II, 51: 24,000 dénares; Kitdb al-Oyoun f. 129 v. : 30,000 dénares.
6) Yâcout II, 213, 1. 6. C’était le même Abon Alî Omar ibn Y'^abya qui
Carmathes semblent avoir stipulé d’autres conditions encore.
Mosabbihî (-)- 430) et différents auteurs ') accusent les Carmatbes d’avoir brisé la pierre: »On l’avait montée en argent dans le sens de la longueur et de la largeur pour retenir les morceaux ensemble , car elle s’était fendue lors de l’enlèvement.” Abou ’l-Mahâsin va même jusqu’à nous raconter qu’on l’avait cassée de propos délibéré. Malgré ces témoignages , je me permets de croire que l’accusation est fausse; il y avait longtemps qu’elle s’était brisée , puisque cet accident remonte à l’incendie du temple du temps d’Abdallab ibn Zobaïr. Azrakî nous donne à ce sujet des détails précis ^). Elle s’était fêlée en trois fragments, qu’Ibn Zobaïr fit rejoindre au moyen d’une bande d’argent; il manquait cependant un éclat qui , depuis , se retrouva et resta dans la possession de la famille Chaïba. Il est vrai qu’Ibn Djobaïr nous la décrit comme se composant de quatre pièces jointes ensemble; mais cette différence s’explique par les paroles de Burckbardt: » C’est un grand ovale irrégulier, composé d’environ douze pierres de grandeur et de formes différentes, collées ensemble au moyen de ciment et le tout bien poli : l’aspect qu’elle présente ferait croire qu’elle a été divisée en plusieurs morceaux par un coup violent puis réunie de nouveau.” Or, depuis Ibn
avait mené les négociations entre le gouvernement de Bagdad et les Carmathes en 327 (v. plus haut p. 118).
1) Abou ’l-Mahâsin II, 237, 327; Chron. Mecc. III, 166; Ibn Djobaïr p. 87.
2) Œron. Mecc. I, 32, 140, 144, 153, 231, 245.
Djobaïr , je ne sache pas qu’elle ait subi d’autre violence. Il est donc clair que la description de ce dernier n’est pas assez exacte pour qu’on puisse en déduire des conséquences et que la différence entre sa version et celle d’Azrakî s’explique aisément si on admet que ce dernier remarqua trois grandes pièces dans la douzaine de fragments tandis que le premier en vit quatre. On ne leur en voudra pas de cette divergence si l’on considère que chaque visiteur n’a qu’un moment pour passer devant la pierre à cause de la foule qui se presse toujours aux environs ^). Cette dernière remarque ne s’applique pas à Azrakî qui habitait la Mecque; peut-être faut-il chercher l’explication du désaccord entre sa description et celle de Burckhardt dans la lésion qu’elle subit en 414 ^). Quant à son identité elle est suffisamment étabhe par le grand nombre des témoins qui assistèrent à la restauration et dont aucun , à ce qu’il paraît , n’a élevé de doutes sur son authenticité ; or , dans le nombre , figurait plus d’une personne qui avait été présente lors de l’enlèvement de l’objet sacré 3). Et voilà ce que le docteur musulman aurait dû répondre au Carmathe qui lui disait^): »Je m’étonne vraiment de «votre (peu d’jesprit ; vous avez dépensé beaucoup d’ar- ))gent pour cette pierre , et qui vous garantit que nous »ne l’ayons pas gardée en vous en rendant une autre?”
1) Comp. Burton II, 192 et suiv.
2) Ibn al-Athîr IX, 234. Ou bien en 413 comme le dit Becrî (man. de M. Schefer, p. 357), qui donne le récit d’un témoin oculaire du fait.
3) Voyez p. e. Bayân I, 228, 1. dern.
4) Cazwînî II, 61; Kitdb al-Oyoun f. 130 r. Ce qu’on lit dans le Tawdt al-Wafayâi I, 223, est un imbroglio tout plein d’anachronismes.
Nous possédons un rapport remarquable sur l’année 336 dans le Kitâb al-Oyoun *) et chez Ibn al-Athîr ^). Moïzz addaula le Bouïde , marchant sur Basra pour l’arracher à Bérîdî, choisit le chemin du désert pour approcher de la ville. Les Carmathes lui envoyèrent une lettre pour protester contre sa marche à travers ce pays sans leur permission et au mépris de leurs droits. Moïzz addaula répondit de vive voix: sQui êtes-vous donc pour » qu’il faille vous demander des permissions? Le but que »j’ai en vue en tâchant de prendre Basra n’est autre que ))de me mettre mieux à même de vous harceler. Vous verrez «bientôt ce que vous avez à attendre de moi.” Il résulte de la lettre des Carmathes que leur droit sur le domaine du désert était autrefois reconnu. D’un autre passage chez Ibn al-Athîr 3) on serait tenté de conclure qu’ils avaient aussi eu des relations avec les Bouïdes , ce qui ne paraît pas étonnant quand on se rappelle les tendances chutes de cette dynastie ; seulement , dans notre cas , Moïzz addaula n’aura pas voulu subir l’arrogance des Carmathes. Basra fut prise et Bérîdî se réfugia à Lahsâ , où il resta jusqu’à l’année suivante , époque à laquelle il fit sa soumission à Moïzz addaula ^). Mais il ne lui était pas encore possible d’entreprendre une lutte contre les Carmathes. Avec toute leur puissance , ni Moïzz addaula ni ses successeurs ne furent en état de soumettre Imrân ibn Châhîn, qui s’était constitué une principauté
l) F. 246 r. 2) VIII, 362.
3) P. 372, 1. avant-dern. Comp. plus haut p. 142.
4) Comp. Ibn al-Athîr, p. 403, 407, 436, 443.
6) Ibid. p. 361.
indépendante dans les marais du Tigre i). Les Carmathes de leur côté ne purent pas non plus soutenir leur protestation par une invasion comme aux beaux temps d’Abou Tâbir, En 340 ^) ou en 341^), ils secoururent le prince d’Oman dans une tentative qu’il fit contre Basra; mais leurs troupes, commandées par Abou Yacoub Yousof, Tun des frères d’Abou Tâbir, durent se retirer sans avoir réussi.
Depuis ce moment jusqu’à l’an 353 , les chroniques gardent un silence presque complet sur les Carmathes. Il n’y aura donc point eu d’exploits brillants ; cependant leur influence et leur puissance avaient, semble-t-il , repris une marche ascendante. C’est pour cette période qu’Ibn Haucal nous présente quelques détails , qui nous permettent de jeter un coup d’oeil sur leur situation intérieure , mais qui, malheureusement, sont quelquefois trop obscurs. Au lieu de donner ici une traduction de ses paroles, je tâcherai, en m’aidant de quelques renseignements puisés dans les chroniques et surtout des observations de Nâcir ibn Khosrau , de tracer une esquisse du gouvernement et de l’administration de cette remarquable dynastie.
Le gouvernement des Carmathes n’était pas rigoureusement monarchique. Abou Sa’îd ne peut avoir été, par la nature même des choses , qu’un primus inter pares. Les gens qui l’avaient aidé à fonder sa puissance et aux-
1) Ilid. p. 369, 424 et siiiv., 450.
2) Kitâb al-Oyoun f. 250 r. ; Abou ’l-Mahâsin II, 330.
3) Ibn al-Athîr, p. 372 et suiv.
quels il était étroitement lié, tant par le mariage que par l’initiation aux mystères de la secte, lui servaient constamment de conseillers. Tandis que ses autres adhérents portaient le nom de Mouminin ou Fidèles , ce corps d’élite prit le titre honorifique à.' Icdârâya , c’est-àdire ceux qui ont le pouvoir de lier et de délier ^). Ils constituaient un sénat, qui, sous la présidence d’Abou Sa’îd , connaissait des affaires les plus importantes ; en même temps ses membres revêtaient les principales dignités. Il paraît qu’al-Hasan ibn Sanbar , beau-père d’Abou Sa’îd , et Abou Tarîf Adî ibn Mohammed ibn al- Ghamr , celui-là même qui fut fait prisonnier en 322 3), ont été les premiers ministres. Puis on compte dans leurs rangs Abou ’l-Hasan Alî ibn Ahmed ibn Bichr al-Hârithî, ministre de la justice et de la police; Thaour ibn Thaour al-Kilâbî, qui avait à former et à pourvoir de tout les détachements de troupes qu’on envoyait chaque année dans diverses directions; Abou ’l-Hasan Alî ibn Üthmân al-Kilâbî , qui remplissait les fonctions , alors si hautement importantes, de directeur des postes; Abou ’l-Fath Mahmoud ibn al-Hosaïn ') , connu sous le nom de Cochâdjim , secrétaire d’état et poète fameux ; en outre
1) Comp, aussi Guyard, Fragments, p. 102.
2) Weil II, 604, note 2; Ibn Kbaldoun, man. de Leide, III f. 246 r.
3) Voyez plus haut p. 137. Hamadzânî et Ibn al-Athîr, dans un passage déjà cité p. 143 (comp. p. 131), parlent des sept vézirs des Carmathes.
4) Ibn Kbaldoun IV, 92, auquel j’emprunte ce détail, nomme al-Hosaïn ibn Mohammed, ce qui est faux. Ce poète, sur lequel on peut voir de Sacy, Chrest. II, 633, de Slane, traduction d’ibn Khallicân, I, 301, note 4, descendait de Sindî ibn Châbik, personnage bien connu du temps de Haroun ar-Rachîd. V. Fihrist, p, 168, 1. avant-dern. (comp. 139, 1. 22) et le titre du man. de Leide 720, qui contient le divan du poète.
son fils Abou Naçr Cochâdjim , qui occupait le poste de secrétaire auprès de Hasan al-Açam ; et , enfin , plusieurs autres dont nous ignorons les noms. Le caractère personnel d’Abou Tâbir lui assurait une prépondérance incontestée et lui donnait presque le pouvoir d’un souverain absolu ; toutefois on conserva les anciennes formes. J’ai déjà montré qu’après la mort d’Abou Tâbir et jusqu’ après 335 il y eut probablement un interrègne sous la présidence de Sa’îd, vu que l’Imâm se trouvait alors dans l’impossibilité de s’occuper des affaires de l’Orient. Il semble aussi qu’Abmed , nommé par Mançour, n’ait réellement été qu’un primus inter pares. Ce qui rend le fait bien probable c’est qu’Ibn Haucal nous apprend que les fils d’Abou Sa’îd avaient des droits égaux pour défendre et commander, pour lier et pour délier, ainsi que pour toutes les affaires relatives à leurs revenus ; mais que , lorsqu’il s’agissait d’une expédition , ils se concertaient pour savoir à qui appartiendrait le commandement en chef. Cependant l’homme qui avait le plus d’ascendant en toute chose , c’était Abou Mohammed Sanbar, fils du beau-père d’Abou Sa’îd, celui-là même qui , en 339 , rapporta la pierre noire à la Mecque. C’était son opinion que l’on demandait toujours en premier lieu et sa famille jouissait d’une si grande considération que , dans le partage des revenus destinés à la famille d’Abou Sa’îd , on lui remettait un cinquième pour lui , ses frères et ses enfants. Les sept fils d’Abou Tâhir avaient aussi hérité en grande partie de l’honneur et du crédit de
leur père, surtout Sâbour , dont l’assassinat (358) eut de si funestes conséquences pour les Carmathes , comme nous le verrons plus tard. Jusqu’à l’époque où nous sommes arrivés , les Icdânîya n’avaient pas cessé de se distinguer par une union remarquable. Ibn Haucal nous fournit un exemple de l’ordre et de la parfaite intelligence qui régnaient entre eux: »Eu vertu d’une coutume établie chez eux les hommes d’un âge plus mûr et , d’autre part, les gens plus jeunes sortaient séparément pour se réunir à Djar^â au sud de Lahsâ. Là , les jeunes gens se livraient à des jeux équestres de lance : puis ils retournaient dans le plus grand ordre pour rentrer en ville divisés en deux groupes comme au départ.” Ce que nous avons rapporté plus haut d’après Hamadzânî et Ibn al-Athîr des excursions qu’Abou Tâhir et ses frères faisaient à la campagne pour y délibérer n’est peut-être qu’un faible reflet de ce qu’on savait de ces tournois de DjaEâ.
Les Carmathes avaient plusieurs sources de revenus. En premier lieu la taxe des propriétés foncières du Bahraïn, levée sur les fruits des champs et des vergers, le Bahraïn était un pays tout autrement fertile que ne le décrivait Abou Sa’îd dans son message à Motadhed; Le sol en divers endroits était d’une grande fécondité et produisait beaucoup de dattes ; de même que les Anglais disent proverbialement » porter de la houille à
1) L’ancienne Girxa.-, 'J.S'ÿxengtr, die alte Géographie Arabiens,Tÿ. Vi2, 136.
3) Becrî, man. de M. Schefer, p. 326; Ibn Khaldoun IV, 92; Nâciri Khosrau, trad. de M. Schefer, p. 232.
Newcastle”, on disait eu Orient de quelqu’un qui faisait un ouvrage inutile: »il est comme celui qui va vendre des dattes au Hadjar” ^). Ibn Haucal assure que ce premier poste donnait. environ 30,000 dénares par an. En second lieu il y avait des péages fixes dans les plaines de Basra et de Coufa et sur la route de la Mecque ; des droits de passage pour tous les vaisseaux qui remontaient ou redescendaient le golfe persique, perçus à la douane qu’on avait établie dans l’île d’Owâl ; enfin les contributions annuelles de l’Omân et des pèlerins de la Mecque, sans compter le riche butin que rapportaient les troupes, les tailles sur les Bédouins et la part qui revenait aux chefs de Lahsâ dans le produit de la pêche aux perles dans la mer du Bahraïn ®). Quant au partage de ces revenus, Ibn Haucal nous donne quelques détails, qui toutefois , ne brillent pas par la clarté. Tous les fidèles étaient tenus de faire au profit du Maître de l’époque Q , rimâtn, la cession d’un cinquième de leurs revenus , usage qui s’est constamment maintenu dans la suite. Cet argent était versé à Lahsâ dans un trésor particulier , nommé trésor du Mahdî *) et ayant sa propre administration. Une certaine partie du reste, ou plutôt le produit de quelques revenus spécialement réservés, était destiné aux Mouminîn par excellence, c’est-à-dire aux Icdânîya. D’autres revenus, et , à ce qu’il paraît , surtout les tributs de Basra , de Coufa et de l’Oman , le
]) Freytag, Proverbia II, 350, n. 100; Ibn Batouia II, 248.
2) Comp. Naciri Khosrau, p. 230 ainsi que les passages d’Ibn Batouta (II, 244 et suiv.) et d’Edrîsî (I, 372 et suiv.) cités par M. Schefer.
3) Comp. mon Gloss. Geogr. p. 254.
4") Mocaddasî, p. 94, 1. 2.
produit de la hhifâra des pèlerins et une grande partie du butin de la guerre, étaient consacrés à la maison d’Abou Sa’îd et aux Sanbarides. Selon Ibn Haucal, la totalité de ces revenus , déduction faite du cinquième pour l’Imâm , se montait à une somme de 1,000,000 à 1,200,000 dénares. Il y avait des règlements invariables pour le partage des trois cinquièmes entre les membres de la famille d’Abou Sa’îd , qui , du temps d’Ibn Haucal , comptait environ trois cents personnes. Quand on avait eu recours à l’aide des Bédouins pour quelque grande entreprise, ils recevaient naturellement une bonne partie du butin , comme nous l’avons vu dans le cas d’Azbarî.
Nous ne savons pas pour combien la famille d’Abou Sa’îd et les Sanbarides devaient contribuer aux dépenses de l’état et de la guerre sur les sommes qui leur étaient allouées , ni , du reste , quels revenus on consacrait à cet objet. Mais il me semble qu’on peut conclure du fait même du partage des revenus que tout au moins les principaux Carmatbes avaient des possessions particulières et que , par conséquent , le communisme prêché par Hamdân Carmath en Irak et , avant lui , par Abou Sa’îd à Djannâba n’avait pas été introduit dans le Bahraïn ou du moins n’y avait pas jeté de profondes racines. Il restait pourtant encore , dans l’état carmathe , plusieurs institutions communistes du temps de Nâcir ibn Khosrau. Voici ce que nous apprend ce voyageur Q : » Lorsque je me trouvais à Lahssa , ces princes possédaient trente mille esclaves nègres ou Abyssiniens , achetés à prix d’argent
1) Traduction de M. Sohefer, p. 227 et suiv.
et qui étaient employés à des travaux d’agriculture et de jardinage. Le peuple n’avait à payer ni impôt ni dîme. Si quelqu’un tombait dans la pauvreté ou s’endettait, on lui faisait des avances jusqu’à ce que ses affaires fussent rétablies; si quelqu’un avait contracté une dette , son créancier ne réclamait de lui que le capital. Tout étranger connaissant un métier recevait, à son arrivée à Lahssa, une certaine somme dont il disposait jusqu’à ce qu’il eût des moyens d’existence assurés. Il pouvait acheter les matières et les outils nécessaires à son industrie et il restituait, quand il le désirait, la somme exacte qui lui avait été prêtée. Si le propriétaire d’une maison ou d’un moulin vient à être ruiné , et s’il n’a pas le moyen de remettre son immeuble en état, les gouverneurs (c’est-à-dire les princes , descendants d’Abou Sa’îd) désignent un certain nombre de leurs esclaves qui sont chargés de réparer les dommages éprouvés par les maisons et les moulins ; il n’est rien réclamé , pour ce fait , du propriétaire. Il y a à Lahssa des moulins qui sont la propriété de l’Etat et dans lesquels on convertit, pour les particuliers, le blé en farine, sans rien exiger de qui que ce soit. L’entretien de ces moulins et le salaire des ouvriers qui y travaillent, sont à la charge du gouvernement”.
Une autre conséquence de ces mêmes principes , c’était l’usage de monnaies de plomb pour le commerce journalier. Les grosses sommes se payaient en corbeilles qui contenaient un certain poids de plomb. C’est ainsi du moins que je crois devoir comprendre le passage suivant de Nâcir ibn Khosrau, qui me paraît assez obscur :» Les
transactions commerciales se font au moyen de plomb contenu dans des coulfes , dont chacune a le poids de six mille dirhems. Quand on conclut un marché, on compte un certain nombre de corbeilles et on les enlève; cette monnaie ne peut être exportée”.
Dans les entreprises dangereuses , les Icdânîya se mettaient en marche tous ensemble ; voyez , par exemple , celle contre l’Omân dont nous parle Ibn Haucal; c’est celle où Abou Alî, célèbre plus tard sous le nom de Hasan al-Açam , avait été envoyé contre l’Omân et où ses efforts pour le conquérir avaient été infructueux. Nous ignorons quand cette expédition a eu lieu , car l’histoire de rOmân ne nous est que superficiellement connue. Ibn Khaldoun dit que les Carmathes ne discontinuèrent pas leurs efforts pour se maintenir dans l’Oman depuis la conquête qu’Abou Tâhir en fit en 318 Q jusqu’en 375. En 331 et en 341 nous connaissons un prince indépendant de ce pays ; il est possible néanmoins qu’il fût tributaire. Ibn Haucal , comme nous venons de le voir, range le tribut de l’Oman parmi les revenus ordinaires. Quand on avait résolu quelque expédition générale de ce genre , on laissait au Bahraïn celui en qui on avait le plus de confiance et on lui remettait le gouvernement des affaires ; tous les autres Icdânîya se mettaient en route et personne ne cherchait à se dispenser d’une expédition souvent difficile et périlleuse. Et alors ils étaient invincibles. J’ai déjà
3) Voyez plus haut p. 113.
3) Voyez plus haut p. 143 et 160.
cité les paroles caractéristiques que prononce Abou ’l-Mahâsin en mentionnant bon nombre de leurs exploits que je n’ai pas à répéter ici. Le nom des Carmathes répandait une si grande terreur qu’il paralysait les habitants des villes et les voyageurs des caravanes: au point que , le plus souvent , ils osaient à peine résister et se laissaiênt piller comme des femmes sans défense.
Il faut beaucoup regretter qu’Ibn Haucal ne nous dise rien de ces Carmathes comme secte. Force nous est donc de recourir à quelques notices éparses et à ce que nous savons sur d’autres branches des Carmathes ou Ismâilîs pour tâcher de nous former une idée de leur doctrine. Mais nous en sommes malheureusement réduits à presque tout emprunter à leurs ennemis mortels. Il y a même telles relations que nous devons rejeter à première vue. Dans cette catégorie se range par exemple tout ce que raconte à leur égard le dévot calomniateur Ibn Sadoun , dont Ibn Adzârî nous donne un extrait ®). Comment ajouter foi aux paroles d’un homme qui se donne pour bien instruit sur les matières les plus cachées et les plus secrètes de leur nature, alors qu’il ignore ce qui est parfaitement notoire? Chez lui Abou Sa’îd s’appelle Abou Obaïd ; il nous raconte que la pierre noire avait été envoyée à Obaïdallah ; qu’Obaïdallah (qu’on remarque ce détail) mourut quelques jours après , et que chaque fois qu’on l’enterrait, la terre rejetait son ca-
1) II, 446; conip. plus haut p. 98, note 1.
2) Bayân I, 292 — 299. Voir surtout p. 293.
davre jusqu’à ce que son fils (sic) eût remis la pierre à sa place. Je tiens pour certain que ce qu’on appelle la nuit de l’Imam *) n’a jamais existé chez les Carmathes et que c’est une pure iuYention de leurs ennemis. De même, je ne crois pas qu’il y ait lieu de leur attribuer la honteuse ordalie de patience, bien qu’on ne puisse nier qu’un enthousiaste insensé ne l’ait prêchée dans la partie occidentale de l’Afrique ^). Il m’est impossible de concevoir comment un état fondé sur une pareille morale aurait pu se fortifier et se maintenir dans sa vigueur pendant un laps de temps aussi considérable. Ajoutez qu’Ibn Haucal , qui connaissait les Carmathes mieux que tous les autres , ne sait rien de ce fait et qu’au contraire il parle toujours d’eux avec respect ^). De même Nâcir ibn Khosrau , qui les a visités en 443 , n’a que du bien à dire d’eux. Nous ne devons jamais oublier qu’aux yeux de tout pieux Musulman un Carmathe était un objet d’abomination et qu’on croyait ne pouvoir faire chose plus agréable à Dieu et aux princes que de représenter sous les plus noires couleurs ces ennemis de la religion et de l’état. C’est pourquoi je me crois pleinement fondé à admettre que , de toutes les accusations contre les Carmathes, la moins outrée est celle qui a chance
1) Ibn Sadoun 1 c. ; de Sacy, Introd., p. 190 (ou Defre'mery dans le
Journ. asiat. 1856, II, 372). Ibn al-l)jauzî, man. de M. Schefer, f. 17 r. dit seulement qÆ
/,il n’est permis à personne de dérober sa femme ans. regards de ses corréligionnaires”. Peut-être les Carmathes n’autorisaient-ils pas les femmes à se voiler et cette circonstance sera-t-elle devenue la cause de toutes les ac cusations d’immoralité qu’on a portées contre eux.
2) Baydn I, 189 et suiv.
3) Il va de soi qu’il faut excepter Abou Tâhir.
de renfermer le plus de vérité ; surtout parce qu’elle se trouve consignée dans une satire mordante , composée dans le Yémen contre le chef des Carmathes. Je l’emprunte à l’histoire du Yémen par Khazradjî ’) :
Prends , o ma belle ! ton tambourin et frappe le vivement , Chante tes chansons et livre toi à la joie !
Le prophète des Banou Hâchim a disparu ;
En voici un autre des Banou Yarob.
Chaque prophète a sa loi
Et voici la loi de ce nouveau prophète :
Il nous apporte la dispense des commandements de la
prière ,
Il abolit le jeûne et n’est point rigoureux.
))Quand les hommes se disposent à la prière, ne te lève pas
avec eux ;
«Mange et bois librement quand ils jeûnent ;
»Ne cherche pas à prendre part à la course d’aç-Çafâ »Et ne rends point visite au tombeau (de Mohammed) à
Yathrib (Médine).
«Ne te refuse pas non plus aux fiancés «Appartenant à ta famille et à tes proches parents ; «Pourquoi te serait-il permis d’épouser tel ou tel étranger «Et défendu d’appartenir à ton père?
«Le rejeton n’est-il pas à celui qui l’a cultivé «Et qui l’a arrosé dans le temps de la sécheresse ?
»Et bois le vin sans crainte de perdre ta pureté,
»Car , d’après ma doctrine , le vin est permis comme l’eau
du ciel”.
1) Voir le texte à Tappendice. 2) Mohammed.
3) Une des cére'monies du haddj. Comp. Burton II, 267 et suiv.
0 mon Dieu, continue tes faveurs à Ahmed (Mohammed)
'Et couvre de honte la souris ') de Yarob !
Interdis-lui les jardins de la béatitude ,
’Oar, sans garder de réserve, il prêche ouvertement l’impiété !
La polémique d’Abdallah ibn Maïmoun contre les Arabes et l’Islam ne pouvait manquer de subir certaines modifications pour le Bahrain. Car, là, c’étaient précisément des Arabes qui étaient les partisans et les champions de la secte; nous y trouvons même les plus hautes dignités remplies par des hommes de pure origine arabe , auxquels on n’avait naturellement fait connaître que le but secondaire. Aussi tous les efforts se concentrèrent-ils avant tout sur cet objet. Miner le khalifat et l’anéantir en même temps que le faux Islamisme qui eu formait la base, en faire apostasier les adhérents ou les exterminer , tel était le but auquel tendaient les Carmathes du Bahraïn. Ils se trouvaient tout-à-fait en dehors de l’Islam ; si donc ils n’observaient pas les règles et les prescriptions de ce culte ; s’ils enseignaient que la prière, le jeûne et le pèlerinage sont superfius pour les vrais serviteurs de Dieu-, si, de la sorte , ils gagnaient le cœur des Bédouins et se faisaient de nombreux partisans , ce sont là toutes choses que le pieux Musulman peut condam-
1) Jeu de mots, signifie, d’après son étymologie, «homnncio
ultra modum futuans”. Vraisemblablement il y avait un proverbe q.» oLwiî dans le même sens que CT* O*-**^^? v
Freytag, Prov. II, 234, n. 103.
ner à son point de vue ; mais nous , nous n’en avons pas le droit. Ce qu’il y a d’incontestable , c’est que leur doctrine était dangereuse et entraînait les conséquences les plus déplorables chez les hommes grossiers auxquels ils l’avaient prêchée; ce qui ne l’est pas moins, c’est que, grâce surtout à eux, la faible impression que l’Islam avait faite sur les Bédouins se trouva bientôt entièrement effacée et qu’avec elle tomba ce frein salutaire de l’antique barbarie ^). Mais quelque satanique que fût le projet du fils de Caddâh qui leur avait donné naissance, je suis intimement convaincu que les Carmatbes , et particulièrement ceux du Bahraïn, travaillaient avec la conscience de servir la bonne cause. Un seul exemple Lorsqu’Abou Tâhir s’approcha de Bagdad en 315, on vint rapporter au vézir Ali ibn Isa qu’il y avait dans sa capitale un homme originaire de Chiraz qui envoyait des nouvelles à Abou Tâhir. Alî le fit mander devant lui. L’homme avoua et dit : «je ne connais pas personnelle- ))ment Abou Tâhir; mais je sais qu’il défend la vérité, »tandis que vous et votre maître, vous êtes des incré- »dules et vous vous appropriez ce qui ne vous appartient »pas. Dieu a besoin sur la terre d’un hoddja (preuve «vivante) et notre Iroâm est le Mahdî Mohammed’) , Tar- »rière-petit-fils de Mohammed ibn Ismâïl ibn Djafar aç-
1) Corap Nâciri Khosrau, p. 233; Barton II, 109, 93, 204; Dozy, Islamisme, p 9
2) Hamadzânî f. 39 r. ; Ibn al-Djauzî f. 150 v.; Ibn al-Atbîr VIII,
127; Weil 11, 611. 3) Voyez plus loin p 169.
4) Obaidallab s’appelle aussi Mohammed en sa qualité de Mahdî; comp. la taille généal. chez Wüstenfeld, Fd/im p. I3, Il se peut pourtant qu’Obaidallah ait donné son fils al Câïm, qui s appelait réellement Mohammed, pour le véritable Maître de 1 époque.
))Çâdik, qui habite le Magrib”. Et le vézir lui ayant reproché d’avoir des relations dans l’armée et lui ayant demandé quels étaieut ses coreligionnaires , le Carmatbe répondit: «Comment vous, qui êtes doué d’une si grande intelligence, pouvez- vous attendre de moi que je trahisse des » croyants et que je les désigne à des incrédules qui les «tueront? C’est ce que je ne ferai jamais”. — Les poésies d’Abou Tâhir nous forcent aussi de juger de même. Il allait les exterminer jusqu’au dernier, ces ânes, ces idolâtres, et il se sentait animé dans ce projet par la pensée que Jésus, fils de Marie, ne laisserait pas d’approuver ses actions lors de son arrivée prochaine.
Ces dernières paroles méritent d’être remarquées. Alors que , d’après les curieux détails que donne le chérif Akhou Mohsin , on voit que la fin du système d’Ibn Caddâh ne fut qu’une espèce de culte de la raison, ces vers au contraire respirent un véritable enthousiasme religieux. On a beau trouver bizarre l’idée qu’Abou Tâhir s’était formée de l’avènemeut de celui qui devait venir, il est évident qu’il était rempli de cette attente. Il peut paraître assez singulier qu’il donne à ce Messie le nom de Jésus , fils de Marie. Dans l’opinion de Mohammed , Jésus avait été nn vrai prophète et tous les bons Musulmans croyaient qu’au dernier jour Jésus reviendrait juger les hommes, de sorte que l’expression «jusqu’à la venue de Jésus, fils de Marie”, signifie «jusqu’à la fin du monde” ®). Il ne faut donc pas penser à des influen-
1) De Sacy, Introd p. 133 et sniv.
2) P. e. Tabarî ITl, 40,1 6. Comp. Snouck Hurgronje, Z)er JWæM, tirage k part de la Revue coloniale internationale , Déc. 1885, p. 7 et suiv.
ces chrétiennes quand on voit faire usage de cette expression, Nous savons du reste d’Abou Sa’îd qu’il avait été autrefois Musulman. Du moins Istakhrî i) et Ibn Haucal nous disent-ils que, du temps d’Abou Tâhir, son oncle , frère d’Abou Sa’îd , et toute sa famille en Perse avaient été emprisonnés à Cbirâz parce qu’on les soupçonnait d’être affiliés à la secte , mais qu’on avait reconnu leur 'innocence et qu’on les avait remis en liberté: or les termes dont ces auteurs se servent à cet endroit prouvent que les membres de la famille d’Abou Sa’îd étaient Musulmans. Mais comment faut-il coucüier cette expression dans le poème d’Abou Tâhir avec le système d’Ibn Caddâb ? Dans ce système aussi Jésus est reconnu comme vrai prophète ; mais , selon Akbou Mobsin^), les personnes parvenues au plus haut degré d’initiation entendaient par là »un propagateur de prescriptions politiques et légales”. Ibn Caddâb , il est vrai , enseignait une réapparition (ce n’était que dans le grade le plus élevé qu’on apprenait à en comprendre le sens spiritueP), mais il s’agissait de Mohammed ibn Ismâïl l’Alicle. Or, bien qu’ Akbou Mohsin nous dise que la secte se divisa plus tard en plusieurs branches dont les doctrines se différencièrent quelque peu, je ne saurais croire que les Carmatbes du Bahraïn se soient tellement séparés des autres sur un point aussi capital. Il faut donc bien admettre que la doctrine des Carmatbes renfermait déjà ce dogme , plus tard ampbfié
1) P. 160 de mon édition.
3) De Sacy, Introd, p. 135.
5) Ibid. p. 137 et suiv.
4) Ibid. p. 136, 157.
par les Druzes, »que la divinité , ou plutôt ses, émanations qu’on appelle la Raison universelle et l’Ame universelle i) , s’est révélée à plusieurs reprises l’humanité Nous avons vu plus haut dans l’interrogatoire du chef des Carmathes Ibn abi ’l-Fawâris auquel procéda Motadhed qu’on accusait les Carmathes d’être partisans de cette doctrine. 11 en résulte en même temps, ce qui d’ailleurs est fort naturel, que les Carmathes étaient absolument étrangers au plus haut grade d’initiation , dans lequel on expliquait spirituellement le retour de Mohammed ibn Ismâïh Quant à la doctrine des Druzes, il ne sera pas hors de propos de l’exposer ici en abrégé. La véritable nature de la divinité, disent-ils , ne peut se comprendre qu’au moyen d’une image et non pas en réalité et dans son essence. Mais par miséricorde et par bonté pour les hommes , elle nous a fait voir le voile qui la cache et le lieu d’où elle nous parle , pour que nous puissions l’adorer sous la forme d’un être qui se laisse contempler et comprendre. A ce voile et à ce lieu^ que nous voyons et qui tombe sous notre observation , dont nous entendons la parole et auquel nous parlons , sont dûs dans tous les siècles l’honr neur et l’adoration ^), (Le voile et le lieu signifient tous les deux la forme humaine que la divinité a revêtue)# Depuis le siècle d’Adam jusqu’à la fin du règne de la doctrine de Mohammed , il ne s’est point fait de nouvelle révélation ; la deuxième incarnation n’a eu lieu que du temps de Mohammed ibn Ismâïl ®). Les révélations
1) Comp. Guyard dans le Journ. asiat. 1877, I, 328.
2) De Saoy, Exposé p. 1. 3) P. 26 et suiv.
4) De Sacy, Exposé, p. 17. 5) L. c. p. 31. 6) L. c. p. 31, 34.
suivantes se présentent pour la plupart sous la forme des khalifes fatimides, et c’est sous celle de Hâkim, l’un d’eux , qu’eut lieu la dernière et la plus glorieuse de toutes. Ces différents voiles ne diffèrent que de noms et de formes; en réalité ils sont identiques; il est donc permis de rendre hommage à la divinité sous chacun de ces noms ^).
Le système des Druzes tirait son origine de celui des Carmathes ou Ismâïlîs, c’est-à-dire de celui d’Ibn Caddâh. Hâkim et Hamza y donnèrent une application différente , comme devait aussi le faire plus tard Sinân , le grand-maître des Assassins ; mais la base des deux systèmes était la même. Or voici ce que je pense D’après Akhou Mohsin '’) , Ibn Caddâh enseignait qu’il y a eu sept prophètes-législateurs {nâtik) : Adam , Noé , Abraham , Moïse, Jésus, Mohammed et Mohammed ibn Ismâïl. Ils ont tous successivement enseigné une loi destinée à remplacer la précédente ; Mohammed ibn Ismâïl , le dei'nier des sept, est le plus parfait de tous; c’est lui qui a révélé la doctrine qui , après lui , doit remplir le monde entier; c’est de lui qu’on annonce le retour glorieux. Je suis d’avis que dans la dogmatique carmathe, comme dans celle des autres Ismâïlîs , ces sept parleurs (signification littérale du mot de nâtik) représentent les sept incarnations de la divinité ^). L’humanité avait dû par-
1) L. c. p. 40 et suiv
2) Voyez Goyard, Fragments, p. 13, 101; Un grand-maître des Assassins, dans le Jonrn. asiat. 1877, I, p. 363 et suiv.
3) De Sacy, Introd p. 103 — 109. 4) Comp. 1. c. p. 113 — 115.
6) Comp. Chahrastânî éd. Cureton I, 148.
courir sept phases de développement et à la fin de la septième période, qui avait commencé par l’incarnation de la divinité en Mohammed ibn Ismâïl , on en verrait la dernière apparition ou , ce qui revient au même , le retour de Mohammed ibn Ismâïl. A ces incarnations les Druzes en substituèrent d’autres ; ils conservèrent toutefois les sept nâtiks à titre d’anciens souvenirs , quoiqu’ils ne cadrassent pas bien avec leur système ^).
Si l’opinion que je viens d’émettre est fondée , nous aurons résolu la difficulté qui se présente dans les vers d’Abou Tâhir , ainsi que celle qui se trouve dans le poème qu’Ibn al-Athîr attribue à tort au fameux poète Ibn Hâni et qui a pour sujet l’entrée d’Obaïdallah à Raccâda ^). Il importe peu sous laquelle des sept dénominations on s’adresse à la divinité , les sept personnes n’en formant qu’une , à la seule différence près du nom et de la forme. Et c’est ce qui nous fournit en même temps l’explication de la conduite de Hâkim , ainsi que de la naissance de la secte des Druzes. Les cinq premiers khalifes fatimides avaient trop d’intelligence et étaient trop bien au courant de la politique pour se donner comme des incarnations de la divinité, si ce n’est peut-être en secret auprès de leurs adhérents les plus zélés; c’est ce qu’on voit dans une lettre de Moïzz aux Carmathes '*) et encore avec des modifications importantes ^). Au contraire,
1) De Saey, Exposé, p. 30 et suiv.
2) Bayân I, 159; Ibn al-Athîr VIII, 457.
3) De Saey, lutrod. p. 431 et suiv.
4) Ibid. p. 229 — 240.
6) Guyard dans le Journ. asiat. 1877, I, 337.
ils punissaient ou réprimaient les fanatiques , — et il n’en 1 manquait pas*) — qui s’empressaient de leur rendre un hommage dû à . la seule divinité. Hâkim eut la folie de ne pas résister à la tentation et de se faire proclamer, Dieu. D’après leur système , chaque Nâtik a un adjoint {Asâs) , qui reçoit ses révélations et qui , après la mort du premier , lui succède , propage sa doctrine et en explique le sens réel aux initiés ; il est l’Imâm , suivi successivement de six autres Imâms; après cette période il paraît un nouveau Nâtik, c’est-à-dire qu’il se produit une nouvelle incarnation. Seth était l’adjoint d’Adam; Sem, celui de Noé; Ismàil, celui d ’ Abraham ; Aaron , celui de Moïse (le dernier Imâm de cette période a été Jean Baptiste); Pierre, celui du Messie Jésus, fils de Marie; Alî, celui de Mohammed. Les successeurs d’Alî sont Hasan , Hosaïn , Alî ibn Hosaïn , Mohammed ibn Alî , Djafar Çâdik et son fils Ismâïl. L’adjoint de Mohammed ibn Ismâïl, septième Nâtik, a été Abdallah ibn Maïmoun al-Caddâh , suivi de son fils Ahmed , à qui succédèrent en qualité d’Imâms les khalifes fatimides ^). Comme le père de Hâkim complétait une série de sept Imâms ^) et que sa mort fermait cette période , il y eut peut-être là un motif décisif qui amena Hâkim à se faire
1) Comparez pour ce qui regarde Obaïdallah Bayâti 1, 159, 188, 190 et suiv. ; Wüstenfeld, Fatim. p. 60.
2) De Sacy, Introd. p. 104 et suiv.; Chahrastânî 1. c. ; Macrîzî 1, 393 et suiv.; Guyard 1. c. p. 327, 331
3) Chahrastânî p. 146 et suiv.; de Sacy, Ivtrod. p. 226, 252 et suiv.
4) D’après la généalogie des Maïmounides de Tamîmî (de Sacy, Exposé, p. 85), c’est Moïzz qui fut le dernier Imâm de cette période. Comp. Guyard 1. c. p. 336 et plus loin p. 170 et suiv.
passer pour, un nouveau^ Nâtik. — La même théorie s’applique aussi à l’idée qu’on se formait de Dieus Or l’être mystérieux sans attributs a produit la divinité (la Raison universelle) qui se manifeste dans le Nâtik et que les hommes peuvent et doivent honorer, tandis que le Nâtik a créé son adjoint (l’Ame universelle) qui se manifeste dans YAsâs. Aux émanations de l’Ame universelle, qui sont la Matière première, l’Espace et le Temps ^) , correspondent sur la terre VImâm , le Hoddja ou preuve vivante qui vient immédiatement après l’Imâm et qui est chargé de fournir les preuves de la mission du Nâtik , et , enfin , le Dâï ou missionnaire *) ; donc , quoiqu’ à un degré inférieur, ils participent de la nature divine. On remarquera combien cette doctrine trahit partout son origine perse. Quand j’ai écrit pour la première fois sur la doctrine des Carmathes, on ne la connaissait que par les communications d’Akhou Mohsin que donne de Sacy et par ce qu’on pouvait déduire de la doctrine des Druzes. Depuis lors, grâce à Salis bury ^) et à Guyard ®)j nous possédons sur la doctrine des Ismâïlîs de la Perse des documents précieux qui nous la font connaître beaucoup plus exactement. Tout récemment la bibliothèque de l’université de Leide a acquis un ouvrage remarquable®), attribué à Djafar, le chef des Garmathes du Yé-
1) Comp. Chahrastânî p. 147, et sur ce qui suit, Guyard 1. c. p. 328 et fragments p. 188.
2) Comp. Guyard, Fragm. p. 165 sur l’origine de cette the'orie des émanations.
3) C’est-à-dire le missionnaire en chef; comp. Guyard, Fragm. p. 146.
4) Journal of the American Or. Soc. II, 300 et suiv.
5) Fragments etc. 6) N. 1971 (n. 248 du catalogue de M. Landberg).
men ') et qui traite de l’interprétation allégorique du zacât (aumône | légale) ; les renseignements nouveaux sur les dogmes carmathes que nous donne ce livre ont d’autant plus de prix qu’il a été composé en Arabie même. Il paraît remonter au temps de Moïzz , de même que plusieurs documents du livre publié par G uyard , et il confirme ce que nous avons avancé plus baut. «Chaque Imâm est , dit-il , dans son temps , le nom de Dieu pour ses contemporains et l’obéissance qu’ils professent à son égard est le véritable service de Dieu. Quiconque connaît rimâm de l’époque, lui jure fidélité, s’abandonne à lui en toutes choses, connaît et reconnaît ses lois, rend à chacun ce qui lui revient et ne s’écarte pas de la vérité, celui-là connaît Dieu d’une connaissance parfaite” (p. 107 et suiv.). Les différences qui séparent ce système de celui des î)ruzes ne sont pas bien nombreuses. Mohammed ibn Ismàil est , d’après cet écrit (p. 365) et en parfait accord d’ailleurs avec la théorie d’autres Ismâïlîs ^) , le septième imâm depuis Hasan. Alî ne compte pas comme Imâm ; il est l’Msas (le fondement) , la Porte , le Corân auguste , le porteur de la doctrine vraie , éternelle, invariable qui se manifeste sous différentes formes (c’est-à-dire les religions). Les sept Imâms qui lui succèdent sont les sept nouvelles révélations ^). Le fils de Moham-
1) cr*^’ Comp. plus haut p. 73.
2) Man. p. 213. Comp. Filirist, p. 189 1. 13 et suiv.
3) Guyard, Fragments, p. 160, note 5; comp. Defre'mery dans \zJourn. asiat. 1856, II, 367.
4) Aw.jî. Comp. Sprenger, dos leben und die Lehre des Mohammed, III, p. XXI et suiv.
raed ibn fsmâïl , le premier des Imâms cachés , est en même temps le premier Imâm de la seconde série de sept , qui se complète par Moïzz (p. 213), Ceci est tout-àfait conforme au système du Dastour , d’après lequel aussi il y a eu trois Imâms cachés après Mohammed ibn Ismâïl. Mais comme la période de la lumière débute par l’apparition du Mahdî (c.-à-d. Obaïdallah) , Moïzz est le quatrième Imâm depuis cette époque importante ^). Ici encore une fois le passage au système des Druzes n’est pas difiScile à expliquer, surtout que c’est toujours le même esprit divin qui se manifeste sous différentes formes’).
Cet écrit confirme aussi beaucoup de choses que nous savions déjà d’autre part sur la doctrine des Carmathes. Tous les préceptes du Coran ne sont , d’après l’interprétation allégorique , que des formes sous lesquelles on préconise l’entière soumission 'à l’Imâm. Le dogme de la résurrection corporelle est qualifiée de ridicule (p. 401); la vie éternelle n’est que le retour de l’âme à son origine (p. 290 et suiv.) ; et le jugement dernier doit aussi être expliqué spirituellement (p. 302). Les vrais croyants sont ceux-là seuls qui interprètent de cette manière la révélation divine; ceux qui prennent le Coran et l’histoire sacrée au sens littéral ne méritent pas le titre de Musulmans: ce sont des ânes et des incrédules (p. 130, 143). Les Chiites approchent assez de la vérité ®) ; mais leur
1) Voyez l’appendice. 2)
4) Comp. Guyai'd dans le Journ. asiat. 1877, I, 337.
interprétation symbolique , louable en principe comme telle, n’est pas encore exacte (p. 314, 316).
Il serait fort à désirer qu’on donnât une édition de cet écrit, parce que, avec les fragments publiés par Guyard et Salisbury, il contribue beaucoup à la connaissance de la doctrine des Fatimides, identique en gros à celle des Carmathes et d’autres Ismâïlîs. On doit aussi regarder comme extrêmement important ce que M. Etbé nous a communiqué sur la conversion de Nâcir ibn Khosrau, entre 437, et 444, année où il reconnut le khalife fatimide Mostancir comme Imâm ^). Un examen du Divân d’Ibn Hâni (-}- 362) , le grand poète espagnol qui se convertit du temps de Moïzz ^) , pourrait aussi, comme nous le voyons par les extraits que M. von Kremer en a publiés 3) , contribuer en quelque chose à la connaissance plus intime de la doctrine et nous expliquer la séduction extraordinaire qu’elle exerçait sur des hommes sérieux. On comprend d’ailleurs que le dépouillement de ces sources ne donnera pas pour notre sujet les résultats précis que nous pourrions désirer , parce que les initiés devaient promettre par serment qu’ils ne révéleraient point les mystères de la doctrine"').
Mais revenons-en aux Carmathes du Bahraïn. 11 n’est pas probable qu’ils aient beaucoup approfondi les théo-
1) Nâsir hiii K/iusraus Leben, Denken ttnd Dichten von Herman Bthe dans les Actes du 6me Congrès des Orientalistes à Leide, Sect. sém. p. 169—237.
2) V. Ibn al-Athîr VIII, 457 et comp. Maccarî II, 444 et suiv. ; Macrîzî I, 378. Il y a un exemplaire de ce Divân à Oxford et Al. von Kremer en possède un autre.
3) Zeitschr. d. D. M. G. XXIV, 481 — 494.
4) Alocaddasî, p. 238 1. 8 et suiv. ; Macrîzî, I. 396.
ries de leur religion. Ils croyaient sincèrement à la dernière manifestation glorieuse de la divinité à la fin de la période suprême ; Abou Tâhir se flattait même de l’espoir d’assister à la venue du Paraclet. Ils avaient' également la conviction que les khalifes fatimides étaient les vrais Imâms à qui ils devaient une obéissance illimitée. Après 'tout ce que j’ai dit, je n’ai plus besoin de prouver la foi d’Abou Tâhir; quant à celle des Carmathes en général, la lettre de Moïzz et les témoignages des Druzes y suffiraient seuls amplement ®). Ibn Haucal nous montre que , de son temps , ils payaient encore fidèlement le cinquième de leurs revenus au Maître de l’époque: excellente ressource pour les khalifes fatimides qui avaient de grands besoins d’argent et qui devaient désirer de ne pas compromettre leur popularité en grevant trop leurs sujets.
Si , grâce à ce qui précède , nous parvenons assez bien à nous faire une idée de leurs convictions religieuses , nous avons plus de difficulté à nous rendre un compte exact des principes de morale qui réglaient leur vie. On doit admettre cependant qu’ils en avaient, quand on se rappelle l’admirable union qui a régné parmi eux jusqu’en 358 , et qui , après avoir été troublée pendant quelque temps , se rétablit si bien qu’elle durait encore
1) De Sacy, Introd., p. 240.
2) Quant au passage de Hamza chez de Sacy (1. c. p. 218), j’y reviendrai plus tard. Le poète Abou ’l-Alâ al-Maarrî (-1- 449), contemporain de Nacir ibn Khosrau, identifie les Carmathes et les Fatimides, selon l’explication de M. von Kremer , Zeitschr. d. D. M. G. XXXVIII, 499 note.
3) Comparez, en ce qui concerne Übaïdallah, Bayân I, 191. Moïzz avait amassé 24 millions de dénares pour sa campagne contre l’Egypte, Macrîzî I, 352.
lors de la visite de Nâcir ibn Khosrau en 443. Les nombreuses prescriptions légales de l’Islam avaient été abolies pour ceux qui connaissaient la vérité ; mais ce n’est qu’avec un certain scrupule qu’on ose conclure à l’influence de cette connaissance de la vérité sur la vie. Le proverbe qui dit : «plus maigre que la salive des abeilles et que la religion des Carmathes ^)” ne nous en apprend pas plus long , puisque le mot religion désigne ici l’Islam et l’accomplissement de ses prescriptions. Les prières canoniques et les jeûnes avaient été abrogés ; les mosquées avaient été mises hors d’usage ; on vendait la chair d’animaux impurs selon la loi de l’Islâm , de chiens, par exemple, comme cela se pratiquait dans quelques villes de l’Afrique ^). »On vend à Lahssa, nous dit Nâcir ibn Khosrau '^), la chair de toute espèce d’animaux , tels que chats , chiens , ânes , bœufs , moutons etc. Mais il faut que la tête et la peau de l’animal soient placées à côté de la viande, afin que le chaland sache bien ce qu’il achète. On engraisse les chiens comme des moutons au pâturage; lorsqu’ils sont tellement gras qu’ils ne peuvent plus marcher, alors on les tue et on les mange”.
Le même auteur®) dit aussi que »1ps habitants de Lahssa ne boivent jamais de vin.” Il est peut-être permis de conclure de la satire d’Abou Tâhir contre Mounis ’) que cela se faisait déjà de son temps. L’usage du
1) Comp de Sacy, Introd. p. 135. 2) Kreytag, Proverl. I, 576.
3y Naciri Khosrau p 226 et 228 4) Mocai.dasî p. 94, 1. 2.
5) Traduction de M Schefer, p. 229. 6) L. c. p. 228.
7) Plus haut p 98.
vin avait été d’abord permis. On ne l’aura donc prohibé que pour fortifier la discipline ; c’était aussi pour cette raison que la même défense avait été décrétée par le chef des esclaves insurgés ^). Nous trouvons dans la chronique d’Ibn al-Djauzî le récit suivant sous l’année 317 :
))Abou Ahmed al-Hârith nous dit qu’un adepte des gens de la tradition *) fut fait prisonnier par les Carmathes l’an de Habîr (312); obligé de servir comme esclave pendant plusieurs années, il parvint cependant à s’évader plus tard. Voici ce qu’il racontait: Je devins la propriété d’un homme qui me tenait très-rigoureusement, m’imposait les travaux les plus difiBciles et me maltraitait quand il était ivre. Un soir qu’il avait de nouveau beaucoup bu, il m’ordonna de venir me placer devant lui : »Que dis-tu, fit-il, de ce Mohammed, ton maître?” Je répondis : » Je l’ignore , mais ce que vous m’apprendrez , »o croyant (moumin) , je le dirai avec vous”. ))C’étaitun » homme qui savait régner, reprit-il. Et que dis-tu d’Abou »Becr?” — »Je ne sais pas”. — »C’était un homme «faible, méprisable. Et que dis-tu d’Omar?” — «Je ne «sais pas”. — «Celui-là était, par Dieu, brutal et gros- «sier. Et que dis-tu d’Othmân ?” — «Je ne sais pas”. — »I1 était sot et ignorant. Et que dis-fu d’Alî?” — »Je »ne sais pas”. — «C’était un imposteur^). Ne disait-il «pas de lui-même: Voici de la science dans une telle
1) Tabarî III, 1763.
2) Man. de M. Schefer, p. IBS. Voir le texte dans l’appendice.
3) Ail On désigne sous ce aom nne des écoles théologiques.
^abondance que je ne puis trouver assez de porteurs. Ne ))pouvait-il donc pas enseigner un seul mot à chaque in- »dividu de la grande foule qui l’entourait, jusqu% ce »qu’il eût épuisé ce qui était en lui ? N’est-ce pas là du charlatanisme?” — Là-dessus il s’endormit. Le lendemain il me fit venir et me demanda: »Qu’ai-je dit hier au ))Soir?” Je fis semblant de ne pas l’avoir compris ; il m’avertit alors de n’en rien répéter à personne. De tout cela il suit que ces hommes sont des zindiks (mécréants) qui n’estiment aucun des compagnons du Prophète.”
L’auteur cite cette anecdote pour prouver que les Carmathes étaient des imposteurs , qui , tout en combattant pour la maison du prophète, n’étaient pas sincères. A l’appui de sa thèse il ajoute encore qu’Abou Tâhir ne visita ni le tombeau d’Alî ni celui de Hosaïn et que les Carmathes , bien qu’ils eussent toujours prétendu combattre pour les Fatimides , se révoltèrent contre Moïzz en 360 et rendirent hommage au khalife de Bagdad. C’est là un fait incontestable, mais qui, comme on va le voir , doit être interprété tout- autrement.
Les détails qu’on raconte d’Abou Tâhir, même en admettant qu’ils soient vrais, ne peuvent invalider ce que nous savons de la sincérité de sa foi. Je ne saurais décider si l’historiette du Carmathe ivre est vraie ; mais , eu tout cas, on n’a pas le droit d’en tirer une conclusion aussi générale que le font Ibn al-Djauzi et son garant; on n’y trouve pas non plus d’indices suffisamment concluants pour décider si l’usage du vin était défendu ou non.
11 est difficile de dire si le mariage d’un croyant avec sa mère , sa sœur ou sa fille , conformément aux prin-
cipes de Zoroastre , était effectivement déclaré licite par les Carmathes , bien qu’on l’affirme dans la satire que nous venons de citer. Peut-être l’a-t-on permis au commencement ; mais alors on a dû abandonner bientôt cette coutume comme étant en trop grande contradiction avec les mœurs des pays non persans. La morale que le- Fatimide Moïzz prêchait aux chefs des Kitâma se présente tout autrement que dans les accusations des ennemis de la secte. Il leur recommande l’humilité et la simplicité , leur ordonne d’être bons pour leurs inférieurs. Il les exhorte à ne prendre qu’une femme pour augmenter le bonheur de la vie et conserver la vigueur du corps. »Car, dit- il , nous avons besoin de toutes vos forces et de »toute votre intelligence”. J’ignore si les Carmathes prescrivaient la monogamie; mais le récit reproduit à la page 133 montre en tout cas qu’Abou Tâhir et ses frères avaient la même mère. Nâcir ibn Khosrau dit 3) qu’Abou Sa’îd avait recommandé aux siens de gouverner le peuple avec justice et équité et vante *) la douceur et la modestie dont les princes faisaient preuve de son temps dans leurs rapports avec leurs sujets. Aussi Mocaddasî loue-t-il la justice du gouvernement. Les détails que nous avons empruntés plus haut à l’itinéraire de Nâcir ibn Khosrau ®) démontrent que les étrangers et les débiteurs se voyaient traiter avec humanité. De son temps on tolérait aussi le culte public des dissidents ’) ; mais peut-être
1) Comp. Nôldeke dans VEncyclop. Brif. art. Persia, p. 579 b.
2) Macrîzî I, 352. 3) P. 226. 4) P. 228.
cette facilité n’exista-t-elle pas à l’époque où la dynastie était à son apogée , bien que nous remarquions aussi en Egypte du temps de Moïzz la plus grande tolérance pour les autres religions ^).
Nous avons vu plus haut dans le passage de Nâcir ibn Kbosrau que les terres étaient principalement cultivées par les esclaves. Les Carmathes eux-mêmes faisaient certainement le commerce et , pour le protéger , ils transigèrent plus d’une fois avec la cour de Bagdad et d’autres princes. Mais tous les hommes valides s’exerçaient aux armes. Pendant les guerres d’Abou Tâhir, dans lesquelles les Carmathes constituaient le corps de l’armée avec des Bédouins comme auxiliaires , il se forma une race de soldats , qui , lorsque leurs services ne furent plus exigés par le gouvernement du Bahraïn , s’engagèrent dans les armées d’autres princes et même dans celles du khalife de Bagdad. Nous devons probablement chercher la première origine de ces engagements dans les émigrations causées par la tyrannie du faux Mahdî en 320.
On ne sait pas avec certitude si les Carmathes ont eu des cérémonies religieuses. On pourrait le croire à cause de l’institution de la Dâr al-hidjra (Maison de la fuite) et supposer que les séances (madjlis) des Fatimides ®) étaient également en usage parmi eux. Le Coran était à leurs yeux aussi un livre sacré, mais on devait le lire avec ce qu’on appelait l’entente spirituelle ^), Aboü
1) Guyard dans le Journ. asiat. 1877, I, 336.
2) Voyez de Sacy, Inirod. p. 311, 312, 349 etc.; Exposé p. 111.
3) Comp. Mocaddasî p. 238, 1. 9 et suiv.
’l-Mahâsin donne à un Carmathe le titre de hâfith (qui connaît le Coran par cœur) et Abou No^aim dans son Histoire d'Ispahan énumère deux Carmathes parmi les traditionnistes ; mais il se peut que ces personnages aientsimplement eu le sobriquet de Carmathes sans l’être.
En tous cas ils ne manquaient pas absolument de symboles. Ibn Haucal rapporte que les Icdânîya étaient constamment vêtus de blanc®). La couleur blanche, emblème de la pureté et de la lumière, était le signe distinctif des adhérents de la religion blanche*) et avait été adoptée par tous les Carmathes ^) et aussi par les Fatimides. Defrémery croit qu’ils mettaient des vêtements blancs les jours de combat et que ces habits indiquaient , chez ceux qui s’en couvraient , la résolution de se dévouer à la mort. Bien que la couleur blanche puisse avoir cette signification symbolique ®) , elle ne l’a pas chez nos sectaires. Leurs drapeaux étaient de la même couleur ®). Dans les processions solennelles des khalifes fatimides au Caire, les drapeaux particuliers du khalife et ses propres vêtements étaient blancs’). Hâ-
1) II, 265; comp. aussi p. 128.
2) Voyez aussi Defrémery, Mém. sur les Sadjides, p. 71.
3) La couleur des Alides était proprement le vert: v. p. e. Tabarî III, 1012 et suiv.
4) Sur les Carmathes du Yémen v. Khazradjî, man. de Leide, p. 35.
5) Comp. Hamaker, Comment atio ad locum Tahjoddini Ahmedis al- Makrizii etc. , p. 127.
6) Ibn al-Athîr VIII, 137, 1. 4.
7) Abou ’l-Mahâsin II 458 460 474 479, 481; Nâciri Khosrau p. 140 et suiv.
kim aussi portait des habits de laine blanche ^). Obaïdallab , lors de son entrée à Raccâda , se distingua par d’autres couleurs ; je ne sais pas pour quel motif , car on est fondé à admettre qu’en Afrique le blanc avait aussi un caractère officiel ^). J’ai donné plus haut un récit d’Ibn al-Djauzî touchant une sorte de litière ou tabernacle , que les Carmathes prenaient avec eux dans le combat ’). 11 m’a été impossible de trouver d’autres particularités sur cette litière ; on serait enclin à rapprocher le sanctuaire portatif de Mokbtâr et à penser à l’usage de l’ot/a ou du malimal
Revenons à notre histoire. L’énumération des revenus des Carmathes de ce temps nous a montré quelle était leur puissance. D’une bande de brigands qu’ils étaient au début aux yeux de la cour de Bagdad ils s’étaient élevés à la hauteur d’une puissante dynastie que les princes ne s’avisaient plus de combattre mais dont ils briguaient l’alliance. J’ai déjà fait connaître les relations entre Bérîdî et Abou Tâhir; voici maintenant quelques détails sur leurs rapports avec les Hamdânides. Hamadzânî **) et Abou ’l-Mabâsin®) nous disent qu’en 353 les Car-
1) De Sacy, Introd. p. 362, comp. 430; Exposé p. 144, comp. 169 et suir. et 186 et suiv.
2) Baydn I, 157; Wüstenfeld , Fatim. p. 39.
3) Baydti 1, 291 et suiv.
4) P. 96. Les Carmatlies l’avaient pris avec eux en Syrie lors de l’expédition contre les Fatimides, car Ibn al-Ujanzî nous apprend que ce tabernacle fut de'truit par les soldats de Djaubar , le conque'rant de l’Égypte.
6) Tabarî II, 702, 706.
6) Burckhardt, Notes, I, 145. Peut-être faut-il mettre ce mot en rapport avec celui de khatja chez de Slane, Prolég. Il, 52, note 3.
7) Comp. Rogers dans V AcaUemy March 31; 1883, p. 221 et suiv.
8) Man. de Paris, f. 120 v. 9) II, 366.
mathes demandèrent à Saïf addaula des présents en fer (naturellement en récompense de services rendus) et que celui-ci leur en envoya une grande quantité. Afin de pouvoir les satisfaire , il fit enlever les portes de fer de Racca et maçonner l’ouverture; il prit tout le fer qu’on put trouver en Diyâr Modhar, y compris les poids des épiciers. On fit descendre ces cadeaux par l’Euplirate jusqu’à Hît et on les transporta de là au désert. Ibn al- Athîr rapporte qu’en 358 Abou Tagblib , neveu de Saïf addaula , leur envoya des cadeaux d’une valeur de 50,000 dirbems. Ibn Haucal fait mention d’une correspondance entre eux et les Hamdânides ou d’autres princes. «Souvent, dit-il, le Câdbî Ibn Arafa eut à porter leurs dépêches aux Hamdânides et à d’autres chefs pour leur rendre hommage et pour conclure avec eux des traités d’alliance”.
Cependant le projet que, cinquante ans auparavant, le premier khalife fatimide avait préparé et tenté en vain de réaliser approchait de son accomplissement. Les grandes et nombreuses difficultés que le deuxième et le troisième de ces princês avaient eues à surmonter pour maintenir leur puissance en Afrique les avaient empêchés de poursuivre efficacement les projets de conquête d’Obaïdallah. Mais maintenant l’horizon s’était éclairci et Moïzz put reprendre la politique de son bisaïeul , à laquelle les astres promirent bon succès ^). Les talents et l’énergie d’Abdarrahmân III rendaient la conquête de l’Espagne sinon impossible, du moins extrêmement ardue; mais
3) Voyez plus haut p. 134.
une proie plus facile à saisir et peut-être encore plus riche s’étendait sur les frontières orientales; c’était le pays des Pharaons et des pyramides , l’Egypte , cette terre si fertile et si heureusement située , et dont la conquête devait frayer la voie à la soumission des villes saintes et à la lutte contre les Ahbasides. Dans ce beau pays , tout était confusion. Le mauvais gouvernement et une disette prolongée y faisaient grandir tous les jours le nombre des mécontents et y facilitaient ainsi aux envoyés des Fatimides le recrutement d’un parti i). Pour saper davantage encore le pouvoir des Ikhchides , Moïzz envoya un grand nombre de ses adhérents en Egypte ^), donnant en même temps au roi de Nubie l’ordre de faire des incursions au midi du pays , et aux Carmatbes celui de se jeter sur la Syrie , qui était alors soumise à l’Egypte. Cette invasion des Carmatbes eut lieu en 353 sous la conduite de Hasan al-Açam , comme nous le voyons dans Ibn Haucal ®) ; cet auteur ajoute qu’on eut lieu de soupçonner ce chef de malversation relativement au butin et que ce fut là le motif pour lequel on le remplaça par deux de ses cousins lors de l’expédition suivante. Cette deuxième invasion (357) fit partie de l’attaque générale qui eut lieu après la mort de Câfour et dans laquelle les Carmatbes défirent totalement le gouverneur Hosaïn
1) Comp. Atou ’l-MaMsin II, 443.
2) Macrîzî I, 329, 1. avantdern. et suiv. ; Abou ’l-MaMsin II, 365.
3) D’après Abou ’l-Mahâsin ce fut en 352.
4) 6) P. 22, 1. 10 et suiv.
6) C’est ainsi qu’e'crivent Ibn Haucal , Macrîzî 1. c., Abou ’l-Mahâsin (v. l’index) et Ibn Khallicân. Mais M. IVüstenfeld, Fatim. p. 104, 112, le nomme Hasan et c’est ainsi qu’on lit dans l’autographe de Macrîzî, Mocaffa,
ibn Obaïdallah en Syrie ; en même temps Djaubar , le général fatimide, s’emparait presque sans coup férir de l’Egypte (358). Les Hamdanides d’Alep avaient , comme nous l’avons vu , fourni le fer nécessaire aux Carmathes leurs alliés ; immédiatement après la conquête de l’Egypte, ils entrèrent en correspondance avec Djaubar et , suivant Hamadzânî *) , ils introduisirent en 359 dans la khotha (la prière solennelle du Vendredi) le nom de Moïzz comme souverain au lieu de celui de Motî l’Abbaside. Moïzz fut proclamé souverain à la Mecque et à Médine en 358.
Le triomphe des Patimides paraissait donc assuré quand se produisit un événement tout-à-fait inattendu , qui mit fin à la marche triomphale de leurs armées et faillit leur faire perdre tout ce qu’ils avaient gagné. Les Fatimides et les Carmathes étaient devenus voisins, mais au grand dommage de leurs rapports mutuels. L’orage éclata-t-il subitement ou bien s’était-il amassé depuis quelques années? L’ambition avait-elle été froissée et de légitimes revendications n’avaient-elles pas trouvé satisfaction? Ou plutôt l’idéal perdit-il son prestige en se laissant voir de plus près? C’est ce qu’il est bien difficile de dire. Toujours est-il que cette même année 358 et immédiatement après l’expédition de Syrie , il éclata parmi les Carmathes une révolution qui , de soutiens
man. de Leide 1366 a, sous l’article Mohammed ibn Ahmed ibn Sahl ibn Naçr ibn an-Ndholod. De même dans le divân de Motanabbi éd. Dieterici p. 31B; mais on y trouve aussi Abdallah au lieu d’Obaidallah , quoique le poème suivant p. 317 (vs. 14) prouve que c’est une erreur.
1) Macrîzî I, 352, 1. 7 a f. 2) F. 131 v.
qu’ils étaient, les changea en ennemis des Fatimides et leur fit saisir les armes contre le maître qu’ils avaient servi avec tant de zèle depuis plus d’un demi-siècle.
Voici ce que je crois pouvoir conjecturer à cet égard. Lors de l’investiture d’Ahmed , frère d’Abou Tâhir , une partie des Icdânîya avait déjà souhaité l’élévation de Sâbour au rang de son père ^). D’après Ibn al-Athîr ‘■‘i et Ibn Kbaldoun ®), Sâbour exigea en 358 de ses oncles que la direction des affaires et le commandement de l’armée lui fussent conférés en vertu des dispositions testamentaires de son père et il arrêta même Ahmed, son oncle. Cependant Ahmed fut bientôt mis en bberté, Sâbour jeté en prison et assassiné (15 Ramadbân 358) et ses frères exilés avec ses autres partisans dans l’île d’Owâl. L’assassinat de Sâbour est un fait si important qu’il a été relaté dans toutes les chroniques ; Ibn Haucal y attribue même la décadence des Carmatbes et il est certain qu’il fut suivi immédiatement de la révolte contre les Fatimides et de la soumission au khalife de Bagdad ; aussi nous importerait-il beaucoup d’en savoir davantage à ce sujet. Malheureusement nous ne pouvons que faire des hypothèses d’après les quelques données que nous possédons. Il faut que Sâbour ait été un homme d’une grande infiuence et il va de soi qu’il était l’antagoniste naturel de Hasan al-Açam, fils du seyid régnant Ahmed. Nous pouvons admettre que l’accusation de malversation portée contre Hasan après l’expédition de 353 fut menée par Sâbour et que ce fut lui qui ne permit pas que la con-
]) Voyez plus haut p. 144.
2) VIIT, 443.
duite de l’expédition de 357 fût donnée à Hasan. Par contre , ses adversaires réussirent à empêcher qu’on ne lui donnât à lui-même le commandement; on en chargea deux de ses cousins. Malgré ces apparences , il ne faut pas uniquement attribuer le coup d’état de Sâbour à une ambition personnelle ; il y eut aussi des raisons de haute politique. Depuis le temps d’Obaïdallah le Mahdî, il n’y avait pas eu de coopération entre les Fatimides et les Carmathes ; seulement leur imamat avait toujours été reconnu , la part des revenus destinée à rimâm lui avait toujours été payée et l’ordre de Mançour relativement à la pierre noire , exécuté. Mais les Fatimides n’avaient pas le courage de reconnaître publiquement les Carmathes comme alliés et maintenaient dans leur empire beaucoup de coutumes qui, d’après les principes de la secte , n’étaient que de l’idolâtrie. La restitution de la pierre noire était même une concession à ceux que les Carmathes nommaient infidèles, et elle devait scandaliser beaucoup d’entre eux. Les difficultés que le deuxième et le troisième khalife avaient eues à surmonter , jointes au non-accomplissement du triomphe de la vérité prédit pour 320, avaient peut-être fait surgir des doutes dans l’esprit de plus d’un d’entre eux au sujet de l’origine divine de leur mission. Ainsi s’était formé un parti révolutionnaire, dont Hasan al-Açam était le chef. La politique dominante des Carmathes était devenue sous la direction d’Ahmed et de ses frères une politique de prudence , de négociations diplomatiques , de temporisation , bien éloignée donc du fanatisme ardent qui avait animé jadis Abou Tâhir. Lorsqu’on reçut l’or-
dre du prince des Fatimides de soutenir les projets relatifs à la conqnête de l’Egypte , on y obéit , il est vrai ; on expédia un corps d’armée en Syiie et les armuriers se mirent à l’ouvrage afin de tout préparer pour la grande campagne. L’armée , envoyée en 357 en Syrie , remporta sur le gouverneur Hosaïn ibn Obaïdallab une victoire éclatante , qui le força à se réfugier en Egypte. Mais , loin de poursuivre les avantages obtenus , le parti régnant poussa à faire avec Hosaïn une transaction aux termes de laquelle il s’engagea à payer annuellement un tribut considérable '). Cette circonstance paraît avoir exaspéré Sâbour et avoir été la cause immédiate de sa rébellion contre son oncle. Il est probable que l’expédition qu’on fit contre Aïn at-Tamr pour le piller a été le premier résultat de la politique de Sâbour. Mais tout cela n’explique pas encore pourquoi la restauration amena immédiatement les Carmathes à abandonner les Fatimides. Je suppose que Sâbour avait obtenu de l’Imâm de succéder à son père en considération des services éminents que celui-ci avait rendus aux Fatimides et aussi parce qu’ on ne pouvait attendre de son oncle Ahmed une coopération efficace à la conquête de l’Egypte et à le destruction du khalifat de Bagdad , qui devait la suivre immédiatement. Cette conjecture explique aussi bien le coup d’état de Sâbour que la défection des Carmathes après sa restauration. Hasan al-Açam , déjà offensé per-
1) 300,000 dénares, v. Ibn al-Athîr VIII, 452; Abon ’l-Mahâsin , II, 445; Defrémery, Em. al-Om., p. 26, note 1; Hût. des Ismaéliens de la Perse dans le Jotcrn. asiat. 1856, II, 375; de Sacy, Introd. p. 219. Wüstenfeld, Eatim. p. 113, 1. 1 parle de 100,000 dénares.
2) Hamadzânî f. 129 v.
sonnellement par .Sâbour, déjà ébranlé dans sa foi aux prétentions fatimides , se voyait maintenant déchu du rang qu’il avait occupé pendant le règne de son père Ahmed ; aussi son opposition contre Sâbour devint-elle en même temps une opposition contre le prince des Fatimides , qui l’avait blessé dans son ambition.
Le motif auquel ou attribue ordinairement la défection en disant que les Carmathes élevèrent des prétentions au tribut qu’on payait autrefois pour la Syrie et qui cessait par la prise de Damas par les Fatimides est trop insignifiant en soi pour expliquer ce fait considérable; il est d’ailleurs chronologiquement inadmissible, puisque Djafar ibn Falâh, le général des Fatimides , ne remporta sa première victoire en Syrie qu’au dernier mois de l’an 358 et qu’il ne prit la ville de Damas qu’au dernier mois de l’an 359 ^). Abou ’l-Mahâsin contredit bien plus encore les faits , puisqu’il dit *) que Moïzz avait toujours été affable pour les Carmathes et leur avait envoyé des cadeaux aussi longtemps qu’il avait été au Magrib mais qu’après son entrée en Egypte il ne voulut plus leur payer les contrihutions.
Immédiatement après (359) , on entama des négociations avec la cour de Bagdad. Il y a des auteurs qui prétendent que Hasau vint lui-même dans la capitale et qu’il demanda au sultan Bakhtiyâr de lui fournir de l’argent et des troupes et de lui donner le gouvernement de la Syrie et de l’Egypte, moyennant quoi il chasse -
1) Defrémery dans le Journ. asiai. II, 37B et suiv. • Wüstenfeld, Fatim., p. 113. 2) Ibn al-Athîr VIII, 437.
3) II, 445. 4) Abou ’l-Mahâsin 1. c.
rait les Fatimides de l’Egypte. Il paraît que cette dernière demande ne fut pas accordée , probablement parce que le khalife refusa de signer sa nomination. » Ce sont tous des Carmathes , dit-il à Bakhtiyâr , ils »ont tous la même religion. Les Egyptiens (c.-à-d. les » Fatimides) ont détruit la sonna et tué les docteurs et ))ces Carmathes ont assassiné les pèlerins , enlevé la «pierre noire et commis beaucoup de cruautés”. Mais Hasan , à qui il importait beaucoup dans ce temps-là de recevoir des secours contre les Fatimides , se contenta de la promesse formelle qu’il trouverait de l’argent et des troupes à Coufa quand il passerait par cette ville pour se rendre en Syrie ^). L’alliance fut conclue en 360 , comme Ibn Haucal nous l’apprend ®). Mais , même avant que les négociations fussent terminées, on fit en 359 au khalife abbaside Motî l’hommage solennel qu’on avait déjà rendu en 358 au khalife fatimide , et cela pour tous les pays où s’étendait la domination des Carmathes, par exemple la Mecque ^). Dans la deuxième moitié de l’année 360 , Hasan marcha contre la Syrie , défit complètement le général fatimide Djafar ibn Falâh , prit Damas et menaça Ramla ^). La consternation fut extrême en Egypte ; la crainte des Carmathes était
1) Ibn al-Athîr VIII, 452.
2) P. 22, 1. 13 et suiv.
3) Ibn al-Athîr VIII, 460, 1. pe'uult.; Chron. Mecc. II, 245.
4) De Sacy, Introd. p. 219 et suiv.; Weil III, 10; Defrémery dans le Joiirn, asiat. 1856, II, p. 376; Wüstenfeld, Fatim. p. 113; Ibn al-Athîr VIII, 462 et suiv.; Macrîzî I, 378; Abou ’l-Mahâsin II, 427 et sniv. Bayân I, 236; Rosen, Imperator Wasili Bolgaroboitza , p. 182 a (où on lit
au lieu de
si grande que Djauhar , en bâtissant le Caire , ne perdait pas de vue la défense éventuelle contre les Carmatbes *) ; en même temps il priait avec instance son maître de venir en Egypte pour y faire agir son influence personnelle. Et quant à l’esprit qui animait cette révolution des Carmathes, on le découvre aisément dans les paroles que Hasan prononça , à ce qu’on dit , du haut de la tribune après la prise de Damas: »Moïzz et ses » pères descendent de Caddâh ; ce sont des menteurs , »des imposteurs et des ennemis de l’Islam; nous les con- » naissons mieux que personne, puisque Caddâh, l’auteur ))de leur race, est sorti du milieu de nous”. Chaque mot de ce discours respire l’ambition froissée.
En 362 Moïzz fit son entrée en Egypte et écrivit immédiatement une fort longue missive à Hasan pour l’engager à se soumettre; mais toute la réponse se borna à ces mots*): snous avons reçu votre lettre, qui ren- » ferme une grande abondance de mots , mais peu de ))sens. Nous ne mettrons pas beaucoup de temps entre » notre réponse et notre arrivée en personne. Adieu”. Nous possédons encore des fragments de la lettre de Moïzz *) ; on y trouve la confirmation de plusieurs résultats de nos recherches précédentes. Les paro-
1) Macrîzî I, 361, 1. 9 a f. et suiv., qui s’exprime encore plus énergiquement. J’ai à peine besoin de dire que le but primitif de la fondation de la forteresse était de tenir en échec la capitale de l’Egypte, comme le prouvent non seulement la hâte que Djauhar mit à en jeter les fondements, mais aussi le nom qu’il lui donna et qui signifie //celle qui dompte” (allem. Zwinger).
2) Ibn al-Athîr VIII, 469; de Sacy, Introd. p. 227, note 2; VTüstenfeld, Fatim. p. 121.
3) De Sacy 1. c. p. 227—240.
4) L. c. p. 238 et suiv.., note.
les suivantes'*) méritent surtout d’être remarquées: ))Quant à vous, perfide, parjure, qui vous écartez du » chemin de vos peres, qui avez renoncé à la religion de ))vos prédécesseurs et de vos semblables, qui avez al- »lumé le flambeau de la rébellion et qui avez abandonné »le parti de la vraie foi et de la tradition , je n’ai point ))fermé les yeux sur votre conduite , et vos démarches ne »me sont point cachées;.... votre père n’était point Dun homme méchant et votre mère n’était point une » femme de mauvaises mœurs; nous savons l’égarement ))de vos pensées et la voie où vous marchez”. Ces paroles prouvent de la manière la plus évidente que jusqu’en 358 , les Carmathes ont toujours été fldèles au parti des Fatimides , tout en nous démontrant que les paroles de Hamza citées par Aboulféda ne se rapportent point à Abou Tâhir, mais qu’elles ont trait uniquement à Hasan al-Açam.
La carrière de Hasan fut brillante mais de courte durée. Je ne m’en occuperai pas, n’ayant que peu de chose à ajouter à ce que M. M. Wüstenfeld et Defrémery ont publié sur ce sujet. Hasan attaqua les Fatimides avec autant de courage que les Carmathes en avaient déployé lorsqu’ils combattaient les troupes du khahfe de Bagdad. Autrefois c’était le zèle pour leur cause qui les avait rendus invincibles ; maintenant c’était l’indignation d’avoir été si longtemps pris pour dupes et d’être si mal payés de leurs services. Hasan déploya
1) De Saey, Introd. p. 218 et siiiv.
2) Fatim. p. L14 et suiv , 121 et suiv. , 137.
3) Journ. asiat. 1866, II, 376 — 380.
comme général les mêmes talents que son oncle, avec qui il avait aussi en commun le don de la poésie *). Cependant, malgré les grands exploits de ce chef, la puissance des Carmathes tomba pendant ces années avec une rapidité aussi grande que celle qui , autrefois , en avait signalé le développement. La guerre contre les Fatimides leur coûta d’énormes sacrifices en hommes et en argent. Depuis l’assassinat de Sâbour, l’union qui avait fait leur force avait été détruite et la confiance mutuelle était perdue. Ibn Haucal apprit ce fait en 361 , du vivant donc de Hasan , de la bouche d’un Carmatbe nommé Abou ’l-Hosaïn Alî ibn Ahmed Djazarî , qu’il rencontra en Sicile et qui lui communiqua plusieurs détails sur cette dynastie: «Alors qu’ auparavant, lui »dit-il , ils étaient unis en toutes choses , l’assassinat de «Sâbour a brisé leur force”. C’est aussi depuis ce temps que les réunions de DjaFa avaient cessé. Ajoutez que le plus grand nombre des Icdânîya étaient morts.
La même année (361) décéda Sa^îd, le fils aîné d’Abou Sa^îd ^) , et , de tous les frères d’Abou Tâbir , il n’en resta qu’un , nommé Abou Yacoub Yousof. Il mourut la même année que Hasan al-Açam , c’est-à-dire en 366 ^). Dès lors le gouvernement se trouva aux mains de six chefs, nommés Seyids, élus parmi les petits-fils d’Abou Sa^îd. Nâcir ibn Khosrau vit ce gouvernement quand
1) On en trouvera un spécimen dans l’appendice.
2) P. 23, 1. 6 et suiv. 3) Hamadzânî f, 13B v.
4) Ibn al-Athîr VIII, 506; Abou ’l-Mahâsin II, 432 et suiv. On fait encore mention d’Ibn Sanbar en 363 (Wüstenfeld, Fatim. p. 123), mais il n’est pas sûr que ce soit le même personnage dont nous avons parlé plus haut.
il vint à Lahsâ en 443. »Les descendants d’Abou Sayd, dit-il ’) , occupent encore aujourd’hui un vaste palais qui est le siège du gouvernement. Il y a, dans ce palais, une estrade où ces six personnages prennent place pour dicter, après s’être mis d’accord, leurs ordres et leurs arrêts. Ils sont assistés par six vézirs qui sont assis derrière eux, sur une autre estrade. Toute affaire est décidée par eux en conseil. Les princes portent le titre de Seyyd et les vézirs celui de Chayrèh (conseillers)”. De son temps les Carmathes de Lahsâ s’appelaient Abou-Sa^îdîs.
Après la mort de Hasan , son frère Djafar continua pendant quelque temps la guerre contre l’Egypte. Azîz, le successeur de Moïzz , l’ayant défait dans une grande bataille en 368 , ne réussit pourtant pas à le soumettre ; mais il sut le persuader de retourner à Lahsâ moyennant une somme de 70,000 dénares par an
En attendant , un général des Carmathes , Abou Becr ibn Châhawaïh , avait conquis la province de Coufa au nom d’Adhad addaula ; les dispositions envers les Carmathes, jadis si haïs, s’y était tellement modifiées que, lorsque la nouvelle de la mort d’Abou A'ousof Yacoub , prince des Carmathes, arriva à Coufa en 367, les bazars restèrent fermés pendant trois jours en signe de deuil ^). Pendant toute la vie d’Adhad addaula leur considération ne subit pas de changement ; ils avaient même un représentant officiel à Bagdad , cet Abou Becr ibn Châhawaïh que j’ai déjà nommé et qui y jouissait d’une
1) Traduction de M. Schefer, p. 226 et suiv., 228.
2) Hamadzânî f. 148 v.; Ibn al-Athîr VIII, 487 parle de 20,000 dénares.
3) Hamaàzànî f. 152 r. 4) Ihid. f. 154 r.
très-grande influence. Mais le fils d’Adhad addaula qui lui succéda , Çamçâm addaula , se montra moins favorable et il ne tarda pas beaucoup à entrer en conflit avec eux. En 374 un corps d’armée carmatbe , qui s’était avancé jusque dans le voisinage de Bagdad , se laissa encore apaiser par dilîérentes concessions ; mais l’année suivante la guerre éclata. Les Carmathes , commandés par deux Seyids , Ishâk et Djafar, entrèrent victorieusement dans la province de Coufa; puis, après quelques succès, ils furent défaits si complètement qu’ils ne purent plus songer à une reprise des hostilités. Dès ce moment leur rôle en Irak fut fini ^). Bientôt après ils virent aussi la domination de l’Arabie centrale et la route des pèlerins leur échapper , parce que les Bédouins ne se firent plus conduire par eux. Ibn Khaldoun place en 375 la fin de leur influence dans rOmân. En 378 ils perdirent une bataille contre le chaïkh des Montafîc , nommé al-Açfar ou al- Oçaifir (-j-410)®) et ils furent même assiégés par lui à Lahsâ. Il prit Catîf et , chargé d’un grand butin , il retourna dans son pays. Désormais ce furent lui D et d’autres chef de Bédouins qui se mirent à lever le tribut qu’on avait payé autrefois aux Carmathes.
Quels étaient à cette époque leurs rapports avec les Fatimides? Ibn Khaldoun dit®) que lorsque Hasan al-
1) iAÂÂaS» Q-» (31^ Ibn al-Athîr IX, 30; Dzahabî, man. d’Oit'ord Uri 764, f. 28 v. Comp. Defrémery dans le Journ. aêiat. 1856, II, 380.
2) IV, 93. 3) Ibn al-Athîr IX, 221.
4) Ibn al-Athîr IX, 73, 1. dern. et suiv., 129 ; Chron. Mecc. Il, 248 et suiv. 5) Ibn al-Athîr IX, 48, 1. 4 a f. et suiv., 145, 229.
Açam fut revenu à Lahsâ après avoir été défait par Azîz, les Carmathes le blâmèrent d’avoir rendu hommage aux Abbasides et résolurent d’ôter le gouvernement aux fils d’Abou Sa’îd. On les exila à Owâl, où les fils d’Ahmed ibn abî Sa’îd furent tués par les fils d’Abou Tâhir. On mit alors à la tête des Carmathes deux hommes , nommés Djafar et Ishâk , qui retournèrent au parti des Fatimides et envahirent le pays de Coufa en 374. Çamçâm addaula , cependant , les battit , de sorte qu’ils durent retourner au Bahraïn. Ensuite des dissensions éclatèrent entre Djafar et Ishâk, parce que chacun d’eux revendiquait la souveraineté. En conséquence leur puissance s’affaiblit tellement qu’ al-Açfar put prendre Lahsâ et mettre fin à leur domination en 378,
Cette relation contient plusieurs inexactitudes. I) n’est pas possible que Hasan al- Açam ait agi contre la volonté du parti régnant à Lahsâ. D’ailleurs il est mort lui-même en 366 en Syrie et ce fut son frère Djafar qui accepta en 368 d’Azîz une contribution annuelle fixe. De plus , il n’est pas vrai de dire que la maison d’Abou Sa’îd ait été privée du gouvernement et que l’empire des Carmathes se trouvât anéanti en 378. Ce qui est exact, c’est que l’alliance conti'e nature avec la cour de Bagdad ne pouvait être de longue durée et qu’elle avait perdu sa raison d’être après le traité avec les Fatimides. Les événements de 374 et de 375 y mirent fin pour toujours. Malgré cela , une proposition qu’on fit de rétablir l’union avec les Fatimides paraît avoir rencontré une résistance sérieuse , spécialement auprès de Djafar et des autres fils d’Abmed ibn abî Sa’îd; mais ils durent finir par céder
et furent exilés. Cette manière de présenter les faits trouve un appui dans cette circonstance que Mocaddasî signale vers 378 la présence du trésor du Mahdî à Lahsâ ^). Mais le pouvoir des Carmathes était tellement affaibli qu’ils furent vaincus par le chef des Bédouins-Moutafic , soutenu d’ailleurs par le gouvernement de Bagdad , et qu’ils durent souffrir qu’une grande partie de leur pays fût ravagée par lui. Ils se maintinrent pourtant à Lahsâ et surent bientôt de nouveau s’élever à quelque puissance; au moins se trouvèrent-ils assez forts pour défendre leur pays ^). En 403 nous entendons de nouveau parler d’un corps de guerriers carmathes qui espérait surprendre les pèlerins ; ceux-ci réussirent toutefois à leur échapper. Après avoir vainement assiégé Coufa, ils durent se retirer ^).
A partir des premières années de Moïzz la secte avait fait fort peu de propagande. L’auteur du Fihrist écrit vers l’an 380 '): ))Voilà environ 20 ans que la cause de ce parti est en décadence; il n’y a plus que peu de missionnaires et il ne paraît plus de livres sur leur doctrine depuis que , dès le commencement du règne de Moïzz, on prêcha partout la doctrine et qu’il y eut dans chaque contrée des missionnaires zélés. Il en est du moins ainsi dans ce pays-ci (l’Irak) et peut-être aussi dans le Djebâl (la Médie) ; quant au Khorâsân , les choses sont encore
2) Ibn al-Djauzî (man. d’Oxford Uri 679) rapporte qu’en 385 les Carmathes firent une tentative pour se rendre maîtres de Basra.
3) Chron. 31ecc. II, 249. 4) P. 189, 1. 12 et suiv.
dans l’état antérieur ^). Pour l’Egypte , il est difficile de dire ce qu’il faut en penser. On ne voit dans les actes du prince régnant aucune preuve de ce qu’on raconte de lui et de ses pères”.
Mais tout cela changea sous le règne de Hâkim , pour qui on faisait de la propagande au commencement du 5e siècle , et , plus encore , sous celui de Thâhir ^). Ce fut probablement un résultat de la renaissance de la doctrine carmathe que la tentative qu’un Egyptien fit en 414 de briser la pierre noire de la Caaba *). Une autre conséquence plus importante fut l’apparition de la secte des Druzes , qui virent en Hâkim une incarnation de la divinité. Parmi les écrits de ces sectaires nous trouvons une lettre , adressée en 429 aux Carmathes du Babraïn , et dans laquelle ils les invitent à s’unir à eux , alléguant que leur doctrine est la même =).
En 425 la propagande recommença avec un nouveau zèle®). On avait annoncé pour l’an 439 (1047) une conjonction de Saturne et de Jupiter et on y avait rattaché l’espoir du triomphe final des Fatimides sur les Abbasides. 11 paraît que les Carmathes ont aussi pris part à cette propagande. Un vers d’Abou ’l-Alâ al-Ma’arrî
1) Ibn Hancal raconte (p. 221 1. 7 — 10) qne, de son temps, l’autorite' de l'imâm fatimide était reconnue en Beloutjistân. Peu après vient se placer la conquête de Moultân dans l’Inde par les Carmathes (Oefrémery dans le Jouni. asiaf. 1856, II, 381 et suiv. et les auteurs qu’il cite).
2) De Sacy, Introd p. 354, 364, 373.
3) Ibn al-Athîr IX, 239, 246.
4) Chron. Mecc. II, 249 et suiv.; Ibn al-Athîr IX, 234.
5) De Sacy, Intiod. p. 227, 240.
« 6) Macrîzî I, 355 au milieu de la page; IVüstenfeld, p. 226. Comp.
aussi Guyard dans le Jotirn. asiat. 1877, I, 340.
(“h 449) en rend témoignage : «Là où l’on voit une troupe d’hommes de Hadjar (c.-à-d. de Carmathes;, nous leur entendons dire que l’influence de la conjonction viendra tout changer”. Et il dit la même chose dans un autre poème encore '). La croyance à cette prédiction inspira un si grand courage que , malgré de nombreuses difficultés , l’influence du khalife Mostancir en Asie ne fit que croître et qu’en 450 on l’inaugura eflectivement à Bagdad comme souverain , tandis que les insignes du khalifat étaient transportés au Caire ®). Nâcir ibn Khosrau fait mention de ce triomphe dans un poème ^). C’est à ce même Nâcir, qui visita les Carmathes du Bahraïn en 442 , que nous devons pour ainsi dire le dernier rapport de ce temps sur cette secte. J’ai fait fréquemment usage de son itinéraire dans ce qui précède; j’en communiquerai encore ce qui suit ; «Un émir arabe avait marché contre Lahssa et après une année de siège s’était rendu maître d’une des quatre enceintes. Il s’était emparé d’une grande quantité de butin , mais il n’avait point réussi à vaincre les gens de Lahssa. Quand il me vit , il m’interrogea sur l’aspect des étoiles et me fit la question suivante : » Mon but est de m’emparer de Lahssa , réus- »sirai-je, oui ou non? car les habitants de cette ville
1) PMlosophische Gedichte des Abu ’l-Alâ Maarn par A. von Kremer dans le Zeifsch. d. D. M. G. XXXVIII, 499, 504 Je me permets de révoquer en doute l’explication que M. von Kremer donne du premier vers du poème VIII (p. 507 note 1). Le poète cite, selon moi , les paroles mêmes des Carmathes occupés à faire de la propagande. Comp. aussi p. 626 (XXXV vs 1 et 2).
2) Weil III, 100 et suiv. ; Wüstenfeld, Fatim. p. 244; Macrîzî I, 366.
31 Ethé (voyez plus haut p. 172 note 1), p. 202.
4) Traduction de M. Schefcr, p. 232 et suiv.
))sont des gens sans religion”. Je lui répondis dans les termes que je jugeai les plus c'onvenables.” Nous ne savons pas si l’émir réussit mieux dans la suite ; mais il est certain qu’il n’a pu exécuter son projet tout entier. Car Djaubarî, qui écrivit au commencement du 7® siècle son livre sur la révélation des mystères , dit avoir encore vu à Lahsâ des descendants d’Abou Sa’îd portant le titre de Seyids. Un siècle après, quand Ibn Batouta visita le pays, la dynastie semblait ne plus exister , bien que l’ancienne doctrine fût encore dominante ^).
Mais les Carmathes avaient depuis longtemps cessé d’être ))ces hommes redoutés à la ville et au désert”, dont le nom seul faisait trembler les princes et les peuples. Le rôle qu’ils avaient joué fut repris par les Carmathes ou Ismâïlîs de la Perse et de la Syrie, qui nous sont connus sous le nom d’Assassins et qui , pendant deux cents ans , firent retentir le monde du bruit de leurs sinistres exploits. La défaite de ces sectaires est peut-être le seul avantage qu’ait produit l’invasion des Tatares sous Houlagou. Avec la destruction de leur puissance, le Carmathisme cessa pour toujours d’avoir une importance politique. Depuis lors, il a continué de végéter jusqu’ à nos jours dans quelques contrées de la Syrie et de l’Arabie , mais surtout en Perse, en Kirmau et dans l’Inde; il commence même à s’établir solidement en Zanzibar ^).
1) Voyez l’extrait de son ouvrage dans l’appendice. 2) Voyages 1\, 2-^1 .
8) Voyez les communications de Guyard dans le Journ. asiat. 1877, I, 377—386.
APPENDICE
L’origine du nom des Carmathes est assez obscure , comme d’ailleurs celle de presque tous les noms de partis. Il est certain maintenant que la secte a été appelée ainsi d’après le surnom de Hamdân , premier grand-dâï de l’Irak ; mais les savants n’ont pas encore déterminé quelle est la signification de ce surnom et comment il faut le prononcer. S. de Sacy se contente d’énumérer les diverses explications qu’en donnent les chroniqueurs orientaux; Freytag déclare que l’origine du nom est inconnue. Et pourtant je pense qu’on peut répondre avec une assez grande certitude, surtout à la première de ces questions. Voici ce que les lexicographes arabes nous apprennent sur la racine et ses dérivés:
ïbn DoraKd, DJamharat-al-logha, man. 321, tom. III, f. r. :
iLktAji itÂXj
f. tvi* V. Q.,
Djauharî: Ai Ja^èÜ! ,3
Js^ jû ki' üjkiuij ^ AL^J!
9^Âv