‹ Mémoire sur les Carmathes du Bahraïn et les FatimidesChapitre 8 sur 36 · VII · texte numérisé non relu

VII

4) P. 34 et suiv.

authenticité douteuse. On trouve une preuve indirecte de l’identité de cet homme avec le faux Mahdî de 320 dans l’accusation qu’on adresse à l’un et à l’autre d’avoir introduit des pratiques immorales. Si nous pouvons admettre cette identité, le récit d’Ibn al-Athîr nous donnera la solution d’une grande difficulté , celle de savoir comment on peut accorder la reconnaissance du faux Mahdî avec la reconnaissance d’Obaïdallah , le khalife fatimide. En effet , ce Yahya se nomme fils du Mahdî et se dit envoyé par le Mahdî. Si nous admettons qu’il s’est fait passer pour l’envoyé d’Obaidallah qui, à la tête des Carmathes , devait mettre fin au khalifat de Bagdad , toute l’affaire devient parfaitement claire ^).

La réalisation des espérances hardies qu’Abou Tâhir exprimait dans son poëme se trouvait donc différée pour longtemps par suite du règne du faux Mahdî. Beaucoup d’hommes influents avaient été assassinés ; de là des inimitiés entre les parents et amis des victimes d’une part , et les exécuteurs des sentences du pseudo-Mahdî de l’autre ; peut-être même celui-ci avait-il laissé des adhérents qui voudraient venger sa mort Il est bien regrettable que nous ne possédions pas l’exposition qu’Arîb promettait de faire de la décadence des Carmathes à la suite de l’apparition du faux Mahdî *). Mais c’est encore Arîb

1) Il paraît que le même homme est nomme' Âbou Zacariya dans les livres saints des Druzes; voir de Sacy, Exposé 31, 34, 35. Ibn Sadoun le nomme al-Ispahânî {Bayân I, 293, 1. 11).

2) Comp. de Sacy, Introd., p. 214.

3) Comp. Ibn al-Athîr VIII, 264, 1. 14.

4) F. 188 V. 11 cite trois d’entre eux par leurs noms mais ils nous sont d’ailleurs inconnus.

qui nous apprend, qu’en 320 Mounis , le généralissime du khalife, avait à son service 70 Carmathes notables »tous hommes braves , d’un courage admirable et dont aucun ne fuirait devant l’ennemi” ; il les employait dans les entreprises les plus difficiles. Peut-être avaient-ils émigré par crainte du faux Mahdî.

Cependant les Carmathes ne restèrent pas tout-à-fait inactifs. En 321 ils firent, probablement dans l’intérêt de leur commerce , une incursion dans la province de Perse , et ils ravagèrent à cette occasion et pillèrent la ville de Sînîz , près de Djannâba ^). Peut-être cette invasion n’en forme-t-elle qu’une seule avec celle de 322 , où l’on avait eu pour objectif la ville de Tawwadj ^). Cette expédition se termina pourtant d’une manière malheureuse , puisque plusieurs Carmathes , et parmi eux Ibn al-Ghamr , l’un des principaux dais, furent faits prisonniers et emmenés à Bagdad. La terreur que le khalife Câhir éprouva peu de temps avant sa destitution par sa propre garde (Djomâdâ premier de cette année) lui fit prendre la résolution de leur rendre la liberté et de les combler de bienfaits afin de se concilier leur appui. Nous ne savons pas au juste ce qu’ils sont devenus; mais il est assez certain qu’ils ont trouvé une occasion de retourner au Bahraïn.

Quant au pèlerinage , une petite caravane avait risqué en 318 le voyage de l’Irak à la Mecque et était revenue à Bagdad en Safar 319. Bien qu’elle n’eût pas été molestée par les Carmathes, elle eut terriblement à souffrir de la

1) Yâcout III, 221, 1. 15 et suiv.

2) Ibn al-Athîr VIII, 221 et 210.

faim , attendu que la plupart des stations avaient été ravagées , comme elles devaient d’ailleurs continuer à l’être ; c’est ainsi que Yacoût fait mention de la destruction de la station considérable de Rabadza en 319 ^). Arîb nomme, il est vrai, l’émir du baddj pour les années 319 et 320; mais il ne nous dit pas qu’il y eut des pèlerins de l’Irak qui se rendirent à la Mecque, et Fâsî nous déclare positivement qu’il ne s’en trouva pas. L’année suivante une petite caravane tenta l’expédition et parvint à l’accomplir ^). Mais la crainte qu’inspiraient les Carmathes était si grande que le gouvernement de Bagdad résolut de faire une tentative pour sortir de cette situation difficile. En 322 , Mohammed ibn Yâcout , cbambellan du khalife ar-Râdbi , entama des négociations avec Abou Tâhir. Il lui demandait de reconnaître la souveraineté du khalife, de ne pas empêcher les pèlerinages et de rendre la pierre noire ; en échange , il lui offrait de le faire admettre comme prince des pays qu’il avait occupés et d’obtenir pour lui tout ce qu’il demanderait en outre ®). Abou Tâhir aurait répondu avec bien-

1) Arîb f. 177 r.; aA sous l’an 319; Ibn al-Djauzî, man. de M. Scbefer, f. 165 v. Ce dernier auteur raconte que les pèlerins, en revenant de la Mecque, s’écartèrent de la route sur la fausse nouvelle de l’approche d’Abou Tâhir, et qu’ils arrivèrent dans un endroit où. se trouvaient des monuments remarquables, des ossements humains extrêmement grands et des images d’hommes en pierre , dont on rapporta quelques-unes dans la capitale. Un des pèlerins racontait qu’il avait vu la statue en pierre d’une femme cuisant du pain dans un four. Quelques pèlerins s’imaginèrent que cet endroit était le séjour des Adites; d’autres, celui des Tzamoudites.

2) II, 749, 1. 10 et suiv.

3) Chroti. Mecc. II, 242.

4) Abou ’l-Mahâsin II, 254 et 262.

5) Ibn al-Athîr VIII, 220. Comp. Defrémery, Mém. d'hist. or., I, 19.

veillance qu’il n’entraverait pas les pèlerinages, mais qu’il ne pouvait rendre la pierre; que si le khalife voulait lui permettre le libre commerce avec Basra , il était prêt à le reconnaître comme souverain. Mais ce renseignement n’est probablement pas historique. Car la mort d’Obaïdallah , survenue cette année , ne semble pas avoir produit de changement dans les relations entre les Carmath es et les Fatimides ^), comme le refus de rendre la pierre noire peut déjà nous le faire présumer. Le fond du récit nous paraît toutefois exact et il n’est pas impossible qu’Alî ibn Isa, qu’ar-Râdbi avait de nouveau invité à devenir vézir mais qui avait refusé à cause de son âge avancé , se soit mêlé de ces négociations. Le pèlerinage de 322 put se faire sans être troublé ; ce fut là, du reste, le seul résultat des négociations. En 323, les pèlerins se virent de nouveau attaqués par Abou Tâbir près de Câdisîya et contraints de retourner sur leurs pas; à cette occasion le prince des Carmathes resta quelques jours à Coufa *). En 325 , le Carraatbe occupa pour la seconde fois la ville de Coufa. L’émir al-omarâ Ibn Kiâïk se porta à sa rencontre avec une armée jusqu’à Caçr Ibn Hobaïra et ouvrit des négociations avec lui. Ibn al-Athîr et Abou ’l-Mabâsin affirment qu’on ne conclut aucun traité , mais qu’Abou Tâbir retourna dans son pays. Hamadzânî ®) , au contraire, dit qu’Ibn Râïk le décida à la retraite en lui promettant un tribut an-

1) Oomp. Abou ’l-Mahâsin II, 3II.

2) Ibn al-Athir VIII, 211.

3) Vlasoudî VII, 231; Ibn al-Athîr VIII, 232; Citron. Meec. II, 242.

4) P. 249 et suiv. B) P. 281. 6) F. 67 v.

nuel de 120,000 dénares en blé et en argent. Il me semble que les deux données sont exactes. Car, en 326, il fut encore impossible aux caravanes de se rendre à la Mecque. Ce ne fut qu’en 327 qu’on conclut enfin un traité, grâce à Abou Alî Omar ibn Yabya, Alide de Coufa. Cet homme , qui jouissait d’un grand crédit^) , était émir du haddj ; étant personnellement lié d’amitié arec Abou Tâbir , il l’engagea à permettre la caravane annuelle moyennant un tribut de 25,000 , ou , selon d’autres , de 120,000 dénares^), à payer par le trésor public , et une taille ou droit de protection (khifâra) à percevoir des pèlerins. Les chroniqueurs ne mentionnent pas séparément les deux taxes ; je crois cependant devoir les distinguer comme je le fais. En effet Ibn Haucal , en énumérant les revenus des Carmathes , distingue entre les revenus de la route de la Mecque et les contributions des pèlerins *) ; en outre , la première de ces taxes est mentionnée dans les négociations avec Ibn Râïk , et , quant à l’autre , nous en possédons des relevés détaillés. On trouve l’énumération la plus exacte de la khifâra dans le Kitâh al-Oyoun ’). Il fallait payer par grande litière trois dénares , par petite®), deux, par chameau de somme, un. Plus tard on augmenta probablement cette imposition ; du moins

1) Tanoukhî, man. Je Leide, p. 436, 445.

2) Defrémery, üm. al-Om., p. 24 et suiv.

3) P, 21, 1. 8 et 11 de mon e'dition.

4) Man. de Berlin, f. 176 r.

6) Le manuserit porte ce qui signifie charge. Voyez,

pour la différence entre les deux espèces de litière, mon Glose. Bihl. Géogr.. p. 305 et 343.

Ibn al-Djauzî donne-t-il par chameau cinq dénares et par litière sept dénares , et Abou ’l-Mahâsin^) confirme ce renseignement pour les chameaux. Nous lisons dans le Kitâb al- Oyoun qu’Abou ’l-Hosaïn ibn al-Mo’ammar perçut pour la première fois ce tribut en 327 dans la station de Zobâla. Ibn al-Djauzî raconte que le Câdhî Abou Alî ibn abî Horaïra le Châfeïte '’) , étant du nombre des pèlerins , fit faire volte face à son chameau lorsqu’on lui demanda la khifâra et s’en retourna, en disant pour justifier sa conduite : » Je suis revenu , non que je tienne tant à mes »dirhems, mais parce que cette taxe est un coup de »mort pour le haddf’. — Cependant le chef des Carmathes repoussa toutes les demandes que fit la cour de Bagdad pour rentrer en possession de la pierre noire.

Nous avons vu en 320 une troupe de Carmathes au service de Mounis. Cet exemple fut , plus tard , suivi à plusieurs reprises. En 327 nous trouvons' un corps de Carmathes aux gages du khalife lui-même ou plutôt d’Ibn Râïc ^). Peut-être la cour de Bagdad avait-elle imposé à Abou-Tâhir la condition de lui fournir ces troupes. Par contre, le secours qu’Abou Tâhir donna à Bérîdî pour se rendre maître de Basra et, plus tard, en 330 , de Bagdad , a été tout-à-fait volontaire ®). Nous

1) Cité par Nowairî, man. de Leide 3 h, p. 331. Voici le texte même (lis. (lis.

i»***«. 3) II, 386 et Soyoutî, Tarikh, p. 403.

3) Comp. Ibn Khallicân, trad. de Slane, I, 375.

4) Masoudî IX, 36 et 33; il nomme deux de leurs chefs (Râfi et Omâra); Ibn al-Atbîr, p. 365.

5) Ibn al-Atblr, p. 385; Abou ’l-Mahasin II, 397 et suiv. Comp. Masoudî VIII, 346.

rencontrons une preuve de la reconnaissance de Bérîdî dans ce que nous apprend Abou ’l-Mahâsin , à savoir qu’en 331 , lors de la naissance d’un enfant d’Abou Tâhir, Bérîdî lui envoya des présents magnifiques et, entre autres , un berceau d’or orné de pierres précieuses. Lorsqu’en 332 Bérîdî fut forcé de se réfugier à Hadjar, il y trouva très-bon accueil et , plus tard , un frère d’Abou Tâhir l’accompagna en personne pour tâcher de le rétablir *). En 339 nous voyons des Carmathes au service du Bouïde Moïzz addaula En ce temps-là , rOmân s’était de nouveau affranchi en tout ou en partie des Carmathes, comme nous le prouve l’expédition que Yousof ibn Wadjîh fit en 331 contre la ville de Basra Ibn Klialdoun nous dit d’une façon générale ®) qu’Abou Tâhir ne cessa de faire des razzias en Syrie et en Irâk, jusqu’à ce qu’enfin non seulement Bagdad, mais encore le gouverneur de Damas consentirent à lui payer un tiûbut annuel; mais c’est probablement un anachronisme et il s’agit en réalité ici des faits de l’an 357, dont je parlerai plus bas. Cette supposition est d’autant plus vraisemblable qu’aucun des autres chroniqueurs ne parle d’une expédition d’Abou Tâhir en Syrie.

Abou Tâhir Solaïmân mourut au mois de Ramadhân 332, dix ans après Obaïdallah. Il avait été la clef de voûte de la dynastie et on fit en lui une perte irréparable. Mais aussi sa mort eût difficilement pu tomber dans une période plus désastreuse. En effet, une terrible réaction

1) II, 302. 2) Ibn al-Athîr, p. 307.

3) Hamadzânî f. 90 r. 4) Hamadzânî f. 104 r.

5) Ibn al-Athîr, p. 298 et suit. Comp. 312, 1. 10 et suiv.

6) IV, 89, 1. avant-dernière; Defre'mery, Em. al-Om., p. 26, note 1.

se produisit à cette époque contre les Fatimides eu Afrique. En 332 , Abou Yazîd l’Ifrénite avait déjà poussé ses succès si loin qu’il avait obligé al-Càim , successeur d’Obaïdallah , de se retirer dans sa forteresse d’al-Mabdîya^), où il se vit assiégé. Après sa mort (334), son successeur al-Mançour continua à être bloqué jusqu’eu 335 , époque à laquelle un heureux revirement fit changer la face des alfaires et préserva l’étoile des Fatimides d’une éclipse totale. On voit aisément que, dans ces conjonctures difficiles, l’Imam ne pouvait songer à régler la succession des chefs carmathes. Et c’est pourtant cette circonstance qui allait devenir plus tard la cause de la décadence de leur pouvoir.

Les relations que nous avons par rapport à la succession d’Abou Tâhir difîèrent beaucoup entre elles. Hamadzânî et Ibn al-Athîr s’expriment comme suit :

»Abou Tâhir avait sept vézirs, dont Ibn Sanbar était le plus âgé , et il avait trois frères , parmi lesquels Abou ’l-Câsim Sa’îd et Abou ’l-Abbâs al-Fadhl s’accordaient toujours avec lui. S’il y avait une affaire à préparer , ils allaient à la campagne et y concertaient ce qu’ils feraient. A leur retour ils exécutaient ce qu’ils avaient résolu. Le troisième frère était un joueur et un ivrogne et il ne prenait point part à leurs délibérations”. Abou ’l-Mahâsin ’) dit qu’Abou ’l-Câsim Sa’îd succéda à son frère. Ibn Khaldoun au contraire, raconte qu’Abou Mançour Ahmed fut le successeur ; selon d’autres encore ®) , ce der-

1) Bayân 1, 224. 2) F. 90 r,

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