II
que le Chaïkh (c.-à-d. Yahya) et son frère seraient tués , et que l'imâm , qui lui donnait des ordres ^), ne tarderait pas à paraître et à vaincre. Son missionnaire Abou Ghânim , surnommé Naçr , ayant bientôt réuni de nouveau autour de lui un grand nombre d'adhérents , il put , grâce à eux , continuer ses pillages et ses massacres dans les places limitrophes de la Syrie et de l'Irak ^). Mais il ne tarda pas à être assassiné par un chef des Carmathes, qui, pour ce fait, obtint du gouvernement une amnestie pour lui et les siens. Zicrwaïh sortit alors enfin de sa retraite et s'établit au milieu de l'armée des Carmathes , bien qu'il ne se laissât voir que de quelques fidèles. Sa présence inspira un nouveau courage à ses partisans. Tabarî raconte ^) qu'on le vénérait comme un saint et qu'on regardait ses paroles comme des oracles. Ses exploits consistèrent à menacer Coufa , à battre complètement une armée du khalife et , enfin , à piller et à massacrer toutes les caravanes de pèlerins revenant de la Mecque*). Cela dura jusqu'à ce qu'une victoire éclatante du général Wacîf , qui s'empara en 294 de Zicrwaïh . blessé à mort, ainsi que de son fils et de nombre de ses officiers, vint anéantir à jamais cette branche des Carmathes.
Il est assez étonnant que , pendant ces années , on n'entende rien dire ni de Hamdân Carmath , ni d'Abou Sa'îd. En 289 le siège de Hadjar [occupa encore ce
1) Tabarî III, ^247 Xj<1\ ij^-i (j;uXJl; Ibn al-Athîr dit: -qui vivait".
2) Tabarî III, 2256—2259; Weil II, 527 et suiv.
3) III, 2264 et suiv.
4) Tabarî, III, 2260-2266, 2269—2275; Weïl II, 52S— 530.
dernier ; mais , après la chute de cette ville, la soumission du Bahraïn ne peut lui avoir coûté beaucoup de peine. Une révolte générale des Carmathes de l'Irak, secondée par une invasion dans le pays de Basra par A.bou Sa'îd et une attaque de Coufa par les Carmathes syriens , eût , semble-t-il, anéanti le khalifat de Bagdad.
L'unique explication qu'il nous paraisse possible de trouver à son inaction , c'est que d'abord Yahya et ensuite Hosaïn , fils de Zicrwaïh , se donnèrent pour l'imâm attendu , c'est-à-dire le petit-fils de Mohammed ibu Ismâïl , et que les Carmathes de l'Irak et du Bahraïn refusèrent de les reconnaître comme tels. Quant aux relations entre Carmath et Abdân d'un côté et les chefs de l'insurrection syrienne de l'autre , nous avons un récit de Nowaïrî ^) qu'on peut résumer comme suit: Après la mort du chef de la secte résidant à Salamia , le ton singulier que son fils et successeur prit dans ses lettres fit concevt)ir quelques soupçons au grand-dâï (Hamdân Carmath) ; aussi envoya-t-il à Salamia son fidèle Abdân lui-même pour examiner l'aifaire. Le délégué crut pouvoir conclure d'une conversation qu'il eut avec le grandmaître que l'invitation de reconnaître Mohammed ibn Ismail n'avait été qu'une ruse pour gaguer des partisans, et qu'il ne descendait point d'Akîl ibn abî Tâlib , mais bien de Maïmouu ibn Daïçân. Pour ce motif, Carmath et Abdân résolurent de se séparer de la secte et firent part de cette résolutioo aux dais qui dépendaient d'eux. Le fils de Caddâh qui résidait à Tâlecân s'em-
1) Ue Sacy, lutrod. p. 193—202.
pressa lui-même de s'employer à les ramener, mais Carmath avait disparu sans laisser de trace ; Abdân , lui , refusa tout net. Il prit donc le parti de s'adresser à Zicrwaïh et, après avoir fait mettre Abdân à mort, le nomma à la dignité de grand-dâï (286). Lui-même périt trois ans après au siège de Damas.
Je crois pouvoir démontrer que , sauf quelques détails , tout ce récit n'est qu'une invention ^) :
1°. A le prendre en lui-même , il est déjà douteux que l'apostasie de Hamdân Carmath ait eu lieu avant 286. Ce n'est qu'après cette date que les Carmathes commencèrent à se montrer ouvertement ; or comment expliquer qu'ils portent ce nom si , dès lors déjà , Hamdân Carmath n'était plus leur chef? Car il ne faut pas perdre de vue qu'ils se donnaient à eux-mêmes une autre appellation , celle de fidèles et de Fatimides ") , et que ce sont leurs ennemis qui leur ont attribué celle de Carmathes ^),
2°, 11 est à peu près certain qu'Abou Sa'îd a rempli jusqu'à sa mort la charge que Hamdân Carmath lui avait confiée , et toujours au nom du chef mystérieux de Salamia. Les relations qui, comme nous le verrons plus tard, existaient entre son successeur et les princes fatimides militent fortement en faveur de cette hypothèse. Si donc Zicrwaïh était devenu grand-dâï en place de Hamdân Carmath , Abou Sa'îd n'eût pas
1) M. Weil l'avait déjà rémarqué en partie. Voyez II, 505, note 2 et 527, note 2.
2) Nous le savons positivement des Carmathes de S) rie. Voir Tabarî III, 2219 et 2257 et aussi Maorîzî I, 393, 1. 9.
3) Tabarî 111, 2217, nomme Zicrwaïh dâï de Carmath encore en 289.
manqué de le reconnaître comme tel. Or qu'arrive-t-il ? Pendant que Zicrwaïh fait de vains efforts pour se rendre maître de la Syrie et de l'Irak occidental , Abou Sa'îd continue tranquillement à étendre ses conquêtes , sans faire la moindre tentative pour l'aider. De ce fait nous ne saurions tirer qu'une seule conclusion , c'est que Zicrwaïh n'a jamais été nommé grand-dâï. Et ce qui vient à l'appui de cette assertion , c'est la conduite de ses fils , ou , si l'on veut écarter Yahya, que î^owaïrî considère comme fils de Caddâh , celle du moins de Hosaïn , qui , en adoptant le titre de Mahdî et de prince des croyants, agissait assurément dans l'esprit de son père. Or cette conduite exclut toute intelligence entre lui et le grand-maître et cet argument détruit par la base l'hypothèse qui place l'apostasie de Hamdân Carmath avant l'année 286.
3°. Le récit de Nowaïrî renferme d'autres erreurs qui sautent aux yeux. Le fils de Caddâh , le mystérieux grandmaître de Salamia , aurait été assez inconsidéré pour s'aliéner de prime abord ses meilleurs partisans par une folle et intempestive franchise , et cela dans le but de se placer ensuite lui-même à la tête des troupes bédouines. Voilà qui est incroyable et l'événement est là pour prouver l'impossibilité de cette assertion. Les Carmathes du Bahraïn n'eussent jamais été la terreur des Musulmans , jamais les Fatimides ne fussent montés sur le trône, si cette imprudence avait été commise. C'eût été la ruine de tout le projet conçu avec tant d'art, car il exigeait comme première condition que le chef se tint caché jusqu'au moment où le Mahdî pourrait se présenter glorieusement dans toute sa splendeur. Nous connaissons bien peu, il
est vrai , les fils d'Abdallah ibn Maïmoun avant l'avènement d'Obaïdallah ; mais ce qu'il y a de certain , c'est que c'étaient des hommes de génie qui savaient choisir leur moment. L'argument est tellement évident qu'il semble superflu d'insister.
4°. Le récit de Nowaïrî présente d'ailleurs nous ne savons quoi d'incertain et de vague. On y parle d'abord d'un fils du grand-maître décédé, c.-à-d. Ahmed ibn Abdallah ibn Maïmoun , qui demeure à Salamia et qui est le successeur de son père. Puis il n'est plus question de lui ; c'est un fils de Caddâh , c.-à-d, Abdallah ibn Maïmoun , qui sort de Tâlecân et qui tâche de rétablir l'ordre. Ce fils de Caddâh prend en 289 la direction des affaires et devient le fameux maître de la chamelle. La particularité racontée en dernier lieu est une preuve suffisante du manque d'exactitude du récit. Car il est pour ainsi dire hors de doute que le m,aUre de la chamelle c'était Yahya ibn Zicrwaïh. Nowaïrî lui-même qualifie Hosaïn dans ce récit de fils de Zicrwaïh , et Zicrwaïh , dans une lettre , parle de Yahya et de Hosaïn comme de deux frères ^). En outre , comme nous l'avons vu plus haut ~), il n'y a pas de place pour un grand-maître entre Ahmed Abou Chalaghlagh et Sa'îd-Obaïdallah. C'était ce dernier qui , d'après un rapport bien cligne de foi reproduit dans le Fihrist ^) , avait organisé l'insurrection des Carmathes en Syrie. Mais Ahmed ne peut avoir été ribn Caddâh du récit de Nowaïrî; car ce n'est qu'après
1) Voyez plus haut p. 67, 1. 1; de Sany , Lawd. p. 207. M. Weil a déjà prouvé que l'explication de ce passage par de Sacy est inadmissible.
2) P. 21. 3) P. 157, 1. 16 et suiy.
sa mort que Nowaïrî place le malentendu entre Carmath et le grand-maître. Ce n'était pas non plus Obaïdallah, car le fils de Caddâh dont parle Nowaïrî a péri. Enfin , il est extrêmement peu probable qu'il y eût, dans ce temps encore, un oncle d'Obaïdallah à Tâlecân; car Motadhed , qui , comme on l'a déjà vu et comme cela sera prouvé plus tard , a poursuivi les Carmathes aussi rigoureusement que possible et qui était fort bien renseigné , ne connaît qu'Obaïdallah comme chef de ces sectaires. Or s'il a bien pu les traquer jusque dans les régions soumises aux Tqulonides, il aurait à plus forte raison rendu le séjour de Tâlecân impossible à l'un des chefs. Pour autant que nous soyons en état d'en juger , Salamia était, dans ce temps-là , le seul point central d'où rayonnât l'activité des Carmathes.
Par contre , quand Nowaïrî dit que la cause de la défection de Carmath a été le mécontentement qu'il éprouvait contre son chef, c'est-là un détail parfaitement exact. J'ai cru autrefois qu'Ibn Haucal donnait une autre raison. Mais c'était une erreur. Le texte, tel que j'ai pu le rétablir dans mon édition ^) , confirme le fait et le met au dessus de tout doute. ))Hamdan Carmath , y lisons-nous , avait embrassé à cette époque le parti du prince abbaside , se mettant ainsi en orposition avec l'émir des croyants al-Mahdî billâh. Tous deux rejetèrent ce qu'ils avaient cru et rompirent avec leur foi. Dans quelques traditions il s'est glissé à ce sujet beaucoup d'erreurs et de méprises." Je pensais autrefois que ))tous deux" signifiait Carmath et Abou Sa'îd. Je crois mainte-
1) P. 210, 1. 21 et suiv.
liant que c'est une erreur et qu'il faut insérer dans le texte »et Abdân" après les mots de » Hamdân Carmath"; de sorte que , quant à la défection commune de Carmath et d 'Abdân , Ibn Haucal confirme le récit de Nowaï'rî. Mais aussi c'est à cela que se borne l'accord. Car Ibn Haucal , qui était un ardent partisan des Fatimides et qui connaissait leurs relations avec les Carmatlies , du moins en gros , dit positivement qu'ils avaient abandonné le parti d'Obaïdallah.
A défaut même du témoignage positif d'Ibn Haucal , il suffit que nous devions rejeter la chronologie de Nowaïrî pour conclure que la défection de Hamdân Carmath et d' Abdân n'a pu se passer comme l'auteur la raconte. Car , trois ans après 286 , ou peut-être même seulement un ou deux ans après cette date , le fils de Caddâh ne se trouvait plus à Salamia, vu qu'il parcourait les déserts de l'Afrique. Les affaires de cette famille avaient pris soudain une tout autre tournure. Abou Abdallah , de simple missionnaire de rang inférieur qu'il avait été, était parvenu, grâce à l'enthousiasme qui l'animait pour la cause du Mahdî et aux éminents talents militaires qui le distinguaient, à se placer à la tête de la puissante tribu berbère des Kétâma, avec l'aide de laquelle il avait remporté des victoires importantes sur le prince-gouverneur d'Afrique, et se croyait sûr de conquérir ce pays. Le grand-maître de Salamia ayant eu connaissance de ces événements , comprit l'importance de l'entreprise, et craignant pour sa propre sûreté à Salamia, résolut de se rendre en Afrique. Nous avons vu plus haut ^) qu'il faut en tout cas placer ce départ
1) P. 49 et sniv.
avant 290. Nous sommes même en état de déterminer la date d'une façon plus précise encore. Macrîzî ^) et Ibn Khaldouu ^) racontent que le khalife Motadhed envoya des lettres à Ibn al-Aglileb à Caïrawân et à Ibn Midrâr à Sidjilmèse pour les charger de s'emparer d'Obaïdallah. Et nous ne pouvons pas admettre qu'il y ait eu ici de méprise, puisque ces historiens invoquent ces pièces avec insistance pour prouver qu'ils n'ont pas tort de supposer qu'Obaïdallah était regardé comme un prétendant dangereux et que c'était par conséquent un Alide. Le Fihrist aussi nomme Motadhed ^). La méprise , c'est dans le récit reproduit par de Sacy '*) que nous la trouvons: elle consiste à affirmer qu'Obaïdallah dut prendre la fuite pour se soustraire aux recherches du khalife Mostacfî (lisez Moctafî). Or Motadhed, de qui seul il peut être question , est mort dans la première moitié de l'année 289 ; il est donc nécessaire de placer la fuite de Salamia avant cette date et même de soustraire de ce chiffre tout le temps qu'il a fallu aux lettres annonçant le départ d'Obaïdallah pour le Magrib pour parvenir d'Egypte à Bagdad. Ce résultat ne permet pas non plus d'admettre, comme on l'a dit, qu'après avoir quitté la Syrie il arriva en Egypte à l'époque où Isa an-Noucharî en était le gouverneur ^) ; il nous force également de rejeter la relation d'Arîb ^) disant que cet événement eut lieu quand Mo-
2) Proléq., trad. de Slane, I, 40 et 45.
3) P. 187, 1. 21. 4) Introd. p. 263.
5) Weil II, 580; de Sacy, /«ifroû?. p 263 et suiv. ; Wiistenfeld, Fatim. j). 15 et suiv.
6) Man. de Gotha, f. 75 v.
hammed ibn Solaïmân était gouverneur. Il faut donc absolument conclure que le fait s'est produit lorsque Hâroun ibn Kliomarawaïh le Toulonide était encore prince d'Egypte. Et dans le Fihrist , on a si peu respecté la chronologie qu'on y dit que »Motadhed a écrit au gouverneur Isa an-Noucharî".
C'est à tort que de Slane veut lever l'anachronisme d'Ibn Ktialdoun en lisant Moctafî au lieu deMotailhed, ce que M. Wiistenfeld a admis comme vrai puisqu'il le répète sans faire d'objection. Mais Obaïdallah ne s'est pas enfui de Salamia à cause des poursuites de Moctafî. La chronologie le prouve à l'évidence. S'il fallait en faire la démonstration , nous rappellerions d'abord deux faits que nos lecteurs connaissent : à savoir qu'on extermina en 290 la presque totalité des habitants de Salamia et, ensuite, que si ce n'est pas déjà Yaiiya ibn Zicrwaïh qui se fit passer pour le Mahdî , ce fut eu tout cas son frère Hosaïn. Puis nous achèverions notre argumentation en combinant ces deux événements avec les données suivantes , que personne ne songera à contester : Mohammed ibn Solaïmân n'a été chargé qu'au mois de Radjab de l'an 291 du commandement de l'arniée qui devait reprendre Damas et l'Egypte aux Toulouides; il n'est arrivé aux frontières de l'Egypte qu'au mois de Moharram de l'an 292; il a remporté la victoire au mois de Çafar et ce n'est qu'au mois de Djomâda second qu'Isa an-Noucharî a été nommé gouverneur. N'est-il pas certain que les deux premiers faits empêchent d'admettre qu'Obaïdallah ait encore été en Syrie en 290? Ne l'estil pas tout autant que le dernier des faits rapportés plus
haut ne pourrait se concilier avec le récit romanesque de la manière dont Obaïdallah s'est échappé des mains de Noucharî que s'il tombait à la fin de l'année 292? Or cela est impossible , car il est positif qu'Obaïdallah se trouvait déjà en 292 à Sidjilmèse, où il vivait sans être prisonnier; c'est ce qui résulte clairement d'une communication d'Arîb ^) , et les autres relations ^) nous apprennent qu'Obaïdallah eut l'adresse de se rendre le prince de Sidjilmèse favorable en lui faisant des cadeaux, si bien que,' s'il finit par l'arrêter, ce ne fut que sur les instances réitérées de Ziyâdatallah ^). Et même , dans le lieu où on le retenait prisonnier , on le traita avec distinction , puisqu'il fut renfermé dans une chambre du palais d'une princesse, tante du prince*).
La persécution d'Obaïdallah n'ayant probablement commencé qu' après les premières hostilités des Carmathes du Bahraïn , par conséquent en 287 , nous pouvons supposer qu'Obaïdallah a quitté Salamia cette année-là ou la suivante. Or, si le récit de Nowaïri a un fondement historique, nous devons admettre que Zicrwaïh a immédiatement profité de sa fuite pour faire passer son fils Yahya pour le descendant de Mohammed ibn Ismâïl , le Mahdî qu'on attendait ^) ; que ce fut avec lui qu'eut lieu la rencontre d'Abdân et que ces événements ont
1) Bai/dii I, 134.
2) Wiistenfeld, 1. c. p. 18 et suiv. ; Macrîzî I, 350.
3) Comp. aussi Bayân I, 156.
4) Bayân I, 151.
5) Dans cette hypothèse, on comprend très-bien que Yahya ait dit que Zicrwaïh était son dâï, comme nous l'apprend Tabarî III, 2218, 1. 13.
été confondus avec la véritable défection du Mahdî , qui , elle, n'eut lieu que quelques années plus tard. Inutile de faire remarquer que Carniath et Abdân n'ont pu ignorer le départ secret du grand-maître pour l'Occident.
On sait qu'Obaïdallah fit son entrée à Raccâda au commencement de 297 et que , dès le dernier mois de l'année suivante , il fit mettre à mort le malheureux Abou Abdallah et son frère, qui, ayant soupçonné qu'il n'était pas le Mahdî , s'étaient mis à conspirer contre lui. Après l'exécution il écrivit à ses partisans d'Orient la lettre suivante'); „Vous savez quelle place ont occupée dans »ris]am (c'est-à-dire la vraie foi , la foi des Carmathes) »Abou Abdallah et son frère Abou '1-Abbâs. Mais Sa- »tan les ayant fait broncher, je les ai purifiés par le » glaive. Recevez mes salutations".
Et voici , selon moi , où se trouve la clef de l'apostasie de Hamdân Carmath et d'Abdân. La métamorphose qu'Obaïdallah opéra après son départ de Salamia, en se faisant passer pour le Mahdî attendu, c.-à-d. le descendant de Mohammed ibn Ismâïl , a pu ne pas être connue dès l'abord d'Abou Abdallah, et il serait difficile de déterminer s'il a tout de suite conçu des soupçons à ce sujet ou si les doutes qu'il éprouva à l'égard d'Obaïdallah sont provenus du contraste qu'il constata entre ses actes depuis son avènement et l'idéal qu'il s'était formé du règne d'un mahdî. Quoi qu'il en soit, Carmath et Abdân ne pouvaient longtemps ignorer que le Mahdî qui avait paru en Afrique n'était autre que le grand-
1) Arîb dans le Bayân \, 164.
maître , Sa'îd-Obaïdallah , qui s'était enfui de Salamia , et qu'ils connaissaient peut-être personnellement. L'imam mystérieux n'était donc qu'une fiction et on les avait trompés. On aurait tort d'en douter, cette désillusion a été la cause de leur défection. Mais ils ne se seront certainement pas séparés avec éclat. Que deux chefs influents des Carmathes aient abjuré publiquement leurs erreurs, qu'ils soient retournés à l'Islam et qu'ils aient fait soumission au khalife de Bagdad , ce sont là des événements si graves que les chroniqueurs ne les auraient pas passés sous silence. Si nous ne tenons pas compte de la relation confuse de Nowaïrî, nous ne connaissons leur défection que par le récit d'Ibn Haucal , c'est-à-dire par une source fatimide. D'ailleurs il n'est pas nécessaire d'admettre que la volte face d'Obaïdallah les ait immédiatement poussés à rejeter la doctrine, et il n'est pas probable qu'ils aient longtemps survécu à la lettre qu'ils avaient écrite à Obaïdallah. D'après le récit de Nowaïrî, la défection de Hamdân Carmath et d'Abdâu aurait été suivie de la disparition mystérieuse de Carmath et de l'assassinat de l'autre. Si nous avons eu raison de croire qu'il y a un rapport étroit entre leur défection et l'avènement d'Obaïdallah au trône , il nous sera permis de conjecturer que le meurtre d'Abdân , et peut-être celui de Hamdân Carmath , ont été l'œuvre de ce prince. Aux termes des lois carmathes , conformes en cela à celles de l'Islam, l'apostasie était punie de mort, et Obaïdallah était trop jaloux de sa puissance, il maintenait avec trop de rigueur les pratiques qui l'avaient conduit au trône, pour laisser ce crime impuni , alors surtout que l'exemple pouvait former un
précédent d'une portée si dangereuse. On vient de le voir dans l'affaire d'Abou Abdallah et de son frère.
J'ai cru jadis pouvoir inférer du texte d'Ibn Haucal qu'Abou Saîd avait, lui aussi , abandonné le parti d'Obaïdallah. Mais, avant même d'avoir reconnu dans le texte l'omission des mots ))et Abdân"'), j'avais codçu quelques doutes sur l'exactitude de cette opinion. En effet, il y eut en 300^) une invasion! des Carmathes du Bahraïn dans le pays de Basra et le gouverneur ne fut pas en état de la repousser , même après avoir reçu des renforts : or ce Tait prouve qu'il n'y avait pas de rapports entre Abou Sa'îd et la^ cour de Bagdad. D'autre part, on peut aussi tirer argument de ce que la première expédition orientale du prince^ fatimide a eu lieu cette même année 300 ^); comme les expéditions ultérieures contre l'Egypte ont toujours coïncidé avec des mouvements carmathes , parce que , on le sait , ils se produisaient sur l'ordre du prince^ fatimide , on est fondé à supposer que l'invasion carmathe de 300 s'est faite aussi à la demande de ce prince. Ce qui, toutefois, n'exclut pas la possibilité qu'Obaïdallah ait dès lors trouvé suspecte la fidélité d'Abou Sa'îd.
Abou Sa'îd fut assassiné dans son palais à Lahsâ en 801. 11 n'est pas certain que l'esclave qui l'assassina ait agi d'après des ordres qu'il aurait reçus; mais cela
1) Voyez plus haut p. 63.
2) Cela 86 lit chez Arib. Ibn Machkowaih (sub anno 301) et Ibn al- Athîr VllI, 49 et saiv. donnent l'année 299. Ou trouvera les passages dans Tappendice.
3) Baydn I, 169; comp. Tabarî III, 2288.
est fort probable , car il tua aussi quelques-uns des principaux officiers d'Abou Sa'îd *). Djaubarî ^) place le meurtre en 300 , mais , selon toute vraisemblance , cette date n'est pas exacte. Ce qui est certain, c'est qu'on n'en reçut la nouvelle à Bagdad qu'à la fin de 301. Quand, aux premiers jours de cette année, Alî ibn Isa, cet homme d'état éminent , eut accepté les fonctions de vézir à Bagdad , le khalife le chargea d'entamer des négociations avec Abou Sa'îd; c'est ce que nous apprend Ibn al- Djauzî ') ; mais , s'il faut en croire une chronique , récente, il est vrai, mais fort bonne (man. de Leide 1957), c'est le vézir lui-même qui prit l'initiative d'en demander la permission à son maître. Tbn Machkowaïh et Ibn al- Athîr *) nous disent que la lettre qu'on écrivit au nom de Moctadir était conçue en termes très-polis : le khalife s'efforçait de convaincre le Carmathe de la fausseté de ses principes et l'invitait à se soumettre ; en même temps il le priait d'élargir ses prisonniers musulmans. D'après Ibn al-Djauzî, au contraire, la lettre finissait par la menace d'une répression à main armée s'il refusait d'obéir. Quoi qu'il en soit, quand les porteurs de la lettre arrivèrent à Basra, ils apprirent la mort d'Abou Sa'îd et en informèrent le vézir. Ayant reçu de lui l'ordre de continuer leur mission , ils portèrent l'écrit au fils d'Abou Sa'îd qui lui avait succédé. Ce personnage
1) Ibn Haucal, p. 211, 1. 2; Ibn al-Athîr VHI, 62 etc. Ceci irouve que les détails donnés par Abou 'l-Mahâsin (II, 191) et d'autres ue sont pas authentiques.
2) Voyez l'appendice.
3) Man. de M. Schefer f. 108 v.
les reçut avec afifabilité , s'empressa de mettre les prisonniers en liberté et renvoya les ambassadeurs à Bag- <lad avec une réponse à laquelle j'aurai bientôt l'occasion de revenir.
La cour de Bagdad ne se doutait nullement qu'il y eût quelque relation entre la puissance naissante d'Obaïdallah et les Carmathes ni que le but final de leurs efforts fût le renversement du khalifat des Abbasides. Voici des faits qai prouvent cette ignorance. La première fois que Tabarî s'occupe du prince des Fatimides, vers l'an 300 ^) , il se borne à mentionner qu'il est apparu un insurgé eu Occident ; plus tard ^) , il le nomme Ibn al-Basrî {le fils du Basrien). Autre fait: en 300 le khalife fit écrire à Tekîn , son gouverneur d'Egypte , pour le charger d'inviter le Mahdî à se soumettre moyennant une place qu'il lui offrait au service de l'empire ^) , et ce ne fut qu'en 302, quand Habâsa, général d'Obaïdallah , arriva en Egypte, qu'on se mit à envisager la situation d'une manière plus sérieuse. Ce qui est aussi bien concluant , c'est qu'Alî ibn Isa ne cessait pas de correspondre avec le prince des Carmathes, pour tâcher de l'apaiser par des concessions: or, s'il avait su toute la vérité, il aurait compris sans peine combien ces démarches étaient oiseuses.
Nous ne savons pas grand choge de la personne d'Abou Sa'îd. Djaubarî dit qu'il était paralysé du côté gauche, si bien qu'il ne pouvait marcher et qu'on devait l'aider