‹ Mémoire sur les Carmathes du Bahran et les FatimidesChapitre 6 sur 13 · IV · texte numérisé non relu

IV

hir pouvait prévoir parce qu'il était toujours au courant des affaires de ce pays. Le 7 Chawwâl 315 il surprit Coufa et s'empara du trésor du gouvernement et des vivres qu'on avait amassés soit pour les pèlerins ^) soit pour l'armée d'Ibn abi 's Sâdj ~). Ce dernier ne commença à se mettre en mouvement que lorsqu'il eut reçu de Bagdad l'ordre de faire diligence et il n'arriva que le 8 dans le voisinage de Coufa. Le lendemain , samedi 9 ^) eut lieu une rencontre dans laquelle Yousof fut complètement battu et fait prisonnier. Pour les détails du combat je renvoie le lecteur au récit de Defrémery *). Je n'y ajouterai qu'un détail remarquable. Les chroniqueurs racontent qu'Abou Tâhir ne prit point part d'abord au combat ; mais que , caché dans sa litière ^) , il resta immobile sous la garde d'un corps d'élite de 200 cavaliers ^). Ce ne fut que lorsque le combat devint sérieux et que plusieurs Carmathes ') eurent été blessés par des traits ") , qu'il quitta sa litière , monta à cheval et chargea luimême à la tête de son corps d'élite. Voici maintenant ce qu'Ibn al-Djauzî ajoute **): »Un des moyens dont se

1) Hamza Isp p. 295

2) Hamaclzânî f. 37 v.; Ibn al-Djauzt f. 149 v. ; Ibn al-Athîr VIII , 124.

3) Weil II, 608 a changé ce 9 en 10, parce que, d'après les tables, le 8 Chawwâl tombait un jeudi. Mais toutes les chroniques donnent ici le samedi, 9, elles parlent du vendredi 8 et, un jieu plus tard, du dimanche 10. On retrouve donc dans toutes les dates une différence d'un jour.

4) Mém. sur les Sadjides, p. 69 — 7 1.

5) s*i ou xj,U.c.

6) Hamadzûni 1. c.

7) 500 au rapport d'Ibn al-Djauzî.

8) Ces traits étaient empoisonnés, dit encore Ibn al-Djauzî.

servaient les Carmathes pour tromper le peuple consistait à employer une litière dans laquelle leur émir s'isolait après s'être entouré d'un corps de ses fidèles. Quand les combattants ennemis commençaient à sentir la fatigue , il les attaquait lui-même avec ce corps. Les Carmathes disaient que la victoire descendait de cette litière. Ils y mettaient un réchaud et du charbon et quand ils voulaient commencer l'attaque, l'un d'eux s'y introduisait , allumait les charbons dans le réchaud et y jetait quelques grains d'antimoine qui faisaient bruyamment explosion , mais sans répandre de fumée. On choisissait pour cela le moment où l'émir disait y que la victoire descende". Et alors ils attaquaient sans que rien pût leur résister". J'aurai à revenir sur ce sujet; qu'il me suffise de dire ici que les Carmathes, animés par la conviction qu'ils défendaient une cause sainte, combattaient avec le même courage et la même persévérance qu'autrefois les anciens Musulmans aux prises avec les armées des Perses et des Grecs ou encore comme les Khâridjites, quand ils luttaient contre les légions des Omayades. Aussi mettaient-ils en déroute des ennemis dix fois plus forts qu'eux. »D'où vient que vous triomphiez malgré » votre petit nombre", demandait-on un jour à un Carmathe ^). »Nous croyons, répondit-il, devoir chercher «notre salut dans la résistance ; vous , vous le cherchez »dans la fuite".

A la nouvelle de la défaite , la ville de Bagdad fut remplie de terreur et de consternation. Le khalife et

1) Ibn al Djauzî £. 150 r.

beaucoup d'habitants se mirent à songer à leur propre sûreté et toutes les troupes disponibles s'avancèrent contre l'ennemi, qui était parvenu à se rendre maître d'Anbâr et à passer l'Euphrate pour marcher sur Bagdad. Mais on rompit à temps le pont], appelé pont neuf ^) , sur le canal de Zabârâ ^) ou canal d'Acarcouf '). Grâce à cette défense, l'ennemi se vit empêché de pousser jusqu'à Bagdad. Yoilà du moins ce qu'on trouve dans les chroniques. Et si on doit admettre les chiffi'es qu'elles donnent pour les troupes d'Abou Tâhir — sept cents cavaliers , disent la plupart , et huit cents fantassins *) — on peut affirmer que c'eût été folie de se risquer plus loin. Mais ce que les chroniqueurs ne nous disent pas et ce qui cependant me paraît bien certain, c'est qu'il y avait des traîtres parmi les troupes du khalife. Sans doute , les Carmathes étaient des guerriers vaillants et intrépides et la terreur de leur nom s'était répandue au loin ; on ne saurait non plus nier qu'ils n'eussent plus d'une fois triomphé d'ennemis supérieurs en nombre , si bien que le pieux Musulman pouvait croire que Dieu , pour accomplir ses décrets , avait abandonné

1) Arîb f. 148 V.

2) Hamadzûnî f. 38 r; Ibn al-Athîr VIII, 12B ; Yâcout in v.; Hamza l'appelle al-Warrâda.

3) Kiiâb al-Oyoun, man. de Berlin, f. 118 r. Il est ainsi nomme parce qu'il passe près d'Acarcouf; c'est probablement un des canaux qui joignent le Nahr Isa et le Dodjaïl , à deux, ou, selon d'autres, à quatre parasangesk

l'ouest de Bagdad. Voir Hamadzânî 1. c. ; Yâcout sous les mots K^j>^^^

et ^^^fs^ Jj.

4) Hamadzânî f. 38 v.; Ibn al-Athîr p. 127, etc. Comp. Defrémery 1. c. p. 7B.

son peuple ^). Mais il n'en reste pas moins inexplicable qu'avec plus de 40,000 hommes sous la main, les généraux du khalife n'aient trouvé d'autre ressource contre cette poignée de Carmathes que de détruire le pont qui les séparait d'Abou Tâhir et de ses cavaliers. Ni Mounis , ni le chambellan Naçr , ni les Hamdanides n'étaient assez poltrons pour recourir d'eux-mêmes à de telles mesures; si donc on considère qu'Ibn Hamdân força littéralement Mounis et Naçr à le faire ^) et qu'on rapproche d'autre part la prompte mise en liberté accordée par les Carmathes à Ibn Hamdân trois ans à peine auparavant, puis les rapports amicaux qui existaient entre les Hamdanides et les Carmathes et dont je parlerai plus loin , je pense qu'il est presque impossible de ne pas croire à une comédie jouée par les deux chefs. D'ailleurs il est avéré qu'Abou Tâhir avait plusieurs partisans dans l'armée même du khalife ^).

Cependant Abou Tâhir avait atteint son but ; il avait fait un grand butin et répandu la terreur. On s'était attendu à Bagdad à une entrée triomphale des troupes du khalife à Hadjar; au lieu de cela, c'était la capitale même de l'empire qui se voyait menacée et Abou Tâhir pouvait faire la satire suivante *) :

Dites à votre Mounis (le généralissime) de prendre ses aises en buvant et de se rafraîchir au moyen de vin au son de la flûte et de la cithare.

1) siAjy. yS «IJI ^yt ^^'b5js3> Abou 'l-Mahâsin II, 446.

2) Hamadzânî f. 38 r. ; Ibn al-Djauzî f. 150 v.; Abou 'l-Mahâsin II, 229; Weil II, 609, note 3.

3) Hamadzânî f. 39 r.; Ibn al-Djauzî f. 150 v.; Ibn al-Athîr VIII, 127.

4) Voyez le texte de cette satire dans l'appendice.

C'est à cause de mes seuls désirs , qui ne me laissaient point de repos, que j'ai suivi la règle de ce vers connu de l'ancien poète :

»Nous venons vous trouver et nous voulons bien ou- ))blier votre négligence. Voyez , quand un gentilhomme ))n'est pas invité , il vient sans être convié".

Nous ne voulons pas être comme vous qui ne venez pas; celui qui brûle de désirs ne trouve jamais trop éloignée la maison de ses espérances.

Abou Tâhir se retira derrière l'Euphrate sans être inquiété et continua ses opérations sur les rives du fleuve cette année-là et la suivante, pillant ou rançonnant quelques villes et imposant aux tribus arabes de la Mésopotamie un impôt en signe de reconnaissance de sa souveraineté. Mais après une tentative manquée de prendre Racca, se sentant menacé par les troupes du khalife , il retourna au Bahraïn avec un grand butin. Les marches audacieuses d'Abou Tâhir et la pusillanimité du gouvernement avaient ranimé le courage des Carmathes de l'Irak; mais ce ne fut qu'après la retraite d'Abou Tâhir ^) qu'ils se trouvèrent assez bien organisés pour oser se montrer. Arîb ~) les nomme Nafalîya , de Sacy ^) Nacalîya ; mais rien n'indique qu'ils différassent des autres Carmathes. Il faut remarquer qu'un des chefs était le fils d'une sœur d'Abdân *) , ce qui démontre que la défection d'Abdân n'a été que personnelle. Ces Carmathes avouèrent publiquement qu'ils reconnaissaient Obaïdallah

1) Ibn al-Athîr VIII, 136 et suiv.; Ibn Khaldoun III, 378.

2) F. 155 V. 3) hitrod. p. 210.

4) Arîb 1. c. Comp. plus haut p. 68.

le Mahdî pour leur seigneur. Il ne fut pas difficile aux troupes du khalife de réprimer cette insurrection de paysans.

En attendant Abou Tâhir prenait les mesures nécessaires pour exécuter un projet, ou plutôt un ordre d'Obaïdallah ^) , qui allait ébranler l'Islam jusque dans ses fondements et dont les fidèles devaient parler avec horreur même après plusieurs siècles. Il ne s'agissait de rien moins que d'enlever la pierre noire du temple de la Mecque et de la transférer à Lahsâ.

La pierre noire , aérolithe selon quelques-uns , pierre d'origine volcanique selon d'autres ^) , avait formé dès les temps anciens le centre du culte des Arabes. C'était un reste du fétichisme et elle devait sa supériorité sur tous les autres fétiches à son origine particulière et à son extérieur. Burckhardt nous raconte que la pierre lui a fait l'effet d'une masse de lave bordée d'un grand nombre de parties extérieures d'une matière blanche ou jaunâtre; d'après lui la couleur du centre est d'un brun rouge foncé tirant sur le noir. Burton en décrit la surface comme une croûte noire, à reflet métallique, de nature grossière et rude , mais usée et* polie , et présentant l'apparence de la poix. La tradition rapporte qu'elle avait été primitivement blanche et Mohammed ibn Nâfi al- Khozâî , qui assista en 339 à la réinstallation de la pierre et qui put l'examiner avec soin , déclare que la couleur

1) Voyez Defrémery, Mém. (Thist. orient., I, 17 — 22.

2) Barton, II, 154, 193; Dozy, Islamisme, p. 5 (trad. de M. Chauvin, p. 8 et suiv.), Wûstenfeld, Oeschichte der Stadt Médina, p. 25. Comp. .\zrakî {Chron. Mecc. I), p. 229, 1. 7 a. f.

noire n'était qu'à l'extérieur ') et que le reste était d'un ton clair ^). On connaît à ce sujet la fable populaire qui attribue le changement de la teinte au contact des pécheurs. Ce qu'il y a de certain , c'est que tous ces baisers et ces attouchements n'ont pas contribué à rendre la pierre plus blanche. Mais les anciennes traditions arabes , celles spécialement qu'on trouve chez Azrakî ') , donnaient une tout autre explication de ce phénomène ; entièrement inconnue aux deux voyageurs européens , elle n'a pu par conséquent être vérifiée par eux: elle consiste à dire que la couleur noire est une suite des nombreux incendies du temple , particulièrement de celui qui eut lieu du temps d'Abdallah ibn Zobaïr en 64 et qui eut encore pour le monument sacré d'autres effets funestes dont je parlerai plus bas.

Le culte rendu à cette pierre était tellement enraciné chez les compatriotes de Mohammed et chez le prophète lui-même, qu'il se crut obligé de le laisser subsister et de lui donner la consécration de sa religion. D'après la légende c'était lui qui, par un pur effet du hasard , aurait posé la pierre de ses propres mains lors de la restauration du temple et avant qu'il eût reçu sa vocation de prophète. En admettant que tout cela ne soit qu'une fable , comme le pense M. Sprenger *) , toujours est-il que cette fable est d'ancienne date et prouve combien le culte

2) Abou 'l-Mahâàin II, 331; C//ron. Mecc. III, 16G.

3) C/tron. Mecc. I, U, 137, 1B3. Corap. 227, 232, 233.

4) Bas Leben und die Lehre des Mohammed I, 153 et suiv. Il a certainement raison si la forme du récit qu'il nous donne est celle de l'original. Comp. Azrakî {Chron. Mecc. I), p. 28 et suiv., 106, 109, 116, 117, 144.

de la pierre avait profondément pénétré dans tout l'Islam* Qu'on lise dans Azrakî ^) ce que les pieux Musulman en pensaient: » c'est la main droite de Dieu sur la terre ; il la tend à ses serviteurs ^) comme un homme !donne la main à son frère. Celui qui n'a pu rendre hommage à l'Envoyé de Dieu durant sa vie , n'a qu'à passer la main sur cette pierre angulaire et il aura rendu hommage à Dieu et à son Ministre. Au jour de la résurrection elle aura deux yeux pour voir et une langue pour parler et pour témoigner en faveur de ceux qui l'auront baisée dans la sincérité de leur cœur." A l'origine on lui attribuait de grandes vertus médicales; mais elle les aurait perdues, tout comme sa blancheur primitive , par suite des attouchements impurs. Ici donc l'Islam allait plus loin que les gens sensés des temps de V Ignorance , qui savaient très-bien qu'un fétiche en lui-même ne saurait ni faire du bien ni nuire ^). Les paroles d'Omar, au moment où il accomplissait les cérémonies sacrées , sont bien remarquables à cet égard *) : ))Par Dieu, je sais que tu n'es qu'une pierre qui ne ))peut ni nuire ni faire du bien et si je n'avais vu l'En- ))voyé de Dieu te baiser, je ne le ferais pas".

On ne pouvait donc porter de coup plus sensible à l'Islam que d'enlever cette pierre. Plusieurs auteurs mu-

2) Lisez «o'uAC 1. c. p. 228.

3) Sprenger, 1. c. p. 253.

4) Azrakî, 1. c. p. 228. La coutume d''embrasser la pierre, quoique antéïslamique, était de date relativement moderne; v. Belâdzorî, Amdb aU aschrâf, éd. Ahlwardt (Anonyme Arab. Chronik), p. 230, 1. 7 a f. et suiv.

sulmans ^) prétendent que le but des Carmathes était de substituer Lahsâ à la Mecque , pour en faire le but des pèlerinages, puisque la pierre était l'aimant qui attirait les hommes de toutes les parties du monde. Mais c'est là positivement une erreur. D'une part il est certain que le principal dessein d'Obaïdallah et d'Abou Tâhir était de profaner la Mecque , de détruire l'auréole qui entourait les lieux saints, d'enlever l'objet principal des hommages pieux et de détruire ainsi la religion tout entière. D'un autre côté , il est prouvé que le culte de la pierre était aux yeux des Carmathes une idolâtrie ^) au maintien de laquelle il ne leur eût pas été facile de se prêter. Les mêmes chroniqueurs disent qu'Abou Tâhir avait bâti en 316 à Lahsâ une dâr al-hidjra eu remplacement de la Kaaba. Cette ajoute nous montre l'origine de l'erreur. Le mot de dâr al-hidjra {maison du refuge ou de la retraite , asile) était le nom que les Carmathes donnaient à l'habitation du dâï: hôtel du gouvernement dirait- on de nos jours. Hamdân Carmath érigea une demeure de ce genre dans le pays de Coufa ^) , Ibn Hauchab en construisit une dans le Yémen *) , Abou Abdallah une à Icdjân ^) , Abou Sa'îd une à Lahsâ ") et , en 316 même, les Carmathes de l'Irak en firent une à al- Mowaffakîya aux environs de Basra '). Il est évident

1) Ck)tb addîn (Chrou. Mecc. III), p. 162, 165; Naciri Khosrau, Sefer Nameh, p. 229; Aboa '1-Mahâsin, II, 232; Ibn al-Djauzî f. 164 r.

2) Comp. de Sacy, hitrod. p. 393 et voyez plus bas.

3) Voyez plus haut p. 28 et 31.

4) Ue Sacy, Introd. p. 449.

5) De Slane, Hist. des Berbères, II, 514.

6) Nâciri Khosrau p. 227.

7) Ibn al-Athîr VIII, 136; Ibn Khaldoun III, 378.

que la fondation de cette dernière a été attribuée à Abou Tâhir par une méprise des chroniqueurs. Ne connaissant pas . la destination de cet édifice et ne pouvant croire que la pierre noire resterait à Lahsâ comme un objet sans valeur , ^on se figura le bâtiment comme une sorte de temple, une imitation de la Kaaba, destinée à recevoir l'objet sacré.

Le pillage et la profanation de la Mecque et l'enlèvement de la pierre noire constituent des événements de trop d'importance pour qu'il soit permis d'en parler en passant et sans s'y arrêter.

Au commencement du dernier mois de l'an 317 (janvier 930) ^) , la grande caravane annuelle était arrivée saine et sauve dans la ville sainte sous la conduite de Mançour le Daïlemite et venait de commencer les cérémonies , lorsque , le 8 de ce mois , le yaum at-tarwiya , ou, selon Hamza ^) et Becrî ^) , le jour précédent, se répandit tout-à-coup la nouvelle qu'Abou Tâhir marchait à la tête de ses Carmathes contre la Mecque. Son armée était forte de 600 cavaliers et de 900 fantassins ^). Ibn Mohlib ^) , émir de la Mecque , alla immédiatement à sa

1) Arîb est le seul qui place ces événements en 316. Bèrounî, p. 312, 1. 9j les met au contraire en 318.

3) Man. de M. Schefer, p. 356. Dans la citation de ce passage dans les

Ckron. Mecc. II, 341 les mot des ^-^**^■' out été changés par erreur en

4) Kitdb al-Oyoun, man. de Berlin; f. 124 r.

5) La leçon et la prononciation de ce nom sont également incertaines Dzahabî, Abou '1-Mahâsin et Cotb addîn appellent cet homme v jjL^ ^^i,

rencontre avec plusieurs personnes de distinction et s'efforça de le l'apaiser au moyen d'argent; mais Abou Tâhir refusa tout. Après un combat où la plupart des défenseurs furent tués , le chef des Carmathes fit son entrée dans la ville et se dirigea droit sur le temple. Le drame qui suivit fut terrible et défie toute description. La terreur et la consternation avaient saisi et paralysé tous les pèlerins. Pleurant et priant , les pieux . fakîhs et les vénérables chaïkhs se tenaient cramponnés à la couverture de la sainte Kaaba ; les femmes couraient ça et là en jetant des cris d'angoisse , et , au milieu , on apercevait les troupes féroces d'Abou Tâhir massacrant et foulant tout aux pieds, et criant à leurs victimes en joignant la raillerie à la cruauté : ))race d'ânes que ))vous êtes; vous dites que quiconque entre ici est inoviolable; où est-elle donc maintenant cette inviola- ))bilité?"i)

Ibn al-Djazzâr ") , sur l'autorité d'une personne digne

mais Ibu al-Athîr donne <,^/S^, selon le texte de Tornberg et selon Aboulféda, et ««-aL^, selon la citation dans Fâsî {Chron. Mecc. II. 204 et Tbn Khaldoun III, 379); le Kitdb al-Oyoun a L»«i^. Dans ce dernier livre on trouve v^Ji:^ O^ • ^'j*^ ;.Wï*'^*' i^ i-X.*^. Comme selon Mosabbihî (^Chron. Mecc. 1. c.) ce personnage vivait encore en 321, on ne peut admettre qae les chroniqueurs aient raison quand ils affirment, soit en termes formels (Dzahabî, Abou 'l-Mahûsin, Cotb addîn dans les Chroii. Mecc. III, 163, Ibn Khallicûn, trad. de Slane, I, 428), soit implicitement (Ibn al-Athîr (J>.**>>' ^^-^î) que l'émir fut tue lors du sac de la Mecque.

1) Chron. Mecc. III. 163; Ibn al-Djauzî, man. de M. Schefer, f. 158 r. La personne qui raconte cette histoire chez Ibn al-I)jauzî dit avoir répondu: «ce n'est pas là la signification des paroles de Dieu; le sens, c'est »que -quiconque entre ici doit être considéré et traité comme inviolable". (Voyez le texte dans l'appendice).

2) Kitdb al-Oyoun f. 124 v. ; Ibn al-Djazzâr mourut en 396.

de foi, raconte ce qui suit: »Un des partisans des Carmathes pénétra à cheval dans la mosquée sainte. Je gisais là, blessé, au milieu des morts et je ne fis de mouvement que lorsque le cheval mit les pieds sur moi. Je croyais que j'allais mourir. Mais le Carmathe m'aborda et dit: » Connaissez- vous la sourate de l'éléphant (sou- ))rate 105)?" — ))Oui" répondis-je. — »Et où sont donc ))les oiseaux en troupes?" — ))Là où Dieu le veut". — Mais lui: ))vous êtes des ânes, dit-il, vous adorez des pierres , »vous faites des processions autour d'elles, vous les baisez et vous dansez en leur honneur ; si vos chefs , qui ))VOus enseignent ces folies , ne savent pas mieux , il ))n'y a que les armes qui puissent faire cesser ces sotti- ))ses". Je compris alors que c'étaient des incrédules izindic) et les restes de ces rebelles qui s'étaient révoltés après la mort du prophète".

Pendant plusieurs jours , huit ^) ou six ^) ou onze ^) selon les auteurs , les Carmathes s'abandonnèrent à toute leur barbarie ordinaire dans la malheureuse ville. On mit tout au pillage; on punit la moindre résistance par l'épée ; on saisit un grand nombre d'hommes et de fem-

1) Selon le Kitâb al-Oyoun\ et cela est exact, car il partit le 15 (ouaÀji 1^) et il se trouvait certainement encore à la Mecque le 14. En effet Becri (man. de M. Schefer 1. c), se fondant sur l'autorité d'un témoin oculaire, rapporte que la pierre noire fut arrachée le 14 de Dzou 'l-hiddja, sur Tordre du chef des Carmathes, par l'architecte Djafar ibn abî llâdj (— ^^). Comp. aussi Chron. Mecc. III, 164 et Bayân I, 228, 1. 7 a f. Les six jours chez Fâsî viennent de la fausse lecture de 9 au lieu de 7 dans le texte de Becrî (voyez ci-dessus p. 104, note 3).

%) Chron. Mecc. II, 241.

3) Ibid. III, 164; Hamza p. 210.

mes que l'on distribua entre les vainqueurs; et, pour comble de malheur, on enleva la pierre noire et beaucoup d'objets précieux du temple. Seule, la pierre appelée macâm Ibrahim , autre monument des temps du paganisme , sur laquelle , d'après la légende , on voyait encore l'empreinte du pied d'Abraham ^) , avait été soustraite aux recherches des profanateurs et mise en lieu sûr. Mais on emporta la fameuse perle yatima ou sans pareille qui, selon les Mecquois , pesait 14 mitzcâl; les boucles d'oreille de Marie; la corne du bélier d'Abraham et la verge de Moïse , couvertes d'or toutes deux et incrustées de pierres précieuses ; enfin une infinité d'autres objets de valeur qui ne furent jamais rendus ^). On raconte que 1900^) ou, selon d'autres, 1700^) personnes furent massacrées dans le seul temple et qu'en outre il périt environ 30,000 hommes^); et même , d'après Imrânî ^) , le bruit courait à Bagdad que 70,000 Musulmans avaient été tués dans le territoire sacré (le harâm). On le comprend aisément , il ne faut pas accepter ces chiffres saus critique; aussi l'auteur du Kitâh al-Oyoun nous dit que ce ne sont là que des conjectures '). Par

1) Cette pierre porte des inscriptions, dont l'une nous a été conserve'e par Fâkihî , man. de Leide 463, f. 335 v. Un facsimilé s'en trouve dans l'appendice des Israélites à la Mecque par Dozy et un essai d'interprétation à la page 172 du même ouvrage..

2) Arib f. 155 v. 3) Chron. Mecc. II, 241.

4) Ibid. III, 162. Hamza, p. 209, dit qu'il y avait 3000 cadavres autour de la Kaaba.

5) Hamadzânî f. 43 v. dit que le total des tués était de 10,000.

6) Kitub al-inbâ, man. de Leide, p. 155.

7) Voici ses propres paroles: ^ .•.li i3l qL-w-^-^ ^iJ (iXJ3 \j^ *

contre le nombre des troupes d'Abou Tâhir a été diminué par la tradition et réduit jusqu'à 700 hommes ^). La frayeur, l'horreur que les pieux Musulmans éprouvaient au souvenir de ces événements , leur montrait tout comme à travers un verre grossissant ; c'est ainsi qu'il faut expliquer cette circonstance singulière que quelques auteurs ont fait remonter la mort d'Abou Tâhir à l'année 317 et qu'ils lui ont attribué la fin ordinaire des tyrans ^) , celle qu'on raconte aussi d'Antiochus Epiphane , de Philippe II et d'autres; la vérité est qu'il ne mourut qu'en 332 , de la rougeole à ce qu'il semble. C'est encore un produit du même esprit que la légende qui prétend que, lors de l'enlèvement de la pierre, trois chameaux vigoureux succombaient sous le poids en la transportant , tandis qu'à son retour un seul chameau maigre avait suffi et s'était même engraissé ^) ; sans parler d'une rédaction postérieure qui élève le nombre de trois chameaux à quarante *). De même on met beaucoup d'insistance à rappeler qu'Abou Tâhir, visiblement contrarié dans ses efforts par Dieu lui-même , avait en vain tâché d'enlever le mizâh (la gouttière de la Kaaba) , qui était d'or pur : comme si , dans ce cas , la pierre noire elle-même n'eût pas dû être protégée tout d'abord ainsi que cela avait eu lieu jadis^). Mais Arîb ne sait encore rien d'un miracle ; d'après lui les Carmathes furent empêchés

1) Becrî, man. de 1^. Schefer, L c. ; Chron. Mecc. II, 241.

2) Chron. Mecc. II, 241; III, 165; Abou F-Mahâsin II, 237.

3) Ibn Khallicàn, n. 186, p. 124, éd. Wiistenfeld ; trad. de Slane I, 429.

4) Chron. Mecc. III, 166. Comp. Soyoïitî, larikh al-Kholafâ.

5) Azrakî, dans les Chron. 3Iecc. I, 231.

de monter sur la Kaaba par les traits que les Hodzaïl , tribu qui habitait les montagnes de la Mecque , lancèrent du haut du mont Abou Cobaïs.

Le butin fait par Abou Tâhir fut immense. Selon le Kitâh al-Oyoun '), il fallut cinquante chameaux pour emporter les dépouilles du temple seul , sans compter les cent mille ^) chameaux qui étaient chargés des bagages et du butin ; et pourtant on avait laissé tout ce qui avait été souillé de sang. Sa retraite par les ravins et les défilés des montagnes lui fut rendue très-difficile par les attaques continuelles des Hodzaïl , qui réussirent à délivrer un grand nombre de prisonniers et à détourner une bonne partie des chameaux de transport. Ce ne fut qu'après trois jours qu'Abou Tâhir parvint à sortir de cette impasse, guidé par un esclave fugitif des Hodzaïl. Ces Bédouins se conduisirent donc mieux que la populace de la Mecque , dont Hamadzânî nous dit ^) qu'elle prit part au meurtre et au pillage des pèlerins.

Abou Tâhir quittant la Mecque aurait , dit-on , récité les vers suivants'):

2) Ce nombre paraît exagéré.

3) F. 44 r. Ses paroles sont: ^J^ ^JuLc q^ ^^ xSii JJ>1 ^''^ r^JL*^ ^Ajisâ ^^* î5oi^ nombre d'habitants s'étaient retranche's sur la colline rouge dite al-Hamrâ, v. le Tdd^ al-arous III, 162, 1. 3 a f. Yâcout parle de cette colline I, 163, 1. 3, 10 et saiv.

4) Ckron. Mecc. III, 164 et Hamadzânî f. 44 r. On attribue encore à Abou Tâhir ces paroles :

bl ^'5 oiiii oO^. Iji i^-JUL, i^LJlj lil

{Chron. Mecc. III, 163 et l'histoire anonyme des religions, man, dcLeide 145 , Catal. II, 188. Abou M-Mahâsin, II, 237, y ajoute encore quelques

Si cette maison était celle de Dieu , notre Seigneur ,

Il n'eût pas manqué de faire pleuvoir sur nous le feu du

ciel;

Car nous avons fait un pèlerinage payen

Sans consécration , comme il ne s'en fait plus ni en

Orient ni en Occident;

Et nous avons laissé étendus morts entre Zemzem et

et aç-Çafâ

Ceux qui ne cherchaient d'autre seigneur que le maître

de cette maison ^).

Et c'était vraiment un haddj payen qu'ils avaient accompli; ni les Chrétiens, ni les Juifs n'eussent fait pis *). Abou Tâhir avait complètement exécuté son projet : les lieux saints restaient profanés et le palladium avait été enlevé sans qu'aucune puissance divine fût venue défendre le sanctuaire. Les Musulmans, devait-il se dire, ne pourraient tirer de ces catastrophes qu'une seule conclusion, c'est que le culte de la Mecque et par suite toute leur foi n'étaient qu'une superstition. Mais c'est en quoi se trompait le chef des Carmathes. Profondément consternés et pleurant leurs désastres, les fidèles n'en restèrent pas moins attachés à leur religion. C'était la volonté de Dieu ,

mots). D'après le man. 145, il les aurait prononcées à haute voix, assis à la porte de la Kaaba, ce qui aurait été assez ridicule. Je crois devoir rejeter ce vers comme apocryphe , moins peut-être à cause du dernier hémistiche (c'est Dieu qui crée les hommes et moi je les détruis) , que pour la conclusion qu'on en tire. On va voir dans les lignes suivantes , et on en trouvera plus tard des preuves plus péremptoires encore, qu'il était toutà-fait contre les principes d'Abou Tâhir de se faire l'égal de Dieu.

1) Hamadzânî a, au lieu de L§Jj , ^.*-«.^*i' «le profit , le gain de cette

maison", leçon qui est peut-être préférable.

2) Abou '1-Mahâsin II, 237.

Allah akbar — et , à défaut de la pierre noire , ils posaient leurs mains à l'endroit qu'elle avait occupé et le couvraient de baisers ^). Aussi souvent qu'Abou Tâhir n'y mettait pas obstacle par la force , la caravane partait chaque année en pèlerinage. En 326 , année où elle n'osa pas se mettre en marche, quelques habitants de Bagdad se hasardèrent même à traverser le désert pour se rendre à la Mecque à pied ; d'autres étaient montés sur des chameaux qu'ils louaient de Bédouins dont ils achetaient la protection ; puis ils revinrent par la Syrie ^).

On donna à cette année néfaste le nom d'année du Djannâhi ^) ; car Abou Tâhir a aussi porté le nom d'al- Djannâbî , de même que son père Abou Saîd , qui , comme nous le savons , était originaire de la ville de Djannâba.

A première vue on serait tenté de s'imaginer que de si grands désastres allaient provoquer une levée en masse chez tous les partisans de l'Islam et les jeter contre les auteurs de ce brigandage sacrilège. Mais on se tromperait fort. L'époque glorieuse des Abbasides était passée : le grand empire se trouvait dans un état avancé de dissolution; le khalife n'était plus qu'un jouet aux mains des puissants, qui se livraient un combat acharné les uns

1) Chron. Mecc. lll, 165.

2) Atîkî dans les Càron. Jlecc. Il, 242 ; au lieu de '•y^ '5 il faut y

lire [jj^'î et l^jà^i^j au lieu de 'j^a-^^j.

3) CAron. Mecc. II, 241, où il faut corriger ,^^ en ^l-»4^- De semblables alte'rations du nom sont très-frequentes: p. e. Masoudi VII, 275 ^iL— ♦— s»; dans le beau manuscrit d'Ibn Machkowaih que possède M.

Schefer, ^U^\ etc.

aux autres en le tiraillant chacun de leur côté , et les plus forts étaient ceux qui avaient su amasser le plus d'argent. La disette et l'épuisement avaient pris la place de l'abondance et de la richesse d'autrefois. On avait employé tous les moyens pour battre monnaie. Les gouvernements , les plus hautes dignités de l'état se donnaient au plus offrant. Un brigand notoire , nommé Ibn Hamdî, obtint en 331 d'un ministre , et cela moyennant une redevance mensuelle de 15,000 dénares, le brevet de son industrie *). Même un homme d'état de la plus grande habileté et de l'honnêteté la plus inviolable tel qu'Alî ibn Isa ne fut pas en état de triompher de la corruption croissante et ses meilleures mesures vinrent échouer devant l'égoïsme des grands. Et les armées ne se composaient que d'auxiliaires , turcs pour la plupart , qui exigeaient une forte solde ; qui , dès que la paie subissait quelque retard , se dédommageaient en pillant ceux mêmes qu'ils auraient dû défendre, et dont les chefs étaient des autocrates. C'est bien une des plus tristes époques de l'histoire que celle qui nous présente les dernières convulsions d'un grand et noble peuple succombant sous la supériorité des barbares , celle 011 nous voyons le pouvoir passer des Arabes aux Turcs et aux Berbères. A une pareille époque où aurait-on trouvé un moment favorable pour de nobles et grandes entreprises? L'égoïsme et l'avidité gouvernaient tout. Quel sentiment aurait pu exciter les puissants de ces jours à combattre le Carmathe ? C'étaient des brigands et

1) Defrémery, Em. al-Om., p. 78; Abou '1-Mabâsin II, 305. Dans ces deux endroits on l'appelle Hamdî et on donne le cbifFre de 25,000. Comp. Ibn al-Atbîr VIII, 311 et les passages cite's dans Tappendice.

des pillards comme lui. Et comment auraient-ils craint pour la religion, eux qui connaissaient à peine la langue dans laquelle on l'avait prêchée?

En 318 Abou Tâhir fit la conquête de l'Oman et le gouverneur de cette province se réfugia en Perse. C'est Ibn Khaldoun qui nous l'apprend ; il donne , il est vrai, tantôt l'an 315 '), tantôt l'an 317 2); mais il ajoute dans le second passage que l'événement eut lieu après l'enlèvement de la pierre noire: il faut donc qu'il se soit passé après 3 17. En soumettant l'Oman, Abou Tâhir était devenu le véritable seigneur de l'Arabie. Il pouvait songer maintenant à poursuivre son but principal , la conquête de l'Irak , pour lequel le moment favorable approchait.

En 319 les Carmathes s'emparèrent de Coufa. La nouvelle répandit une si grande consternation que la plus grande partie des habitants de Caçr Ibn Hobaïra s'enfuit à Bagdad , où la peur fit fermer les bazars 3). Mais tout se borna à cette alerte. Après s'être arrêté 25 jours à Coufa et dans les environs, Abou Tâhir retourna dans son pays, se proposant de revenir sous peu et bien convaincu qu'il donnerait alors le coup de grâce au khalifat de Bagdad. Il exprime cette opinion dans un poëme dont les fragments suivants nous ont été conservés en partie par Bèrounî *) et en partie par Abou '1-Mahâsin *) :

1 . Mon retour à Hadjar vous a déroutés à l'égard de mes projets,

1) IV, 89 2) Ibid. p 93.

3) Arîb f 181 r.; Haraza Ispah. p. 213; Abou '1 Mahûsin II, 243

4) Ed. Sachau, p. 214. 5) 11, p. 239.

Mais, bientôt, vous aurez certainement de mes nouvelles.

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