II
8) Hamadzânî, f. 90 r. ; Ibn al-Athîr VIII, 311.
9) Abou 'i-Mahâsin II, 305 et comp. p. 432. 10) P. 226.
le récit qu'il fait de la correspondance avec Moctadir, a tort de nommer Abou Tâhir comme ce successeur d'Abou Sa'îd qui aurait reçu les ambassadeurs. Ibn Machkowaïb dit plus exactement: »ses fils et celui qui avait pris sa place')." M. Weil, qui ne connaissait que le récit d'ibn al-Athîr, en conclut que, relativement à l'âge d'Abou Tâhir eu 312, il faudrait lire 27 ans au lieu de 17; mais cette supposition ne se fonde sur rien.
L'accusation d'incapacité portée contre Sa'îd se justifie pleinement par l'inactivité presque complète des Carmatbes pendant les dix premières années qui suivirent la mort d'Abou Sa'îd. La réponse qu'il envoya à Moctadir ne respire point du tout ces sentiments d'indépendance et de respect de soi-même qui caractérisent les débuts des Carmatbes. Selon Ibn al-Djauzî ") , après avoir exprimé toute sa vénération pour le khalife et toute sa reconnaissance pour la justice du vézir, Sa'îd continuait sa lettre comme suit. ))Nous n'avons pas commencé par nous soustraire à nos devoirs d'obéissance, humbles personnes que nous étions. Mais des hommes méchants et impies qui nous en voulaient se sont mis à médire de nous et à nous accuser de grands péchés; puis ils nous ont injuriés et maltraités. A la fin même ils en sont venus à faire proclamer publiquement «qu'ils nous accordaient un délai de » trois jours; que celui qui, après ce terme, serait encore- ))trouvé dans le pays, encourrait une punition sévère". Mais
1) it/«liu JS Q^5 sOJj^
2) Mail, de M Schefer, f. 109 r. La fin de la lettre se lit aussi dans la chronique anonyme man. de Leide 1957.
pendant que nous faisions nos préparatifs de départ et avant même que le délai fût expiré, ils nous attaquèrent, nous battirent et nous infligèrent des amendes^ Nous les priâmes alors de nous accorder au moins la vie sauve ; mais ils rejetèrent notre demande et le préfet du pays donna l'ordre de nous tuer. Nous prîmes la fuite et ils se mirent à dépouiller sans pudeur nos familles et à piller nos maisons. Nous clierchâraes une retraite dans le désert. Mais non contents de nous avoir expulsés , quelques gens allèrent trouver Motadhed pour nous noircir; il les crut sur parole et envoya des troupes pour nous combattre. Naturellement nous nous défendîmes et c'est ainsi que notre isolement dans le monde ne fît que grandir. Quant à l'accusation qu'on a lancée contre nous de ne pas prier, quant à d'autres calommies encore, nous nous bornerons à vous faire remarquer qu'il n'est pas permis d'admettre une plainte sans preuve. Et si le prince pense que nous ne croyons pas en Dieu, comment peut-il donc nous inviter à nous soumettre à lui ?" En lisant cette lettre on pourrait être tenté d'y voir une ironie , si la conduite des Carmathes les années suivantes ne témoignait pas hautement de leur désir de vivre en paix avec le gouvernement de Bagdad afin d'en obtenir des faveurs pour leur commerce.
Cette période ne présente pas de faits d'armes. Masoudî raconte bien ') que la ville de Basra fut prise en 301; mais c'est évidemment une erreur, les détails qu'il donne ne pouvant se rapporter qu'à la prise de 311. Il
en est de même de l'attaque faite en 302 contre les pèlerins de la Mecque: ce n'a pas été l'œuvre des Carmathes, comme je l'ai cru jadis à tort. Tout ce qu'on peut admettre avec quelque vraisemblance c'est qu'ils ont fait un certain déploiement menaçant de forces afin d'accélérer les négociations avec le khalife. Car Arîb ^) raconte sous l'an 303 ^qu'en cette année l'éminent vézir Alî ibn Isa donna toute son attention aux affaires des Carmathes , qu'il craignait pour les pèlerins et pour les pays environnants. Il les occupa doue au moyen de lettres et d'ambassades qui les invitaient à se soumettre , ou encore au moyen de cadeaux et de concessions , telles que le libre commerce vers Sîrâf. Il réussit ainsi à les tenir tranquilles. Mais beaucoup de gens le désapprouvèrent. Ce ne fut que plus tard, quand on vit tout le mal que faisaient les Carmathes, qu'on comprit qu'il avait vu les choses sous leur vrai jour. Mais alors on n'eut pas honte de l'accuser d'être lui-même dévoué à la doctrine des Carmathes — comme s'il n'était pas trop éminent (;t trop religieux pour cela — et ceux qui lui portaient envie trouvèrent là un moyen de lui faire ôter le gouvernement". En effet, Alî ibn Isa fut destitué et jeté en prison en 304. Il y resta jusqu'en 306, époque à laquelle on l'adjoignit au vézir Hâmid comme conseiller; eu réalité cette position lui permit de reprendre en mains les rênes du gouvernement jusqu'en 311.
Le premier mouvement carmathe après la mort d'Abou
1) F. 82 V.; on trouve le même récit chez Ibn al-Djauzî, f. 113 r.
Sa'îd eut lieu en 307 , quand ils eurent reçu d'Obaïdallah l'ordre d'appuyer l'espédition du prince royal al- Câïm contre l'Egypte. Cette conquête fut le premier objet qui occupa l'attention du Mahdî, après la soumission de l'empire des Aghlabides et des états circonvoisins. Mais ce plan , que son arrière-petit-fils devait réaliser plus tard en peu de temps et presque sans coup férir, ne put s'exécuter à cette époque , en dépit de ses efforts les plus énergiques et les mieux concertés. Trois expéditions consécutives qu'Obaïdallah envoya à cet eff'et échouèrent complètement et les troubles qui éclatèrent dans l'ouest de l'Afrique immédiatement après le dernier échec le forcèrent à renoncer pour le moment à son entreprise. La première de ces expéditions avait eu lieu l'année de l'assassinat d'Abou Sa'îd ; les deux suivantes (en 307 et en 311) eurent l'appui des Carmathes , mais ce secours fut fort insignifiant, du moins en 307. Ibn Khaldoun *) raconte qu' al-Câ'ïm avait ordonné qu'un corps expéditionnaire de Carmathes se portât en Egypte , et qu'il l'attendit; mais que Mounis, le général envoyé par le khalife de Bagdad contre les troupes fatimides , devança les Carmathes et les empêcha de satisfaire à la demande d'al-Câïm. Mais rien ne confirme ce récit d'Ibn Khaldoun , puisque nous ne trouvons nulle part que les Carmathes auraient fait ne fût-ce qu'une tentative pour envoyer des troupes en Egypte; bien mieux , suivant Arîb , Mounis ne partit de Bagdad qu'au mois de Ramadhân de l'an 307. Tout se borna à un
1) IV, 89, 1. 5 et suiv.
pillage de peu d'importance dans le pays de Basra. En 311 non plus, on n'envoya aucun secours sérieux; mais au moins prit-on la ville de Basra sous la conduite du jeune Abou Tâhir Solaïraân et fit-on à cette occasion un très-grand butin , qui inspira aux Carmathes le goût de tenter dorénavant de nouvelles entreprises. Arîb nous donne un long et important rapport sur la prise de Basra en 311. Le jeudi 21 Kabî I on avait arrêté Alî ibu Isa en même temps que le vézir Hâmid. «Quatre jours après , le lundi , les Carmathes entrèrent dans Basra; ils savaient déjà qu' Ibn al-Forât était de nouveau devenu vézir et que Hâmid et Alî ibn Isa avaient été mis en prison. Des Basriens dignes de foi ont raconté que les Carmathes leur dirent le jour de leur entrée: «malheur à vous! combien votre petit sultan ))agit follement en éloignant cet homme; il verra plus ))tard ce qui en sera la conséquence". Nous ne comprenions pas alors , ajoutaient ils , ce qu'ils voulaient dire ; ce ne fut que lorsqu' arriva la nouvelle de l'arrestation de Hâmid et d'Alî ibn Isa et qu'on apprit qu' Ibn al-' Forât était devenu vézir , que la portée de ces paroles nous devint claire. Ils en avaient probablement reçu tout de suite la nouvelle au moyen de la poste aux pigeons".
Je ne me propose pas d'exposer en détail les cruautés commises à Basra ni de dénombrer le riche butin qu'Abou Tâhir emporta au Bahraïn '). Mais le fait que les Carmathes avaient à Bagdad des agents, qui leur expédiaient des nouvelles par la poste aux pigeons, mérite toute notre attention, et
1) Comp. aussi Hamza Ispah., p. 203.
c'est aussi chose assez digue de remarque que Festime que les Carniathes avaient pour Alî ibu !sâ et qui paraît si clairement dans ce qui précède. Arîb raconte ensuite ^) qu'Ibn al-Forât dit au khalife qu'Alî ibn Isa était un traître et qu'il entretenait des relations avec les Carraathes ^) ; pour ces prétendus crimes , il lui extorqua une forte somme d'argent et l'envoya en exil dans le Yémen. Le Kitâb al-Oyoun ^) dit dans le même sens que quelques Carmathes, qui s'étaient rendus en 311, prétendirent qu'Alî ibn Isa les avait engagés à surprendre Basra et qu'il leur avait fait des cadeaux et donné des armes à plusieurs reprises. Quand on l'interrogea , Alî établit la fausseté de la première accusation ; mais il avoua avoir envoyé des armes et d'autres cadeaux. » De cette manière, » dit-il, je croyais pouvoir les gagner et obtenir leur sou- ))mission au gouvernement; je les ai empêchés deux fois «pendant mon vézirat tant d'entraver le pèlerinage que »de faire des invasions dans le pays de Coufa et celui de ))Basra; et j'ai obtenu l'élargissement de beaucoup de «prisonniers". Nous avons vu qu'il n'avait pu mettre obstacle au pillage de Basra , qui se fit en vertu d'un ordre supérieur ; mais il semble d'ailleurs avoir réussi à tenir les Carmathes relativement tranquilles. Car ce n'est qu'après sa démission que viennent se placer les faits qui ont bouleversé tout le monde musulman.
Le grand succès qu' Abou Tâhir remporta en 311
2) On a oiicore reproduit la même accusation en 316; vo^-ez Hamadzânî f. 40 r
3) Man. de Berlin, f 107 v.
paraît avoir déterminé le conseil des Icdânîya à lui confier au lieu de Sa'îd le commandement supérieur. Nous avons vu que ce choix fut approuvé par Obaïdallah, ou même sujçgéré par lui, car il n'avait guère lieu d'être content de l'appui que Sa'îd lui avait prêté : le secours militaire avait été insignifiant et, comme le butin n'avait point du tout répondu à l'attente, on comprend que la cinquième partie, réservée à l'Imâm , n'ait pu avoir été bien considérable.
il va sans dire qu' après l'avènement d'Obaïdallah les intelligences continuèrent entre lui et le chef des Carmathes, mais c'était dans le plus grand secret et il n'y avait qu'un très-petit nombre d'initiés qui en eussent connaissance. Si les sujets d'Obaïdallah avaient pu soupçonner un seul instant que toutes ces atrocités qui remplissaient le cœur des bons Musulmans d'épouvante et d'horreur, se commettaient au nom de leur maître, il est certain qu'il n'eût pas occupé le trône une seule année. Aussi fallait-il que, dans l'empire des Patiraides, on désapprouvât officiellement les procédés des Carmathes ^). Voilà pourquoi , par exemple , Ibn Haucal, quoique zélé partisan des Fatimides , quoique sachant que les Carmathes les reconnaissaient comme imâms , parle d'Abou Tâhir avec indignation et le maudit à cause de ses crimes ; il ne se doute pas le moins du monde qu'Abou Tâhir n'a fait que suivre le système qui avait procuré le trône à ses chefs révérés , ou même leurs ordres formels. L'auteur du Fihrist ^) ne peut comprendre comment il se
1) Comp. Dozy, Histoire III, 14 et suiv.
2) P. 189, 1. 15 et suiv.
fait qu'en Egypte , en plein empire fatimide , on ne pratique en rien la doctrine qu'avaient pourtant prêchée les missionnaires fatimides. Nâcir ibn Khosrau ') accuse Abou Sa'îd d'avoir propagé de faux dogmes et paraît ignorer les relations qui existaient entre les Carmathes et les Fatimides , bien qu'il eût embrassé sincèrement la doctrine de ces mêmes Fatimides. Il est certain cependant que ces relations existaient en fait; mais ce serait anticiper que d'énumérer ici les témoignages formels des divers chroniqueurs *). Ces témoignages , confirmés par le contenu de la lettre remarquable du khalife fatimide Moizz à l'un des chefs Carmathes ^) et par les détails que fournit Ibn Haucal , mettent hors de doute le fait qu'Abou Tâhir et ses successeurs avaient reconnu Obaïdallah et les siens comme imâms, c'est-à-dire comme successeurs légitimes de Mohammed ibn Ismâïl *) ; qu'ils prélevaient en leur faveur un cinquième sur leurs revenus; qu'ils leur rendaient enfin les hommages publics dûs au souverain. Au surplus il est difiBcile de dire quelles étaient les limites de leurs instructions. Le pillage du temple de la Mecque et l'enlèvement de la pierre noire p. e. ont-ils été exécutés sur l'ordre d'Obaïdallah ou contre son gré ? Pour ma part, je suis convaincu que les Carmathes ont souvent , peutêtre, dépassé leur mandat dans les affaires d'une moindre importance, mais qu'ils ont agi d'après un ordre for-
1) Séfer Nameh, trad. de M. Schefer, p. 225 et suiv.
2) Je renvoie provisoirement à Weil II, 604, 611; Defréraery, Mémoire sur les àadjides, p. 76; Abou '1-Mahâsin II, 232. 238, 311 etc.
3) De Sacy, Infrod. p. 22S— 239.
4) Voyez aussi Ibn al-Djauzî, maa. de M. Schefer, f. 16 v. et suiv.
mel dans une entreprise aussi grave que celle du pillage du temple. Au moins avons-nous eu ce qui concerne l'enlèvement de la pierre noire un aveu formel de leur part Mais , dira-t-on , nous trouvons dans les chroniques ^) une lettre d'Obaïdallah dans laquelle il désavoue le fait et ordonne avec menaces aux Carmatlies de rapporter la pierre , et cette lettre paraît authentique ^). 11 est facile de répondre ; comme l'a déjà remarqué Defrémery ^) , ce n'a été là qu'une feinte prudente pour éloigner jusqu'au soupçon d'une complicité qui pouvait devenir si dangereuse. Ce qui le prouve surtout, c'est la publicité même qu'on a donnée à cette lettre et sans laquelle nous ne la posséderions probablement pas. Mais les dépêches secrètes auront tenu, je pense, un tout autre langage. Aussi l'ordre officiel ne reçut-il pas d'exécution. La pierre resta à Lahsâ jusqu'en 339, époque à laquelle on la rapporta sur l'ordre d'al-Mançour , petit-fils d'Obaïdallah. Mais je reviendrai plus loin sur ce fait; pour le moment , il nous faut reprendre la suite des événements.
Abou Tâhir était fait pour la tâche qu'on lui avait confiée. A un grand courage il joignait l'éloquence et l'affabilité des manières ^). Les quelques vers que nous possédons de lui ne manquent ni d'énergie ni de verve; et c'est à lui qu'on peut appliquer à juste titre ce mot, que ses milliers d'hommes lui suffisaient pour détruire des centaines de mille ^).
1) Weil II, 612; de Sacy, Introd. p. 218. On trouvera une rédaction toute différente dans Chron. Mecc. III, 165.
2) Coinp. de Slane dans le Journal asiat. 1838, II, p. 102, 103.
3) Mém. (T/iisioire orient. I, 21.
4) Abou "l-Mahasin II, 238.
5) Ibid. p. 446, comp. p. 230.
Il avait donc tous les talents que les Bédouins exigent avant tout de leur émir ; et ce qui assurait le plus sa supériorité et mettait le comble à son crédit, c'était sa libéralité et le soin qu'il apportait à leur procurer toujours les plus belles occasions de piller. C'est peut-être en partie dans ce but qu'Abou Tâhir veilla avant tout à se rendre maître de la route qui mène de l'Irak à la Mecque; il savait d'ailleurs qu'en le faisant il portait le coup le plus sensible aux Musulmans.
Et ils ne devaient pas tarder à s'en apercevoir. Depuis 303 le pèlerinage à la Mecque avait pu se faire en toute sécurité: mais au commencement de 312 la caravane qui revenait de la ville sainte apprit à Faïd que les Carmathes étaient aux aguets. On songea d'abord à éviter le danger et à marcher sur Wâdi '1-Corâ pour gagner la Syrie; on abandonna pourtant cette idée à cause de la longueur du détour et parce qu'on ne pouvait croire qu'il y eût vraiment danger pour une caravane si bien escortée. Mais on devait avoir bientôt lieu de s'en repentir. Au moment où la caravane traversait la plaine sablonneuse d'al-Habîr, qui s'étend depuis la station d'al-Adjfar jusqu'à ach-Chocouc et depuis les montagnes de la tribu de Tây jusqu'à la mer de Perse ^) , elle se vit soudainement assaillie par huit cents cavaliers et mille fantassins carmathes ^). Elle était nombreuse et comptait plusieurs
1) Ibn Haucal, p. 30, 1. 3—5: Mocaddasî, p 107 et suiv., 251.
2) Arîb f. 132 r. ; Hamadzânî f. 31 v ; Kit al-Ofioun î. 108; Ibn al- Djauzî f. 139; Ibn al-Atbîr VIII, 107 et suiv.; Abou 'I-Mahâsin 11,224; Nowaïrî, man. de Leide 2 h, p. 284; Freytag dans le Zeitschrift d. D. M. G. X, 455.
personnages de distinction , entr'autres son chef Abdallah ibn Hamdân , père du célèbre Saïf addaula. Ce témoin oculaire estime qu'il périt dans le combat 2200 hommes et 300 femmes et que 2200 hommes et 500 femmes furent emmenés captifs à Hadjar; il ajoute qu'on fit un butin immense , comprenant environ un million de dénares en argent, ainsi que des marchandises précieuses et des bagages qui valaient plus encore. Le parasol impérial du khalife, la chamsa , tomba également entre les mains des vainqueurs. Au nombre des prisonniers se trouvait le savant al-Azharî (-j- 370) , qui, par le partage du butin , échut à une famille des Banou Tamîm ; du moins nous raconte-t-il ') , que ses maîtres passaient l'hiver dans la Dahnâ , le printemps à Çammâu et l'été à Sitârân ^). Il resta deux ans avec eux, consacrant ses loisirs à une étude pratique de la langue , dont il publia plus tard les résultats dans son Tahdzih, ouvrage important en dix volumes •"'). Ses maîtres étaient de vrais Bédouins, ))nés et élevés dans le désert, qui, à la saison des pâturages , cherchaient les lieux que la pluie avait arrosés , pour retourner dans la saison des chaleurs de l'été aux sources de leur demeure; qui s'occupaient à faire paître leurs chameaux et vivaient de
1) Ibn Khallicân, éd. Wiistenfeld, n. 650, p. 40; traduction de Slane III. 48 et 8uiv.
2) Comp. Wiistenfeld. Register, p. 443 et Yâcout.
3) Hâdji Khalîfa iw^A^I ^\sS . La bibliothèque Kôpriilû à Con-
stantinople en possède un exemplaire. Lane avait dans ses livres un extrait de l'ouvrage, intitulé Tahdzib at-tahdzib. Voyez la préface de son dictionnaire.
leur lait. Leur langue était le pur idiome du désert, où l'on ne trouve guère de fautes ni une prononciation vicieuse". Et , comme notre histoire le montre assez , ils aimaient beaucoup à se joindre aux expéditions qui avaient le pillage pour but.
Ibn Hamdân recouvra sa liberté longtemps avant al- Azharî. Ce fut probablement lui qui alla communiquer à Moctadir les conditions auxquelles Abou Tâhir consentirait à mettre fin aux hostilités. Ces conditions étaient qu'on lui cédât Basra et l'Abwèz, non comme gouvernement, ainsi que le suppose M. WeiP) , mais en pleine souveraineté. La lettre insolente où il formulait ses prétentions n'obtint naturellement pas de répoase; ce qui lui permit de se poser dès lors en ennemi des chefs de l'Islam. La caravane qui partit de Bagdad au mois de Dzou '1-kada de cette année sous une forte escorte rencontra les Carmathes avant même d'avoir atteint la plaine de Habîr, à al-Acaba, et revint sur ses pas en proie à la plus grande frayeur ^j. Abou Tâhir s'en prit alors à Coufa , qu'il livra au pillage comme il l'avait fait pour Basra. Pendant six jours les malheureux habitants eurent à subir toutes les horreurs qui accompagnent la prise d'une ville; bien mieux, ils furent forcés d'être témoins du sacrilège que le chef carmathe commit en établissant sa grand garde dans la mosquée principale ^).
1) TI, 607; comp. Haiiiadzânî f. 3-1 r.; Ibn al-Athîr VIII, 114;Ibnal- Djauzî f. 140 r. ; Abou '1-Mahâsin II, 221 et suiv.
2) Arîb f. 135 v. ; Ibn al-Athîr et Abou '1-Mahâsin 1. c. ; Hamza ïspah. p. 204; Ibn al-Ujauzî f. 143 v. dit que la rencontre eut lieu à Zabâla.
3) Ibn al-Athîr VllI, 115; Nowaïrî, man. de Leide % h, p. 288.
La nouvelle de la terrible calamité qui avait signalé le commencement de l'année avait causé une profonde consternation à Bagdad et provoqué une explosion de la fureur populaire contre le vézir Ibn al-Forât, à qui l'on donnait le nom injurieux de «grand Carmathe" et contre son fils Mohassin , qu'on nommait »le petit Carmathe" '). Le commandant en chef de l'armée, Mounis, fut immédiatement mandé à Bagdad avec ses troupes ; ■on l'envoya à Coufa, mais il n'y arriva que lorsque les Carmathes s'étaient déjà retirés. L'expédition de Mounis et l'armement de ses troupes, qui avaient coûté environ un million de dénares ^) , avaient donc été tout-à-fait inutiles. Il reçut alors l'ordre de s'établir à Wâsit, pour couvrir les villes de Basra , de Coufa et de Bagdad. Cette année-là les seules caravanes de Syrie et d'Egypte purent arriver à la Mecque. En 313, Abou Tâhir laissa passer la caravane de l'Irak moyennant une forte rançon, qu'il exigea après avoir défait d'abord l'escorte^). Les trois années suivantes aucune caravane de l'Irak n'osa, d'après Atîkî *) , aller à la Mecque. Ibn al-Djauzî raconte °) que lorsque les pèlerins du Khorâsân vinrent à Bagdad au mois de Chawwâl de l'an 314, Mounis, qui avait déjà été rappelé dans cette ville en 313®), leur annonça qu'il était impossible au khalife de leur donner une escorte pour la Mecque à cause des Car-
1) Ibn Machkowaïh et Ibn al-Djauzî.
2) Arîb et Ibn ainjauzî.
3) Ibnal-Athîr VIII, 117.
4) Chroii. Mecc. II, 240.
5) F. 146 r. 6) Arîb.
mathes ; cette nouvelle les décida à retourner chez eux. La même année le bruit courut à la Mecque qu'Abou Tâliir s'approchait de la ville, si bien que les habitants commencèrent à la déserter *).
Le vézir qui avait remplacé Ibn al-Forât après sa chute n'était nullement homme à prendre des mesures énerj:fiques. Tout ce qu'il fit contre les Carmathes , ce fut de rechercher leurs adhérents à Bagdad , d'arrêter plusieurs personnes et de démolir la mosquée où ils avaient coutume de se rendre. Le dâï des Carmathes ^ connu sous le nom d'al-Ka'kî , parvint pourtant à s'échapper. Ibn al-Djauzî, qui nous rapporte ces faits ^ ), dit que ces personnes portaient comme signe distinctif une empreinte sur argile blanche ainsi conçue: »Mohammedibu Ismâïl , rimâm, le Mahdî, le favori de Dieu".
Ce vézir fut bientôt remplacé par al-Khacîbî ; le nouveau ministre proposa en 314 au khalife d'appeler le puissant Yousof ibn abi 's-Sâdj , gouverneur de l'Azerbaïdjân et de la Médie, pour combattre les Carmathes avec toutes ses forces et pour attaquer le lion dans sa tanière même. Yousof consentit à venir; mais la conviction qu'il avait d'être indispensable le rendit exigeant et ce ne fut qu'au commencement de 315 qu'il se mit en marche avec une armée de 20,000 hommes de troupes régulières. Pendant qu'il rassemblait cette armée , Alî ibn Isa avait été rappelé au vézirat. Son premier acte fut de désapprouver les mesures prises. «Pourquoi, dit-il à son prédéces-
1) Ibn al-Athîr p. 122; Ibn al-Djauzî 1. c.
»seur ^) , avez-vous mandé Yousof et lui avez-vous cédé »les revenus des provinces orientales , à la seule excep- ))tion d'Ispahân? Et comment avez-vous pu croire que ))lui et ses troupes, qui viennent d'un pays montagneux, »froid, abondant en eau, seraient en état de traverser ))le désert et de supporter la chaleur de Lahsâ et de »Catîf? Pourquoi enfin ne pas nommer un fonctionnaire ))pour contrôler l'emploi des valeurs qui lui ont été con- » fiées?" Khacîbî répondit que, d'après sa conviction, Yousof était seul en état de soumettre les Carmathes et qu'il avait refusé d'accepter un contrôleur. S'adressant au khalife. Alî ibn Isa lui représenta^) qu'en chargeant 5000 cavaliers des Banou Asad de garder la route de la caravane , et 5000 hommes des Banou Chaïbân de guerroyer contre les Carmathes, il n'aurait à payer qu'une somme d'un million , au lieu de trois millions qu'il faudrait donner à Yousof, et qu'en même temps les chances de succès seraient beaucoup plus grandes. Il paraît que le khalife fut convaincu et qu'il autorisa son ministre à écrire à Yousof de rester en Médie ^). Mais Yousof, qui s'était déjà mis en marche , ne tint nul compte de la lettre et marcha vers Bagdad en passant par Hol- "wan. En route il reçut de la part de Mounis l'ordre de ne pas entrer dans la capitale, mais de se rendre directement à Wâsit, où il trouverait beaucoup d'argent: une somme de 70,000 dénares d'après Ibn al-Djauzî *).
1) Ilin Machkowaih et Ibn al-Athîr, p. I2().
2) Arîb f. 147 V,
3) lùid. f 148 r.
Suivant Ibn al-Athîr'), Yousof serait déjà venu à Wâsit en 314 et y aurait encore rencontré Mounis. Mais cela n'est pas exact. Mounis avait déjà été rappelé à Bagdad en 313^), et Alî ibn Isa, qui, comme nous l'avons vu , avait pris les rênes du gouvernement avant que Yousof fût entré dans l'Irak, ne vint que le 5 Çafar 315 de la Syrie à Bagdad ^) et nomma Ahmed ibn Abdarrahmân ibn Djafar gouverneur de Coufa pour diriger les affaires jusqu'à l'arrivée de Yousof*).
Lorsque Yousof fut parvenu à Wâsit , probablement en Rabî premier 315, il y resta sans rien faire pendant plus d'uue demi-année. Cette oisiveté s'explique peut-être par la difficulté qu'il eut de trouver l'argent nécessaire pour les troupes. Car il n'était pas facile dans ce temps de réunir des millions, même quand ils étaient assignés pour être prélevés sur les taxes de plusieurs provinces ^). Mais il est plus probable qu'il faut en chercher l'explication dans l'accusation portée contre Yousof par son secrétaire Ibn Khalaf. Ibn Khalaf avait écrit ") à Naçr , grandchambellan du khalife, qu'autrefois son maître lui avait caché ses sentiments; mais qu' après leur arrivée à Wâsit, il était devenu plus communicatif et lui avait
1) P. 118, suivi par Defrémeiy, Mémoire sur la Jamille des Sadjides . p. 68; Weil p. 607. Ibn Machkowaïh dit de même: ^^j' qJ^ Vr^ '-^
o'iAxj v^,! ij^j^xi J^>j ^i\ u**-i»"* L^i^j qI^î Jû-v^!^ q^ -LaJI.
3) Arîb f. :38 v., qui raconte ces faits en détail.
3) V. aussi Ibn al-Djauzî, f. 147 v
4) Arîb f. 147 v.
5) Cornp. Defréraery, Emirs al-Omara , p. 4 et suiv., 9; Dozy, Notice sur ce mémoire, p. 4, 5; Mém. sur la fam. des Sadjides 1. c.
6) Ibn Machkowaïh est la source principale de ce qui suit. On trouvera le texte dans l'appendice.
dit qu'il croyait ne pas devoir l'obéissance à Moctadir; que les Abbasides n'avaient pas de droits à la soumission des hommes; que l'imâm attendu était l'Alide de aïrawân et qu'Abou Tâhir le Carmatbe était la main droite de cet imâm. Ces discours lui avaient démontré que Yousof était partisan de la doctrine des Carmathes et qu'il regardait l'Alide comme son véritable maître ^) ; qu'il n'avait donc pas l'intention de marcher contre Hadjar ; mais qu'il continuait à faire des promesses jusqu'à ce qu'il eût reçu tout l'argent. Au mois de Rabî second il avait dit à son chef: » Quelle raison de notre inaction ï>pouvons-nous encore donner au khalife et à son vézir? «Pourquoi ne marchez-vous pas sur Hadjar et ne faites- »vous pas même de préparatifs?" Et sou maître lui répondit: »Vous ne connaissez pas l'état des affaires; qui » pourrait sérieusement songer à aller à Hadjar?" — » Pourquoi alors avez- vous adonné au Prince de fausses » informations à votre sujet et lui avez- vous fait tant de » promesses, si bien qu'il vous a cédé les revenus de tout »rOrient?" Yousof répondit qu'il croyait que Dieu lui-même ordonnait d'exterminer Moctadir et tous les Abbasides, puisqu'ils avaient usurpé ce qui appartenait à la maison <lu prophète , et qu'il vaudrait encore mieux obéir à l'empereur grec qu'au khalife. — »I1 se peut que telle soit » votre opinion; mais quelles garanties avez-vous qne le »Garmathe ne marchera pas contre Wâsit ou contre ))Coufa , de façon à vous obliger à vous porter à sa ren- »contre et à le combattre?" — »Eh! reprit-il, com-
1; La leçon du texte est incertaine en cet endroit.
»ment ferais-je la guerre à un homme qui est la main ))droite de l'Imâm et l'un de ses principaux soutiens ?"^ — »Mais s'il veut vous attaquer, que ferez-vous?" — ))Cela est impossible; car l'Imâm a écrit de Caïrawân ))qu'il n'entrera dans aucun pays où je me trouverais ))et qu'il ne me combattra en aucune façon". A la fin de ce discours il aurait même dit: » J'attends que mes gens » aient reçu tout l'argent des revenus de 314; dès qu'ils ))l'auront, je m'emparerai de Wâsit, de Coufa et de tout »le territoire arrosé par l'Eupbrate et j'y établirai des «gouverneurs. Le Prince désapprouvera alors publique- ))ment mes actes; me déclarant ouvertement couti'e lui, »je ferai la khotha (l'hommage solennel dans les prières » publiques) au nom de l'Imâm; j'inviterai à le reconnaître »et je marcherai sur Bagdad. Les soldats de la capitale 3)Sont comme des femmes; ils font bonne chère dans » leurs maisons sur le Tigre en buvant leur vin , en écou- »tant la musique des chanteuses et en se rafraîchissant ))à l'aide de glace et de ventilateurs; mais je prendrai » leurs richesses et leurs propriétés. Aussi ne sera-ce pas »le Carmathe qui remportera le triomphe et qui acquerra «de la gloire; ce sera moi qui serai le fondateur de la » dynastie des Imâms. Abou Moslim (le fondateur de la » dynastie abbasside) n'était qu'un savetier sans famille et «pourtant il a fondé ce qu'il a fondé, quoique, quand il a levé » l'étendard de la révolte, il n'ait eu que la moitié de mes «soldats ; à peine eut-il déployé son drapeau qu'il a trouvé «cent mille épées à sa disposition". — Qu'y a-t-il de vrai dans ces accusations ? c'est ce que nous ne saurons jamais avec certitude. Pourtant, il y a différentes raisons
qui empêchent de ne voir là que des calomnies. La loyauté de Yousof avait toujours été douteuse et il n'avait certainement pas encore pardonné l'affront qu'on lui avait fait en le promenant en 307, après sa dernière insurrection , comme un vil malfaiteur dans les rues de Bagdad ^). Qu'il aimât autant être sujet de l'empereur de Constantinople que du khalife, pourvu qu'il eût plus d'autorité, c'est là probablement une exagération; mais l'exemple de Mohammed ibn abi 's Sâdj avait déjà montré, et cela du temps même de Motadhed , que la soumission aux ordres des khalifes n'était pas une des vertus des Sadjides *).
Un projet tel que celui que développe la lettre d'Ibn Khalaf devait avoir beaucoup de charmes pour Yousof. En effet son inaction à Wâsit est tout-à fait inexplicable si l'on suppose qu'il ait eu sérieusement l'intention d'accomplir son mandat. Elle était si grande que c'est de Bagdad qu'il reçut la première nouvelle, que, d'après les communications du gouverneur de Basra, Abou Tâhir avait passé non loin de cette dernière ville avec une armée assez nombreuse et se dirigeant vers Coufa. Dans ces conjonctures , il lui devenait impossible de ne pas agir, et, se trouvant devant Abou Tâhir, lui, le général du khalife, à la tête d'une armée nombreuse, il ne put faire autre chose que d'essayer de disperser ces bandes de Carmathes. Il crut que cela se ferait immédiatement et on dit qu'il avait fait écrire d'avance des lettres dans lesquelles il annonçait sa victoire sur
1) Arîb f. 102 r. ; Defrémery, Mcm. sur les Sadjides, p. 61 et suiv.
2) Defrémery 1. c. p. 28; Tabarî III, 2195.
les Carmathes. Il est possible qu'il ait déjà entamé à cette époque des négociations avec le khalife fatimide; mais ce que nous savons de son caractère ne permet pas de croire qu'il se fût engagé envers lui. Le Fatimide, de son côté, n'aura risqué que des assurances et des promesses vagues ^). Et il est même très-croyable que l'attaque d'Abou Tâbir sur Coufa n'ait été ordonnée que pour mettre la fidélité d'Ibn abi 's-Sâdj à l'épreuve , car , s'il avait été de tout son cœur partisan des Fatimides, il eût dû saisir l'occasion pour se joindre aux Carmathes. Mais son orgueil devait s'y opposer. Aussi Abou Tâhir paraît-il avoir eu des doutes sur sa bonne foi. Yousof ayant été fait prisonnier fut entouré de soins et honorablement traité par le vainqueur, mais lors d'une tentative qu'on fît pour le délivrer , Abou Tâhir crut que c'était son prisonnier qui l'avait suggérée et il ordonna de le mettre à mort. Mais n'anticipons pas.
Abou Tâhir employa l'an 314 et probablement une partie de l'année suivante à faire de Lahsâ une forteresse redoutable ; il lui donna le nom d'al-Mouminîya ^). Ibn Khaldoun dit ^) que cet événement eut lieu après un conflit entre les habitants du Bahraïn , c.-à-d, de Hadjar, et le conseil des Icdânîya. Nous ignorons quel a été le sujet de ce conflit; mais il est assez évident que la construction de la forteresse se faisait en vue d'une invasion possible du côté de l'Irak , qu'Abou Tâ-
1) A peu près comme on l'a fait dans la suite pour les Hamdanides; voyez Macrîzî I, 352, 1. 7 a f.
2) Comp. plus haut p. 46.