FIN
Paris, le 24 Février 1 824°
Monsieur, A
Vous avez bien voulu me demander quelques renseigne» mens sur le fourneau ventilateur que j’avais fait établir à bord de la corvette la Pomone , à i’époque de mon départ de Brest. Je vais commencer par transcrire textuellement ce que j’en ai dit dans mon rapport à son Excellence le ministre de la marine, après une expérience de vingt-un mois.
« J’avais, à bord de la Pomone , un poêle ventilateur, » construit d’après le modèle indiqué par M. l’inspecteur 33 général de santé , dans sa Médecine nautique . Nous nous 33 en sommes servis avec un succès que je n’aurais jamais 33 espéré. Je n’hésite pas à affirmer que c’est spécialement à 33 l’usage qui en a été fait , que j’ai dû le bonheur de n’avoir 33 pas eu un seul scorbutique pendant la durée de ma cam- 33 pagne; quoique la surveillance constante de mes officiers 33 ait aussi beaucoup contribué à cet heureux résultat. Ce 33 poêle renouvelait en peu de temps l’air dans les parties 33 inférieures, et asséchait l’entre-pont parfaitement. Je pense 33 qu’à bord d’un bâtiment plus grand que la Pomone , il 33 serait nécessaire d’avoir deux appareils de cette espèce. 3>
J’ajouterai à cet extrait. Monsieur, quelques détails sur ma campagne , qui vous feront mieux connaître encore l’importance du succès dont il est ici question.
Le 20 juin 1822 , je suis parti de la Martinique pour Rio
de Janeiro , en compagnie avec la frégate l’Astrêe , de 44 canons. Notre traversée a été de soixante-neuf jours. A cette époque la saison était peu favorable; des pluies abondantes et des vents contraires nous ont accompagnés dans le long circuit qu’il a fallu faire pour nous rendre à notre destination ; la chaleur et l’humidité étaient considérables. Le fourneau a été allumé toutes les fois qu’il pleuvait; et, à mon arrivée, mon équipage était aussi bien portant qu’au moment du départ, tandis que VAstrée comptait trente-cinq scorbutiques.
Après avoir séjourné quelque temps à Rio de Janeiro, nous avons relâché à Sainte-Catherine pour embarquer du bois et compléter notre eau. Cette relâche de quinze jours n’a pas été un temps de repos, par diverses raisons. Mon équipage est parti de là, très-fatigué, pour doubler le cap Horn. Cependant il ne s’est manifesté à bord aucun symptôme de scorbut, quoique nousayons éprouvé de longues séries de mauvais temps. Cette traversée a été de quarante jours, jusqu’à Valparayso au Chili.
Au mois de juin 1823 , j’ai] fait route de Lima au Brésil avec les frégates V Amazone et la Clorinde , de 60 canons. Cette traversée, au milieu de l’hiver, a été fort pénible pour nos hommes , par le froid , les mauvais temps , et à raison de la quantité de voiles que j’étais obligé de porter pour suivre mon amiral. Cependant, après cinquante-sept jours de mer, je suis arrivé à Sainte-Catherine (au Brésil) sans malades. Les frégates, au contraire, avaient chacune au-delà de soixante scorbutiques.
Enfin, pendant ma dernière traversée, du Brésil en France, qui a duré soixante-sept jours, nous n’avons éprouvé aucune des maladies qu’on aurait pu redouter après un aussi long séjour à la mer.
Les bâtîmens avec lesquels fai navigué, dans le cours de cette campagne, étaient assurément aussi bien tenus que la Pomone; leurs équipages , également bien composés, étaient mieux logés et fatiguaient moins que le mien , à cause de la plus grande dimension des frégates et de l’infériorité de notre marche. Je ne pus donc attribuer la différence de nos résultats sanitaires qu’à l’usage constantldu ventilateur que la Pomone seule possédait.
De tels faits me paraissent répondre victorieusement aux objections que vous avez bien voulu me communiquer.
On se plaint, dites-vous, de ce que la longueur des tuyaux aspirateurs n’est pas suffisante. Je ne suis point de cet avis : les miens s’étaient trouvés fort endommagés à la fin de la campagne; ce qui ne m’a pas empêché d’allumer le Yentilateur et de renouveler l’air de la cale, sans adapter de tuyaux.
La douille doit nécessairement dépasser le pont supérieur. Elle était installée de la sorte à bord de la Pomone .
On dit encore que l’appareil ne peut être placé par-tout, sans percer les ponts : il suffit de le placer au-dessus des écoutilles de la cale, au moyen d’un panneau plein qui peut être percé sans inconvénient. Je ne comprends pas la nécessité de l’établir ailleurs.
L’aspiration des tuyaux peut être moins forte; elle dépend de plusieurs causes connues, et il est toujours possible de l’augmenter en augmentant l’intensité du feu. Il suffit qu’elle existe pour assurer le succès de l’opération. Moins elle sera forte, et plus il faudra de temps pour renouveler l’air de la cale ; voilà le seul inconvénient que j’y trouve.
Je m’estimerai heureux, Monsieur, que ces détails puissent contribuer à généraliser dans la marine l’usage d’un appareil que vous nous avez indiqué , et qui me paraît, sous
tous les rapports , remplir ïe but que vous vous êtes proposé dans vos recherches» J’aime à croire que l’expérience justifiera fessai que j’en ai fait, et que mes camarades partageront avec moi la reconnaissance que méritent , à tous égards, vos .soins constans et votre sollicitude éclairée.
Veuillez, Monsieur, agréer l’assurance de mon bien sincère attachement, et de la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être
Votre très-humble et trèsobéissant serviteur,