‹ Mémoire sur les causes des maladies des marins, et sur les soins à prendre pour conserver leur santé dans les ports et à la merChapitre 5 sur 7 · SECTION III · texte numérisé non relu

SECTION III

De la Santé des Marins dans leur navigation prés des

cotes et dans les relâches .

C’est une chose étrange, qu’à la suite d’une campagne dans laquelle le marin a supporté beaucoup de privations et de fatigues , il paraisse au milieu des siens avec une sorte d’embonpoint qui a fait dire vulgairement que la mer engraisse. La brièveté du sommeil , l’influence de la nuit , contribuent sans doute à produire ce faux embonpoint, qui semble tenir plutôt de la bouffissure par la mollesse et l’éîoilement de la peau. Cet état peut être considéré

comme une prédisposition au scorbut, qu’il précède ordinairement ; et , pour revenir à sa r corpulence habituelle, l’homme éprouve souvent quelque dérangement dans sa santé. Tel est le fondement de cette pratique usitée par beaucoup de marins , qui , lorsqu’ils arrivent de la mer, se soumettent d’euxmémes à un traitement de précaution, quelquefois plus nuisible qu’utile.

II a été observé depuis long-temps, et l’expérience journalière le confirme , que les vaisseaux qui croisent sur les côtes ont toujours un plus grand nombre de malades que ceux qui se tiennent au large ou qui ont à faire une longue traversée. On sait que les approches de la terre sont souvent funestes aux hommes attaqués de maladies graves , et particulièrement de scorbut , tandis qu’il semblerait que le contraire devrait avoir lieu. II arrive même que des équipages qui n’ont que peu ou point du tout souffert des fatigues d’une longue navigation , sont tout-à-coup affligés de maladies plus ou moins dangereuses , pendant une relâche dans un lieu d’ailleurs salubre , et où l’on peut facilement se procurer de bons rafraîchissemens. Enfin un vaisseau qui reste au mouillage sur une rade quelconque, a communément plus de malades que s’il passait le même temps à la mer.

On conçoit que c’est pour î’Iiomme une situation désagréable et fatigante que de voir souvent la terre sans pouvoir y descendre ; néanmoins cette circonstance n’est pas ia cause principale des maladies auxquelles les marins sont sujets lorsqu’ils naviguent près de terre. Au voisinage des côtes, l’air est presque toujours plus chargé d’humidité qu’à de grandes distances au large. Une brume épaisse dérobe la vue de la terre au navigateur et lui indique en meme temps sa présence. Je considère ce brouillard comme formé par la rencontre des deux atmosphères , et c’est de leur mélange que je fais dépendre les phénomènes que jusqu’à présent on a vaguement attribués aux approches de la terre. Il est certain que l’air de terre se répand en partie sur les eaux, dans une étendue plus ou moins grande. On est encore loin du rivage , et déjà l’on respire i’arome des végétaux qui couvrent la terre voisine. En passant le détroit de Gibraltar, j’ai trouvé l’air parfumé de l’odeur des orangers qui croissent sur la côte d’Afrique. Les memes émanations se font sentir en divers passages des Indes orientales et occidentales. Les molécules odorantes des végétaux ne sont pas les seules qui passent de la terre sur les eaux ; l’atmosphère de la mer se charge en meme temps de toutes les vapeurs, de tous les atomes qui constituent l’immensité des

émanations terrestres. Ces corpuscules si variés n’altèrent peut-être pas immédiatement la constitution chimique de i’air; mais que ne peut pas leur action combinée avec celle de 1 humidité, qui n’est jamais plus pernicieuse que lorsqu’elle sert à-la-fois d’excipient et de véhicule à des matières aériformes d’une nature étrangère! En effet, ces substances, attaquées d’abord par l’eau de l’atmosphère, doivent aussi changer quelqu’une des propriétés du fluide respirable. Quoi qu’il en soit , l’influence plus nuisible de l’air qu’on respire sur la mer, à peu de distance des côtes, paraît provenir sur-tout de ce qu’il est modifié d’une manière quelconque par les émanations terrestres dont il est alors chargé.

Après une longue navigation , les approches du port, l’idée de revoir bientôt ses amis, sa famille, font éprouver aux marins les sensations les plus agréables et les plus vives; mais la joie et l’espérance qui succèdent tout-à-coup à la tristesse et au découragement, peuvent occasionner une émotion assez forte pour achever d’anéantir les forces vitales , déjà tsès-affaibiies. Telle est vraisemblablement la cause de la mort qui frappe brusquement les scorbutiques aux approches de la terre. Tandis que toutes les facultés sont exaltées par les passions qui les agitent, le système vasculaire trop affaibli ne peut

supporter une augmentation d’action si subite et si considérable.

C’est une opinion émise par Aristote, et qui s’est maintenue jusqu’à nous , que le plus grand nombre de malades meurent pendant le reflux ou pendant que la mer descend. On voit que cette idée se rattache à l’influence que la lune peut exercer sur nous. D’après les observations du docteur Balfour, il n’y aurait pas à douter de l’action de cette planète sur la marche de différentes maladies , et particulièrement des fièvres intermittentes qui régnent dans i’Inde ( Biblioth, Britannique , t. XXXIX, p. 303 ).

Cependant M. Deslandes, dans son Essai sur la marine des anciens , a prouvé par l’expérience le peu de fondement de l’opinion d’Aristote. Les religieux de la Charité qui desservaient l’hôpital de Brest , ayant bien voulu , à sa prière , noter avec exactitude le moment précis où mouraient les malades qui leur étaient confiés, il a trouvé, par le dépouillement du registre tenu à cet effet pendant les années 1727, 1728 et les six premiers mois de 1725?, qu’il était mort de flot deux hommes de plus que de jusant. Il avait encore prié un des médecins du Roi de faire les memes observations à Rochefort dans l’hôpital d*e la marine; le résultat fut le meme qu’à Brest. Enfin on observa dans les hôpitaux de

Qu imper, de Saint-Paul-de-Léonet de Saint-Malo , que les malades y mouraient également de flot et de jusant.

Les vaisseaux qui naviguent au large ont ordinairement peu de malades ; ce qui dépend en partie de ce que les marins y vivent d’une manière mieux réglée qn’à terre ou que dans leurs propres familles. Les heures des repas sont marquées , la quantité des alimens et des boissons est déterminée; ils ne peuvent se livrer aux excès de l’intempérance. Si l’ordre et la propreté régnent à bord, les maladies n’y seront pas plus fréquentes ni plus dangereuses que dans la plupart des villes.

C’est donc dans les relâches , lorsqu’on descend à terre , ou lorsqu’on communique avec des navires malsains , qu’on voit paraître des maladies qui peuvent devenir meurtrières. Il faut conclure de ces observations que les officiers commandans doivent, autant que leurs instructions le permettent, s’éloigner plutôt des côtes que de s’en trop rapprocher; qu’il vaut mieux tenir la mer, lorsque cela est possible, que de faire de trop fréquentes relâches ; et qu’il faut éviter de rester long-temps à l’ancre , puisque les malades sont comparativement en plus grand nombre au mouillage qu’à la voile.

L’eau et le bois sont d’une grande importance

sur les vaisseaux , et la nécessité de s en procurer oblige souvent d’aller mouiller au rivage le plus voisin. Dans une telle occurrence, les marins que l’on envoie à terre , doivent revenir le soir à bord. Trop d’exemples ont prouvé qu’il est des côtes tellement insalubres , que des hommes qui n’y avaient passé qu’une seule nuit , y ont été frappés des maladies les plus dangereuses. En descendant sur une terre inconnue , il faut donc se munir de tout ce qui est nécessaire pour se mettre à couvert sous des tentes , dans la crainte qu’on ne puisse retourner le soir au vaisseau. On évitera le voisinage des marais et des forets épaisses , où l’air ne se renouvelle pas , et où séjournent des vapeurs insalubres. Les tentes seront placées sur un terrain sec, et de manière que leur ouverture regarde la mer , parce qu’on recevra de ce côté un vent plus frais et plus pur que celui qui , venant de l’intérieur des terres , peut entraîner avec lui des émanations malfaisantes. On ne souffrira pas que les matelots se couchent sur le sol , dans des grottes , ou des creux de rocher : mais on les obligera de passer la nuit dans leurs hamacs, élevés de terre de plusieurs pieds, soit en les suspendant à des arbres, soit de toute autre manière. Si l’on n’a pas de tentes , des couvertures ou des nattes formeront au-dessus d’eux

une espèce Je toit, qui empêchera la pluie de les mouiller dans leur lit. Enfin on entretiendra des feux allumés pendant la nuit, pour écarter les insectes et autres animaux nuisibles , et pour corriger les mauvaises qualités de l’air. Il faut éviter, autant que possible , d’embarquer du bois vert et pris sur des terrains humides et marécageux. Ce bois répand dans l’intérieur des vaisseaux des exhalaisons parfaitement semblables aux effluves des marais , et peut donner lieu aux maladies qui proviennent de cette cause. Le bois que l’on vient de couper recèle quelquefois des insectes qui sont ensuite d’une grande incommodité sur les vaisseaux. Le conseil donné par M. le capitaine Fleuriau , d’écorcer le bois et de le passer au feu, remédierait à-ia-fois au double inconvénient que je viens d’indiquer.

S’il est des pays assez malsains pour qu’il soit dangereux d’y débarquer pendant certaines saisons de l’année, il suffit souvent de se tenir à une assez petite distance de la côte, pour éviter les maladies endémiques ou épidémiques , qu’on ne manquerait pas de contracter en communiquant avec la terre. Pendant que les fièvres et la dysenterie, ditPringle, exerçaient les plus grands ravages parmi les troupes débarquées, les vaisseaux de l’amiral Mitchell, mouillés entre le Sud Beveland et file de WaL

cheren, étaient absolument exempts de toute maladie. Les opérations des Anglais dans l’Escaut, en 1809, présentent encore les mêmes résultats : dans tout ce qui a été publié de cette expédition, on ne voit pas que les marins aient eu beaucoup à souffrir de la maladie , et Ton sait que farinée de terre a perdu un très-grand nombre d’hommes , moissonnés par des fièvres que l’on a considérées comme rémittentes. Les garnisons françaises dans ces îles, pendant l’occupation de la Hollande, ont aussi éprouvé des pertes considérables , quoique pendant le même temps il n’y eût que peu de malades dans les équipages de l’armée navale à l’ancre devant Flessingue. Une différence aussi frappante dans la santé des soldats et des marins fit naturellement concevoir l’idée de placer les troupes de la garnison sur des vaisseaux, au moins pendant la saison des fièvres. On pourrait aussi établir des hôpitaux fiottans à une certaine distance du rivage , dans les Antilles , lorsqu’il y règne une maladie épidémique ou contagieuse.

En général, il est constant que les maladies fébriles guérissent plus facilement à bord qu’à terre dans les climats chauds. La raison en est simple : c’est que , les causes de ces maladies étant alors locales , elles ne peuvent que s’aggraver lors-

qu’on reste soumis à leur action , tandis qu’on levite , pour ainsi dire, en changeant d’atmosphère , c’est à-dire , en retournant à bord. Cependant le scorbut, la fièvre jaune et la dysenterie, sont des maladies qui exigent que, dans les relâches, on transporte, s’il est possible, dans les hôpitaux, les hommes qui en sont atteints. Les ulcères et la salivation des scorbutiques altèrent promptement l’air des entre-ponts, sur-tout pendant la nuit; tandis que l’exercice qu’ils peuvent prendre à terre accélère

leur rétablissement. II faut au moins soustraire à la

vue des marins, sur les vaisseaux, le triste spectacle

que leur présenteraient leurs compagnons frappés à mort par la fièvre jaune. Quoique la dysenterie ne me paraisse pas contagieuse par sa nature , elle peut le devenir sur les vaisseaux, plus facilement encore que dans les armées de terre, qui la répandent dans les pays qu’elles traversent. Mais la difficulté de nettoyer ou de remplacera bord les effets de l’infirmerie , bientôt infectés et détériorés par les déjections des dysentériques , oblige à débarquer et à mettre sans délai aux hôpitaux cette classe de * malades.

Toutes les nations maritimes ont, pour le grand intérêt de la sûreté publique, adopté la sage précaution de s’assurer de I état de salubrité des vaisseaux

qui arrivent Je fa mer, avant Je les admettre à comme niquer avec fa terre. Pourquoi les marins ne chercheraient-ils pas eux-mêmes à connaître davance s’ils peuvent impunément débarquer dans les pays où iis abordent l Combien cet acte de prudence ne peut-ii pas soustraire de victimes à une mort presque inévitable! Dans l’état de guerre, il est des circonstances qui peuvent exiger qu’on ne s arrête pas à de telles considérations : mais , en temps Je paix , on peut user de plus de réserve; et la crainte de compromettre i existence de son équipage doit toujours éloigner un capitaine d’entrer, sans une indispensable nécessité , dans un port ravagé par la peste ou par la fièvre jaune.

Lorsqu’un vaisseau arrive à sa destination, ou qu’il revient au port après avoir rempli sa mission, l’endroit du mouillage est presque toujours déterminé par des considérations purement nautiques. On aime à se placer près de terre : la protection de la côte , qui peut garantir de la force du vent , le prolongement d’une pointe qui forme une anse où la mer est plus calme, sont, il est vrai, des avantages dont on peut vouloir profiter; mais il faudrait avoir égard aux circonstances topographiques, dont finfluence est si grande sur la santé des équipages. On conçoit, par exemple, que dans les climats

trûlans , dont on a déjà peine à supporter la température atmosphérique , il est de la plus grande imprudence d’aller mouiller trop près des mornes ou des rochers dépouillés de verdure , qui augmentent prodigieusement la chaleur en la réfléchissant. Au lieu de s’enfoncer trop avant dans un vallon où la chaleur se concentre, il est préférable de se tenir un peu éloigné du rivage et dans une situation qui permette aux équipages de jouir d’un air libre et soumis à tous les mouvemens dont l’effet est de le rafraîchir.

Si la plage est marécageuse, couverte d’eaux stagnantes, les vapeurs qui s’en élèvent, dirigées par les vents contre les vaisseaux, ne tardent pas à faire naître des maladies funestes. Tout invite à fuir ces lieux malsains, à choisir un autre mouillage, ou à se tenir autant au large qu’il est possible. Forcé de rester dans une position aussi insalubre, on doit alors mouiller le vaisseau de manière qu’il présente le côté au vent. Dans cette situation, les sabords étant fermés, les vapeurs malfaisantes passent pardessus le bord, sans s’y arrêter, tandis que, lorsqu’on est mouillé, le vent en proue , toutes les émanations que fournit la terre voisine , pénètrent dans le vaisseau, parcourent les ponts d’une extrémité à l’autre, et peuvent produire sur l’équipage

une impression pernicieuse. Enfin , si Ton ne pouvait mettre en travers, il resterait encore une ressource, celle de masquer lavant du vaisseau par des voiles telles que la civadière, la misaine, &c. pour opposer une barrière aux vapeurs qu’exhalerait le rivage. Ces voiles agiraient alors comme un masque dont on se sert pour empêcher que le vent ne pousse la fumée des cuisines vers le gaillard d’arrière.

j Les maladies , dans certaines relâches , doivent encore être attribuées à la chaleur produite par la réflexion des rayons solaires, que répercute le sol calcaire, sablonneux, ou le cailloutage, qui borde la mer en beaucoup d’endroits, et à l’influence du serein , d’autant plus dangereux que le climat est plus chaud. Il arrive aussi que le nombre des malades est parfois considérable dans des pays , des havres, d’ailleurs très-sains, et où la chaleur est même modérée. La maladie est alors presque toujours due à l’intempérance des marins et aux excès de tout genre auxquels iis se livrent, et que feraient excuser, s’il était possible , les privations qu’ils ont eues à supporter et celles qu’ils s'attendent à supporter encore. Il est pourtant une autre circonstance qui ne contribue pas peu à augmenter le nombre des malades. Lorsque le vaisseau est à

l’ancre, presque tous les hommes de l’équipage sont couchés en meme temps : un petit nombre seulement veille sur le pont pendant la nuit. Tous ces corps , pressés les uns contre les autres , sont bientôt enveloppés d une atmosphère chargée d’exhalaisons animales. On imagine aisément combien un air aussi vicié, et qui n’est pas renouvelé, doit être malfaisant. A la mer, au contraire, la moitié de l’équipage étant de service pendant que l’autre moitié se livre au repos, celle-ci jouit à elle seule de tout 1 entre-pont et de tout le volume d’air qu’il peut contenir.

Rien n’égale la triste position du marin pendant une longue station sur les rades de la zone torride. Exposé à tous les feux d’un soleil dévorant, il ne peut résister à une cause aussi destructive. La maladie multiplie ses victimes; et, après quelques mois d’une situation si pénible , l’équipage est considérablement affaibli , et souvent on est réduit à le renouveler en entier. L’atmosphère brûlante des régions équatoriales est en meme temps saturée d’humidité. Cette constitution atmosphérique est appelée pourrissante , dénomination qui lui est justement acquise par la promptitude avec laquelle la pourriture s’empare des substances animales. La constitution chaude et humide de l’air est si funeste

à la santé et à l’existence cle l'homme , que ses

effets paraîtraient dépendre d’un mode d’action qui

ne serait pas encore bien connu. La raréfaction

des solides et des humeurs, l’affaiblissement qui

en est la suite, ne rendent qu’imparfaitement raison

des phénomènes que cet état produit. Le fluide respirable, alors moins dense, doit aussi contenir relativement une moindre quantité d’oxigène; mais ce qui est bien certain, c’est que l’air saturé d’humidité est tellement conducteur de l’électricité, qu’il en dépouille tous les corps qu’il environne. Cependant, quelle que soit la nature du principe électrique, tout annonce qu’il concourt directement au maintien de l’excitabilité et de la force vitale dans les animaux. Or c’est à la faculté conductrice de l’humidité répandue dans l’air, qu’il faut attribuer le défaut d’action des machines électriques dans les plaines et dans les terrains bas des Antilles, tandis que la foudre gronde et éclate si fréquemment sur le sommet des mornes.

Si l’excessive humidité des pays situés entre les tropiques est en général funeste à l’existence de l’homme, et sur -tout de l’Européen, elle n’est pourtant pas inutile sous d’autres rapports. Sans elle la chaleur serait intolérable et la terre stérile; mais des brises rafraîchissent l’atmosphère, et des pluies

fréquentes entretiennent la fécondité du sol. Les ouragans souvent terribles qui se font sentir, à certaines époques, dans les Antilles, procurent au moins cet avantage d’agiter, de renouveler l’air et d’en changer les qualités nuisibles. On a vu plusieurs fois des épidémies meurtrières disparaître, et des maladies opiniâtres se guérir instantanément, après ces violentes commotions de l’atmosphère.

Dans les pays insalubres , où les vents de terre , après avoir traversé de vastes déserts formés par des monceaux de sable, ne sont plus , à bien dire, qu’un souffle brûlant qui frappe les animaux de suffocation , on sent combien il importe de chercher à atténuer les dangereux effets de leur action sur le corps humain. II est telle position dans laquelle un vaisseau ou une flotte a moins à souffrir de cette cause , et l’on ne peut douter que plus on est loin de la côte, plus aussi les vents perdent de leur chaleur étouffante en passant sur les eaux. On doit alors tenir les sabords fermés du côté qui regarde la terre ; ceux du large doivent rester ouverts pendant le même temps . .Quand la brise souffle du côté de la mer, il faut exécuter les dispositions contraires à celle-ci , et d’autant plus promptement que son souffle est plus fort, et, par conséquent, plus froid; car on n’ignore pas combien ce changement subit dans

1 état de i atmosphère est Iui-méme funeste à la santé.

II arrive souvent que les malades qui passent des Antilles en Europe, sont à peine en mer , que déjà ils éprouvent un mieux sensible ; et il n’est pas rare de les voir délivrés , dans la traversée , des maladies dont ils auraient vainement attendu la guérison dans les climats chauds. Ces rapprochemens me persuadent qu’on ne peut rien faire de plus avantageux pour la santé des équipages, que d’appareiller de temps en temps pour louvoyer à quelque distance du mouillage. Je ne doute pas que ces exercices ne soient très-salutaires aux matelots, et que ce ne soit aussi le moyen le plus sûr de bien aérer le vaisseau. Cette mesure peut être plus facilement et plus souvent exécutée par des bâtimens légers , ou seulement de moyenne force, tels que des corvettes et des frégates ; ils sont d’ailleurs beaucoup plus sains , et l’on a observé que , dans une armée navale en proie à une épidémie , ils en sont quelquefois tout-àfait exempts , ou n’ont qu’un nombre de malades bien moins considérable. Ils doivent cet éminent degré de salubrité à ce que les individus y sont moins entassés , à ce que l’air y pénètre et y circule avec plus de liberté, et à la facilité plus grande d’y maintetenir une exacte propreté. Des motifs aussi puissans

doivent ies faire préférer aux vaisseaux de ligne , dans le choix des hâtimens destinés en temps de paix aux stations de nos colonies.

La chaleur qui règne à bord dans certains cas , sur-tout lorsque le vaisseau est à i ancre , demande aussi qu’on s’occupe des moyens de la modérer et de produire quelque fraîcheur : dans cette intention, on met de i’eau dans ies bailles de combat, et on la renouvelle tous ies matins. On tente ie vais» seau pour se procurer de l’ombre, et, si le temps est sec , on rafraîchit l’air en arrosant ia tente. On pourrait aussi répandre une quantité modérée d’eau douce sur ie pont et dans ia seconde batterie. ÎI serait utile de faire en meme temps des aspersions de vinaigre dans ie faux-pont et dans ia batterie basse. J’ai déjà condamné l’usage de jeter de i’eau à plein seau , comme on ie fait communément , cette manœuvre ne pouvant que rendre i’air de l’intérieur du navire humide et chaud à-ia-fois , et ia réunion de ces deux causes étant si préjudiciable à ia santé de l’homme : mais , si i’eau est divisée, si elle ne tombe qu’en gouttelettes, aiors elie n’humecte pas trop et rafraîchit sensiblement i’air et ie vaisseau , parce qu’en s’évaporant presque aussitôt, elle emporte avec eiie ia matière de ia chaleur. On sait aussi que l’eau est susceptible d’absorber et

de dissoudre certains gaz qui peuvent communiquer à l’air des qualités nuisibles. Deux novices suffisent pour l’opération que je conseille ici , et qu’ils répéteraient plusieurs fois dans le jour. A cet effet, on mettrait à leur disposition des arrosoirs à peu près semblables à ceux dont se servent les jardiniers. On peut encore employer à cet usage la pompe à incendie, en lui adaptant un tuyau qui, au lieu de se terminer par une seule ouverture , serait percé à son extrémité de plusieurs trous d’un moindre diamètre pour que l’eau pût, en sortant, se partager en divers filets.

Les vétemens ont pour objet de garantir l’enveloppe cutanée de l’impression nuisible des agens extérieurs , et de s’opposer à la trop grande déperdition du calorique; mais ils ont en meme temps l’inconvénient de retenir à la surface du corps la matière de la transpiration , qui est un véritable excrément dont les qualités deviennent de plus en plus nuisibles. Cette simple observation fait bien sentir la nécessité de changer souvent de linge , et même d’habit; de faire un usage plus ou moins fréquent des bains , selon le climat , la saison , et l’état de la température; en un mot, de ne négliger ni sur soi, ni autour de soi , les précautions qu’exige la propreté.

Je crois qu'eu général les Européens se couvrent trop légèrement dans les climats chauds, et notamment dans les Antilles. Les ouragans, les météores aqueux, les brises , la fraîcheur humide du matin et du soir , suffisent pour rendre inconstante et variable la température de ces climats, et pour donner lieu aux rhumatismes, aux pneumonies ,, aux dysenteries, & c. On conçoit que des vêtemens minces et légers sont bien peu propres à défendre de ces révolutions subites de l’atmosphère, des hommes dont la peau est encore raréfiée et couverte de sueur par la grande chaleur qu’ils viennent d’éprouver. C’est à tort qu’on rejette les habits de drap : ils ne paraissent trop lourds que parce qu’on veut les adapter à la configuration des membres, et que , pour faire ressortir les formes , on les rend trop étroits. Ce n’est pas ainsi que s’habillent les naturels des pays chauds, tels que les Indiens, les Persans, les Turcs, &c» Leurs vêtemens sont larges et libres; ils forment des plis, des ondulations; ils se drapent élégamment autour du corps. Au reste, la fraîcheur des habits ne tient pas autant à la légèreté de leur tissu qu’à leur ampleur : ils sont très-chauds , quoique minces , si , par leur étroitesse , iis exercent une pression suffisante pour gêner les mouvemens et la circulation. Au contraire , on les trouve légers

et frais , quoique plus épais dans leur tissu , si , par leur ampleur, ils laissent aux parties toute leur liberté , et permettent au calorique qui se dégage du corps de se répandre dans j’atmosphère.

Les marins doivent être pourvus d’une quantité d’effets suffisante pour en changer, lorsqu’ils sont mouillés, et toutes les fois que le besoin l’exige. C’est sur-tout dans les campagnes de découvertes qu’il faut tout accorder aux moyens de protéger la santé des équipages. La température des Antilles étant très-variable , il est nécessaire que le matelot soit ,

autant que possible , vêtu de manière à supporter les vicissitudes de l’atmosphère. II lui faut , à cet effet, une vareuse ou un gilet , et une culotte longue en toile forte et serrée , qu’il porterait en surtout , et sous lesquels il pourrait avoir un vêtement plus ou moins léger , suivant l’état de l’atmosphère. La toile était autrefois une des parties essentielles de l’habillement du marin , et je vois avec peine qu’on en abandonne insensiblement l’usage. Les chaloupiers et canotiers devraient au moins être tous pourvus des objets dont je viens de parler, pour être garantis des pluies abondantes auxquelles ils sont exposés dans les trajets fréquens du vaisseau à la terre et de la terre au vaisseau. En arrivant à bord, ils quitteraient ce surtout, et le reste de leur vête-

ment serait sec, particulièrement si la toile était imprégnée de quelques substances propres à la rendre imperméable à l’eau, procédé maintenant trèsconnu. Si l’on avait sur chaque vaisseau une certaine quantité de gilets et de culottes en toile , ce serait , dans bien des cas , une ressource précieuse.

Le changement de climat est, pour l’homme en général, et particulièrement pour le marin, une source de maladies très-graves. Celles dont l’explosion a eu lieu dans les régions torrides , s’adoucissent et disparaissent même quelquefois aux approches de la zone tempérée. Néanmoins le passage des pays chauds aux climats froids peut aussi faire éclore tout-à-coup des affections morbides plus ou moins fâcheuses, telles que des catarrhes, des fluxions de poitrine, des rhumatismes, des fièvres, le scorbut, &c. La cause et la nature de ces maladies indiquent assez combien il est utile de prémunir alors les marins contre les impressions du froid, en leur faisant prendre de bonne heure des vétemens plus épais et plus chauds , en diminuant la longueur des quarts de nuit , et en distribuant le matin à l’équipage quelque préparation chaude , comme du thé, du café, du gruau , &c. Si l’on devait naviguer dans des climats très-froids , il serait indispensable d’embarquer un ou deux poêles , que l’on établirait

dans Pentre-pont; à moins que fa cuisine, placée dans l’intérieur du vaisseau , n’y répandît elle-même assez de chaleur. Si le froid était assez rigoureux pour empêcher d’ouvrir les sabords , on pourrait les fermer avec des châssis garnis d’étamine , qui offriraient le grand avantage de livrer en même temps passage à la lumière.

Dans les campagnes du Nord et dans les voyages de découvertes, il est nécessaire d’avoir à bord des hardes en magasin, pour en donner à ceux qui en seraient dépourvus. On embarquera aussi des capots ou cabans, des bas, des gants, des bonnets de laine ou autre coiffure analogue , et l’on donnera une paire de bottes , dont le retroussis ira jusqu’à micuisse , au moins aux chaloupiers et canotiers , que leur service oblige souvent d’entrer dans la mer (i). Cette chaussure ne contribuera pas peu à les garantir des affections catarrhales , • rhumatismales , dysentériques , &c.

Il faut empêcher que les hommes qui ont été mouillés pendant la nuit en faisant le quart, ne se couchent en cet état, et les obliger à quitter leurs vêtemens humides et à prendre du linge sec. Pour

( i) M. !e gouverneur des îles Saint-Pierre et Miquelon a été autorisé à donner une capote et une paire de bottes aux marins des bâtimens du Roi dans cette station.

leur en faciliter les moyens y il est nécessaire d’allumer des fanaux dans fentre-pont, de distance en distance. Cette opération doit être surveillée paries officiers-mariniers, qui en rendent compte à l’officier commandant le quart. On peut, sur les vaisseaux français , faire sécher dans le four ies effets de l’équipage qui ont été pénétrés par la pluie. II ne serait pas sans doute impossible de donner une plus grande extension à cette ressource, soit en augmentant les dimensions du four, soit en améliorant ses dispositions ; aujourd’hui sur-tout que l’eau , contenue dans des caisses en fer, occupe à bord un moindre espace et permet d’embarquer une plus grande quantité de bois , on pourrait quelquefois chauffer le four, dans la seule intention que je viens de proposer. II y aurait bien aussi quelque parti à tirer, sous ce rapport, de la chaleur des cuisines , et l’on devrait aussi se proposer dans leur construction un but aussi utile.

On peut profiter des relâches pour donner des soins encore plus particuliers à la propreté du vaisseau ; c’est alors qu’il convient de visiter et de nettoyer la cale. Les sacs et les hamacs seront portés sur le pont, et on en retirera les objets qu’ils contiennent pour les secouer et les battre en plein air. Les effets des malades et ceux de l’équipage seront

en meme temps lavés à l’eau douce, soit à terre, soit à bord. Il importerait beaucoup à la santé des marins qu’ils pussent aussi laver leurs effets à bord lorsqu’on est à la voile. La difficulté de faire sécher les tissus imbibés d’eau de mer est sans doute une des causes qui empêchent d’avoir assez souvent recours à ce grand moyen de propreté. Dans certaines marines, dit-on, on embarque des femmes, qui sont particulièrement occupées de ce soin : cela ne serait peut-être pas sans inconvéniens sur les vaisseaux français ; mais il serait facile de les remplacer par un ou deux hommes , exclusivement destinés à lessiver le linge et les effets de l’équipage. Le réglement du i.er janvier 1786 (art. 28) prescrit à ce sujet d’excellentes dispositions ; il est ainsi conçu : « Il sera établi près de chaque bossoir » une grande baille, dans laquelle les matelots » pourront laver leur linge à l’eau douce, autant » que la nature de la campagne et la quantité d’eau » embarquée pourront le permettre. Les capitaines » de vaisseau donneront des ordres de recueillir » feati de pluie pour l’employer à cet usage. Ces » memes bailles, dans les pays chauds, pourront » servir de baignoires. » Comme il répugne toujours d’employer à un autre usage l’eau douce embarquée pour la boisson et la préparation de la

nourriture des équipages, il serait fort à desirer de pouvoir, dans ce cas, se servir avec plus de succès de feau de mer elle-même. L’addition d’une certaine quantité de soude dans i’eau marine peut, en décomposant le muriate calcaire , favoriser la dissolution du savon, et disposer les étoffes à se sécher plus facilement , parce quelles ne retiendraient plus la meme quantité de ce seî, qui a tant d’affinité pour l’humidité de l’atmosphère. L’eau marine deviendrait ainsi plus propre au blanchissage des effets de l’équipage. On pourrait encore, d’après les memes principes , préparer un savon particulier pour laver à bord. MM. Donavan ( Jeremiah esq. ) et Church (John), savonniers, ont obtenu, en Angleterre, des lettres patentes pour ia fabrication d’un savon qu’on peut employer avec de l’eau de mer et de i’eau de puits. ( Voye^ le Bulletin de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, 1 3 .e année. ) II serait au moins convenable d’embarquer, avant le départ, une certaine quantité de savon ordinaire, proportionnée à la durée de ia campagne et à la force de l’équipage.

La propreté est sur-tout nécessaire aux marins, et il ne faut à bord que quelques hommes malpropres pour faire éclore les plus funestes maladies. Les matelots, ou du moins les novices et les

mousses, devraient avoir les cheveux coupés; on les obligerait à se laver la bouche tous les matins avec un mélangé d’eau et de vinaigre , que contiendrait un petit charnier placé à cet effet sur le gaillard d’avant. Les marins seraient rasés et changeraient de linge le jeudi et le dimanche. Plusieurs capitaines portent aujourd’hui l’attention jusqu’à faire chaque matin l’inspection des hommes de leur équipage , pieds nus, coi ouvert et manches retroussées. Cette active surveillance contribue beaucoup à faire naître le goût et l’habitude de la propreté, et celle-ci est toujours la compagne de la^sobriété, de la régularité et de la subordination.

Les bains de mer ne sont pas seulement propres à nettoyer la surface du corps et à entretenir la transpiration; en modérant les effets de la chaleur atmosphérique, ils fortifient tout l’organisme, et, en particulier , le système digestif. Je les crois aussi très-utiles pour prévenir les maladies des pays chauds, et meme celles qui seraient susceptibles de se transmettre par contagion. Lors donc que la température est très-élevée , il faut procurer aux marins l’occasion de se baigner, soit en plaçant des bonnettes le long du bord, soit en établissant près de chaque bossoir une grande baille que l’on remplira d’eau de mer. On empêchera que les mate-

iots ne se baignent étant en sueur , ou trop tôt après le repas, ou s’ils étaient atteints de quelque maladie cutanée, à moins que le bain ne leur fût prescrit par le chirurgien comme moyen de guérison. II convient aussi d’avoir à bord une ou deux baignoires pour l’administration des bains tièdes, dans les cas où ils seraient jugés nécessaires.

II est malsain de manger dans i’entre-pont lorsque les sabords sont fermés, et sur-tout s’il règne dans le vaisseau une maladie de mauvais caractère. Les bouillons , les viandes , et en général les alimens, y répandent des vapeurs chaudes et nauséabondes qui se dissipent ensuite avec peine- C’est par la meme cause que, dans les hôpitaux, l’atmosphère des salles est si désagréable à l’heure des distributions.

Comme il arrive quelquefois que les matelots ne font pas connaître assez tôt le mauvais état de leur santé , le chirurgien doit s’attacher à étudier leurs physionomies , et à interroger ceux dont les traits lui paraîtraient altérés; c’est ainsi qu’il pourra pressentir les dispositions de l’équipage à des maladies sporadiques ou épidémiques , et que, par des secours ou des conseils donnés à temps, il parviendra à les arrêter dès leur origine.

Un des effets les plus pernicieux des climats

chauds et humides , c est de provoquer des sueurs excessives, qui épuisent les forces, affaiblissent spécialement le système cutané, et en même temps les organes de la digestion. De là, les coliques, les choieras, les diarrhées, les dysenteries, maladies si communes et si fatales à l’homme dans ces régions insalubres. Trouver le moyen de modérer l’influence de cette constitution atmosphérique et de réprimer les pertes énormes qu’elle occasionne par la transpiration, ce serait sans doute avoir beaucoup fait pour soustraire les Européens aux maladies qui les menacent, et pour les conserver en santé. Ici, comme par-tout, la nature doit être notre guide : elle n a pas donné une peau blanche et délicate aux indigènes de ces climats; chez eux, l’enveloppe extérieure est noire , basanée, olivâtre , cuivreuse : non-seulement le corps muqueux paraît en effet sécréter une humeur noire ou d’une couleur plus ou moins foncée, mais la peau elle-même est constamment lubrifiée à sa surface par une liqueur grasse et comme huileuse. C’est probablement à cette organisation du système dermoïde que ces peuples doivent le privilège de supporter les travaux les plus rudes, sous les rayons d’un soleil dévorant. Cependant on les voit encore s’occuper d’ajouter à ces dispositions innées ; ceux-ci se

couvrent ïe corps de diverses matières colorantes ;

ceux-là l’enduisent de quelque substance grasse , comme l’huile de coco, &c. On a loué l’efficacité des frictions huileuses pour garantir de la contagion; mais on objectera peut-être qu’en bouchant les pores de la peau , elles doivent s’opposer à la libre issue de l’humeur transpiratoire. Ce ne serait pas là un inconvénient; ce serait, au contraire, une indication qu’il faudrait s’efforcer de suivre, puisqu’on ne peut se dispenser de regarder les sueurs

immodérées comme des causes prédisposantes de

toutes les maladies qui attaquent les Européens sous les tropiques et la zone torride.

Le canal alimentaire participant toujours à l’état de l’enveloppe extérieure , la digestion est une des fonctions qui, dans les climats chauds, souffrent les plus grands dérangemens. Les indigestions y sont fréquentes et dangereuses : la plus légère imprudence suffit pour y donner lieu pendant la convalescence; et alors les malades se rétablissent trèsdifficilement, ou éprouvent des rechutes le plus souvent funestes. Tout invite à préférer dans les colonies une nourriture légère et essentiellement végétale. Je conviendrai qu’elle fournit moins de sucs nutritifs que les animaux; mais aussi c’est en

cela que je fais consister une partie de ses avantages. On a regardé l’Européen qui arrive dans les îles , comme étant dans un état de turgescence humorale, dont la chaleur excessive détermine des conséquences fâcheuses par la raréfaction et l’espèce d’exaltation qu’elle occasionne dans la masse des fluides, Sii’on fait dépendre ces désordres de i’étatdes soIides,les forces vitales, portées tout-à-coup au plus haut degré par la chaleur du climat, ne pourront résister à faction constante d’un stimulant aussi énergique. II est donc vrai qu’il faut, on corriger l’exubérance des humeurs, ou diminuer la trop grande

excitabilité de l’organisme : mais on aurait tort de conseiller ici la saignée, parce que la déplétion quelle opère est trop subite, et que la débilitation qui la suit est déjà un premier degré des maladies qu’on veut éviter (i). Une nourriture moins abon-

(1) Si je crois devoir blâmer i’usage des saignées de précaution , à l’arrivée des Européens dans les Antilles, il ne faut pas croire que je méconnaisse leur utilité dans le traitement des maladies dont ils peuvent ensuite être attaqués. Tel chirurgien, par exemple, a trèsbien décrit une dysenterie inflammatoire dont le malade est mort sans avoir été saigné. Les déplétions sanguines paraissent également indispensables au début de la fièvre jaune ; mais la manière de tirer du sang doit sans doute varier suivant le siège de l’irritation ou de la congestion. Une violente céphalalgie , la rougeur de la face , des

dante, tirée du règne végétal, amènera graduellement et plus sûrement les modifications que doit éprouver la constitution des individus.

Nous attribuons trop souvent à f ignorance, au caprice des législateurs ou à des idées superstitieuses* les habitudes que nous voyons régner en certains pays , parce qu’elles sont différentes des nôtres. Si nous n’étions pas aussi persuadés de notre supériorité, et que nous voulussions examiner avec moins de prévention les coutumes des autres peuples , nous serions souvent forcés de convenir que ces pratiques qui nous étonnent , ont pour la plupart un but réel d’utilité , et sont meme quelquefois d’une nécessité que commande impérieusement la nature des lieux qu’ils habitent. II paraît , en général ,

yeux , &c. , exigera ta saignée , ou au moins l’application des sangsues ou des ventouses scarifiées aux tempes, au cou, à la nuque. Si l’organe respiratoire est principalement affecté, nul doute qu’ilne faille préférer la lancette ; tandis que les accidens qui annoncent l’irritation ou la phlegmasie de la muqueuse gastrique , indiqueront la nécessité d’opérer le dégorgement local des capillaires sanguins par les sangsues ou par les ventouses scarifiées. La douleur lombaire, parfois si atroce et d’un si mauvais présage , me semble réclamer la même médication. Ainsi l’on poursuivrait en quelque sorte l’irritation dans les différens sièges qu’elle pourrait affecter, soit essentiellement, soit par une influence sympathique. La marche très-rapide de cette maladie et l’explosion presque subite des accidens commandent une égale célérité dans l’emploi primitif des antiphlogistiques.

que, dans les climats très - chauds , l’homme tire plutôt sa nourriture des productions végétales que de la chair des animaux. L’exemple des Européens ne décidera probablement jamais les Indiens à préférer la viande au lait , aux fruits , aux graminées , &c. Le nègre lui-même , qui , dans nos possessions coloniales , se livre , sous un ciel de feu, aux travaux les plus pénibles , n’est pas moins tempérant. Des fruits, des légumes, quelques fécules, composent presque toute sa nourriture. Rien ne prouve mieux les avantages que peut procurer aux individus qui vont habiter ces contrées , une nourriture peu abondante , fournie principalement par les végétaux. Si f on fait attention aux changemens qui s’opèrent dans

la constitution des Européens, pour s’accommoder

à l’influence du ciel dans les régions torrides, on verra qu’ils perdent leur embonpoint, leur coloris brillant, qu’ils éprouvent dans leurs forces physiques une diminution sensible. On a depuis longtemps observé que ceux qui partent d’Europe dans ces dispositions, ont moins à craindre que les hommes d’une compiexion plus robuste. La débilitation semble donc une condition nécessaire de l’acclimatement; et nous sommes assez insensés pour vouloir faire plier à nos goûts les lois que nous impose un

climat aussi rigoureux, en y portant les habitudes et la manière de vivre que nous suivons en Europe î

Il serait sans doute plus difficile de nourrir les marins et les militaires dans les colonies, seulement de végétaux : mais une plus grande consommation en augmenterait bientôt les quantités dans des proportions suffisantes; en attendant, on pourrait les mêler en partie aux substances animales qui composent la ration. Tous ceux qui jouissent de quelque aisance peuvent au moins se nourrir d après les principes que je viens d’exposer, et ils trouveront dans la privation de la chair et des sucs des animaux le meilleur des préservatifs contre les fièvres , la dysenterie , le choiera et les autres maladies qui accablent les Européens à leur arrivée aux Indes occidentales. Qu’on ne croie pas cependant que je veuille conseiller un trop fréquent usage des fruits acides que le sol fournit avec profusion; quelque salutaires qu’ils puissent être, il ne serait pas moins pernicieux d’en user avec toute l’avidité que peuvent inspirer leur saveur et l’ardeur du climat :il est certain que , pris en trop grande quantité , ils dérangent les fonctions déjà languissantes de l’estomac.

La nourriture des créoles et des colons, dans les des d’Amérique, se rapproche beaucoup aujourd’hui

de celle des Indiens, qui font entrer dans la préparation de leurs alimens les épices et les aromates les plus énergiques; la poudre de kari , par exemple , y est très-usitée comme assaisonnement. Ces subs» tances paraissent nécessaires pour solliciter l’excrétion des sucs digestifs et la contractilité des intestins , et l’on sait que les indigènes des climats chauds font pour la plupart usage du bétel. Ce masticatoire tire son nom de la feuille brûlante du Piper letelj mélée avec celle du tabac; la chaux vive forme le quart du poids total de cette composition , et la noix d’arec en constitue plus de la moitié. On peut modifier cette préparation selon la différence des pays, la constitution et meme le, goût des habitans. D’après M. Labillardière dans sa relation du voyage à la recherche de la Pérouse , les sauvages des îles de l’Amirauté remplacent la feuille du bétel par celle du Piper siriboa L. ; et MM. de Humboidt et Bonpland rapportent que les Péruviens des provinces de Quito et de Popayan, en Amérique, mâchent la feuille âcre de ÏErythroxylum peruvianum . Péron regardait le bétel comme le préservatif le plus sûr contre les dysenteries meurtrières des pays chauds ( Journ , de méd» chim, pharm, tom. IX , pag. jy ). Ainsi, tandis que, par des bains froids

répétés plusieurs fois chaque jour , on chercherait à entretenir la tonicité du système cutané, que par des frictions huileuses on essaierait de modérer f exhalation surabondante qui se fait à la surface du corps , on pourrait employer aussi quelque masticatoire , pour concentrer les sécrétions à l’intérieur du canal alimentaire , et pour prévenir les maladies et les rechutes périlleuses qui ont leur source dans une altération profonde des forces et des fonctions gastriques»

Quoique les effets du quinquina ne soient pas invariables, on ne saurait méconnaître la propriété de ce médicament contre la périodicité ou le pé~ riodisme des maladies. Sous ce rapport sur-tout , c’est un remède précieux et même indispensable dans le traitement des fièvres pernicieuses des climats chauds. Néanmoins le sulfate de quinine a encore, dans ces derniers temps, manifesté aux Antilles une action supérieure à celle même du quinquina , et l’usage de ce sel a heureusement terminé beaucoup de fièvres intermittentes , qui

avaient été rebelles à l’administration de l’écorce

du Pérou. Comme moyen prophylactique, le quinquina n’est souvent pas moins efficace : il est fort employé par les Anglais dans leurs établissemens

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de la côte d’Afrique. Je' ne pense pas , par exemple , qu’on doive faire exécuter à des Européens, entre les tropiques , des travaux d’une certaine nature, comme de dessécher des marais, de construire un fort ou des bâtimens , en un mot de remuer dans ces climats une terre encore vierge , sans avoir recours à ce préservatif. Je conseillerai donc, dans ces cas , de faire prendre aux ouvriers , une ou deux fois par jour , et sur-tout le matin , une légère dose de teinture alcoolique de quinquina, étendue d’eau. J’entends dire d’avance : Mais ïe quinquina est une substance excitante qui ne peut que déterminer ou aggraver une phiegmasie quelconque, et notamment celle de l’estomac et des intestins. A cela je répondrai que l’exception ne détruit pas la règle ; que , dans les cas précédemment indiqués, le quinquina peut ètie utile pour prévenir des maladies imminentes et fatales , et que ce médicament ne devant d’ailleurs être administré que par les conseils et sous ies yeux d’un médecin , c’est à lui qu’il appartiendra de saisir les contre-indications qui pourraient en interdire i’usage, et parmi lesquelles on placera sans doute les inflammations déjà existantes et celles dont on pourrait présager l’invasion.

L’inertie est en elle-même nuisible à la vigueur et à la santé Je l’homme. Si ia chaleur entre les tropiques invite au repos, c’est une disposition à laquelle il ne faut pas trop s’abandonner, puisqu’elle serait contraire à l’exercice de nos principales fonctions , au complément d’une bonne nutrition et au maintien de la force physique et morale. Le mouvement et l’action , essentiellement naturels aux animaux, sont toujours et par -tout nécessaires à l’homme. Un travail modéré contribue donc à entretenir la santé des Européens, même dans les climats chauds. Ces propositions sont d’une vérité incontestable : mais, en évitant un excès, il faut craindre de tomber dans un autre. Les travaux exécutés par les ordres et sous la direction de l’autorité seront toujours conduits avec assez de prudence et de ménagement pour n’ètre pas trop onéreux ou même nuisibles aux hommes qui y seront affectés. Il n’en est pas toujours ainsi des particuliers, qui, pressés de jouir, désirent sur-tout que leurs entreprises avancent et se terminent promptement. Sous ce rapport, les officiers commandans de terre et de mer dans les colonies doivent faire surveiller attentivement la manière dont sont traités les militaires qui se consacrent au service des par-

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tïculîers 5 et les matelots des vaisseaux du Roi occupés au chargement ou au déchargement des navires du commerce , pour régler convenablement 3a somme et la durée de leur travail.

Les équipages des chaloupes et canots, dans les colonies , devraient être doubles sur chaque vaisseau , et distingués, si l’on veut, enbabordais et en stribordais. Lorsque les chaloupiers et les canotiers de l’un de ces bords reviendraient de terre, ceux de l’autre bord leur succéderaient aussitôt qu’il serait nécessaire. On épargnerait ainsi à ces hommes une excessive fatigue , une longue exposition à la pluie ou au soleil, et ils n’auraient pas aussi souvent occasion de se livrer, à terre, à tous les excès de l’intempérance. Pour remplir cette dernière intention , les embarcations doivent être renvoyées immédiatement à leur bord, toutes les fois qu’elles ne seront pas indispensablement retenues à terre pour les besoins du service , et il serait infligé une punition à ceux qui passeraient la nuit hors du vaisseau. Néanmoins , différens motifs contraignant de laisser les embarcations à terre pendant plusieurs heures, il serait utile d’avoir près du débarcadère un hangar ou un abri quelconque , sous lequel les matelots pussent se mettre à couvert des intempéries.

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en continuant d’avoir Fœil sur leurs canots , ainsi que cela a lieu pour quelques cales du port de Brest. Ce local pourrait être disposé de manière à ce que les chaloupiers et canotiers y fissent sécher leurs habits humides. Un tel établissement me paraît de nature à mériter une attention particulière : tout invite à procurer aux marins , en Europe et dans les colonies , un refuge aussi précieux.

J’ai déjà fait sentir fimportance de prévenir les affections tristes , et d’entretenir la gaieté parmi les marins : les mauvais traitemens ne peuvent produire que des effets contraires et donner lieu aux plus fâcheux résultats. Un châtiment injuste ou trop rigoureux n’affecte pas seulement l’homme auquel il est infligé , il intéresse tous les matelots , parce que chacun d’eux est exposé à l’éprouver à son tour. C’est ainsi qu’une trop grande sévérité peut jeter tout un équipage dans la tristesse et le découragement , source inépuisable des plus affreuses maladies. Mais la justice ne consiste pas moins à récompenser qu’à punir : le châtiment est toujours public, les récompenses doivent aussi être distribuées d’une manière ostensible. Dans l’un et l’autre cas , il faut chercher à produire un effet moral propre à réprimer les délits et à exciter en même temps l’émulation.

En procédant à la distribution des récompenses avec une sorte de cérémonial, on flatterait lamourpropre de ceux qui en seraient l’objet, et on inspirerait en même temps aux autres le désir de mériter une pareille distinction. Toutes les fois, par exemple , qu’un marin obtient une augmentation de solde , qu’il entre parmi les gabiers , ou qu’il est fait officier-marinier, ne pourrait-on pas faire monter l’équipage sur le pont! Le capitaine lirait à haute voix les ordonnances d’après lesquelles il y a lieu à donner de l’avancement, et remettrait ensuite à ceux qui en auraient été jugés dignes , un ordre en forme , énonçant les motifs de leur promotion. Ou je me trompe fort , ou ce simple appareil ferait sur l’esprit de l’équipage une vive impression , et contribuerait plus qu’aucun autre moyen à exciter son zèle et à enflammer son courage.

Je me suis imposé la loi de ne point sortir des bornes de mon sujet dans le cours de ce Mémoire , et j’ai exclusivement considéré le marin à la mer ou à bord. En parlant de la dangereuse influence des climats chauds sur la santé des Européens , j’ai conseillé de ne leur permettre de descendre à terre , sous la zone torride, que pour les besoins les plus indispensables ; j’ai meme cm devoir proposer de

traiter les malades sur leurs vaisseaux, excepté dans ies cas où leur présence pourrait compromettre la santé du reste de f équipage. ( Voye^ p. 68. ) Je ne pouvais entrer , à ce sujet, dans plus de développemens, parce qu’il ne s’agit ici que de l’hygiène navale , et non de celle qui serait applicable aux Européens pu aux militaires qui vont s’établir ou tenir garnison dans les îles d’Amérique.

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