‹ Mémoire sur les garanties de catholicité et de succès de la constitution spéciale que le Saint-Siège et la nécessité des circonstances ont donnée à l'Université Laval à MontréalChapitre 11 sur 26 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Bons résultats qu'a produits cette constitution spéciale de V Université Laval à Montréal.

Quel était i'état des choses et des esprits au Canada, avant que ne fût. établi dans l'Université Laval à Montréal le mfide d'être actuel *?

Mgr A. Racine, évêque de Sherbrooke, nous l'apprend dans une letti'e au Cardinal Préfet de la S. Congrégation de la Propagande, en date du 25 novembre 1891 :

" Qui ignore, dit-il, l'état précaire et pénible de l'Université La- " val à, Montréal, à venir jusques il y a deux ans, et les difficultés " sans nombre qui mettaient son existence en danger. Les trois quarts " au moins des laïques et des prêtres, pour une raison ou pour une " autre, lui étaient opposés. L'opinion se passionnait avec amertume, " des discussions envenimées se poursuivaient presque sans interrup- " tion dans les feuilles publiques. Des poursuites judiciaires attaquant même l'existence légale de la Succursale, planaient comme une me- " nace continuelle au-dessus de sa tête. La faculté de Médecine n'a- " vait guère qu'une quarantaine d'élèves, tandis que sa rivale, l'Ecole " de Médecine et de Chirurgie de Montréal en comptait environ deux " cents, ralliant auteur d'elle les sympathies les plus prononcées du " district de Montréal. Les désirs du Saint-Père, souvent et fortement " exprimés, de voir ces deux Ecoles de médecine s'unir, demeu- " raient sans effet. Deux missions apostoliques, pour rétablir la paix " sur la question universitaire, avaient échoué en grande partie ; les " décrets romains, en pratique, devenaient lettre morte : et l'autorité " des évêques se trouvait tenue en échec, soit par l'opposition sourde " des uns, soit par l'indifférence des autres. „

La Succursale fut mise à deux doigts de sa ruine, et il vint un moment qu'il y eut un danger très grand de voir s'élever à Montréal une Université laïque, en dehors de tout contrôle légal de l'épiscopat. A ce sujet, dans cette même lettre du 25 novembre 1891, Mgr A. Racine disait :

" Il est (le projet de loi soumis alors à Texamen du Saint-Siège) " le meilleur moyen pour empêcher, à Montréal, la fondation d'une " Université laïque, qui s'y établira infailliblement, si l'Université ca- ^' tholique ne réussit pas, pécuniairement parlant. „

En s'exprimant ainsi, il n'était que l'écho de tous les Evêques de la Province ecclésiastique de Montréal, qui écrivaient à l'Eminentissime Préfet de la S. Congrégation de la Propagande, le 24 septembre 1891 :

" Il existe à Montréal, il ne faut pas se le dissimuler, un grand danger qu'il s'organise une Université laïque en dehors de tout con- " trôle légal de l'épiscopat, si nos difficultés continuent... Nous jouons, " probablement, la dernière chance de voir les Laïques en masse " marcher avec nous sur la question universitaire. Ils le font avec " beaucoup de sincérité, mais aussi avec une certaine impatience.

N'allons pas, par des retards, pour des motifs d'ordre secondaire, " frustrer leur attente et les fruits de leur bonne volonté. „

C'est pourquoi le Vice-Recteur de Montréal pouvait écrire en toute vérité à Son Eminence le Cardinal Préfet de la Propagande, le 15 mai 1890:

" Si la Succursale suspend ses cours, immédiatement des écoles " laïques de droit et de médecine se croiront justifiables de demander " à, la Législature le pouvoir d'accorder des degrés universitaires, et " il ne fait de doute pour personne qu'elles l'obtiendront.

" Une Université laïque pourrait, tout d'abord, n'être pas mau- * vaise, à raison de l'honnêteté et des principes de ceux qui Forga- " niseraient; mais il n'est pas moins vrai qu'elle constituerait un " danger sérieux pour l'avenir. U existe au Canada un groupe d'hommes, " qui ne veulent pas de l'influence du prêtre en matière d'éducation.

" Cette école doctrinaire peut grandir, les circonstances aidant. " U s'élèverait, immanquablement, des rivalités entre l'Université " laïque de Montréal et l'Université Catholique de Québec; ces hommes " profiteraient de tous les froissements, de tous les malentendus, pour " pêcher en eau trouble et augmenter le nombre de leurs adhérents. " L'Eglise perdra pour toujours l'occasion de diriger, d'une manière " autorisée, reconnue et légale, les études universitaires à Montréal. " Si la Charte civile d'une Ecole de Médecine a pu tenir en échec si " longtemps les forces réunies de Laval, que ne pourra la Charte " d'une Université] Et pour n'avoir pas su se plier aux circonstances, " pour sauver des intérêts secondaires que personne du reste ne veut

" méconnaître, on aura compromis les grands intérêts de la religion, " restreint les bienfaits do l'Erlncation Universitaire donnée au nom " de l'Eglise, et créé un foyer d'indifférence et, peut-être, d'hostilité " religieuse.

" Prévenons un tel malheur. Sauvons la Succursale, sauvons les " décrets apostoliques; et, par là, nous aurons sauvé l'honneur de la " religion, ainsi que l'avenir de la haute éducation catholique dans " le district de Montréal, et même dans toutes les parties du pays. „

Enfin^ pour avoir une idée de ces misères interminables, qui avaient divisé dans notre pays le clergé, les laïques, le monde religieux et le monde politique, qui défloraient le respect qu'on avait eu jusqu'alors pour les décisions des Congrégations romaines, qui affaiblissaient la foi d'un grand nombre, et qui même avaient jeté toute une classe de catholiques sous le coup des censures ecclésiastiques, il suffit de rappeler le souvenir des trente années écoulées de 1859 à 1889, et de consulter les Archives de la Propagande, où venaient se répéter les échos de nos funestes disputes.

Or, la Constitution Jam dudum et les lois qui en ont été la conséquence pratique, nous ont donné à Montréal la paix et l'union, avec tous les bienfaisants résultats qui en découlent. Les faits sont là, pour le dire.

Dès le 24 septembre 1891, les Evêques de la Province de Montréal pouvaient écrire à Son Eminence le Cardinal Préfet de la S. Congrégation de la Propagande :

" L'Union (des deux Ecoles de Médecine) est entrée en opération " le V de juillet de cette année 1891. Depuis, malgré certains petits " intérêts privés qui peuvent se croire peut-être froissés, un grand " esprit de bon vouloir et de déférence mutuelle n'a cessé de régner " entre les professeurs des deux écoles rivales. Les étudiants en mé- " decine, au nombre de 300, ont commencé et continuent leurs cours " au milieu du plus grand calme. La paix règne dans le public. L'au- " torité épiscopale, dans ces conditions où l'on a placé le fonction- " nement de l'Université en s'inspiraut de la Constitution Jam dudum, " est acceptée par tous et bénie. Devant nous s'ouvrent les plus belles " espérances de développement universitaire. „

Dans sa lettre du 25 novembre 1891 au Cardinal Préfet, de son côté, Mgr Racine dit:

" La paix à Montréal, inconnue depuis des années, nous est re- " venue ; les rivalités tombent, et le bon vouloir s'exerce aisément " entre des hommes dont les idées, jusqu'à dernièrement, ne pou- " valent se rencontrer. Les élections, dans la nouvelle Faculté Médi- " cale, la distribution des chaires et le règlement de plusieurs autres " questions tout-à-fait délicates qu'entraînait l'Union nécessairement, " se sont faits dans le plus grand esprit de générosité et de bienveil- " lance réciproque. C'est au point que l'opposant le plus déterminé " de l'Union a été élu président de la Faculté Médicale, et qu'il a " accepté franchement et carrément de faire fonctionner et réussir le " nouvel ordre de choses. Les autres facultés, par sympathie, en ont " éprouvé du soulagement. A l'heure actuelle, plus de cinq cents élè- " ves suivent à Montréal l'enseignement universitaire, avec ardeur et " entrain. „

Au mois de juin 1892, les Evêques de la province de Montréal constatent le même fait, en envoyant h Notre Saint Père le Pape l'expression de leurs remerciements et de leur reconnaissance, en ces termes :

" Très Saint Père, Nous nous sommes souvent, depuis quelques " années, tournés vers Votre Sainteté pour implorer de sa sagesse et " de son autorité paternelle un remède au sérieux malaise qui tra- " vaillait notre province relativement à l'organisation de notre ensei- " gnement universitaire. Aujourd'hui c'est le sentiment d'une filiale " reconnaissance qui nous ramène h, vos pieds. Nous sommes entrés " dans la voie que nous traçait votre Constitution Jam dudum, et, " dès lors, l'appaisement des esprits a commencé à se produire. Il a " fait des progrès à mesure que, nous appuyant sur les principes po- " sés par votre parole, nous en avons fait sortir, toujours soutenus " et dirigés par Vous, la solution des difficultés particulières qu'il " restait à écarter.

" Enfin, un acte récent du Parlement de Québec vient de com- " pléter l'installation régulière de l'Université Laval dans le second " siège que Vous lui avez créé pour cette Province de Montréal. Cette " mesure législative qui donne l'incorporation civile à, notre Syndi- " cat Financier est l'heureuse occasion que nous attendions pour Vous " offrir le tribut de notre profonde et unanime reconnaissance. Plaise " à Dieu, Très Saint Père, qu'elle puisse Vous faire goûter, au milieu

" des graves et innombrables sollicitudes dont Vous portez le far- " deau, une consolation égale aa soucis que Vous a causés le mal " dont nous souffrions et à la charité que Vous avez mise à le soi- " gner et à le guérir. „

Ainsi, d'après le témoignage de vénérables prélats, qui sont en position de connaître le véritable état des choses au Canada, ce nouveau mode d'être, donné à l'Université Laval à Montréal sous la direction et avec la coopération du Saint-Siège, nous a apporté: 1 La paix dans les esprits ;

2, " La réalisation des désirs du Saint Père;

3. ° La reconnaissance officielle des décrets romains dans la législature de la Province;

4/ L'union de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal et de la Faculté de Médecine de l'Université Laval à Montréal;

5. " Une auréole de respect pour les décisions du Saint Siège ;

6. ° Un accroissement d' influence dans les spères universitaires pour l'autorité et l'action épiscopales.

De plus, la Constitution Jam durhmi, en rendant possible à Montréal la création et l'adoption de loi en conformité avec les exigences de temps, de lieux et de personnes, nous a rendu bien d'autres services, dont je vais énuraérer les principaux, brièvement:

7. " Elle a placé à Montréal l'Université sur des bases plus larges : en sorte qu'il est devenu possible pour cette institution d'embrasser dans son enseignement la presque totalité des professeurs et des élèves catholiques, en s'incorporant les institutions déjà existantes; de développer l'élan, l'énergie et les forces de toutes les aspirations légitimes, de ne blesser en rien les susceptibilités naturelles à chaque section du pays, de voir ses deux sièges actuels fleurir et s'épanouir l'un à côté de l'autre, sans froissement, sans empiétement, chacun dans la liberté de sa sphère d'action propre, faisant tous deux la gloire d'une même Université, sous la suprématie d'un même Conseil Universitaire.

8. " En effet, grâce à ces arrangements, l'unité universitaire fortement ébranlée par les violentes commotions d'un passé agité, s'est trouvée consolidée. Québec, la ville historique, le plus ancien foyer d'éducation dans le pays, peut maintenant rester à la tête d'une grande Université nationale qui deviendra de jour en jour de plus en plus florissante, ce qui n'est pas une petite gloire- Mais il ne faut pas oublier que c'est la seule forme possible et

durable, sous laquelle l'Unité universitaire peut être consacrée et cimentée dans notre démocratique pays, où la décentralisation dans l'exercice des pouvoirs est passée et établie, d'une manière irrévocable et irrésistible, dans l'esprit pubblic et les moeurs populaires. L'idé de dépendre minutieusement, pour le détail des aflfaires locales, d'une autorité centralisatrice, où Ton croirait no pas avoir une influence proportionnée à l' importance des intérêts qu'on représente, suflirait, même avant tout acte de juridiction quelconque, pour blesser la confiance, paralyser l'initiative et entraver les desseins les plus généreux.

Or, en s'inspirant de la Constitution Jam dudum, qui, tout en respectant les droits acquis, garantit l'exercice de toutes les libertés légitimes, on a établi à Montréal une fédération de Chartes se mouvant librement dans l'exercice de leurs droits matériels, et dépendant légalement, pour la pureté de l'enseignement, la foi et les moeurs, de l'action épiscopale avec le contrôle Universitaire que déterminent les décrets du Saint Siège.

O."* De plus, on a coupé court aux défiances que pouvaient entretenir les intérêts divers et les diverses nuances d'opinion qui existent, nécessairement, dans un district aussi vaste que celui de Montréal, en leur donnant, dans l'administration, des représentants légaux. En effet, comme on l'a vu plus haut, parmi les Administrateurs, outre les Evêques de la Province de Montréal et le Vice-Recteur de l'Université Laval à. Montréal, on compte des représentants du Séminaire de St. Sulpice, de tous les collèges de la Province, des facultés, des élèves gradués, et de plus des hommes importants choisis dans les autres classes de la société.

10.° Le fait de donner, dans l'administration, une large part à l'élément laïque, a continué parmi nous les traditions qui ont fait la force de notre société canadienne, en cimentant par un nouveau lien l'union des autorités religieuses et du laïcisme chrétien, sans compter qu'il a contribué grandement à conjurer le danger, tel qu'expliqué plus haut, de voir s'élever, par opposition à une Université ecclésiastique, une Université laïque indépendante.

11.° Enfin, en remettant les finances surtout entre les mains d'hommes d'affaires, on a inspiré confiance au capital: de là des dons, déjà assez considérables pour nous permettre d'entreprendre la construction d'une bâtise dispendieuse, devenue absolument nécessaire pour enraciner l'Université dans le sol Montréalais, pour donner aux Pro-

fesseurs et aux Elèves des salles convenables, pour nous permettre de rivaliser avec des Universités protestantes parfaitement dotées.

Cependant, sur ces deux derniers points, je dois faire une remarque qui n'est pas sans importance. L'idée d'une Université laïque à Montréal a été grandement affaiblie, mais elle n'est pas morte: des maladresses, un insuccès même temporaire, lui donneraient un regain de vigueur qui pourrait nous causer encore bien des misères et nous rejeter dans les tiraillements du passé. Les dons ont été généreux, mais nos besoins sont si grands qu'ils sont bien loin d'être à la hauteur des exigences du moment, et il importe de ne rien faire qui puisse en tarir la source. Voilà pourquoi les Archevêque et Evêques de la Province de Montréal écrivaient à Notre Très Saint Père le Pape, le 28 août 1894:

" Cette interprétation (du renouvellement de l'Induit du 5 mai " 1889) si elle était acceptée, nous créerait devant nos diocésains " une position humiliante, embarrassante, tout-à-fait pénible; elle " réveillerait chez les uns les anciens murmures, les récriminations, " les germes de divisions; elle ralentirait le zèle des autres, et dimi- " nuerait la source des dons; nos petits radicaux en profiteraient " pour augmenter leurs chances d'une Université laïque, en dehors " de tout contrôle religieux, ce qui serait le plus grand malheur qui " pourrait arriver à notre pays. „

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