‹ Mémoire sur les GuanchesChapitre 2 sur 5 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

« Ces barbares qui estoient si remplis de vertus naturelles et d'honneste simplicité. » .

[Chronique de la conqueste det Canaries,)

Durant ces siècles d'agitation et de tourmente qui virent crouler les états les plus puissants, les insulaires des Fortunées, libres et heureux dans leur archipel, purent se réjouir de l'oubli du monde. Le souvenir des expéditions maritimes des Phéniciens et des Carthaginois s'était perdu au milieu du flux et reflux des conquêtes ; les Romains avaient borné leur domination aux colonnes d'Hercule, et l'irruption des Barbares s'était arrêtée devant les flots d'un océan qu'on croyait sans limites. Mais à cette époque de transition qu'on est convenu d'appeler la Renaissance, les Fortunées eurent leur tour : on se souvint des îles lointaines auxquelles les poètesde l'antiquité avaient attaché un merveilleux renom, et l'amour des dé-

couvertes poussa vers ces contrées fameuses, visitées jj^dç.par les galères de.Tyx et de Carthage, explorée* ensuite sous Fe»pire d*Àoguste par tes envoyés du roi Juba, et connues plus tard des Arabes sous le nom d'Iles Heureuses (el djézayr el Khalydath).

Il faut remonter jusqu'au quatorzième siècle pour trouver des documents historiques un peu précis sur les anciens habitants des Canaries.. La relation des explorateurs mauritaniens, dont Pline nous a transmis un fragment, ne fait pas mention des indigènes, et si d'après l'Edrisi on peut admettre avec quelque vraisemblance que les Maghrourins partis de Lisbonne ati commencement du douzième siècle, ou peut-être auparavant, abordèrent dans cet archipel, on ne saurait tirer de leur récit que des caractères fort vagues sur un peuple qu'ils eurent à peine le temps d'observer. Les naturels qui les retinrent prisonniers possédaient des barques, vivaient réunis dans dfcs maisons et obéissaient à un roi. C'étaient des hommes de- haute stature, de couleur rousse et basanée, c'està-dire plus ou moins bruns, mais indubitablement de race blanche, puisqu'ils portaient les cheveux longs ('littéral non crépus); leur» fewgnes étaient d'une rare beauté. Us rencontrèrent là des cens parlant leur langue et conférant dans un autre dialecte avec le prince qui les fit interroger. Le récit des aventuriers ara-* bes ne nous a rien appris de plus; mais à mesure que nous nous rapprochons du siècle des grandes na-* viga&iôns, les renseignements deviennent moins Targues* et déjà en 43A* nous voyons une expédition

s'aventurer sur 1» merocéane, sous les auspices d' Alphonse* iVde Fèrtugal, pour alfer visiter ces îles célèbres dont ott venait de* retrouver le chemin ( quœrentes ad ea$ insulass qum vulgo repertav âieimus) . Les trois navires, dirigea par l'Italien Àngelino âeV Tègghia et le pilote ISieoloso à* Recco, étaient éqrripës de Florentins, de Génois, de Portugais et d'Espagnols. Ces explorateurs visitèrent tontes les îles du groupe el s'arrêtèrent dans celte de Canarià, où ils traitèrent avec le» naturels, (f Les hommes et les femmes allaient » presque* nus ( dit ta refatio») ; quelques-uns d'entre » eux paraissaient commander aux autres; ils étaient » vêtus de peaux de chèvre peintes de couleur de sa- >f fra**etde rouge: ces peaux étaient très-fines, douces, >i et cousues assez artistement avec des fite de boyau. » À en juger par leurs actions, ils paraissaient avoir » un prrâwce auquel îb témoignaient beaucoup de res- » peet et d'obéissance. Leur langage était fort doux, » 1* prononciation vive et précipitée comme l'italien'. » Le pays offrait un aspect agréable par ses cultures » variées. Les navigateurs f virent beaucoup d'arbres » fruitiers, de jardins potagers, des plantes légumin neuves et des ce réaies •♦Les mafeons, dont ils forcerait h tes» portes, étaient solidement bâties en pierres tail- » We»$ le» murailles paraissaient blanchies à la chaux, » les charpentes d'un bois très-solide. Us trouvèrent n dâsi&ce$ édifices des figues sèches et du beau ftb- * ment. Kfe pénétrèrent aussi datirs un temple qui reç^ » fermait une idole de» pierre représentant un homme »n» m» une bevleà 1* mairv. Ses parties obscène*

» étaient couvertes d'une espèce de tablier en feuilles » de palmier (femoralibuspalmeis). Ils enlevèrent cette » statue, qu'ils apportèrent à Lisbonne, ainsi que qua- » tre naturels qu'ils avaient retenus de force. Ces in- » sulaires étaient des hommes jeunes, sans barbe, » d'une belle figure, portant aussi des tabliers (femo- » ralia) faits avec une corde dont ils s'entouraient les » reins et de laquelle pendait un grand nombre de fils » de palmier et de jonc de la longueur d'environ deux » palmes. Ces jeunes gens n'étaient pas circoncis ; ils » avaient des cheveux longs et blonds qui les voilaient » presque jusque au nombril; ils marchaient nu-pieds. » Leur stature n'excédait pas celle des narrateurs ; ils » avaient les membres robustes, paraissaient coura- » geux, d'une grande intelligence, très-fidèles et pleins » de loyauté. Leur chant était fort doux ; ils dansaient » à la manière française, se montraient toujours gais » et riants, et moins sauvages que bien des Espagnols » ( salis domestici, ultra quam sint multi ex Hispanis). » Quand on les amena sur les vaisseaux., ils mangèrent » du pain et des figues, mais ils refusèrent absolument » le vin, et ne voulurent boire que de l'eau. Ils man- » geaient aussi du blé et de l'orge à pleines mains, ainsi » que du fromage et de la viande, qu'ils ont chez eux en » abondance et de bonne qualité ; toutefois ils ne possè- » dent ni bœufs, ni chameaux, ni ânes, mais beaucoup » de chèvres, de moutons et cochons sauvages. Bien )) qu'ils mangent le grain comme les oiseaux, ils en » font aussi de la farine, dont ils se nourrissent sans » la pétrir. On leur a montré de la monnaie d'or et

» d'argent dont ils ignoraient entièrement l'usage. » Le mariage se pratique chez eux, et les femmes ma- » riées portent des tabliers comme les hommes ; mais » les vierges vont toutes nues, sans paraître honteuses » de leur nudité. Ils comptent comme nous, en met- » tant les unités devant les dizaines, ainsi qu'il suit :

Un Nait. » Neuf. . . . Aida raorava (marna).

» Deux,. . Smetti. » Dix Marava.

» Trois . . . Amelotti. » Onze. . . . Nait-marava.

» Quatre.. Àcodetti. » Douze... Smatta-marava.

» Cinq.... Simusetti. » Treize... Amierat-marava.

» Six Sesetti. » Quatorze. Acodat- marava.

» Sept .... Satti. » Quinze . . Simosat-marava.

» Huit .... Tamatti. » Seize. . . . Sesatti marava. » 'rsy^B

Telle est en analyse la relation qu'on trouve longuement détaillée dans un document fort curieux de la bibliothèque des Magliabechi de Florence, et qui a été publié en 1827 par M. J. Ciampi.

La plupart des navigateurs qui visitèrent les îles Canaries après l'expédition de 1341 y abordèrent accidentellement, et si quelques-uns d'entre eux partirent avec l'intention de visiter ces îles alternativement perdues et retrouvées, leur tentative n'eut pas en Europe unbien grandretentissement. Jusqu'au quinzième siècle les Canaries furent considérées comme des terres vaguement indiquées par les pilotes, et dont la recherche devait exciter l'ardeur des aventuriers de l'époque. Nous lisons en effet dans Gonzalo de Oviedo : « Qu'on resta long-temps sans reprendre la navigation de ces îles, dont on avait fini par oublier la route, jusqu'à

précter lorsque, tmi à ses coutumes, il n'avait pafe encore éprouvé l'influence d'une autre civilisation. D'après leur récit, «es insulaires étaient des hommes de belle race, courageux et rusés , à la fois pasteus* et guerriers, soumis à «les chefs héréditaires, reoofi* naissait une sorte d'aristocratie, parlant divers xKa** lecte6, tous issus évidemment d'wae langue mène. a A liez par tout le monde, disent-ils, et tous ne tara* » veres nulle part plus belles gens, ne mieux foiYnea^ » et sont de, grand entendement s -ils eussent qui le«t » monstrat... Leurs femmes sont bien fceiks et por«> » tent leurs cheveux liez par derrière ainsi qu'en imk w nière de treases... Ge so»t gens de liante stature. » A peine les peut-on prendre vils, car ils courent » comme des lièvres..» »

En parlant de ceux qu'ils convertirent tau ehmtîa* nisme, ils ont soi» d'ajouter « qu'ils «ont moult fermes » en leur foy, et qu'ils ont temples où ils font leurs » sacrifices. » Dans différente «nctaotts de leur naïua*» (ion, Bontier et le Verrier nous montrent les €ana«riens comme des hommes jaloux de leur liberté, et combattant souvient avec avantage des ennemis tien arqaéset aguerris ; « Aussi, >écriven*^ls, ils **eus ma- » voy er-eet raaûtfes fois ka 'têtes sanglantes, les bras » <et les jambes «rompus de coups de pierre, car il &em- » ble que ce soit un carreau dWbalestre quand il" j) les jettent. »

Les navigateurs portugais* qui *fcàtèt>eot Aes Ue$ Cauaries un demi-etéele ftyroa Jlinvaaion des awntu~ rôeig normands, pfas6rvÊn»t:cemukràe 4 peiifderégi par

d'autres lois; toutefois Azurara, qui put retirer de bons renseignements sur les insulaires* qui habitaient encore le pays libre, nous a transmis des notions importantes sur la population et la forme du gouvernement. Le savant Azurara n'ignorait rien de ce qui avait été écrit avant lui. Dans son chapitre des mœurs et coutumes, lorsqu'il fait mention des usages des habitants de Ganaria, dont on avait eu connaissance depuis long-temp&par des esclaves dupays, il veut parler certainement des Canariens amenés à Lisbonne en 1 341 . Ce qu'il dit des productions de l'île, des figuiers et des dattiers stériles, est bien conforme à la relation du pilote génois Nicoloso da Recco : Ficus et arbores et palmas datiïo stériles. Le pain, que ces insulaires ne savaient pas pétrir et qu'ils mangeaient en farine, rappelle le passage de la même relation : Farinam conficiunt, quam et absque partis confectione aliquâ mandutant ; et cette phrase : « Ils n'ont ni or ni argent, et ne connaissent pas la monnaie, » ressemble à celle-ci : Ostenta sunt eis aurea et argentea numismata, omnino . eis incognita.

Cadamosto, qui aborda ensuite dans le même archipel, ne parla des îles restées indépendantes que sur le rapport de quelques prisonniers chrétiens échappés à l'esclavage. «Les trois îles habitées par les idolâtres, » dit-il, sont plus grandes et beaucoup plus peuplées, » surtout deux, la grande Ganarie, qui renferme en- » viron neuf mille âmes, et Ténériffe, la plus impor- » tante des trois, qu'on dit contenir de quatorze à » quinze mille. Quant à la Palme, c'est une belle

» île, à ce qu'il paraît ; mais sa population est peu » considérable. Ténériffe est »gou veinée par neuf sei- » gnçurs, appelés ducs, qui ne sont pas élus par » droit de succession ou d'hérédité, mais par celui » de la force : c'est pour cela qu'ils sont toujours en » guerre et qu'ils se tuent comme des bêtes. Leurs » armes sont des pierres et des espèces de javelots » ou lances d'un bois aussi dur que le fer, et dont la » pointe est armée d'une corne aiguë et durcie au » feu. Les uns vont tout nus, hormis quelques-uns, » qui sont vêtus de peaux de chèvre par devant et » par derrière. Ils s'enduisent le corps de graisse de » bouc, mêlée de sucs de certaines herbes, pour se » défendre du froid, bien qu'il soit peu rigoureux » dans ces climats méridionaux. Ils ne construisent » pas de maisons et n'habitent que les grottes des » montagnes. Ils se nourrissent d'orge, de chair et » de lait de chèvre, qu'ils ont en abondance. Ils man- » gent aussi des fruits, mais plus spécialement des » figues ; et comme les chaleurs sont plus fortes dans » ce pays, ils récoltent leur blé en mars et en avril. Ils » sont idolâtres et vénèrent le soleil, la lune et di- » verses autres choses. Ils prennent autant de femmes » qu'il leur plaît; mais ils ne touchent à leurs épouses » vierges qu'après qu'elles ont passé une nuit avec » leur seigneur, ce qu'ils considèrent comme un hon- » neur insigne. Les habitants des quatre îles conquises, » à ce qu'on m'a dit, ont fait souvent, à la faveur de » la nuit, des incursions dans les îles libres, afin » de s'emparer des naturels et de les envoyer en Es-

» pàgne pour (être vendus comme «scia ves. C'est «Uns j) ces entreprises que plusieurs chrétiens ont été faits •*> prisonnière, et les idolâtres, au lieu de les «retire » à mort, se sont coûtantes, pour 4eur .prouver leur

* mépris, de les employer aux travaux les plms àv£lis~ » sants : ainsi, ils leur ont lait te ôr, éoorcher <et dé* v pecer les chèvres, et remplir «d'autres soins ^encore » plus vils. Il existe chez ces insulaires une ooutwaae i» des plus barbares : à l'avènerae«t d'un de leurs » princes, il arrive sauvent qu'un de ses sujets se dé* » voue en son honneur. Le peuple se rassemble alors » dans une vallée profbade, «et après certaine icéré* » morne, accompagnée de cpielqwes paroles, celui qui » s'est offert comme victime se précipite du haut des w rochers qui dominent le vadloa. Ou dit (pie le nou<- » veau prince^ sensible à œt acte de dévouement^ ne h manque pas de récompenser les parents du mort

» <Ces Canariens sont des gens rusés et alertes,>*Gcbu<-

* tumés à courir au milieu de rochers inaccessibles,

* et à franchir les précipices les plus dangereax avec <*) autant de légèreté que les chevreaux: ; les sauts *i qu'ils font surpassent taist ce qu'on pourrait croke. » ils lancent une pierre avec une foroe et u»e adresse <a étonnantes, et ne manquent jamais leur but s la vi*j) gueurde leur bras est telle, que quelques coupe* leur *> suffisent pour mettre «a bouclier en wstte pièces ,» J'ai vu dams l'iie de Madère (^continue iGadamasto) w m Caroarieixoan vertical fjariaitde se placer àbuk m m\ dix pas de diatanœ «de toots hommes ayant *àa*> •* Jtun douze oranges, ainsi que lui, et de leur tirer

•*> les tskurats aueasiitfeaicint .sans imanqtier tua seul » ^oup, tandis iqu'il £»re*ait 4*ec eas -mains toutes » -celles qu'on lui tirerait; mais rpersa&fce ne vtxwlak » parier a*ec lui, (parce *ftf on savait bien ce dont il » était «iapable* Jacoocluade là que cette race d'hegnaies » est la plusadrokeet kpkts leste qai soit au monde. -» Hommes £t «fertuaaes, Us-sta&tdans l'usage de se peia- » dre le €orpfc*a$ecde$ «stows d'herbes »de fdiiecsefc oau*- » leurs, verté, joiigje^et jaune. Jai *i3ifcé<deu^ dettes » iles, dit «n terminant ktoairabetir, oeHe de Geméve » et celle de Fear qu<*C arpent lesohnétiens ; j'ai abonde » aussi à Paima, maïs sans y débarquer, afin >de*con- ■» trouer mon voyage, ai

André Bernai ou Bernaldez, plus particulier ernem «ennu sous le nom du cmré de los JPalaciôs, a, traite des îles Canaries dans son Histoire des tims tfOheli- -que* êon Femandb y é&na IsabtL Les chapitres 34, -63, *64, 65 7 129 et 430 de cet «owmage sont cenK qui nous ont fourmi le plufi de renseignements. On y lit une description socoratte «du pays conquis, pht~ *ievw notions fort craieutes isur les mœurs et *o»- Ittmes des anciens iafeitanfts et sur leur théogonie. 21 est question* d'une sculptinrcBn 4>©is, trouvée à *Gainria, tfepréseiufcanrt; «a groupe «d'animaux devant *equel on fusait ►des kbatiOMsde lait et d'autres offrantes, L'iaurteur explique le système de gowertieftieiH; de la grande Canarie; il raconte de quelle manière 'le prince de *Gakkcr iut^aavoyé *en Espagne «pour 4tre fu&asté an roi, paie aaaaené ta €aaaria, afin 4*enga- |}er les natnrefe à fine èear rouariesion . H «nous 4k

comment les malheureux insulaires, embarqués par supercherie à bord des caravelles espagnoles, furent envoyés à Séville, où on leur assigna pour résidence le faubourg de Myahar. Plus tard, lorsqu'on les jugea: assez civilisés, et qu'on ne redouta plus leur présence aux îles Canaries, ils furent reconduits dans leur pays. Parmi les précieux renseignements contenu» dans le livre de Bernaidez, nous citerons encore une liste de soixante-huit noms de l'ancienne langue, qui se réfèrent aux villages et aux différents lieux habités par les indigènes avant la conquête de l'île.

Lorsque le curé de los Palacios écrivait sa chronique, la domination espagnole étendait sa puissance sur tout l'archirpel canarien. Le fief que Bethencout s'était adjugé par droit de conquête avait passé en d'autres mains ; Ténérifle, grand Canaria et Palma, ces trois îles qui avaient défendu long-temps leur liberté contre d'injustes agressions, venaient de subir le joug, et Fernandez de Lugo plantait l'étendard de Castille jusque dans les derniers retranchements de ce peuple de braves qui lui avait disputé le terrain pied à pied. Un siècle s'était écoulé depuis cette victoire, quand FrayAlonzo de Espinosa, transporté d'un saint zèle, vint prêcher l'Evangile aux malheureux débris de la nation guanche, et recueillir des anciens pasteurs de Guimar les traditions de leurs aïeux.

L'ouvrage que ce même dominicain fit imprimer à Séville en 1 594 est consacré en grande partie à ï histoire de la miraculeuse apparition de la Vierge de la

Chandeleur; cependant il contient aussi le précis des événements de la conquête de Ténériffe, avec des renseignements curieux et authentiques sur les anciens habitants de cette île.

Après les écrivains que nous venons de citer, plusieurs autres suivirent leurs traces; mais ce n'est qu'avec beaucoup de réserve qu'on doit admettre, à titre de renseignements, cette foule d'ouvrages imprimés ou inédits qui, dans le cours des dix-Septième et dix-huitième siècles, vinrent grossir les annales d'un peuple que la guerre et l'esclavage avaient décimé. Ces différentes productions ne méritent pas toutes la même confiance, et il n'est pas facile de reconstruire tout un passé avec des matériaux puisés à des sources obscures. Pour arriver à la connaissance de la vérité avec ces Cléments hétérogènes, il faut faire la part à chacun des notions traditionnelles qu'il a pu recueillir, de ce qu'il a tiré des archives des premières municipalités (ayuntamientos), des registres des conseils généraux (cabildos), ou des écrits de ses devanciers; car, à partir de la conquête, et après ceux qui racontèrent ce qu'ils avaient vu, nous n'avons plus pour nous servir de guide que les livres ou les manuscrits de ceux qui compilèrent les auteurs contemporains. Or, ces compilateurs procédèrent tous de la même manière; ils se copièrent successivement sans examen et sans critique..

Il est cependant plusieurs distinctions à faire parmices écrivains : nous nommerons d'abord le bachelier don Antonio Viana, auteur d'un poème historique

sur les JMiqwki* cm*m*k*me* (1), dhm> tsquefrift traite pin» spécialement de 1» conquête de Ténériffe; s» pairie; Cet ouvrage, qufait imprima à Séritte*en ^604» est devenu aussi rare que le mamnorit, Vfaaa paim» lai majeure partie de ses renseignement* dans le- lirre du père Espmosa et daue les archives de 1» famille de son Mécène, don Jtaanr de Ayak>, seigneur du Va* de Guerra, et uoMe* descendant df un èes compagnon* d'armes d'Alanzo de Lugo, Fadelanlada dfe Ténériffa. Noos devons à celi auteur un grandi nombre de nome guanches qu'il ai sauvés de l'oubli, quelques phrasesder l'ancienne langue transmise» es rimes,, et les. trad&-* tiens des contprésants embellies du charme* de l&poé*i sie. S'il n'y avait trop de danger pour l'historien à* ordure un poète sur parole, l'œuvre de Viana- pourrait < nous fournir les renseignements les plus carrés » Cependant, à part ses nombreuses licences, ou doit lui tenir compte de oe qu il a écrit d'après des. témoignages authentiques.

« Les Guanches, dit Viaua, étaient des gens ver*- » tneux, honnêtes et braves; en eux se trouvaient réu-> » nies les plus belles qualités : magnanimité, adresse* » et courage, formes athlétiques, force d'âme et der » corps, fierté de caractère, noblesse de maintien, » physionomie riante> esprit in telligent et dévouement» » patriotique. »

(1) AntigMtàadei dclai Ul*s JfrrtuiUHlti 4* la QrmCmmria, *n verso suelto y octava rima, dirigido al capitan don Juan de Guerra de Ayala ; por el Badtiller don Antonio de Yiana, natural de la ciudad de la La-' gn»e»iTértife0wilU**SOt.

— filma» tode* porte major part* Mtgnanino valoiy ajtivo esgiritu,.

Valiectes fuerzas, lîgereza y brio; îtepuesto faite, eaerp* gfgftntëo :

^tottro* aUgresv gwe* y apacH>te#»

Agudo entendimiento» gran memoria, Trato muy noble, nonesto y agradable, Yfueron cdn eosMè apaeionaétoi 9*1 tmM y prpvedw de su. çajrta*

Ch. i.

De tek hommes dorent nécessairement opposer aux conquérants laréststance la plus opiniâtre. Aussi, dans eçtte lutte terrible, les échecs qu'ils éprouvèrent, loin d'affaiblir leur audace, semblaient leur prêter de nouvelles forces, et chaque jour d'héroïques actions venaient signaler la dernière phase de cette natioaqui allait s'anéantir. La guerre de la conquête fut pour ce peuple guerrier comme un combat à outrance dans teqwk il fallut Tai&cjre ou mourir. De là l'intéEèé dramatique qui règne dan* tout le poème de Viana; mais, nous, n'envisagerons dans* cet ouvrage que Uhi&toire simplement dite, dégagée des prestiges du, mervieiltew, et de Tenthoiviasme poétique- Ainsi, sans prendre à la lettre le portrait de Bencomo, en ramenant à leur plus simple expression la physionomie et la tournure du vieux meacey de TénérifFe, on peut en déduire un asaaz bon type- Malheureusement Via^u, factorisant d'un conte populaire auquel il était loin sans doute d'ajouter foi, a laissé au héros guanche sa taille gigantesque dje sept coudées et ses quajue- ^pgts«.de»ts.

« Bencomo, dit le poète, était bel homme, grand » et robuste de corps ; les rides de la vieillesse et les » soucis de la guerre sillonnaient son front chauve, » bien qu'il eût encore de longs cheveux. Il avait » l'air riant, malgré son esprit sauvage et son teint » brun. Son coup d'œil était rapide, ses yeux vifs et » noirs, ornés de grandes paupières et d'épais sour- )) cils ; son nez bien fait, quoique à larges narines : » sa moustache, bien fournie, n'ombrageait qu'en parw tie de grosses lèvres qui laissaient voir une rangée » de dents brillantes d'émail; sa barbe blanche lui » descendait presque jusqu'à la ceinture, et ses bras » nerveux étaient couverts de cicatrices. Encore leste » et actif, plein de hautes pensées, il était sévère, )) modeste, grave, prudent et surtout d'une arrogance » extrême. » (Viana, chap. III. )

La beauté des femmes guanches sert souvent de texte aux inspirations poétiques du bachelier. Parmi celles dont il dépeint les traits, figurent Dacil, Rosalva et Guacimara* La princesse Dacil, au port noble et gracieux, était fille du mencey Bencomo : « De petits » sourcils dorés, nous dit Viana, se dessinaient sur » son beau front, de longues paupières embellissaient y> ses yeux jaloux, et ses joues étaient colorées d'un » vif incarnat. » Rosalva était, selon le poète, une belle blonde au mélancolique regard. Dans Guacimara, au contraire, il nous dépeint ccune brune aux yeux » noirs, c(ue la nature avait dotée de l'énergie des h hommes. » Mais dans ces trois portraits, Viana ne nous montre que des variétés de ce type de race au

teint plus ou moins blanc, aux longs cheveux, au nez effilé, aux lèvres grosses et courtes :

Nivelada nariz pequena, Minero de preciosas margaritas, * Cual de coral cercada de dos labios

Gruesos y cortos de color purpurea.

' Ch. ni.

* On aurait tort de croire que l'imagination du poète ait fait tous les frais çle ces descriptions; car, bien qu'il ait mis en œuvre les ressources du style pour flatter à sa manière les portraits de ses héros, il est pourtant certains traits caractéristiques empruntés aux traditions qu'il s'est attaché à reproduire, et ce sont ceux-là qu'il nous importait de signaler. Au temps de Viana on gardait encore dans les familles des conquérants tous les souvenirs de la conquête. Plusieurs frères d'armes d'Alonzo de Lugo, YAdelantado de Ténériffe, s'étaient alliés aux filles des princes guanches. M aciot de Bethencourt, qui succéda à son oncle Jean * dans le gouvernement des trois premières îles conquises, avait donné l'exemple de ces alliances en épousant la fille du roi de Lancerotte. Après la pacification, les soldats aventuriers suivirent l'exemple de leurs chefs, et se choisirent des compagnes parmi le peuple vaincu. On vit même un ancien mencey de TénérïfFe, depuis don Pedro de Adeje, contracter mariage avec dona Maria de Lugo, parente du conquérant (1). Le type guanche dut donc se reproduire

(1) Neufs enfants furent les fruits de cette union.

chez les enfants qui provinrent de ces alliances; mais il se conserva avec bien plus de pureté dans les tribus qu'on épargna et qui ne se mêlèrent que long-temps après à la population étrangère. Or, le poèteViana, qui vécut vers la fin du seizième siècle, put s'inspirer des souvenirs récent3 et de la physionomie du peuple qui portait encore tous les caractères de son origine. Après phisde trois cents ans d'une domination •étrangère, ces traits nationaux n'ont pu s'effacer; on les retrouve encore dans certains districts, chez les pasteurs des montagnes et parmi les familles agricoles des hautes vallées. Le type africain domine sur la masse de la population et se fait reconnaître de prime abord. Ce sont des hommes au teint hàlë, plus ou moins bruns, à la figure ovale et osseuse, aux traits réguliers, au front saillant et un peu étroit, aux grands yeux vifs, fendus, foncés et quelquefois verdâtres ; à la chevelure épaisse, souvent un peu crépue et variant du noir au «rouge-brun. Le nez est a qui lin sans protubérance, les narines sont tSlatées, les lèvres fortes, la bouche est grande, les dents blanches et bien rangées, le corps sec et robuste, les muscles fortement prononcés, et !a taille ordinairement au-dessus 4e la moyenne. Le regard' chez ces insulaires ne dément pas leur bon naturel y il es* plein d'expression «ehea les femmes «et presque provocateur. 'Humbles et doux en général, mais très-^cilementknpressîonnables, eesyeux mélancoliques s'amment d'xm geste eud'iwjnGt et décèlent tous les mouvements de Famé ; le visage s'épanouit aux moindres sensations ; la joie éekte-de toute part;

<î'eât un' r 1 i*e que rien ne peut plus contenir, tous les jttembrefe trépignent à la fois et se mettent à lunUsc* pour accompagner cette joie du oœur ; ou bien e'eat Je désespoir qui s'exhale en sanglots, appelant à ataà aide tout ce qui petut l'alimenter, cherchant des confidents à sa péiûe et se tourmentant dans son délim Ainsi, suivant les impressions qu'il reçoit, le sentie ment qdi agite ce peuple se manifesté au plus haut degré' et de la tnaâiôre la plus ex panai ve ; mais il y a toujours dans ces accès de douleur ou d'allégresse u& eertain calcul* une pensée arrêtée d'avainoe pour &*téresser en sa faveur, captiver l'auditoire, flatter Vôtranger ou plaire à son hôte* car la russe perce à tra» yet$ ee fonds de bonhomie et tout cet extérieur die fifenchise.

Aujourd'hui encore on retrouvé dans l'insulaire

des Canaries, lé port, la figure/ les coutumes et lefe

mœurs du peuple indigène. Quelques expressions de

l'ancien langage ont prévalu et se sont mêlée* «g

castillan; plusieurs fataillës portent des notée

guanèh*s dont elles se glorifient; on rencontre des

Jhramaa, des Bencoïno, dm Magdntigo; on remarqué

des luttes, des : danses populaire qui ont consemfé

toutes leurs allures, des utfagte eàfin <pii décèlent leUT

nationalité. Sien qiae les Canaries ne soient plus cp

. qu'elles furent sous la domiriatk» pMernt lie des gioa-

«artêmee et des rfctenceys, cependant, au milieu &

k civilisation naoderne et du sein même de** progrès

de tout getore qui ont façonné W paysi aux pratiqués

eun>i^Mi^dt.vifeiUe^cou4umè^perûebteiiqo»e; t'i

ttour filial, sont des vertus héréditaires que tes Guanchesonttransrnisesà leurs neveux. Nous avons vu dans les plus misérables chaumières de pauvres chevriers partager avec l'étranger leur gofio et leur laitage, et ne leur demander en échange que sa bénédiction pour leurs enfants. Du plus loin que \Islem voit venir son *ieuxpère,fl desenddesamule et s'agenouille pour lui baiser la main. Voilà bien les descendants de oesbar* tares qui ê&oient si remplis de vertus naturelles et d'kon* neste simplicité, comme disaient ingénument les cha~ peiainsde Bethencourt. Il est consolant pour l'histoire de l'humanité de voir ces moeurs patriarcales se conserver intactes a» sein de la société moderne ; car ces belle* qualités se sont propagées avec le sang d'une race pure. Les conquérants du quinzième siècle, ces* bommes fanatiques et impitoyables, qui violèrent les kift les plus sacrées, qui ne procédèrent que par le meurtre et le saccage, pouvaient-ils inspirer des senr timents de vertu et de sagesse, eux qui, foulant aux pieds les droits des nations, ne surent rien respecter, pas même leurs propres serments !

La digression à laquelle nous venons de nous li*au sujet de l'çeuvre de Viana nous a peut-être fKtrajné .trop, loin, mais à l'appui des renseignements du poète, il nous importait de faire entrevoir les inductions que l'historien pouvait tirer de l'étude du peuple moderne. Toutefois le livre du bachelier n/est pas le seul qui* nous ait fonrni de bonnes notions

ethnographiques, et .nous avons du . recourir . au inar nuscrit jde fray JuanxAbrea Gaiiad<x, qu ontconserve dans l'île de Palma et dont l'Écossais George Glas, publia eu 4764 une traduction .presque Uixténale (4), Ce précieux, document a beaucoup ajouté à nos connaissances sur les mœurs et coutumes, sur le culte* le langage et l'organisation politique du peuple dont-, nous allons retracer l'histoire.

Nous aurons aussi plus d'une fois occasion de citer le savant historiographe Nunez de la Pena, qui naquit à laLaguna, dans l'île de Ténériffe, et publia, en 4 676 une histoire de la conquête et des antiquités de sa patrie (2)..

Mais nous devons rendre hommage à l'illustre, Viera, celui dee» auteurs canariens qui nous a fourni le plus de renseignements ; car nous avons trouvée dans ses intéressantes Notices (&) les principaux éléments de Thistaire que nous écrivons. Loin de cacher ses sympathies pour les malheureux Guanches, Viera fit appel à leur bon droit. Son esprit tolénant s'éclaira, au flambeau de la raison et de la saine philosophie j il se plaça à la hauteur de son siècle, et ne craignit pas de combattre les superstitions et les contes populaires quEspinosa, Viana «t Nunez, de la Peaa avaient

(1) The kmoryvf tfmêtuwety v*& eanqueit dp the Can.Ol. ete» Loadon, 1764.

(2) Conquisia y antigue4ades.de lai Ulas de la gran Canarias, etc., Madrid, 1676.

(3) Notioiaïito la Mit. 90t. \teiat tfffcu dé Co+aritu. <| Tolumes ta4*â Madiid, im

pris au sérieux. Historien scrupuleux sur .la précision des dates et des citations, Viera a relevé des erreurs importantes : quoique réservé dans ses éloges, il a rendu hommage à ses devanciers et a commenté leurs travaux par une sage critique : Anadie se elogia con mentira, ni se critica sin verdad, disait-il lui-même dans un de ses prologues, et cet esprit de justice a constamment guidé sa plume. La plupart des écrivains canariens qui l'avaient précédé n'étaient pas sans reproches : injustes les uns envers les autres, Nuîiez de la Peîîa avait douté de la véracité de Viana tout en le copiant presque mot à mot, et Viana, qui prit a tâche de réfuter Espinosa, redit en vers ce que le moine historien avait écrit si modestement dans la vieille prose; mais Viera fut juste envers tous, et presque toujours impartial.

Aux renseignements puisés dans les divers ouvrages imprimés ou manuscrits que nous venons de citer, nous avons ajouté' d'autres notions non moins importantes, et dont nous sommes redevables au zèle d'un des plus savants bibliophiles de notre époque. Nous voulons parler de celles que nous avons tirées de la belle bibliothèque de M. Ternaux-Compans, si riche en documents relatifs aux anciennes possessions de l'Espagne et du Portugal. Nous sommes heureux de pouvoir donner ici un témoignage de notre gratitude à celui qui a bien voulu nous aider dans cette partie de nos travaux. Grâce à l'érudition de M. Ternaux, à ce jugement presque infaillible qui le guide comme par instinct dans les recherches bibliographe

ques, nous avons trouvé, parmi le grand nombre de documents qu'il a mis sous nos yeux, plusieurs renseignements d'un haut intérêt, dont nous aurons soin d'indiquer les sources.

Nous avons recherché, en un mot, toutes les notions que l'histoire avait conservées sur un peuple trop longtemps méconnu : l'étude des auteurs contemporains et de ceux qui ont écrit d'après une tradition récente nous a guidé dans l'appréciation des faits rapportés par les commentateurs d'anciennes chroniques. C'est en nous aidant de ces matériaux que nous espérons remplir notre tâche, et sans nous attacher à réfuter ce qui a été avancé par d'autres, il nous suffira de citer les sources où nous puiserons nos renseignements, toutes les fois qu'ils révéleront quelques faits importants, ou qu'ils contrediront des opinions admises sans examen sur une nation que les conquérants traitèrent en barbares, et dont les vertus héroïques et les mœurs patriarcales méritaient un autre destin.

Page 1