NOTIONS GENERALES SUR LA RELIGION DES ANCIENS HABITANTS
DE L'ARCHIPEL CANARIEN.
Pour adopter une opinion probable sur la théogonie de l'ancien peuple qui habita les Canaries avant la conquête de ces îles, il est nécessaire d'exposer ici les différentes notions que l'histoire nous a fournies sur cette matière importante.
Les chapelains de Bethencourt ne s'attachèrent guère à étudier les croyances des insulaires qu'ils voulurent convertir. Tout ce qu'on peut tirer de leur relation se trouve résumé dans cette phrase : Ils sont moult fermes en leur /oy, et ils ont temples où ils font leurs sacrifices. (Op. cit. p. 132. ) Dans le catéchisme que ces deux missionnaires rédigèrent pour leurs
néophytes, on remarque plusieurs passages écrits dans l'intention de détruire des coutumes immorales (1) ; mais ce serait en vain qu'on y chercherait quelque chose de relatif au système religieux des habitants de Lancerotte et de Fortaventure. Ils se contentent de déclarer que : V instruction chrestienne baillée par messire de Bethencourt aux Canariens baptisez, n'a été ' faicte et ordonnée quafin dos ter leurs cœurs de la mauvaise créance en quoy ils ont longuement esté et sont encore. (Op. cit.* p. 94.)
Viera, qui a eu recours aux renseignements d'Espinosa et de Galindo pour la rédaction de ses Notices, nous apprend qu'il existait à Fortaventure de grands édifices de pierre destinés au culte. Ces temples, qu'on appelait Efequenes, étaient circulaires; deux murs concentriques formaient une double enceinte, dont l'entrée principale n'avait guère plus de largeur que celle des habitations ordinaires. C'était dans ces temples, situés la plupart sur le sommet des montagnes,
(1) Bans le chapitre du Paradis terrestre, il est dit : « Là fut premiè- » rement une seule femme, eonjoincte en un seul homme, et qui autre- » ment le croit, pèche. » Les chapelains insistaient sans doute sur ce point pour éloigner de la polygamie les insulaires de Lancerotte, car dans cette lie une seule femme avait jusqu'à trois maris. Le catéchisme deBontier et Le Verrier est écrit en général avec beaucoup de simplicité ; on y remarque même certains passages dans lesquels les auteurs ont consigné leur ignorance comme preuve de leur bonne foi. Nous citerons entre autres une erreur populaire du bon vieux temps, qu'on retrouve dans cette phrase au sujet de l'arche de Noé : « Dieu lui commenda qu'il fist une » arche de bois carré, poly, et qu'il l'oindroit dedans et dehors de Betun. a Betun est un glu si fort et si tenant, que quand deux pièces de fait en » sont assemblées et jointes, on ne les peut par nul art desassembler, » sinon par sang naturel de fleurs de femme î * (Op. cit. p. 86.)
qu'ils déposaient des offrandes de beurre et faisaient des libations, arec du lait de chèvre, en l'honneur d'une divinité protectrice à laquelle ils adressaient leurs prières en élevant les mains vers le ciel. Des prê- 1 tresses, dont les mystérieuses révélations entretenaient leur crédulité, exerçaient chez eux une grande influence. L'histoire a conservé les noms de deux de ces femmes devineresses, Tibabrin et Tamoncmte, sa filley qui prédisaient l'avenir, apaisaient les dissensions,
et présidaient aux cérémonies religieuses (1 ).
Les traditions historiques citent encore plusieurs personnages qui jouirent d'une grande faveur par leurs prédictions et leurs prétendues relations avec un pouvoir surhumain. Nous avons dit tout ce que valut à la Canarienne Àndamana son audacieuse imposture. A Ténériffe, le vieux Guagnamegnè s'acquit aussi une terrible célébrité (2), et sïl en fout croire le P. Abreu Galindo, les habitants de l'île de Fer respectèrent la prédiction du devin Yofie qui leur avait annoncé l'arrivée des hommesenvoy.es par Eraormhan. Ces insulaires {Us JBeny' Bachin) vénéraient deux, <ti» ftÂnités tutékires, arbitres souverains de tout bien, Eraoranhàn, qui protégeait les hommes, et Moréybfy qui veillait sur les femmes; Il est à remarquer que tel naturels de l'île de Fer, après leur conversion au chris* tïanisme, continuèrent à invoquer Jésite et la Viergp
tLe meneey Benoomo fit pendre à un laurier te devin GuaftameKe, pomini «voir prédit, au milieu du Tagoror, tous les désastres de l'invasion étrangère. ( Viana, «h. IHv)
Marie sons ces deux noms (1 )* Eraoraflhan, et Moreyfca siégeaient, disaient-ils, sur les deux rochers élevés 4|e Benta^B, que Ion désigne encore aujourd'hui sou* te nom «le Saatillos de losantignos. Dans les temps de «ôcheresse, la population* se portait en masse i^ers Bei>tayga, et chaque sexe $e groupait autour de sanTOokèt* protecteur, priant à la fois les deux divinités pour obtenir la pluie et avec elle l'abondance et le bonheur. Un jeûne de trois jours accompagnait ces vœux expiatoires, durant lesquels le fanatisme, excité far k faim, donnait un libre essor au désespoir et s'exhalait en cris de rage. Mais lorsqu'en dépit de tous ces témoignées solennels, le ciel restait sourd à leurs prières, un vieillard vénéré par sa piété et sa sagesse entraînait le peuple vers la grotte d'Àsteheyta, située dans le district de Tacuetunta,et pénétrait seul dans l'antre sacré où l'on nourrissait YAnmfaybo protecteur. C'était un porc de la petite race, qui avait le privilège d'intercéder auprès de la divinité pour mettre fin à la calamité publique. Le sage d'Asteheyta se tardaij; pas à reparaître à l'entrée de la grotte; £1 pdfttait Y Armfaybo sous, son tamarck, et le présentait m peuple, qui l'accueillait avec des transports de joie. Le porc restait libre et courait les champs tant que le ciel refusait ses bienfaits à ta terre; mais on le ramenait. en triomphe dans son premier gite dés que la phiie commençait à tomber (i). j -Les naturels de la grande Canarie reconnaissaiM*
(1) Viera (ex Gajindo). Noticiai, 1. 1, p. 163, note.
(2) tfotfefoj, 1. 1, p. !<*.
un être suprême, conservateur du monde, qu'ils appelaient Alcorac ou Acoran, et auquel ils rendaient lin culte dans de petits temples, de pierre {oratorios) ou sur le sommet des montagnes les plus escarpées. Le tfaycan présidait à toutes les solennités , mais les harymaguadas, ces jeunes vierges qui habitaient dans les grottes que nous avons décrites, prenaient aussi une part très-active aux cérémonies religieuses.
dLes harymaguadas, ditViera, vivaient d'aumônes; » elles portaient des robes de peau blanche, plus larges » que celles des autres femmes; elles jouissaient de » grands privilèges. Leurs principales fonctions con- » sistaient en libations de lait, qu'elles faisaient chaque » jour dans le temple en l'honneur de la Divinité, et » ce temple était un asile sacré que personne n'aurait » osé violer impunément. »
Les hautes cimes de Tirma dans le pays de Gaïdar, et les rochers d'Umiaya dans celui de Telde, étaient aussi des lieux de refuge contre les persécutions. On invoquait dans les serments ces sites mystérieux : jurer par le Tirma et l'Umiaya était un engagement sacré qu'il fallait accomplir sous peine d'infamie. Dans les grandes calamités , et surtout quand les pluies se faisaient trop long-temps attendre, le faycan ordonnait une procession en grande pompe à l'un des deux rochers : le peuple s'y rendait de toute part , portant des branches d'arbre et des feuilles de palmier; les harymaguadas ouvraient la marche, et dès qu'elles étaient arrivées sur la haute cime, elles brisaient avec certaines cérémonies des vases % remplis de letft et de
beurre, puis on dansait la Canarienne (el bayle Canario) et Ton entonnait des complaintes usitées en pareille circonstance. Après ces manifestations , la procession se dirigeait vers la mer pour frapper les ondes avec les branches qui avaient servi à la fête , tandis que le peuple faisait retentir les airs de ses cris et de ses lamentations. Quelques auteurs assurent que l'on vit parfois dans ces occasions des guerriers se dévouer comme des victimes expiatoires et se précipiter du sommet du Tirma (1). Ces assertions , il est vrai, sont contestées par Galindo; mais il est de fait que pendant la guerre de la conquête plusieurs Canariens, exaltés par l'amour de la liberté et voulant acquérir un glorieux • renom , exécutèrent ces sortes de résolutions désespérées (2).
Lies habitants de Canaria vénéraient des idoles : nous avons fait mention de celle de pierre que les navigateurs envoyés par Alphonse IV de Portugal, en 1341, retirèrent d'un temple canarien et qu'ils transportèrent à Lisbonne. Cette statue représentait* un homme nu portant un globe dans sa main. Les annotations d'André Bernaldez nous signalent un autre fait qui donnerait à la religion de ce peuple une apparence d'idolâtrie. <c Dans la grande Canarie, dit cet » historien , il y avait un édifice destiné au culte ,
(1) Gomara est un de ceux qui ont cité ce fait. Voy. Ht st. gêner, de ios Jnd. cap. ccrav. Mais Cadamosto, qui en parle aussi, dit que ces sortes de dévouements étaient un hommage rendu au prince à l'époque de son avènement.
(2) Viera, Noticias, p. 170 et 171.
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* Qu'ils appelaient Tirma. C'était là qu'on "vénérait une » idole en bois de la longueur d'une denuklafice., rea faréseatant une femme nue et sculptée de manière » k montrer toute* $es formes. Devant cette Somme se » trouvait une astre sculpture) qui figurait uneichèvre » disposée à l'accouplement, Ayant derrière ellie un » bouc prêt à la couvrir pour la féconder. C'était de» » vant ce groupe qu'on Élisait des libations de lait et
* de beurre en manière d'offrande, de dime ou de j) prémices* Tout ce laitage (ajoute le curé Bernaldez) » répandait une fort mauvaise odeur (1 ). n
U parait que d'autres écrivains espagnols eurent connaissance de cet hommage rendu au pouvoir propagateur par les naturels de Ganaria , puisque le bachelier François Tamara, dans se&Coutxunesderpeitples, fait mention de temples ( oratorios ) arrosés chaque jour avec du lait de certaines chèvres qu'on appelait animaux sacrés [animales mntos), et Lucius Marineus confirme le même fait. Le P. Abreu Galindo, eu parlant des chèvres destinées au service des petits temples qu'il appelle Almogaren, dit qu'on les laissait toute l'année avec des boucs , afin qu'elles ne manquassent jamais de laiL
fl) En la Gran Canaria teniin una casa de oracion, ïlamavan alli a » Tirma, é ténias alM uma imagée de palo tan longs eamo média lania, » entallada con todos sus miembros de muger, desnuda con sus miembros » de fuera, é delante délia una cabra de un madero entallada con sus fi- » curas de hembra que queria concebir, i tras délia un çabron entallado » de otro madero, é puesto cbmo que queria subir à engendrar sobre bt » uafcra. ÀHf deratnaran lecne Imànteca; pareceque en ofrenda 6 diezmo » 6 priraicia : é olia aquello alli mal & la lèche é manteca. » ffist. de lor Reyes Catol. cap. lxiii.
Lorsque après la soumission de Canaria la population de Telde fut déportée en masse à Se vil le, les Canariens conservaient encore dans l'exil leur apparenta idolâtrie., et il fallut que le roi d'Espagne, par un ordre adressé de Cordoue (30 août 1485) à l'alcade mayor Juan Guillen , enjoignît à ce magistrat d'empêcher les Canariens de se réunir dans les maisons qui leur avaient été d'abord assignées pour l'exercice de leurs cérémonies païennes Çpara que ellos no sigcm junUmdose, en las casas que los senalaron, haciendo los actosé comunidades 4 gentilidad que solian).
Enfin, dans le catalogue canarien du P. Ab. Ga* lindo, nous trouvons le mot Gàbio ou Gabiot pour désigner l'esprit malin , ce qui semblerait indiquer que le génie du mal jouait un certain rôle dans h& croyances de ces insulaires. Il est aussi question, sous les noms de Mahias et de Tibicen, de fantômes ou d'êtres surnaturels. Telles sont les notions que nous avons pu recueillir sur la théogonie des habitants de Canaria.
Les Haouarythes de File de Palma adoraient un être suprême sous le nom (ÏAbora, ou le Dieu de l'univers , qui siégeait au plus haut des cieux et faisait mouvoir tous les astres. Ils lui avaient élevé des pyramides en pierres sèches autour desquelles ils se réunissaient à différentes époques pour assister à de» fêtes religieuses qui se terminaient toujours par des chants et des exercices gymnastiques.
Aucentre de l'île,, dans U profonde vallée d'Âcera, aujourd'hui la Caldera, où la tribu de Tanausu vint
s'établir, il existe un rop escarpé qui se presse comme un immense obélisque. Les naturels l'appelaient Idafe et avaient pour lui la plus grande vénération. La crainte de voir l'énorme monolithe s'écrouler tout-àcoup et les écraser sous ses ruines, motivait sans doute l'espèce de culte qu'ils lui avaient voué', et c'était probablement pour prévenir ce désastre qu'ils lui apportaient des présents et lui adressaient leurs prières. Pleins de respect pour ce roc redoutable , ils ne s'en approchaient qu'en tremblant, et déposaient à la base le cœur, le foie et les poumons des animaux dont ils faisaient leur principale nourriture. Les offrandes étaient toujours présentées par deux personnes. La première s'avançait en chantant ces paroles : (c Yguida yguan ydafe (1) f Tomberas-tu, Idafe? » et la seconde répondait : « Donne-lui, et il ne tombera pas. D'autres fois c'étaient des victimes entières qu'on sacrifiait au rocher de la vallée en les précipitant du haut des escarpements (2).
Le mot yruêne, que le P. Ab. Galindo a donné dans son catalogue du dialecte des Haouarythes, et qui signifiait un fantôme sous la forme d'un chien , prouve assez que les idées religieuses des naturels de la Palma étaient aussi mêlées de superstitions.
Les historiens ne nous ont transmis que fort peu de renseignements sur la théogonie des Guanches :
(1) Nous reproduisons ici la phrase d'après l'orthographe des historiens espagnols, mais c'est Ywan ydir idafe qu'il faut écrire, selon G. Gla8. Hist. Can. Isl.
(2) Noticias, 1. 1, p. 168 et 169.
on sait seulement qu'à Ténériffe on adorait Aùhaman, le Dieu suprême, qu'on invoquait sous différents noms, tels que Achguayaxiraxi , le conservateur du monde, Achahurahan, le grand ; Achicatiac, le sublime ; Achguarergenan, celui qui soutient tout ; Atguaychafanataman, celui qui soutient le ciel et la terre. On l'appelait encore Acoran ou Alcorac, comme à la grande Canarie; et s'il faut en croire Viaria, le titre de Mencey, ou seigneur, lui était aussi dévolu.
Tous ces noms ont été diversement orthographiés par les auteurs espagnols, et le même les a souvent écrits de plusieurs manières. Nous ferons connaître ces variantes en traitant des différents dialectes.
Viana parle de certains lieux affectés aux cérémonies religieuses , et d'un édifice dans lequel on se rassemblait pour adorer le Dieu tout-puissant, clément et juste.
Viera fait mention , d'après Espinosa , d'une cérémonie touchante qui avait lieu à Ténérifle, dans ces temps de calamité publique où la sécheresse amenait avec elle la disette et la désolation. On rassemblait tous les troupeaux dans une vallée profonde , en ayant soin de tenir les petits séparés des mères pour qu'ils fissent retentir les airs de leurs bêlements. Alors commençait un concert de cris plaintifs que répétaient les échos du vallon , et ce peuple pasteur, qui fondait tout son esp<5ir sur la fertilité des pâturages, croyait que l'intercession des innocentes victimes de la faim était un moyen efficace pour implorer les bienfaits du ciel et le faire compatir à ses maux.
Les Guanches disaient que Guayota, le génie du mal, habitait au centre de la terre, ou bien se tenait caché dans le volcan formidable dont ils redoutaient les éruptions. Teyde était le nom de la montagne ignivome; par Echeyde ils désignaient l'enfer ou l'ardente fournaise que Guayota ne cessait d'attiser. C'était par V Echeyde et par Magec , le soleil , qu'ils prononçaient leurs serments.
Avec des. idées pareilles il serait difficile d'admettre que les Guanches n'aient eu aucun soupçon de l'immortalité de l'âme. Le peuple qui déposait du lait et des gâteaux de farine à côté des morts devait croire à une autre vie; les adorateurs du Conservateur du monde, du Dieu clément et juste, ceux qui redoutaient le génie du mal et juraient par l'enfer, ne pouvaient mourir sans crainte et sans espoir ; ils pensaient sans doute qu'il survivait quelque chose de ce corps qu'ils étaient si soigneux de conserver après le trépas ; et nous ne partageons pas à cet égard l'opinion de ceux qui bornent les dogmes des Guanches à la simple croyance de la divinité, sans étendre les bienfaits de la religion au-delà de la vie (1). Il y a dans ce peu de notions que l'histoire a conservé sur la théogonie canarienne des idées analogues à celles qui dominent chez tous les peuples : le respect pour un Être suprême, uni à la crainte qu'inspire la colère de ce Dieu
(1) « Solo se puede decir que erandcistas é que tuvieron alguna idea . obscura de un ente todopadcroso y cterno, à quien deben su existcncia » las cnaturas; pcro sin mas nociones de la immortalidad dcl aima ni » mas idea de otra vida que la présente. » Noticias, t. i, pag. 165.
puissant. Âchamon, Alcorac, ou Acaran, représente le grand principe , le Dieu sublime et tout-puissant qui se multiplie et se reproduit sous d'autres noms, tels que le conservateur du monde [Achguayaxiraxi), celui qui soutient tout (Achguarergenam) , le régulateur des mouvements célestes (Abora) , Eraoaahan et Moreyba, ces deux divinités de l'île de Fer qui faisaient pleuvoir et fertilisaient la terre. A côté de ces déités bienfaisantes, créatrices et arbitres souverains de l'univers, se présentait l'infernal Guayota des Guanches, non moins redouté que l'ardente Pelé, la déesse des volcans des Hawaïens. Celle-ci exerce sa puissance dans l'immense cratère de Kirau-ca , celui-là établit son empire dans les flancs caverneux du pic de Teyde. Le spectacle des éruptions , les envahissements de la lave , les convulsions du sol , les bruits souterrains , précurseurs d'affreux sinistres , tout ce que les phénomènes volcaniques, en un mot, offrent d'imposant et de terrible, avait jeté l'épouvante dans l'âme et donné naissance au culte de la peur. Le génie du mal , personnifié dans le volcan qui brûle et ravage , est une allégorie à la fois poétique et religieuse. Aux Canaries, la nature semble avoir emprunté les formes les plus grandioses et les plus heurtées pour parler à l'imagination. A Ténériffe, c'est une montagne pyramidale s' ébranlant sur la base et versant des fleuves de feu par ses flancs entrouverts ; à Canarie, les rocs escarpés de Tirma et d'Umiaya; à l'île de Fer, les crêtes sourcilleuses de Bentayga, couronnées de nuages et se dessinant comme deux fantômes à travers la vapeur du
brouillard ; à la Palme , le morne d'Idafe , qui s'élève menaçant au-dessus des rochers de l'Eceroj mystérieuse enceinte dont le pâtre redoute toujours les abords. Mais tout ce grand fétichisme n'était que l'expression figurée des vœux adressés à l'Etre invisible , principe et fin de toute chose ; les prières se rapportaient toujours au Dieu unique et suprême, qui crée et anéantit , à ce pouvoir surnaturel, vivifiant et fécondateur comme le soleil , terrible et implacable comme le volcan , toujours prêt à écraser le coupable comme le rocher suspendu sur l'abîme. Les traditions canariennes se taisent , il est vrai, sur le culte adapté à cette théogonie que l'histoire n'indique qu'à peine ; mais nous ne devons voir, dans les bizarreries de ce grossier panthéisme, que l'adoration des forces physiques de l'univers créé, et cette adoration se résumait dans les vœux adressés à l'Etre suprême , soit qu'on l'invoquât sous le nom iï Achaman, ou à'Âcoran, c'est-àdire du Dieu créateur, ou bien sous celui de Magec ( le soleil) , sa brillante image. Ainsi encore, de même que Taaroa et Ilina , les dçux grandes divinités de l'Océanie , YEraoranhan de l'île de Fer, qu'imploraient les hommes , était l'être actif ou mâle , peut-être l'astre du jour, le principe de la chaleur, de la lumière et de la vitalité ; et dès lors, dans Moneyra, ou Moreyba, sa compagne , ne pourrait-on pas reconnaître le satellite de la terre, l'astre des nuits, le plus apparent du ciel après le soleil, celui enfin dont. l'influence est connue de tous les peuples? Rappelons, en passant, ce que Cada Mosto disait des anciçns habitants de ces ifcs :
« Ils sont idolâtres et vénèrent le soleil, la terre, les étoiles » et diverses autres choses. »
Les bornes de ce premier mémoire nous forcent de nous arrêter ici , bien que plusieurs parties trèsimportantes nous restent à traiter pour un second mémoire : d'abord le langage des peuples dont nous venons de décrire les mœurs et ooutumes, et les rapports qu'avaient entre eux les divers dialectes usités dans l'archipel canarien , pour en tirer la preuve de la préexistence d'une langue mère d'où ils dérivaient tous, et celle de la filiation politique des insulaires qui les parlaient ; ensuite, pour complément de cette étude comparative , la détermination du caractère de l'idiome , afin de le rattacher au langage avec lequel il s'assimilera davantage.
Les Canaries ne peuvent avoir reçu leurs anciennes populations que du continent qui les avoisine, et cette première induction dans la question importante de l'origine des Guanches devra nécessairement nous engager dans l'étude ethnographique des races autocthones ou advénes de l'Afrique occidentale, qui habitent les vallées de l'Atlas et les versants de cette chaîne. L'examen anatomique et physiologique nous dévoilera les rapports naturels des deux peuples homoglottes dont l'analogie du langage nous aura déjà prouvé la filiation politique, et cette double appréciation se
trouvera encore appuyée par les renseignements de l'histoire et les faits existants; car dans la question qui nous occupe, le caractère, les mœurs, les coutumes, les penchants , toutes les habitudes de la vie, en un mot, confirment la communauté d 9 origine. Considérées au physique comme au moral, les anciennes populations canariennes et les tribus de l'Atlas sont (out-à-fait identiques , et sous quelque point de vue que l'observation porte ses recherches, les résultats de la comparaison ne sont pas moins concluants.
Toujours ferme et résolu au milieu des révolutions qui se sont succédé dans cette partie de l'Afrique convoitée par tant de peuples, le Berber nous apparaît dans l'histoire tel qu'il est encore de nos jours, avec son caractère énergique , sa résistance opiniâtre , réunissant toutes les qualités qui font le soldat, sobriété, courage et patience; puisant dans le seul amour de l'indépendance les forces nécessaires pour combattre les nations les plus aguerries. Les Phéniciens et les Carthaginois le laissèrent dans ces vallées où il s'était établi de temps immémorial ; les Romains ne purent le soumettre qu'en employant avec lui une politique qui leur avait toujours réussi, dividere ad imperandum; les Vandales ne purent rien contre lui, et les Arabes eux-mêmes ne consolidèrent leur puissance en Afrique et dans la péninsule ibérique lorsqu'ils eurent franchi le détroit, qu'en l'associant à leurs victoires. Ce peuple, qu'un ardent patriotisme et un sentiment commun de nationalité unit aujourd'hui à ses anciens vainqueurs pour combattre une
domination nouvelle , ce peuple toujours habile à se défendre contre ses ennemis, nous le retrouvons aux Iles Fortunées, dans cet archipel d'Afrique encore tout empreint de sa nomenclature nationale. Là , malgré son isolement et la pénurie de ses ressources, il n'a pas montré moins de valeur, sa résistance contre les envahisseurs n'a pas été moins opiniâtre, son patriotisme moins ardent et moins dévoué. Là aussi , à la fois pasteur et guerrier, il était divisé en tribus souvent en querelles ; là, encore, les conquérants mirent à profit son instinct guerroyeur et le firent concourir à leur triomphe. Ainsi, sous quelque rapport que nous l'envisagions, nous le retrouverons avec les mêmes mœurs, les mêmes coutumes, le même langage et la même physionomie.
Imprimerie de M"»e V° Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 4f», au Marais.