COSMOGONIES MYTHOLOGIQUES
Après nvoir cherché dans les œuvres des phis anciens poêles de la Grèce, et dans les croyances populaires, si persistantes, (le cette nation, l'origine de ses hypothèses astrononuques ', nous allons maintenant en voir la préparation immédiate chez quelques-uns de ses vieux mythographes, laihles ahrévialeurs d'Homère et d'Hésiode en prose, et en même temps précurseurs des spéculations des philosophes grecs (VIonie sur la nature: après quoi nous suivrons le développement et les progrès des premières liypothèses astronomiques dans les écoles de
' Mi-more sur la cosnwcjjyiphic grecque à l'cpoqne d'Itotnère et d'Ifcsiodt [Mém. de l'Ac. des iiiscr. et belles-lettres , l. XXVIil, i" partie) ; Appendice de ce Mémoire, ( omment Homère s'orientait ( même recueil , I. XXIX, 2"" partie); Mémoire sur Ja cos-
nwfjraphie populaire des Grecs après V époque d'Homère et d'Hésiode (même recueil, I. XXVIIl, 2* partie); suite, Mémoire sur la .'içjnijicatiou cosmoqraphiquc du mythe d'Hestia dans la croyance antique des (trecs (même recueil, t. XXVIIL i " partie).
ces pliilosoplios, restés étrangers à la notion delà sphéricité de la terre.
Les fables cosmogoniques impliquées dans la Théogonie qui porte le nom d'Hésiode furent reproduites avec une certaine liberté dans nn litre écrit par un Ionien, qui est le plus ancien écrivain grec en prose. Ce premier prosateur ionien est Phérécyde, né dans une île du groupe des Cvclades, nommée alors Syros, aujourd'hui Syra, identique à l'île Svria d'Homère'. Contemporain de Thaïes, mais plus âgé, Phérécyde de Syra- \ivait dans la seconde moitié du vii*^ siècle et dans la première moitié du vi'' avant notre ère^.
' Nous avons déjà dit (Mémoire précédent, Comment Ilomere s'orientait, p. i3, M. 4) quil ne faut pos confondre Svros, -t>pOi>, l'une des Cvclades. avec Srvros, ïxîipos, île située au nord-est de lEubée. Il faut encore moins confondre Svros avec la Syrie. Voyez la noie suivante.
* Voyez Dio<,'ène de L.,I,cxvi, et Suidas au mol 'l>£poxv8r;> . arl. i el 2 , el au mot Undiyopcis (dan>> VVesteruiann. Vilaruni script, (jr. min. p. 44'>. 1. 1)79-980; p. 22G, I. 379, et p. 437, 1.770-771). Kustathe (Sur VOdyss. XV.' 4o3, p. 787, 1. 14-17. éd. rom.) a appelé notre Phérécyde le Babylonien, sans doute tl'après quelques auteurs qui l'axaient cru originaire </e Syrie, et qui vivaient sous les Séicucitles, lorsijuelaBahylonieappartenaifau/oj-rtHwc (le Syrie; et cependant Eustathe lui-même, en ce même endroit, dit expressément (pie Phérécyde le B<d)y Ionien est de Syros, l'une des Cyclades. C'est la seconde assertion qui est la \iaie. En ellel, comme le disent aussi Cornélius Alexander de Milel (dans Diogène de L, 1, cxvi); Sirabon, X, v, .< 88, [>. 487 (Cas.); Maxime de Tyr, Diss. IV. p. 30 (Didolj; Jamblijjue, Me de Py-
tluiffore, cl». \xx; Damascius, Des premiers principes, p. 384 (Kopp); Hésychius de Milet, Des sages qui ont brillé par le savoir, au mot fPspsxihrjs , p. 39 4o, éd. de J. Meursius(Leyde, iGi3, in- 18) ; Suidas, au mol <I»;pexvS)75,art. 1 et 2, et Josèphe lui-même {Contre Apion, 1, m). qui \eul pourtant le faire disciple des Clialdéens et des Égyptiens, Plurecyde elait de Syra, Svpto» : il n'était donc pris de Syrie, Ivpos. Sur le sens de cliacun de ces mots itipios et Si» pos, voyez Diogène de L., I, cx\; Sté pliane de Byzance, aux mois liipos [Syros, Syra) et l'jpoi [Syriens], et Suidas, au mot fVspex'ijhrjs , art. 1. Sauf queirpies Grecs de basse époque, les écrivains qui ont dit liu recyde Syrien ou Assyrien sont des Latins, qui, sins d<iute, avaient mal conq)ris le mol grec ^ipios, d'autant plus (ju'en latin Syrius se disait (pielquefois pour Syrus (\oyez Justin, X.WVi, n). OnupATcz Slun, Pherecydis Jiugm. p. 4 5 (Leipzig, 1824, in-8'), el J. Conrad, De Pherecydis Syrii cetate atque cosmolocjia (Coblenz, 1 856, in-8").
Il ne laut pas confondre avec Phérécyde de Syra le m\ tliologue athénien Phé-
Mais, avant d'exposer le peu que nous savons sur ce personnage et sur ses doctrines, examinons d'abord ce qu'il faut penser d'un astronome Phérécyde de Syra, mejitionné par Andron d'Ephèse', qui le distingue expressément de celui dont nous parlons. Cette distinction est-elle fondée? Cet astronome est-il un personnage réel .^ Ou bien notre Phérécyde lui-même est-il cet astronome ? Avant de répondre à ces questions et pour le faire en connaissance de cause, rappelons-nous ce qu'Homère a dit de l'île Syria, c'est-à-dire de Syra, et nous verrons que dans ce texte d'Homère mal compris est le point de départ de cette histoire, ou, pour mieux dire, de cette fable, de fastronome Phérécyde. Dans deux vers de Y Odyssée'^, vers dont nous croyons avoir donné une explication incontestable \ Eumée, esclave à Ithaque, dit que son île natale Syria, c'est-à-dire Syra, est plus haut cjaOrtycjie, c'est-à-dire plus au nord (juc Délos , et que, par rapport à cette île célèbre, elle est au couchant d'été [ôdi TpoTrai yjsXioto). Mais Eustathe nous apprend que, suivant certains auteurs\ dont il n'approuve pas le contre-sens manifeste, les mots oOi rpoirixi rj^^ioto signifieraient qu'à Syra un observatoire pour les solstices existait du temps de la guerre de Troie ^ Eustathe dit expressément que, suivant ces auteurs, cet
récyde, né dans l'île de Léros vers la première moitié du v" siècle avant notre ère, et mort à l'âge de 96 ans. Voyez Suidas, au mot <î)£psxûS)7s , art. 2 et 3. Comparez Sturz , /. c. De Phérécyde utivque, S 1-7, p. i-38, et MM. Karl et Tlieodor iMûller, De Phérécyde [Fracjm. hist. grœc. t. I". p. 34-36, Didot).
Dans Diogènede L., J, cxiv.
' XV,4o3-4o4.
Mémoire précédent, Comment Homère s'orientait.
' Eustatbe (Sur ['Odyssée ,X\, 4o3-4o4) désigne ces auteurs par le mot vague stspot, en opposant leur explication fausse à celle qu'il vient de donner lui-même et doni le seul tort est de supposer que les mois xpoTrai >}s}.ioto signilient vaguement le couchant, tandis (ju'ils désignent le |)oinl où le soleil se couche au solstice d'été. Voyez le Mémoire précédent, Comment llomètx s'orientait, p. 7-12 et p. 21 22.
^ Dans le même Méni(»ire, p. 23 27, nous avons prouvé <pie les mois rpoiixi yjsXioio,
olxseivaloire de l'île de Syra consistait en une caverne disposée favorablement pour ce jjjenre d'observations astronomiques. Mais il paraît qu'en vertu d'une légère modification apportée à ce contre-sens, d'autres auteurs, évidemment postérieurs à raslrouome athénien Méton, avaient imaginé de donnera l'île (le Svra, en échange de sa caverne tenant lieu d'observatoire, un y^/.tOTpoTTtor, qui, comme l'instrument de même nom établi par Meton à Athènes vers l'an l\'ô'2 avant notre ère', était une .sorle de gnomon, servant à marquer le solstice d'été et le solstice d'hiver par la plus courte et la plus longue de ses ombres méiidiennes annuelles. Cet instrument étant supposé avoir ('\isté à Syra dès avant l'époque d'Homère, ces auteurs ne durent pas man(juerde dire que Phérécyde de Syra en avait l'ail usage. Il est vrai que de leur assertion la seule trace qui nous reste est celle cpie Diogène de I.aërte^ nous a conservée en disant que l'î/ÀtoTpoTTtor de Fhérécyde^ de Syra existe encoie. Dans sa pliiasf^ précédente, qui concerne le livre unique de [^hérécvd«', Diouène donne de ce livre une analyse, où il n'est ([uestion ni (Taslronomie, ni de solstices, ni d'instruments pour les observer, mais seulement de théogonie mythologique. La mention du gnomon solsticial doit venir d'une source beaucoup
« Ik'z Homère comme chez tout autre auteur, ne peuvent sif^nilier ni un observatoire, ni un iiislrnmenl ((stronomKjne , ni le tro- [)i(iae, ni.iis qu'ils sif^nilient toujours et |)nrtf»ut le sohl'uc , pliénomène l>ien connu sous ce nom |);u- Homère et par Hésiode.
' Vove^ Philochore dans le sclioliaste d'Aristoptiane, Oiseaux, 997- et Ptolémée. (îr. comp. miith. Ili, i£.
' lX'u\ phrases consécutives de Diogène de L. (I.cxix), conunençanl tf)utes deux par le verlK- «T'^ô^STat. signifient cvidemment que de Pliérècvde de Syra (toO 'ï.v-
ploxj), dont le nom, exprimé dans la première phrase, est sous-entendu dans la seconde, il reste deux choses, savoir : l'son livre sur la théogonie, 2" son r/horpôittov , (pie Ménage, dans ses notes sur Diogène, a eu tort de prendre [)Our un calendrier des levers et des couchers des astres. Aldobrandini, dans ses Notes sur Diogène, n'a pas eu moins tort de considérer la seconde phrase connue une interpolation. Voyez Diogène de I.., éd. d'Amsterdam (1692.
a vol. in-A). t. II, p. 68, col a et t. I* , p. -G . note 1 2.
moins digne de foi. Nous conseillons aux archéologues de n'aller chercher à Syra ni une caverne ayant servi d'observatoire à des astronomes antérieurs à Homère,- ni VijhoTpoTviov de Phérécyde. Ce qu'ils pourraient trouver à Syra, au fond de ([uelque caverne ou ailleurs, ce seraient des illusions aussi trompeuses que celles des deux savants c[ue, de nos jours, un contre-sens peu dillérent dans l'explication des deux mêmes vers de Y Odyssée a conduits à Délos, théâtre de leur découverte prétendue d'un observatoire antéhomérique^
Quant aux anciens, leur imagination ne s'était pas arrêtée au point que nous venons d'indiquer : l'invention de l'observatoire et de l'instrument astronomique les avait conduits à l'invention d'un astronome. De même que les auteurs dont Eustathe a parlé avaient cru expliquer les trois mots d'Homère oOi TpoTuoLi rjelioio par leur caverne astronomique de Syra, de même il est évident que les premiers auteurs de la tradition suivie par Diogène de Laërtc devaient être des érudits qui avaient cru traduire ces mêmes mots d'Homère en disant que, dès avant l'époque de ce poète, 11 y avait à Syra un rjXioTpo- Tviov : ils pouvaient supposer qu'on ignorait le nom de celui qui avait fait et installé cet instrument, mais que Phérécyde, l'ayant tiouvé dans son île natale, se l'était pour ainsi dire approprié par l'usage qu'il en avait fait. C'est pourquoi ils nommèrent cet Instrument r;A(OTpo7r<or de Phérécyde, comme Diogène l'a fait après eux. Mais on conçoit aussi que d'autres auteurs, ayant remarqué cette attribution sans en connaître l'origine, et sachant sans doute que Phérécyde n'était pas un astronome, aient imaginé un premier Phérécyde de Syra, qui, antérieur de plusieurs siècles au contemporain de Thaïes, devait être le constructeur de l'instrument qu'ils croyaient mentionné par Ho-
' Voyez le Mémoire précédent. Comment II omere s'orientait , p. 25-27.
Hypollièses. a
mère. Celait sans doute pour cette raison qu'Andron d'Éphèse', écrivain antérieur à Théopompe ou du moins contemporain de cet historien', avait iii venté un astronome Plièrccydc de Syra, ])ien distinct, suivant lui, de celui qu'il appelait Phêrvcyde de Syra le théolofjien.
Laissons donc de côté cet astronome fabuleux , issu d'un vers d'Homère mal compris et de l'imagination de quelques critiques anciens trop peu judicieux. Quant à Phcrècyde de Syra le t/iéolofjicn, celui-là possède du moins le mérite d'être un j^ersonnage réel. Mais aucun tén)oignage suffisant ne nous dit qu il ait eu un goût spécial pour l'astronomie, comme l'ont prétendu, bien des siècles après lui, le Juif Josèphe*^ et le poëte ])yzantin Chiistodore^ auteurs pour qui toute science venait de l'Orient et qui faisaient de Phérécyde un disciple des Orientaux. Rien ne prouve que Phérécyde ait jamais eu soit un observatoire, soit un gnomon, comme le prétend Bailly^, qui, transformant Syra, une des Cyclades, en une île de la mer de Syrie, veut (|ue, dans cette île syrienne, Phérécyde , contemporain de Thaïes, ait dressé une machine propre à montrer les conversions
' Cite par Diogènc de L., I, c\ix. Gt Andron d'Ephèse avait écrit sur les sept Siiges de la Grèce un livre intitulé le Trépied, Tpjirow». Voyez r>io<:ène do L., 1 , xxx ; Porphyre dans Eusebe, Prép. évaurj. X , m, p. 464 CD ( Vigier) -. (élément d'AI. Strom. I,p. 33'J B (Paris, i6/n, in-fol.) ; Aposlo- Vms , Proverbes , XVII, x\v; Schoi. Pindar. Isih. II , 1 7 ; Suidas, au mot Jiifxiufv à S))- 'fjios, et Pliotins, Lex. au mot "^Jixiccv. Ce litre désignait le célèbre trépied des sept 5«(jfw (voyez Diogène deL ,1, xxvui-xxxiii, et Plularque, Solon, c\i. iv). L'auteur devait naturellement y parler de Phérecvdo de Syra , amipfé [)armi les sept sages par quel-
ques auteurs (voyez Diogènede L., I, xiii, et dénient d'AI. Strom. I, p. 299 D).
* Porphyre (dans Eusèbe, /. c. p. h()\- 4G3) accuse Théopompe de s'être approprié frauduleusement un passage du livre d'Andron d Ephèse. Ce livre est donc antérieur à un des ouvrages de Théopotnpe, c'est-à-dire sans doute au VIII* livre de ses Pliilippiques, où il s'était occupé de Pythagore et des Pythagoriciens. Vo^ez Athénée, V, LU, p. 2 13 F (Cas.).
' Contre Apion, I, ni, p. io34 E.
* Dans l'Aiitholofje, II, Explication des statues, statue 5(j, v. 3.
* Hist. de iastr. anc. VII, xi , p. nj-j.
du soleil, c'est-à-dire, comme il lexpliquc, ait établi un gnomon, que plus lard le Grec Anaximandre n'aurait fait qu'imitera Phérécyde était Grec, et nuUenient Syrien, non plus([ue Thaïes. Ajoutons qu'aucun auteur ancien digne de foi ne fait de Phérécyde un savant, soit en physique, soit en astronomie. Car, lors même qu'il faudrait en croire Quintus, itère de Cicéron", Pline fancien^ et Diogènede Laërte'*, ce ne serait nullement par des procédés scientifiques, mais pai" une inspiration divine, que Phérécyde de Syra, en buvant ou seulement en voyant de l'eau tirée d'un puits, aurait annoncé un tremblement de terre comme devant survenir dans trois jours, et qu'il aurait fait les autres prédictions impossibles que Diogènc^ rapporte. Bien que quelques auteurs faient dit maître de Pythagoie^ et rival jaloux de Thaïes^, Phérécyde fut mythologue^ plutôt que philosophe, et ne fut nullement astronome. Voici, en résumé, ce que nous savons sur ses doctrines. Dans sa théogonie en prose ^, il admettait trois premiers principes éternels, savoir: i° Zeus, dieu du ciel supérieur, c'està-dire de la région des astres, et principe de Tordre universel; 2° Chronos, dieu du ciel inférieur, c'est-à-dire des régions basses près de la surface plane de la terre, et dieu du temps et
' A l'appui de ces assertions, Bailly ne cite aucun texte ancien, sans doute parce qu'il n'en avait aucun à citer.
* DansCicéron, Dit. I, l.
^ II, Lxxix, sect. 81, S 191-192, t. I" p. i79(Sillig.).