BESANÇON
s’aperçut que cette tour menaçait ruine, & le 25 février, après la messe canoniale, on retira la sainte relique du lieu où elle était gardée. Les chanoines étaient à peine sortis de l’église que la tour s’écroula avec un horrible fracas, & écrasa dans sa chute le portail & une partie de la voûte. Le vicaire général Hugon, qui se trouvait seul à l’église, fut transporté à plusieurs pas par la violence de la pression exercée sur l’air. Par une protection sensible de la Providence, personne ne périt dans cet accident, & la main de Dieu parut avoir veillé d’une manière toute particulière à la conservation du saint suaire. Grâce à la médiation du cardinal de Fleury, premier ministre de Louis XV, la munificence royale vint bientôt au secours du chapitre métropolitain, qui obtint les revenus de l’abbaye de Luxeuil , pendant neuf ans , pour rebâtir le clocher actuel de la cathédrale & la chapelle dédiée au saint suaire. Cette chapelle, placée à gauche de l’entrée principale & dont le style contraste avec le reste de l’édifice, est enrichie de marbres , de dorures & de tableaux précieux. Elle fut achevée en 1735, & le saint suaire y fut solennellement déposé pour être montré aux peuples, selon l’ancienne coutume, aux fêtes de Pâques & de l’Ascension (*). Il y resta jusqu’à la révolution française. En 1792, malgré la fureur des impies qui avaient en main la puissance, on fit encore à Besançon la procession de la Fête-Dieu W & le saint suaire fut montré au peuple le jour de Pâques. Mais bientôt les décrets de la Convention ne laissèrent plus aucune liberté au culte catholique. Les temples furent fermés ; les châsses précieuses, les statues d’or & d’argent, les croix, les vases sacrés furent enlevés des églises & envoyés à l’hôtel des Monnaies, pour être fondus. Quant au saint suaire, il ne suffisait pas aux jacobins de Besançon de s’en emparer, il fallait encore le calomnier. Ils prétendirent avoir trouvé aux archives du chapitre métropolitain, dans une liasse intitulée : papiers inutiles } une espèce de squelette en papier épais artistement découpé & destiné à peindre l’image du Sauveur. Cette découpure ou poncis fut aussitôt portée, avec le saint suaire, à la municipalité. Les montagnards rédigèrent un procès-verbal de reconnaissance, par lequel ils déclarèrent, dans le style grotesque & emphatique du temps, qu’en appliquant la découpure sur la sainte image elle lui était parfaitement conforme dans tous ses détails, & que c’était bien là « la planche au saint
« suaire h). »
« Ils firent grand bruit de cette découverte & demandèrent que le linge précieux fût livré aux flammes. Cette relique vénérable fut même portée, le 19 mars 1794» à une séance de la Société populaire, & montrée à la foule par le vice-président Rambours, au milieu des insultes prodiguées au culte catholique.
« Personne n’eut le courage d'élever la voix pour venger le chapitre de Besançon, dans ces jours où il suffisait de posséder quelques images du saint suaire pour être jeté en prison, en attendant l’échafaud (4). Les calomnies des montagnards ne rencontrèrent donc
(ij Voir les cérémonies de l’ostension, telles qu’elles se faisaient à Saint-Jean, dans le cérémonial mss. du chapitre, à l'archevêché de Besançon.
(2) La Vedette de Besançon } t. VI, p. 459.
(3) Procès-verbal de reconnaissance, &c., in-40 de 12 pages, chez Briot. Registre des arrêtés du directoire du district, séance du 2 germinal, du 28 floréal, & du 9 prairial an n. (La Vedette de Besançon , du 9 germinal.)
(4) On a trouvé chez de très-saintes filles une édition complète de la représentation du béni saint suaire... Nos vertueuses ouvrières ont été mises dans un lieu où elles pourront vaquer sans trouble à l’oraison en attendant que l’accusateur public du tribunal révolutionnaire ait le loisir de leur faire deux doigs de cour . ( La Vedette } prairial an 11.)
IIO
PIÈCES JUSTIFICATIVES
aucun contradicteur. Mais il est facile do comprendre que toute cette affaire était une Jonglerie des patriotes, qui avaient le plus grand intérêt à faire peser d'odieuses accusations sur le clergé, pour justifier les violences qu'ils exerçaient contre lui. En effet, à qui persuadera-t-on que les chanoines de Besançon aient pu renouveler le saint suaire, durant plusieurs siècles, sans que la fraude ait été découverte dans un chapitre si nombreux & trop souvent divisé?
« Le 23 mars 1794, les membres du directoire du district décidèrent que le suaire & le poncis seraient envoyés à la Convention nationale. La vénérable relique arriva à Paris le 24 mai suivant, & la Convention en fut avertie, dans la séance du même jour, par le citoyen Vaud, député de Dijon C1), Le lendemain 25 mai, on lisait ces mots dans une feuille périodique du temps, le Journal de Paris : « La Convention a ordonné qu'il serait fait de la charpie « d'un linge, ci-devant appelé saint suaire, que les administrateurs de Besançon ont envoyé « à Paris »Cet ordre fut-il ou non exécuté? Le Moniteur Ik les autres journaux de l'époque gardent à cet égard le plus profond silence, &, depuis ce temps, il n est fait nulle part mention du saint suaire. On suppose avec quelque vraisemblance que les ordres de la Convention n'ont pas été mis à exécution, & que cette relique vénérée de nos pères existe encore. Des recherches ont été faîtes à Paris, dans les hôpitaux & les archives, pour la retrouver. Mais ces recherches ont été jusqu'ici sans résultat; on conserve encore, à l'archevêché de Besançon, la cassette de bois ou était renfermé le coffre en vermeil qui contenait ce linge précieux.
« Le culte du saint suaire n'a cependant pas entièrement disparu de notre province. Son office, introduit dans le bréviaire de Besançon par M*r Ferdinand de Ryo, s'y célèbre encore le ii juillet, sous le rite double de deuxième classe. Une confrérie du saint suaire pour l'ensevelissement des morts, établie à î'hôpital Saint-Jacques avec l'agrément de l’archevêque Antoine-Pierre de Grammont, fut approuvée par une bulle du pape Innocent XII. Cette pieuse confrérie existe encore aujourd'hui, & célèbre sa fête tous les ans dans l'église de l'hôpital <*),