SUR LES MICROCÉPHALES ENFANTS
Je n'ai eu, comme on t’a pu voir par les papes qui précèdent, que trois crânes d'enfants à ma disposition, issus d'une même famille et liés par une étroite parenté. Ces enfants, tous garçons, sont espacés de cinq en cinq ans et fournissent ainsi une échelle ascendante de comparaison.
On ne peut méconnaître, en comparant ces trois crânes, la ressemblance de famille qui les unit. Ce sont des têtes rondes, brachycéphales, rentrant dans le type général du pays. Les contours de la boite crânienne, étudiés par superposition des calques, se correspondent bien si l'on fait abstraction du volume, et même la déformation asymétrique, dont tous sont atteints, a agi absolument de la même manière, quoique à des degrés différents, sur les trois crânes.
C'est celle différence de volume qui frappe d'abord. Elle n’est pas en correspondance avec l’âge. C'est, en effet, Jacques, âgé de dix ans, qui montre une capacité crânienne de 272 centimètres cubes seulement ; Jean, âgé de 15 ans, lui est supérieur avec une capacité de .195 c. c., et si l'on voulait attribuer cette capacité plus grande à l'accroissement, on serait immédiatement désavoué par Jean-Georges, lequel, malgré son âge de cinq ans seulement, dépasse les deux autres considérablement avec une capacité de 480 c. c.
Ces chiffres nous montrent déjà que l’avancement en âge ne remédie pas au défaut primitif de la boite crânienne, mais que les microcéphales, en arrivant au monde, sont dotés d’une manière très-diverse. En poussant la comparaison plus loin, et en y faisant entrer les microcéphales adultes, nous pouvons même affirmer, avec, certitude, que l’accroissement de la boîte crânienne proprement dite doit suivre, chez les microcéphales, une loi toute autre que celle qui peut être établie pour l’homme.
Nous savons aujourd'hui, surtout par les excellentes recherches de M. Welcker'
’ Wachslhum und San des menschlichen Schædels, Leipzig. tSfî‘2, et Archiv fur Anthropologie, t” cahier, 18tif>. ,
crânes.
que le volume de la boîte crânienne augmente avec une rapidité étonnante pendant la première année de la vie de l’enfant, et que cette croissance diminue ensuite pendant la jeunesse jusqu’à l’âge viril. M. Welcker a donné des contours très-exacts de profd du crâne de l'enfant nouveau-né, du garçon d’un an, de six ans, et de l’homme adulte. Cette démonstration graphique dit plus que des mesures et des chiffres entassés. On y voit, en effet, que dans la première année le contour de la boite crânienne s'élargit tellement, qu’il atteint juste le milieu entre le contour du nouveau-ué cl celui de l’honune adulte de 25 ans, et que dans le courant de cinq ans, depuis la première à la sixième année, le contour avance encore presque sur la moitié de l'espace comprise entre la première année et l’homme adulte. On peut bien accepter celle démonstration graphique des profils comme image de l’accroissement réel en volume, et dire que la boite crânienne de l’enfant nouveau-né augmentera pendant la première année de sa vie de presque autant qu'il s’accroîtra plus tard pendant tout le reste de la vie.
Celle loi résulte d’une manière évidente de la comparaison des différentes mesures du crâne. Si l'on compare les mesures données par M. Welcker dans sou ouvrage (tableau I, p. 127>, et qui se rapportent au crâne croissant de l’enfant mâle, ou irouve les différences suivantes entre le crâne du nouveau-né et de Tentant d’un an d’un côté, cl le garçon d'un an et le jeune homme de vingt ans de l’autre.
Différences en millimètres entre les moyennes.
Longueur
Largeur
Hauteur
Circonférence Circonférence horizontale verticale
Nouveau-né à 1 an
Un au à 20 ans. .
L’accroissement du crâne dans l’espace d’un an, à dater de la naissance, est donc, pour la longueur et la circonférence verticale indiquées dans le crâne de profil, le même que pour les 19 ans suivants. Il n’y a qu’une très-légère différence pour la largeur, et une un peu plus considérable pour la hauteur et la circonférence horizontale.
Nous n’avons pas le terme-premier donné par les enfants nouveau-nés, ni le terme des enfants d’un ait parmi nos microcéphales; mais nous pouvons comparer les enfants aux adultes, et voici ce que nous trouvons.
CRANES
Différence» en millimètres entre les moyennes.
Longueur Largeur Hauteur Circonférence Circonférence
horizontale verticale
Enfants aux adultes 157 8 4,7 38 18
La différence saute aux yeux. C’est la longueur du crâne qui augmente d'une manière démesurée, tandis que la hauteur reste à pou près la même ; — la largeur augmente peu, tandis que les circonférences augmentent considérablement, ce qui nous dit, en d’autres termes, que si dans l’homme c'est encore la voûte du crâne qui augmente plus que la base, chez le microcéphale le contraire a lieu, la base s'allongeant toujours, tandis que la voûte reste à peu près stationnaire.*
Nous pouvons exprimer la loi d’accroissement aussi par des chiffres proportionnels, en prenant la mesure de l’adulte = 100 et en calculant la proportion de la mesure correspondante chez l’enfant. Je prends ici pour l’enfant normal les chiffres donnés par M. Welcker pour l’âge de dix ans, nos microcéphales enfants correspondant à peu près à cet âge.
Longueur
Largeur
Hauteur
Circonférence
horizontale
Circonférence
verticale
Microcéphales. . 62,1
Enfants normaux 95,5
Tandis que chez les jeunes gens normaux la longueur et la circonférence verticale ne croissent, depuis l’âge de dix ans jusqu’au terme, que de 4,5% , la circonférence horizontale et la largeur de 6,2 % et la hauteur de 6,8 %, la longueur du crâne des microcéphales augmente de 37,9 °/„ la largeur de 11,2 */., la circonférence horizontale de 10 %, la verticale de 7,7 °/„ et enfin la hauteur de 5,1 La croissance, au lieu d'ètre presque égale dans tous les sens comme chez les jeunes gens normaux, se porte ici de préférence sur la longueur, et c’est la hauteur, expression de la voûte qui participe le moins au mouvement vital.
Le même contraste se pose si l’on considère seulement la base du crâne, mesurée depuis le bord antérieur du grand trou occipital â la suture naso-l'rontale. Suivant M. Welcker, la moyenne de 30 crânes virils est de 100 millimètres, celle des enfants de
CRANES
10 ans de 80 min. La base croit donc, pendant ce temps, de 1 1 •/„ pour arriver au terme. Citez les enfants microcéphales, au contraire, la moyenne de la longueur de la base est de 74,5 mm; celles des adultes de 92, 4 mm. La base s'accroît, par conséquent, de 19,4 % pour arriver au terme de sa croissance.
La considération des volumes du crâne conduit au même résultat.
N'ayant pas à nia disposition des matériaux assez complets pour pouvoir traiter cette question, je me suis adressé â MM. Lucae, Krauss et Welcker pour avoir les mesures de capacité des crânes de singes anthropomorphes, conservés dans les collections de Francfort, Stuttgardt et Halle. Kn y ajoutant les mesures données par Duvernoy dans son mémoire sur les anthropomorphes, et deux autres prises par moi-même sur des crânes jeunes existant â Genève, j'ai pu réunir cinquante mesures, parmi lesquelles 34 pour l'Orang seul, et comme on peut voir par le second tableau, se rapportant, 8 aux enfants à dentition de lait, 11 aux adolescents, chez lesquels la seconde dentition est en train de s’établir, cl 15 aux adultes, où elle est accomplie. Je considère cette série comme suffisante pour pouvoir en user pour les comparaisons, tandis que celles de Chimpansé et de Gorille ne peuvent entrer en ligne. On me fera peut-être le reproche de ne pas avoir complété des séries par les chilTres donnés par des auteurs anglais, surtout pour M. Oweti. J'ai reculé devant l'incertitude sur le véritable rapport du pouce cube, employé par ces auteurs, avec le système métrique.
Mais pour pouvoir me livrer à des comparaisons, il me fallait encore les mesures de capacité de crânes humains pendant la croissance. Vainement j'ai compulsé la littérature; nous n’avons que des données vagues à ce sujet. J’aurais dù renoncer, si M. Welcker n’avait pas mis à ma disposition avec sa bonté habituelle des tableaux encore inédits, fruits de longues éludes et de patientes recherches. M. Welcker m’a obligé encore en m’envoyant, outre les tableaux qui vont suivre, des constructions graphiques faites â sa manière (voir son ouvrage sur le crâne) pour trouver les moyennes probables. Le procédé est bien simple. On inscrit sur un papier à division métrique (carrés de deux mm. seulement) les mesures obtenues, en prenant les horizontales comme représentantes des mesures, les verticales comme représentants de l'âge, et on réunit les points par une ligne, qui forme alors une droite ou une courbe ascendante. Les données intermédiaires probables se trouvent alors facilement par l'intersection de la résultante avec 1rs ligues divisionnaires du papier. C'est de cette manière qu’ont été
CHANES.
établis les chiffres donnés dans la seconde moitié du tableau, tandis que la première contient des mensurations effectuées en réalité.
Pour pouvoir établir des comparaisons, il fallait encore rendre les conditions d'âge semblables. Les mesures ne contiennent aucun crâne de singe n’ayant pas encore sa dentition de lait ; il fallait donr défalquer du tableau des mensurations humaines les enfants au-dessous de deux ans. La dentition de lait persiste cher, l’homme jusqu'à la sixième année accomplie, terme où commence ordinairement l'échange des dents par les incisives. Celle série de deux à six ans correspond donc autant que possible à la série des jeunes singes à dentition de lait.
Chez l'homme, la dernière molaire commence à pointer à l'âge de 17 ans à peu près. La série de 6 à 17 ans correspondra donc à peu près aux singes faisant la seconde dentition.
Tous les individus ayant la dentition définitive sont adultes.
La différence sexuelle est manifeste quant à la capacité crânienne, pour les singes autant que pour les hommes. Mais le sexe n’étant indiqué dans les tableaux des mensurations, que pour les singes adultes, où le développement des crêtes rend manifeste la différence sexuelle, tandis que les observateurs n'ont pas pu l’indiquer pour les séries des adolescents et des enfants, il convient aussi de ne pas séparer les sexes dans les séries humaines correspondantes.
CRANES
TABLEAU
DES CAPACITÉS CRANIENNES DE L'HOMME BLANC EN CROISSANCE, COMMUNIQUÉ PAR
M. WELCKER.
CRANES
TABLEAU
GÉNÉRAL DE U CAPACITÉ CRANIENNE DE SINGES ANTHROPOMORPHES EN CENTIMÈTRES . CUBES, RANGÉ SUIVANT LA CAPACITÉ.
Espèce
Musée
ÜbserYileur
l»dt>raljoo approiiautirr dr l'Jje par 1a deatdiM, etc.
Gorille
Pari»
Duvernoj
Vieux mâle
Vieille femelle dolichocéphale
Orang
Sluttgardt, 37
krauss
Vitu» mâle
Pari»
Duvernoj
b de Sumatra
Jeune mâle, première vraie molaire percée
Tscbégo
Paris, N* 4
Vieux uiâle.
Orang
» de Bornéo
Halle Zool., 9
Welcker
Mâle avec 34 dents; suture spbéno-hasilalre ouverte. . .
POBgO
Francfort A. 6
Lucae
Vieux mâle avec crête (Lucae, Orang et Pmigo, t. 1 et 11).
Orang
Grand crâne sans crête. Sexe douteux
Pungo
Vieux mâle avec crête (Lucae, 1. c., tab. 1 el 4)
Orang
Jeune; seconde vraie molaire en perce
Halle Anat.
Welcker
32 dents ; suture sphéno-basilaire en train de se fermer
Tscbégo
Paris, M 1
Duvernoj
Vieux mâle.
Gorilk
Jeune femelle
TrtVyeuue
Cbimpansé
Vieille femelle
Orang
Halle Anat- 6402
Welcker
Vieux mâle â crête; suture spbéno-basilaire fermée . . .
GoUingue
Jeune; dentition de lait complète
Cbimpaosé
Halle Anat. 4341
Jeune ; 20 dent»
Sluttgardt, 311
Krauss
Jeune femelle ; 3 molaire* de lait
Pari?
Duvernoj
Vieux mâle
(Gorille
Vieille femelle brachycéphale
Orang
Sluttgardt, 982
Krauss
Jeune ; dentition complète
Francfort, A. 1 1
Lucae
Vieille femelle
Halle
Welcker
32 dents
AJO
Francfort A. 10
Lucae
Vieille femelle
Halle Zool., 3
Welcker
Jeune; dentition de lait complète
Francfort, A. 12
Lucae
Jeune; seconde vraie molaire à moitié percée
■ » b percée entièrement
Sluttgardt, 38
Krauss
ld. ld.
Halle Zool , 6
Welcker
• 28 dents
Paris
Duvernoj
Jeune de Bornéo ; première vraie molaire percée
Francfort A. 2
Lucae
b seconde vraie molaire b moitié percée
Vieille femelle
Stntigardt, 338
Krauss
Jeune; 2 molaires de lait
Paris
Duvernoj
b de Sumatra; une molaire vraie
Cbitopansé
b dents de lait seulement
• ld.
Halle Anal., 4340
Welcker
» ld.
Orang
b Zool., $
• ld.
■ ld.
Genève
b seconde vraie molaire en perce
Francfort A. 13
Lucae
b dents de Lait seulement; canine à moitié percée.
1 iC
. ld
Stuttgardl, 981
Krauss
• 2 molaires de lait
Cbimpansé
Paris
Duvernoj
b dents de lait seulement..........
Genève
Vogt
• ld.
Orjiig
Francfort, A. 3
Lucae
b ld. canine percée à 3 quarts.
Note. — Je donne les indications sur l'âge avec les propres paroles des observateurs. Les crânes mesurés par :
M. Welcker, appartenant en partie au Musée anatomique, en partie au Musée xpologique de l'Université de Halle.
1 ces deui collections ont été désignée* par les abréviations : Anat. et Zool. — Je n'al rien voulu cbauger non plus
désignations des espèces emptojées par les auteurs
CRANES