‹ Mémoire sur les migrations des Tsiganes à travers l'AsieChapitre 2 sur 11 · I. TÉMOIGNAGES GENERAUX SUR LES TsiGANES ORIENTAUX · texte numérisé non relu

I. TÉMOIGNAGES GENERAUX SUR LES TsiGANES ORIENTAUX

Le poète Firdawsi raconte ^) que le roi persan Bahrâm Djour vers la fin de son règne (420 — 438 de notre ère), comme les Mobeds s'étaient plaints à lui que les pauvres n'eussent point de musique, pria le roi de l'Inde de l'aider à y pourvoir. »0 roi secourable! écrivit-il, choisis dix mille Louris, hommes et femmes, experts à jouer du luth",

» Lorsque les Louris arrivèrent, le roi ordonna de les admettre auprès de lui ; il donna à chacun un bœuf et un âne, car il voulut faire d'eux des agriculteurs ;. il leur fit livrer par ses percepteurs mille charges d'âne de blé, car ils devaient cultiver la terre avec leurs bœufs et leurs ânes, employer le blé pour les semences et produire des récoltes, faire de la musique pour les pauvres et leur rendre gratuitement ce service. Les Louris partirent, mangèrent les bœufs et le blé, puis ils se présentèrent au bout d'un an, les joues jaunies. Le roi leur dit: »Vous n'auriez pas dû » dissiper les semences, le blé en herbe et la récolte. Main- » tenant vos ânes vous restent, chargez-les de vos bagages, » préparez vos instruments de musique et mettez-y des cordes

1) Trad. de Mohl VI, 60 et suiv. Firdawsi mourut environ 1024.

»de soie". Encore aujourd'hui les Louris, selon ces paroles justes du roi, errent dans le monde, cherchant leur vie, compagnons de gîte et de route des chiens et des loups et toujours sur les chemins pour voler jour et nuit*'.

L'historien Hamza, qui connaissait fort bien l'histoire des Sassanides et qui écrivit uu demi-siècle avant Firdawsi, raconte de même ') que Bahrâm Djour, ayant décidé que ses sujets ne travailleraient que la moitié de la journée et passeraient le reste du temps à manger et à boire ensemble au son de la musique, s'arrêta un jour devant une compagnie qui avait du vin sans musique '). Il dit : » Ne vous »ai-je pas ordonné de ne pas négliger la musique?" Ils se prosternèrent devant lui et dirent: »nous avons tâché » d'avoir un musicien, mais nous n'avons pu en trouver »un, pas même à raison de cent dirhems pour la soirée". Le monarque là-dessus écrivit au roi de l'Inde, le priant de lui envoyer des musiciens. Celui-ci lui en expédia 12,000 qu'il répartit sur les divers pays de son royaume, où ils se multiplièrent. Leurs descendants s'y trouvent encore, quoiqu'en petit nombre; ce sont les Zott".

Il n'y a aucune raison de mettre en doute l'authenticité de cette tradition, comp, Nôldeke, Geschichte der Sasaniden, p. 99 note et p. 108 note. Nous allons y revenir, mais avant tout il est nécessaire de voir ce que les lexicographes arabes nous apprennent sur les Zott.

Le Lisân al-arab a: »Az-Zott peuplade noire des Sind, à laquelle les étoffes {ou vêtements) zottîya ont emprunté

2) Boire du vin sans qu''on fasse de la musique est honteux en Orient, v. VJghâni XVII, 124, l. 8 af.

leur nom. On dit que Zott est la forme arabisée de Djatt, nom d'une peuplade indienne. — Une tradition contient les mots: »I] rasa sa tête à la zottienne (zottîya)", c'està-dire, dit-on, en forme dé croix, comme si c'était là la coutume des Zott. Ceux-ci sont une espèce de nègres et de hindous. Le nom singulier est Zottî, comme celui de Zandj (Nègres) est Zandjî, de Koum (Romains) Roumî. Voici quelques citations de poètes :

Nous venions avec les deux tribus de' Wâïl et leur

[multitude, Les Tamîm venaient, leurs Zott et les Asâwir ^).

et ^Arham ibn Abdallah dit:

Les Zott tiennent lieu de nous pour les Abdalqaïs; les Asâwir nous aident contre les Mazoun (les Azd de TOman).

Khâlid ibn Abdallah ayant donné une esclave des prisonnières de l'Inde au poète Abou 'n-Nadjm, celui-ci récita un poème du mètre redjezj commençant par les mots:

Je suis épris d'une belle femme des filles des Zott.

On dit aussi que les Zott sont les mêmes que les Sabâbidja, hommes du Sind qui vivent à Basra *)".

Le Tâdj al'^arous contient quelques détails de plus: »Az- Zott, avec un o, nom d'une peuplade, comme on lit dans le Çihâh (de Djawhari), et dont il a été fait mention chez Bokhâri ') dans la description de Moïse: »[Et quant à Moïse,

1) Voyez ci-après. Âa liea de *Arham, l'édition da Lisàn a *Auham; y. Add. et £m. ad Tabari II, 456, l. 13.

2) Je parlerai de ces Sabâbidja ou plutôt Sayâbidja dans T Appendice.

3) II, 368 1. 10 de Tédition de Krehl; comp. le comm. de QastalâniV, 462.

il était d'une complexion brune foncée, long, de belle taille] comme s'il était un homme des Zott". On n'est pas d'accord sur leur compte; quelques-uns disent: »Ce sont les mêmes que les Sayâbidja, hommes sindiens à Basra"; le qâdbi lyâdh dit: » c'est une espèce de nègres, de haute stature", ce qu'on lit aussi dans le Tawahih de Djalâl-addin qui ajoute »et maigres". Al-Azhari, d'après al-Laïth, dit que c'est une peuplade de l'Inde qui a donné son nom aux étofiPes (vêtements) dites zottîya, et il ajoute que leur nom est arabise de l'indien Djatt avec un a, ce qui, au dire de Çaghâni, ne se trouve pas dans le livre de Laïth. Le nom indien est en réalité Djatt; il se trouve sous cette forme dans un exemplaire d'al-Azhari corrigé par lui-même. Au fond, le nom arabisé devrait se prononcer également avec un a. Selon le Çihâh le singulier est Zottî, comme le singulier de Roum est Roumî, de Zandj Zandjî. Ibn Doraïddit: >Az- Zott est le nom de cette peuplade connue, mais leur nom n'est pas arabe quoique les Arabes l'emploient comme dans ce vers:

Nous venions avec les deux tribus de Wâïl et leur

[multitude, Les Tamîm venaient, leurs Zott et les Asâwir.

et dans le vers d'Abou 'n-Nadjm [poète du temps des Omayades] :

Une belle femme des filles des Zott, aux appas ^) [délicieux.

1) Il faut lire jL^> aa lieu de oL^, v. VAghâni IX, 79, 1. 9 a f. Nous y lisons que cette esclave portait le costume de son pays «les deux fouta", c'est-à-dire ce que aux ludes néerlandaises on appelle //sarong en kabaai".

Je dis : Ehâlid ibn Abdallah [al-Qasri, gouverneur de l'Iraq] avait donné à Abou 'n-Nadjm une esclave d'entre les prisonnières de rinde, et celui-ci composa sur elle un poème du mètre redjez dont le premier vers est:

Je suis épris d'une belle femme des filles des Zott.

On dit: > il a rase sa tête à la zottienne", c'est-à-dire en forme de croix, comme font les Zott, d'après ce qu'on lit dans certaine tradition".

Il n'est point du tout invraisembable que la prononciation de Zat pour Djat doive être attribué, non pas aux Arabes, mais aux Sindiens. Djâhiz dit dans son Bayân^ I, p. 32: >Le Sindien adulte venu en pays arabe ne peut prononcer la lettre dj que comme z et n'apprend pas la bonne prononciation, quand même il vit pendant cinquante ans parmi les Tamîm, les Qaïs et les Hawâzin". De ce Zat les Arabes auront fait Zott, parce que cette forme est arabe, pluriel de azatt qui signifie imberbe ou ayant peu de barbe.

Le dictionnaire moderne aUMohit contient ceci: »Az- Zott, nom d'une peuplade de l'Inde, est une prononciation arabe de Djatt. Les étoffes dites az-zottîya ont été nommées d'après elle. Un individu s'appelle Zottî. A Damas (as-Shâm) on les appelle an-Nawar, et quelques-uns leur donnent le nom de Motribîya (musiciens), puisque leur métier est de faire de la musique avec des tambourins et des flûtes, et de danser. On emploie leur nom aussi pour insulter, disant à quelqu'un »o Zotti!" ou de quelqu'un >c'est un Zotti", c'est-à-dire vil, commun" ').

1) Comp. Mao Ritchie, The Gypsies of India, 61.

Et i. V. Nawar: >Les Nawar sont des Indiens du bas peuple qui ne cessent de se transporter d'un lieu à un autre et de parcourir le pays. On en trouve en Asie, en Europe, en Afrique et en Amérique. Ils ont un langage particulier et, pour vivre, le plus souvent ils volent, mendient, prédisent l'avenir, ou fabriquent des tamis, des cribles etc. Il n'est pas improbable qu'ils aient été nommés Nawar parce qu'ils adoraient le feu (an-nâr) ou la lumière (an-nour). Un individu s'appelle Nourî".

Selon M. Wetzstein *), les Nawar de Syrie qui s'occupent de la fabrication de tamis et de cribles ont conservé leur langue indienne, qu'on y appelle » langue de moineau", tandis que les musiciens et les danseurs parlent ordinairement un dialecte turc.

Un exemple de l'emploi de Zotfâ (fém. Zottîya) comme insulte a été donné par M. Landberg, Proverbes et Dictons^ I, 100, qui ajoute dans son commentaire: »Zott est le nom donné aux Bohémiens en Syrie et en Palestine. Wetzstein, Markt, p. 482. On les appelle aussi Nawar ou Motribîn, parce que leur métier est d'égayer le peuple par leur musique et leur danse. Une Zottîya, aussi légère que belle, est devenue synonyme de bâdfa, ou qahba (grue), comme Zotfâ Test de mamhoun (cynède); voir Fleischer, Beitrâge, I, p. 112. Zott vient du persan Djat [d'où aussi Gitano']. Fleischer Z. D. M. G., III, p. 326".

La collection de proverbes arabes de Maïdâni, faite vers l'an 1100 de notre ère, contient les proverbes *) : » N'enseignez

1) z. D. Pal. Verein XIV, 1.

2) Freytag, Prov. II, 580, n. 609.

pas au commissaire de police de faire des recherches, ni au Zotti de voler", et^): »Plus grand menteur, que le prisonnier des Sind". L'auteur remarque à propos du premier que les Zott sont des gens vils, à propos du second que chaque Sindi de basse extraction se donne pour un fils de roi. On trouve le second proverbe aussi dans »Le livre des beautés et des antithèses" attribué à Djâhiz, édition van Vloten, p. 45 1. 16 et suiv., et chez Baihaqi, édition Schwally, p. 423 1. 9.

L'auteur du livre Mafâtih al-^oloum, écrit vers 1000, nomme parmi les castes indiennes, p. 123 de Tédition van Yloten: >les Zott qui sont les gardiens des chemins. C'est, à proprement parler, une peuplade sindienne, appelée Djattân". Le dictionnaire persan-latin de Vullers nous apprend: >Djat nomen tribas segregatae infimae sortis et déserta habitantis in Hindûstân. B^\ et sous Lourî: »3) cantor, musicus et qui in plateis mendicat. B; 4) nom. gentis cujusdam, alias Kâwolî {F Qaratshî) dictae. B. F\

Dans le traité sur les vagabonds, les joueurs de tours de passe-passe etc. écrit par Djawbari environ 1235 sous le titre » Secrets dévoilés", et auquel j'ai consacré une notice détaillée dans le 20® volume de la Zeitschrift D. Morg. Gesellsch., les Tsiganes sont désignés par le nom de Zott. Encore aujourd'hui les Tsiganes de l'Oman portent le nom de Zottî, pL Zotout; v. le Journal Royal Asiat. Soc. XXI (1889), p. 840.

Voici ce que nous lisons dans le dictionnaire françaisarabe de Bocthor: Bohémien^ enne, s., Arabe vagabond,

1) Freylag, II, 881, n. 211.

Tchinghianè, qui dit la bonne aventure, vole etc., Ghadjar} pi. Ghadjar (Egypte); — Noury, pi. Nawar (Kasraouan)

— Qorbâty, pi. Qorbât (Alep) ; — Zotty, pi. Zott (Damas)

— Dharrâb fâl [diseur de bonne aventure].

Belot, Dict. français-arabe, i. v. Bohémien, est le seu qui appelle un individu des Nawar: Nawarî. 11 semble avoii suivi Tanalogie, non pas Tusage. Seetzen, lui aussi (Reisen, II, p. 183), dit que les Tsiganes syriens portent le nom d'el-Nâwar et qu'un individu est appelé »el-Nùrî".

Redhouse, dans son Dict. turc-anglais, dit ceci: »Zutt (n. u. Zutty). The people whoformerly inhabitedthe marshes between Wasit and Basra; also the Jats of India" et note aussi les noms de Tsinghyânè (xjLxâ>), que les Tsiganes portent en Turquie^ et de Ghadjar, qu'ils ont en Egypte.

Voilà pour le moment assez de témoignages. Nous reviendrons dans la suite sur quelques-uns de ces noms.

IL Les Djat et peuples voisins du Sind.

11 résulte de ce qui précède que le nom de Zott est la forme que prend, chez les Arabes, le mot Djat et que ceux qui le portent sont originaires de l'Inde. Voyons maintenant ce que les géographes et les historiens arabes nous apprennent sur les Djat et autres tribus sindiennes ^).

Ibn Ehordâdbeh^) dit seulement que le chemin qui du Mokrân mène à al-Mançoura, la capitale du Sind, passe par les pays des Zott et que ceux-ci ont la garde de la

1) J'emploie le mot «sindien" dans le sens général de toat ce qui concerne rinde occidentale.

2) P. 56 du texte.

route. C'est là ce qui a suggéré à l'auteur du Mafâtih al- ^oloum le renseignement singulier que les Zott sont une caste des Indiens, chargée de garder les chemins ^).

Istakhri p. 35: »le Sind, c'est al-Mançoura et les pays des Zott et ce qui y est contigu jusqu'à al-Moltân"; Ibn Hauqal p. 40 »le Sind, c'est al-Mançoura et les pays des Zott qu'on appelle al-Bodha^), qui s'étendent jusqu'à al-Moltân".

Istakhri p. 180 et Ibn Hauqal p. 235 : >Entre al-Mançoura et le Mokrân les eaux du Mihràn (l'Indus) ont formé des marais comme ceux de l'Iraq (al-Batâih), dans lesquels se sont établis des Sindiens. nommés az-Zott. Ceux d'entre eux qui ment près de l'eau demeurent dans des cabanes (comme celle des Berbères Ibn H.) et se nourisseot principalement de poissons et d'oiseaux aquatiques. Les Zott qui sont loin des eaux, dans les plaines, vivent comme les Kurdes et se nourrissent de lait, de fromage et de pain de maïs". Moqaddasi p. 484 dit à peu près la même chose.

Masoudi, Moroudj III, 254, Tanbîh p. 90 du texte, compte les Djat parmi les peuples nomades du Kirmân.

Selon Ibn Hauqal les Bodha seraient une fraction des Zott. Belâdhori p. 436 1. 2 mentionne » les Zott d'al-Bodha", comme si al-Bodha était un nom de pays. Nous lisons chez Istakhri p. 176 et Ibn Hauqal p. 231 *) : Les infidèles qui habitent les pays limitrophes du Sind sont les Bodha et un peuple appelé Maïd *). Les premiers sont des tribus

1) a-dessQS p. 7.

2) La prononciation de ce nom n'est pas absolament certaine; qnelqaes mss. ont Nodha et cette forme a été acceptée par Yaqout.

3) Yaqont IV, 772 et suiv. a ajouté quelques mots que j'ai mis entre parenthèses.

4) La prononciation de ce nom n'est pas non plus certaine; plusiears mss. ont Mand (Mend).

disséminées entre les frontières da Tourâu (la province dont Qoçdar est le chef lieu), le Mokrân, al-Moltân et le territoire d'al-Mançoura. Ils demeurent à l'ouest du Mihrân et s'occupent de l'élevage des chameaux. Les étalons [à deux bosses] recherchés au Khorâsân, en Perse etc. pour la production [avec des chamelles arabes] des chameaux bakhti (bactriens) de Balkh et des chamelles de Samarqand, proviennent des Bodha. La ville où les Bodha viennent vendre leurs produits et acheter ce dont ils ont besoin est Qandabîl ^). Ils sont comme des Bédouins, vivent dans des cabanes comme les Berbères et possèdent des jonchaies et des marais où ils trouvent un asile et d'où ils tirent les moyens de subsister. Les Maïd sont établis aux bords du Mihrân, depuis les limites de Moltân jusqu'à la mer; ils possèdent, dans les campagnes situés entre le Mihrân et Qâmohol, beaucoup de prairies et de campements, tant d'été que d'hiver. Ils sont très nombreux". Taqout ajoute qu'ils diffèrent peu des Zott. Mais que, à proprement parler, les Bodha appartiennent aux Zott, voilà qui est confirmé par le passage suivant du Modjmil at^tawârikh ^). »I1 y avait deux tribus dans le pays du Sind, et une rivière nommée Péhen ®). Une de ces tribus s'appelait Maïd et l'autre Zat; l'une et l'autre descendaient de Kham (fils de Noé). Maintenant encore, dans la langue des Arabes, on appelle les Indiens Zat. »0n raconte que les Maïd subjuguèrent les Zat, et les

1) Non loin Est de Qoçdar; le nom actael est Gandâva.

2) Reinaad, Fragmenta p. 25 et aaiv. Ijc livre a été rédigé en persan d'après un livre arabe en 1026 de notre ère.

3) Le ms. saîvi par Reinaad a ici M (Béher). C'est sans doute an affluent de rindus.

traitèrent avec beaucoup de dureté. Les Zat, obligés de quitter leur pays, se retirèrent sur les bords de la rivière Péhen, où ils établirent leur demeure. Ils connaissaient Tart de la navigation, et ils pénétrèrent par eau dans le territoire des Maïd. Ceux-ci élevaient des brebis. A la fin, les Zat incommodèrent beaucoup les Maïd; ils en tuèrent plusieurs et dévastèrent leurs terres ; les Maïd furent à la merci des Zats".

Sur la proposition d'un chef des Zat, les deux partis s'accordèrent enfin pour demander au roi qu'il leur envoyât un prince pour régner sur le pays. Sous le gouvernement de ce prince le Sind se peupla et on y fondit des villes. On assigna aux Zat et aux Maïd des domaines spéciaux.

La tribu des Maïd qui était établie près de la mer, et qui portait le nom de Kork, exerçait la piraterie et infestait les environs des bouches de l'Indus. Lorsque Haddjâdj était gouverneur de l'Iraq, sous le règne d'Abdalmelik, le roi de l'île des Rubis (Ceylan), pour se concilier les bonnes grâces du gouverneur, lui envoya des femmes musulmanes qui avaient vu le jour dans l'île, et dont les pères, venus à Ceylan pour le commerce, étaient morts. Le navire sur lequel se trouvaient ces femmes fut attaqué et pris par ces pirateSy que Belâdhori p. 435 nomme des Maïd du Daïbol, mais que le commentateur du poète Djarîr ^) appelle les Eork. Cet événement, qui se passa vers 703, a été la cause de l'expédition de Mohammed ibn al-Qâsim et de la conquête de rinde.

1) F. 880 da ms. de Leide. Le passage a été publié par Keinaud, Mém. sar l'Inde, p. 181, n. 4, d'après an extrait que Dozj lui avait envoyé.

Les Eork faisaient même des expéditions lointaines. Sous le règne du khalife al-Mançour, en 768, ils pénétrèrent jusqu'à la mer Rouge et firent une descente à Djedda, le port de la Mecque *). A cette occasion ils emmenèrent dans leur pays des prisonniers arabes de Tîle de Dahlak *), qui furent rachetés plus tard. L'apparition de leurs navires, appelés bâri (6m) ou hâridja (bèridja), inspirait une telle crainte que chez quelques auteurs arabes, Berouni même^), le nom des vaisseaux a été pris pour le nom des pirates eux-mêmes ^). Nous trouvons chez Tabari III^ p. 1582 1. 12 et suiv. quelques détails sur l'équipage de ces vaisseaux, qui se composait de 45 personnes: le capitaine, trois lanceurs de naphte (feu grégeois), un charpentier, un cuisinier, et 39 rameurs et soldats. Il est bien curieux que les Tsiganes emploient encore de nos jours ce nom de navire: bero ^). EUiot ®) croyait que notre mot barge dérive de ce bâridja,

La fraction la plus septentrionale des Zott s'appelait les Qîqân, et était connue comme éleveurs de bons chevaux^). C'étaient de fameux archers, et les khalifes omayades en avaient un corps à leur service^). Mais il doit en avoir

1) Tabari IH, 3B9, 1. 14.

2) Tabari III, 135, 1. 12.

3) Alberani's India, trad. par Sachau, I, 208. Le passage avait été déjà pablié par Reinaud, Fragm. 120.

4) V. mon Glossaire Bibl. Geogr. IV, p. 195 et comp. Diez, Denkwârdigkeiten von Asien, II, 159.

5) Pott, Zigeaner, II, 89, Miklosich, die Mandarten and die Wanderungen der Zigeaner, VII, 19, v. Sowa, Wôrterbach des Dialekts der deatschen Zigeaner, 10, 94.

6) Hist. of India, I, 539 et saiv. Comp. Mac Ritchie, The Gypsies of India, 71.

7) Bçl&dh. 432, 433, 445.

8) V. le Gloss. sar Tabari CDXLU.

demearé aussi près de Tembouchure de Tlndus, car leur nom a reçu la signification de pirates '). C'est au khalife Motaçim que revient l'honneur d'avoir mis fin aux déprédations de ces corsaires qui n'avaient cessé d'infester les rivages de la Perse, de TOman et les environs de Basra *). Il est bien curieux que nos géographes ne fassent aucune mention des buffles qui constituaient sans doute de leur temps, comme avant eux et de nos jours encore '), la richesse de ces peuples. Nous pouvons en conclure qu'un argumentum ex silentio n'a souvent pas la moindre valeur. Car on attribue même le développement extraordinaire que la musique a eu chez les Zott au fait qu'ils s'occupent de l'élevage de ces animaux, qui sont très sensibles à la musique *).

Il est très vraisemblable qu'anciennement déjà on trouvait, comme encore actuellement, parmi ces tribus de pâtres des troapes errantes vivant à la manière des Tsiganes et partageant le sort de ces tribus dont ils avaient même adopté le nom. Je veux donner ici un extrait d'une longue lettre au sujet des Zott que, dans le temps, j'ai reçu de feu le Dr. Sprenger, datée du 1er Novembre 1889 :

>Pour moi, dans toute cette matière, il s'agit de la solution du problème anthropologique: :&Une race humaine entière peut-elle changer son caractère, comme des individus

1) AJLdUd chez Fayne Smith, 488, 8 (Frankel dans la Wiener Zeitschr. Vil, 84). V. le GI088. snr Tah. et le passage de Djâbiz que j'y ai cité.

2) Maaoadi, TauHA, p. 354, 1. 4 et sd?. da texte. Il sait de ce passage qae le texte d'Ihn al-Faqih 53 1. 4 est corrompu et qu'ail faut lire ;r i>y' sa liea de ^ ^^y' •

8) Comp Eitter, Erdk. VII, 173, 175. Berouni, India, 200 1. 12 a seulement ^^^L«-It ujL^aôI vi>i>, trad. de Sachau I, 401 ^cattle-owners". 4) HaOae al-iamaU 177 infra.

perdus?" J'incline à admettre certaines qualités fonda^^^^ taies de race, au sens des paroles Qoraniques (30 vs. 2^f »La nature sur laquelle Dieu a formé l'homme; on ne peui changer la création de Dieu", et je crois que chaque race a possédé, dès sa naissance, des dispositions et des propensions particulières qu'elle conserve toujours sous une forme ou sous une autre. Le trait caractéristique des Tsiganes, c'est la légèreté, le manque d'estime de soi-même, le penchant à la gaieté. Il est bien remarquable que les traits par lesquels les Nègres se distinguent des Arabes sérieux, dont Doughty dit qu'il n'en a jamais vu aucun qui fllt follement gai, sont la légèreté, la vivacité des émotions et l'étourderie ^). Yaqoub al-Kindi, peut-être déjà Galène, attribuait ces qualités à l'organisation du cerveau des Nègres. On trouve des bandes de chanteurs ambulants, saltimbanques et vagabonds dans tous les pays mal gouvernés; elles se recrutent de la lie de la société, mais bien que les enfants des vagabonds deviennent aussi des vagabonds, elles dépérissent par le temps et sont absorbées par la partie saine de la société. On aura de la peine à trouver quelque part une corporation comme celle des Tsiganes qui a subsisté pendant des siècles, si ce n'est en Inde, où probablement ils ont encore des parents. A cause de cela, il me semble que ce qu'al-Eindi dit des Nègres s'applique également aux Tsiganes: ils sont autrement organisés que nous et aiment à vivre d'une manière qui nous serait insupportable à la

I) (j;m.aLjÎ^ ^j^^ ^V^3 2Câ.^i • Sprenger traduit le second par »Vorwiegen von Frôhlichkeit (das Engl. glee drûckt den Begriff besser Bas)*', le troisième par «Heissblûtigkeit".

loDgae. Lear besoin de vagabonder, plus encore leur attachement à la tribu, qui subordonne la volonté de l'individu à l'intérêt de l'ensemble et qui rend superflu tout gouyernement, comme Taçabîya des Bédouins, sont des traits qui ne se trouvent que chez les peuples primitifs. La force du sang ne se manifeste chez aucun peuple plus clairement que chez les Tsiganes qui, comme on peut le prouver historiquement, ont gardé pendant plus de mille ans, au milieu des nations diverses de toutes les contrées du monde qu'ils ont parcourues, non pas seulement leur manière de vivre et leur nationalité, mais même leur langue. Leur répugnance à regard de l'individualisme et des occupations sédentaires et régulières est beaucoup plus forte que celle des Bédouins ; car parmi ceux-ci il y en a beaucoup, comme nous le savons par Ibn Eïaldoun et par notre expérience personelle, qui ment se conformer à la vie sédentaire et qui deviennent des citoyens intelligents et laborieux.

Une chose me paraît certaine, c'est que les Tsiganes, dès le commencement, longtemps avant qu'ils vinssent en Perse, étaient ce qu'ils sont encore aujourd'hui — des musiciens vagabonds, sans la moindre trace d'estime de soi-même. On ne peut leur donner le nom de Djat, qu'en tant qu'ils ont été les compatriotes des Djat qui, d'après leurs propres traditions et les rapports des Musulmans, sont venus de Qandahar et de Ghazna en Inde. Y existait-il, outre d'avoir habité ensemble, un rapport plus ancien entre les Djat et les Tsiganes? Voilà une question qui mérite bien d'être résolue; moi je ne possède pas les données nécessaires pour y répondre. Cependant, la conjecture suivante a peut-être quelque valeur. On a fait remarquer que les Tsiganes étaient

d'habiles maréchaux. Gela nous rappelle les Çolaïb, nomméB aussi Çolouba^ qui vivent de la chasse, n*ont pas de cW meaux, mais seulement des ânes, parcourent le désert syrien et celui de TArabie du nord, sont tellement méprises qu'an Bédouin ne les attaquera point, comme il n'attaquera pas le sanglier, portent avec eux les outils de maréchal et se rendent utiles aux Bédouins comme forgerons, spécialement comme maréchaux. Or, si les Djat (Zott) étaient réellement ce que je pense, une peuplade nomade militante, il me semble probable que les Tsiganes les auront accompagnés pendant leur lent progrès vers Tlndus, comme musiciens et forgerons. Car les peuples nomades qui n'ont pas la gravité sévère des Arabes, ont besoin non seulement de forgerons» mais aussi d'amusements. Une observation du professeur Caro sur les Juifs russes et polonais vient à l'appui de ma conjecture. Il dit que les Juifs suivaient les expéditions des Huns, des Avares, des Tatares, des Khazares et autres peuples nomades. Comme les Juifs furent les vivandiers de ces peuples, les pères des Tsiganes auraient suivi les Djat nomades comme musiciens et forgerons".

Selon Trumpp ^) les Djat qui habitent le riverain de rindus, à partir des embouchures jusque dans la vallée de Peshâwer, constituent la population aréenne originaire du pays. Ils sont agriculteurs et éleveurs de chameaux, mais on trouve au milieu d'eux des familles demi-sauvages qui vivent de la chasse et de la pèche et qu'on appelle Bhangi (biberons^).

1) Zeitschr. D. M. Ges. XV, 690 et suiv.

2) Mac Ritchie, The Gypsies of India, 84: «Dr. Mitrn, of Calcutta, states, with regard to the Bedijâs, a people whom he compares with the gypsies, that «chiefs of clans assume the title of hhangy^ or 'drinkers of bhang'* (India hemp), ^ar excellence, as a mark of honour".

^: Trumpp ajoute que ceux-ci lui semblent être nos Tsiganes.

4 Ce dualisme de caractère que les Djat présentent en Inde,

^1 nous le retrouvons en Asie et même dans l'Europe orien-

~-l taie. A côté des Zott qu'on employait, comme nous le verrons

f bientôt, au service militaire, qui se rendaient redoutables

comme corsaires, qui savaient organiser une résistance éner-

; gique contre le khalife lui-même, et qui se prêtaient à

'• la vie sédentaire, on trouve des groupes du même nom qui

ont en tous points le caractère tsigane. Toutefois, il ne faut

pas oublier qu'en 'Asie le nom de Zott était devenu le nom

générique de tous les hommes d'origine indienne, comme

le dit l'auteur du Modjmil at-tawârikh *), de sorte que ce

nom ne suffit pas à prouver que celui qui le porte soit

réellement issu des Djat.

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