V. La Langue des Tsiganes orientaux et occidentaux
Il n'y a pas, chez les historiens, le moindre indice d'une émigration ou d'une déportation de Sindiens, ultérieures à
1) Fragments, 215 Dote 1. Comp. KUiot, Hist. of India, J, 187, 449 et iaiv., Ritter, Erdk. VII, 176. 2) Moroudj I, 878.
celles que nous ayons décrites. On a bien parlé d'une émigration ou une déportation au temps de Timour, on a même supposé que ce monarque employait un grand nombre de ces gens comme espions et fourrageurs et que ceux-ci furent emmenés par les Turcs en Asie Mineure (Grellmaun, Rienzi, Heister), mais ce sont des conjectures sans aucun fondement. Non seulement ce que Timour, dans son autobiographie, dit sur ses mesures contre les Sindiens est eu contradiction flagrante avec^ cette supposition, mais aussi la chronologie s'y oppose. Car ce n'est que dans une des dernières années du quatorzième siècle que Timour aurait pu prendre des Sindiens à son service, et il est bien certain qu'en 1417 des bandes de Tsiganes passèrent la frontière allemande venant de la Hongrie. Il faudrait donc admettre aussi que c'est dans une période de seulement quinze à vingt ans que les Sindiens ont passé des bords de l'Indus à la frontière allemande. Or, comme la langue de tous les Tsiganes européens porte les traces évidentes d'une influence de l'arménien et surtout du grec, ce qui suppose un séjour prolongé dans les pays où ces langues sont parlées, l'absurdité de cette hypothèse saute aux yeux.
Mais le silence des historiens ne suffit pas à mettre hors doute le fait que nous discutons. Nous ne saurions rien d'un séjour des Tsiganes dans un pays arménien, si l'examen de la langue de ce peuple par Miklosich n'eût prouvé qu'elle renferme un nombre assez considérable de mots empruntés directement à l'arménien. Il est donc nécessaire avant tout d'interroger la langue des Tsiganes. Si tous les dialectes de ce peuple ont le même fond sindien, nous sommes en droit de conclure que leurs ancêtres ont quitté la vallée
du Sind à la même époque. Si, au contraire, le fond des dialectes divers n*est pas identique, notre conclusion devra être qu'il y a eu émigration à des époques différentes.
Quant aux dialectes des Tsiganes européens, y compris ceux de la Turquie européenne et de la Grèce, il n'y a plus aucun doute possible, surtout après les études minutieuses et précises de Miklosich, que le fond de langue sindien de tous les Tsiganes ne soit le même, et que les divergences ne s'expliquent par rinfluence des divers milieux où il ont demeuré ou demeurent encore. Une comparaison des dialectes orientaux nous fait encore défaut. Miklosich ne les cite qu'exceptionnellement, et les matériaux qui sont à ma disposition sont très loin d'être aussi riches et aussi bien ordonnés que ceux dont nous disposons pour la connaissance des dialectes européens.
Nous avons sur les Tsiganes d'Egypte deux renseignements, dont le plus ancien a la plus grande valeur. Il se trouve dans le Journal R. Asiat. Soc. de 1856, XVI, p. 285 et suiv. et est dû à Newbold, qui à ses propres observations a joint celles de Rickard. En Egypte les Tsiganes se divisent en trois classes: les Helebis, les Ghadjar et les Nawar. D'après le petit vocabulaire que Newbold a donné de leurs dialectes, ce sont les Ghadjar qui ont conservé le plus grand nombre de mots sindiens. Le vocabulaire des Helebis est pour la plus grande partie arabe; celui des Nawar ne contient chez Newbold qu'un petit nombre de mots, dont plusieurs persans. L'autre renseignement est de A. von Kremer, Aegypten, I, p. 138 et suiv. Le vocabulaire qu'il nous donne ne contient pas un seul mot sindien, si je ne me trompe. V. Kremer a bien ouï dire qu'ils ont
encore une autre langue, mais il n'a pas réussi à s'en procurer des mots. Un article dans le Journal of Gypsj Lore, II, p. 199, contient quelques mots de la langue des Ghadjar de la Sahara qui sont tous sindiens.
Nous devons aussi à Newbold une notice sur les Tsiganes de la Syrie, les Nawar et les Kourbât, avec un vocabulaire de la langue des Eourbât des environs d'Aleppo, accompagné des mots correspondants des Tsiganes Doumân du pashalik de Bagdad. Il y a joint un petit vocabulaire de mots tsiganes composé par Bnrckhardt Barker à Aleppo en 1847.
Des Tsiganes de Palestine nous avons encore un petit vocabulaire fait par Seetzen, Reisen durch Syrien, Palaestina etc., II, p. 184, un autre de ceux de Damas communiqué par Madelle Everest dans le Journal of Gypsy Lore, II, p. 25 et suiv., un troisième de ceux de Beyrouth, dû à Eli Smith et publié par Pott dans la Zeitschrift fur die Wissenschaft der Sprache de Hôfer, I, p. 175 et suiv. J'espérais que les articles sur les Nawar, publiés naguère par le P. Anastase dans le Machriq de 1902^ augmenteraient cette collection, mais j'ai été déçu. Les seuls mots donnés comme des mots tsiganes que j'y aie rencontrés sont kobna ou tchobna, plur. ^oèan (p. 1032, 1079) signifiant une jaquette de feutre, et djo^djorra, plur. djaâdjir (p. 1080), nom d'une espèce de petits gâteaux que les femmes tsiganes vendent, en promettant à celui qui les porte ou qui les mange cuits avec du rob, qu'il obtiendra ce qu'il désire. Le dernier mot se trouve dans le Tâdj aU^arous (III, p. 104) et semble arabe quoique je ne sache pas en donner l'étymologie avec certitude. Quant au premier, il semble identique avec le mot kabana, plur. kaban^ feutre, mentionné dans le Glossaire du :»Diwan aus
Centralarabien" de Socin et qu'on y rapproche du turc kepenek. L'arabe moderne koubân, couverture de cheval, aura bien la même origine. Le P. Anastase dit, p. 967, qu'il est entré en conversation avec des Eâwoli's, mais qu'ils ne voulaient pas lâcher un seul mot de leur langue, pas même pour >du jaune sonnant".
Ce que nous savons de la langue des Tsiganes persans, nous le devons en premier lieu à Ouseley, Travels, III, p. 400. Newbold, dans son article cité (p. 311), donne une dizaine de mots tsiganes persans. J'allais mettre la dernière main à cette étude lorsque M. Mac Ritchie appela mon attention sur :»Une correspondance inédite de Prosper Mérimée", publiée par M. Schemann dans la Revue des deux mondes du 15 Octobre 1902. Dans sa lettre du 7 Septembre 1856 (Revue p. 733) Mérimée parle d'un »petit vocabulaire des Bohémiens de la Perse" que De Gobineau avait transcrit pour lui. Il en dit: » Il y a certainement un rapport assez frappant entre la plupart des mots de vos Bohémiens et ceux des nôtres, et il est surprenant qu'une langue non écrite ne s'altère pas bien davantage parmi des individus placés à une si grande distance les uns des autres. Un mot m'a frappé, c'est /<?, vin. Le correspondant du dialecte espagnol est mol, et dans le même dialecte Ion désigne du sel. Je vois par votre vocabulaire que vos gens n'ont pas d'expression pour dire sel. Ils disent Vâcre^ ce qui pique etc. Peut-être le mot qui s*applique au vin, lô^ a-t-il quelque signification semblable, laquelle pourrait convenir également au sel". M. Schemann écrit p. 725: >Nous aurions vivement désiré pouvoir y joindre les lettres addressées par M. de Gobineau à Mérimée, mais par malheur elles ont probablement été
détruites avec la maison qu'habitait celui-ci lors de l'incendie de la rue de Lille en 1871". Comme Mérimée s'intéressait beaucoup aux Tsiganes et à leur langage, il me semblait possible que le vocabulaire eût été sauvé avec d'autres papiers de Mérimée. M. Schemann m'a répondu qu'il a très peu d'espoir que le vocabulaire en question pourra encore se retrouver. Il me signala en même temps l'article de M. de Gobineau sur les Bohémiens de la Perse qui a été publié par Pott dans la Zeitschrift der deutschen morgenl. 6esellsch. de 1857. Cet article ne m'était pas inconnu, mais il y avait plusieurs mois que je l'avais dépouillé et je ne l'avais pas comparé avec les remarques de Mérimée. Je n'ai aucun doute maintenant que le vocabulaire publié par Pott ne soit celui que Mérimée avait sous les yeux. Car on y trouve lo, vin, et le mot sel est rendu par shourâki qui est une dérivation du persan shour et signifie saumâtre. Le mot lo paraît répondre au persan lah (vin). On trouve la même substitution de voyelle dans puno, eau, pour pani, et dans ghora, cheval, pour gara. Les deux mots cités ne sont pas les seuls mots persans que contient la liste. Fille est rendu par dalkhosch, qui paraît être dil khawah, joyeux ; dékhna, bouche, est bien dahan (dahân). Le mot Mim, pied, sera bien l'arabe qedem; nour, les yeux, l'arabe nour^ lumière; le verbe akhaliden^ manger, semble être dérivé de l'arabe akal, comme vakhiden^ voir, du mot tsigane jakh (oeil). Je ne sais identifier le mot lagou, couteau.
De Gobineau avait encore envoyé à Mérimée un petit vocabulaire de la langue des Kourbât et des Ghadjar, recueilli par lui en Egypte, et qui aura sans doute péri avec l'autre.
Une seconde lettre de M. Mac Ritchie me donna Tespoir d'obtenir des informations précieuses sur la langue des Tsiganes persans. Un Parsi, M. Benjamin, qui se trouve actuellement à Edinburgh, lui avait dit qu'il avait collection né en Perse, spécialement au Louristan, une liste de trois à quatre cents mots tsiganes, qu'il avait laissée à St. Petersbourg. Cependant, sur la prière de M. Mac Ritchie, il a eu l'obligeance de chercher parmi ses notes et il en a tiré une cinquantaine de mots, afin de me permettre de les examiner. Malheureusement, ni M. Mac Ritchie, ni M. Sampson, ni moi-même n'avons pu découvrir dans cette liste un seul mot tsigane. C'est un mélange de mots kurdes, persans, arabes, arméniens et même indiens (comme p. e. gura^ roi ou shah, qui est le mot bien connu gourou).
Le vocabulaire gourbati, publié l'an dernier par M. le Major Sykes dans le Journal of the anthropological institute of Great Britain and Ireland, vol. XXXII, p. 345 et suiv., et sur lequel M. Mac Ritchie a appelé aussi mon attention, est de la même nature que celui de M. Benjamin, mais contient pourtant un très petit nombre de véritables mots tsiganes. M. Longworth Dames, dans une note sur l'article de M. Sykes, 1. c. p. 350, est d'opinion que ce gourbati ne mérite pas le nom de langue, mais que c'est un jargon secret artificiel comme on en trouve en Inde parmi les Tchangars, les Doums etc.
J'ai dressé avec les données énumérées ci-dessus un tableau comparatif, dans l'ordre de celui que Miklosich a publié dans les livraisons VII et VIII de son travail »Deber die Mundarten und die Wanderungen der Zigeuner". La première colonne contient la forme que Miklosich a mis en
MlKLOSICH