Tome XXXIII
faveur d'une diminution égale de tous les diamètres. Il semblerait que, par la contraction de ses parois musculaires, le cœur doive devenir plus petit dans tous les sens; c'est-à-dire que pendant la systole, il doive être à la fois plus court, plus étroit et plus mince, et pendant la diastole, plus long, plus large et plus gros ; et qu'en définitive , il ne changerait pas de forme en passant d'un état dans l'autre.
C'est en effet ce que pensent tous ceux qui n'ont pas, par eux-mêmes, tenté des vivisections. C'est, en outre, l'opinion de Kûrschner1, de MM. Cruveilhier 2, Beau 5 et Fossion 4.
II. Abaissement de la base. — Tous ceux qui, autrefois, parlaient de raccourcissement systolique, l'entendaient comme produit parle déplacement de la pointe : cette dernière, disaient-ils, s'élève, se rapproche de la base qui reste fixe, ou, selon quelques-uns, vient au devant d'elle par un mouvement dont l'étendue est proportionnée à celui de la pointe. \
MM. Chauveau et Faivre pensent, au contraire, que la pointe reste en place, et que le raccourcissement du cœur s'effectue par l'abaissement de la base. « A chaque systole ventriculaire , disent-ils5, la scissure coronaire qui sépare les oreillettes des ventricules, s'abaisse vers l'extrémité du cœur, tantôt plus, tantôt moins, suivant les sujets, mais toujours d'une manière très-manifeste, pendant que les troncs artériels s'allongent en se courbant davantage. Pendant la diastole, le cœur entre dans un état absolument passif, qui permet aux troncs artériels de ramener la base du cœur en haul6. »
La fixité de la pointe avait été soutenue antérieurement déjà par Kiwisch de Rotterau ; elle forme même le point de départ de sa théorie du choc du cœur, dont nous aurons à nous occuper dans un article ultérieur.
1 Art. Herzthaetigkeit dans le Dictionnaire physiologique de R. Wagner.
2 Traité d'Anatomie descript., t. II, p. 555. Si le phénomène de raccourcissement est le plus sensible, dit M. Cruveilhier, cela tient à la dimension prédominante du diamètre vertical.
3 Archives gén. de Médecine, 1855. p. 591. Ibid., 1841, p. 291. Traité d' Auscultât., p. 248.
4 Mém. de l'Acad. roy. de Méd. de Belgique, t. II, p. 595.
5 Gazette medic. de Paris, 1856, p. 411.
u Senac avait déjà énoncé implicitement cette manière de voir, quand il disait que le raccourcissement des ventricules est compensé par l'agrandissement qui a lieu dans tous les diamètres des oreillettes, pendant leur diastole, coïncidant, selon lui, avec la systole ventriculaire.
M. Fossion 1 affirme également que la poinle du cœur, chez la grenouille au moins, reste à la même hauteur tant pendant la systole que pendant la diastole.
Enfin, dans une dissertation récemment publiée à Erlangen2, le docteur Henri Brener aflirme , d'après ce qu'il a vu chez la grenouille et chez le lapin, que le phénomène varie selon que la poinle est fixée ou mobile. Quand le cœur est placé hors du péricarde, la contraction systolique se fait, selon M. Brener, autour d'un point qui, au maximum de la systole, se trouve à peu près au milieu de l'axe longitudinal du ventricule : la base descend, la pointe remonte et les bords se rapprochent. Mais, quand la poinle est fixée , comme cela a lieu quand le cœur est placé dans le péricarde, alors elle devient pour ainsi dire le point d'appui de la contraction ; tous les points du ventricule se rapprochent du sommet, qui lui-même ne descend ni ne remonte.
III. Augmentation du diamètre antéro-postérieur. — Oesterreicher5 semble avoir remarqué le premier une augmentation de ce diamètre coïncidant avec la systole. Fr. Arnold4 dit ensuite, qu'à l'état contracté, les ventricules deviennent à la fois plus étroits et plus gros, c'est-à-dire que leur corps se tuméfie pendant que le sommet se raccourcit un peu. Ils s'aplatiraient, selon lui, et s'allongeraient un peu en passant à l'état de relaxation. Plus tard, Riwisch de Botterau5 insista sur ce que le cœur, dans la systole, passe de la forme elliptique à la forme sphérique.
Mais l'honneur d'avoir définitivement établi le fait revient à Ludwig 6, qui a en outre expliqué la raison déterminant ce changement de forme. Pendant la diastole , la base du cœur possède , selon cet habile physiologiste , la forme d'une ellipse dont le grand diamètre est dirigé de droite à gauche, et le petit d'avant en arrière ; mais pendant la systole ,. cette base prend la forme circulaire; le diamètre latéral se raccourcit, et le diamètre antéro-postérieur
1 Loi: cil., p. 611.
- Physiologische Experimentalbeitraege zur Lettre von der Herzbewegung. Inaug. Diss. von Heinricii Brener. Erlangen, 1839.
5 Versuch einer Darstelhing der Lehre vom Kreislaufe des Blutes. Nuernberg. 1826.
4 Lehrbuch der Physiologie des Menschen. Zuerich, 1837, partie II, p. 505.
5 Prager Vierleljahrsschrift fur prakt. Heilkunde. Année III, t. I, p. 145.
6 Zeitschr. fur ration. Medicin, t. VII, p. 203.
s'allonge. La tuméfaction du cœur n'est cependant qu'apparente; le cœur s'épaissit aux dépens de sa largeur, mais en réalité la circonférence de sa base devient plus petite. Ainsi, on peut résumer l'opinion de Ludwig en disant que le cœur ventriculaire , à l'état de repos ou de diastole, est un cône renversé , à base elliptique , et à l'état de contraction ou de systole , ce cône est plus petit et à base circulaire '.
IV. Allongement des ventricules. — Depuis que Haller et Fontana l'ont si fortement combattu, l'allongement systolique n'a plus trouvé de partisans, jusqu'aux expérimentateurs anglais et américains.
Mais Charles Williams dit - que l'extension du côté antérieur convexe des ventricules a pour effet de mettre la pointe du cœur en contact avec les côtes; c'est même de cette manière qu'il explique le choc du cœur. Le comité de Londres confirme le fait de l'allongement 3, et la deuxième conclusion présentée à la Société pathologique de Philadelphie, par les docteurs E. Pennock et E. Moore, est ainsi conçue : « L'expulsion du sang se fait par une contraction transversale ; le cœur exécute un mouvement en spirale dans la systole et s'allonge; il est faux que la pointe se rapproche de la base 4. »
Sur le continent de l'Europe, il n'y a guère de physiologiste qui, actuellement, admette le fait ou même la possibilité de l'allongement. Il n'y a qu'une seule exception, le docteur Cohen, à Hambourg; mais il ne nous apprend pas 5 s'il a réellement vu l'allongement , ou s'il ne l'admet que comme conséquence de ses prémisses théoriques.
1 L'augmentation du diamètre antéro-postérieur aux dépens du diamètre transversal , avait été vue aussi par MM. Beau [Traité d' Auscultât., p. 21 1 ) et Châuveau (Acad. Se. de Paris, séance du 1 4 septembre 1 857). Le professeur Bamberger , à Wiirzbourg, a confirmé le fait sur l'homme (Virchow's Archiv., 1836, t. IX, 3). On connaît le rôle que les modernes font jouera cet agrandissement brusque du diamètre antéro-postérieur dans la production du choc du cœur.
2 Researches, etc., trad. allem. , p. 187.
3 Voyez le rapport de Clendinning, Obs. 3, sect. 1.
4 Report of experiments on the action of the heart, etc., etc. Fricke et Oppenhcim, Zeitschrift f. d. Medizin, t. XV, 1840, p. 47. — Je ne m'explique pas comment Kuerschner , dans son célèbre article : Herzthaetigkeit , dans le Dictionnaire de R. Wagner, t. II, p. 38, a pu faire dire aux médecins américains le contraire de ce que je relate textuellement. Cette méprise n'est d'ailleurs ni la seule, ni la plus forte de celles qui déparent l'article en question.
s Zur Myodynamik des Herzens, Berlin, 1839, p. 25.
Propres observations. — J'ai déjà signalé itérativement les difficultés qu'on rencontre en voulant suivre , sur le cœur dénudé, les changements de forme qu'il subit dans ses états successifs. L'organe semble se jouer de notre attention, et bientôt une sorte de vertige nous gagne et nous empêche de rien saisir avec certitude.
Cependant, après avoir sacrifié un assez grand nombre d'animaux à des essais infructueux, je parvins à découvrir la règle dans cet apparent désordre. J'y réussis surtout depuis que je m'étais accoutumé à placer le point départ de l'observation dans le temps du repos plutôt que dans celui de l'action.
J'ai suivi les mouvements du cœur chez le chien, le chat, le lapin et l'oie. Le cœur de la grenouille ne se prête pas à ces observations; le cœur excisé des grands animaux non plus; ni, enfin, comme plusieurs physiologistes auraient pu se le dire, le cœur épuisé, et s'agitant dans le désordre de l'agonie. Beaucoup d'opinions erronnées ont été produites à la suite d'observations justes, il est vrai, mais faites dans des circonstances qui ne permettent pas d'en appliquer les résultats au jeu normal de l'organe.
Pour voir les changements de forme dont il s'agit, il est indispensable que le sang circule encore librement dans les cavités du cœur. Mais, d'un autre côté, il faut que les mouvements soient ralentis jusqu'à un certain point; et pour cela , il convient d'infuser à l'animal , avant d'ouvrir le thorax , une dose suffisante de teinture de digitale ou d'aconite.
État de repos ou de diastole. — Dans cet état, le cœur est flasque et mou. Il n'a pas de forme déterminée, mais il prend et conserve jusqu'à la prochaine systole celle que lui impriment les doigts qui le touchent. Quand il est abandonné à lui-même, alors sa forme semble être déterminée autant par la pression extérieure que par l'élasticité des parois. Ainsi, il s'aplatit dans les circonstances où on l'observe; mais cet aplatissement a-t-il lieu aussi quand l'organe est protégé par le thorax? D'après tout ce que j'ai vu, je dois admettre que, dans le vide thoracique, la forme du cœur dépend, jusqu'à un certain point, des mouvements du diaphragme et de ceux des poumons.
Ainsi, la forme diaslolique n'est pas l'opposé de la forme systolique ; à proprement parler, il n'y a même pas de forme qui soit propre à la diastole.
Ce fait acquis, j'ai dû rompre avec la plupart des opinions formulées jusqu'à présent. Car, on remarquera qu'elles donnent la diastole comme l'opposé, sous tous les rapports, de la systole. Quand elles attribuent à ce dernier temps le raccourcissement ventriculaire , elles admettent, comme une conséquence obligée, que pendant la diastole il y a allongement et vice versa. Mais quelle est la forme propre au cœur contracté, et d'où vient que parmi les observateurs les uns aient constaté un allongement, et les autres, au contraire, un raccourcissement?
État d'activité. — Comme conclusion à de très-nombreuses observations , et après avoir passé par cet état pénible que fait éprouver la variabilité et l'incertitude des résultats, j'ose affirmer :
Que les deux formes existent , et quelles appartiennent toutes deux à la période d'activité du cœur : l'allongement et le raccourcissement, l'élargissement et le rétrécissement, l'aplatissement et le gonflement; et que, par conséquent, ce qu'on appelle jusqu'ici la systole, se compose de deux mouvements distincts et opposés.
L'allongement ventriculaire est très-manifeste, et souvent assez fort pour produire un choc contre l'objet qu'on tient à la portée de la pointe. Mais le raccourcissement est tout aussi certain. Si l'on suit de l'œil les mouvements de contraction, à partir du sommet des oreillettes jusqu'à la pointe des ventricules, on voit distinctement cette dernière se rapprocher de la base, au moment même où le ventricule devient plus gros.
Le raccourcissement est d'ailleurs conforme aux idées reçues actuellement. J'aurai plus de peine, je le sais, à faire admettre l'allongement.
Il y a cependant moyen de rendre ce dernier effet plus sensible et plus fort en réalité. J'enlevai le sternum à une oie, et je passai l'index de la main gauche dernière le cœur, pour comprimer l'aorte thoracique; la compression n'étant exercée qu'avec le doigt d'une main, ne pouvait être complète. Néanmoins les contractions devinrent derechef plus fortes ; l'organe fut lancé en avant avec une certaine violence , et l'élongalion de la pointe , ou , ce qui veut dire la même chose, le rétrécissement latéral des ventricules devint beaucoup plus manifeste qu'il n'était avant l'obstacle mis au cours du sang artériel. Le cœur semblait avoir changé de forme, même d'une manière
permanente; car dans les antres temps de sa révolution, il ne revint plus à son ancienne largeur, jusqu'à ce que j'eusse cessé la compression. En diminuant par moment cette dernière, et en l'augmentant ensuite graduellement, je pus rendre reflet dont je parle évident pour tous ceux qui assistaient à l'expérience, à savoir les élèves du cours de physiologie et quelques médecins de la ville x. L'allongement de la pointe devenait, au contraire, nul, de même que la projection du cœur en avant, quand nous comprimions entre les doigts la veine cave supérieure et les veines pulmonaires gauches. Il semblait alors que le cœur, même abstraction faite de son état de contraction, fût devenu plus large d'une manière permanente 2.
Ainsi, les deux formes se présentent, le raccourcissement et l'allongement, et tous deux appartiennent à la période d'activité , c'est-à-dire à la systole. Cette dernière se compose donc de deux mouvements , qui se succèdent cependant avec une rapidité telle, qu'ils semblent n'en former qu'un seul.
Au début de la systole , on sent le cœur bondir sous la main ; il se tend brusquement , avec une force que la pression des doigts et même des deux mains ne saurait vaincre; on sent un coup sec, un élancement; les ventricules prennent une forme sphérique. Mais ce premier mouvement est comme un élan momentané, un choc bref, passant comme l'éclair, et, sûrement, ne durant pas aussi longtemps que le second.
La fin de la systole est également brusque, de sorte qu'en exerçant l'attention, on finit par distinguer au loucher et même à la vue sur le cœur dénudé, trois moments appartenant à la systole : le commencement, le milieu et la fin.
Etats des diamètres en "particulier . — Les mouvements se succèdent trop rapidement à l'époque de l'observation où le jeu des contractions est encore
1 Mes notes constatent que la démonstration a été faite, entre autres, le 13 mars 1841, devant un auditoire choisi.
2 Je ne puis me dispenser de citer parmi les effets observés dans ces expériences, mais étrangers à la question qui nous occupe ici, l'intermittence du pouls, qui se déclara à la suite de l'obstacle mis à la progression du sang dans l'aorte. Avant l'application du doigt au tronc artériel, les mouvements du cœur étaient parfaitement réguliers; mais dès le moment de cette application, il se déclara des interruptions au bout de chaque dix à douze pulsations, et chaque interruption durait de cinq à six secondes. Certaines intermittences observées dans les maladies , auraient-elles également pour cause un obstacle au progrès du sang dans les artères ?
régulier. Cependant on s'assure à ne pas laisser des doutes que le premier mouvement a pour effet de communiquer aux ventricules la forme sphérique, et que pendant ce mouvement le volume du cœur est augmenté.
Pour constater avec précision l'état des diamètres en particulier, on est obligé d'attendre que les mouvements soient considérablement ralentis. Il est fâcheux que le ralentissement , quand il va au delà de certaines limites , entraîne toujours avec lui, chez les animaux à sang chaud du moins, l'irrégularité des formes et de la succession. Ce n'est donc qu'à force de réitérer l'observation qu'on parvient à reconnaître l'état normal, là où il persiste, au milieu des convulsions.
Pour ce qui regarde d'abord le diamètre longitudinal , on s'assure bientôt que le raccourcissement précède l'allongement, c'est-à-dire qu'il appartient au mouvement initial et non pas au corps de la systole.
Par l'effet du même mouvement initial, le diamètre transversal et le diamètre antéro-postérieur s'agrandissent; les ventricules deviennent plus larges et en même temps plus gros. En un mot, la période d'activité du cœur commence par Y agrandissement ou la dilatation des ventricules, qui a lieu dans le sens de la largeur et de l'épaisseur, et qui est accompagné d'un raccourcissement ou rapprochement de la pointe vers la base.
Immédiatement après, les ventricules se resserrent, et ce resserrement a lieu surtout dans le sens du diamètre transversal. Le cœur change ainsi la forme sphérique qu'il avait prise dans son premier mouvement, en une forme conique; il semble s'allonger et s'allonge, en effet, si on le compare à son état antérieur. La diminution du diamètre transversal va croissante de la base à la pointe, ce qui contribue à rendre l'allongement encore plus apparent qu'il n'est en réalité *.
Le diamètre antéro-postérieur ne semble pas subir de modification pendant le resserrement du ventricule; quelquefois il nous a paru même qu'il augmentait encore pendant cet acte.
Après la systole on voit le cœur revenir sur lui-même; la pointe se rap-
i Le rétrécissement, à peine visible à la base, est très-manifeste à la moitié inférieure, ainsi que MM. Chauveau et Faivre l'avaient déjà remarqué aussi. [Gazette méd. Paris , 1856,
MEMOIRE SUR LES MOUVEMENTS DU COEUR. fi
proche un peu de la base, mais pas autant qu'au début de la systole. 11 y a donc un double raccourcissement : l'un diaslolique et l'autre systolique. Le raccourcissement diastolique est passif, c'est-à-dire qu'il est dû entièrement à l'élasticité des fibres; tandis que le raccourcissement systolique est actif, du à la contraction des muscles.
En dernière analyse, la pointe du cœur prend successivement les Irois positions suivantes :