Mémoire sur les peintures que Polygnote avait exécutées dans la lesché de Delphes
renlrepreiuls de traiUn- un sujet (lui a déjà exercé la sagacité d'un grand nombre d'anti.,uaires, sans que jusqu'ici il ait été possible d'arriver a des conclusions irréfragables. Tout le monde sait que, dans le X- livre de son ouvrage Pausanias a décrit en détail les peintures que Polygnote avait exécutées^ Delphes dans la lesché des Cnidiens. Il semblerait qu'avec un texte lollement circonstancié on aurait dû arriver, sans beaucoup de peine, a rétablir l'œuvre de Polygnote, au moins dans sa disposition. Cependant, a partir de notre Caylus, qui, le premier, a dessiné un essai de restitution ', ,|us<iu'a
' Mém. de VAaul. des itiscr., 1" série, t. XXVII, pp. 34-S7.
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M. Welcker ' et à M. Hermann de Gœltingiie^, le dernier qui, à ma connaissance, ail publié quelque chose d'important sur la question, l'entreprise des arcliéologues modernes n'a marché que lentement vers son terme, et l'on peut craindre que ceux qui ont écrit le plus récemment sur ce sujet n'aient, malgré leur expérience et leur légitime autorité, retardé la solution du problème, en revenant mal à propos sur des points établis par d'autres et qui devaient paraître acquis à la science.
Serai-je plus heureux que mes devanciers, ou plutôt le sujet que j'aborde à mon tour n'est-il |)as do ceux qui , par suite de la destruction du monument original et à cause des défauts de la description qu'on nous en a donnée, se refusent à toute démonstration absolue et convaincante? Je crains bien qu'il n'en soit ainsi sous quelques rapports, et je ne saurais me dissimuler que les principaux résultats de mon travail ne soient destinés à demeurer dans cet état de pure hypothèse où certains esprits , difficiles à contenter, ne consentent pas à suivre une pensée plus aventureuse. Malgré cet inconvénient, l'intérêt que le sujet présente, indépendamment du mérite qu'il y aurait à vaincre la difficulté, suffira, j'espère, pour justifier cette nouvelle tentative. La lutte qu'en pareil cas on est obligé d'entreprendre contre un texte rebelle profite à celui qui s'y. livre, et n'est pas non plus inutile aux lecteurs éclairés qui consentent à se faire juges du combat.
Il suffira, d'ailleurs, pour faire absoudre ma témérité, de raconter la circonstance qui a donné naissance à ce Mémoire. Dernièrement, je trouvai dans une publication populaire généralement rédigée avec beaucoup de soin^, une tentative de restitution graphi(iue de la lesclié de Delphes. L'auteur de ce travail n'avait eu pour se guider que la traduction, malheureusement trèsim|)arfaite, de Clavier. Et quoiqu'il se donnât pour avoir composé à nouveau les tableaux qu'il mettait au jour, il n'avait fait au fond que modifier trèslégèrement, et non |)as toujours d'une manière heureuse, les données fournies, il y a plus de cinquante ans, par les frères Riepenhausen*. Mécontent
' Mémoires de l'Académie royale de Berlin pour IS47 , pp. 81- 133. ■•' Ëpikrifische UetracliUiinjeu iiber die Polygnoti.sclien Gemiihh'. Gœtliiigae, IS'cO. 111-4". '> Magasin pittoresque , aiiiiéo l8o5, p. 291.
'' Gemalde des Polygnotos in der Lesclie zu Detjilii nuch (1er lieselireiliiiiig des Paiisanias. GdMIingue, 1805. In-4°.
du nouveau travail et presque humilié pour noire pays qu'un recueil français justement estimé n'eût rien de mieux à offrir à ses lecteurs, je repris le texte de Pausanias en le conqiarant avec la version de Clavier. Je conslalai les améliorations assez nombreuses et fort importantes que Ton doit aux éditeurs les plus récents du Périégète, Siebelis, M. Immanuel Bekker, Mi^l. Walz et Schubart, et j'essayai moi-même, plus sérieusement que je ne l'avais l'ail jusqu'alors, de me rendre comple de la description de Pausanias. Après avoir ainsi établi d'une manière à peu près indépendante les points essentiels de mon travail, je repris, non tout ce qui a été écrit sur la question, mais les tentatives d'interprétation les plus récentes, c'est-à-dire une dissertation intitulée : Les tableaux de Polygnote dans la lesché de Delphes , donnée, en 1844, par M. Otto Jaliu, au recueil désigné sous le nom de Kieler phUologische Studien; un mémoire sur le même sujet, |)ar M. Welcker, lequel a paru dans le recueil de l'Académie de Berlin pour 1847, et enfin un programme du docteur Karl-Friedrich Hermann, publié en 184-9 et qui contient des considérations nouvelles, EpikrUische Belrae/iiuiujen , sinles compositions de Polygnote. Celle confrontation m'ayant convaincu cpie je n'avais point été devancé dans le système d'interprétation que j'ai embrassé, ou du moins que celui qui était entré en partie dans la même route que moi, c'est-à-dire M. Jahn, en avait été assez vivement repoussé par ses successeurs, je résolus de rétablir d'une manière plus conséquente et plus complète l'ordonnance déjà à peu près devinée pour la première des deux compositions de Polygnote, et d'en étendre l'application au côté opposé de la lesché, qui se prête, selon moi, avec une suflîsante clarté à une disposition du même genre. Comme la matière est longue et qu'il faut aller rapidement au fait, je m'abstiendrai de rappeler toutes les opinions, même celles des interprètes les plus récents, me contentant de reconstruire l'ensemble de la composition de la façon que je crois la plus vraisemblable, et indiquant, pour rendre justice à qui de droit , les points où je me suis rencontré avec eux, sans pour cela me croire obligé de les réfuter quand une manière de voir différente de la mienne les a conduits à des conclusions opposées.
El d'abord, je m'empare d'une excellente observation de M. Hermann, m'étonnant avec lui que jusqu'ici aucun des interprèles n'ait paru se préoc-
(i MEMOIRE •
ciiper (le la (jneslion de savoir quelle était véritablement la l'orme du monument (|ui avait reçu les peintures de Polygnote, et quelle influence cette forme avait exercée sur la disposition de Touvrage. Le savant professeur de Gœtlingue pose à cet égard admirablement la question, mais faute de s'inquiéter de ce qu'étaient ou ()ouvaient être, en général, les monuments désignés par les anciens sous le nom de leschés, il s'arrête aux premiers pas, et semble s'en tenir à une supposition faite un peu légèrement par Letronne ', ([ui n'avait pas étudié le sujet jusqu'au bout et qui croyait, dés 1835, qu'après Caylus, les frères Riepenhausen, Gœthe, Meier et Rœttiger, « il restait, » ce sont ses propres expressions, « bien peu de clioses à dire. »
Letronne fait observer que Pausanias divise les peintures de Polygnote en deux parties : celles qui étaient à droite en entrant et celles de gaucbe. Il remarque que « l'écrivain grec ne parle pas de celles qui étaient sur le mur du fond ou du milieu , comme il le dit ailleurs, » et il en conclut que « la lesché de Delpbes n'avait que ces deux murs latéraux, c'est-à-dire que si l'édifice était un portique quadrangulaire, les deux côtés à droite et à gauche étaient seuls fermés par des murs, tandis que les deux autres étaient à jour, composés de colonnes seulement, pour rendre lintérieui' mieux aéré par le courant qui s'y établissait. » Peu importe à l'habile critique que l'hypothèse qui lui vient à l'esprit présente une donnée entièrement inusitée chez les anciens. Il la jette, pour ainsi dire en courant, sur le papier, sans prévoir ce que M. Jahn a entrevu le premier, qu'il existait nécessairement une inégalité considérable dans la disposition des sujets, et que par conséquent un carré plus ou moins allongé dans le sens de la largeur ou de la hauteur ne pouvait olïrir la surface propre à recevoir les compositions de Polygnote.
D'ailleurs, n'est-on pas avant tout obligé de demander si les édifices désignés par les anciens sous le nom de leschés n'avaient pas une forme particulière? Celte question me semble d'autant plus nécessaire à traiter, que je cherche en vain dans les auteurs les plus accrédités les éléments propres à la résoudre. Pour donner une idée de cet oubli, je me contenterai de dire que la lesché, en tant que monument d'architecture, n'est pas même nommée dans
' Lettres (Viin aiill(jiiaire à un (irlisie, p. I8!(.
la dernière édition du Manuel d'archéologie d'OltlVied iMiiller, eni'ichie d'ol)servalions importantes par M. Weicker, l'auteur du mémoire le plus étendu (]ui ait été publié sur la lesché peinte par Polygnote. Quand Pausanias en arrive à ce monument, il le classifie d'une manière assez bizarre, selon sa constante babitude. Toia-jr' eivai (je dois d'abord rapporter textuellement sa
phrase) -ïïoïik âi/à nàiav xriv F.XAaJa/'OjU/j^oj; év MeXavBoùç, Xotôopia npiç, Orhinéc. sJ/J/waîv : Hé nou éç AiT/Yjy , a)l èvBxâe tto/X àyopsiietç ^ .
li faut traduire en français : « Homère, dans les injures adressées à Ulysse » par Mélanlbo : Va te coucher dans quelque forge ou dans une lesché » pour y bavarder tout à ton aise, Homère a fait voir qu'il y avait beau- » coup de monuments de ce genre dans toute Fa Grèce » , et de cette version que confirme le zh àp^Mov de la phrase précédente, bien des personnes ont tiré la conclusion que, au moins du temps de Pausanias, le nom de lesché se rapportait à une coutume ancienne tombée alors en désuétude. 11 n'en restait pas moins singulier que le Périégète eût pris Homère à témoin pour tîxer la destination d'un monument décoré par Polygnote. Cependant Pausanias, qui semble avoir énormément travaillé son ouvrage, se serait mis en contradiction avec lui-même, puisqu'ailleurs il cite d'autres leschés que celle de Delphes et qui, de son temps, existaient encore en Grèce. \\ est vrai (|ue la perte de la liberté avait porté les plus graves atteintes à la vie publique, et que par conséquent les leschés où l'on se réunissait pour s'occuper d'affaires devaient être moins fréquentées que dans les temps plus anciens. Toutefois, celles (|ui, comme le monument de Delphes, avaient en quelque sorte changé de destination , à cause du prix (ju'on attachait aux accessoires dont
on les avait ornées, étant ainsi devenues de véritables musées, n'en servaient
pas moins par occasion au même usage qu'autrefois. Plutarque, qui vivait au
siècle de Pausanias, place dans la lesché de Delphes la scène de son dialogue sur la cessation des oracles, dialogue dont les interlocuteurs sont des philosophes ses contemporains ^.
' Pausanias, X, :25, I.
2 De defect. orac, 6.
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Je vais tâcher de donner le mol de Ténigme que conliennenl ici les paroles de Pausanias, afin de faire voir avec quelle précaution il faut peser les expressions de cet étrange écrivain, si l'on veut en pénétrer le sens. Ce sera une préparation utile pour les observations de ce genre que nous aurons à l'aire (piand il en faudra venir à la description des peintures de Polygnole. L'auteur, pour indicpicr Tancienne destination des leschés, se sert des expressions suivantes : licùsïzat Je ùnà AeÂoîwi/ "kéa-XY] ozi èvrcf.OBa awiôvzsi rà àpyaïov Ta te
mo'jâcuôzspa àsléymzo , yjx:^. oTxàoa ^u^ùd-ri. Pour donner uue idée de la manière dont on a toujours entendu cette phrase, il me suffît de citer la version latine d'Amasa'us : Locitm Delphi leschen vocant quod eo convenienles priscis oliiii ' temporibus séria el joca inter se eonferebant. Cependant , si nous consultons la dernière édition du Trésor de Henri Estienne, nous n'y trouvons pas un seul exemple où Padjeclif /i/!>5&icJ>jç soit employé dans un autre sens que celui de fabulosHS en latin. Faut-il ajouter à ce recueil, déjà si riche et si complet, une acception de plus, celle de jocosus opposé à serins? Doit-on, au contraire, n'admettre que le sens ordinaire et comprendre que l'auteur a voulu opposer la frivolité de la fiction à la gravité des affaires? Ou bien encore, a-t-on le droit de supposer (pie Pausanias, sans repousser la valeur ordinaire de l'adjectif [j.u5ûèiç dans les bons auteurs, lui ait donné néanmoins toute l'extension que comporte le substantif /i^iSsç , en joignant aux lictions poétiques les récits fabuleux, les contes, et par consé(|uent les discours de pur amusement? C'est dans ce sens général que j'entends l'expression bné-ja ij.uBûo-/i, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas sérieux et positif, tho'Amoç, comme les affaires publiques ou privées. La destination des leschés comprend ainsi tout ce qui se rapporte à l'exercice de la parole dans les réunions des hommes , l'enseignement, la discussion, la récitation des vers ou de la prose et la simple conversation. Si l'on se rappelle ensuite que les sujets traités par Polygnote appartenaient à l'épopée, on commence à comprendre pourquoi le témoignage d'Homère est allégué comme preuve d'un usage qui remontait au berceau de la civilisation grecque, et (|ui était loin d'avoir disparu du temps de Pausanias, quoique sans doute alors, ainsi qu'on le verra plus bas, on employât de préférence un autre mot pour désigner les édifices consacrés à la conversation.
SUR LES PElfNTUKES DE POLYGNOÏE. 9
Au reste, la preuve de Texislence très-ancienne et de Tusage ordinaire des leschés chez les Grecs se tire d'un grand nombre de témoignages. J'ai déjà cité celui d'Homère \ Hésiode semble s'être souvenu de son devancier, lorsque, dans son poëme des Travaux et des Jours '^, il s'adresse au laboureur et lui conseille une activité sans relâche. « Je veux bien , dit-il par » forme de concession, que, dans l'hiver, et quand le froid a suspendu les » travaux, tu ailles te chaufTer dans les forges et dans les leschés : »
îlàp àiBi yjià.Y.dov 565/.ov ym énaXéa léa-XTiv ■ ùpn jsi^îpLri, hmxs Y.pùoç, àvépaç epyuv IffJ^aVSi, ...
Cette dernière expression, èiraléa léri^riv, leschen mlefaclam , a enîbarrassé les commentateurs. Le grammairien Néoptolènie "^ disait à ce sujet que H'^x^ était le nom d'une cour, aùA^, dans laquelle on allumait du feu. Tzetzés * a conservé une autre scolie, d'où il semblerait résulter qu'on donnait, dans l'antiquité, aux forges et aux autres usines à l'eu, ouvertes à tout venant, pendant l'hiver, le nom de leschés. Ce (jui peut d'ailleurs avoir l'ail croire qu'en etlet il existait, dans cette saison, un foyer allumé dans les leschés, c'est qu'en Béotie les salles destinées aux repas publics recevaient le nom de leschés. Toutefois, le seul des annotateurs d'Hésiode qui me semble avoir conservé la véritable interprétation du passage, c'est Moschopulus ^, quand il dit qu'au cœur de l'hiver on recherchait les lieux découverts et chauffés par le soleil. Qui ne se rappelle, en effet, avoir vu dans les climats analogues à celui de la Grèce, lorsque les vents du nord soufflent avec violence, les gens du peuple rechercher, pendant les heures où le soleil est sur l'horizon, les lieux abrités où ses rayons entretiennent une température exceptionnelle? Hésiode , en désignant les forges et les leschés , indique donc tous les endroits où les ouvriers et les pauvres pouvaient, suivant les heures du jour, trouver un refuge contre le froid.
' Odyss.i, V. .528f
"' Ap. Prod. ud h. l.
''Ad Lycophr. Cassandr., v. o4ô.
^ Ad Hesiod., loc. cit.