‹ Mémoire sur les peintures que Polygnote avait exécutées dans la lesché de DelphesChapitre 12 sur 15 · CLYTIE · texte numérisé non relu

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SUR LES PEINTURES DE POLYGiNOTE. 77

vie d'Ulysse, la première idée qui se présente à Tespril, c'est que Polygnote avait été chercher ses inspirations dans les deux grands monuments de la poésie épique chez les Grecs. D'un côté nous trouvons Néoptolème, le fds d'Achille, à côte d'Ulysse : de l'autre, Ulysse, descendant aux enfers, y rencontre Achille lui-même parmi les ombres. Ce sont là des rapports réels entre les deux moitiés de la décoration ; mais suflisenl-ils pour rendre compte de la multiplicité des détails? D'ailleurs la prise de Troie n'a été chantée qu'indirectement par Homère, et si l'artiste, en traitant le second sujet, a pu suivre les indications de l'Odyssée, il n'a trouvé , pour se guider dans l'arrangement du premier, que des continuateurs de l'Iliade, immensément inférieurs au modèle, et offrant entre eux de choquantes contradictions.

Il résulte de ces remarques que les deux compositions avaient un certain rapport, mais que pour le découvrir, il ne suffit pas de chercher dans les sources poétiques les éclaircissements qu'elles peuvent fournir.

Les peintres grecs, à l'époque où vivait Polygnote, avaient l'habitude de joindre des inscriptions explicatives aux figures retracées par leur pinceau : les vases peints fournissent la preuve de cet usage, et nous apprenons par Pausanias que les plus illustres artistes donnaient à cet égard l'exemple à ceux qui s'occupaient des applications secondaires de la peinture. Le Périégète a rapporté fidèlement tous les noms inscrits au-dessus ou à côté des personnages dans les deux compositions de la lesché ; il a noté les figures (|ui en étaient dépourvues, et le contrôle qu'il a fait de ces inscriptions, à l'aide des sources auxquelles le peintre avait puisé, doit servir à nous éclairer sur le degré de docilité ou d'indépendance dont il avait fait preuve en combinant les éléments empruntés à la poésie.

Je remarque dès l'abord le nombre vraiment extraordinaire de noms qui , pour Pausanias, ne pouvaient se rattachera aucune origine connue. L'auteur de la description avait sous les yeux la petite Iliade et sa suite, intitulée Destruction de Troie ^ 'lliou népaiç , qu'il attribue à Leschès; un autre ouvrage de Slésichore dTIimère sur le même sujet et portant le même titre; le poëme intitulé les Retours, oi NoaTst, et l'épopée qu'on appelait Cypria. Il ne se contente pas de recourir aux poètes, il consulte même les logographes (XXVI, I ),

eù-A olôx yj-.s. -otYizhv, où't£ caoi liywj aw5£T«( ) , et malgré CGS l'eclierclies , il ne sait à (luclle autorité rattacher bien des noms qu'il relève, Electre et Paidlialis, les suivantes d'Hélène, n'ont rien de commun avec celles qui, dans Homère, accompagnent sur la muraille de Troie l'infidèle épouse de Ménélas. Èlassxis, que frappe Néoplolème, est pour l'observateur antique un guerrier tout à fait inconnu, ô'an; èi] b "EXasaoç. Pélis , renversé sur un monceau de cadavres; Léocrite, tué par Ulysse, et rangé aussi dans le nombre des morts; le Laomédon , qu'emporte Sinon , joint à Ancliialus, et YÊrésus couché à leurs pieds, sont exactement dans le même cas; et, à propos des deux derniers, l'auteur a soin de faire remarquer qu'à sa connaissance aucun poète ne les

avait chantés. Ta âè iç Epsoôv re ym A/xoijA^ivra , ona. ys iiu-ûç imazâi^eBa , -naa cùâdç.

Même observation à l'égard de Xénodice, l'une des captives, dont le nom ne se retrouvait ni dans les poètes, ni dans les logographes; enfin, à l'égard des noms de trois auti-es captives, Mélioché , Pisis et Cléodke, Pausanias émet une opinion qu'il avait déjà exprimée en parlant des compagnons de Ménélas autres que Phrontis, c'est-à-dire Itha'ménès, Échœax, Polilès, Strophius, Alphiiis elAmphicUus. « A mon sens, dit-il, tous ces noms sont de la compo-

» Sition de PolygnOtO. » ( XXV, 2. ) Twv âl 'àyiwj ( E/xsi dV.£w ) ta ôvs/^a-a <TMé5Yi/.ev xùziç 0 TloA'jyjvzoç. (XXv 1 , 1 . j T'M 6 cOluv iiiJ-ol âT/.dvj auvé5riY.s zk iviu.aza b Ilolvyvuzoi.

L'indépendance de l'artiste ne se bornait pas au choix des noms qu'il avait adaptés à ses personnages. Pausanias s'étonnait qu'il eût placé Creuse au nombre des captives emmenées par les Grecs, sans égard pour la tradition qui présentait cette épouse d'Enée comme soustraite à l'esclavage par Vénus et par la Mère des Dieux. On croit apercevoir une intention critique du même genre, dans la remarque que l'auteur de la description fait à propos de 3Iédésicaste, l'une des captives : suivant le témoignage d'Homère, cette fille naturelle de Priam s'était ex[)atriée pour épouser, dans Pedœum, Imbrius, fils de Mentor. Mais s'il a voulu inférer de ce rapprochement que Médésicaste, établie hors de Troie, ne devait pas se trouver dans cette ville lorsqu'elle fut prise, il a commis une erreur; car Homère ajoute, dans le passage cité, (juTnibrius était venu se joindre aux défenseurs de Troie, aussitôt après l'arrivée des Grecs, et que Priam le traitait comme un de ses fils. Après qu'il eut succombé sous les traits de Teucer, sa veuve dut rester auprès

du vieux roi, son père, el le peintre se trouve ainsi justifié de l'avoir placée au nombre des captives. Toutefois, ce qui parait certain, c'est qu'Homère seul en avait parlé, et que son nom n'avait été répété par aucun des continuateurs de l'Iliade.

Si nous passons maintenant à la seconde composition, nous nous trouvons, grâce à l'Odyssée, sur un terrain un peu plus solide. L'épopée consacrée à la gloire d'Ulysse renferme, comme on sait, deux épisodes qui ont trait à la destinée des âmes dans l'autre monde : le premier, qui raconte la descente d'Ulysse aux enfers, remplit tout le chant XI; le second, où Mercure conduit dans la demeure de Pluton les âmes des prétendants immolés par le roi d'Ithaque, forme le début du dernier chant. Je n'ai point à entrer ici dans l'examen des doutes soulevés, dès les temps anciens, sur l'authenticité de celte conclusion de l'Odyssée : la seule chose qui nous intéresse en ce moment c'est de constater que le KKIY"" chant, lorsqu'il mentionne les ombres des héros grecs, n'offre (ju'un reflet du XI% et qu'à l'exception des prétendants et de leur guide, Hermès Psychopompe, on n'y rencontre aucun personnage qui n'ait déjà figuré dans la Nécyomancie. D'ailleurs, puisque la composition de gauche s'appelait, d'après le témoignage de Pausanias, la Descente d'Ulysse aux enfers , il était naturel que le peintre choisit de préférence les figures de ses tableaux dans le texte qui lui fournissait le sujet principal.

Cependant, à ne comparer que la liste d'Homère avec celle de Polygnole, on est frappé d'une différence extraordinaire : Homère décrit l'ombre A'Antiope, mère d'Amphion el de Zéthus, celle A'Alcmène, mère d'Hercule el d'Ëpicaste, la même que Jocaste, mère d'OEdipc, celle de Léda, mère de ('astor el de Pollux, et Polygnole n'avait peint aucune de ces héroïnes. Homère parle longuement de Minos el â'Orion; il décrit avec une magnificence sans égale l'ombre à' Hercule, el ni Hercule, ni Orion, ni Minos ne figurent dans la composition de la lesché.

En revanche, les personnages dont Homère n'a rien dit sont extrêmement nombreux. Il ne s'agit pas seulement du nautonnier Charon, dont, suivant l'observation de Pausanias, le peinlrc avait trouvé le modèle dans l'épisode de la Minyade, qui racontait rentreprise de Thésée et de Pirilhoiis contre

le roi des enfers. Sans admetlre, avec le plus grand nombre des critiques, qu'Homère ne connaissait pas la fable de Charon, uniquement parce qu'il n'en avait pas fait usage, la manière dont le poëte présente l'arrivée d'Ulysse chez les morts, descendant de son propre navire sur le rivage des Cimmériens, excluait la présence de la barque destinée à transporter les ombres, et je lâcherai plus loin d'expliquer les motifs qui décidèrent Polygnote à mettre la barque de Charon à l'entrée des enfers de préférence au navire d'Ulysse.

Pausanias fait observer, en outre, que la figure allégorique (TEurynomus manquait non-seulement dans Homère, mais encore dans les deux autres épopées qui renfermaient des descriptions de l'enfer, c'est-à-dire la Minyade et les Retours; mais on peut considérer Eurynomus comme inspiré par les vers de la Nécyomancie, lorsque le poëte met dans la bouche d'Anticlée, mère d'Ulysse, cette peinture de la destruction des corps : « Telle est la destinée » des humains lorsqu'ils sont morts : les nerfs ne retiennent plus les chairs » et les os, mais une force égale à celle du feu dévorant consume cet as- » semblage, dès que la vie s'est retirée de la moelle des os, et l'âme légère » s'envole comme un songe. »

K'Kk auTYi Sty.Yj È'jzl (ipovh'j , ore yJv t£ Bxvui'jiv ' Où ykp cU aipaoci te /.où ôixia. tvsç syjiwytv, Alla zà. /J-év re n-jpsi y.pairepov piivoç, vl^o^Àyoïo Aajuva, eW xs Tzpih'.a. Htt/i leùy. àizia Bupiôi ' ^u)(Y] ôrfjz oveipoç , ànoT:Ta[j.ivri nsKolrjTM .

Suivant Pausanias, les exégètes de Delphes disaient qu'Eurynomus était celui des êtres infernaux qui dévore la chair des cadavres, et qui ne leur laisse que les os. « Cette personnification terrible (t^sî/ia), ajoute-t-il, était » peinte de la couleur, entre le bleu et le noir, qu'ont les mouches qui s'atla- » chent à la viande. Elle montrait les dents et était assise sur la peau d'un » vautour, » oiseau qui, comme on sait, s'acharne sur les cadavres. Ici je ne trouve autre chose que le procédé du peintre substitué à celui du poëte ,

' Odyss., A, V. 217-221.

el rinIroducUon du personnage d'Eun nomus n'esl pas pour moi une inlidélité à la donnée homérique.

Mais que dire des nombreux personnages, hommes et femmes, dont il n'est pas question dans FOdyssée et que Polygnole avait peints? Le poëte donnait, il est vrai, carrière à Fimagination de l'artiste, lorsqu'il employait la figure de la prétermission pour désigner les héroïnes qu'Ulysse avait vues, sans pouvoir les comprendre dans son récit : « Je ne pourrais redire ni » nommer toutes les épouses et toutes les fdies des héros qui s'offrirent à » ma vue. »

Hiaxi â oùx av e'yù p-uBrino^ai , où^ ivo[j:/iV'j) , Oaaaç fipwv ài).6ycui 'iSo'j, y]ài Bùyazfjaz ^ .

Et plus loin : « Cependant je restais avec constance , pour voir s'il vien- » drait encore quelqu'un de ces vaillants héros, morts avant moi : peut-être » aurais-je aperçu ceux que je désirais, Thésée, Pirithoiis, nobles rejetons » des dieux ; mais avant qu'ils s'offrent à moi , la foule des morts se ras- » semble avec un bruit affreux; je suis saisi de crainte, l'edoutant que Pro- » serpine ne m'envoie des enfers la tête de la Gorgone, monstre terrible. »

Aîizàp èyiiu axtzoû (Mévov e^TOtfcv, l'iztç et elBot

Avâpùtu /)|Ocjwv, a" âri rà npôa^ev oIovto.

Ka; vu y. srt npoxépovq 'lôov Avépaç , ;v; , sBûiv Tiep ,

Qyjoéa , ïlsipiâoév Ts , Bem épiMiâéa icV.va "

A)là nplv énl sBve âystpero pajpt'x vsxpibv ,

H;(>7 BsimeaiYj ' e'^è as ^upiv êécç ripu ,

MrJ p.cc Topys'.Yiv y.eQixlyjv âeaoîo ■KÙ.ûpo-j

E^ Ai<3bç né[jL<^îtev àyxjri ïlsp7Z(f6v;tct ^.

On voit que l'artiste s'est emparé pour ainsi dire à la volée, afin de les introduire dans sa composition, des noms de Thésée et de Pirithoiis, qu'Ulysse n'avait pas vus, mais qu'il aurait pu voir dans l'enfer. Homère semble laisser

' Oïlyss., A , V. 527-528.

* Ibiil., A , V. G27-634.

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