‹ Mémoire sur les peintures que Polygnote avait exécutées dans la lesché de DelphesChapitre 15 sur 15 · Tome XXXIV · texte numérisé non relu

Tome XXXIV

sances et de biens imaginaires, est comme le tonneau des Danaïdes qui ne se remplit jamais.

Déjà, du temps de Polygnote, la philosophie vraiment religieuse et spirilualisle cherchait à déployer ses ailes, et le devancier deSocrate, Anaxagore , par la hardiesse de ses opinions , encourait la réprobation du parli religieux d'Athènes, qui ne pouvait être que celui des hommes déterminés à ne rien permettre en dehors de la doctrine éleusinienne '. Le supplice du vieillard, rangé parmi ceux qui avaient méprisé les mystères, avait peut-être pour objet de rappeler la témérité d'Anaxagore; et, à le voir si près de Tantale, éternellement condamné à convoiter une nourriture qui lui échappe sans cesse, il n'est pas interdit de croire que Polygnote avait ainsi voulu donner une sanction à la doctrine religieuse professée dans sa nouvelle patrie.

Mais le supplice de Tantale ne se bornait pas à ce que FOdyssée '^ en rapporte. Le peintre y avait ajouté la terreur incessante que causait au roi de Lydie un rocher suspendu au-dessus de sa tête. Ici se présente un dernier rapprochement , dont le lecteur qui aura consenti à nous suivre ne manquera pas de faire son profil. On se souvient que, dans la barque de Charon, se montrait, à côté de Cléobœa, Tellis, le bisaïeul du poète Archiloque, et c'est par la mention d'Archiloque lui-même que Pausanias met fin à la description de la lesché. Après avoir parlé du rocher qui menaçait Tantale : « Il est » clair, ajoute-t-il , qu'en cela il avait suivi l'autorité d'Archiloque; (|uanl '• à ce poëte lui-même, j'ignore si c'était de son chef et par pure licence 1) poétique , ou pour en avoir été instruit par d'autres, qu'il avait ainsi ajouté » dans ses vers au supplice du roi de Lydie. » UoliryvMToç, ^ûv ^léi; éanv ctoxo-

lovâr^aai tm Af,yjléyœ J.o'yw ' Apyp^oycç $ , ow. olôa , e'ire 0i3(x.yBYi Ttapà oùlav zk éç riv t.iBov , ù-e y.a.1 aùzo^ iç zr}v m!.r,rytv dTnvéy/.azc. RappoIoUS-nOUS qUC Tcllis, Suivanl UOtrC

explication , devait avoir introduit dans l'Ile de Paros les mystères de Cérès. Archiloque, son arrière-petil-fils, avait sans doute montré une grande fidélité pour les doctrines importées par son aïeul. Archiloque d'ailleurs passait pour avoir été l'objet de la faveur des dieux ^, et ces louanges n'étaient jamais don-

' Diogen. Laërt., II, 12. — Plutarch., PericL, 32 ; iVic, 23.

■■ Dio. Chrysost., Orat., XXXIII.

nées qu'aux poètes qui avaient servi la cause de la religion dominante. Or, voyons ce qu'un tel poêle, servant la cause des initiés, avait pu vouloir exprimer par le surcroit du supplice de Tantale. Ce héros n'était pas seulement consumé par le désir de biens qui lui échappaient sans cesse, il était en proie à une terreur perpétuelle; et, comme emblème de ceux qui méprisaient les mystères, que devait-il exprimer par cette crainte, sinon celle que faisait naître la pensée des supplices éternels dans l'âme des hommes qui n'avaient pas appris à mettre l'effroi de l'Achéron sous leurs pieds? En tout cas, cette mention d'Archiloque, correspondant comme un écho à celle de Tellis, serait étrange, si elle n'avait pas le sens que nous y avons attribué.

« Telle est , dit Pausanias en finissant, la quantité des figures rassemblées » par le peintre de Thasos, telle est aussi la merveilleuse convenance de sa

» composition. » Tajaûrr] [j.hj r'kri^oç, , y.cd eùnpeneiaci e'ç to'JOÙzôv ègtiv yiy.owyc. ■/] toO Qa.nhj

ypafïj. Voilà une phrase qui est restée, on doit en convenir, bien peu explicable jusqu'à ce jour, et si l'on n'était parvenu à montrer la liaison de tant d'épisodes incompatibles en apparence, on serait tenté d'y voir plutôt une ironie. Mais le Périégète a parlé sérieusement, et en s'exprimant comme il l'a fait, il s'est justifié lui-même de l'incohérence de ses explications. En eflet, nous en sommes venu nous-mème insensiblement à un double travail. Nous ne pouvions rétablir le fil des idées exprimées par le peintre qu'en retrouvant celui des explications de son interprèle. Polygnote n'avait voulu laisser comprendre qu'aux initiés seuls l'arrangement de sa composition. Et Pausanias, à son tour, en agissant en conscience ou par une affectation de rhéteur, a parlé, sous l'empire de la même retenue, de manière à ne faire entrevoir sa véritable pensée qu'à ceux pour qui la doctrine des mystères n'aurait pas été une énigme indéchiffrable. La science moderne peut-elle se llalter d'arriver jamais, à force d'observations, à reconstituer cette doctrine? Si je n'étais pas convaincu de la possibilité d'atteindre à un tel résultat, je n'aurais pas écrit cette partie de mon Mémoire. Qu'on la retranche, si l'on rejette sans examen et comme trop téméraires les recherches de ce genre; mais il suffit qu'une telle élimination ne soit pas admise en principe, pour que l'effort auquel je viens de mo livrer ne soit pas indigne d'attention. Sans doute un système d'idées puisées en dehors du monument que je

voulais expliquer m'a servi de guide -, el l'on pourrait me demander loules mes preuves. Ce que, pour le moment, je puis répondre à des objections de ce genre, c'est qu'un Mémoire comme celui-ci, ayant pour objet de résoudre une question très-obscure et très-controversée de l'histoire de l'art, ne comporlail guère les développements dont j'aurais besoin pour justifier le sens que j'attache aux doctrines mystiques d'ÉIeusis et le jugement que j'en porte. Dans l'élude persévérante que j'en ai faite, j'ai fini par me rencontrer avec un savant du premier ordre, Villoison, dont tout le tort, selon moi, fut d'avoir écrit trop tôt, sur les mystères de l'antiquité, des choses dont ses contemporains furent étonnés, et qui, j'en ai la conviction, finiront par devenir irréfutables; entre la confiance vague et l'optimisme de Sainte-Croix d'un côté, la négation absolue et impossible de M. Lobeck de l'autre, Villoison a tracé ' trop rapidement sans doute, mais avec un coup d'œil pénétrant et sûr, la seule voie que Ton puisse suivre sans s'égarer, et c'est pour moi un bonheur, après avoir cru longtemps marcher seul dans un chemin nouveau, de me retrouver à la fin le disciple d'un homme dont, à partir de ma première enfance, j'ai entendu prononcer le nom avec affection et respect.

Mais quand bien méaie je me serais égaré ou seul ou sur les pas de Fauteur du commentaire De triplici theologia mysleriisque , serais-je si coupable d'avoir cherché à coordonner une composition que mes devanciers, malgré leurs talents et leurs efforts, ont laissée dans une incroyable incohérence? Supposer qu'un artiste tel que Polygnote avait mis, à la suite les unes des autres, sans plan et sans intention, tant de figures disparates, ce serait se tirer d'alîaire aux dépens de la raison et même du goût, dont les Grecs ont donné assez de preuves. Ceux de mes lecteurs qui se refuseraient encore à admettre les idées sur lesquelles je m'appuie , seraient réduits à rester dans le chaos , et c'est pourquoi je crois pouvoir les supj)lier de tenir quekjue compte d'une façon de penser qui a du moins le mérite de porter, dans une confusion dont personne n'a pu jusqu'à présent sortir, le premier rayon, ou, si l'on veut, la première apparence de lumière. Considérée sous ce point de vue, la grande

' De triplici Ihcologia mysleriisque veterum commentatio ; dans Sainte-Croix, Rechercher mir len mystères, 1" édition, p. 221-338.

SUR LES PEINTURES DE POLYGNOÏE. i33

et obscure composition de la lesché, au lieu de former dans l'hisloire de l'an une anomalie inexplicable, devient le point de départ et la clef principale d'une immense série de compositions moins importantes, mais inspirées par les mêmes idées. 11 y va, j'ose le dire, de l'honneur des Grecs, qu'à côté des tableaux que tout le monde comprend et qui nous frappent par un sentiment exquis de la composition , il ne reste pas une foule d'ouvrages qu'on croirait le produit de l'inexpérience et d'un absurde caprice, si l'on ne consentait à adopter la seule interprétation qui puisse en faire pénétrer le sens.

Page 1