‹ Mémoire sur les peintures que Polygnote avait exécutées dans la lesché de DelphesChapitre 14 sur 15 · Tome XXXIV · texte numérisé non relu

Tome XXXIV

de répo(|ue romaine, le héros, figuré dans toute l'activité de la vie, était Tiniage de celui dont le tombeau renfermait les restes. Très-souvent on lui donnait les mêmes traits ; dans bien des circonstances, le sarcophage, acheté en fabii(iue, fut employé avant son entier achèvement, et nous y trouvons non sculptée la tête du protagoniste qu'on avait réservée pour en faire un portrait.

Ceux qui dédiaient ces tombes à leurs parents ou à leurs amis ne se proposaient pas seulement une vaine consolation en opposant ce que le défunt avait été avec ce que la mort Pavait fait : une pensée plus ou moins précise de résurrection et de renaissance résulte aussi de l'étude des sarcophages, et c'est à cet ordre d'idées où l'on fait succéder la vie à la mort , et la mort à la vie par un enchaînement perpétuel, que se rattache l'action attribuée à Néoplolème, et en cela la peinture de la lesché est conforme à ce qui fut pratiqué dans les siècles suivants. Ce héros était représenté seul, parmi les Grecs, mettant à mort les Troyens , (pmsùwza -coiç Tpwn, et pourquoi? Parce (jue le sujet représenté était destiné à la décoration de sa sépulture. L'allusion s'achève parle com|)lément de Thistoire deNéoplolème. Celui-ci, renouvelant la destinée éclatante et rapide de son père , après avoir promené la mort dans Troie en cendres avec une furie sans égale , devait bientôt succomber à Delphes dans le parvis du temple d'Apollon : les cadavres amoncelés sous ses coups, dans la composition de Polygnote, étaient comme un présage du sort qui lui était réservé à lui-même. Le seul personnage qui pût exprimer la vie, dans cette composition, était celui dont elle devait rappeler la mort.

En effet, si l'on examine dans son ensemble la partie droite de la lesché, on sera frappé du caractère de destruction qu'elle présente : c'est bien le sujet résumé dans l'expression du poète : -îp^o^jÂvov 'D.tbj i:/.f,iT.o/.iv. Ce qui n'y périt pas est destiné à disparaître immédiatement après. On emporte les morts, on dépouille les maisons, on charge les vaisseaux, le butin et les captives sont accumulés sur le rivage; les chefs ne s'arrêtent un moment que pour vider un incident dont ils redoutent les suites pour la sécurité de leur propre retour. Épéus , non content de la dépopulation de Troie, s'acharne sur ses murailles dont il voudrait faire disparaître jusqu'au dernier vestige. On comprend qu'au bout de très-peu de temps, dans quelques heures peut-être,

celte plage encore si animée sera livrée à la solitude et au silence. L'idée de la destruction et de la mort ne pouvait s'offrir sous une image plus frappante.

Chercher dans la diversité des épisodes quelque chose de plus que celte grande et simple pensée, ce sérail peut-être méconnaître les droits de l'art, au moins égaux à ceux de la poésie : il n'est personne qui n'ait été frappé, en regardant les tombeaux antiques, des masques tragiques qui les décorent, mais la science n'a pas encore donné une explication satisfaisante de ces emblèmes. Il faut y voir, selon nous, une image mélancolique de notre ignorance des choses de l'autre vie et des illusions qu'on peut se faire à cet égard; el l'on doit en même temps se souvenir que le théâtre des anciens avait, comme leurs sépultures, une destination principalement religieuse.

La relation des sujets traités par les poètes dramatiques de la Grèce avec les dogmes religieux laisse encore beaucoup à désirer pour être bien connue, el c'est probablement à l'absence de renseignements précis sur un point de cette importance, que je dois l'indulgence avec laquelle les personnes dont le sulïrage m'est évidemment le plus précieux ont accueilli quelques réflexions qui m'ont été récemment suggérées par l'étude du PhUocièle de Sophocle. Ce n'est pas le lieu de répéter ici ce que j'ai dit ailleurs ', quoique bien imparfaitement : je me contente de poser comme un fait incontestable que jusqu'à une époque qui peut être fixée hypothétiquemenl à la mort de Socrate, nulle tragédie grecque n'a été conçue en dehors des dogmes religieux.

Mais , après que cette base a été posée , il ne faut pas croire que la liberté du poète soit restée enchaînée à l'extrême. Au contraire, nous devons penser qu'à la condition de rester fidèle aux données principales de son sujet, l'auteur du drame a pu se livrer à son imagination , et que tous les développements compatibles avec le thème fondamental ont été accueillis par le public religieux, non-seulement sans sévérité, mais avec faveur.

L'âge où brilla Polygnote- tombe en plein dans celui qui vil les triomphes dramatiques d'Eschyle et de Sophocle, de même que les commencements d'Euripide. On ne saurait donc s'étonner si cel artiste a traité ses sujets

• Correspomlunt , t. XXXVI , pp. S93-(!0i.

^ Bœltiger, Ideen ziir Archclologie dvr Malerei , pp. 201-273. — Lelronne, Lettres d'un antiquaire à un artiste, pp. 452-4îi7.

dans le goûl du théâtre d'Athènes, et si l'on y trouve une influence évidente de la tragédie. Aussi doit-on, je pense, lui appliquer la règle que j"ai posée à l'égard du drame, et, après avoir reconnu l'intention générale qui lui a fait choisir la destruction de Troie pour servir à l'ornement du tombeau de >féoptolème, éviter de chercher trop subtilement des intentions particulières du même genre dans les épisodes de cette vaste composition. Je n'hésiterais ddnc pas à imiter mes devanciers, en reconnaissant dans le contraste du triomphe de la coupable Hélène avec les malheurs de la chaste Cassandre, une conception purement poétique, si, d'un autre côté, le personnage même d'Hélène, traité par les auteurs tragiques d'une manière qui ne peut se concevoir en dehors des allusions religieuses, n'avait pas un rôle saillant et distinct dans une scène de destruction et de mort comme celle que Polygnote avait représentée.

Hélène, type de cette beauté réelle et persistante qui, dans les races puissantes et sous l'influence des climats tempérés, semble soutenir une lutte contre l'action du temps , traverse les calamités de sa double patrie avec une sérénité insultante. Indépendamment de la grande composition de Polygnote, des monuments nombreux nous montrent son premier époux trop heureux de rentrer en possession de son infidèle moitié, et la ramenant à Sparte comme en triomphe. Elle régnait à Troie, ainsi qu'en témoignent les vers de l'Iliade, et l'Odyssée, après le retour en Grèce de la fille de Léda, ne signale pas l'afl'aiblissement d'un seul de ses charmes. La fable et les œuvres de l'art nous conduisent à la suite d'Hélène au delà des limites de sa vie. Elles nous la font voir régnant sur les ombres , et partageant avec Achille , le type de l'activité, de la force et de la beauté dans le sexe viril , la royauté de l'autre vie dans une île reculée du Pont-Euxin \ Cette apothéose d'Hélène nous aide à mieux comprendre pourquoi l'on disait que Troie n'avait jamais possédé qu'un fantôme de celte reine, et comment, dans la fiction d'Euripide -, avec un mépris singulier de ce qu'il pouvait y avoir d'historique dans le personnage, Ménélas, au lieu de la rencontrer à Troie, la trouvait cachée par les dieux dans le pays le plus religieux de l'antiquité, c'est-à-dire dans l'Egypte.

Nous n'avons pas besoin d'approfondir davantage le caractèi-e mystérieux

' Pliilostrat., fferoic, XIX, 16.

« Helen., v. 22 et soq.; 585 et seq.; 610 et seq.; 1 135 ; 1282 et seq.

du personnage d'Hélène, el d'en cliercher la trace jusque dans des Iradilions d'une forme extrêniemenl récente, où celte héroïne, à l'exemple de ce qu'on a reproché, sans doute mal à propos, à la subtilité des grammairiens grecs, se trouve personnifier la lune ^, dont en grec elle porte le nom à peine altéré ^. Indépendamment de ce rapprochement, que je suis loin de rejeter, Hélène se suffît à elle-même pour exprimer celte jeunesse élernelle de la nature, qui dégage de la destruction même des principes de reproduction et de renaissance, et amène la succession des êtres où l'on retrouve la vie dans l'image même de la mort.

Je m'arrête ici, non-seulement par prudence, mais par conviction : toutefois , je dois reconnaître en même temps que, dans un tombeau d'une nature particulière comme celui de Néoplolème, un tombeau consacré au souvenir d'un héros divinisé qui, plus tard, devait être honoré comme le sauveur de Delphes ^, dans une ville sacrée , siège d'un oracle considéré comme l'interprète de la sagesse divine, ce qui pouvait suffire pour les particuliers à la religion de la mort, n'en aurait offert qu'une expression incomplète, si la décoration s'en fût bornée à des scènes de carnage semblables aux combats de gladiateurs figurés sur certains tombeaux, et si le peintre n'eût donné salisfaction au sentiment d'immortalité que possède l'homme, en représentant, après la destruction à la surface de la terre, la destinée de l'âme dans l'autre vie.

Pausanias nous l'a dit, tout ce vaste ensemble de peintures, v ypafh ■^â'ia, était conçu dans une intention funèbre. Et en effet, le choix fait de la Nécyomancie pour sujet de la seconde moitié, achève de démontrer rexactitude de la remarque du Périégète. Mais on sait comment Homère a peint la destinée des âmes après la vie, et surtout les inductions que les modernes ont lirées des paroles du poêle. Si le peintre n'avait eu à offrir aux regards que la pâle et elTrayanle image de ces ombres en proie à d'éternels regrets et avides du sang des victimes, si son but eût été d'agiter devant les spectateurs le masque de 31éduse envoyé par Proserpine, il aurait pu se contenter des scènes lugu-

< Eustatli. ad Honier. Odyss. à, p. 1488. — Cf. VVcIckcr, /)je jEschtjKsche Trilogie, p. 281, et Em. Rûckcrl, Troja, p. 191.

2 Cf. Cil. Lenorraanl et J. De Witle, Élile des monuments céramographiques , t. II, p. 297 et t. IV, p. 9a.

' Pausan., I, 4, 4; X, 23, 3.

bres de sa première composilion, el les figures plutôt riantes qu'il a entremêlées dans la seconde, ces jeunes filles suspendues sur la balançoire ou jouant aux osselets, n'auraient été qu'un correctif bien imparfait de la désespérante tristesse, inhérente à son sujet.

Mais Polygnote ne s'était pas borné à traduire en figures le chant XI de rOdvssée, nous l'avons déjà démontré, et quand on a trouvé le fil ({ui doit guider dans le labyrinthe de ses intentions, on n'est plus tenté de lui reprocher d'avoir corrigé la monotonie par rincohérence. Ce fil, qui semble avoir échappé à tout le monde, n'était pourtant pas bien difilcile à saisir; il suffisait de rapprocher plusieurs passages de la description de Pausanias qui, séparés, n'ont qu'une signification incomplète, mais qui, réunis, s'expliquent les uns par les autres.

Le premier de ces passages est relatif aux personnages que Charon était représenté conduisant dans sa barque. « On ne sait pas bien, dit Pausanias, )) (piels sont ceux qui paraissent dans le navire. Celui qui porte le nom de » Tellis est figuré comme un éi)hèbe, et l'autre appelé Cleobœa , est une » jeune fille qui tient sur ses genoux une ciste, du genre de celles qui sont » dédiées à Cérès. Tout ce que je sais de ce Tellis, c'est qu'Archiloque en » descendait à la troisième génération. Quant à Cléobœa, on prétend que, » la première, elle apporta de Paros à Thasos les mystères de Cérès. » Oi ôi

£'Tr(c£Ê>;y,o'Teç rf^ç vsiiç où-/. emsavErç eli a.T.xj dmv, c'iç T.piJTriv.ouai. Téùiç, //.kv yi)m.oai éwriSou ysyavùtç, arniverai , }D.ec£olai âè su r.apèévci , £ /ei âî su toïç yivcai -/ciScoTài/ , oreoia; r^oizlc^ax voij.i%cutji ^•fi^y\zftt. Eç fiêv d^ xhv léù-iv xogo'jzzv r,Y.o\)Ga, to; ô ttsojtïîç Kfiyjko-^oç, ânôyovoç, eï>j rpàoi TeX- ).t$oi ' l\.l£cSoi<xv as èç, QjGO'j ta of/yioi vfiç, ArinriT^oi ivsy/sX-j npûzïjv i-f, Wdpou œaaiV. Polvgnote

était de Thasos, et c'est déjà une indication importante, qu'il ait tenu à représenter la femme à laquelle sa patrie devait l'initialiou aux mystères de Cérès. Le Périégète dit, de plus, que ces mystères avaient passé de l'ile de Paros dans celle de Thasos; il suit de là que ce n'est pas au hasard qu'il a placé auprès de Cléobœa un des ancêtres d'Archiloque qui, lui-même, était de Paros. L'auteur des ïambes florissait vers le commencement du septième siècle avant notre ère. Son bisaïeul , d'après les probabilités ordinaires, devait avoir été dans sa première jeunesse environ cent ans auparavant. Mais pourquoi le peintre aurait-il associé de cette manière Tellis à Cléobœa , si le pre-

mier n'avait rien de commun avec i'inslilution des mystères? Puisque la rélicence évidemment étudiée de Pausanias nous force de poser celle question, i! ne nous est pas interdit de rcmar(|uer que le nom de Tellis , en rapport avec le mot qui désigne ïinitiation , rehrri, ne semble pas adopté au hasard. Si Cléobœa, le témoignage est formel, avait apporté les mystères de Cérès de Paros à Thasos, Tellis pouvait bien les avoir amenés à Paros de quelque autre endroit, peut-être de TAttique, et d'après la supputation dont les éléments nous ont été fournis par Pausanias , cet événement devait avoir eu lieu environ huit cents ans avant notre ère, ou peu de temps avant la première olympiade. Ce qui paraît certain, c'est que Polygnote, citoyen de Thasos, adopté plus tard par Athènes, avait voulu faire voir à quelle source il avait puisé la connaissance des mystères de Cérès, et glorifier dans la représentation des enfers la personne à laquelle sa première patrie était redevable de ce bienfait. Ajoutez, per une hypothèse vraisemblable, le lien de Paros avec l'Attique, au lien de Thasos avec Paros, et l'on aura une filiation capitale au point de vue de la religion, essentielle à celui de la pensée fondamenlale de Polygnote.

A l'extrémité contraire de la même composition , on voyait des femmes tenant des vases à demi brisés, du flanc desquels s'échappait l'eau qu'elles s'efforçaient d'emporter; la première était jeune et belle, la seconde d'un âge déjà avancé : ni l'une ni l'autre n'avait une inscription séparée, mais on trouvait au-dessus de toutes les deux une légende commune, qui disait qu'elles n'avaient pas été initiées. Nous avons fait voir dans notre restitution qu'on devait placer immédiatement après sur la même ligne lepithos autour duquel un vieillard, un enfant, une jeune fille et une vieille femme étaient occupés, comme les deux personnages précédents, à puiser de l'eau dans des vases dont l'un paraissait brisé, et à la verser dans le pithos, lequel rendait sans doute immédiatement ce qu'il avait reçu.

Avant de rapporter la réflexion que cette scène suggère au Périégète, je demande la permission d'intercaler ici une autre remarque qu'il vient de faire presque immédiatement auparavant, à propos du personnage de Nomia. L'auteur, après avoir décrit la figure de CalUsio assise sur la peau d'une ourse, certainement en souvenir de sa métamorphose, ajoute qu'elle avait les pieds

posés sur les genoux de Nomia, et comme pour prévenir lobjeclion de ceux qui s'étonneraient de trouver une nymphe, c'est-à-dire un être de nature supérieure à Tliomme, entre les ombres des morts : « J'ai déjà dit, poursuit- » il , dans un autre endroit de mon livre, qu'au rapport des Arcadiens, Nomia » était une nymphe particulière à leur contrée : c'est une opinion reçue chez » les poètes, que les nymphes, quoique prolongeant leur existence beaucoup » au delà des bornes ordinaires, n'échappent pas toutefois absolument à la

» mort. )) EâyQ.'j}as âé ^oi za. izpîrcpa xo'j \oyo\i., aci.vxi zolç Apy.iâai, Na/xt'ay eîncd aafjc/ i-iyùfACV 'NùiJ.rfYjV ' zàç Nû/z^ai; (5c eivM r.ûùv ^.év ziva. àpiBfjiiv /3wùc7aç èz&v, où [xévzoï napixr.cxv ye âTTjjX/lay/Lic'vaî Bavàzau, miYiZÙv saztv iç, aùzki lôyoç,.

Ceci se rapporte à une croyance élégamment développée dans l'hymne homérique à Vénus (v. 263-73), et suivant laquelle il existait des nymphes, appelées par quelques-uns Dryades ou Hamadryades, dont l'existence était attachée à celle des arbres avec lesquels elles étaient jiées. iMais Nomia était d'un autre ordre; elle avait donné son nom, en Arcadie, à une chaîne de monlagnes ', et son rang était certainement celui des nymphes qu'Homère n'hésite pas à appeler déesses et filles de Jupiter. Cette distinction ne peut avoir échappé à Pausanias, qui prend volontairement le change, afin de rester, à propos de Nomia, comme des autres figures réunies par Polygnote à gauche de la lesché, dans l'opinion du commun des spectateurs. Un autre moins scrupuleux que lui aurait pu remarquer que le peintre avait déjà pi-is dans sa composition bien des libertés, que les personnages emblématiques n'en étaient pas absents , et que Nomia , dont les genoux servaient de support aux pieds de Callislo, aurait pu aisément passer pour une personnification de la patrie de cette héroïne.

Mais cette définition prétendue de la nature des nymphes aurait bien pu s'appliquer, avec une faible modification, à celle des héros. Ceux-ci forment de même une race intermédiaire entre les dieux et les hommes : leur existence ne s'étend pas au delà des bornes ordinaires, mais après leur vie, ils reçoivent l'immortalité en récompense de leurs exploits, et de même qu'aux nymphes, on leur rend un culte qui ne se confond pas avec celui des dieux.

' Pausan., VIII, Ô8, 8.

Cela dit, j'en reviens à l'opinion que le Périégèle exprime, à propos des personnages rassembles autour du pithos : « Je conjeclure que ces gens sont » de ceux qui ont témoigné du mépris pour les cérémonies qu'on accomplit » à Eleusis; car les anciens Grecs tenaient l'initiation d'Eleusis dans une telle » estime, qu'ils la mettaient autant au-dessus de toutes les pratiques du même » genre, que les dieux sont supérieurs aux héros. » 'llixdç, ^éxey.ij.ixtpéy.s3a, ciW

xal TOÙTOuç Twv Ta Spùpjiva. E^.eu^tvi iv oîiùsvoç, 5s.^év(i)V liyc,} ' oi. ykp àpyaiéxcoot zùv JD'Ar,vuv -û.sTrjV XYjV F,}so'7tvttxv TTocvTwy, bv.ôja iç sùiéËitccv r,y.st, xmouxf^ riyov évxtiJ.6xEf,xii , caw Y.cd Beoiic,

émnpo'jBsv ripiliw. Il me semble qu'il résulte de celle dernière expression un enseignement considérable.

On doit remarquer d'abord (^l'aucun des dieux, même de l'ordre inférieur, n'intervient dans les deux compositions de la lesché. A l'endroit même où Pausanias pourrait nommer une furie, lorsqu'il est question du supplice infligé au sacrilège, l'expression que l'auteur emploie est une périphrase embai'rassée : « La femme qui le punit connaît les poisons et d'autres moyens de

» faire SOUfl'rir les hommes. » Tuvrt àl -h y.oli'(^ounct. a-ùxhv cjiàpimyM, aXla xe y.xl ê?

aïKiav olâsv àvBpùmiv. On a VU Ce (|ui couceme la nymphe Nomia. Il y a deux cultes, celui des héros et des nymphes et celui des dieux, l'un bien inférieur à l'a.utre. Il y a deux religions, l'une extérieure et populaire, l'autre secrète et qui s'élève au-dessus de la première de toute la supériorité des dieux sur les héros. Puisque nous n'avons sous les yeux que des héros, nous ne voyons rien qui ne se rapporte à la religion extérieure ; mais avec l'initiation, et surtout avec celle qui se communique à Eleusis , on pourra percer cette enveloppe et pénétrer jusqu'au fond des dogmes religieux.

J'ignore sous l'effet de quelle préoccupation M. Welcker a pu croire qu'il n'existait aucun rapport entre les peintures de la lesché et les doctrines éleusiniennes. Pour moi, si je compare les deux extrémités- de la composition de gauche, la seconde achève de m'expliquer la première, et puisque, d'après l'opinion que le scrupuleux Pausanias n'ose nous donner que comme une conjecture, on avait représenté d'un côté la punition infligée aux contempteurs des mystères d'Eleusis, les personnages qui, de l'autre, se montrent' avec les caractères de l'initiation , doivent se rattacher à la même source religieuse. De Thasos, par Cléobœa , nous avons remonté à Paros ; de Paros , Tome XXXIV. 13

Tellis semblait nous ramener à rAflique : la jjreuve qui nous manquait pour conipiéler celte filiation me semble trouvée, et je n'hésite plus à croire que Polygnote qui, lui-même, avait passé de la cité de Thasos à celle d'Athènes, avait voulu consacrer dans Delphes, au nom des Cnidiens, par Taulorité même de l'oracle , les doctrines enseignées à Eleusis.

Ces doctrines ont deux aspects distincts : l'un se rapporte à l'introduction de l'agriculture parmi les hommes, l'autre à la connaissance des dieux, et surtout à la destinée des âmes dans l'autre vie. Ce n'est pas ici le lieu de montrer, comme je l'ai fait ailleurs ', en quoi ces deux aspects peuvent se rattacher à un centre commun. 11 est certain que, dans les peintures d'un tombeau, surtout du tombeau de Néoptolème, il ne peut être question que des croyances relatives au sort des initiés après leur mort. L'allégorie qu'a adoptée l'artiste lui est dictée par le nom du héros qu'il célèbre, et il ne saurait puiser à une source poétique plus attrayante que celle qui lui est fournie par le chantre d'Achille et de son fds; mais ce n'est une raison ni pour lui, ni pour le spectateur, de s'en tenir à la donnée vague et mélancolique de l'Odyssée.

Si j'avais à examiner le caractère des opinions qu'Homère professe en cet endroit, je ne serais sans doute ni si réservé ni si rigoureux que mes devanciers. Les Grecs, entourés de toutes parts par des peuples dont les croyances se rattachaient à des religions savantes (nous n'en pouvons douter aujourd'hui), n'ont pas la responsabilité des dogmes qu'on leur avait transmis. Leurs initiateurs ne leur avaient enseigné rien de bien consolant, quant à une véritable et distincte immortalité de l'âme humaine, et même la croyance qui, chez les Egyptiens, ne rassure pas à cet égard, en remontant vers le nord et redescendant dans la Grèce par le sommet de la péninsule, s'était empreinte de couleurs beaucoup plus sombres. Je pourrais, à cet égard, donner une suite de preuves qui ne laisseraient pas que d'être instructives. On s'expliquerait ainsi pourquoi Homère, lorsqu'il parle de l'empire des morts, ne s'occupe ni de l'Egypte ni de l'Orient, mais fait remonter son héros jusqu'aux ténèbres éternelles du pays des Cimmériens, où plus tard on retrouvera le

' Méinuire sur les représentations qui avaient lien dans les mystères d'Eleusis, dans les MÉMoir.ES DE l'Académie des I.nschiptions, t. XXI V, i" partie.

siège de la royaulé funèbre (|ifAchille partage avec Hélène. Mais je ne veux loucher, dans ce sujet encore mal expliqué, (pie les points qui se rapportent au monument dont j'ai entrepris l'explication.

Polygnote a voulu donner l'image allégorique de la doctrine d'Eleusis. Si le tableau de l'autre vie, telle que l'Odyssée la représente, eût été contraire à cette doctrine, il n'est pas probable que le peintre de Thasos eût entrepris de le reproduire; mais il n'y avait pas sans doute de différence essentielle dans le fond, et c'est pourquoi l'artiste se contenta de modifier et de développer, dans le sens mysticpie, l'invention du poëte. C'est en suivant cette trace que nous devons trouver la clef de la composition qui nous occupe.

Ici je dois appeler à mon secours un monument qui , bien que très-connu des antiquaires et publié dans divers recueils, n'a pourtant pas encore été l'objet d'un travail approfondi : je veux parler du précieux miroir étrusque à dejix registres qui, du cabinet Durand, a passé dans la collection de la Bibliothèque impériale '. Sur la zone supérieure, nous y voyons représenté Jupiter, TiNiA, assis sur son trône, et devant lui Hercule, Hercle, debout et diadème, tenant dans la main gauche sa massue relevée et portant sur la droite un enfant ailé, en tout semblable à V Amour, et dont le nom étrusque, EpiuR, n'a pu être expliqué jusqu'ici d'une manière satisfaisante-. Hercule semble présenter cet enfant à Jupiter. A chaque extrémité du tableau, deux déesses à demi nues, assises sur des trônes, paraissent prendre un vif intérêt à l'action d'Hercule. L'une, à la gauche de Jupiter, se distingue par une Stéphane relevée et une oie placée à ses pieds; elle porte le nom de Tiialna; l'autre, Turan, tient un sceptre surmonté d'une grenade, et une lige de myrte s'élève auprès d'elle.

Nous verrons bientôt s'il est possible de pénétrer le sens de cette composition. Pour y parvenir peut-être, il faut descendre à la bande inférieure, qui, dans la circonstance présente, a pour nous un intérêt particulier. Nous y voyons une scène où tout le monde a reconnu une image de la région infernale. Hélène, Elinai, reine de ces lieux, y reçoit l'ombre d'Agamemnon,

' De Witle, Catalofjue Durand, n° 1972.— Monuments inédits de l'Institut archéologique , t. II, pi. VI. — Gerliard, Elruskische Spiegcl , pi. CLXXXI.

•^ Annales de VInst. arch., t. VU, 1835, p. 277 et t. XII, 1840, p. 268.

AciiMEMiiLN, el, lui tendant une main, somblo exprimer par le geste de l'autre toute la compassion que lui font éprouver ses infortunes. Hélène est j)lacée entre ses deux époux, dont le premier, Ménélas, Me>le, rajeuni et tenant la lance, semble s'apprêter à boire un breuvage magique qu'Hélène lui aurait donné comme une autre Circé. Le second, Alexandre, Elchsntre, tient de même une lance, et tourne le dos à Agamemnon. Du reste, la parité est complète entre Ménélas et Paris, et, sans les inscriptions, on les prendrait pour les Dioscures. Du côté de Paris, et à l'extrémité du tableau, un autre héros, coifle du bonnet phrygien, exprime, par son geste, l'aversion qu'il ressent pour le nouvel hôle des enfers. Son nom étrusque, Aevas, probablement le fils de V Aurore ('Hù; el 'Au? dans le dialecte dorien), est celui que Memnon porte sur d'autres monuments étrusques '. Deux génies féminins nus et ailés complètent le tableau : l'un ofTre une couronne à Paris, ou peutêtre la prépare-t-il pour Agamemnon , dont seulement il se trouve un peu éloigné; une biche est à ses pieds; l'autre est occupé à tirer avec un style le parfum renfermé dans un lécylhus; l'arbre qui croît à ses pieds pounait aisément être pris pour un saule. Les noms étrusques de ces deux génies, Mean et Lasa Thi.mrae, ne nous apprennent rien ni sur leur origine, ni sur le sens qu'il faut attribuer à leur intervention.

L'ordonnance de cette scène offre une précieuse analogie avec celle de la zone inférieure dans la composition de Polygnote. Au centre, Hélène y remplace AcJiille, mais on sait les liens que la tradition religieuse avait établis entre ces deux ombres, et cette substitution, après le rôle important el distinct que nous avons vu jouer à Hélène dans la Deslruclion de Troie, doit avoir pour nous un intérêt considérable. Achille, assis au milieu, comme roi des ombres dans la partie gauche de la lesché, se rattache exactement à la tradition homérique. Ulysse, s'adressant au héros, lui dit : « Depuis que tu » es venu dans ces lieux , tu exerces une grande autorité sur les morts : » c'est pourquoi, bien que privé de la vie, lu ne dois pas l'affliger, ô » Achille! »

.... NDv auT£ f-^'/^ Y.f/ixTéeiç ver/MBioa , FjvBdâ'éùv ' TM ur]T( Bavùv âza^iÇrj, Ayûleù ^.

' Voy. Aiui. de l'l?ist. arclt., t. VI, 18")4, p. 185. ^ Odijss., A , V. 484-485.

Achille lui répond : « Ne cherche pas /noble Ulysse, à nne consoler de » ma mort : j'aimerais mieux , comme laboureur, servir un maître obscur et » sans fortune , que de régner sur tous les morts. »

M:^ ârj fj.ot Bivarôv ye ■napaùâx, (fxÂ^ Oâ^jintu Bo'Aoiixr,v x vr.àpwp^c, eà>v BrjXVjé^s/ ctKkù , Kv$p\ nap mhipcù , (ft [xyi /Sioto; Tcokiç e'ir) , H nàacv vsKÙsiat yjxzasciBipÀvoiaw àvâcaetv ' .

Quoiqu'il y ait plus de force dans l'expression àvà^iaeiv que dans celle de lj.éya v-paxéuv, OU ne doit guèrc hésiter à ajouter, pour compléter le sens du •dernier vers, « que de régner [comme je le fais] sur les morts. » Si les interprètes n'ont pas eu l'idée de ce complément, c'est qu'on ne songeait pas à chercher jusque dans Homère la trace des idées mystiques de l'antiquité sur ce héros.

L'Achille de la lesché n'est séparé d'Âgamemnon que par Protésilas, de même que l'ombre du roi des Grecs, sur le miroir, n'est séparé d'Hélène que par Ménélas. Rien ne dit que, dans la peinture de Polygnote, Agamemnon ne fût pas enveloppé du voile dans lequel il avait reçu la mort , comme sur le monument étrusque. De même que, chez Homère, l'âme du fils d'Atrée est représentée désolée :

A^vy/^sV/j. . . . ^,

de même que le poëte peint l'énervement dans lequel la mort l'avait jeté :

AÏX où ya.p oi ET yjv ï; sfzTreJs;, oùêc rs y.lmi, 0">) Tcsp nj.poç eay.ev ivl yvxjj.nloïat jxéleaat ,

l'artiste le montrait avec une espèce de béquille sous l'aisselle , et s'appuyant

' Od>jss., A, V. 487-490.

^ Ibid., A, V. 586-387.

' Ibid., A , V. 392-593.

de plus des deux mains sur un bâlon : hyaiii^vu^v dï ^txa. toi/ kvxCKo-j(ov av-riTclput ze i/ns z/jv àpi'jxspàv itMoyàl-rtv ipsàôij.evoi;, koù zaîç, x^f'^'-^ ETicnéjyiv pàëâov; arrangement bizarre el qui ne peut avoir eu d'autre objet que de rendre sensible aux yeux TalTaiblissemenl indiqué par le poëte. Le grand voile du miroir complète rajustement du roi des rois, plutôt qu'il ne fournil un renseignement contraire.

Dans la lesché, à peu de dislance d'Achille, sur sa gauche, on rencontrait la figure de Memnon , et presque immédiatement après celle de Paris. Nous avons également, sur le miroir, Paris et Memnon dans l'ordre inverse; mais du même côté, le côté des héros troyens, opposé à celui des Grecs, et ce contraste se manifeste, sauf de légères exceptions, dans la peinture de la lesché. En un mol, le rap[)ort entre les deux monuments, dont nous avons soupçonné l'existence, se prononce avec une évidente clarté.

Nous ne rencontrerons pas la même analogie en comparant les registres supérieurs du miroir et de \a lesché ; mais du moins, pour l'explication de celte partie du monument étrusque, le texte de l'Odyssée ne nous sera pas inutile. Le poëte dit, en parlant d'Hercule : «Après Sisyphe, je vis Hercule, » ou plutôt son ombre; car ce héros, entre les immortels, goûtait la joie » des festins, et possédait Hébé à la jambe élancée, fille du grand Jupiter » et de Junon , dont la chaussure est d'or. »

Tw Je ij.éx ehsvôriaa ^r^v iîpcaù'ï]siy;v, E'iâwliv ' aùràç as p.sz xBûo/dxotai Bsslat TépnsTtXL iv B<xkly}q , yjxl e-^et y.aïXlaavpov HêrjV ïloà^x Atoç ixeyy.loto x.oà Hpriç y^p'jrjoneâû.o'j ^.

Le miroir nous montre Hercule, Jupiter et Junon, et la seconde femme, la Turan étrusque, que l'on assimile ordinairement à Vénus, pourrait bien, dans cette circonstance, tenir la place d'Hébé, el figurer comme épouse d'Hercule. L'enfant que celui-ci présente à Jupiter serait, dans cette hypothèse, le fruit de l'union du héros avec la déesse de la jeunesse. Apollodore 2,

' Odyss., A, V. 600-603.

le seul (les écrivains de rantiquité qui ail parlé de la descendance d'Hercule et d'Hébé, leur donne deux fils, Alexiarès et Anicélus; mais ces deux enfants pouvaient bien se résumer en un seul, et c'est ce que le miroir semble démontrer. Quant au nom étrusque de l'enfant qu'Hercule porte dans ses bras, j'ai pensé depuis longtemps que, dans la fin du mot Epiur, on pouvait reconnaître celui d'Éros (voisin de la désinence du premier nom rapporté par Apollodore, Alexiarès), et que le commencement ofTrait en grec de l'analogie aveceTOç, qui, de même qu'^'ros, exprime l'idée de la parole. J'ajoute aujourd'hui qu'Ephir semble composé du nom d'Hébé et du commencement de celui d'Héraclès.

La doctrine de l'apothéose des héros bienfaiteurs de l'humanité passe pour avoir été enseignée dans les mystères d'Eleusis. Rien ne paraîtrait donc plus conforme à la tradition éleusinienne que la division offerte par le miroir entre le ciel et l'enfer, les héros divinisés, tels qu'Hercule, et les ombres gémissantes, telles que celle d'Agamemnon. Mais ici l'analogie entre le miroir et la lesché cesse d'exister, et, dans la partie supérieure de la composition de Polygnote, au lieu de la peinture du ciel, nous allons trouver un développement des idées qui se rapportent à l'enfer. Serait-ce une raison pour croire qu'en cela le peintre s'éloignait plus que le graveur du miroir de la source éleusinienne? Nous ne le pensons pas. Au fond, l'opinion poussée jusqu'à l'évhémérisme, suivant laquelle non-seulement les héros divinisés, mais les dieux, n'auraient été que des hommes récompensés de leurs vertus, plus encore par un culte public que par une immortalité positive, cette opinion, dis-je , ne devait appartenir qu'à l'écorce de la doctrine. Tout nous démontre qu'on enseignait dans l'Éleusinium une apothéose commune à tous les initiés, j'allais dire à l'humanité entière, et Polygnote, en rassemblant tous les morts dans les limites du même empire, se montrait d'une orthodoxie plus profonde et plus sévère que l'auteur de la composition reproduite sur le miroir.

Il faudrait maintenant entrer dans le détail des épisodes de la rangée supérieure, afin d'en faire pénétrer le sens; mais une difficulté m'arrête : on a déjà vu que les descriptions de Pausanias devaient être incomplètes. Plusieurs personnages sont désignés uniquement par leurs noms, sans que

l'auleur indique aucun altribul qui leur soit propre. Comment donc une explication qui serait très-difficile, si nous avions le monument lui-même sous les yeux, peut-elle rester possible avec des lacunes aussi considérables que celles qui existent dans nos informations? Une observation que j'ai faite con- Iribuera sans doute à réduire un peu la difficulté. Je remarque que, parmi les héroïnes, celles dont le Périégète ne dit rien de particulier, sont précisément, à l'exception d'Âugé groupée avec Iphimédie, du nombre de celles qui ont été mentionnées par Homère : c'est IpJiimédie, Mcyare, Tyro, Mœra et Péro. Il est à présumer que l'artiste s'était en effet contenté de faire connaître, à l'aide de leurs noms, quelques-unes d'entre elles, sans y ajouter aucun symbole caractéristique. Celte réserve contribuait à soulager, pour ainsi dire, la composition, à lui donner un aspect plus libre et plus simple, tout en assurant une part considérable à l'influence d'Homère. Nous sommes donc, jusqu'à un certain point, autorisé à négliger ces figures, ou à ne les étudier que sous un point de vue général, en concentrant toute notre attention sur celles dont Polygnote avait jugé à pro[)ôs de mieux accuser la signification.

J'en reviens à la zone supérieure, où se passait la scène de l'évocation des morts. On aurait pu s'attendre à ce qu'Ulysse et Tirésias en occupassent le centre; mais la répartition des figures ne permet pas qu'on arrive à ce résultat. Anticlée, la mère d'Ulysse, placée derrière Tirésias, n'est que la douzième à partir de la gauche, et après Anticlée, on en compte quatorze jusqu'à Sisyphe, le dernier de cette rangée. D'ailleurs, je l'ai déjà remarqué, le peintre avait mis les ennemis d'Ulysse en contraste avec Ulysse lui-même, et celte observation suffit pour faire voir que le groupe du héros et du devin n'occupait pas le milieu du tableau.

Une des grandes singularités de celte partie de la peinture a déjà été signalée : les groupes qui séparent Ulysse de ses com|)agnons n'ont aucun rapport, même éloigné, avec la scène qu'ils divisent en deux parties. Dans Homère, Ulysse arrive à l'entrée de l'enfer et c'est là qu'il opère son évocation. A Delphes, le héros doit avoir laissé derrière lui un assez grand nombre de personnages, dont sa présence n'a pas suffi pour troubler les occupations. Ocnus a continué de tordre son câble ; l'ànesse qui le ronge à mesure qu'il se

forme n'a pas inlerrompu son repas, et Phèdre a prolongé les évolutions de sa balançoire. Mais pourquoi ces groupes eux-nlémes se montrent-ils rapprochés? Quel rapport d"idée exisle-t-il entre Ocnus avec son ànesse, Tityus, les deux sœurs, Phèdre et Ariadne, et le couple deTyro et d'Ériphyle?

Ocnus, dont le travail disparaît à mesure qu'il se produit, a une ressemblance certaine avecTityus, à qui un vautour dévorait les entrailles toujours renaissantes. D'un autre côté, le symbole d'Ocnus est une corde, Phèdre est suspendue en Tair sur une corde, (lu^elle retient des deux mains : xi zs xUo

ajsùWJixivr.v cw^a vj (^^ipcx., vm xatq '/ip'ily à[J/jioréfi(i)Bîv ~r,i aEipâç, tyotjÂvriv. Eriphylc , CnVC-

loppée dans sa draperie, laisse voir au mouvement de ses -doigts qu'elle retient son fatal collier ; enfin, à propos de Phèdre, le Périégète, qui, cette fois, semble de complicité avec le peintre, fait une digression sur Thésée et Bacchus, et on ne commence à en comprendre l'intention que, lorsqu'en parlant de l'expédilion du fils de Sémélé dans l'Inde, Pausanias est parvenu à mentionner le câble , formé de sarments et de branches de lierre, qui avait servi à jeter le premier pont sur l'Euphrale , et que, de son temps, on montrait encore à Zeiigma, ainsi nommée à cause de cette mémorable circonstance de la campagne sacrée. Nous pouvons conclure de cette singulière digression, qu'Ariadne, dans la lesché, était couronnée de pampres et de lierre.

Si l'on pouvait, un seul instant, douter de l'importance attachée à ces symboles par le peintre et par son interprète, il suffirait, pour revenir de cette défiance, de lire la manière dont Pausanias explique la balançoire sur la(pielle Phèdre se montrait suspendue : « C'est , dit-il, une manière plus con- » venable d'exprimer le genre de mort qui avait mis fin aux jours de Phèdre :

ïlapsîys âè zo a)(^nf.a v.al r.pàç zà eùnpsKédz^pm -KsnotYijJLévov rsuixêdïlsa^ou zà ic, Tjjç ^aièpaç, zijv

zsleuzriv. Ainsi donc, si le peintre n'eût pas voulu éviter d'offenser les regards du spectateur, même dans une représentation de l'enfer, on aurait vu au lieu d'une jeune fille gracieusement balancée en l'air, le cadavre suspendu d'une femme étranglée, et le nœud qui aurait serré le cou de Phèdre aurait fait le pendant avec le funeste collier d'Ériphyle. L'usage du symbole prouvé pour une figure, autorise à en rechercher le sens partout où il se produit, et sous quelque forme qu'il se montre encore.

Polygnote n'avait pas représenté le moment du supplice de Tityus , mais il Tome XXXIV. 14

lOG MEMOIRE

avait peint un corps presque réduit à rien par la continuité de ses tourments : c'était une ombre presque effacée et à peine visii^ie : à;j.vâpsv y.a.1 cùSï o).6ylT,f^av è'tôulûv. 111} sse à son tour n'est entouré que d'ombres, c'est-à-dire que tout ce qui intéresse ses sentiments, son attacbement pour ses compagnons, son amour pour sa mère, sa vénération pour l'interprète de la religion, s'offre à lui sous l'aspect de fantômes, celui d'Elpénor, celui d'Anticlée et celui de Tirésias. Le costume de matelot que porte Elpénor rappelle l'agitation des flots, la balançoire de Pbèdre les mouvements de l'air; les béliers noirs qu'amènent les compagnons d'Ulysse sont un emblème des ténèbres : à tous ces symboles de l'incertitude et de l'obscurité se joint celui du mystère de tout ce qui se rapporte à la mort, exprimé par les cordes, le collier et les draperies dans lesquelles Ériphyle s'enveloppe. Nous entrons avec Ulysse dans l'empire des fables et des illusions.

Personne jusqu'ici ne semble avoir cherché à expliquer le groupe de Phocus et d'Iaséus, lequel venait immédiatement après Anticlée, et occupait le milieu de la rangée supérieure. Je donne ici la description entière de ce couple, que je me suis contenté d'indiquer précédemment. « Au-dessus d'Achille et » des autres héros grecs est représenté Phocus, sous les traits d'un tout » jeune homme, avec laséus dont la barbe est bien fournie; celui-ci semble » détacher l'anneau que Phocus porte à la main gauche, et voici comment » on explique cette action. Phocus, lils d'Éaque, étant passé de l'ile d'Égine » dans le pays qui porte maintenant le nom de Phocide, entreprit de ré- » duire sous son autorité cette partie du continent et de s'y fixer d'une ma- » nière durable. Personne, parmi les habitants du pays, ne se montra plus » favorable à ses desseins qu'Iaséus, lequel, entre autres présents, témoit) gnages de son amitié, lui donna un cachet {^(fpxyiç) de pierre j)récieuse » enchâssé dans l'or. Peu de temps après, Phocus étant retourné dans Égine, » succomba sous les embûches qui lui furent tendues par Pelée. C'est en sou- » venir de cette amitié que Polygnotc a représenté laséus voulant regarder » la pierre, et Phocus la lui laissant prendre. »

Je remarque dans ce passage, d'abord la lin prématurée de Phocus : c'est pour ce héros une analogie de destinée avec Achille, placé immédiatement au-dessous. Dans l'esprit des allégories funèbres de l'antiquité, plus l'homme est mort jeune, plus son apothéose est éclatante.

SUR LES PEINTURES DE POLYGNOTE. i07

On peut faire ressortir encore la manière dont la tradition rattache le nom même de la Phocide à Tun des principaux centres religieux de la Grèce, Tîle d'Égine, royaume d'Éaque, le favori des dieux, qui plus tard devint un des juges de l'enfer. Polygnotc fait rentrer aussi les Phocidiens , quoique à demi barbares, dans le cercle étroit de la civilisation hellénique, et cela convient à Delphes, où le sanctuaire d'Apollon a besoin du respect des populations qui l'entourent.

Je distingue ensuite l'amitié, ou plutôt l'amour d'Iaséus pour Phocus : malgré la réserve dont Pausanias a empreint son langage , l'insistance qu'il met à faire voir que Phocus est dans la première jeunesse, i)lm.oa/ ^apày-wv , et qu'Iaséus est bien fourni de barbe , yadoùv w 'éiu , sufïit pour faire comprendre le rapport des deux héros. Nous retrouvons ici cet amour sacré, honoré par les Grecs, enseigné, suivant eux , par les instituteurs de l'humanité ', et qui ouvre en quelque sorte l'accès des mystères d'Hadès, comme l'étrange fable de Prosymnus et de Bacchus, descendant aux enfers, en offre la preuve inconleslable -. L'amour stérile des héros est agréable à la stérile Proserpine. Qu'on nous dispense de nous étendre plus longuement sur ce sujet : c'est assez d'entrevoir pourquoi la superstition chez les Grecs autorisait d'alTreux désordres.

Enfin le sceau, a^pa-ylc., doit exciter notre attention. C'est essentiellement l'emblème du secret. Pausanias ne nous dit pas quel était le sujet gravé sur le chaton de l'anneau, présent d'Iaséus à Phocus; nous ne savons pas davantage si la dimension de l'objet permettait de distinguer un détail nécessairement aussi petit. laséus a donné la bague à Phocus, comme un gage de son affection : en rencontrant dans les enfers l'objet de sa passion , il aime à retrouver au doigt de son ami le témoignage qu'il lui en avait laissé ; voilà pour l'explication du geste des deux personnages. Mais, puisque faute de renseignements complets, nous ne pouvons pénétrer plus avant dans l'intelligence de cet épisode , contentons-nous de faire remarquer combien cette scène, qui semble inculquer l'idée du mystère, étrange par son insignifiance,

' Ilygin., Poet. astron., II, 7.

2 Clem. Alex., Protrept., p. 29 et 50, éd. Potier. — Arnob., Adv. gentes, V, 28. — Tzetz. ad Lycophr., Cassandr., v. 212.— Nonn., Synaij. histor., I, 37.— Hygin-, Poet. astron., II, 5. — Phavorin., v 'Eyépxin. — Firm. Matern., De error. profun. relig., pp. 428 et 429, éd. Gronov.

lOS MEMOIRE

si Fou s'en lient aux données de la poésie ou do l'histoire, se place convenablement au sommet d'une composition essentiellement mystique, et qui, à chaque extrémité, commence et se termine par des sujets relatifs aux avantages de l'initiation.

Si, après avoir étudié le groupe du centre, nous examinons dans son ensemble la seconde moitié de la rangée supérieure, nous y remarquons une ordonnance inverse de ce que nous avons trouvé au côté opposé. Là , l'épisode d'Ulysse était coupé par le milieu, et des personnages sans rapport apparent avec le héros et avec son action le séparaient de ses compagnons; ici, la réunion des ennemis d'Ulysse est placée au centre d'autres groupes qui réveillent des idées tout à fait différentes. Nous devons nous représenter Palamède et Thersile accroupis, et jouant aux dés sur une table ou sur une pierre cubique ^ A gauche, derrière Palamède, est Ajax, fils de Télamon; à droite, derrière Thersite, l'autre Ajax, fils d'Oïlée. A partir du premier Ajax, et en remontant vers le centre, nous trouvons successivement Actéon, sa mère Autonoé et Mœra, fille de Prœlus, En sens inverse et après le second Ajax, nous rencontrons Méléagre, Callisto, les pieds posés sur les genoux de la nymphe Nomia, et Péro, fille de Nélée.

A l'exception de Péro, sur laquelle les anciens ne nous ont rien dit de particulier, tous les personnages qui encadrent les ennemis d'Ulysse ont pour lien commun l'idée de la chasse. Callislo était une des compagnes de Diane; 3Iéléagre vint à bout du sanglier de Calydon; Actéon, pour avoir aperçu Diane dans le bain , fut métamorphosé en cerf; et quoique Mœra ne soit donnée par Homère ^ que comme une jeune fille morte à la fleur de l'âge, on ne peut s'empêcher, en l'entendant nommer, de se souvenir de la chienne d'Erigone, appelée aussi Mœra, et qui, après la mort funeste de sa maitresse, devint dans le ciel la constellation du Chien ^.

' Voy. le incmc sujet on un sujet au moins analogue sur un très grand nombre de vases peints. Raoul Rochetlc, Moimm. inédits d'aiit. fig., pi. LVI. — Roulez, Biillel. de l'Acad. royale de Bruxelles, t. VU, l" partie, ji. 109. — La représentation la plus remarquable est celle qui porte la signature d'Exéehias, cl où .Ajax et Aeliille jouent aux dés. Voy. Mon. inéd. de l'Inst. arclt., t. Il, pi. XXII. — Mus. Etriisc. Gregor., II, pi. LUI. — Comparez J. de Wittc, Catal. Durand, n"» 320, 385, 398-403, et surtout Gerhard, Elrtiskische ii/nl Kampanische Vasenhilder des K. Muséums za Berlin, p. 29.

« Odyss., A , V. 326. — Cf. Eustatb. ad h. l.

^ .Apollodor.,111, 14, 7.— Il) gin., Poet. astron., 11,4,25.— Ovid., Melam., VI, v. 12(5; X, v.451.

Les allributs qui caractérisent ces diverses figures servent encore à faire reconnaître dans quelle intention l'artiste les avait rassemblées. Caliisto est assise sur la peau d'une ourse, certainement, nous lavons déjà dit, en souvenir de sa métamorphose. 3Iéléagre pouvait avoir auprès de lui, (juoique Pausanias n'en dise rien, la hure de sanglier qui le fait reconnaître ordinairement sur les monuments antiques. Actéon et sa mère sont assis sur des peaux de biche, et portent chacun un faon de biche sur la main : le héros chasseur a de plus un chien à ses pieds, en souvenir de son genre de vie et de la manière dont il mourut, (Si'ou zoû 'ky.xaMvoq e'iveyta, vm toû èq xyp vchurhv rpôTiou. Tous ces emblèmes ne sont donc pas seulement ceux de la chasse , ils rappellent aussi les métamorphoses des hommes en animaux divers, et de même que la balançoire sur laquelle Phèdre est suspendue exprime avec grâce et réserve le genre de mort de cette héroïne, de même ici la peau des animaux lient la place des animaux eux-mêmes. C'est comme si nous avions sous les yeux une ourse, un sanglier, un cerf, des faons et des chiens de différentes espèces.

Virgile si profondément instruit des choses de la religion, et dont la Nécyomancie n'est que le développement de celle d'Homère , place à la porte des enfers un grand nombre de bètes monstrueuses :

Multaque prœterea variarum monsira ferarum, Centauri in foribus stabulant, Scyllœque biformes '

Ces êtres, enfantés par le symbolisme de l'Orient, avant de passer dans le bagage de la poésie classique , ont, chez les Égyptiens en particulier, la propriété de se montrer ou sous la forme simple d'animaux complets, ou combinant leurs membres avec ceux du corps humain. Dans Virgile , c'est la forme complexe qui domine. Les animaux purs se retrouvent sur un grand nombre de monuments, et la méthode d'allusion adoptée par Polygnote participe plus du second système que du premier. Mais quelles que soient ces différences , l'idée d'une variété pleine d'incertitude et d'illusions est certainement celle qui domine dans le tableau mystique des enfers.

' Mniiid., VI, V. 283 et seq.

liO MEMOIRE

I^es accidenis de la chasse, où lanlôl les bêles se poursuivent les unes les autres, où l'homme triomphe des animaux comme à Calydon , et où les animaux à leur tour dévorent l'homme, comme dans la fable d'Actéon, ajoutent à celle inconstance d'aspect la pensée d'une agitation perpétuelle , que rhabit de matelot d'Elpénor et la balançoire de Phèdre nous ont déjà fait deviner de l'autre côté. Il semble que le peintre ait voulu réveiller aussi, sur la droite, le souvenir de la mer, par la manière dont il avait représenté le fils d'Oïlée « lout son corps , dit Pausanias, était couvert d'efllorescences salines, comme celui d'un homme qui aurait péri dans un naufrage. » Toùtw tm ku-jn

To ypf^l'-'^ saziv, Oiov av a.vop'. vauaj/w ysvoao , eTiavijOUTr,ç tm Xp^^'^i- £T« t^JS aAu.r,ç.

Quant au groupe des joueurs de dés, si on le considère en lui-même, rien ne rappelle les motifs d'aversion que ces héros rassemblés avaient contre Ulysse. Les dés sont le symbole du hasard , et cette dernière pensée vient convenablement se joindre aux images du mystère , de l'incertitude , de l'illusion , de l'agitation sans fin et des ténèbres que nous avons successivement dégagées de l'étude des autres figures.

Mais Pausanias , en indiquant les héros qui jouent aux dés et les deux Ajax qui les regardent, comme formant la réunion des ennemis d'Ulysse, n'a point dit une chose indifférente et que nous devions négliger. L'idée du combat est inhérente à celle du chaos : dans la confusion universelle, les éléments sont représentés comme lutlant sans cesse les uns contre les autres, et cette pensée de l'antagonisme des forces ennemies, qui domine dans les religions orientales, ne saurait manquer à une collection de symboles comme celle que l'élude de la composition de Polygnote, à l'aide des explications de Pausanias, nous a progressivement fournie.

Il ne nous reste plus sur cette bande, et après Callisto et ses compagnes, que la figure de Sisyphe, fils d'Éole, s'efforçant d'élever au sommet du précipice la roche qui retombe sans cesse sur sa tête, y.où h Aïohu Ihufoç, âvàicrai npic, zàv y.priixvw /SiaÇô/xswç t/jv Tiérpav. Uu fils iVÊolc, plus meuteur qu'Ulyssc, ne doit pas nous étonner après une suite de figures qui toutes expriment les idées de changement, de variation, d'illusion, de mensonge et d'agitation dont est susceptible en grec l'adjectif odéloç et même le verbe «t'ôXAw. Nous avons d'ailleurs rencontré dans Ocnus le type du labeur incessamment renouvelé el lou-

jours inulilc. Mais ce n'est pas encore là toute Tinstruclion que doive nous fournir le personnage de Sisyphe.

Entre les héros dont Polygnote avait représenté le supplice infernal dans la lesché de Delphes, Tityus, Sisyphe et Tantale, auxquels il faut joindre Thésée et Pirilhoiis, malgré le soin avec lequel Parlisle avait adouci l'image de leur peine, il existe un caractère commun. Tous ont voulu s'égaler aux dieux en pénétrant leurs secrets. Cette pensée s'exprime pour Tityus par une tentative de violence sur Latone ou sur Diane '. On dit de Thésée et de Pirithoùs qu'ils ont entrepris de s'introduire de force dans les enfers, afin d'enlever Proserpine à son époux ^. Les causes qu'on assigne à la punition de Sisyphe et de Tantale sont très -diverses ^, mais toutes ces versions se réduisent pour l'un et pour l'autre à un abus coupable de la faveur et de la confiance dos dieux, à un besoin malicieux de les tromper, ou même à une diffusion parmi les hommes, de biens qui sont le privilège des dieux, et dont ils se réservent la possession avec un soin jaloux.

Ces punitions infligées à la recherche indiscrète des secrets de la divinité a quelque chose de bien remarquable dans un lableau mystique comme celui qui nous occupe. Il ne faut pas, je pense, les considérer uniquement comme une menace extérieure contre les profanes. Tout nous porte à croire que le secret des dieux n'était pas moins scelle dans les mystères qu'à l'extérieur des

* Uomer., Odyss., A, v. 579 et seq. — Slrab., IX, pp. 422 et 423. — Apollodor., 1,4,1. — Suit!., vT/TuoV. — îionn., Dionysiac. ,11, \. ô07 et seq. — Eustath. ad Uomer., Odyss. ,}l, p. 1581, et A, p. 1699. — Hygin., Fub., 55. — Lactant. ad Stat., Theb., XI, v. 12. — Euphorion ap. Sehol. ad Apoll. Rhod., Argon., I, 181.

^ Plularch., Thas., 51. — Apollodor., II, 5, 12.

' Sisyphe avait été puni pour avoir dévoilé les secrets des dieux (Serv. ad Virg., jEn., VI, V. 616); ou pour avoir volé et tué des voyageurs (Sehol. ad Stat., Theb., II, v. 580); ou pour la haine qu'il portait à son frère Salmonée (Hygin., Fab., 60); ou pour avoir fait connaître à Asopus l'enlèvement de sa fille Égine par Jupiter (Apollodor., I, 9, 3. — Paus., II, 5, 1. — Tzetz. arf Lycoplir., Cassandr., v. 176. — Sehol. ad Uomer., Iliad., A , v. 180; ad Iliad., Z, v. 153).

La punition infligée à Tantale était motivée sur ce qu'il s'était vanté d'avoir été admis à la table des dieux (Iloracr., Odyss., A, v. 582 et Sehol.); ou sur ce qu'il avait voulu tromper les dieux auxquels il avait fait servir à un festin son propre fils Pélops (Hygin., Fab., 83. — Serv. ad Virg., jEn., VI, V. 603 et ad Georg., III, v. 7); ou sur le vol du nectar et de l'ambroisie dont il avait fait part à ses amis (Pindar., Olymp., I, v. 98. — Tzetz., Chiliad., Y, 465) ; ou sur ce qu'il avait nié que le chien de Crète, volé par Pandarée, lui avait été confié (Sehol. ad Pindar., Olymp., 1, 90 et 97. — Ant. Liberalis , XXXVl).

temples, el que dans la doctrine la plus profonde se résumait la pensée d'une incertitude absolue sur les choses placées au-dessus de Thomme, et notamment sur l'autre vie. Mais n'anticipons pas sur la conclusion finale de cette partie de notre Mémoire et laissons à sa place le téméraire Sisyphe; reconnaissons seulement qu'aucune figure ne pouvait mieux résumer la manière étrange dont le peintre avait représenté l'entreprise du héros, souvent donné pour le fils de Sisyphe ', afin de pénétrer les secrets des enfers.

Au bout du compte, Ulysse lui-même, qui semble accumuler à plaisir les fables dans le récit qu'il fait aux Phéaciens, ne se vante pas d'avoir pénétré dans les enfers. 11 s'est livré à une opération magique, et il a obtenu que les ombres lui apparussent et vinssent s'entretenir avec lui. D'une manière plus significative encore, Virgile ^ nous montre deux portes au sortir des enfers : l'une de corne, c'est-à-dire la moins brillante, par laquelle s'échappe la vérité; l'autre, éclatante de toute la blancheur de l'ivoire, el qui ne laisse passer que le mensonge et l'illusion ; c'est par cette dernière porte que le plus religieux des mortels, après avoir marché sous la conduite d'un guide irréprochable, la Sibylle de Cumes, revient à la lumière, et le poëte déclare ainsi lui-même qu'il n'a fait passer devant les yeux de ceux qui l'écoutent que de vaines et trompeuses images. Toute la partie supérieure de la composition de Polygnole est, sous ce rapport essentiel, d'accord avec Homère, et devance la donnée de Virgile. C'est un fait acquis à nos recherches, et que rien, ce nous semble, ne saurait désormais en effacer.

Si nous ne nous trompons, Homère, dès le début de la Nécyomancie, exprimait d'une manière grandiose l'impénétrable obscurité des choses de la religion et de la mort, en conduisant Ulysse au sein des ténèbres cimmériennes. « Le navire parvint alors aux bornes du profond Océan. C'est là » qu'est le peuple et la viile des Cimmériens, cachés dans les ténèbres et les » nuages : jamais le soleil ne les éclaire de ses rayons, ni quand il s'élève » sur la voùle étoilée, ni quand du haut des cieux il redescend sur la terre; » mais une triste nuit ne cesse de s'étendre sur ces mortels infortunés ^. »

' Ovid., Melam., XIII, v. 32; Art. ainat., III , v. 313. — Plularch.. Qucest. yrœc, 43. 2 ^neid., VI , v. 894-899. ' Odyss., A, V. 12-19.

SUR LES PEir^TURES DE POLYGNOTE. 113

liitlépendammenl de ce que j'ai dit plus haut sur l'origine des traditions religieuses de la Grèce, septentrionale en apparence, méridionale, quant au point de départ, mais s'étant empreintes dans le détour qu'elles avaient fait, d'un surcroit de tristesse propre aux climats du Nord et aux peuples qui riiabitent, la notion confuse qu'avaient les anciens des jours sans soleil, tels qu'ils existent dans les contrées voisines du pôle, devait les porter à placer l'entrée des enfers, ou même le séjour des âmes, au sein des ténèbres prolongées de ces régions. Chez les Égyptiens, nous voyons très-clairement la marche annuelle du soleil, lorsqu'il s'éloigne de l'hémisphère arctique et y multiplie les ténèbres par son absence, assimilée à sa disparition de chaque jour et à son passage à travers les profondeurs de riiémisphère inférieur, et rien n'empêche de croire qu'une trace de cette identification artificielle ait pu pénétrer, avec tant d'autres inlluences orientales, dans les plus anciennes institutions religieuses de la Grèce. A plus forte raison devait- on la rencontrer dans la science des mystères, telle que les Athéniens s'étaient efforcés de la compléter et de la perfectionner à mesure qu'ils avançaient dans la carrière de la civilisation , et c'est un motif de plus pour reconnaître l'accord de Polygnole avec Homère sur un point où le peintre puisait dans le poète, en l'interprétant à l'aide d'une doctrine plus riche et i)lus développée, quoique semblable quant au fond.

C'est sous le bénéfice de ces observations (lue nous entreprenons l'examen des figures de la zone inférieure. 11 a été déjà question du premier épisode, et j'ai déterminé avec certitude, je l'espère, le caractère des figures de Cléobœa et môme de Tellis. On peut hésiter, à la première vue, je l'ai déjà dit dans la quatrième partie de ce Mémoire, sur la question de savoir s'il y avait plus de deux figures embarquées dans la nef de Charon. La manière dont

Pausanias s'exprime à ce sujet (oï Ji éniSsê-o-M-^Si t^; vsùg sJx imfavdç st? a.T^av eblv,

àc, T.po'^-nyMoi) laisse quelque chose à désirer sous le rapport de la clarté. iMais à mesure qu'on avance dans l'intelligence du sujet, on comprend mieux que le peintre n'ait dû admettre que des initiés dans la barque du nocher des enfers. Les noms de Tellis et de Cléobœa ne pouvaient rappeler rien de populaire et de généralement connu du commun des spectateurs, et le Périégète ne donne que comme un on dit ce qu'il raconte de Cléobœa. L'incertitude Tome XXXI V. IS

ne portail donc que sur la qualité des personnages représentés, et non sur le nombre. Par conséquent, Charon ne transportait pas de personnages dont le nom eût été omis par Tarliste.

Celte circonstance, bien conslalée désormais, que la barque de Charon ne renfermait que des initiés, donne à la scène un caractère tout particulier. Traverser rAchéron n'est plus seulement , comme dans la tradition populaire, le droit des ombres au corps desquelles les honneurs funèbres avaient été rendus : c'est le privilège des initiés, et sous ce point de vue, la représentation prend une physionomie tout à fait égyptienne. Il faut comparer, à cette occasion, les renseignements qui nous sont fournis par le Rituel funéraire des Égyptiens avec la peinture de Polygnote. On apprend, par l'étude du rituel ', que le mort ne pouvait être admis dans la barque qui conduisait aux Champs-Elysées qu'après avoir subi , sur une partie importante et trèsobscure de la doctrine sacrée, un examen en forme qui otîre de la ressemblance , avec ce qu'était , dans Eleusis , l'initiation aux petits mystères ^. Ce qui correspond aux giands mystères du système grec, c'est l'autre interrogatoire, auquel doivent répondre, devant le tribunal d'Osiris ^, les âmes qui, après avoir été admises dans les Champs-Elysées, y ont complété leur instruction sur les choses divines par une culture emblématiipie de la terre *.

A ce sujet, je ne puis m'empècher d'émettre une conjecture qui, sans Tappui que me prèle l'observation qui vient d'être faite sur la physionomie égyptienne de l'épisode de Charon, serait à bon droit taxée d'une témérité inutile. L'allusion que, chez Homère ^, Achille fait au sort du laboureur qu'il envie :

Bou)~oliÀyiv y. én-J.f.oopoç, iL'j Byjzsué/xsv aX}M, Kvèpi Tiap àoù-rif/j:) x. T. X.

ne pourrait-elle pas être envisagée comme un moyen de rappeler l'occupa-

' Lepsius, Todlenhuch der Mgyptier, cap. XCVIII.

* Cf. Fr. Lenormant, Correspondant , t. XL, p. 2fiS. — Sur la paronlé ilii Rituel funéraire égyptien et des doctrines mystiques d'Eleusis, voy. Ch. Lenormant, Mhn. de l'Acad. des inscr., t. XXIV, 1" partie, pp. 425 et suiv. — Élite des mon. céramogr., t. III, pp. )02ctsuiv.

3 Todteitbuch, cap. CXXV.

* Idem, cap. CX.

^ Odyss., A , V. 488-489.

SUR LES PEINTURES DE POLYGNOÏE. i^S

lion des âmes dans raufre vie, donl nous retrouvons l'image dans les textes funéraires des Égyptiens? Je ne puis du reste hasarder cette opinion sans rappeler que Pausanias pensait aussi à l'Egypte en décrivant la composition de Polygnote. 11 ne fait pas part de ses réflexions sur ce point à l'endroit qui semblerait le plus naturel, c'est-à-dire quand il est question de la barque de Charon : notre scrupuleux exégète ne se livre jamais aussi complètement; mais à propos d'un autre épisode, après que la mention d'Ariadne l'a conduit à parler et de l'expédition de Bacchus aux Indes, et du pont que le dieu conquérant avait le premier jeté sur l'Euphrate, et du câble qui avait servi à traverser le fleuve, et de l'origine du nom de la ville de Zeugma, ainsi nommée parce que l'Euphrate avait reçu le joug, ÇeOyo?, en cet endroit; il ajoute : « Les Grecs s'accordent avec les Égyptiens dans presque tout ce

» qu'ils disent de Bacchus » rà f/èv âri e? Aiôvj'jcv mïkci. ùn6 te 'Eïltpt^v Ityôij^m y.a\

uni Aiyimlîm èaxtv, et l'on Sait que le dieu égyptien, assimilé à Bacchus par les Grecs, n'est autre qu'Osiris, le juge de l'enfer et le maître des mystères de la mort.

Quoi qu'il en soit, par l'épisode de la barque de Charon, le peintre semble nous avoir indiqué la marche que nous devons suivre. A l'exemple des initiés que cette banpie transporte, nous pénétrons dans l'empire d'IIadès, et nous ne restons pas à l'extérieur et à la superficie comme l'Ulysse de la rangée supérieure. Les premiers groupes que nous rencontrons sur le rivage sont ceux que nous avons désignés précédemment sous le nom de supplicies : c'est le parricide étranglé par son père, c'est l'impie auquel une furie présente une coupe de poison. Virgile ^ , qui se montre si fidèle à la donnée grec(pie dans sa peinture de l'enfer, nous présente de même les exemjjlcs de la punition des criminels immédiatement après que son héros a franchi les portes du séjour des âmes; ou, pour mieux dire, le lieu qui renferme celte sanction des lois de la conscience n'est qu'un vestibule (|ui précède la muraille du véritable domaine de Plulon. On s'aperçoit que la doctrine qui admet la récompense ou le châtiment de l'homme selon ses œuvres n'est qu'extérieure, elle est faite pour l'effroi de la multitude et le maintien de la société : si l'on

< .Eneid., VI, v. 548-627.

116 MFJIOIRE

pénètre plus avant , le fondement y manque pour une croyance solide, et le progrès, non-seulement pour le philosophe, mais pour Tinitié', consisle à niellre sous ses pieds toutes les terreurs de l'Achéron, y compris la crainte (les châtiments mérités par nos fautes. Polygnote, de même que Virgile le fit plus tard, semble placer le respect des choses sacrées sur la même ligne cpie la piété filiale, et Pausanias, son interprète, a soin d'insister sur la preuve donnée par le peintre de cette double vertu des anciens temps. !>Iais si Tinilialion aux mystères d'Eleusis portait en apparence jusqu'à l'exaltation le sentiment religieux, et par conséquent la vénération pour les objets du culte public, on y apprenait surtout de quelle conséquence étaient ces senlimenls pour la consolidation de l'ordre social, et si l'on s'approchait des dieux, c'était pour voir se décomposer le système consacré par la vénération des peuples.

Eurynomus, le génie de la destruction des corps, placé après les seuls épisodes de l'ordre moral que renfermait la composition de Polygnote, nous donne sur le point capital (pie je viens de toucher une instruction précieuse. Quand ce génie a exercé son action corrosive, il ne reste rien d'assemblé et (le cohérent dans tout ce qui a eu vie, et la morale propice à l'existence des hommes en société disparait avec les corps eux-mêmes et avant qu'on ne pénètre jusqu'aux dieux. Aussi la figure d'Eurynomus, la plus effrayante de toutes, au lieu d'offrir, comme à la première vue, un contraste cho(]uant avec la représentation nécessairement gracieuse des héroïnes qui ^ iennent immédiatement ensuite, fournit-elle une transition obligatoire, dans l'ordre des idées que le peintre nous semble avoir adoptées.

Les figures qui, après Eurynomus et avant les non-initiés, correspondent au développement de rhémicycle, et doublent celles de la rangée supérieure, sont les héroïnes, les héros et les poètes ou chanteurs. Le commentaire de cette association se trouve tout entier pour moi dans un bizarre passage du Cmlt/le de Platon ', bizarre surtout parce que jusqu'ici on ne s'est pas mis dans le véritable point de vue de ce dialogue, et qu'on n'en a ni démêlé le sens ni expliqué le Ion. Le naïf Hermogène demande quelle est Télymologie

• § 33 et 54.

SUR LES PEINTURES DE POLYGNOTE. <n

du nom de héros : « Oh! répond Socrate, cela n'est pas diflîcilc à deviner. » Il est clair que i^'/swç, le héros, vient d'è'/jwç, Vamour. Seulement on a un peu » allongé la première syllabe — Herm. Que veux- lu dire? — Socr. Ne » sais -lu pas que les héros sont des demi-dieux? — Herm. Eh bien! — » Socr. C/est parce qu'ils sont tous issus de Vamour d'un dieu pour une » mortelle ou d'un mortel pour une déesse. Tu comprendras mieux cette » explication, si tu remontes à la vieille orthographe athénienne. Car » d'abord le nom des héros, fruit de l'amour, cl celui de l'amour lui-même, » s'écrivaient de la même manière, el le changement qu'on, y a introduit » n'a eu pour objet que de distinguer les deux expressions. Peut-être aussi » les héros ont- ils été ainsi appelés parce que c'étaient des gens habiles, de » subtils orateurs, des dialecticiens consommés et sachant poser les ques- » lions, épùizàs/; car s'ipen, de même que ')Jyetv, sert à exprimer l'idée de parole: » la vieille orthographe athénienne nous rend ici le même service que pour » l'autre élymologie. On y trouve la preuve que les héros étaient des ora- » leurs el des questionneurs de première force, d'où il suit que la race des » rhéteurs el des sophistes est une race héroïque; tout cela n'est pas difficile » à comprendre. »

Dans le travail encore inédit que nous avons fait sur le Cratijle \ nous avons déduit du discours ironique dont je viens de reproduire le sens, la notion du rapport étroit et oiiginaire des idées de parole el d'amour, el de l'application de ce rapport à l'origine des héros, aux héros eux-mêmes el à ceux qui ont montré dans l'arl du langage la même supériorité que les héros dans le maniement des armes. Fécondité, activité, inspiration, sont trois formes saisissantes, trois manifestations énergiques de la puissance divine, el ces attributs, en se communiquant aux hommes, les associent à la divinité elle-même. Ce qui est vrai des héros, selon la religion extérieure, l'est de tous les hommes, dans la doctrine de l'apothéose, telle que l'enseignaient les mystères, où celte apothéose n'est autre chose que l'absorption de l'homme, après sa vie , dans le sein ténébreux de la divinité.

Ne nous étonnons donc pas si Homère, dans la peinture de l'empire

' Aujourd'liui publié : Commentaire sur le Cratyle de Platon, pp. 49-bl. Athènes, 18G1, in-8".

il8 MEMOIRE

d'Hadès, nous a montré les héroïnes à côlé des héros, el si Polygnote à son tour a complété l'expression de la doctrine sacrée, en mettant les poètes à côté des héros et des héroïnes. Si Socrate s'amusait à nommer les rhéteurs el les sophistes, c'est qu'il avait besoin do l'ironie pour dissin)uler la portée de son audacieuse révélation, tandis que Polygnote choisissait, afin de se faire comprendre des initiés, la forme attrayante et relevée des chantres adoptés par la mythologie.

Ces héroïnes, nous venons de le dire, signifient l'amour et la fécondité; mais il ne faut pas s'attendre , dans un sujet tiré de la religion des anciens, à trouver sans restriction l'expression d'une idée favorable au bonheur des hommes. Le sort, qui domine tout dans les systèmes du paganisme, ne permet pas au bien de se montrer sans mélange et sans contraste : c'est ce (pie nous ci'oyons entrevoir dans le premier groupe, composé d'Augé el d'Iphimédie, et dans les figures qui le suivent. Auge, aimée d'Hercule, devient mère de Télèphe ^, héros dont le bonheur ne fut interrompu que par des traverses passagères , et qui laissa une nombreuse et féconde postérité. Iphimédie au contraire, aimée de Neptune, enfiinta deux héros ou plutôt deux géants d'une force extraordinaire , mais qui terminèrent rapidement leur existence dans une entreprise impie contre les dieux 2. Telle est la distril)Ution inégale des faveurs de la fortune, elle premier groupe réunit déjà les contrastes ordinaires de la vie.

L'opposition que nous venons de rencontrer dans le sort des héros issus d'Augé et d'Iphimédie, se montre actuellement dans les héroïnes elles-mêmes. Après Chloris, assise sur les genoux de Thyia, dans l'intention d'exprimer une étroite amitié, nous voyons les deux épouses de Céphale, Procris et Clymène , se tournant le dos, à cause de l'aversion qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre. La position réciproque de Procris et de Clymène , décrite expressément par Pausanias , nous induit à conclure, en vertu de la loi du contraste, que non-seulement Chloris reposait sur les genoux de Thyia comme une fille dans les bras de sa mère , mais que les deux femmes étaient tournées l'une

' Pausan , VIII, 4, G; 48, S. — Diod. Sic, IV, 33. — Tzetz. ad Lyeoplir., Cassamlr., v. 206. — Apollodoi-., II, 7, 4; III, !), 1. — Hygin., Fab., 99.

2 Honici-., Odijss., A, v. 304etseq.— Apollodor., I, 7, 4.— Diod. Sic, V, iil.— Ilygin., Fab., 28.

vers raulre avec une expression affectueuse dans le regard. Cliloris n'est pas la fille de Thyia, mais Pausanias a soin de nous dire que si l'une avait été aimée de Neptune , l'autre avait eu le fils du même dieu pour époux , et cette relation équivaut à la maternité. Nous trouvons donc à la fois dans ces deux femmes celte parité et cette filiation qui nous frappent en même temps dans les Grandes Déesses d'Eleusis; et les deux épouses de Céphale, héros de l'Atlique, reproduisent à leur tour un type d'antagonisme entre deux déesses semblables, qui se trouve, dans la même contrée, à côté du symbole de la correspondance et de l'union , personnifié dans Cérès et dans sa fille. Quant à la postérité des héroïnes dont il vient d'être question , l'interprète se lait cette fois sur colle de Thyia, ou plutôt il nous détourne à dessein, par la mention de l'amour de Neptune, de l'indication qu'il avait d'abord fournie, en désignant Thyia comme mère de Delphus, le fils d'Apollon. Pour Chloris, l'épouse de Nélée, et la mère de Nestor, il est difficile d'imaginer une plus heureuse fécondité que la sienne.

Le groupe de Procris et de Clymène réunit à son tour l'épouse malheureuse et stérile à la mère fortunée. Pausanias ' rapporte qu'Iphiclus naquit de l'union de Céphale et de Clymène, et il ajoute, quant à Procris, que tout le monde connaissait sa lamentable histoire. Si les déesses avaient pu figurer dans le tableau, le peintre, au lieu de l'antagonisme de Procris et de Clymène, aurait certainement offert celui de l'Aurore avec Procris, auquel il fait une fugitive allusion. Mais l'héroïne, substituée à l'être divin, tout en rentrant dans la donnée générale du tableau, remplit un rôle équivalent à celui qui aurait été dévolu à la déesse.

La série des héroïnes épouses et mères a commencé par Auge, la plus heureuse des femmes d'Hercule, le premier lui-même parmi les héros et le plus rapproché des dieux ; elle se termine par une autre épouse d'Hercule , Mégare, le type de l'infortune conjugale et malernelle. Le héros, dans un accès de fureur, la fit périr, api-ès qu'elle eut vu massacrer ses enfants par leur père ^. C'est ainsi que depuis le commencement jusqu'à la fin de la

' X , 29, 3. — Cf. Homcr-, Odyss., A., v. 325. — Eusiath., ad 1. 1. — Scliol. ad Aiiollon. Kliod., Argonaut., I, v. 45.

2 Euripid., Hercul. /z<r. — ApoUodor., II, 7, 8. — Euslalh. ad Homcr., Odi/ss., A, p. 1683. — Tzetz. ad Lycophr., Cassandr., v. 38. — Hygin-» Fab., 32.

composition, nous voyons s'enchainer les alternatives, qui, manifestées par des exemples lires de la vie humaine, représentent celles qui existent également dans la nature des choses divines.

.Mégare n'est pas la dernière femme que nous devions rencontrer sur notre roule; nous trouverons bientôt les fdles de Pandarée, et Ton a même lieu de s'étonner qu'elles soient séparées des autres héroïnes par le groupe de Thésée et de Pirilhoiis. Ceux-ci ne peuvent donc être intercalés à cette place que par une intention de contraste, et c'est pourquoi, malgré la liaison incontestable qui existe entre Antiloque et Agamemnon, placés après Camiro et Clytie, avec les héros qui viennent ensuite, je ne puis m'empécher d'isoler le groupe du roi des rois et du fils de Nestor pour le rapprocher par la pensée de celui qui, auparavant, s'est offert à nos regards. J'envisage donc les deux filles de Pandarée comme placées au centre d'une division particulière (|ui montre, à leur droite, Thésée et Pirilhoiis, immobiles sur leur trône, et considérant avec regret leurs inutiles épées, et à leur gauche Antiloque et Agamemnon. L'attitude d'Antiloque, un pied posé sur un bloc de pierre, et la tète dans les deux mains, est, de même que celle de Thésée et de Pirilhoiis, celle du repos et de la douleur. Quant à Agamemnon, son extérieur exprime, ainsi que nous l'avons déjà prouvé, l'anéantissement des forces et la tristesse. La différence pi'incipale (|ui existe entre les deux groupes c'est que Thésée et Pirilhoiis sont deux amis de même âge, unis de ce sentiment passionné qui, chez les anciens, se confondait avec l'amour, tandis que le jeune fils de Nestor, objet de l'affection de tous les Grecs, à côté de leur chef suprême, abattu par la mort au moment où il touchait à la vieillesse, éveille l'idée d'un fils à côté de son père : d'où il résulte que les remarques sur la parité et la filiation, faites à propos du groupe de Thyia et de Chloris, trouvent ici une nouvelle application : c'est la succession placée en regard de la simultanéité.

Entre Thésée et Pirilhous d'un côté, Agamemnon et Aniiloque de l'autre, les filles de Pandarée, couronnées de fleurs et penchées vers la terre, pour jouer aux osselets, expriment nécessairement l'idée contraire à celles que rendent les groupes qui les encadrent : jouets elles-mêmes de la fortune, et portant dans une exislence innocente la peine des fautes de leur père, c'est en vain que les déesses ont voulu les parer de leurs dons les plus précieux.

SUR LES PEilSTLlRES DE POLYGîNOTE. 121

Tandis que Vénus allait pour elles demander dgins TOlj mpe un mariage fortuné, les Ilarpyies les ont enlevées et les ont livrées aux Érinnyes. Ce gracieux et méIancoli{iue épisode de l'Odyssée ^ est rappelé par Pausanias à propos du tableau de Polygnote, et nous devons croire qu'il considérait la manière dont le peintre avait représenté ces jeunes fdles comme un équivalent du symbolisme expressément signalé dans la figure de Phèdre portée sur la balançoire. Si les dés sont un emblème du hasard, les osselets offrent aussi l'image de l'agitalion qu'enlrelienncnt les caprices de la fortune. Heraclite, dans sa doctrine directement empruntée aux sanctuaires religieux, représentait la puissance suprême sous les trails d'un enfant qui joue avec des dés^. Ces jeunes filles, couronnées de fleurs, qui remuent des osselets et provoquent des chances diverses par le mouvement qu'elles leur impriment, montrent l'homme et même la nature entière en proie à l'action incessante d'une puissance aveugle, et dont rien ne saurait ni faire prévoir ni conjurer les coups. Nonobstant le rapprochement que je viens d'élablir entre le groupe d'Antiloque et d'Agamemnon et celui des filles de. Pandarée, la scène du centre, à laquelle nous arrivons maintenant, et que le miroir étrusque à deux registres nous a déjà permis de dessiner, ne nous permet pas de séparer les deux héros dont il vient d'être question de ceux qui arrivent à la suite. Nous voyons Achille assis entre Patrocle debout et Protésilas qui le regarde, comme Hélène entre ses deux époux. Âgamemnon s'avance par la gauche, et seul il porte la barbe, tandis que les trois autres, de même ([u'Antiloque que nous avons déjà \m derrière Agamemnon , ont le menton nu comme celui des éphèbes. Tous les quatre, ils représentent l'homme dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, et cette communauté de caractère se reproduit dans leur mort prématurée. Ni la passion de Laodamie pour son époux, ni l'afiection réciproque d'Achille et de son ami , ni la tendresse de Nestor pour Antiloque, n'ont pu les préserver de la mort. Tous les regrets que peut exciter la vie, interrompue dans son plus splendide développement, semblent se réunir sur la tête de ces quatre héros, et, l'un d'eux, le plus brillant et le

' T, V. ()7 et seq.

* Origen., Philosophumena, IX, 9, p. 281, éd. Miller.— Cf. Procl., in Tiin., p. 10!.— Cleni. Alex., Pœdag., 1, 5, p. H 1 , éd. Potier.

To.ME XXXIV. ^6

plus pleuré, est aussi le roi du séjour qu'ils habitent après leur mort. Cette éternelle jeunesse, dont le peintre a laissé Tempreinte sur leurs traits, n'est point le gage d'une récompense assurée à leurs vertus , comme on pourrait l'inférer de la doctrine exotérique : c'est d'abord un voile de grâce et d'euphémisme jeté sur les tristesses de la mort; c'est ensuite le choix du moment où la mort est le plus près de la vie, et aussi où la vie doit succéder le plus rapidement à la mort. C'est l'immortalité qui résulte de la succession des êtres présidant, dans le royaume de la mort , avec un charme austère propre au génie de la Grèce, et capable, si nous n'y regardions de très-près, de faire illusion sur la désespérante négation qui se trouve au fond de toutes les doctrines du paganisme.

>'ous sommes, avec le groupe d'Achille et de ses compagnons, au cœur même de la doctrine que nous réputons éleusinienne, et immédiatement après, nous trouvons le personnage d'Orphée, sous le nom duquel circulaient des principes plus hasardés et qui, nulle part, n'avaient reçu la consécration oflicielle. Hâtons-nous de dire que le sort d'Orphée n'était pas sans analogie avec celui des héros dans le voisinage desquels il était placé, et que son intervention se justifiait par la fable même qui s'était attachée à son nom. Celte fable ne se rencontre que dans des auteurs postérieurs à Polygnote, mais la peinture même de la lesché prouve qu'elle devait être plus ancienne que ce peintre ; car autrement , comment expliquerail-on l'alillude du poète? « Il était assis, dit Pausanias; de la main gauche il louchait la » cithare , et de l'autre il froissait les feuilles d'un saule contre lequel son » corps s'appuyait; » et ce saule rappelle à propos au Périégète le bois sacré de Proserpine, planté, suivant le témoignage d'Homère, de grands peupliers et de saules stériles :

La stérilité du saule (qui, pour les anciens, résultait de la division mal observée des sexes dans une même plante ) , jointe à la tristesse qu'exprimait certainement l'action du poète, avait sans doute pour objet de rappeler les

' Odyss., K, V. 510.

prodigieux , mais inutiles efforts qu'il avait faits pour rappeler à la vie Eurydice, sa bien-aimée, tuée dans la fleur de son âge par la morsure d'un serpent.

S'il en est ainsi, la condition imposée à Orphée, pour ramener Eurydice à la vie , et qu'il n'eut pas la force d'accomplir, mérite toute notre attention : il devait avoir foi dans la résurrection d'Eurydice , sans avoir besoin de s'assurer par son propre regard que c'était bien elle qui revenait à la lumière; et parce qu'il s'était retourné, il la perdit pour jamais ^ Je retrouve, ici encore, une punition de cette curiosité à pénétrer le secret des dieux, dont les exemples ont été multipliés par le peintre dans la composition de la . lesché. Eurydice, dans le sens mystique, devait renaitre, mais probablement sous une autre forme que celle dont elle avait été revêtue dans sa première vie, et Orphée, après l'avoir vue frappée par la mort, aurait dû se contenter de la consolation vague et générale qu'offre la pensée du renouvellement des êtres. Je n'insiste pas sur cette conjecture, qui peut-être est trop nouvelle pour qu'on ail le droit de la faire admettre sans discussion; et pourtant , je ne puis m'empécher de foire remarquer , à l'appui de ce qui vient d'être dit, qu'on s'expliquerait ainsi pourquoi Virgile^ a entremêlé l'épisode d'Orphée à celui d'Aristée , qui veut forcer Protée à lui révéler le secret nécessaire pour ressusciter ses abeilles. Cet insecte précieux, sortant de la corruption de corps étrangers à sa nature, est un emblème frappant des alternatives de mort et de vie qu'offre le spectacle de la succession des êtres, considérée dans son ensemble, sans distinction des espèces et à plus forte raison des individus.

Quoi qu'il en soit, Orphée n'apparaît pas dans la lesché seulement à litre d'époux malheureux et puni d'ime indiscrétion causée par sa passion, il se montre comme le premier des chantres sacrés, et comme l'auteur d'une doctrine religieuse; et c'est ce qu'indique positivement le personnage que Polygnote avait placé près de lui. Notre auteur remarque que le costume d'Orphée était entièrement grec, et qu'il n'avait ni vêtement, ni coilïure à la

' Diod. Sic, IV, 25. — Apollodor., I, 3, 2. — Conon., Narrât., 45. — Virg., Georcj., IV, v. 454 et seq. — Ovid., Metam., X, init. — Hygiii., Fab., 164. 2 Georg., IV, v. 454 et seq.

in MEMOIRE

manière des Tbraces. On pouvait donc, el c'était là sans doute l'intention du pciiiire, l'avouer au centre de la civilisation hellénique comme un insliluleur religieux. De l'autre côté du saule contre lequel il s'appuyait, était un autre personnage appelé Promédon, auquel le tronc de l'arbre servait également de support. « Il y en a qui pensent, ajoute le Périégète, que ce nom » de Promédon est de l'invention de Polygnote et que, dans celte occasion, » le peintre a usé du di'oil que possèdent les poètes : Ehi ^h âh ôl -^onH^ouai

n xoâyT.tp sç no'.riiiv ér.eiorjyBcu ro Hpoixéôovxoç cvo[j.a ùrib ziû Uolvyv^Tou. D aUtreS CCpcn-

» dant prétendent que Promédon était un Grec, passionné pour toute espèce » de musique, et surtout pour les chants d'Orphée. »

Dans l'incertitude où nous laisse l'hésitation même de notre guide, nous ne pouvons, nous dont l'imagination est excitée par les énigmes accumulées dans un tel sujet , négliger une opinion Irès-ingénieuse que M. Welcker a longuement développée dans son mémoire. Ce savant fait remarquer que , dans la fable d'Oiphée , se montre le défaut de prévoyance, et que ce nom même de Promédon semble exprimer la qualité contraire à ce défaut. Orphée serait donc en consécpience comme une espèce iVÊpiuicklon, de même que dans une fable que M. Welcker juge à propos de rapprocher de l'épisode d'Orphée, Promet hée hrme un contraste avec l'imprudent Êpintélhée; el, batons-nous de le dire, la manière dont Promédon était opposé à Orphée, de l'autre côté du saule contre lequel ils s'appuyaient tous deux, avec le regard très-probablement tourné dans une direction contraire, est de nature à fortifier l'opinion émise par M. Welcker. Ce serait là le motif qui aurait donné lieu au peintre d'inventer le personnage de Promédon.

Rien ne m'empêche d'admettre un avantage de Promédon sur Orphée. Promédon est le type du Grec formé à l'école d'Orphée, et il a dû aller plus loin que son maître, quoique celui-ci se montre, par son extérieur, en quelque sorte naturalisé citoyen de la Grèce. D'ailleurs la fable d'Orphée nous montre en quoi il a péché, el l'excès de curiosité, fondé sur les sentiments du cœur de l'homme, qu'on lui reproche, était réprimé dans les mystères d'Eleusis. La présence d'Orphée, dans la composition de Delphes, aussi près du roi des enfers, était un hommage rendu par les initiés d'Eleusis à sa doctrine, si influente sur les esprits dans les beaux siècles de la Grèce; mais cet boni-

SUR LES PEINTURES DE POLYGiNOTE. 125

mage n'était pas sans restriction, el le peintre , en élevant un monument à la gloire d'Orphée, y avait habilement introduit le souvenir du châtiment infligé à sa témérité.

Après Orphée, la suite des poêles se trouvait interrompue par les personnages de Schédiuset de Pélias. Schédius,le chef des Phocidiens au siège de Troie \ était représenté avec une épée courte, lyx^if^iàov, à la main, et une couronne de gazon, âyr^rjuc, sur la tête. Pélias, assis sur un trône, avait la barbe el les cheveux blancs : Pélias, roi dans la Thessalie, rappelait un peuple placé aux frontières de la civilisation grecque, de même cpie Sché-* dius représentait la Phocide. Les attributs qui distinguaient ce dernier héros avaient, je crois, pour objet de désigner la vie simple el à peu près sauvage dans laquelle persista la population qui menaçait presque autant le sanctuaire de Delphes qu'elle semblait destinée à le défendre. Quant à Pélias, les marques de la vieillesse que le peintre lui avait imprimées font souvenir de la vaine entreprise de ses filles pour le rajeunir-. Il était descendu aux enfers tout chargé d'ans, à la suite de celte funeste épreuve, et les téméraires qui l'avaient tentée s'étaient laissées aller aux conseils d'une magicienne étrangère , dont la science barbare devait être répudiée par la pure doctrine des Grecs. Déjà Orphée nous ramenait d'un pas en arrière de la civilisation religieuse des Hellènes. Ces héros de la Thessalie el de la Phocide nous en éloignent encore , et les observations qu'ils viennent de suggérer nous avertissent qu'à mesure que nous avancerons vers la droite, nous descendrons ainsi une suite d'échelons, à partir du sommet, où nous avions trouvé le personnage d'Achille.

C'est ainsi qu'après Schédius, nous voyons le Thrace Thamyris, représenté aveugle, la barbe el les cheveux en désordre, avec tous les signes de l'abattement; sa lyre est jetée à ses pieds, les chevilles el les cordes en sont brisées. C'est un souvenir de l'audacieux défi qu'il avait adressé aux Muses, el de la punition qui en avait été la suite ^. Ces désirs de s'égaler aux dieux

' Homer., IlimL, B, v. yi7; P, v. ôOC. — ApoIIodor., III, 10, 8. — Pausan., X, 4,1.

^ ApoIIodor., I, 9, 27.— Tzclz. ad Lycophr., Cussandr., v. 173. — Ovid., Melam., VII, V. 297 et seq.

5 Ilomcr., Iliad., B, v. 39-5 et seq. — Pausan., IV, 33, 4 et 7; IX, 30, 2; X, 7, 2. — ApoI- Iodor., 1, D, 3.

indiquent toujours, dans l'ordre des choses mystiques, une pensée trop audacieuse et qui voudrait pénétrer les secrets do la divinité. Il faut d'ailleurs tenir compte de la patrie de Tliamyris, et du singulier rapport dans lequel les Grecs se trouvaient à l'égard de cette contrée, se reconnaissant redevables d'une partie de leurs institutions religieuses aux chantres qu'elle avait produits, et se distinguant pourtant avec soin de la barbarie qui n'avait cessé d'y régner.

De la Thrace nous passons en Phrygie, el d'après la marche que nous •avons indiquée, la progression est naturelle. Le groupe de Marsyas el d'Olvmpus, si connu, indépendamment de la lesché, par les monuments de la peinture et do la statuaire, nous oblige de renoncer à la lyre, noble instrument qui exprime l'aspect !o plus élevé des idées religieuses, et nous fait' descendre à la llùte, organe des superstitions grossières que la Grèce, en se civilisant avait reléguéesau second plan, sans jamais les abjurer tout entières, et même en leur conservant une influence suprême sur le sort des empires. C'était à Célœnes, en Phrygie, qu'avait eu lieu la dispute musicale entre Apollon et Marsyas. Les Phrygiens confondaient le satyre avec le fleuve qui traversait celte ville, c'est-à-dire avec le dieu même protecteur de la cité', 3Iarsvas passait parmi eux pour avoir inventé le chant de la flûte, qu'on exécutait en l'honneur de la Mère dos Dieux , ri ju/îtsw» ca')y:ux; enfin, les mêmes Phrvûiens attribuaient leur salut , lors de l'invasion des Gaulois, à ce que Marsvas aurait repoussé les barbares par un débordement de sa source -et par le son terrible de ses flûtes. Tous ces exemples, allégués par Pausanias , justifient la vénération pour l'impur Marsyas, même aux yeux des Grecs, et excusent la passion qu'il témoigne envers le jeune Olympus, auquel il n'enseigne la flûte que dans un sentiment grossièrement intéressé ^.

Le groupe des héros troyens, qui vient après Thamyris, ou plutôt après Marsvas, doit être comparé à celui des principaux héros grecs. Au lieu d'Achille et de ses deux compagnons, représentés dans la fleur de la jeu-

» Herodoi., Vil, 26. — Xenopli., Anabas., 1,2, 8. — Plutarcli., De fliiv., t. X, p. 747, éd. Reiske. — Tit. Liv., XXXVIII, 13. - Solin., XL, 7.

- Sur le personnage de Marsvas , voy. Cli. Lenorraant et De Witic, Elite des mon. cérumogr., t. II, p. 179 el siiiv.

liesse , el probablement avec une expression calme el sereine , nous voyons Hector assis, et tenant son genou gaucbe dans ses deux mains, sous l'empire d'un profond cbagrin, âvMixévou ax^iy-ix £>ya:Vwv, Sarpédon courbé, son visage dans les deux mains, attitude au moins aussi mélancolique que la précédente, etMemnon, assis à côté de lui, la main posée sur l'épaule de Sarpédon, comme s'il s'associait à ses sentiments, tous trois barbus, ce qui indique ici moins dos hommes dans la force de l'âge (pie des Asiatiques habitués à laisser croître leur barbe dès leur première jeunesse. Pausanias insiste sur le personnage de Memnon. Il décrit sa chlamyde orientale sur laquelle étaient brodés les oiseaux appelés memnonides. Ces oiseaux, suivant une tradition conservée sur les bords de l'Hellespont, s'abattaient chaque année sur le tombeau de Memnon , qu'ils nettoyaient avec soin , et purifiaient en recueillant sur leurs ailes l'eau du fleuve /Esépus '. Puis, à propos de l'esclave éthiopien qui, dans la lesché, était peint debout auprès du fils de l'Aurore, le Périégète fait lemarquer que Memnon n'était pas venu de l'Iilhiopie africaine, mais de Suse, ville des Perses sur les bords du fleuve Choaspès, si célèbre par la pureté de ses eaux. Chemin faisant, il avait soumis tous les peuples qu'il avait trouvés sur son passage, et l'on montrait encore, au dire des Phrygiens, la route qu'il avait suivie, avec l'indication des stations qu'il y avait faites'^. Ces différentes remarques, qui tendent à représenter Memnon comme appartenant à un ordre d'idées plus pur que les précédents personnages , est d'accord avec ce que nous savons de la religion des Perses et des autres peuples soumis à la loi de Zoroasire , quand on les compare avec les nations de l'Asie antérieure. Nous ne devons pas nous étonner de rencontrer les héros troyens, auprès du représentant de la religion phrygienne, à une grande dislance des héros grecs, et toutefois leur étroite union avec Memnon les relève, de même que les observations favorables à ce héros font voir que ce qui le sépare du centre de la composition est moins une dislance morale que l'intervalle des lieux.

Avant d'arriver aux figures qui dépassaient l'extrémité de l'hémicycle, il

i Pausan., X, 31, 2. — Ovid., J/etam., XIII, v. 576-619. —Serv. ad \irg., yEneid., I, v. 751. 2 Cf. Strab., XV, p. 728.— Herodot.,V, 33; VII, 151.— Diod. Sic, 11,22; IV, 75.— Pnusan., IV, 31, 5.

ne me reste plus à cUidier que le groupe de Paris el de Penlhésilée. Les Grecs el les Aihéniens en particulier, rendaient plus d'honneurs" aux Scythes qu'aux autres peuples barbares; plus de cent ans avant Polygnole, Anacharsis était venu frapper à la porte de Solon, et sa distinction personnelle Tavail fait admettre au nombre des sages de la Grèce. On ne s'étonnera donc pas que la reine, armée de l'arc scythique, qui, dans la composition de Polygnote, représentait un peuple du Nord, de même que Memnon était destiné à représenter les Perses ^, cette Penthésilée, dont Achille, son meurtrier, avait admiré la beauté dans la mort, ail été représentée dans la lesché avec un caractère bien marcpié de supériorité morale. Son visage exprimait le mépris que lui inspirait la grossière provocation de Paris, et celui-ci, avec l'appel de

ses doigts [y^pord âl raîi X^i^'^'" > °"^' '^^ yé-JOixo ày^poq (xypo'.vM y.péTo;) , rappelait Ic

geste de Sardanapale, si célèbre dans le système religieux le moins pur de l'Asie. Sardanapale témoignait de son mépris pour le néant de l'existence el ne recommandait que la jouissance effrénée des plaisirs. Les Scythes étaient de ces peuples qui , au sein de leur barbarie, portaient dans le cœur un sentinienl profond de l'immorlalité,. de ceux que, de même que les Gèles, on aurait pu surnommer àBcyav^ouzii. Aussi le iteintre, en assignant à Théroïne qui les représentait une place en dehors de toute civilisation régulière, avait rendu un remarquable hommage à sa supériorité morale , et quand on trouvait ensuite les deux femmes dont tout le crime était d'avoir négligé de se faire initier, Penthésilée auprès d'elles, apparaissait comme ce qu'il y avait de plus respectable cl de plus pur en dehors de l'initialion.

Arrivé à ce point de la composition, j'ai à peine besoin d'insister sur les dernières scènes, dont les détails sont déjà connus, el dont la liaison avec ce (|ui |)récède doit désormais ressortir très-clairement. Nous ne pouvons toutefois nous empêcher d'insister sur l'emploi remarquable que le peintre avait fait de la fable des Danaides. Celles-ci avaient été condamnées à remplir éternellement dans les enfers un vase sans fond , dont l'eau s'échappait à mesure qu'on l'y versait, et leur crime était d'avoir assassiné, dans la nuit de leurs

' Pausanias, en parlant des saerilégcs, a eu soin de mentionner la piété extraordinaire dont avait fait preuve Datis, un des envahisseurs de la Grèce.

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noces, leurs époux récemment arrivés de TÉgyple '. A ne consulter que la fable, on a peine à comprendre le rapport du crime avec son châtiment, et la vérité ne commence à se faire jour que si Ton se représente le mariage des Danaïdes avec les fils d'Egyptus comme une initiation aux mystères enseignés sur les bords du Nil. Par là, ces épouses coupables se rapprochaient de ceux qui avaient montré du mépris pour ce qui se pratiquait dans Eleusis, rû>v Ta âp'^fjLsva'Ehmïvt âv oùàvhç âei^évoûv /idyw, et l'on Comprend quc le genre de peine qui leur a été attribué par la tradition ait été transporté par le peintre de la lesché aux personnes de tout âge et de tout sexe qui n'avaient pas témoigné envers les mystères d'Eleusis la vénération qui leur était due.

Des quatre figures que Polygnote avait peintes dans l'occupation que la fable prêtait aux Danaïdes, la vieille seule parait avoir tenu un vase à demi brisé, de même que les deux femmes qui n'avaient pas été initiées; et en cela l'artiste semble avoir voulu montrer que le sort était le même pour ceux qui avaient tenu en mépris les mystères, après y avoir été admis, que pour les non-initiés. Toutefois , ce qui restait d'eau dans le fragment de vase que portait la vieille tombait dans le pif/ios ; mais son labeur n'en demeurait pas moins inutile, et avec un pitlios qui n'eût pas été sans fond, comme celui des Danaïdes, on aurait vu l'eau qu'il contenait refluer par-dessus, et si l'on n'apercevait pas cette eau s'échappant en dessous , la continuation du travail des personnages occupés à remplir le pit/ios suffisait pour témoigner de la mauvaise qualité du récipient.

Ici la doctrine mystique cultivée sur les bords du Nil fournit encore une explication qui ne saurait être négligée. Chez les Égyptiens, Horapollon ^ l'atteste, h plénifude de nourriture, TÙriprn xpocf^, exprimait la science, et c'est là sans doute l'origine de cette notion du plérome qui, avant de reparaître dans les opinions des gnostiques, est indiquée avec évidence par une allusion de saint Paul '". La Plénitude ou \q plérome, envisagé sous ce point de vue, ne peut être le partage que des initiés, et c'est en vain que ceux qui se tiennent en dehors des mystères s'efforcent d'y atteindre. Leur âme, avide de connais-

' Pindar., Nem., X, v. 7, et Schol. — Apollodor., II, \, 5. — Ilygin., Fah., 168. — Serv. ad Virg., vffneî'tl, X, v. 497.

* Hieroqlyph., I, 38.

'' Epist. ml Coloss., I, l!».

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