LU A LA SOCIÉTÉ MÉDICALE DE BERGERAC
Messieurs,
Dans l'institution de cette société savante la grande étude de l'homme, considéré sous ses divers rapports, s'offrit en première ligne comme l'objet le plus relevé, le plus digne sans doute d'occuper des hommes, celui aussi vers lequel des membres, appelés à mettre en commun leurs connaissances acquises et leurs nouveaux efforts, étaient déjà accoutumés à 1 diriger leurs méditations et toutes leurs observations pra- } tiques. ^
J'eus l'honneur de le proclamer, Messieurs, dès l'ouverture de cette Société, et je me plais à le répéter encore d'après le premier de vos maîtres, la nature humaine, sous quelque face qu'on la considère, ne peut se manifester pleinement qu à celui qui possède le système entier des connaissances physiologiques et médicales. Déjà imbu de cette vérité, dont j'ai acquis de plus en plus la conviction intime à mesure que je suis entré plus avant dans l'étude des phénomènes de l'homme intellectuel et moral, ce fut dans les ouvrages de ces niaîtres, dont le génie a scruté profondément les faits cachés de l'organisation humaine et posé d'après eux les grandes lois de la vie, que je cherchais mes premières données ; et lorsque je vous apporte ici le tribut des lumières que je leur empruntais, j'obéis à un devoir de reconnaissance
Maini de Biran.
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comme au désir de cimenter les liens qui nous unissent.
Le sujet particulier, dont je me propose de vous entretenir aujourd'hui, se trouve placé pour ainsi dire sur les confins des deux sciences qui embrassent tout l'homme; il appartient également à la physiologie qui considère cet être mixte comme simplement vivant et sensible, et à la psychologie qui le considère de plus comme intelligent et pensant. J'ai choisi un tel sujet dans le dessein exprès de mettre en évidence les points de contact de nos idées, de nos travaux et de nos vues, autant que pour obtenir de vous, Messieurs, les données qui me manquent, m'éclairer de votre expérience et ra'appuyer de votre force.
Ce mémoire roulera sur une classe entière de modifications que divers métaphysiciens ont caractérisées, d'après Leibniz, sous le titre vague de perceptions obscures, et que quelques physiologistes ont peut-être mieux spécifiées sous le nom propre d'impressions affectives, en les distinguant ainsi du phénomène complet et de la perception proprement dite.
Avant d'entrer en matière, je ferai sur le titre même des p(37Tep/zo«5o6scwres, adopté par l'école de Leibniz, quelques observations qui me paraissent essentiellement fondamentales.
C'est par un abus grave et dont les suites ont été vraiment funestes aux progrès de la saine philosophie, que l'on a confondu par les propriétés, et souvent identifié par le titre, des impressions qui, étant les résultats les plus immédiats soit de l'action matérielle des objets extérieurs, soit des fonctions mêmes de la vie organique ou de la sensibilité intérieure, se bornent à affecter simplement et d'une manière plus ou moins vague le principe sensitif, avec cette autre classe de sensations et de perceptions complètes qui exigent même dès l'origine le concours d'une force supérieure à l'organisation, informent l'àme ou le moi des existences étrangères et de la sienne propre, et ouvrent ainsi le cercle d'une connaissance sujette à s'obscurcir, il est vrai, par des causes diverses, mais qui peut toujours se raviver par l'exercice de la même activité qui en détermine le principe. Une fois pourtant qu'on a assimilé et réuni, sous le même titre générique tel que sensation ou perception, ces deux ordres de
phénomènes divers, on se trouve conduit à les rapporter hypothétiquement au même principe, à la même source ou a un jeu pareil d'instruments organiques. On explique par les mêmes lois leur formation, leur développement ou leur dégradation, et tantôt on déduit l'identité fictive de ces lois de l'unité présupposée du principe ou de la cause, tantôt on conclut en sens inverse de la similitude conventionnelle des effets, l'identité ou l'unité de cette connaissance même.
Telle est, je crois. Messieurs, l'histoire abrégée de la naissance et du progrès de la doctrine stahlienne, qui a exercé et exerce peut-être encore une influence si remarquable sur la théorie de votre art, et dont les illusions systématisées ont germé simultanément dans les têtes de nos plus profonds métaphysiciens. ^ f
Ces illusions se fondent, en effet, également sur ce qu'étant démontré par notre expérience intime, d'un côté, qu'une certaine espèce de sensations, d'idées et de mouvements s'obs curcit réellement par l'effet de l'habitude ou de l'inattention de l'esprit au point de disparaître actuellement de la cons cience ou de n'y laisser que dos traces extrêmement fu<^aces et légères, et étant aussi démontré, d'un autre côté que la classe des impressions intérieures, qui accompagnent diverses fonctions organiques, affectent immédiatement la sensibilité sans être perceptibles à la conscience, on suppose que cette obscuration est due également dans les deux cas à l'influence de 1 habitude ou à la distra^^tion de l'esprit préoccupé ou 'entraîné au dehors par des impressions plus vives De là une analogie hypothétique, établie entre des effets essentiellement divers, qu'on range dans une seule et même catégorie sous le titre commun de perceptions distinguées seulement en claires et obscures; en motivant cette distinction seulement sur ce que la même force, le même sujet un de la vie et de l'inteHigence fonctionne dans les organes intérieurs pour .produire diverses sécrétions, comme dans le cerveau pour produire la pensée, tantôt avec la conscience de ses opérations comme dans les perceptions claires des sens externes et les mouvements naturellement libres et voulus, tantôt sans conscience, comme dans les fonctions organiques, les mou- |vements vitaux et les affections immédiates qui en résultent
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C'est ainsi que le célèbre Stahl S renversant les barrières qui séparaient encore avant lui des sciences faites pour s'entendre mais non pour se confondre, transporta, pour ainsi dire la physiologie dans la métaphysique. C'est de cette manière que se sont trouvés rangés dans la même classe et sous la même dénomination deux ordres de phénomènes qui, malgré tous les efforts de quelques esprits systématiques et quelques soient les titres des causes premières auxquelles on puisse les attribuer, seront toujours aussi distincts entre eux que le sont dans l'intimité même de notre être sentant et pensant les lois aveugles et fatales de l'organisme si souvent inapperçues par celui qu'elles entraînent, et les lois libres et éclairées d'une volonté qui aperçoit ses actes, se rend compte du but et des résultats, et n'obéit qu'à ses propres déterminations. C'est ainsi encore que par un vice général des systèmes de métaphysique a priori, on trouve confondus dans les ouvrages de divers métaphysiciens et moralistes les produits d'une affectibilité simple, instinctive et passive avec ceux d'une perceptibilité vraiment active et intellectuelle, les modifications obscures de la sensibilité organique avec les sentiments moraux, les appétits de l'animal avec les passions de l'être intelligent.
J'ai cherché ailleurs à prévenir les écarts qu'une telle confusion de principes et de faits a portés dans la philosophie de l'esprit humain. Je me propose aujourd'hui dans le même objet, mais en me rapprochant davantage du point de vue physiologique, d'analyser plus complètement les caractères, les signes et les circonstances de cette espèce particulière d'impressions affectives et confuses par leur nature, et de les faire ressortir par là même des perceptions vraies accidentellement obscures qu'on aurait sans doute mieux nommées perceptions obscurcies.
Ces premières affections immédiates, que leur obscurité même a toujours empêché de distinguer ou de séparer en espèces, comme on la fait pour les perceptions claires relatives à la connaissance, se trouvent ici divisées en deux classes.
1. Stahl (Georges-Ernest), né à Ansbacli en 1660, mort en 1734. Theoria medica wera, Halle, 1707, 1708, 1737. Vindicix théorise verce medics-, id., 1694. Diêquiêitio de mechanismi etorganismi divertitate, id., 1697. Ars sanandi, Otleubach, 1730.
La première comprendra toutes les impressions affectives accidentelles, résultats passifs de l'action immédiate des objets sur les organes extérieurs de la sensibilité. La seconde embrassera ces impressions intérieures qui naissent spontanément du fond même de l'organisation vivante et résultent immédiatement du jeu de la vie ou des fonctions conspirantes de toutes les parties de la machine animée. Je considérerai d'abord séparément ces deux divisions pour les réunir ensuite et étudier les rapports qu'elles ont avec la production de certaines idées, sentiments sympathiques, inclinations ou passions de l'agent moral.
ARTICLE PREMIER Impressions affectives extérieures.
Les sensations externes dont nous venons de parler, ne sont pas vraiment simples, comme Locke l'entendait, mais bien des composés de deux parties dont l'une représente sans affecter pendant que l'autre affecte sans représenter. Cette dernière partie affective est plus ou moins dominante suivant la forme du sens qui peut rester passif sous l'impression d une cause étrangère ou s'activer sous l'influence propre d'une volonté; lorsque les deux éléments dont nous venons de signaler l'existence sont réunis et comme équilibrés dans une sensation complète, la partie purement affective du phénomène varie et disparaît bientôt devant la perceptive comme les ténèbres devant la lumière, et pendant que la perception demeure inaltérable, ou même s'éclaircit et se perfectionne par 1 habitude, l'affection répétée s'obscurcit et se dégrade dans son organe, au point de devenir insensible, suivant d'ailleurs toutes les variations générales ou accidentelles qui peuvent modifier le ton sensitif et viUl de chaque partie de l'organisme. De là encore la difficulté de saisir et d'exprimer nettement l'espèce d'impression dont il s'agit. Tâchons pourtant d'en signaler les caractères et les effets divers d'abord dans les fonctions de chaque sens externe en particulier.
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§ I. — Impressions générales affectives du tact extérieur
Les impressions ds cet ordre, qui se rapporlenl au tact passif extérieur, sont celles du chaud ou du froid, du sec, ou de rhumide, du poli ou du rude et de plusieurs autres qualités sensibles, non aperçues, ou non exprimées, qui tiennent au contact de corpuscules ou de fluides invisibles, qui agissent d'une manière insensible sur la surface extérieure des corps vivants. En faisant abstraction de l'effort musculaire, déployé par le sens du toucher proprement dit, dont nous parlerons plus tard et de la résistance proportionnelle des objets solides, ces impressions seraient par elles-mêmes dénuées de tout caractère de la perception, et se borneraient à affecter généralement l'organisation vivante ou le principe sensitif, sans informer le moi de l'existence d'aucune cause ou objet étranger.
En considérant cet organe général du tact extérieur, sous le rapport spécial des impressions affectives immédiates dont il est le siège, nous trouvons que les affections qui tiennent à cette source sont bien plus nombreuses et plus variées qu'on ne peut le penser et surtout que les ressources de nos langues, si pauvres en ce genre, ne permettent de l'exprimer.
C'est à elle qu'il faut rapporter une multitude d'influences sympathiques exercées par les corps ambiants sur les pores absorbants de la peau, et par celle-ci sur divers organes internes dont les fonctions tantôt avivées, tantôt altérées, portent dans tout le corps animé un sentiment immédiat de bien-être ou de gêne, et une foule d'affections variables, non moins obscures en elles-mêmes que dans les causes ou agents externes à qui elles peuvent se rattacher.
De là, en partie, les variations successives que nous éprouvons dans le sentiment immédiat de l'existence, par les changements d'habitation, de climats, de saisons, de températures. De là aussi, l'effet subit qu'a, sur toute notre sensibilité, l'action de certains miasmes contagieux, principes cachés d'une foule de maladies, tantôt communiquées par le contact immédiat, tantôt transportées d'un lieu à un autre par Tentremise de ces fluides invisibles, qui établissent quelque-
fois une solidarité funeste entre les habitants des régions du globe les plus éloignées.
C'est peut-être aussi, en partie, dans des impressions obscures de cette espèce qu'il faut chercher la source de cette sympathie ou antipathie secrète exercée entre des individus qui s'attirent ou se repoussent au premier abord, suivant, peut-être, que leurs atmosphères vitales se trouvent en rapport ou en opposition dans leur contact réciproque.
N*est-il pas probable, en effet, et plusieurs phénomènes extraordinaires de ce genre, ne tendraient-ils pas à faire croire qu'il existe, dans chaque organisation vivante, une puissance plus ou moins marquée d'agir au loin, ou d'influer hors d'elle dans une certaine sphère d'activité, semblable à ces atmosphères qui entourent les planètes^ ?
Sans insister plus longtemps sur ces phénomènes trop peu étudiés, et qui peuvent encore offrir à l'observation tant de détails curieux et intéressants à recueillir, je ferai remarquer seulement que c'est à la physiologie aidée en cela par la physique et la chimie perfectionnées, qu'il appartient directement d'enrichir ou d'étendre une branche de faits, qui, se rejoignant à la science des phénomènes de l'esprit, peut jusqu'à un certain point en éclairer ou compléter l'analyse.
% II. — Affections de l'odorat et du goût.
Chaque sens externe se trouvant immédiatement subordonné, quant à Tordre d'affections ou d'impressions immédiates dont nous parlons, au contact immédiat de l'objet ou du fluide avec lequel il est naturellement en rapport, on a pu, sous ce point de vue, très partiel à la vérité, assimiler avec quelque fondement tous les sens externes à celui du toucher.
En eflèt, cette espèce de tact passif qu'il faut bien distinguer du toucher actif, se trouvant modifié d'une manière spéciale dans chaque organe particulier, devient d'abord le
1. On reconnatt les idées de Reil qui a tenté d'expliquer l'action nerreuse par une atmosphère semblable qu'il attribue à chaque organe nervcuï. (Note de Maine de Biran qui ne se trouve pas dans l'édition Cousin.) — Reil, médecin allemand né à Rauden, 1739, mort à Halle, 1813. Ueber den Bau des Kleinen Gehirnes (1808-10), Halle. A fondé VArchiv fur Physiologie (Halle, 1795-1814).
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siège propre de la partie affective, qui n'étant qu'un élément ou un signe de la perception intellectuelle, peut constituer la sensation animale tout entière.
C'est ainsi que les sensations de l'odorat et du goût, entièremenl appropriées à l'instinct, conservent toujours, même dans l'homme, le caractère affectif prédominant quelles ont
dans leur source.
Les molécules odorantes ou sapides agissent, en effet, sur leurs organes respectifs par un véritable contact immédiat: elles semblent venir les chercher ou s'y appliquer en vertu d'une sorte de sympathie instinctive ou d'affinité de choix.
Bien différents des sens propres de la perception mis enjeu d'une part par la volonté, et excités de l'autre par des fluides interposés entre eux et les objets perçus, l'odorat et le goût reçoivent immédiatement l'impression des corpuscules matériels avec qui ils sont en rapport, et qui leur parviennent dans cet état de division extrême, seul favorable aux combinaisons d'une sorte de chimie animale bien transcendante.
C'est par là aussi que les sensations de l'odorat et du goût ont pu surtout être considérées avec raison, comme des modifications particulières du tact général de la peau, à qui les menibranes muqueuses sontanalogues^ Ces trois organes sont liés, en effet, parle rapport commun des affections sympathiques dont ils sont respectivement les sièges.
On a déjà remarqué la sympathie intime qui lie l'odorat au sixième sens, et l'effet singulier d'excitation qu'ont sur tout le système, et par suite sur le sentiment général, agréable ou pénible, de l'existence, diverses impressions de cet organe. C'est par elle que s'exerce, dans la plupart des animaux, cette sympathie remarquable qui attache les mères
1. Les membranes muqueuses de l'odorat et du goût, continues à celle des voies respiratoires et digestiveà, forment ici essentiellement Vorqane, ou sont If siège immédiat et nécessaire de la fonction, qui cesserait si la membrane était enlevée ou perdait sa sensibilité. Au contraire, la conjonctive et la membrane du conduit auditif ne servent point aux phénomènes respectifs de la vision ou de l'audition ; ces membranes ne sont point les sièj^es des perceptions des deux sens ; elles ne peuvent ôtrc mises non plus au rang des muqueuses... d'où nous pouvons conclure qu'il y a entre les sensations d odeurs et de saveurs et ies affections purement intérieures une analogie dans les conditions organique» et les modes de réceptivité des impressions, analogie qui explique leur similitude de caractère et qui nous montre comment ces impressions également étrangères à toute forme perceptive ne peuvent se ranger dans la classe des perceptions auxquelles l'activité de l'àrae concourt essentiellement et directement.
LES perceptions; obscures
à leurs petits, comme les petits à leurs mères, qui fait que dans la saison des amours deux sexes différents se cherchent, se reconnaissent au loin et se précipitent l'un vers l'autre. Ici on ne saurait douter qu'il n'y ait un caractère spécial qui distingue les émanations animales soit dans l'espèce, soit dans l'individu, caractère auquel ne se trompent jamais les animaux dont l'odorat est le plus fin. Il paraît même que cette atmosphère animale dont nous parlions tout à l'heure se trouvant diversement modifiée suivant les passions particulières qu'éprouve l'être dont elle émane^ l'instinct seul apprend aux animaux à reconnaître par l'odorat l'espèce de ces passions et à y approprier leurs actes.
Quant au sens du goût, on n'ignore point les sympathies directes qui le lient aux fonctions de tous les organes intérieurs et de l'estomac en particulier, dont il suit toutes les vicissitudes, tous les caprices. Les impressions intérieures de ce viscère, qui appète ou rebute les aliments, suivant qu'il |en éprouve. une affection générale de bien ou mal-être, se mêlent toujours plus ou moins aux sensations propres du goût, les altèrent, les dénaturent et contribuent à leur don- [ner ce caractère d'impressions confuses, inhérent à la multiplicité des éléments dont elles se composent.
.^ ni.
Affections de la vue.
Nous venons de considérer les impressions affectives dans m ordre de sensations animales extérieures, relatives à l'instinct dont elles forment la base ou du moins la partie prédo-
[minante. Si nous les considérons maintenant dans l'ordre les sensations relatives à la perception ou à la connaissance,
idontellessontunélémentobscuretsubordonné, nous trouvons d'abord pour la vue, qu'à l'action immédiate du fluide lumineux sur la rétine correspond une affection particulière, qui, demeurant confondue dans le phénomène total de la représentation objective, quand il s'accomplit, ne fait jamais
|image par elle-même.
Indépendamment des cas où les rayons lumineux agissent
[en masse sur l'organe extérieur, et où il n'y a qu'une simple iffection sans nulle représentation ni perception visuelle, il
[n'est pas douteux qu'il n'y ait aussi une impression affective
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MAINE DE BIRAN
particulière, relative à chaque ton, a chaque nuance de lumière et c'est par là même que telle teinte ou tel mélange de couleurs nous devient plus agréable que toute autre, comme excitative de la sensibilité physique de l'œil, dans ce juste décoré qui constitue le plaisir immédiat attaché à l'exercice de^ce sens. Je dis le plaisir immédiat parce que l'affection visuelle directe, agréable ou pénible par elle-même, dont je parle ici, n'a presque rien de commun avec ce plaisir de comparaison ou de réflexion, que font éprouver à une vue exercée l'étendue et la variété des perspectives, le pittoresque des sites les belles proportions des figures, les tons harmonieux des couleurs. Ce sentiment du beau, du grand, dont la vue est le premier organe, découle d'une autre source plus élevée et ne naît quà la suite d'un travail intellectuel dont ce n'est pas ici le lieu de parler. Nous observerons seulement comme titre principal de distinction, que ces sentiments supérieurs^ suivent la connaissance et en sont les effets nécessaires, tan-j di^ que les affections immédiates la précèdent de beaucoup et en sont indépendantes : ce qui suffit bien pour motiver une distinction qui se trouve établie dans la physiologie de Des-
- Les phénomènes de la vision directe, considérés sous le rapport particulier que nous envisageons ici, paraissent indiquer une sorte de propriété vibratoire spécialement propre h forgane immédiat de la vue ; en vertu de cette vibratilité les impressions persistent dans le sens externe même avec plus ou moins de force ou de durée, après que la cause extérieure a cessé d'agir ; c'est cet ébranlement matériel dont parle
' Buffon ; spontanément reproduites, elles peuvent aussi s'y combiner, s'y succéder de toutes les manières, et cela sans aucun concours d'activité perceptive et contre les efforts mêmes du moi qui tend vainement à écarter ces importuns
fantômes. .
De là une faculté que j'ai caractérisée ailleurs sous le titre d'intuition immédiate passive, faculté spontanée dans son exercice, indépendante de la pensée ou de toute opération réflexive, qui, comme toutes les déterminations de l'instinci dont elle fait partie, subsiste en vertu des seules lois de 1 organisme et de l'espèce d'élasticité cérébrale qui la reproduit C'est à une intuition pareille et innée, pour amsi dire, puis-]
qu'elle précède toute expérience, qu'il faut rapporter ces phénomènes admirables de l'instinct de divers animaux, qui d'abord, après leur naissance, vont juste atteindre l'objet visible approprié par la nature à leurs besoins de nutrition ; de là enfin l'apparition irrégulière de ces fantômes de l'imagination dans l'obscurité de la nuit, qui se succèdent quelquefois au regard, prennent tour à tour mille formes bizarres, sans que la volonté puisse en distraire l'organe de l'intuition interne, où ils semblent prendre naissance. Ainsi se produisent ces images, tantôt mobiles et légères, tantôt opiniâtrement persistantes, qui accompagnent certains états vaporeux comme ceux de délire et de manie, en affectant aussi quelquefois, dans leur production périodique, des intervalles réguliers, marqués pour le réveil alternatif des besoins, des ^appétits, ou des fonctions des organes intérieurs.
Si le sens de la vue a pu être regardé comme le premier rgane de l'intelligence, en tant qu'il sert d'instrument ropre de perception ou de connaissance à l'être qui a ans sa nature l'intelligence ou l'activité, il peut tout aussi ien être considéré comme un organe de l'instinct, en tant u'il sert à l'exercice et au développement de la sensibilité nimale dans les êtres qui en sont doués le plus éminemment, ous ce dernier rapport, le seul que nous examinons en ce moment, le sentiment (?), le sens de la vue rentrent dans cet nsemble d'impressions sympathiques ou d'affinités orgaiques qui maintiennent et reproduisent d'après des lois constantes la vie de tous les êtres organisés ^
C'est en ayant égard à ces affections sympathiques, dont l'œil est un sens spécial, que l'on peut apprécier le caractère )articulier et trop peu observé, qui différencie les impres- ;ions immédiates, faites sur cet organe par les rayons réfléchis les corps animés, de celles qui sont occasionnées par d'autres >bjets purement matériels : certainement ces premières imiressions de la lumière modifiées par les organes animés qui la réfléchissent, celles surtout qui émanent, comme par scintillation, de ces yeux animés où brillent le sentiment et la vie, >roduisent des affections immédiates bien particulières. Aussi combien d'impressions inaperçues de ce genre secommuni-
i. Nous adoptons dans ce paragraphe le texte de Cousin (Œuvres philosophiques de laine de Biran, II!, page 250\ l'écriture du manuscrit étant illiâibie.
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MAINE DE BIR.\N
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quenl et s'échangent imme'diatement entre divers individus, attirés ou repoussés à leur insu par un regard qui les pénètre. C'est au moyen de cette flamme vivante lancée par l'œil dans les affections variables de l'ame sensitive, qu'un être passionné électrise ceux qui l'approchent et les force en quelque sorte à se monter à son unisson. Je viens de dire l'àme sensitive ; observez en effet que c'est cette partie purement affective de l'homme, dont l'œil est le propre miroir; c'est elle qui s'y peint tout entière, et qui s'y devine, par un pur effet de sympathie; ce n'est point ainsi et par de semblables moyens, prompts et spontanés, que les phénomènes de 1 esprit et de la volonté percent et se communiquent au dehors.