IV. — Affections de /'ou/'ô
Le sens de l'ouïe, aidé de son organe répétiteur, éminemment actif, celui de la parole ou de la voix, tient sans doute un des premiers rangs parmi ceux de l'intelligence, mais il faut encore en abstraire, pour ainsi dire, une partie purement affective très notable qui, confondue dans l'état ordinaire avec la perception claire des sons successifs et coordonnés, peut néanmoins s'en distinguer et ressortir à part, dans certains modes d'audition passive très particuliers.
On ne peut s'empêcher, par exemple, de reconnaître les effets immédiats d'une partie matérielle et vraiment imperceptible de l'impression sonore, ou mieux aonifère, qui du sens externe, primitivement ébranlé, ou même sans le concours de ce sens, vont remuer toute la sensibilité intérieure dans ses principaux foyers : c'est ainsi qu'on a vu des individus complètement sourds éprouver des affections particulières dans diverses régions du corps, et surtout à l'épigastre, lorsqu'on tirait près d'eux des sons d'un certain timbre, et surtout lorsqu'ils appliquaient la main sur l'instrument d'oîi^ partaient ces sons^. Il n'est point douteux qu'alors les nerfs mêmes du tact ne fussent les véritables conducteurs des
l. Ces effets ont été expérimentés parle célèbre instituteur des sourds-muets de Paris sur ses élèves accoutumés à rendre compte de leurs impressions comme ù exprimer avec autant d'énergie que de vérité leurs sentiments et leurs idées. On éprouva aussi, il y a quelque temps, sur les éléphants du Muséum d'Histoire naturelle l'innuence extraordinaire que peuvent avoir les timbres de certains instruments sur les affections immédiates dont nous parlons et par elles sur certaines passions qui s'y trouvent liées, telles que l'amour, la colère, la fureur. y i
LES PEBCEPTIONS OBSCURES
impressions affectives, produits immédiats de l'ébranlement ou d'une espèce d'ondulation sonore. Dans l'état d'audition parfaite, il y a également telle qualité de sons, tels timbres de voix ou d instruments qui excitent par eux-mêmes et indépendamment de tout effet attaché au sens d^ la perception auditive, des impressions éminemment affectives, propres tantôt à faire naître, tantôt à calmer diverses passions, quelquefois à guérir, d'autres fois à produire certaines maladies nerveuses. J'ai été témoin moi-même des effets extraordinaires produits par les sons doux et mélancoliques d'un harmonica. J'ai vu des personnes, trop sensibles pour pouvoir y résister, frémir dans toutes les parties de leur corps, à la première impression de ces sons, s'attendrir, verser des larmes et finir par tomber en syncope.
Encore un coup, des affections semblables, qui tiennent à l'impression immédiate du son, doivent être bien distinguées et peuvent être séparées même de la partie perceptive ou de ce jugement rapide qui rend appréciables à l'oreille les accords harmoniques ou les suites mélodieuses, et lors même que ces affections prédominent, la perception s'obscurcit; plus l'être sensible est affecté, moins l'être intelligent apprécie et juge.
Remarquez que c'est à ce qu'on appelle timbre dans les sons et accent dans les voix que s'attache cette partie proprement affective des phénomènes auditifs, et c'est par là aussi que l'ouïe est un des principaux organes de cette sympathie qui rapproche et lie intimement tous les êtres doués de la faculté de sentir et de manifester ce qu'ils sentent, par les diverses modifications de la voix, à chaque passion ou émotion de l'être sensitif.
La nature semble avoir lié à chaque passion un accent particulier, qui l'exprime et fait sympathiser avec elle tous ceux qui peuvent en entendre le signe : c'est la nature même qui inspire ce cri profond de l'àme, que toute les âmes entendent et auquel toutes répondent à l'unisson. La parole articulée, la véritable expression intellectuelle, est encore loin du berceau de l'enfance, et déjà un instinct natif modifie ses premiers vagissements de manière à exprimer des appétits, des besoins, des affections ou des passions naissantes ; déjà la mère instruite à la même école, a saisi cette sorte de lan-
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UAINfi DE BIRAN
gage ; elle y répond à son tour par d'autres signes accentués, dont la sympathie explique le sens et fixe toute la valeur.
Ce pouvoir sympathique des accents et des voix se trouve aussi dans toutes les langues des peuples encore enfants, qui ont à se communiquer plus de sensations que d'idées. U se trouve encore en grande partie l'ascendant extraordinaire de ces orateurs passionnés, qui ont dû saisir les inflexions propres a émouvoir les âmes, et imiter ou reproduire les signes liés par la nature à chacune des passions qu'ils veulent exciter. Tel est ce pouvoir magique, non seulement de la parole articulée, comme symbole de rintelligence, mais de la voix accentuée comme talisman de la sensibilité.
ARTICLE U Des impressions affectives internes.
Nous avonr- observé précédemment et il ne sera pas inutile de rappeler ici, que dans le tact général et passif do la peau ou dans celui particulier des membranes muqueuses de l'odorat et du goût, l'impression aflective est vraiment immédiate, comme l'est l'action de l'objet ou de la cause matérielle présente. Au contraire dans l'exercice même passif de la vue et de l'ouïe, les objets d'intuition ou d'audition directe n'agissent point sur leursorganes respectifs par application immédiate, mais bien par l'entremise de fluides éminemment subtils qui sont les véritables agents ou causes occasionnelles des impressions affectives de sons ou de couleurs; or dans le phénomène complet de la perception visuelle ou auditive nous ne sentons pas réellement l'action de ces fluides ou des causes immédiates qui nous font voir et entendre, et lorsque nous les sentons ainsi, comme il arrive dans le choc en masse ou l'impression matérielle des rayons lumineux et sonores, nous ne percevons plus rien au dehors, nous n'avons plus aucune idée, aucune perception de cause extérieure. De là résulte un point que je considère comme fondamental en idéologie, et que je crois avoir manifestement établi dans un mémoire couronné en dernier lieu par l'Institut de France, c'est que autre chose est l'aftection immédiate, autre l'intuition de couleur par'^xemple, autre enfin la perception qui suppose
^ une personne, un moi, un sujet de représentation qui la distingue de l'objet représenté.
Dans l'exercice complet de la vie de relation, dans le développement entier de tous nos sens externes, accoutumés à agir simultanément depuis l'origine, nos sensations diverses rentrent sans cesse les unes dans les autres, s'expliquent et s'éclaircissent mutuellement ; mais dans une liaison sympathique, devenue plus intime encore par l'habitude, rien n'est plus diflîcile que d'assigner nettement la part contributive de chaque sens ou de n'attribuer à chacun que l'espèce d'impressions et d'idées qui lui appartiennent en propre et prennent en lui exclusivement leur source.
Ici, Messieurs, les principaux obstacles de l'analyse idéologique présentent un caractère de ressemblance bien frappant avec ceux que vous rencontrez à chaque instant dans l'exercice de votre art, et tiennent au même principe; c'est que dans le cercle où tournent sans cesse les fonctions' de tous
\^ ces organes, qui s'influencent et agissent continuellement les uns sur les autres, on doit être souvent embarrassé de dire où est le commencement et la fin, quels sont les sièges sensibles primitivement et proprement affectés et ceux qui ne le sont que consécutivement ou par voie de sympathie.
Supposez en effet un individu privé depuis sa naissance de l'usage du toucher actif et de la vue, dont la peau seulement fût sensible à l'extérieur et tous les organes de la vie animale d'ailleurs en bon état ; irritez ou piquez les différentes parties du corps de cet individu; faites-le passer par différents degrés successifs de chaud ou de froid; entourez-le d'une atmosphère odorante, ou appliquez sur sa langue des corps sapides, qu'éprouvera cet être sentant? rien que des rnodifi- \ cations internes, générales, et purement affectives ; n'ayant aucun moyen de connaître ou de deviner les causes qui peuvent le modifier au dehors, puisque nous le supposons dénué des sens qui fondent l'idée ou le jugement primitif de causalité, il ne percevra point, ne rapportera à aucun siège des affections qui toutes conserveront ainsi un caractère confus, vague et général, et ne sortiront point du cercle étroit de la sensibilité intérieure.
Tel était un homme paralysé de la moitié du corps pour le mouvement et non pour le sentiment dont un de nos compa-
MAINE DE BIRAN
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triotes médecins, M. Rey Régis' cite 1 exemple dans son livre intitulé Uisloire naturelle de Vàme. Cet hémiplégique sentait immédiatement toutes les impressions faites sur la partie paralysée, mais lorsqu'il ne voyait pas 1 objet extérieur ou actuel de sa sensibilité locale, il ne rapportait 1 impression nulle part, et en souffrait seulement comme dune douleur vague ou d'un malaise intérieur qui n aurait point eu de «i^<'e i irticulier. Ce ne fut qu'après que la faculté de mouvement eût été recouvrée par l'usage de remèdes appropriés, que ce malade apprit de nouveau à localiser ses impressions extérieures, ou à en juger le siège et la cause hors de lui ■ phénomène remarquable que j'ai cite ailleurs en déduisant de là plusieurs conséquences psychologique^.
Nous sommes dans le cas du paralytique de M. Rey Régis > lorsque, plongés dans un demi sommeil, les organes de la vie \ passive le tact, l'odorat, veillent encore, les sens de lapercep- ; tion étant endormis. Tels nous sommes toujours et dans tou^ les cas pour cet ordre d'impressions affectives toutes intérieures qui se succédant, se combinant ou se mêlant san ■ cesse et entre elles et avec les sensations du dehors, ne porten jamais le cachet net du siège qu'elles occupent, encore moins de la cause qui les produit, ne sont jamais non Pl"^ dans k conscience proprement dite, ne restent point dans le souve nir, et, étrangères aux produits de la pensée et de la volonté n'e^ exercent pas moins sur la direction de nos idées et de nos penchants une influence constante, un ascendant d autant plus difficile à surmonter qu'il est plus méconnu dans sa source indépendante. ■
Un de nos maîtres les plus célèbres, Boerhaave% dans ce j livre qui a pour titre De morbis nervorum, dit avec éner- ■ eie • homo simplex in vitalilale, duplex in humamlate. \ fésumanl ainsi dans cette formule très précise tout ce que peuvent nous révéler en même temps et le sens intime et les observations physiologiques sur Vunité du principe auquel se rattachent les fonctions de tant d'organes, qui conspirent ou
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consentent dans une môme vie, et la duplicité des forces souvent opposées dans leur nature auxquelles se rattachent d'une part l'impulsion aveugle et fatale de l'organisme et de l'instinct animal et, de l'autre, les déterminations éclairées et libres de l'intelligence et de la volonté.
Boerhaave dit encore dans un autre endroit du même livre : quatenvs systema hominis in nervis est, est proprie illud quod dicitur humanitas. En rapprochant ce passage du précédent, nous trouvons que dans le sens de ce maître, les fonctions du système nerveux, prises dans leur ensemble, constituant tout ce qui appartient proprement à Vhomme ou son humanité tout entière, et cet être mixte étant double dans ce qui le constitue hoynme, les fonctions nerveuses sont donc aussi doubles ou plus exactement, il y a deux systèmes nerveux, l'un sous la dépendance d'un centre unique, celui du cerveau qui paraît être propre ou l'instrument immédiat de l'àme voulante, l'autre sous la dépendance de plusieurs centres partiels ou ganglions nerveux, réunis et liés les uns aux autres dans la région précordiale, qui est le véritable siège de toutes les émotions affectives de la nature humaine et où se ressent aussi le contre-coup de toutes les passions, en un mot, système nerveux de la vie active et système nerveux de la vie passive, division très connue aujourd'hui sous des titres un peu différents et moins exacts, je pense, tels que ceux de vie organique et animale, mais qui s'appuyent dans ce sens-là même sur une multitude de faits comme sur la plus profonde et la plus savante anatomie.
Un physiologiste dont la science pleure encore la perte prématurée, le jeune et intéressant Bichat S peut être considéré comme l'auteur de cette division pressentie, ce semble, par le génie de Boerhaave, indiquée depuis par d'autres médecins célèbres tels que Bordeu-, Grimaud, etc. mais prouvée par celui-là seul qui sut en découvrir les bases dans la nature organisée vivante, et le scalpel à la main en traçait les limites. Partant donc maintenant de cette division phy-
1 Ret Régis, médecin français du xvin» siècle.
;. BO.KH..V. médecu. et savant né en i«68;.-rt à Le.de en i^jB^/-'^^^-^^^^^^^^ medicœ in usus annuœ exercitatioms domesticœ {Leyie, 1.08), ^'^"^^^^/^f"^- P" "* U MeUHc (1738). EpMa de fabrica glandulo^-um m corpore humano (1.22). Etémenta chemice, Î724.
1. BiCHAT (Marie-François-Xavier), né en 1771 à Thoirelte (Ain), mort en 1802. Auteur de» Recherches physiologiques sur la vie et la mort.
2. BoRDKu, né à Iieste (Basses- Pyrénées) en 1722, mort à Paris en 1776, fondateur de la physiologie pathologique ; fut le prédécesseur immédiat de Bichat et donna la première idée de Vanatomie générale dans son traité des glandes.
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