IP
MAINE DE BIRAN
centres nerveux dont il s*agit comme autant de sens internes particuliers de nos affections précordiales, qui varient, se succèdent éminemment en nous, et qui, toutes obscures, toutes confuses qu'elles sont, forment la base du sentiment immédiat, agréable ou pénible, que nous avons de l'existence. Ce sentiment général affectif est en effet comme la résultante de toutes les impressions particulières naissant spontanément et à chaque inslant du jeu de la vie et des diverses fonctions organiques alternatives, prédominantes, qui concourent à la former.
Ne serait-il donc pas ici trop hardi de dire que, comme il y a des organes particuliers appropriés à chaque espèce de sensations extérieures et peut-être même suivant l'opinion d'un métaphysicien naturaliste M. Bonnet ^ des fibrilles nerveuses appropriées dans le même organe à chaque sensation individuelle, il y a de même pour la vie intérieure autant de sens internes particuliers que de modes d'affections ou de passions naturelles ou en général de modifications diverses du sentiment immédiat de l'existence et combien n'est-il pas probable, en effet, que ce ne sont pas les mêmes organes, les mêmes centres nerveux qui sont en jeu, ou qu'ils n'y sont pas du moins de la même manière, dans ces impressions immédiates qui nous constituent habituellement ou alternativement mélancoliques ou gais, ardents ou froids, emportés ou calmes, courageux ou timides?
Entrons dans quelques exemples particuliers et soulevons un coin du voile où s'enveloppe l'homme affectible intérieur.
« 11 n'est pas un seul organe, dit notre illustre Montaigne, avec sa naïveté et sa profondeur ordinaire, qui souvent ne s'exerce contre notre volonté; ils ont chacun leurs passions propres qui les éveillent ou les endorment sans notre congé. »
Combien de faits, de sentiments immédiats ne concourentils pas à mettre en évidence ces passions, pour ainsi dire, partielles, signalées avec tant de vérité et d'énergie par l'auteur des Essais : n'est-ce pas ainsi que dans le silence même des
1. BoNNir (Charles), né à Genève on 1720. mort en 1791. Naturalisle et philosophe Ses deux principaux ouvrages dhistoire naturelle sont : Considérations sur Us corps organisés et Contemplation de la nature. Il a consacré à l'élude de l'homme deux grands ouvrages : V Essai analytnjue sur les facultés de l'dme et U Paliuginésie nhilosophique. ^
sens et de l'imagination un organe interne tel que celui delà faim ou de l'appétit vénérien s'éveille tout à coup spontanément, entraîne vers lui toutes les facultés sensitives, maîtrise la volonté, absorbe l'intelligence, change la direction des idées, l'ordre de tous les mouvements et imprime une suite de déterminations et d'actions proprement dites animales en tant que le moi n'y prend point une part vraiment active et qu'elles ont également lieu sans son concours, comme dansl'instinctet le somnambulisme. Sousl'influenccordinaire de ces impressions immédiates d'organes internes particuliers naissent des appétits moins brusques, moins dominants, mais qui, s'éveillant d'une manière plus ou moins obscure, dans des périodes réglées par la nature.ou les habitudes, pro^ duisent ce sentiment vague d'inquiétude, ce besoin d'agir, de s'agiter de différentes manières, besoin que l'on trouve également dans l'état sauvage et civilisé, et qui, ayant sa source cachée dans les profondeurs même de la vie organique ou animale, peut donner l'impulsion à des facultés plus relevées et devenir un des premiers principes de cette activité qui se déploie et s'exerce d'une manière si différente, suivant les diverses conditions de la vie sociale, mais [ J^ pour
toutes également, dans l'intervalle qui sépare les besoins satisfaits des besoins renaissants, sans lesquels probablement cette activité n'existerait pas-.
Ces mobiles secrets d'une foule d'actes et de déterminations demeurent pourtant toujours profondément ignorés de l'être sensible, qui leur obéit, et se dérobent à la réflexion par leur intimité même. Aussi la partie de nous-même sur laquelle nous sommes les plus complètement aveugles se forme-t-elle de cet ensemble d'impressions affectives, qui naissent immédiatement, soit des dispositions variables de la sensibilité intérieure, soit encore plus du tempérament fondamental
t. Mol illisible.
t. Chaque individu se dislingue d'un autre de son espèce par la manière fondamentale dont il sent sa *ie, et par suite, dont il sent, je ne d.s pas dont il juge les rapporte avec les autres êtres, eu tant qu'.ls peuvent favoriser ou menacer son ^'«'f ^f; !;» différence à cet égard est peut-être plus forte encore que celle qui a heu e"*.[«;«^^'^'"^ de la figure ou la conformation extérieure du corps. De là vient 1 impossibilité ou chacun se trouve de connaître à fond ce qu'est un de ses semblables comme vivant et sen- Unt et de manifester ce qu'il est lui-même ; >ot illisible] il sent ses rapports. Les idées seules se ressemblent et peuvent se communiquer avec les sentiments qui y sont joints ; ce qui est dans la sphère de l'animalité est inconnaissable. {Note de Maine de Bxran.)
-J^.duàibM .^Sv'wê^Miiitr^ .
MAI^E D2 BIRAN
LES PERCEPTJOXS OBSCURES
dont ce que nous appelons le caractère est comme la physionomie, mais cette physionomie n'a point de miroir qui la réfléchisse à ses propres yeux, ou la mette en relief hors d'elle-même.
Ce sont de telles dispositions, variables ou fixes, qui associent toujours leurs produits inaperçus à l'exercice des sens, imprégnant pour ainsi dire les objets ou les images, de certaines couleurs, certaines modifications affectives qui semblent leur être propres et adhérentes. De là cette sorte de réfraction sensitive qui nous montre la nature extérieure tantôt sous un aspect riant et gracieux, tantôt comme couverte d'un voile funèbre, qui nous fait voir dans les mêmes choses, les mômes êtres, tantôt des objets d'espérance et d'amour, tantôt des sujets de méfiance et de crainte ; ainsi se trouve « cachée » dans ses impressions cachées et sur lesquelles tout retour nous est interdit, la source de presque tout le bien ou le mal attaché aux divers instants de notre vie, nous la portons en nous-mcme cette source la plus vraie des biens et des maux... et nous accusons le sort, nous dressons des autels à l'aveugle et mobile fortune! Qu'importe en effet que cette puissance secrète soit en nous ou hors de nous ! N'est-ce pas toujours \e fatum qui nous poursuit, nous dirige et nous entraîne souvent à notre insu... osons le dire, et qui mieux que vous. Messieurs, a le droit d'apprécier cette assertion que d'autres jugeraient trop hardie peut-être? Il n'est point au pouvoir de la philosophie, de la raison, ou de la vertu même, toute-puissante qu'elle est sur les volontés et les actes de l'homme de bien, de créer par elle-même aucune de ces affections heureuses qui rendent si doux le sentiment immédiat de l'existence, ni de changer ces dispositions funestes qui peuvent le rendre insupportable. S'il existait quelques moyens de produire de tels effets, ce serait dans votre art, surtout, ce serait dans une médecine physique autant que morale qu'il faudrait les chercher; et celui qui aurait trouvé un secret aussi précieux, en agissant sur la source même de la sensibilité intérieure, devrait être considéré comme le premier bienfaiteur de l'espèce, le dispensateur du souverain bien, de la sagesse et de la vertu môme, si l'on pouvait appeler vertueux celui qui serait toujours bon sans effort, puisqu'il serait toujours calme et heureux...
C'est le sentiment de cette vérité qui inspira peut-être à J.-J. Rousseau ses pages les plus éloquentes, c'est à elle du moins qu'il revient toujours dans tous ses écrits avec cette force entraînante de persuasion qui lui est propre.
2<» Considéi^ations sitr les impressions intérieures dans le fétus, dans l'état de sommeil et de délire; et les sympathies qui s'y rapportent.
Pour signaler les caractères propres et spécifiques à ces impressions immédiates, qui prennent leur source dans la vie intérieure et exercent sur toutes les facultés de l'homme une influence si étendue et si puissante, il faut saisir ces caractères isolés ou prédominants dans les cas où les fonctions de la vie active sont encore dans le silence et l'attente de l'acte, ou dans un état momentané de suspension, d'engourdissement ou d'altération... Les phénomènes de la vie du fétus, pendant le temps de la gestation, ceux du sommeil et du délire, ceux enfin de diverses sympathies affectives peuvent offrir ici des données intéressantes et des exemples
curieux .
L'homme, considéré dans l'état de germe ou de simplicité vitale, simplex in mtalitate, suivant l'heureuse expression de Boerhaave, commence à vivre organiquement et à sentir même assez longtemps avant de connaître sa vie et d'apercevoir ou de juger sa sensation, vimt et est vitœ nescius ipse suœ, cette existence toute affective, ces appétits, ces penchants ou ces tendances de l'instinct, qui se manifestent et s'expliquent déjà dès la naissance de l'individu, ne sont point conçus dans cet instant même : rien ne s'opère ainsi brusquement et comme par saut dans la nature.
A peine l'être naissant débute dans la vie extérieure, et déjà il annonce des goûts ou des répugnances relatifs aux objets de cette vie ; il exécute divers mouvements coordonnes entre eux, appropriés aux mêmes objets et tendant à un but de conservation ou de nutrition. Or, s'il est vrai que la nature ne va point par sauts, ces appétits, ces mouvements ne doivent-ils passe référer à un mode d'existence antérieur, où ils ont été préparés et préordonnés à la fin actuelle ; mais en quoi pouvait consister ce mode de vie du fétus, avant qu'aucun sens externe ne fût ouvert ou mis en jeu par ses objets propres, si ce n'est dans les impressions purement
HAINE DE filRAN
internes des organes qui sont bien reconnus pour être les seuls en exercice pendant la durée de la gestation ou le temps que le germe organique se développe, se nourrit, croît dans
le sein de la mère ?
La vie intérieure du fétus n'est pas isolée et indépendante ; tel que le fruit non encore parvenu à son point de maturité, il reçoit tous les principes de son développement de l'arbre animé qui le porte; tous les ingrédients de la vie ne lui parviennent qu'après avoir passé par les organes internes de l'être sensible à qui toute son existence est attachée.
Ainsi l'enfant pourra participer à tous ces phénomènes organiques qui ont lieu dans le sein de la mère et, par suite, aux affections immédiates qui y sont liées ; mais il ne participera évidemment qu'à ces modes d'impressions spécifiques ; ainsi, identité de fonctions organiques, communauté d'affections immédiates internes simples, voilk tout le nœud de la sympathie qui peut unir deux êtres dont l'un, parfait, est en possession des deux vies, tandis que l'autre imparfait, ne jouit encore que d'une seule.
S'il était bien constaté que les traces de l'imagination de la mère peuvent être dans certains cas visiblement marqués sur quelque partie du corps de l'enfant, il faudrait dire alors que ces empreintes sont transmises par l'action de l'àme sensitive, et il n'y a bien sûrement qu'un très haut degré d'émotion ou d'excitation affective, liée auxproduits de l'imagination de la mère, qui puisse déterminer la transmission de ces images par l'intermède des affections avec qui elles
sont associées.
La sympathie organique a son principe prochain dans la tendance à l'imitation, qui paraît être une loi primordiale de la nature organisée : tous les organes du fétus qui n'ont pas besoin, pour entrer au jeu, de l'action des objets étrangers, commenceront donc par se mettre à l'unisson de ceux qui leur correspondent dans la mère, et en répéteront ou imiteront les fonctions. La vie intérieure du fétus pourra donc être complète avant que celle de relation ait pu recommencer.
Toutes les impressions immédiates qui tiennent à cette première vie seront reçues et transmises, soit directement par ses organes propres, soit sympathiquement par ceux
analogues de la mère, aux centres nerveux partiels, détermineront les mouvements des instincts et toute cette série de phénomènes affectifs qui peuvent imprimer dès lors au tempérament physique et par suite au caractère moral une sorte de type vraiment inaltérable. C'est jusque- la qu il faut remonter pour trouver la source de diverses passions qui échappent à l'analyse pure des phénomènes intellectuels et moraux et de toutes les habitudes qui peuvent s^ rattacher. C'est par de semblables déterminations premières de. la sensibilité, conçues dans le propre sein de la mère, et qui prennent de bonne heure tous les caractères d énergie, d opiniâtreté et d'inHexibilité des plus anciennes habitudes qu on peut rendre compte, jusqu'à un certain point, non seulemen des appétits, des penchants et des inclinations de l animal naissant, mais encore de certaines passions précoces certaines sympathies ou antipathies marquées pour certaines choses ou certaines personnes, sans qu'on puisse expliquer les causes obscures de cet attrait ou de ce repoussement
invincible. o, * i \n
C'est ainsi que le fils de l'in fortunée Marie Stuart, Jacques VI, roi d'Vnaleterre et d'Ecosse, ayant ressenti dans le sein de sa mère," le contre-coup de la peur qui avait agité celle-ci a la vue de l'épée fatale, prête à percer son amant, David Reggio éprouva toute sa vie un saisissement et un Iremblemen involontaire en voyant une épée nue, quelque effor qu fit pour surmonter cette disposition des organes, tant la nature a de force, observe un historien philosophe' qui rapporte ce fait, tant elle agit par des voies inconnues Cest amsi que les affections les plus douces, les penchants les plus forts les plus constants de la nature humaine, ceux surtout qui tiennent a la conservation des individus, à la perpétuité des races, au maintien de l'état social, comme la sympath e générale qui fait tendre l'homme vers l'homme, celle plus spéciale qui détermine l'attrait des sexes, le besoin de se p^ropager comme celui de compatir, d'aimer, etc. peuvent Slsser invariablement des mères aux enfants, «'é endre à fous les temps, à tous les lieux, et marquer ainsi le caractère des indiviâus et celui commun de l'espèce, d'un sceau qui ne peut s'effacer.