‹ Mémoire sur les perceptions obscures [microform], suivi de la discussion avec Royer-Collard, sur l'existence d'un état purement affectif, et de trois notes inédites sur la nature de l'influence de la volonté, sur la perception de la dureté, sur l'objet de la philosophie de l'esprit humainChapitre 17 sur 21 · PROMENADE AU LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

PROMENADE AU LUXEMBOURG

AVEC M. ROYER-COLLARI)

M. Royer-Collard, se plaçant à peu près dans le point de vue de Reid et d'Ancillon, prétendue pouvoir se faire aucune idée d'un état de l'être scnsitif, tel que cet être fût réduit à de pures affections, sans connaissance d'aucune existence et sans ombre même de personnalité individuelle.

n observe qu'un tel état, où l'être sentant ne serait modifié que par ce qu'il appelle qualités secondes, tout à fait séparées de la connaissance des premières qualités, est un état purement fictif ou hypothétique, qui ne peut avoir aucun type/ dans notre expérience intérieure ou extérieure; c'est ainsi qu'il considère le point de départ de Condillac comme une véritable abstraction.

Je réponds que la faculté de sentir diffère essentiellement de celle de percevoir ou de connaître, que la première, appar tenant essentiellement à tout ce qui a vie, a pu et dû précéder l'exercice de toutes les autre?, et par suite qu'il y a eu

1. RoYER-Coi.LARD (Pierre-Paul^ pliilosopheet orateur politique, né à Sompuis en 1T63. mort à Chàteauvieux (Loir-et-Cher) en 1845. Ses œuvres philosophiques se réduisent à quelques leçons douverlure et à des fragments publi(5s à la suite de la traduction des œuvres de Reid par Jouiïroy. — Maine de biran connut «également son frère, Antoine- Athanase Royeh-Collabd, né à Sompuis en 1768, mort à Paris en 1825, médocin de l'Asile de Charenton en i8u6, puis professeur de médecine légale à la Faculté (1816) inspecteur g(?néral des Ecoles de médecine (1819-1825).

En quelle année eut lieu cette rencontre ? Maine de Biran ne nous le dit pas. Vraisemblablement en 1813. Nous savons seulement qu'elle eut lieu le 24 mai. M.Gérard, qui a publié ce texte à la un de son ouvrage sur la philosophie de Maine de Biran, donne la date du 24 mai 1813, qui ne se trouve pas dans le manuscrit de la Bibliothèque de rinstitut que nous avons consulté. M. Gérard a du avoir entre les mains un autre manuscrit dont nous n'avons pu retrouver la trace. Il y a tr^s peu de différence entre les deux textes ; mais, d'une part, celui de l'édition Gérard ne donne pas les notes marginales de Maine de Biran, d'autre part, il se termine par deux paragraphes qui manquent dans le texte de la Bibliothèque de l'Institut..

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une époque où Texistence de l'être sentant et pensant se trouvait réduite aux effets physiologiques des impressions reçues par les divers organes, sans conscience du moi et par conséquent sans connaissance. Si l'on dit que la première de toutes les sensations a été accompagnée de conscience, et aue le moi est inséparable de toute impression affective, de celles mêmes qui résultent du simple jeu de la vie, je ne vois plus aucune réponse solide à faire contre la théorie de Condillac et il sera vrai que la sensation comprend toute 1 intelligence enveloppée et qu'elle est la base et l'origine de toute

connaissance, de toutes les facultés.

On dit qu'il n'y a pas d'état concevable, ou l être sentant soit uniquement affecté par les qualités secondes. Je conviens qu'il n'y a pas d'état, en effet, où un être sentant et pensant à la fois, aurait la connaissance toute intérieure de lui-même comme modifié, avec l'idée de quelque cause qui agit sur lui pour produire telle impression, car c'est la tout ce quon appelle qualité seconde, qui ne diffère de l'affection pure que par l'association de celle-ci avec le rapport de causalité. J'admets qu'il n'y a point de cause conçue sans espace ou étendue, c'est-à-dire point de qualités secondes sans qualités premières ; mais dépouillez l'affection de tout ce qui se joint à elle pour l'élever à la hauteur d'une idée de sensation ou d'une connaissance, c'est-à-dire du moi, de la causalité, de l'attribution à un lieu de l'espace ou à un objet, et ce qui vous restera ne sera point une vaine abstraction, mais un état réel de l'être sensitif identifié avec chacune des moditications qu'il éprouve ^ , .

Cet état n'est pas en effet conçu seulement ainsi par aostraction, mais par une sorte d'expérience qui est différente de celle de l'intuition et de la réflexion, et tient de 1 une et de l'autre en même temps.

Dans certains états de notre être sensitif, tels que le som-

i. Nous avons les preuves d'induction les plus fortes pour croire que la ^^^ «««^j^'^ an maie peut subs.stlr sans connaissance ou conscience de mo^ ProP^^"»^";. ^//^ ."^^ nouTnav^ns pas également la preuve qu'U puisse y avo.r un mo., une ^e m ellectuelle Ts une vie organique et animale; toute notre expérience est contraire ^ cette dernienî ^ ï^ndance. La condition de la pensée n'est pas uniquement d-« ce q,u -Ua^ v^e^ Duisou'il est très possible de vivre et de sentir sans penser ; mais la vie fait au moiM SartTessentele'des conditions de la pensée. Ce ne sont pas les organes qui font fa îîfonlé mais il faut des organes virants pour que la volonté naisse ou [s exerce î] arec un sentiment d elle-même. [NoU marginale de Maine oe Biran.)

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meil agité et troublé par quelques impressions sourdes, le délire, l'ivresse, la fureur, où il n'y a pas de conscncm sm, à l'instant où le moi renaît ou s'éveille, il perçoit ces impressions et les localise, mais il ne les perçoit ou ne les sent point comme ne faisant que commencer il les trouve déjà établies dans son organisation, ou dans l'àme sensitive avec Suelîe il correspond, et qui en était déjà affectée sans que e moi y participât ou le reconnût. Cette participation ou cette connaissance du moi qui se joint à Vairectton et y ajoute de nouveaux éléments, ne la constitue pas, et ne change rien à sa nature animale, puisqu'elle subsisterai également quand elle serait séparée de tout élément intellectuel

Vouloir que le moi et toutes les 7iotions de cause, de substance, qui forment son apanage, commencent avec les premières impressions de la sensibilité et soient pour ainsi dire contompoiaines de la vie, c'est nier que la connaissance a. une origine. De plus, s'il n'y a pas d'affections puremen animales sans moi et sans notion de cause, de durée, etc i ne doit pas non plus y avoir de telles notions purement Ltellecluelles, sans impressions sensibles ou sans souvenirs et images de ces impressions, et le moi pur ne serait comme ranpclion Dure, qu'une abstraction sans réalité. Il flut n'é cesklement reconnaître deux parties très distincles' dans la 7iature de Y homme, l'une animale, 1 autre nlellectuelle. L'espèce de lien qui les «nit ou le comment de leur liaison est un mystère à jamais impénétrable, et ,1 y aurait de la folie à se proposer de l'éclairc.r, puisqu .1 audrail pour résoudre ce problème que nous fussions en même ZlHous etunautreêtre supérieur. U nous est impossib e de nous concevoir réduits à la partie V^^^^^^il amn^aU puisque pour avoir une conception quelconque, il faut avoir un moi, que l'acte le plus simple de la pensée ou de la

1 Des deu. partie, de uolre élre »e..U»l et ,»n«nt 1 uo. «'PP'"'"'" V"^'"J"„'X tr. la première sent simplement, la seconde perçoit on ,uge « ^>'' 'f «"^Vn.r î sensation'd.rece et simple ne pourra.t-en. pas "-; '■^/jï'/^.f/.;/, ^0! . 'lobserredoublée. on ,a„s devenir un phénomène ''^^'''''f "«„ .'*°;^J'r,"t°ir si c'est un «lion de la nature animée nous prouvent qa.l en est ""''•'«'^ ';,",„,„,„ „ ,on ^éme être qui d'abord reçoit les sensalioos """P'"' ."''' "„^'^;.. u„„ ,„effabl.. : .cti».té, ou si ce sont deu. «res distinct., >"''"f "f"' "7, l^JZl «voir qu'on

peu importe, fo^''- -i'''- ^'^''l'iZ^iZéZtl TJ7^"'^ ^^^^ '*P«*" °" aent sont deux louctions essentiellement dillèrenles, ev qu y

MusUtuer deu. modes réel. dexiUenc. (iVole de Marne de U,ran.)

réflexion complique déjà cette nature qu il s agirait de connaître dans sa simplicité et qu'enfin il est impossible que le moi se rende compte d'un état d'où il se trouve exclu par

' ^^Mai'sÏme semble que lorsque j'observe le jeu intérieur de mes affections, de mes appétits et de tous ces modes variables qui correspondent aux fonctions vitales, tout cela se fait sans moi et n'en aurait pas moins lieu quand même je ne le saurais pas ou que je n'y assisterais pas comme temom ou que

le ie n'y serait pas.

On dit que nous avons toujours conscience de ces sensations ou images obscures, qui deviennent si souvent des principes d'actions ou de déterminations réfléchies, mais que nous les oublions l'instant d'après, ce qui ne prouve point quelles n'aient pas été accompagnées de conscience ou jointes au

sentiment du moi. , . j^„„

Je réponds qu'il y a toujours pétition de principe dans tous les exemples semblables qu'on cite, pour prouver que Vàme pensante ou le moi participe dune ««aniere quelconque soit passive, soit active, à des modes ou des mouvements dont 11 ne subsiste aucune trace dans la réminiscence Comment, en effet, pouvons-nous nous «--erq^ue tels mode ont été dans la conscience, lorsque nous i^ en conservons au une réminiscence actuelle ni possible ? Je suis bie« su que c'est moi qui ai fait telle action, ou qui ai éprouve telle modification qui rentre dans la chaîne continue de mon «iSce^%u'ejerapporteàun temps passé, maiscm

nuis-ie dire que ce soit moi qui ai agi ou senti quand e suis étranger pa? mes souvenirs à tout ce qui s'est passe dans

mon organisation, ou ailleurs?

' L'actfonque vousfa.tesavecconsciencesuppose,dil-on,des

sensatL antérieures dont vous avez eu également conscîenc mais que vous avez oubliées. (R. C.) S. 1 action que je îalsesr proprement volontaire, elle ne dépend d'aucune autre cause 5"e ma volonté, et si je me meus ou s. mon 00 ps es^mu^n vertu de certaines i-P-'^f i°-,^îtL'^^ P^" de auelques déterminations soit d'instinct, soit d habitude, ?e 1^0 peut être étranger aux unes comme aux autres et ne panicipe point ou ne participe que comme spectateur a ce qui se passe.

ij =1.

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Dans la manière de voir commune aux physiologistes et aux métaphysiciens, les impressions reçues du dehors par les extrémités nerveuses des sens externes, doivent [être] propagées continuement le long de ces nerfs jusqu'au centre du cermau, où la sensation s'accomplit ; sans cette transmission la sensation est censée complètement nulle; Tàme est ainsi affectée ! amédiatement par l'impression reçue, pour elle la sentir i. est en avoir conscience, c'est y joindre cet acte d'aperception interne qu'on n'a jamais songé a séparer de la sensation. — Cependant en consultant l'expérience, on pouvait reconnaître aisément qu'il y avait deux étals ou deux modes très distincts dans ce qu'on appelle généralement et trop vaguement senlii\ l'un où l'être organisé vivant, qui reçoit une impression, donne tous les signes de la sensibilité la plus affective, et peut être bien véritablement dit la sentir, sans qu'il y ait le conscium sut, le conipos suù ni rien d'équivalent à ce premier acte de pensée : je .S6??i.s, j'existe, je suis souffrant, jouissant etc., — l'autre état, où une conscience distincte, un sentiment d'individualité personnelle, se joint véritablement à l'affection et où léti e sentant sait qu'il est affecté, fait un retour sur ce qu'il éprouve et se distingue de la modification qu'il attribue aux organes.

Dans le sommeil, les songes, comme dans plusieurs états extrêmes et anomalies de la sensibilité, les impressions sont bien également reçues par les nerfs, transmises au cerveau, où Vâme est dite les sentir, mais s'il ne s'y joint dans ce cas aucun acte d'aperception interne ou de conscience, ni par suite de réminiscence, il faudra bien reconnaître qu'une même condition soit physiologique, soit psychologique, qui fait qu'une impression est sentie immédiatement par l'ame ou par ce qui en tient lieu dans les êtres organisés vivants, ne suffit pas pour que cette sensation soit aperçue, et que cet acte se fonde sur quelqu'autre condition qui est à la sensation sentie ce que celle-ci est à la simple impression reçue

par les nerfs.

On pourrait dire que l'âme, en tant qu'elle reçoit passivement la sensation ou est affectée par ce qui se passe dans les extrémités nerveuses aboutissant à son siège dans le cerveau, sent simplement ou imagine, sans joindre à la sensation ou à rimageaucunsentimeMd'elle-môme, aucun actedeconscience

ou de pensée, et on expliquerait ainsi ce qui a lieu dans les rêves, dans certains états de délire, de passion, etc.

L'âme dirait-on, n'existe pour elle-même, ou ne se connaît qu'autant qu'elle agit, ou qu'elle commence elle-même une action, un mouvement, dont la cause n'est qu'en elle, ou n'est qu'elle-même ; elle peut être affectée ou septir simplement par les organes à qui elle est unie, sans agir, sans mouvoir, et dès qu'elle agit ou réagit sur la sensation, elle y joint le sentiment de son action propre qui constitue la personnalité, le moi dans la sensation, en élevant celle-ci à la hauteur de la perception ou de l'idée.

Cette explication rentre assez bien dans mon point de vue, en tant que l'on accorde qu'il peut y avoir un état où l'àme purement passive serait affectée immédiatement par l'impression que reçoivent les organes, et que dans cet état, il y aurait sensation sans perception ni moi; mais comme les philosophes qui ont poussé le plus loin lanalyse des phénomènes et n'admettent point de sensation sans l'activité de l'dme, que Locke par exemple, établit de prime abord que l'àme ne peut sentir sans s'apercevoir qu'elle sent, c'est-à dire sans en avoir la conscience, ou le sentiment d'elle-même comme étant dans un tel état ; comme Ch. Bonnet surtout prétend que l'àme est nécessairement active dès les premières sensations qui ne pourraient avoir lieu sans cette activité, comme il paraît bien d'ailleurs que toute impression reçue et sentie entraîne toujours quelques mouvements de réaction dans les organes mobiles ; quec'estmêmeleseulmoycn que nous ayons pour reconnaître les affections d'un être sentant qui nest pas nous, qu'ainsi tout semblerait concourir à prouver que l'activité qui nous paraît être une cond i tion essentielle de la perception ou de la conscience, serait inséparable de toute sensation, tellement qu'on réaliserait une abstraction de l'esprit plutôt qu'on n'exprimerait un fait de la nature, en admettant un état purementaffectif ou passif de la part de l'âme, étranger par suite à toute conscience du moi — il importe de faire voir que les conditions sur lesquelles reposent d'une part la sensation simple passive et d'autre part l'acte d'aperception ou de conscience sont essentiellement distinctes, que la première peut être séparée de l'autre et constituer un mode réel d'existence particulier, à part toute intelligence et pensée.

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Si la réaction du centre nerveux où aboutit l'impression suffisait pour constituer l'activité proprement dite, il serait vrai de dire qu'il n'y a et peut-être qu'il ne peut y avoir aucune sensation sans activité, ou ce qui revient au même, sans quelque perception ou conscience de moi, mais au contraire dans tous les cas où la sensibilité excitée, exaltée au plus haut degré, s'annonce par les mouvements de réaction les plus énergiques, c'est alors comme dans l'autre extrême où l'impression est trop faible pour être transmise au centre ; c'est alors, dis-je, que le moi est absent, ou comme on dit hors de lui-môme, ou que l'âme sent simplement, sans être dans l'état de conscium sici, sans apercevoir — donc le mode de réaction qui peut être jugé nécessaire pour compléter la sensation, loin d'être le signe ou la condition de cette activité propre de l'àme sur laquelle se fonde l'aperception ou la conscience, lui est au contraire opposé; donc il faut chercher une condition différente.

Dans l'état naturel de l'être vivant et pensant qui a dans sa nature la faculté d'apercevoir ou de penser, les impressions reçues par les extrémités nerveuses et transmises au cerveau, qui réagit pour mouvoir, commencent la vie et mettent en jeu la double faculté de sentir et de réagir, qui peut être en plein exercice avant qu'il n'y ait encore l'ombre de la pensée ou de la conscience, comme dans les animaux, dans l'état du fétus, dans le sommeil, le délire, etc. Comment la personnalité ressortira-t-elle de cet état purement sensitif ou viendrat-elle s'y joindre? Pour le concevoir, il faudrait pouvoir faire abstraction de toutes les impressions reçues du dehors et de tout ce qui affecte la sensibilité, réduire l'organisation humaine aux seuls instruments de la motilité volontaire, en y joignant une foixe capable de les mouvoir, de les diriger avec une intention ou un sentiment de sa puissance et de sa liberté ^ Cette force doit être nécessairement admise dans tous les systèmes, quelque idée qu'on se fasse d'ailleurs de sa nature et de quelque manière qu'on explique son action.

Dans l'hypothèse actuelle, il faut considérer que les or-

l. Quand même on supposerait que c'est lame qui meut dans l'origine, il suffirait que son action fût accompagnée de diverses affections pour en ôtre distraite, et elle serait pour elle-même comme n'existant pas puisqu'elle ne sapercevrail pat de sod aclioQ. [Note de Maine de Riran.)

o-anes musculaires ont une manière de recevoir des impressions qui leur est bien particulière et ne ressemble point à la sensibilité nerveuse. Celle-ci n'est excitée que du dehors par des impressions accidentelles, et sujettes à s'interrompre comme avarier de toutes les manières; celle-là n'est mise enjeu que par une force toute intérieure, irradiée du centre cérébral. Le seul mouvement de la vie dans l'organe musculaire s'accompagne nécessairement d'impressions qui sont transmises directement par les nerfs au centre organique de la motilité, qui réagit d'abord pour contracter les muscles; l'effet de cette réaction contractile est de changer l'état du muscle ; h ce changement correspond la sensation musculaire qui n'est pas encore accompagnée de conscience tant que l'àme est bornée à cette sensation musculaire ; mais d'après les lois de l'organisation, l'instrument de la motilité se trouve sous la dépendance immédiate de Tàme d'une part, en même temps qu'il se lie physiologiquement aux organes sensitils. Aussitôt que la force motrice se déploie sur son instrument propre, la sensation musculaire est accompagnée d'un effort dont l'aperception propre et indépendante de toute sensation autre que celle qui tient au changement de l'état du muscle, constitue dans la sensation musculaire Teffet d'une ^zc//on proprementdite, le sentiment même de cette action qui est la cause du mouvement opéré — voilà lacondition propre de l'aperception, bien distincte de la sensation passive etqu on nepeiît trouver dans aucune circonstance delà sensibilité pas-

sive.

En effet, et faisant toujours abstraction des impressions reçues du dehors, le mouvement vital se produit bien nécessairement dans toutes les parties de l'organisation intérieure, mais la physiologie nous apprend d'abord que la plupart de ces impressions ne sont point transmises directement au cerveau, et que leur effet se porte principalement sur certains centres partiels et s'y dissémine, en suivant les lois d'une vie organique, différente de la vie animale, soumise à d'autres lois ou conditions. Si de telles impressions se transmettent au centre cérébral, où se complète la sensation proprement dite, indirectement et par voie de sympathie, il ne peut résulter de ce mode de transmission ou de réceptivité passive, que des sensations simples, sans déploiement d'acti-

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vite, puisque les organes, qui sont les sièges des impressions dont il s'agit, sont hors de la sphère ou de la dépendance du centre de motilité et par suite de la volonté motrice ; ainsi le moi ne pourra s'unir qu'accidentellement à des sensations vagues qui ne sont jamais précisément localisées.

Ces observations tendent à prouver qu'en admettant que c'est le môme être, la même substance qui sent d'abord, sans avoir conscience, et qui agit ensuite avec la conscience ou le sentiment de son identité personnelle, il y a en lui au moins deux états, deux fonctions, ou deux modes d'existence correspondant chacun à deux ordres de lois ou de conditions physiologiques et psychologiques, essentiellementdifîérentes, et dont l'un pourrait toujours subsister sans l'autre.

Dans la sensation passive et simple, le sujet et l'objet sont confondus; ils n'y a pas encore de connaissance.

Ce n'est pas Tôtre purement sensitif qui peut dire : je sens: ce premier acte d'aperception ou ce jugement primitif suppose déjà une distinction établie par la conscience entre le sujet et l'objet, entre l'être qui sent et perçoit et la modification ou l'impression sentie. H n'y a de modification ainsi perçue ou distinguée du sujet que dans un lieu de l'espace ou dans un instant de la durée. L" espace et le temps sont inséparables de tout fait de conscience.

Dans ce fait vraiment primitif le corps propre est l objet qui est déjà dans un espace dont le moi se distingue sans pouvoir se séparer; c'est ainsi que toute sensation qui est unie à la conscience du moi individuel est par là même localisée dans une partie du corps ; sans quoi elle ne serait point aperçue, ou elle ne serait point, comme dit Locke, une idée de sensation. La dualité primitive est donc ici la sensation localisée. Si l'on veut partir de cette dualité, il faudra dire avec Spinoza que l'objet propre et immédiat de Vdme ou du sujet sentant est le corps propre, auquel se rapporteraient naturellement les impressions affectives*.

Mais il y a aussi un objet que famé perçoit ou dans lequel

l. En prenant le corps propre pour l'objet imntn5diat de i'àme, on ne peut pas demander conament le sujet et l'objet sont liés l'un à l'autre, puisque l'un et l'autre concoureut nécessairenaent dans l'unité d'existence où il y a deui termes distincts, et jamais séparés. Cette question ne peut avoir lieu que lorsqu'il s'agit des corps extérieur» étrangers au nôtre. {Note de Maine de Biran.)

elle perçoit certains modes qu'elle ne sent point, cet objet est y espace où se localisent les intuitions de la vue et du toucher, comme toutes les autres impressions affectives perçues se localisent dans les parties du corps propre ; ici l'objet change ou s'éloigne, le sujet restant toujours le même, et constitué uniquement par l'activité qu'il exerce sur son corps, immédiatement, et par lui, sur les résistances étrangères qui sont nécessairement dans un espace donné.

Ces deux sortes de dualités admettent néanmoins chacune un élément étranger et qui ne constitue point essentiellement la dualité vraiment primitive et originelle; pour saisir celleci, il faut faire abstraction de toute impression affective accidentelle ayant son siège dans une partie du corps propre, comme de toute intuition rapportée à quelque lieu de l'espace, pour ne concevoir que Veffort primitif Qi Vinertie musculaire qui sont les deux éléments corrélatifs et essentiellement indivisibles : la résistance musculaire à laquelle l'effort s'applique est déjà dans un espace, où le moi aperçoit immédiatement la contraction ou le mouvement, comme un effet dont il est cause. <

Si l'on ne remonte pas jusqu'à ce premier terme, tout ce qu'on dira vaguement sur une autre dualité secondaire réputée primitive ou sur l'union indissoluble du sujet et de Vobjet, en se contentant d'en appeler à la conscience pour fixer ce qu'il faut entendre par le sujet et l'objet, et en affirmant qu'ils sont toujours également et aussi indivisiblement unis dans toute représentation (sensation ou intuition), on s'exposera a affirmer, comme principes, des choses susceptiblesdecontradiction,àne trouver aucune origine aux WO/2072S de cause, de substance etc. La philosophie première n'aura point de base ou flottera dans l'aire

Les faits de notre nature ne se découvrent point à nous dans l'ordre de leur primauté, mais tout au contraire les plus éloignés de l'origine sont ceux qui se manifestent le

1. Le monde intérieur, dans le sens ambigu des philosophes, comprend indistinctement ce qui est rapporté au corps, comme les impressions alTcctives, les passions, appétits, etc., et ce qui ne peut que s'attribuer au moi comme les notions, les volitions, etc. — Nous rencontrons dans ce monde intérieur des afTcctious et des passions, comme dann ce qui n'est pas nous, un objet de notre activité et des forces constitutives de notre moi. Le monde intérieur est bien aussi celui de la nécessité, qui obéit à un principe autre que celui de la liberté. {Note de Maine de Biran).

MaINR DR BiR.VN. V

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plus clairement et se distinguent avec le plus de facilité. L'homme distingue très nettement les sensations, qui le modifient, des intuitions, mais il ne se distingue point luimême de ses sensations ; il distingue le corps qui lui est propre des corps étrangers, mais son moi ne lui paraît faire qu'un seul et même tout avec le corps auquel il rapporte les impressions agréables ou douloureuses, et dont le bien ou le mal-être fait sa joie ou sa peine ; et pourtant le sujet et l'objet ne sont pas plus identiques l'un à l'autre dans la sensation que dans l'intuition.

SUR LE CORPS Critique des opinions de M. Bonstetten ' sur Vefficace de la volonté.

La volonté est la puissance de mouvoir, et voilà tout. On connaît mal cette puissance, quand on ne la considère pas dans la primauté de son exercice et dans les résultats de cet exercice, quand on en sépare entièrement la formation des idées ou qu'on la confond avec d'autres facultés qui ne sont pas elle — vouloir n'est point préférer ou choisir... c'est

agir ou mouvoir.

« La volonté, dit mal M. Bonstetten, fait son choix et se décide pour un parti à prendre; son ouvrage alors est de donner une certaine impulsion à l'idée préférée ; là finit son domaine, et l'opération placée en dehors de la volonté est toute confiée à l'automate. » « Quand je dis, je veux marcher et je marche, ']Q lie l'action finale de marcher immédiatement k Vidée de marcher qui appartient seule à la volonté, et j'omets la cause efficiente placée entre cette volonté qui ne peut agir que sur les idées et l'action de marcher qui ne peut se faire que par les muscles. » Gomment la volonté pourrait-elle exécuter ce qu'elle ignore ?

C'est là l'argument employé par tous ceux qui nient, contre l'expérience du sens intime, l'influence immédiate de la volonté comme cause efficiente sur les mouvement du corps ; mais il y a dans cette manière de voir et d'argumenter bien

1. Bonstetten (Charles-Victor de), littérateur et philosophe suisse né à Berne en 1745, mort à Genève en 1832. Parmi ses nombreux ouvrages écrits soit en français, soit en allemand, citons: S*ir VEducation nationale (1802); Recherche» sur la nature et les loi* de Vimagination (1807); Etudes sur Vhomme (1821).

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