‹ Mémoire sur les perceptions obscuresChapitre 5 sur 17 · Rey Régis, médecin français du xviii^ siècle · texte numérisé non relu

Rey Régis, médecin français du xviii^ siècle

2. Boerhaave, médecin et savant né en 1668, mort à Leyde en 1738. Institutiones rei medicoe in usus annuœ exercitationis domesticœ (Leyde, 1708), traduct. franc, par de La Mettrie (1738). Epistola de fabrica glandulorum in corpore humano (1722). Eiementa chemiœ, 1724.

consentent dans une même vie, et la duplicité des forces souvent opposées dans leur nature auxquelles se rattachent d'une part l'impulsion aveugle et fatale de l'organisme et de l'instinct animal et, de l'autre, les déterminations éclairées et libres de l'intelligence et de la volonté.

Boerhaave dit encore dans un autre endroit du même livre : quatenvs systema hominis in nerms est, est proprie illud quod diciticr humanitas. En rapprochant ce passage du précédent, nous trouvons que dans le sens de ce maître, les fonctions du système nerveux, prises dans leur ensemble, constituant tout ce qui appartient proprement à l'homme ou son humanité tout entière, et cet être mixte étant double dans ce qui le constitue homme, les fonctions nerveuses sont donc aussi doubles ou plus exactement, il y a deux systèmes nerveux, l'un sous la dépendance d'un centre unique, celui du cerveau qui paraît être propre ou l'instrument immédiat de l'âme voulante, l'autre sous la dépendance de plusieurs centres partiels ou ganglions nerveux, réunis et liés les uns aux autres dans la région précordiale, qui est le véritable siège de toutes les émotions affectives de la nature humaine et où se ressent aussi le contre-coup de toutes les passions, en un mot, système nerveux de la vie active et système nerveux de la vie passive, division très connue aujourd'hui sous des titres un peu différents et moins exacts, je pense, tels que ceux de vie organique et animale, mais qui s'appuyent dans ce sens-là même sur une multitude de faits comme sur la plus profonde et la plus savante anatomie.

Un physiologiste dont la science pleure encore la perte prématurée, le jeune et intéressant Bichat S peut être considéré comme l'auteur de cette division pressentie, ce semble, par le génie de Boerhaave, indiquée depuis par d'autres médecins célèbres tels que Bordeu^ Grimaud, etc. mais prouvée par celui-là seul qui sut en découvrir les bases dans la nature organisée vivante, et le scalpel à la main en traçait les limites. Partant donc maintenant de cette division phy-

1. BiCHAT (Marie-François-Xavier), né en 1771 à Thoirette (Ain), mort en 1802. Auteur des Recherches physiologiques sur la vie et la mort.

2. BoRDEU, né à Izeste (Basses-Pyrénées) en 1722, mort à Paris en 1776, fondateur de la physiologie pathologique ; fut le prédécesseur immédiat de Bichai et donna la première idée de Yanatomie générale dans son traité des glandes.

Maine de Biran. 3

Biologique, si conforme à celle que J'avais (établie de mon côté dans le môme temps entre les phf^nomènes considérés sous le point de vue idéologique, je me permettrai ici de faire quelques pas de plus, et sans blâmer la réserve ou le ton d'incertitude et de doute qu'emploie l'illustre auteur de l'anatomie physiologique quand il parle des propriétés vitales, des ganglions ou du système nerveux de la vie organique, je suivrai plus hardiment les analogies que la nature même semble nous indiquer entre les propriétés ou fonctions des instruments ou des centres respectifs des deux vies.

1° Les impressions intérieures affectives se rapportant à plusieurs centres précordiaux à la fois, nous voyons d'abord comment elles doivent être générales et confuses quant à leur siège par cette multiplicité de centres, comme elles sont inaperçues quant à leur cause par l'intériorité ou la manière d'agir de ces causes mêmes. Si dans cet ordre de phénomènes dont se compose la vie active toutes les impressions qui arrivent directement des différents organes externes au même centre, comme toutes les déterminations régulières qui en partent, sont loin d'être perçues ou de se transformer en idées par une participation de conscience, si le plus grand nombre de ces impressions ou déterminations demeurent au rang des perceptions proprement dites obscures, et s'il faut un acte exprès de l'attention volontaire pour les élever au rang des perceptions claires, si même, dans lexercice de certains sens externes tels que l'odorat et le goût, plusieurs impressions faites sur le même organe et simultanément transmises au même centre se confondent en une seule sensation, dont il n'est point au pouvoir d'aucune attention de l'esprit de distinguer et reconnaître les éléments, que sera-ce de ces impressions bien plus variées, plus nombreuses, plus continuelles, qui se répartissent entre divers centres partiels, s'y pressent, s'y confondent et y arrivent à la fois de tous les organes de cette vie intérieure, dont les fonctions, différentes en cela particulièrement de celles qui constituent l'autre vie, ne s'interrompent jamais, ne sont sujettes à aucune intermittence. Les organes qui reçoivent ou transmettent ces impressions séparées, comme les centres où elles vont se réunir, étant entièrement soustraits à l'empire de la force hyperorganique qui veut et perçoit, il n'y a point ici lieu en

aucune manière à l'exercice de l'attention, mais cette atteur tion se déployât-elle dans son énergie complète, il serait au-dessus de tous ses efforts de distinguer cette multitude infinie d'impressions simultanées dont se compose le sentiment général de la Tie et de porter la lumière dans les obscurités essentiellement inhérentes à la nature affective.

En second lieu, les ganglions nerveux ou les centres prëcordiaux de la vie intérieure passive sont pour les diverses affections inhérentes à cette vie, ce qu'est le centre cérébral unique pour les perceptions ou les mouvements volontaires. Chacun de ces centres reçoit une certaine espèce particulière d'impressions, les associe entre elles, en conserve les déterminations et réagit pour l'exécution ponctuelle des mouvements vitaux et instinctifs. Or le centre cérébral ou l'âme, qui lui est unie, ne sent et surtout ne perçoit distinctement que les impressions transmises par les nerfs excentriques, qui viennent y aboutir; il n'y a point de conscience des impressions faites immédiatement, ou sans l'entremise des nerfs cérébraux, sur le centre même. Bichat a constaté le fait par plusieurs expériences où il a trouvé une insensibilité relative dans les profondeurs mêmes de la su^bstance cérébrale. Il ne devait donc pas être surpris de retrouver la m'ême insensibilité dans les ganglions nerveux; d'ailleurs comme toutes les impressions reçues ou nées dans cette série de centres nerveux sont immédiates, et que, d'autre part, il existe entre tous les ganglions une véritable sympathie ou une sorte de solidarité, comme enfin il est de l'essence de la sensibilité propre de ce système de n'être jamais affectée que confusément et comme par des ébranlements nerveux de masse, qui constituent le sentiment immédiat et tout interne du plaisir ou de la peine, attachés spécialement au bien ou mal-être général de la machine, iln'est pas étonnant que Bichat n'ait pu retirer aucune lumière des expériences tentées sur chacun de ces ganglions en particulier pour constater leurs propriétés vitales, reconnaître leur usage et déterminer le rôle essentiel qu'ils jouent dans les fonctions de notre vie passive et affective.

Je considérerai quant à moi, avec toute la confiance qu'on peut avoir dans les inductions tirées de l'analyse expérimentale des phénomènes, je considérerai, dis-je, chacun des

centres nerveux dont il s'agit comme autant de sens internes particuliers de nos aiï(3ctions précordiaies, qui varient, se succèdent éminemment en nous, et qui, toutes obscures, toutes confuses qu'elles sont, forment la base du sentiment immédiat, agréable ou pénible, que nous avons de l'existence. Ce sentiment général affectif est en effet comme la résultante de toutes les impressions particulières naissant spontanément et à chaque instant du jeu de la vie et des diverses fonctions organiques alternatives, prédominantes, qui concourent à la former.

Ne serait-il donc pas ici trop hardi de dire que, comme il y a des organes particuliers appropriés à chaque espèce de sensations extérieures et peut-être même suivant l'opinion d'un métaphysicien naturaliste M. Bonnet^, des fibrilles nerveuses appropriées dans le même organe à chaque sensation individuelle, il y a de même- pour la vie intérieure autant de sens internes particuliers que de modes d'affections ou de passions naturelles ou en général de modifications diverses du sentiment immédiat de l'existence et combien n'est-il pas probable, en effet, que ce ne sont pas les mêmes organes, les niêmes centres nerveux qui sont en jeu, ou qu'ils n'y sont pas du moins de la même manière, dans ces impressions immédiates qui nous constituent habituellement ou alternativement mélancoliques ou gais, ardents ou froids, emportés ou calmes, courageux ou timides ?

Entrons dans quelques exemples particuliers et soulevons un coin du voile où s'enveloppe l'homme affectible intérieur. « Il n'est pas un seul organe, dit notre illustre Montaigne, avec sa naïveté et sa profondeur ordinaire, qui souvent ne s'exerce contre notre volonté; ils ont chacun leurs passions propres qui les éveillent ou les endorment sans notre congé. » Combien de faits, de sentiments immédiats ne concourentils pas à mettre en évidence ces passions, pour ainsi dire, partielles, signalées avec tant de vérité et d'énergie par l'auteur des Essais : n'est-ce pas ainsi que dans le silence même des

1. Bonnet (Charles), né à Genève eo 1720, mort en 1793. Naturaliste et philosophe Ses deux principaux ouvrages d'histoire naturelle sont : Considérations sur les corps organisés et Contemplation de la nature. Il a consacré à l'étude de l'homme deux grands ouvrages : VEssai analytique sur les facultés de l'âme et \à Palinçénésie philosophique.

sens et de l'imagination un organe interne tel que celui de la faim ou de l'appétit véne'rien s'éveille tout à coup spontanément, entraîne vers lui toutes les facultés sensitives, maîtrise la volonté, absorbe l'intelligence, change la direction des idées, l'ordre de tous les mouvements et imprime une suite de déterminations et d'actions proprement dites animales en tant que le moi n'y prend point une part vraiment active et qu'elles ont également lieu sans son concours, comme dansl'instinctet le somnambulisme. Sous l'influenceordinaire de ces impressions immédiates d'organes internes particuliers naissent des appétits moins brusques, moins dominants, mais qui, s'éveillant d'une manière plus ou moins obscure, dans des périodes réglées par la nature ou les habitudes, produisent ce sentiment vague d'inquiétude, ce besoin d'agir, de s'agiter de différentes manières, besoin que l'on trouve également dans l'état sauvage et civilisé, et qui, ayant sa source cachée dans les profondeurs même de la vie organique ou animale, peut donner l'impulsion à des facultés plus relevées et devenir un des premiers principes de cette activité qui se déploie et s'exerce d'une manière si différente, suivant les diverses conditions de la vie sociale, mais [ J^ pour

toutes également, dans l'intervalle qui sépare les besoins satisfaits des besoins renaissants, sans lesquels probablement cette activité n'existerait pas^.

Ces mobiles secrets d'une foule d'actes et de déterminations demeurent pourtant toujours profondément ignorés de l'être sensible, qui leur obéit, et se dérobent à la réflexion par leur intimité même. Aussi la partie de nous-même sur laquelle nous sommes les plus complètement aveugles se forme-t-elle de cet ensemble d'impressions affectives, qui naissent immédiatement, soit des dispositions variables de la sensibilité intérieure, soit encore plus du tempérament fondamental

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