‹ Mémoire sur les perceptions obscuresChapitre 6 sur 17 · Mot illisible · texte numérisé non relu

Mot illisible

2. Chaque individu se distingue d'un autre de son espèce par la manière fondamentale dont il sent sa vie, et par suite, dont il sent, je ne dis pas dont il juge les rapports avec les autres êtrqs, eu tant qu'ils peuvent favoriser ou menacer son existence. La différence à cet égard est peut-être plus forte encore que celle qui a lieu entre les traits de la figure ou la conformation extérieure du corps. De là vient l'impossibilité où chacun se trouve de connaître à fond ce qu'est un de ses semblables comme vivant et sentant et de manifester ce qu'il est lui-même ; [mot illisible] il sent ses rapports. Les idées seules se ressemblent et peuvent se communiquer avec les sentiments qui y sont joints ; ce qui est dans la sphère de l'animalité est inconnaissable. {Note de Maine de Biran)

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dont ce que nous appelons le caractère est comme la physionomie, mais cette physionomie n'a point de miroir qui la réfléchisse à ses propres yeux, ou la mette en relief hors d'elle-même.

Ce sont de telles dispositions, variables ou fixes, qui associent toujours leurs produits inaperçus à l'exercice des sens, imprégnant pour ainsi dire les objets ou les images, de certaines couleurs, certaines modifications alfectives qui semblent leur être propres et adhérentes. JJe là cette sorte de réfraction sensitive qui nous montre la nature extérieure tantôt sous un aspect riant et gracieux, tantôt comme couverte d'un voile funèbre, qui nous iait voir dans les mêmes choses, les mêmes êtres, tantôt des objets d'espérance et d'amour, tantôt des sujets de méfiance et de crainte ; ainsi se trouve « cachée » dans ses impressions cachées et sur lesquelles tout retour nous est interdit, la source de presque tout le bien ou le mal attaché aux divers instants de notre vie, nous la portons en nous-même cette source la plus vraie des biens et des maux... et nous accusons le sort, nous dressons des autels à l'aveugle et mobile fortune! Qu'importe en effet que cette puissance secrète soit en nous ou hors de nous ! N'est-ce pas toujours \e fatum qui nous poursuit, nous dirige et nous entraîne souvent à notre insu... osons le dire, et qui mieux que vous. Messieurs, a le droit d'apprécier cette assertion que d'autres jugeraient trop hardie peut-être? Il n'est point au pouvoir de la philosophie, de la raison, ou de la vertu même, toute-puissante qu'elle est sur les volontés et les actes de l'homme de bien, de créer par elle-même aucune de ces affections heureuses qui rendent si doux le sentiment immédiat de l'existence, ni de changer ces dispositions funestes qui peuvent le rendre insupportable. S'il existait quelques moyens de produire de tels effets, ce serait dans votre art, surtout, ce serait dans une médecine physique autant que morale qu'il faudrait les chercher; et celui qui aurait trouvé un secret aussi précieux^ en agissant sur la source même de la sensibilité intérieure, devrait être considéré comme le premier bienfaiteur de l'espèce, le dispensateur du souverain bien, de la sagesse et de la vertu même, si l'on pouvait appeler vertueux celui qui serait toujours bon sans effort, puisqu'il serait toujours calme et heureux...

C'est le sentiment de cette vérité qui inspira peut-être à J.-J. Rousseau ses pages les plus éloquentes, c'est à elle du moins qu'il revient toujours dans tous ses écrits avec cette force entraînante de persuasion qui lui est propre.

2° Considérations sur les impressions intérieures dans le fétus, dans Vétat de sommeil et de délire; et les sympathies qui s'y rapportent.

Pour signaler les caractères propres et spécifiques à ces impressions immédiates, qui prennent leur source dans la vie intérieure et exercent sur toutes les facultés de l'homme une influence si étendue et si puissante, il faut saisir ces caractères isolés ou prédominants dans les cas oii les fonctions de la vie active sont encore dans le silence et l'attente de l'acte, ou dans un état momentané de suspension, d'engourdissement ou d'altération... Les phénomènes de la vie du fétus, pendant le temps de la gestation, ceux du sommeil et du délire, ceux enfin de diverses sympathies affectives peuvent offrir ici des données intéressantes et des exemples curieux.

L'homme, considéré dans l'état de germe ou de simplicité vitale, simplex in vitalitate, suivant l'heureuse expression de Boerhaave, commence à vivre organiquement et à sentir même assez longtemps avant de connaître sa vie et d'apercevoir ou de juger sa sensation, vivit et est vitœ nescius ipse suœ, cette existence toute affective, ces appétits, ces penchants ou ces tendances de l'instinct, qui se manifestent et s'expliquent déjà dès la naissance de l'individu, ne sont point conçus dans cet instant même : rien ne s'opère ainsi brusquement et comme par saut dans la nature.

A peine l'être naissant débute dans la vie extérieure, et déjà il annonce des goûts ou des répugnances relatifs aux objets de cette vie ; il exécute divers mouvements coordonnés entre eux, appropriés aux mêmes objets et tendant à un but de conservation ou de nutrition. Or, s'il est vrai que la nature ne va point par sauts, ces appétits, ces mouvements ne doivent-ils passe référer à un mode d'existence antérieur, où ils ont été préparés et préordonnés à la fin actuelle ; mais en quoi pouvait consister ce mode de vie du fétus, avant qu'aucun sens externe ne fût ouvert ou mis en jeu par ses objets propres, si ce n'est dans les impressions purement

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internes des organes qui sont bien reconnus pour être les seuls en exercice pendant la durde de la gestation ou le temps que le germe organique se développe, se nourrit, croît dans le sein de la mère ?

La vie intérieure du fétus n'est pas isolée et indépendante ; tel que le fruit non encore parvenu à son point de maturité, il reçoit tous les principes de son développement de l'arbre animé qui le porte; tous les ingrédients de la vie ne lui parviennent qu'après avoir passé par les organes internes de l'être sensible à qui toute son existence est attachée.

Ainsi l'enfant pourra participer à tous ces phénomènes organiques qui ont lieu dans le sein de la mère et, par suite, aux affections immédiates qui y sont liées ; mais il ne participera évidemment qu'à ces modes d'impressions spécifiques ; ainsi, identité de fonctions organiques, communauté d'affections immédiates internes simples, voilà tout le nœud de la sympathie qui peut unir deux êtres dont l'un, parfait, est en possession des deux vies, tandis que l'autre imparfait, ne jouit encore que d'une seule.

S'il était bien constaté que les traces de l'imagination de la mère peuvent être dans certains cas visiblement marqués sur quelque partie du corps de l'enfant, il faudrait dire alors que ces empreintes sont transmises par l'action de l'ame sensitive, et il n'y a bien sûrement qu'un très haut degré d'émotion ou d'excitation affective, liée aux produits de l'imagination de la mère, qui puisse déterminer la transmission de ces images par l'intermède des affections avec qui elles sont associées.

La sympathie organique a son principe prochain dans la tendance à l'imitation, qui paraît être une loi primordiale de la nature organisée : tous les organes du fétus qui n'ont pas besoin, pour entrer au jeu, de l'action des objets étrangers, commenceront donc par se mettre à l'unisson de ceux qui leur correspondent dans la mère, et en répéteront ou imiteront les fonctions. La vie intérieure du fétus pourra donc être complète avant que celle de relation ait pu recommencer.

Toutes les impressions immédiates qui tiennent à cette première vie seront reçues et transmises, soit directement par ses organes propres, soit sympathiquement par ceux

analogues de la mère, aux centres nerveux partiels, détermineront les mouvements des instincts et toute cette série de phénomènes affectifs qui peuvent imprimer dès lors au tempérament physique et par suite au caractère moral une sorte de type vraiment inaltérable. C'est jusque-là qu'il faut remonter pour trouver la source de diverses passions qui échappent à l'analyse pure des phénomènes intellectuels et moraux et de toutes les habitudes qui peuvent s'y rattacher.

C'est par de semblables déterminations premières de la sensibilité, conçues dans le propre sein de la mère, et qui prennent de bonne heure tous les caractères d'énergie, d'opiniâtreté et d'inflexibilité des plus anciennes habitudes, qu'on peut rendre compte, jusqu'à un certain point, non seulement des appétits, des penchants et des inclinations de l'animal naissant, mais encore de certaines passions précoces, certaines sympathies ou antipathies marquées pour certaines choses ou certaines personnes, sans qu'on puisse expliquer les causes obscures de cet attrait ou de ce repoussement invincible.

C'est ainsi que le fils de l'infortunée Marie Stuart, Jacques VI, roi d'Angleterre et d'Ecosse, ayant ressenti dans le sein de sa mère, le contre-coup de la peur qui avait agité celle-ci à la vue de l'épée fatale, prête à percer son amant, David Reggio, éprouva toute sa vie un saisissement et un tremblement involontaire en voyant une épée nue, quelque effort qu'il fît pour surmonter cette disposition des organes, tant la nature a de force, observe un historien philosophe^ qui rapporte ce fait, tant elle agit par des voies inconnues. C'est ainsi que les affections les plus douces, les penchants les plus forts, les plus constants de la nature humaine, ceux surtout qui tiennent à la conservation des individus, à la perpétuité des races, au maintien de l'état social, comme la sympathie générale qui fait tendre l'homme vers l'homme, celle plus spéciale qui détermine l'attrait des sexes, le besoin de se propager, comme celui de compatir, d'aimer, etc., peuvent passer invariablement des mères aux enfants, s'étendre à tous les temps, à tous les lieux, et marquer ainsi le caractère des individus et celui commun de l'espèce, d'un sceau qui ne peut s'effacer.

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