‹ Mémoire sur les perceptions obscuresChapitre 7 sur 17 · Voltaire. Histoire Générale. [Note de Maine de Biran · texte numérisé non relu

Voltaire. Histoire Générale. [Note de Maine de Biran

Comme il n'y a pas d'action sans réaction, il n'y a pas non plus de sympathie sans réciprocité. La femme devra donc ressentir et partager jusqu'à un certain point l'influence des affections du nouvel être, qui se développe et croit dans son sein.

Comme, à l'époque de la puberté et aux approches de la naissance d'un sixième sens, l'individu, frappé au-dedans de lui-même d'impressions tontes nouvelles, éprouve une inquiétude générale, des besoins inconnus auparavant et des désirs vagues dont la nature n'a pas encore expliqué le sens ni déterminé l'objet, sur lesquels aussi l'instinct peut s'égarer à la suite d'une imagination incertaine et mobile dans ses goûts, désordonnée dans son choix et pervertie quelquefois par une excitation trop précoce ; de même les impressions instinctives du fétus, agissant sourdement sur les centres précordiaux et par là sur l'imagination de la mère, font naître dans celle-ci des besoins inconnus, vagues et indéterminés qui lui suggèrent ainsi indirectement des goûts capricieux, des envies bizarres, dont le hasard des circonstances ou les habitudes acquises de l'imagination se chargent d'indiquer ou de fournir l'objet. Mais il s'en faut de beaucoup que cette influence sympathique des impressions intérieures de l'enfant sur les affections et l'imagination de la mère soit aussi marquée, aussi étendue, aussi constante ou durable dans ses effets, que ne l'est l'action directe de toutes les facultés sensitives complétées et développées dans la mère sur les dispositions de l'enfant et l'on en aperçoit aisément la raison.

Si toutes les circonstances de la vie organique du fétus et les caractères propres de l'espèce de sensibilité physique dont il jouit pouvaient être exactement déterminées, nulle observation ne serait plus propre à nous donner une connaissance claire de ces affections immédiates et du principe des sympathies qui forment le lien de la nature animée. Ici en effet ces phénomènes paraîtraient, pour ainsi dire, à nu ou dépouillés de tous ces caractères accessoires et prédominants dont ils se masquent dans notre expérience ou nos habitudes acquises, en s'associant aux produits variés de la vie active, à ceux de la perception, de l'imagination ou de la pensée. Mais dans le développement même complet et l'entier exercice de toutes ces facultés, il y a encore certains états où

cet ordre d'impressions intérieures qui constituent l'homme simple dans la vitalité, peut ressortir et se signaler à part ; il en est d'autres où l'observateur judicieux et attentif, peut surprendre et distinguer assez nettement les phénomènes des deux vies et pour ainsi dire des deux natures qui se succèdent, se remplacent, s'excluent, se rejoignent, se prédominent tour à tour et forment en quelque sorte, sous la même enveloppe, deux êtres différents, aussi étrangers aux opérations l'un de l'autre que l'est l'homme éveillé à tout ce qu'il a pu faire dans un accès de somnambulisme.

Ainsi, dans le sommeil ou l'inaction complète de toutes les fonctions de la vie active, les organes intérieurs prennent souvent ce surcroît d'activité qui fait ressortir les impressions immédiates dont ils sont le siège, et convertit ces impressions organiques dans de véritables affections ou sensations précordiales. De là ces songes extraordinaires par lesquels une nature souffrante a révélé quelquefois la cause et le siège de son mal, expliqué ses besoins et indiqué les remèdes appropriés. Telle est l'histoire du serpent rouge de Galien ^, pronostic vérifié aux yeux de ce médecin célèbre d'une hémorragie nasale et du besoin pressant d'une saignée qui opéra la guérison du malade. Ne semble-t-il pas que dans ces sortes de cas, le sens interne de la douleur seul éveillé, laisse entrevoir des lueurs d'un instinct presque surnaturel? Tels sont encore ces pressentiments conçus pendant le sommeil et justifiés par l'événement, ces inspirations et ces influences sympathiques qui paraissent quelquefois s'exercer à distance et d'une manière merveilleuse. Le sens interne particulier qui les reçoit ou les conçoit, obscurci et comme nul dans la veille, ne semble développer ses facultés extraordinaires de présagition que dans le silence absolu de tous les sens externes, lorsqu'il n'y a aucune impression étrangère qui le distrait, plus de témoins qui le contrarient ou lui en imposent, plus de rivaux qui cherchent à troubler ou à partager son empire. Je rapporterai ici entre autres exemples de pressentiments conçus dans le sommeil, et comme par la sympathie d'un sens précordial, le fait cité par un témoin

1. Galien, né l'an 131 de notre ère à Pergame en Asie. Le principal ouvrage de lui que nous ayions conservé est le traité des Dogmes d'Hippocrate et de Platon, en neuf livres.

dont l'esprit philosophique exclut le soupçon de mauvaise foi ou de crédulité? superstitieuse.

Une mère, dit M. Mcistor, dans son ouvrage inlJtuir^/i/^^ri^s sur l'homme^ rêve qu'elle voit son enfant se noyer dans une cave. Son elTroi la réveille, elle raconte ce songe h son mari qui parvient à la rassurer. Mais elle se rendort et fait le môme rêve une seconde fois. Sa terreur redouhle; elle veut se lever pour aller chercher son enfant. Le mari la retient encore. Un troisième rôve vient lui présenter pour la troisième fois la même affreuse image. Elle entend de plus une voix lamentable lui crier : — il est trop tard. Alors n'écoutant plus rien, se jetant hors de son lit, elle court à l'endroit où elle a cru voir périr son enfant; mais trop tard en effet, car elle le trouve noyé dans une cuve de blanchisseuse, auprès de laquelle l'imprudence d'un domestique l'avait abandonné pendant quelque moment.

Plusieurs d'antre nous pourraient citer quelques faits personnels, moins frappants sans doute, mais qui tiennent aux mêmes principes, à la même source ; il nous arrive quelquefois, par exemple, de nous surprendre dans certains états particuliers, d'être les témoins ou les sujets de quelque événement nouveau, qui ne nous affectent pas comme tels, parce qu'il nous semble les avoir prévus, ou qu'ils paraissent se lier vaguement à quelque mode antérieur de notre existence, quoiqu'il nous fût impossible de les y rattacher par un acte exprès de réminiscence intellectuelle. Il est très probable que ce sont en effet des sortes de réminiscence affectives ou intuitives, des pressentiments antérieurs ou d'anciens songes réalisés.

Mais ce qui distingue dans tous les cas semblables ces productions spontanées et anormales d'un sens interne ou centre précordial particulier, c'est l'absence complète du moi ou du sentiment de personnalité identique et par suite de toutes les formes intellectuelles, de temps et de lieu, de réminiscence ou de souvenir, qui se joignent essentiellement aux produits réguliers de la force pensante.

La suspension momentanée des fonctions spéciales auxquelles ce sentiment de moi ou de personnalité [ ]\ est ce qui détermine précisément le sommeil parfait de l'homme,

i. Mol omis, probablement [esl uni].

je veux dire de l'être intellectuel, car il n'y a jamais de sommeil complet pour l'être sensitif simple dans la vitalité. Le principe ou la force quelconque qui entretient la vie et l'affectibilité dans toutes les parties du même tout organique^ veille sans cesse {active excubias agit) suivant l'expression de Stahl, il parcourt ensemble ou successivement, et dans un ordre déterminé par la nature ou les habitudes, toutes les portions de son domaine. Mais l'animal peut être plus ou moins complètement assoupi pendant que les organes de la vie intérieure demeurent éveillés ; et l'animal peut s'éveiller à son tour pendant que le moi et les sens de la perception sommeillent encore. Observez en effet, ainsi que le démontrent des expériences certaines, que les organes passifs de l'odorat et du goût, qui appartiennent à la vie proprement dite animale, sont les derniers à s'endormir, et peuvent veiller encore pendant que les sens de la perception sont tout à fait assoupis. C'est en suivant exactement les effets, les gradations, qu'on parviendrait peut-être à expliquer une partie des faits si extraordinaires du somnambulisme^

En général les phénomènes du sommeil étudiés dans la [ y successive dont ils s'enchaînent, depuis l'instant où, le moi cessant d'agir, les sens de la perception se ferment, pendant que ceux de la sensation animale restent en exercice, jusqu'à celui où tous les organes paraissent assoupis, et dans un ordre inverse, depuis l'éveil qui s'annonce d'abord dans tels organes particuliers et s'étend progressivement d'une vie à l'autre, jusqu'au moment où le moi rentre dans la plénitude de ses fonctions de conscience; la nature des songes qui correspondent à ces divers degrés de profondeur du sommeil j la succession rapide de quelques éclairs de pensée ou d'intelligence qui, brillant quelquefois momentanément au sein de cevague des affections ou des images, leur impriment des caractères qui préparent la réminiscence ou justifient les pressentiments... tous ces phénomènes, si curieux, dis-je, réunis et comparés à ceux que présentent d'une ma-

1. Ce sont toujours les organes soumis à l'influence de la Tolonté qui s'endorment les premiers ; l'œil, le toucher actif ; puis l'ouïe ; puis le goût, l'odorat et le tact passif sont les derniers comme les plus indépendants, les plus en relation avec la vie organique ou passive (Note de Maine de Biran.)

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