EXTRAIT
Nous ne connaissons encore que d'une manière fort imparfaite l'ensemble des travaux des Arabes sur la géographie, et plusieurs questions intéressantes soulevées dans ces derniers temps, ont montré que ces travaux avaient une importance réelle pour l'examen des systèmes géographiques de l'antiquité et du moyen âge.
Parmi ces questions , il en est une, celle de la coupole d'Anne et de Kankader, qui jusqu'à nos jours n'avait pas été approfondie. Greaves disait bien (2) que les Indiens avaient autrefois compté les longitudes à partird'une ville d'Arim, située à 90 degrés du détroit d'Hereule , et ensuite à partir de la ville de Kankader on t'ojicadoro; et Hyde (3) nous apprenait qu'Arin ou Khobbet Afin (que nous traduisons par coupole d’Anne) était, aussi bien que Kankader (ou plutôt Gbanghdiz, le château du Gange), l'un des noms du pa-
radis terrestre supposé à l'extrémité orientale de la Chine; mais personne n'avait cherché à expliquer ces deux assertions contradictoires ; un manuscrit arabe devait nous fournir sur ce point des notions plus précises ; Aboul-Hassan , astronome
(i) Lu à l’Acudcmiv royale des iiiscriptlniu et belles- lettres, dans les séances de» ai octobre, i 8 et a 5 novembre 184 a.
(a) Greaves, Chorasmitv et Matvaratnahrœ DescripHo, pag. 6 , où se trouve rapporte nn passage de Christmann. — Velsch, Comm. in Euzname Naurus, pag. i 4 a.
(î) Hyde , B'eterum Pertanim et Parthorum . . religionit Historia, pag. 170 et suiv.
du treizième siècle, avait rédigé aae table des positions de 131 lieux terrestres (I) où les longitudes étaient rapportées i un méridien spécial désigné comme élant celui de la coujKde d'Arine. Cet énoncé semblait évidemment se rattacher à un système dé géographie tout à fait nouveau, mais sur lequel l'on ne trouvait chez les Orientaux aucune indication suffisamment exacte; Aboul-Hassan se contentait de dire que la longitude J^1 était un arc de l’équateur compris eutre le méridien du lieu proposé et l'horizon occidental de Khobbel Arine, et
que , pour avoir la longitude d'un lieu terrestre , il fallait prendre dans les tables Cf* lé temps du commencement d'une éclipse de lune à Khobbel Arine,
et observer le commencement de cette éclipse dans le pays où l'on était (2) ; il n'entrait dans aucune autre explication à ce sujet ; et lorsque je publiai en 1834 le premier volume de son Trailé d' /Astronomie, dont la traduction avait mérité à mon père, J. -J. Sédillot, un des grands prix décennaux, les passages relatifs à Khobbet Jrine attirèrent pour la première fois l'attention des savants.
M. de Humboldt, en réunissant les matériaux de son Histoire de la géographie (lu nouveau eonlinent , avait remarqué dans les Mémoires de Christophe Colomb la mention d'une ile d'Arin; il rechercha si cette lie u'avait pas quelque rapport avec la coupole d'Arine d'Aboul-Hassan. M. Beinaud rassembla de son côté des témoignages arabes, et voulut bien me communiquer, en 1835, une note que j'imprimai en tète du second volume du Traité d'Aboul-Hassan , en la faisant suivre de quelques réflexions ; un passage d'Abou'Iféda , rapporté dans cette note , semblait indiquer que la coupole d' /Arine, appelée aussi coupole de la T erre , s'identifiait avec Lankdessaj-i^ ou pays de Lanka (Ceylan), et l'on pouvait attribuer une origine indienne à ces dénominatioiis. Acceptant à cette époque les hypothi'scs présentées, je laissai cette question de côté pour m'occuper exclusivement (le mon mémoire sur la variation ou troisième inégalité lunaire déterminée au dixième siècle, par Aboul-Wéfa de Bagdad (3). Cette belle découverte, due aux Arabes, donnait à leur astronomie un caractère incontestable d'originalité , et devait faire envisager sous un nouveau point de vue leurs travaux scientifiques. A la suite des discussions que mou Mémoire suscita (4), je fus amené vers la fin de 1837
(i) AboiiUH.'issan, Traite des üistrumrnt( astmnomtijues des Arabes, iH34, tonu* I**’, )irg. 3i5 et S'.iiv.
(a) Id., tom. 1", pag. 3ia et 3i3; et ms ar. de la Bibl. roy. 1 147 , fol. 77 .
(3) Nouvelles recherches pour servir 4 l'histoire de l'astronomie cher, les Aial>cs,
I S36 , pag. i5 et siiiv.
(4) Comptes rendus des séances de l'Académie des sciences, 14 mars i836, etc. Nous montrerons ailleurs le |>cu de rondement de quelques objections renouvelées dans le Journal des savants ( 1841 , p G 77 ), et tirées, soit de la ressemblance des constructions géométriques employées p.ir Tycho-Brahé et par Aboul-tVéfa pour représenter la variation, soit de la falsilication possible du ms. arabe.
à examiner de nouveau le système f^éograpbique des Tables d'Almul-Hassan, par une lettre de M. de Humboldtqui voulut bien m'envoyer plnsieurs passages tirés des écrivains du moyen âge et relatifs à la coupole de la Terre ou d'Arine. • Ucardinal d'Ailly {Imago mundt , chap. xv) parlait d'une ville d'Arim, d'une seconde Syène, située sur l'équateur à une égale distance de l'orient et de l’occident, du nord et du midi. Dans la préface deT/ltnerarium Portugalensium (pag. 9), le géographe Jafredus , suivant Mndrignani , exposait qu'en tirant une ligue des lies Fortunées à l'extrémité de l'Inde et une seconde ligne du nord an sud coupant la première â angle droit . on déterminait par le point de rencontre de ces deux lignes la coupole du monde (lotiut orbis umbUicum). D’après les Tables Alphonsines (édition de I48;t, in fine), la ville d'Arim était située sous le méridien de l'Arménie (lat. 0. long. 72*30'), et l'autenr avait soin de distinguer l’occideni vrai de l'occident habité, éloignés l’un de l'autre de 17“ 30' ; enfin, Ferdinand Colomb faisait mention de longitudes comptées du méridien d'Arim, et d'éclipses de Inné qui y avaient été observées. > Après ces citations, M. de Humboldt ajoutait : « Je twus assure que plus nous réunissons de textes et de passages , et
• plus la ehosedevient obscure; c’est un peu honteux pour nous, car nous ignorons
• ce qui du temps de Colomb était encore dans la mémoire de tous les peuples de ■ l'Occident nourris de rérudilion des Arabes. •
La lettre de M. de Humboldt était du 17 décembre 1837, et ma réponse renfermait sur la coupole (f.irine une théorie nouvelle qui servit de base à mon premier mémoire présenté à l’Académie des inscriptions et belles-lettres eu 1838 : I” le passage d'Aboul'féda, cité dans le second volume du Traité d'AbouI-Massan, recevait une interprétation différente; Arine était un méridien central, s'identifiant avec le 90“ degré de Ptolémée, qui admettait, comme on le sait , 1 80 degrés pour toute l'étendue des terres habitables ; Kankaderj'S^^, et non pas Lankdessa jjXJ , était le 180* degré du géographe grec pris sur l'équateur; 2° les Arabes employaient le méridien moyen pour l'énonciation des longitudes, et ils supposaient que les Indiens prenaient pour point de départ IfanAoder en retournant le système de Ptolémée ( I ) ; 3“ ÀrineeVKankader étaient denx termes systématiques ; ta il ne fallait pas chercher l'origine de cette innovation dans l’Inde, mais bien chez les Arabes cnx-mémes. Telles étaient les idées principales que m'avaient suggérées mes propres recherches et qui ressortaient de mon Mémoire, et je les exposai , le premier, publiquement. Étaient-elles venues à l’esprit d'autres personnes? je l’admettrai volontiers, mais avec cette restriction , toutefois, que jusqu'alors ces personnes
(i) Greaves, I. c. p. V.. Prinium nieridianuni io oriente (quemGrseci, Latini, Persæ, Arabe» « aliique in occidente figiint) per Canradnram ducunt; itaque qiixPtolemteo maxinia longi- < tudn , Iiidis minim.i est, et è contra. >
ne les avaient |K)int fait connaître ; même en 1810 , l'opinion qui substituait LankeUssa (Cevlim) à Kankader, ne paraissait pas complètement abandonnée (I).
A la fin de 1 81 1,1a question fut traitée de nouveau dans deux articles du Journal des Savants (2). Le passage d’Abou'lféda y recevait l'explication que j'avais donnée; les rapports que présentent les Tables grecques et arabes s'y trouvaient signalés, et cependant l’auteur n'y fait pas mention d'une note imprimée en 1839, mais non publiée (3), que je lui avais moi-iuéme communiquée, et où sont exposés les résultats de mon premier travail, résultats que je viens d'énumérer; d'un autre côté , je suis, sur presque tous les points de doctrine, en désaccord avec le savant rédacteur du Journal des Savants, et je vais le suivre sur ce terrain. Quant aux passages dans lesquels il renvoie à l'opinion de M. Reinaud , c'est un sujet qui doit être réservé; M. Reinaud s’est occupé depuis tri‘s- longtemps de tous les faits relatifs à la coupole d’yJrtne ; il imprime en ce moment ses recbercbcs dans la préface de sa traduction d'.Abou'iféda ; il ne nous appartient pas de les apprécier, puisque nous ne les connaissons pasencore dans leur ensemble. Nous prendrons donc pour point de départ de nos développements, les seuls articlcsdu Journal desSavants; nous indiquerons rapidement les difGcultés que l'auteur n'a pas abordées, et si nous rectifions , si nous raodiQous profondément scs diverses hypothèses , en démontrant la vérité de nos propres assertions, nous aurons au moins le mérite d'avoir ajoutéquelqucs documents nouveaux à ce qui avait été dit et publiéavautnous.
$ I . La première question qui se présente est une question de philologie ; les Arabes se servent, pour l’énonciation des longitudes, d’un méridien moyen qu’ils appellent coupole de la Terre nu d'Jrine; mais les anciens faisaient aussi figurer une coupole de la Terre dans l'exposition de leurs idées cosmogoniques ou cosmographiques. Tout le inonde sait qu'Homère faisait de l'Ile d'Ogygie la coupole du monde (4); si toutefois l’on doit interpréter autrement son expression d'i.asi®).<>< Oaiâaeiiî, et n’y voir qu’une image destinée à représenter file d'Ogygie battue de tous côtés par les Ilots de la mer; nous pouvons, toutefois, rappeler ici que les peuples anciens considéraient presque toujours lenr propre pays comme étant le centre du monde, qu’ils employaient souvent, pour le désigner, la dénomination de coupole de la Terre {umbilicus Terra). Ainsi faisait Ézécliiel pour les montagnes d'Israël (ch. 38, v. 1 2), et cette opinion se retrouve dans Péritsol , à une époque très-
(i) On lit dans l'édition du teste d'Abon'Iféda, publiée par MM. Reinaud et dcSIanc, en i8/|0, niais imprimée ipielrjue tempv auparavant, pag. 377 : Dans les passages de l’Ayyn Alibcryet dn Borli.m Cathi, an lien de Kaniadez il faut lire Lankadez (J ponrj
(a) Journ. des .Savants, sep. etoet. 1841, pag. 5i3,6oa et 6.
1,3) Celte note fait partie de mou Mrmoire sur tes instruments astronomiques des Jrabcs, inséré dans le 1*' volume du Recueil des mémoires des savants étrangers de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et ce volume n'a pas encoie paru.
(4) Homère, Odyssée, chant 1", vers 5a,
r*pproch«‘e de nous ; ainsi chez les Grecs, la ville de Delphes était placée par Euripide an centre des terres habitées, et cette idée de coupole du continent se trouve reproduite dans Cicéron , dans Tite-Live, etc. Les Arabes l’avaient d abord appliquéeàla Mecque; d'après un passage de l’Iiistoire d'Égypte de Schems-EddinMohammed-ben-Abissoronr , cité par M. Quatremère (Ms. ar. n" 784 , f“ 131. v.), on voit que certains auteurs faisaient descendre de la coupole de la l'erre les quatre grands fleuves : le Sihoun , le Djihoun , l'Euphrate et le Nil, et la lettre de ■M. I.etronneàM. de flumboldt(l) prouve que cette idée était bien antérieure aux Arabes. Masoudi est le premier, à notre coiinai.ssauce , qui ait rattaché cette dénomination au point d'intersection du 90' degré de Ptolcmée avec 1 équateur. Conformément au manuscrit que M. Quatremère possède des prairies d'or de ce célèbre écrivain du dixième siècle de notre ère (t° 4fi) , la coupole de la Terre est située au sud de l'Inde et de l'Abyssinie, à égale distance du nord et du sud , des lies habitées (les îles Fortunées) et de l'extrémité de la Chine; et, si
nous nous en rapportonsau manuscrit dont M. Sprenger vient de publier la traductionà Londres, dons une lie dont il ne donne pas, il est vrai, le nom (2); il est aussi question de la coupole de la terre dans le manuscrit 6 1 9 de la bibliothèque royale (f” 105) cité par M. Rcinaud (3). Jusque-là, nous ne voyons pas qu’elle ait été adoptée comme point de départ dans l'énonciation des longitudes ; mais lorsque plus tard elle sert à désigner un premier méridien géographique, elle est appelée Aritie ou coupole d’yfrine ou ij. Quelle est l’étymologie du mot //n'n«? existet-il réellement un pays, une ville ou une lie dcce nom? est-ce Arîne-Giânc dans la province de Samarcande ? est-ce une épithète de Balk, surnommée Khobbel-al-Selam , la Tour du Salut , ou plutôt Khobbet-al- Islam, la coupole de TIslamismc (4)? est -ce la flancA^ljdesArabesouMadagascar?est<;c le mot Persan arira signifie
premier /"est-ce une corruption d'iràn j 1^,1 (la Perse)? Mais les Orientaux l'auraient su et l'auraieut dit; non-seulement Arine ne se trouve dans aucun des idiomes de l'Asie , mais lorsque les scoliastes arabes veulent l'expliquer, ils se contentent d'affirmer que c’est le lieu d'uue proportion moyenne dans les choses J J»"
,j,un point sur la terre aune égale hauteur des deux pôles, etc. (5). Pour nous , c'est un terme pureoiciit systématique , et nous ne serions pas éloigné de croire qu'il est d'origine grecque; il sert a représenter le point le plus
( I ) M. de Hiimboldt , Histoire île la géof^phic du noiieeau continent, I, tll , p. 1 1 8.
(s) M. Sprenger, £l Masudl’s Encyclopadia, etc., lom. I, pag. 196.
( 3 ) Abou'lfeda, I. c. t. 1 ", pag. 376.
(4) Aboul-Hassan, t. II, av.-pr., p. 3 , d’aprcvleSeid sehérif-zein eddin Aboul-Hassan-Ali.
(S) Ou plulôl la niétropule de l'IslainiMne, not. et extr. des manuscrils, I. xiii , pag. 1 7a, art. de M. Quatremère, ï-i ÏJ. — Cnrdoue, Delhi, Bagdad
étaient iiinsi ap|>elées. — Voyei auisi Aboid-Hassan , l. I", p. 3 18.
élevé de la terre qui répond exactement au milien du ciel. Pourquoi Arine ne aerait-il le mot é<pu»> comme l'a penaé M. Quatremère? ou ai dans lea »U. on lit : ourme , un dérivé d'oip«vi« ( le ciel ) ou de ( le Zénith de Ptolémée) ( I ) ?
Vaut-il mieux supposer une erreur de copiste? doit-on lire ^dznne ou
Àdrine , que Castell nous dit être le synonyme du Khobbet (coupole) des Arabes? Mais ce serait ouvrir un champ trop vaste aux conjectures que d'admettre la possibilité d'une fausse leçon. Quelle que soit d'ailleurs la véritable étymologie d'y4 rine, peu nous importe ; il suffit que l'on sache bien que c'est le nom donné au point d'intersection du 90* degré de Ptolémée avec l'équateur considéré comme coupole de la Terre, et adopté pour méridien moyen dans l'énonciation des longitudes terrestres. Nous en dirons autant de Kankader ou Kankder, servant à désigner le point d'intersection du ISO* degré de Ptolémée avec l'équateur. Puisque i4rme est le milieu de la coupole de laTerre, de cette demi-sphère qui constitue chez les Grecs le continent et ses 1 80 degrés en longitude , pourquoi Kankader ne signifierait-il pas la porte de la coupole, Kanka étant pris quelquefois
dans le sens de Khobbet et de Gibbositat ? Préférera-t-on lire Lankdex j jJCj) , le pays de Lanka , ou bien y verra-t-on Catigara (2), ville que Ptolémée place è l'extrémité orientale des terres habitables? Mais si vous consultez la plupart des manuscrits d'Abou'lféda (3), de Nasir-eddin-Thousi , do l'Ayyn-Akbery , etc. , partout vous trouvez Kankader, et dans les traités de gér^aphie arabes les noms de Catigara (4) et de Kankader s'écrivent tout différemment et
d'ailleurs, Ptolëmée met Catigara à 177° long. E. des Iles Fortunées, et à 8° 30' de latitude australe ; les géographes arabes ne peuvent avoir cette ville en vue en parlant de Kankader sur l’équateur et à 180° de l'extrémité occidentale des terres habitables; ils auraient choisi plutôt Cocconagara(xoxxovafttpa) à laquelle Ptolémée donne 180° de long. , et qui offrirait encore plus de ressemblance avec le mot A'an/rader que Catigara oa Ca(Aai^ora(5). Pourquoi, d'ailleurs,
(i) Ptolémée, 1 . II, c. i et &ur fuiToupavrVic et xarâi xopv^.v. Ms. ar. de la Bibl. roy.
n* 1 iSq, anc. fonds, fol. i 4 Nous avons nous-mêmes défiguré bien des mots arabes,
Zénith de Serat-al-ras,.<tfm;na/ d*émir-al -bahr, etc.
(a) Journal des Savants, 1841 , pag. 606.
( 3 } M. Gildmeister, Scriptorvm arabum de rébus indicis U>ci, etc., p. 98 et suiv.
(4) Edrisi , trad. de M. le chev. Am. Jaubert, toiu. I, p. i 85 et 188.
( 5 ) Que M. de Uumboldt, analysant les écrits de Christophe Colomb(fffit. de Ingeographie du Kouveau Conttnent, tom. III, pag. 83 ), nous montrehi liaison des idées de cet illustre navigateur sur le site du paradis terrestre vers la ^ de l'Orient^ avec celles des Pères de l’Église , et qu’arrivant au parallèle qui s'étend du cap Saint-Vincent à Cangara, il propose de remplacer Cangara par Catigara, cela se conçoit parfaitensent; M. de Hmnboldt ne fait pas de cette substitution un point de doctrine; c’est ainsi qu’un peu plus loin il se demande si nie ou la coupole à*Arin ne serait pas, scion rhypollièse d'un savant illustre, une des îles Bahreïn dont Colomb aurait fait Bahrin , Ahrin, etc.
h'ankadtr ne serait-il point accepté dans son sens propre : la porte du Gange (Gangothri)? Les anciens géographes de l'école d'Lratosthène , les latins mémedn temps de Manilius(l), plaçaient l'erobonclinre du Gange dans l'océan Oriental, à l'extrémité des terres habitables. H} de,au lieu de h'ankader lit h'atücadiz
ou Ghanghdiz Caêtellum. Gangis, et il eu fait l'un des noms du paradis(2) ; mais nous ne voyons aucun motif de rien changer a la leçon la pins ordinaire des manuscrits , et le terme Kankader peut sc justifier aussi bien que celui de Godet Alexandri qu'on opposait au moyen âge au Godes Herculit en les séparant par une distance de 180"; ces expressions de A'ankader et de Godet Alexandri ont d'ailleurs entreclles des rapports qu'il serait trop long d’analyser ici ; elles touchent à des questions philologiques , fort curieuses à quelques égards , mais pour nous d'un intérêt tout a fait secondaire ; Ariiie et A'ankader sont deux termes systématiques appliqués à des méridiens nettement déterminés, et les Arabes avaient adopté un mode d'énonciation des longitudes différent de celui des Grecs; voila des poiuts établis; examinons, maintenant, si l'on doit en chercher l’idée première chez les Indiens.
S 2. Certains auteurs arabes ne sachant comment s'expliquer le sens ou l’objet des termes ^rine ou Kankader, trouvent plus commode de renvoyer pour le mot de l’énigme aux traités cosmogoniques des Indiens, et plusieurs savants se sont appuyés de leur témoignage pour supposer que ceux-ci avaient inventé un nouveau système en géographie. Grcaves, dont on ne saurait contester l'immense érudition, après avoir cité l’opinion d’Ali-Kosbghi, dit positivement que les Indiens avaient adopté Kankader pour premier méridien, en retournant le système de Ptolémée, mais que ceci doit seulement s’entendre du quinzième siècle , attendu que bien longtemps auparavant ils comptaient leurs longitudes à partir de la ville d'Arim, dans l'Inde (3); il ajoute que les Arabes suivirent plus tard leur exemple; et, ce qui est à remarquer, le savant anglais fixe la position de la ville d'Arim à 90° des deux détroits, celui d'IJercule et celui d'Alexandre, et à égale distance des deux pèles. Une telle détermination peut-elle s'appliquer à une ville de l'Inde? Il y a entre ces assertions une contradiction manifeste, dont Greaves ne cherche même pas à se rendre compte : il acct'ptc, sans les discuter, les opinions émises avant lui, et n'approfondit pas la question. Voici donc Arine et Kankader servant diez les Indiens de premier méridien géographique. Mais ce n’est pas tout; et nons allons bieiitdt leur décou\ rir un troisième point de départ pour l'énonciation des longitudes.
(i) Maniliiis,!. iv. v. 7.14,1.11. p. 88 de l'édil. de Pingre,
(») Ilyde, loc. cil., p. 170. — Péritsnl, Itinera mundi, p. 3 /,. Voyez aussi ce que dit M. deUumbuldt, I. c., toni. lit, pag. met siiiv.
( 3 ) La ville d'drin et d' Àtlrinc eit mentionnée dans Al-Malikari, trad. de M. deGayango«,toDi. I•^pag. 81 ,et dans le ms. de la Bibl. rov. n° 584 , anc. fonds, fol. 45 et sniv.
Abou'Iféda avait dit que dans les idées des Indiens, il y avait aux quatre cadrans de la ligne équinoxiale, quatre lieux distincts, Djcmkout, Roum, Kanka et l'antipode de Kanka. Kanka était la même chose que la coupole de la Terre ou An'nr, i-ï3! J» cXS" et par conséquent situé au milieu du monde habitable. Si on lit Ijinka au lieu de Kanka (I), comme on l'a proposé, ce sera le pays de Lanka ou nie deCeylan,et cette interprétation se trouvera en concordance avec un passage du Dictionnaire de Wilson (art. Ijinka), qui nous apprend que les Indiens avaient placé leur premier méridien dans l’ile de Lanka ou Ceylan ; il faut convenir qu'une telle hypothèse, par sa netteté même, semble au premier abord fort admissible ; ce n’est plus cette confusion indigeste que nous avons signalée dans l'exposé de Greaves ; que les Indiens aient placé leur premier méridien dans l'ile de Ceylan, et qu'ils aient précédé les Arabes dans cette modification apportée an système de Ptolémée , ou bien encore, que dès les temps les plus anciens ils aient compté les longitudes géographiques à partir de Lanka, rien ne s'accorde mieux avec l'opinion que beaucoup de personnes ont aujourd’hui de leurs travaux scientifiques; mais il faut des preuves à l'appui de cette supposition, et nous allons passer eu revue une série de questions que la critique est eu droit de soulever ;
1° Le méridien de l'ile de Ceylan répond-il au méridien de la coupole de la Terre ou d’Anne, identifiée avec Kanka (ou Lanka) dans les manuscrits?
2° Peut-on substituer Lanka à la leçon de Kanka, lorsque les textes d'Abou'lféda n’offrent pas d’exemple de cette variante?
3* Est-il certain que Kanka ou Lanka, coupole de la Terre, soit l'ile dê Ctylan?
4° Les Indiens ont-ils bien réellement placé leur premier méridien dans l’ile de Ceÿlan , et , subsidiairement , ont-ils jamais eu la pensée à priori de mesurer les distances géographiques par degrés de longitude?
Un examen rapide de ces diverses questions nous cènduira à les résoudre par la négative.
I. Tous les manuscrits, sans exception, placent la coupole d'An'neà 90 degrés des deux extrémités (orientale et occidentale) du continent ; cette position coïncide exactement avec le 90' degré de Ptolémée, qui passe entre l’embouchure du golfe Arabique et celle dn golfe Persique, un peu à l'est de l’ile de Socotora. Si, d’après Abou'Iféda , l’on doit prendre Kanka comme synonyme de la coupole de la Terre ou d'urine, la situation de ces divers points doit être à peu près la même que celle des villes situées sur le 90' degré du géographe grec. En adoptant , il est vrai , le système de quelques cosmographes de l’Orient , qui mettent dix degrés de distance entre les iles Fortunées ^et la côte occidentale de l'Afrique, et qui comptent les longitudes à partir de cette dernière limite (2) , voiu devez reporter de dix degrés à l'est le méridien d'.4rin« ou de Kanka, qui traversera l'équateur
(i) Journal des .Savants, 1841, p. i)i 4 et 608.
(a) Greaves, lue. cil.
nu sud-ouest des Mes Maldives; mais de l ile de Socotora et des lies Maldives à rilc de Ce^'lan, il y a une distance Irès-coiisiddrablc , que les Arabes, aussi bien que lesCrecs, connaissaient parfaitement. Les nombreux renseignements que M. le chevalier Jaiibert a publiés , d’après Édrisi , sur la géographie de cette partie de 1 Asie, ne laisseraient aucun doute à cet égard, s'il pouvait en exister la moindre trace dans quelques esprits; à plus forte raison les ludiens étaient-ils fort au courant de toutes les particularités qu'offrait la circumnav igation de l ile de Ceylan, et ils savaient assurément quelle était la véritable étendue de cette lie , et sa situation exacte. Ainsi, dans l'Ajyn-akbery , .Sérendib est placé à 130” de long. E. des îles Fortunées, et à 1 2° de lat. N. Il est donc impossible de confondre le méridien de Ceylan avec celui de la coupole de ta terre ou d'Arine , placé à 10° pins à l’ouest.
II. La leçon de Lanka, substituée à celle de Kanka, peut-elle être acceptée? Les raisoDsque nous avons alléguées pour démontrer qu’on ne devait pas lire Catigara, au lieu de Kankader, subsistent dans toute leur force, s'il s'agit de Lanka. Comment! tous les géographes arabes, tous les copistes qui se sont succédé, se seraient trompés au point de remplacer le lam initial par un kaf ( I par k ), chaque fois que le même mot se présentait à eux, et ils n’auraient point expliqué les motifs de cette substitution ! Abou’lféda aurait été jusqu’à nous dire que Kanka devait s’écrire par un noun entre deux kaf$ (un n entre deux k), et il faudrait lire Lanka! C’est une hypothèse qu’il nous semblerait bien difûcile d’admettre.
III. Supposons bonne, cependant, la leçon de Lanka ; y a-t-il identité entre Lonka (coupole de la terre) et File de Ceylan? M les Grecs, ni les Arabes, ni les navigateurs du xv* et du xvi' siècle , n’ont connu la dénomination de Lanka, appliquée à cette lie , qui est toujours appelée Taprobane, Ceylan, ou Sérendib. Veut-on , avec les commentateurs de la carte catalane , faire de Taprobane , Sumatra , et de Jana (par corruption !) Lanka ou Ceylan ? mais nous trouverions au moyen âge , dans les cosmographies et dans les ouvrages qui ont été publiés sur l’Asie orientale, quelque trace d’un nom dont la réalité n'aurait pas été contestée. Bien loin de là , l’idée de substituer Lanka à Ceylan ou à Sérendib , est une idée toute moderne ; on la voit se glisser assez généralement au milieu des aunotations que les géographes de nos jours joignent aux anciens traités , où il est question de l'Inde et de son archipel ; mais il faut se tenir en garde contre des assertions hasardées , qui ont cours parce que personne ne songe à les approfondir , et nous allons montrer que l’application du nom de Lanka, coupole de la terre, à l’ile de Ceylan , repoussée par les documents de toute nature qui nous ont été transmis par les écrivains du moyen âge , l’est également , si l'on interroge les Indianistes , par les monuments que nous ont révélés les admirables études faites sur le sanscrit depuis un demi-siècle ; il en sera de même d’un premier méridien géographique placé par les Indiens dans l'IIe de Ceylan; ce sont bien plutdt des
lO
conjectures que des faits établis ; et le passage suivant , que nous empruntons au mémoire inédit de H. E. Rnrnouf, sur la géographie ancienne de Ceglan, danssee rapports arec l’histoire de cette Ue, et dont ce savant nous a permis de faire usage , le prouve clairement :
• Une cirrunstaiirr remarquable, dit M. E. Buniouf, dans la géographie ancienne de l’ile ■t de Ceylan , c’est le nombre et la diversité des noms sous lesquels celte île a été connue de « loule aiuiquité; les pot-mes mythologiques des Brahmanes de l’Inde septentrionale l’appcl- R leni I^nka on I^ongka [Lankddâpa, île de LangkS] , cl sous ce nom elle occupe une place ■ considérable dans l'histoire héroïque de Rama qui passe pour en avoir fait la conquête ; R selon le plus grand nombre d'autorités, le nom de Laingka est ü proprement parler celui a delà villecapilale où résidait Râvana, et ce n’est que par extension qu’on l’applique à IHe a entière. D'autres pensent au contraire que Langka n'est pas Ceylan , mais une île voisine a qu’on peut apercevoirdes côtes de Ceylan. Celle divergence d'opinion, jointe ù la grandeur a déniesurt'-e et ù la position très-méridionale de L.vngka, selon les Brahmanes, a fait croire a à Wilford que Langka était la presqu'île de Malacca dont le nom |>eut n’étre qu'une a altération de celui Mahl-Langkâ, la grande Langkii; mais ce rapprochement qui paraît a être favorisé par la ressemblance des mots Lsseed et Langkd, n’est pas appuyé d’assez de a preuves pour qu’on puisse l'admettre sur la seule autorité de Wilford qui la doune sans a citer aucun texte. .Sans chercher si loin l'île de Langka, on peut remanpier que l.i Iradia lion singalaisc suppose que la ville capitale de R.ivana était placée dans l’intervalle • qui sépare Manar de Tutacorin , sur une portion de terre qui passe pour avoir a été submergée par la mer, lorsque l'île de Ceylan fut séparée du continent indien. — a Rapprochée de l'opinion de (eux qui croient que I.angka n’est pas Ceylan, mais bien a une île visible de Ceylan, cette tradition donne i penser que Langka désignant dans a lu principe la capitale de Ravana, était une île voisine du continent indien, ou un lieu a situé dans la partie septentrionale de l’île de Ceylan et dont le nom aura été applique a plus lard à la Intalilé de l'île.
R Mais il n’est pas aussi facile de (toncilier res témoignages avec l’opiiiion des géogr.'iplies a indiens (pii font passer leur premier méridien h Langka. En cITel, comme ce méridien a passe aussi par Oudjein (anciennement Udjdjayanî), Langka selon cette projection doit a être reportée k l’ouest de Ceylan. Pour sauver cette difSculté, les Brahmanes pensent a que Langka avait autrefois une plus grande étendue vers l’ouest que n’en a Ceylan de nos a jours; et ils vont jnsqu’i dire qu'elle embrassait la douzième partie de l'équateur. Une a opinion aussi erronée n’aurait pas le droit d’occuper la criliipie, si elle ne rappelait celle a des anciens qui ne possédaient que des notions peu exactes sur l’étendue de Ceylan, « quand ils l’exageraient comme Ératosthène et Hipparque, de l’est à l'ouest, ou comme R Ptolémée du nord au sud. Le rapprochement permet de supposer ou que les Brahmanes a ont emprunté celte opinion aux Grets, ou que les anciens voyageurs dont les données R ont été mises en œuvre par les géographes d’Alexandrie, avaient rapporté de l’Indc celte R notion sur la projection de Ceylan. r
On voit déjà, par ce qui précède, combien il faut mettre de circonspection dans
l'examen des traditions indiennes ; les Brahmanes eu\>mèmes sont obligés d'arriver aux plus étranges allégations pour leur donner un air de vraisemblance -, au milieu des incertitudes qu'elles présentent, il est donc bien difficile d'asseoir une opinion définitive. M. £. Burnouf l'a parfaitement senti , et les doutes qu'il exprime devaient être partagés par tons les Indianistes ; non-seulement on les retronve dans l'ouvrage de M. Langlois (I), mais Wilson, dans son dictionnaire (2), expose les mêmes sentiments. L'illustre Anglais nous apprend, il est vrai , que Lanka est l’tle de Ceylan , et que les Indiens font passer par Lanka leur premier méridien , mais il ne renvoie à aucun texte pour justifier cette supposition, qui reste tout à fait isolée et ne se rattache à aucune autre citation. Que dans les poëmes mythologiques des Brahmanes, le nom de Lanka ou Langka , qui est , à proprement parler , celui de la capitale de Ravana , soit étendu quelquefois à l'ile de Ceylan , cela ne prouve nullement que ce nom ait dù être adopté généralement dans l'Inde ; il faudrait savoir d'ailleurs à quelle époque cette dénomination a été introduite dans l'usage , et si elle a pu arriver à la connaissance des Grecs et des Arabes. Sans aller aussi loin que le colonel Sykes sur l'antiquité présumée du brahinanisrae et du bouddhisme , nous croyons qu'il y a certainement ici confusion et de temps et de lieux. Il serait plus sage de laisser dans les écrits héroïques des Brahmanes, les noms supposés de Ceylan (3), et surtout de renoncer à l’idée de faire passer dans cette Ile un premier méridien géographique. Séparons complètement Lanka, que nous persistons à lire Kanka avec les Arabes, ou la coupole de la terre, de Lanka ou Ceylan , et déjà nous verrons poindre la lumière. Cette coupole, ou, comme l'appelle Abou'lféda, l'ile de Kanka, est située à l'est de l'ile de Socotora, ou beaucoup plus près des Iles Maldives, si l'on prend pour point de départ la côte occidentale de l'Afriqne , au lieu des ile.s Fortunes. 'Voilà cette lie , qui n'est pas Ceylan , mais que les commentateurs supposent être visible de Ceylan; on n'a pas besoin de donner à l'ile de Ceylan cette étendue démesurée qu'elle n’a jamais eue du cêté de l’ouest , pour expliquer un fait qui se traduit de lui-même ; il est aussi inutile d'invoquer les erreurs d'Ératosthène, d’Hipparque et dePtolémée, pour justifier celles qu'on attribue, bien à tort, aux Indiens. Certainement ceux-ci ont pu se tromper sur la configuration de nie de Ceylan ; mais lui donner une étendue de 30 degrés de longitude (12* partie de l'équateur), ou près de 750 de nos lieues, c'est une supposition, nous devons le dire hautement avec M. E. Burnouf, qui n'est pas digne d'occuper la critique.
(i) M. I.jiDgIou, Thràlrc indien, tom. II, pag. 4 x 8 .
(x) Wilson's Dict., i" édit., pag. 748, art. Lankâ.
( 3 ) Voyez dans Ritler, 1. V, p. 43 1 ; VI , 64, xSy-xfid , plusieurs passages qui nous ont etc indiques par H. de HumlKildl. Voyez aussi le Mabavansi., éd. UphamLond,l.I, p. 5 , 67, xxi.
I V . Nous n'aTODs pas heureusement besoin d'attribuer à l'Inde ancienne des notions qui auraient échappé, non pas seulement aux Grecs, mais aux Arabes conquérants de l'Asie orientale, et plus tard aux Portu^is eux-roémes; Wilson, qui, clans sou dictionnaire, admet Kanka comme l ile de Ceylan et comme le point de départ du premier méridien des Indiens, consacre aussi un article spécial à Kanka ; il nous dit que les Indiens avaient adopté la dénomination de Kanka pour représenter l'une des dix-huit divisions de la terre habitable (ces dix-huit divisions ne sont probablement autre chose que les 1 80 degrés de Ptolémée divisés par dix); et il nous donne les noms de la plupart de ces dix-huit divisions (I), qui paraisseut former la base de la géographie indienne , et qui ne sont , comme nous l'a fait observer M. Letronne , qu'une application des déeant astronomiques à l'équateur, par conséquent une idée grecque ; et ce qui est bien digne de remarque, c'est que les ouvrages indiens, cités par Wilson à la suite de ses indications géographiques , sont tous modernes; c'est le Medini Cosba, c'est le Sabdamala , composés postérieurement au douzième siècle (2) ; c'est surtout le Sabdaretnavaii , écrit en IC6G , il y a cent soixante et seize ans (3).
C'est qu'en effet, il faut le dire, on ne doit point chercher chez les anciens Indiens, non plus que chez les Indiens du moyen âge , un système de géographie générale nettement déterminé et qui leur appartienne en propre. La difficulté de tirer des gée^raphes grecs aucun résultat satisfaisant sur l'état de l'intérieur de l'Inde dans l'antiquité , avait fait croire qu’on ne pourrait parvenir à le connaître que par les anciens traités que les Indiens ont conservés en langue sanscrite, pourvu toutefois que les fables et les allégories qui forment la majeure partie de CCS ouvrages, ne les eussent pas reudus trop obscurs, ou peut-être inexplicables; mais c'est une espérance à laquelle il paraîtrait qu’il faut aujourd'hui renoncer. Les Indiens ont eu d'habiles philosophes , mais là se borne leur gloire ; si les sciences leur avaient dû de véritables progrès , assurément la géographie aurait été l’objet de leurs études, et ils l'ont entièrement négligée. I.es notions éparses que l'on trouve même dans les Pouraiias , dont la date n'est pas trèsreculée (4) , sont jugées bien sévèrement par les Indianistes eux-mêmes , puisque Ward (t. II, p. 449) les déclare ullerly con(emplible , tout à fait à dédaigner, et Wilford, qui s'en est occupé spécialement , n'en a rieh pu tirer d'intéressant. Les Indiens mesuraient sans donte les distances par journées de marche, ou pareoM ou corou (à) , mais la géographie , prise comme science , d'un point de vue général, leur a été toujours inconnue; ni Arme, ni Kankader ni Lanka ne leur ont servi de premier méridien pour l’énonciation des longitudes terrestres ; il fallait
(i) Wilson's p. i43, 17», 296, io36, io44> io45, etc.
(a) Wilson's Diel , p. xxix et xxxti. — (3) W., p. xxxrii.
(4) M. I-iuglois, Thè/ftrc indien f tom, l\f p. /|/,3.
(5) D'Aiiville, Traité dis Mesurrs itinéraires, p. 145 et suiv.
que les écrits des Grecs et des Arabes leur parvinssent pour qu'ils semassent leurs ouvrages d'indications bien imparfaites encore, ainsi qu'on peut s'eu convaincre par la lecture d'un grand mémoire de ^'ilford fl)- On peut donc leur demander des descriptions de lieux , des détails sur les moeurs et les coutumes de leur pars, mais non des positions exactement déterminées au. moyen d'observations astronomiques. Ils ne faisaient point usage de degrés de longitude , et n'avaient point de premier méridien spécial pris dans la contrée qu'ils habitaient , puisque dans la table gé(^apliique de l’Ayyn-akbery , au seizième siècle, le point de départ des longitudes est encore celui des Grecs, c’est-à-dire, des lies Fortunées.
Si nous admettons, d'ailleurs, l'antériorité des Arabes sur les Indiens, la question s'éclaircira d'elic-raème.
Les Arabes substituent au méridien des lies Fortunées un méridien moyen , la coupole d'Arine dont on fait une ville, une lie, etc.; ils disent que les Indiens comptent les longitudes à |>artir de l'extrémité orientale du continent en un lieu appelé Kankader; les Brahmanes sont bien embarrassés pour expliquer des notions qui devraient leur être familières et qu’ils ne peuvent comprendre; ils savent très-bien qu'une distance très-considérable les sépare de l'océan Oriental , de ce lieu appelé Kankader ; comment auraient-ils été chercher leur premier méridien géographique , dans des pays qui leur sont inconnus? aussi repousscnt-ils hautement une semblable assertion; l'identité d'Arine avec ifanàa ou Lanka, coupole de la terre, leur parait non moins singulière, et l’analyse du mémoire de Wilford , cité plus haut , montre dans quelle confusion ils sont tour à tour entraînés. Voyant que Kanka est représenté comme étant la coupole du monde (2), ils pensent que ce doit être le Gange. Le Gange coule au milieu de rindc , qui , dans leurs idées cosme^oniques , a toujours été le centre de la terre habitable. Cette opinion est donc très- vraisemblable; mais la coupole du monde est placée sur l'équateur, et les Indiens savent fort bien que rembouchurc du Gange est à une grande distance de la ligne équinoxiale. Ils ne croient même pas que Kanka puisse être le Gange de l'ile de Ceylan (3), car dans l'Ayvn-oààeri/, Ceylan ou plutôt Screndib, est située à 130 degrés des Iles Fortuuées et à 12 degrés de latitude nord ; ils conservent donc Kanka comme terme systématique , ils en font l’une des divi.sions de la terre. Bien plus, frappés de l'opinion de quelques commentateurs arabes qui veulent voir dans Kanka un ancien Indien très-savant, ils di.scnt que c'est un faux Brahmam (4). Quant à Kctnkader ou Ghanghdiz (la porte ou le château du Gange) , situé à l’extrémité orientale des terres habitables, ils le remplacent par Yamakota ^\e Djemkoul d'Abou'lféda), /« château
(i) Atiatic researches, tnni. VIII, p. 376 et siiiv.
(a) Aboiil-IUssan , t. II, av.-prup., p. 3, ritalion d’Abou'iréda.
(3) Il y a un Beuve de ce nom dans l’ile de Séi'endib.
(4) A/ahe Brahman, a Brahman pretended tVilson's 0;W,, art. Kania.
d' Yama ; et , attendu qn’ YanM est chez eux le régent du Midi , et non pas le régent de l’Est, ils ajoutent , comme M. Langlois noos l'a fait remarquer , qu’Famo et Kanka sont synonymes.
Nais à odté de Kanka, uo\u voyons alors surgir la leçou de Lanka. Ward (t. II, p. 34 ) nous apprend que les quatre points de la ligne équinoxiale sont Lanka , Siddheepoor, Romaka, à l'O., et Yama-h'otee, à l'E . — LankaeX Siddheepoor sont le Kanka et l'antipode du Kanka d'Abou'lféda ; on lit dans le KalaSankalita (1 ) que Lanka on Lança est un point imaginaire pris sur l'équateur , an sud-ouest de nie de Ceylan (2) ; c’est une des quatre villes bâties , suivant la Fable , par Devatas , à 90 degrés les unes des autres , ainsi que de Soumerou et de Badaouanal , les pôles septentrional et méridional , dont les murailles sont d'or (3). Jusque-là, il n'est pas question de faire de Lanea File de Ceylan. En outre, les Indiens prétendent que le méridien de Lanea passe par quatre villes : 1 . I.anca, 2. Bôhitaca, 3. Avanti, 4. Sannibita-Saras (4), et que Avant! n'est autre que la ville d'Ougein , dans le pays des Mahrattes (5). Nous voici bien loin de File Ceylan. 11 y a plus : Lança est considérée comme un point purement astronomique. Quand les planètes, an moment de la création , commencèrent leur révolution , une ligne droite tirée du point équinoxial Lança par le centre de la terre, aurait atteint la première étoile du Bélier , en passant par le centre du soleil et des planètes (6). Par tagnas de K anka , on entend les points de l'équateur qui se lèvent respectivement avec chaque trentième degré de l'écliptique , compté du Bilier dans une sphère droite (7); et si l’on se rappelle les recherches de M. Letronne sur les constellations zodiacales , on reconnaît encore là une preuve que l'astronomie indienne est celle d'Hipparqoe et des Arabes. Voici donc Lanka identifié avec 0 du BéUer, c'est un premier méridien céleste; cependant on trouve dans les poèmes mythologiques de l'Inde que Lanka est nn des anciens noms de File de Ceylan , et Legentil (8) cite en tète d’une table de la longitude de la lune : Différence en longitude
(i) Kala-Ssakalita, 0(1. J. Warron, MaHras, i8a5, p. g.' Noua devons la commnnicalion de re passage à l’obligeance de M. Alexandre Lonoble.
(а) Romala , qui est une locution arabe , devient dans le JCala-Sankatiea Bomacoti , et Yamakota, Yavacoti.
(3) Recbcrches asiatiques, trad. deLabauine, t. II, p. 3o6, 33 1, etc. ; 1. 1", p. lxxiii, 68, 6g, 70, io3, et 104.
(4) Id., t. II, p. 3o5; ou lit dans leKala-Sankalila, I. c. : The mcridiaii of Lan<» is supposed to pass ihrough avanti... being Vjjayini now called Oogein, etc.
(3) Recherches asiatiques, I. c., p. 171.
(б) Id., p. 3 1 5 et 3 1 6.
(7) Id., id. — Voy. aussi t. II, p. 3o6, sur le nom de Sâlmata appliqué à l'île de Ceylan.
(8) Legentil, Fayage dans les mers de l'Inde, t. I*"^, p. 27g. — Delambre d’après Bailly, Astron. ane., 1. 1*', p. 4o5, 463, etc.
du premier méridien quieetau milieu de l'Ue de Ceylan pourTirvalour, à i lieues à l’ouest de Negapatnam, ville maritime aux Hollandais sur la côte de Coromandel; de Lanka on fera l'ile deCeylan. Mais ccs indications toutes modernes ne prouvent en aucune manière qne les Indiens aient jamais eu an premier méridien géographique. Jamais Lanka ou Kanka (point équinoxial, coui>ole de la Terre, ou terme astronomique) n'a été identifié réellement au moyen âge avec Ceylan, et sur ce point , tous les Indianistes seront de notre avis. Les Indiens n’ont jamais eu de méridien moyen pour l'énonciation des longitudes terrestres ; et assurément ce n'esl pas chez eux que les Arabes ont trouvé leur premier méridien d’Anne. Et nous pouvons dire hardiment que les grands travaux entrepris dans ces derniers temps sur la langue sanscrite , travaux qui nous ont donné une idée très-complète des richesses littéraires que les Anglais ont recueillies dans ITnde, ne août pas de nature à faire espérer qu’il puisse être rien changé à ces conclusions.
Une dernière hypothèse reste à examiner ; les Arabes n’auraicnt-ils point emprunté aux Grecs leur méridien de Khobbet-Arine ?
$ 3. La coupole d’Anne, placée sur l’équateur à 90 degrés des extrémités orientale et occidentale du continent, représente un méridien central; elle coïncide avec le 90” degré de Ptolémée. Cette idée d’un méridien central ne pourraitelle pas appartenir (1) à Ptolémée lui-même, qui aurait distribué dans un ordre symétrique toutes les parties du monde habité autour d’un méridien central , figuré par une ligne droite au milieu de la projection, c'est-à-dire à égale distance des deux extrémités de la terre?
Si l’on considère en effet la carte de Ptolémée dressée par Gossellin, on voit que le méridien qui passe par le 90” degré est un méridien central, puisque le géographe grec admet 180 degrés pour les terres habitables de l’ouest à l’est; c’est ainsi que dans leurs cartes générales ou partielles, Moletius, Bertius et autres ont toujours soin d’indiquer le meridianus médius qu’ils ont adopté, que ce soit le SC, le SO” ou le 74” degré, etc. Chaque carte a son méridien central; mais il n'y a dans ce fait aucune intention scientifique. — Ptolémée, dans la confection de sa carte, a-t-il pris le 90” degré pour base de son système géographique? y a-t-il rattaché les longitudes soit orientales, soit occidentales, par suite d’une comparaison raisonnée de tous les documents qu’il avait sous les yeux? l’a-t-il considéré, en un mot, comme devant être le point de départ de son travail? Voilà la question.
Les anciens nous ont laissé pour les déterminations géographiques des monuments d’une valeur inestimable : ce sont leurs itinéraires (2). Marin de Tyr, sans parler de Posidonius, entreprit de composer avec ces itinéraires une géographie générale, et il renferma toute la longueur du continent entre deux méridiens ex-
(i) Journal des savants, 1841, p.ig. 5 i 6 ct suiv.
(a) Voyez M. Walekenaer, Géographie det Gaules, t. III, introd.
trèmes , dont le premier passait par les iles Fortunées, et le dernier par Sera et Thina ; ces méridiens, selon loi, étaient éloignés l'un de l'antre de 225 degrés.
Ptolémée vint ensuite : il réduisit les 225° de Marin de T;r à 180°. S'il avait voulu faire une œuvre nouvelle et vraiment scientifique, il aurait étudié les travaux d'Ératosthène et de Strabon ; il les aurait comparés à ceux de Marin de Tvr, et se formant une opinion personnelle d’après les rectifications qu'il eût appor* téesaux tables de ses devanciers, il se serait écarté du chemin frayé; puis adoptant un méridien central pour premier méridien, il aurait distribué les longitudes à l'est et à l’ouest , en s’attachant à corriger le plus grand nombre d'erreurs possible ; l’on' aurait pn dire alors que • son esprit éminemment ordonnateur n'avait pu consentir à employer les éléments qui se trouvaient à sa disposition, qn’après une nouvelle discussion, dirigée avec toutes les connaissances mathématiques et astronomiques qu'il possédait (1). > — Mais ce n'est pas ainsi qu'il a procédé, et nous allons voir combien il a négligé les écrits de ses devanciers.
Ératosthène est le premier, parmi les Grecs, qui ait réduit en système la description du globe. Ses connaissances iiarticulières en géographie et celles de son siècle étaient très-bornées; mois il paraîtrait qu’il avait à sa disposition des matériaux d'une exactitude assez remarquable. En effet, il avait porté à 1 26° 7' 34' l'intervalle compris entre le cap Sacré et l’embouclmre du Gange, ce qui ne donne qu'une erreur de 26° 43' 49"; et persuadé que le Gange se jetait dans la mer Orientale, il pensait que là se trouvait la limite extrême du coutineut. Marin de Tyr vint ensuite; il ajouta aux terres habitables du cdté de l'Orient, l'Inde au delà du Gange; mais exagérant les fausses évaluations d'Ératosthène sur la longueur du continent, il compte 1 45° des iles Fortunées à l'embouchure du Gange, et 80° entre le Gange et Thince.
Si Ptolémée, au lieu de conserver l’opinion de Marin dans la partie la plus essentielle de son ouvrage, s'était efforcé d'en faire ressortir l'inexactitude parla comparaison des monuments, on aurait pu dire assurément qu'il avait discuté avec le plus grand soin tous les systèmes et signalé leurs différences, avant d'adopter lui-méme une marche nouvelle et régulière ; mais s'il s'est contenté de reproduire les données les plus inexactes , sans y rien changer; si, en se présentant comme le restaurateur de la géographie, comme ayant en quelque sorte recréé la science, il admet les erreurs de ses devanciers , cette manière de procéder, sans aucun doute, ne pourra s'appeler discuter , car on ne discute une opinion fausse que pour y apporter quelque correction; et lorsqu'on adopte purement et simplement des erreurs consacrées , on s'eu rend personnellement responsable et l’on peut être accusé à juste titre de manquer de critique.
Ëh bien, Ptolémée n’apporta aucune modification aux principales longitudes
(i) Journal des savants, i84i, pag- Si6.
que Marin de Tjr avait fixées depuis les lies Fortunées jusqu'an promontoire Cory de rinde, qu'il laissa à 125° 20' du premier méridien. Quant aux 100 degrés que Marin ajoutait pour l'espace compris entre le promontoire Cory et Thinæ, le géographe d'Alexandrie les réduisit à 5-1° 40’, en se servant des mêmes itinéraires que Marin, mais en resserrant les distances, d'après les déviations de la route dont on n'avait pas, disait-il , tenu compte avec assez de précision, de manière toutefois à former un nombre rond de 1 80 degrés pour toute l'étendue du continent ; rien , toutefois , n'était changé aux indications de Marin de Tyr, soit pour les degrés de longitude à l'ouest de ce méridien jusqu'aux iles Fortunées, soit pour les degrés de longitude à l'est jusqu'au cap Cory; et son 00° degré devenait le 90° degré dePtoIémée, sans que les positions qui se rattachaient à ce 00° degré fussent en aucune façon modifiées ; un ne peut donc trouver dans un pareil travail l'idée d'un méridien central pris pour base de tout le système ; et si Plolémée a donné è l'étendue des terres habitables, 180°, c'est-à-dire la moitié du globe, on ne saurait reconnaître dans cette détermination une pensée scientifique.
Il y a plus : à la fin du second livre de son Almagestc, Ptoléméc, en parlant de la situation des villes les plus remarquables de toutes les contrées, suivant leurs longitudes et leurs latitudes calculées d'après les phénomènes célestes observés de chacune de ces villes, ajoute que c'est au méridien d'Alexandrie qu'il rapportera ceux des autres points de la surface terrestre; il n'aurait certainement pas manqué de substituer son méridien central au méridien d'Alexandrie, s'il s'en était servi dans la confection de sa carte, ou du moins d'en parler quelque part. S'il place Alexandrie à 6» 30’ de longitude à l'est des iles Fortunées, cette évaluation fractionnaire ne vient pas de la distance angulaire qu'il admettait sans doute, entre cette ville et le méridien qu'il avait choisi pour placer son 90' degré intermédiaire entre les extrêmes, mais des déterminations de Marin de Tyr qu'il ne copie que trop servilement jusqu'au 125' degré.
Ce n'est pas à dire, pour cela, que nous soyons injuste envers Ptoléméc ; il est bien loin de notre pensée , on peut le croire , de nous montrer ingrat à son égard , et personne plus que nous n'admire le vaste édifice auquel il a attaché son nom ; son Traité de gréographie est, pour Tliistoire de la science, un monument aussi important , dans sa spécialité , que TAlmagcstc. S'il avait pris pour guide Marin de Tyr , il avait du moins rejeté ses cartes à projection plate , pour adopter la méthode d'Hipparque, dans laquelle tous les méridiens et les parallèles sont représentés par des portions de cercle qui , à leurs points de rencontre , doivent se couper à angles droits; et les meilleurs géographes emploient , encore aujourd'hui , cette projection , pour décrire les parties du globe comprises entre l'équateur et le pâle. Mais à quelles erreurs ne s' est-il pas laissé entraîner sur lestraces de Posidonius et de Marin de Tyr! et cependant, comme l'observe très-bien Gosselliu, il était entouré de tous les secours que son siècle pouvait fournir.
ouvrages d'Ératosthèoe et d'Hipparque existaient encore, ainsi que ceux où les marches d'Alexandre et deSéleucus étaient tracées; il avait, de plus, lesjournaux d'une navigation répétée le long des cétes de l'Inde, et des itinéraires qui détaillaient une route à travers le continent, depuis la Macédoine jusqu'à la Sérique , bien au delà des sources du Gange; ainsi, il pouvait avoir une idée assez exacte des distances de l'Asie ; il était même impossible que son opinion différât beaucoup de celles d'Ératostbëne sur l'intervalle qui devait sc trouver entre les principaux points qui lui étaient connus. Pourquoi donc les erreurs de Ptolémée sont-elles bien plus fortes que celles d'Ératostbéne? Il met 146 d^és d'intervalle entre le cap Sacré de l'Ibérie et l'embouchure orientale du Gange ; il s'est , par conséquent, trompé, d'après nos observations modernes, de 46" 36' la" (1). Rejetant bien loin les évaluations d'Ératostliène, pour suivre fidèlement celles de Marin du Tyr , il donne à la Mediterranée vingt degrés de plus quelle ne doit avoir. Aurait-il méconnu, comme on le lui a reproché, l'étendue qu'il devait assigner au degré de longitude ? A-t-il eu le seul tort de substituer à la graduation qui embrassait 700 stades par degré, celle de âOO stades? M. NValckenaer , dans son Inlrodtiction d l'analyse géographique , que nous venons déjà de citer, a passé en revue les différents modules employés par les peuples de l'antiquité et recberubé avec soin la valeur du stade ; et l'on voit , par ses remarques , combien il faut tenir compte de la diversité des mesures auciennes. Mais quelles que soient les difficultés qu'un tel travail présente , on reconnaît qu'il est indispensable , et qu'il faut revenir aux itinéraires, le compas a la main , lorsqu'on étudie Ptolémée , ou s'appuyer sur la découverte d'inscriptions autbentiques. I>cs eirciA du géographe d'Alexandrie sont évidentes ; au lieu de se rapproclier avec Ératostbène et Strabon , des déterminations modernes, il s'en écarte démesurément. Par un renversement de principes encore plus étrange, tandis qu'il parait réduire les degrés de longitude à 5U0 stades, comme le dit Gosscilin , il conserve 700 stades pour les degrés de latitude , et au lieu de chercher, par une discussion intelligente, à se rendre raison des contradictions de ses devanciers, et d'adopter pour sa carte les données communes sur lesquelles ces géographes se sont habilement appuyés, il exagère leurs fausses appréciations et altère de plus en plus la vérité.
^ous avons voulu montrer, par l'exposé de la marche suivie par Ptolémée dans la composition de son Traité de géographie et des erreurs fondamentales qu'il n ’avait pas su reconnaître, qu'il n'avait point eu l'idée de prendre comme base de sou système un méridien moyen, et qu'il n'en avait pas même eu besoin. ISous ne nous arrêterons pas davantage sur ce sujet. Quant à la détermination du méridien terrestre à l'orient de Paris, qui co'incidc le plus approximativement avec le ‘.)ü* degré de Ptolémée , par une moyenne prise entre certaines positions choisies
(i) G<«sollin , fits Crvrs nnahii^e f pag. iioet siiiv.
arbitrairemcDt , nous avoDoos qae noaa ne sanriong admettre l'importance d'une semblable évaluation (1). Le géographe grec nous dit, d'une manière très-précise, que le Syagros extrema est à 90° de longitude des lies Fortunées. En identifiant cette position avec celle qui lui est assignée par les cartes modernes , nous voyons que ce méridien coïncide avec 54° 8' E. de Paris, selon les uns (2), et avec 56° 46' selon les autres (Mercator , d'Anville , etc.) On pourrait prendre également comme point de comparaison l'ile de Tylus ou A'Araeia, dans le golfe Persique, les villes d'Ionaca, de RatUiina, de Cborodna ou de Parta, échelonnées & différentes latitudes sur le 90' degré de Ptolémée ; mais extraire de la table de ce géographe sept positions entre 79° et 93° de longitude , et tout en reconnaissant que quelques-unes ne s'identifient pas exactcmeutavec les positions modernes que l'on donue (.4den, par exemple, avec Araèiie emponum, fe cap 5andra avec le Syagrot extrema , etc.) , conclure de la moyenne de ces sept évaluations entachées d'erreurs , la position physique absolue du 90' degré de Ptolémée , et la fixer à 53° 14' 45" de longitude orientale du méridien de Paris, voilà de ces résultats dont personne ne pourra jamais comprendre la valeur, puisqu'en multipliant les positions, ou en en réduisant le nombre, la moyenne variera indéfiniment.
Ce qui précède suffit pour démontrer que Ptolémée n'avait attaché aucun caractère scientifique à son 90' degré, et qu'il ne lui était point venu à l'esprit de le prendre pour point de départ de ses longitudes comme méridien moyen.
Blais l'idée de ce méridien, inutile à Ptolémée, devait-elle devenir nécessaire aux Arabes pour leurs déterminations géographiques? Oui, sans doute, et c'est ce que nous allotts établir.
S 4. Lorsque les successeurs de Mahomet se forent rendus maîtres de l'Afrique et de l'Espagne aux septième et huitième siècles de notre ère , les communications entre Alexandrie , Tanger et Tolède, devinrent fréquentes. L'établissement du khalifat ommiade de Cordoue n'interrompit eu aucune manière les relations entre l'Espagne et l'Afrique , et les diverses dynasties qui se succédèrent dans cette dernière contrée depuis PÉgypte jusqu'au Blagreb, contribuèrent à multiplier les rapports des populations musulmanes , le long des cétes de la Méditerranée, en deçà et au delà du détroit.
On sait qu'à la lin du neuvième siècle, et particulièrement vers le milieu du dixième , les sciences cultivées avec le plus grand succès en Orient , depuis le khalifat d'Almamon, commencèrent à se répandre dans les pays occidentaux ; le Caire et Alexandrie, Fez et Maroc, Tolède, Cordoue , Séville, devinrent les foyers d'une activité littéraire qui s'étendit à presque toutiji les branches des connaissances humaines. Nous avons exposé ailleurs le résumé des travaux astronomiqnes de l'école de Bagdad , et nous avons suffisamment établi que les Arabes s'é-
(i) Journal des uvanu, i84i, p. 5i8 et tuiv.
(a) Id., id., tableau A.
ao
talent non-seulement approprié la science des Grecs , mais encore qu'ils avaient ajouté d'im|K>rtautes découvertes à celles de leurs devanciers ; en géographie , leurs progrès ne furent pas moins réels. Maîtres du littoral de la Méditerranée, ils purent rcconnailre de bonne heure, soit par leurs observations astronomiques, soit parla détermination de nouveaux itinéraires, soit par la comparaison des écrits d’Ératosthène , de Strabon et de Ptoléméc (1), que l'étendne donnée par le géographe d'Alexandrie à la mer Intérieure de l'ouest à l'est était Ix'aucoup trop considérable , et de plus , qu'il s'était glissé les plus graves erreurs dans les distances intermédiaires. L'école de Tolède, car, selon toute apparence, c'est là qu'il faut chercher le point de départ des modifications apportées aux lougitudes de Ptoléniée; l'école de Tolède, disons-nous, appliqua probablement les premières corrections aux villes d'Kspague , et indépendamment des erreurs qu'elle eut à rectifier dans leurs positions relatives , clic adopta une constante de 1 7° 3U' ajoutés aux déterminations de Ptoléméc ; ce qui donnait raison , à quelque différence près , des 20 degrés que le géographe d'Àlexandrie'attribuait de trop à la longueur de la mer Intérieure. Le premier méridien se trouvait donc reporté fort au delà des Iles Canaries du côté de l'ouest , et l'on établit entre ce méridien ou occident vrai , et le méridien des lies Fortunées ou occident habité , éloignés l'un de l'autre de 17" 30', la distinction dont nous avons parlé plus haut d'après les Tables Alphonsines.
Mais une objection, assez spécieuse an premier abord, s'offre naturellement. Si les Arabes occidentaux réforment les longitudes de Ptolémée eu se servant d'une constante de l7°.30', le premier méridien placé par le géographe grec aux Iles Fortunées , et les positions que donnent ses Tables, doivent être reportés à l'ouest de 17" 30 ; sou OO" degré devient 72" 30', et la correction est tout à fait illusoire. Tel est le raisonneinent que bien des géographes paraissent avoir fait, et il en est résulté que la ville d'Arim ou la coupole d'Arine , dont la position coïncidait avec le 00' degré de Ptolémée , a été reportée systématiquement par plusieurs savants au 72* degré 30' à l'est des Iles Fortunées (2), c'est-à-dire à 30' du méridien de Tébènes
(i) Voyez sur ce point M. l.ctronnc [/oum. des savants, i83 1 , pag. 554 suie.).
(a) On pourrait croire à la vérité que l'auteur des Tables Alplionsines plare drim sur le méridien du rVi ménic, dans la pensée que cette coupole i'Àrine ou d'Arim n'est autre que rArracnic elle-inème. Sous savons en effet que ce pays tire son nom à'Aram, et que toute sa partir orientale, possédée actiiclleinent par les Persans et les Russes, est appelé'C dans presque tous les ouvrages orientaux modernes Aran .!jl,Aranieh et dans les livres
Zends on trouve le nom d'Aeriann qui est évidemment le meme que celui d’Aran (Saint-Martin, A/ém. sur l'Arménie, tom. I, pag. z70 , *71). Mais en premier lieu les Arabes désignent toujours l’Arinénie par le nom d'Arminiah , les Persanspar celui d’Armen et en
second lieu, jamais ils n'auraient eu l'idée de mettre sur l'équateur, soit une province, soit une ville de l'Arménie , et dans toutes les Ubies géographiques la ville d’Arim aussi bien ipierîleetla coupole d'Arine sont marquées par o latitude. ^
ai
{que nous avons cru être Tovin), indiqué par Cbrysococca comme point de départ des longitudes chez les Persans ; et c'est sans doute cette position occidentale rapprochée de Syène , qui faisait dire au cardinal d'Ailly, qu’Arim était une seconde Syène placée sur l'équateur.
D'un antre côté , comme les 17° 30' adoptés pour constante par les géographes arabes, faisaient coïncider assez exactement le premier méridien avec les Açores, dont la position avait été déterminée par les Portugais, on a prétendu (Yeisch entre autres) que, par les Iles Fortunées , il fallait entendre , non pas les Canaries , mais les Açores elles-mêmes ; et vers la Un du moyen Age , cette opinion a eu de zélés partisans. L'explication nu sera pas difficile. I/es Arabes, en prolongeant de 17° 30', c’est-à-dire jusqu'aux Açores , la partie occidentale du monde habitable , conservaient religieusement les 180 degrés de Ptoléméc ; seulement ils faisaient entrer dans les 90 premiers degrés, 17* 30 pris sur l'Océan à l'onest des tics Fortunées, qu'ils savaient être les lies Canaries et non point les Açores. l.a Méditerranée se tronvait donc réduite d'une somme i^alc de degrés, et au moyen d'un raccordement progres.sif qui se terminait avec le rivage oriental de la Méditerranée elle-même , ou revenait aux longitudes de Ptoléméc (I).
On comprend très-bien que les Arabes reportant leur premier méridien nu delà des Canaries, et n'ayant plus qu'un point initial fictif, puisqu'ils ne connaissaient pas la position géographique des Açores, durent recourir à un méridien spécial, dont la situation fût généralement admise. Us substituèrent donc aux lies Fortunées le 90° degré de Ptoléméc, et comptèrent comme auparavant les longitudes , sans solation de continuité , de l'ouest à l'est pour toute l'étendue du monde habité ; l’on pourrait croire qu'ils ne le firent pas avant le douzième siècle, puisque Ëdrisi n’en parle pas dans son Traité écrit en Sicile vers 1130. Mais pourquoi adoptèrent-ils le 90° degré du géographe grec et non le 180°, c'està-dire l'extrémité orientale du continent? lis auraient dit , tout aussi exactement, après avoir appliqué à ces deux méridiens les termes systématiques de Khobbet Aline (coupole d'.Vrine) et de Kankader : ■ Telle ville est à 20° à partir de l'oecidenl vrai, à l’ouest de Kankader, que : Telle ville est à 20° à partir de l'occident vrai, à l’ouest de Khobbet Arine. ■ Mais ils s’en tinrent à cette dernière dénomination, parce que les corrections qu'ils apportaient aux Tables de Ptoléméc n'allaient pus au delà de la Méditerranée, et que leur occident vrai co'incidait avec l'horizon de Khobbet Arine ; ce n'était point de leur part une ruse, une sorte de déguisement , comme ou l'a avancé (2), mais une idée ingénieuse et d'une application facile. La marche suivie par les géographes arabes de l'Occident nous est suffisamment révélée par la Table des longitudes d'Aboul-Hassan ; et tout imparfaite qu'elle ait pu paraître, cette Table n'est pas seulement utile 'à l'histoire des
(i) Abuul-Uassan, tom. 1 ", p.ig. 3i7 el suiv. — Jonrn. des savanis ,1841, pag. 6oa.
(a} Journal des Savants, loc. cit., p. 5 i 4 , 607, etc.
sciences par l'indication d'un mode particnlier d'énonciation des longitudes terrestres, elle nons donne, comme on le \erra plus loin, la solation de fun des points les plus curieux de 1 histoire de la géographie , en prouvant que les Arabes avaient reconnu l'erreur de Ptolémée sur l'étendue de la Méditerranée, erreur conservée par Sanson et que de Lisle a le premier parmi les modernes cherché à corriger au commencement du dix-huitième siècle.
Il ne suffit pas de dire en effet que .les Arahes durent s'apercevoir de l’expansion ^proportionnée de la Méditerranée, et chercher à rectifier les évaluations si défectueuses des Grecs ( I) ; • il faut encore le démontrer, et la Table d'Aboul- Hassan ne paraissait pas de nature à lever les doutes à cet égard , puisqu’elle ne pouvait que .donner une très-pauvre idée des connaissances géographiques des Arab es, en admettant qu’elle dût en offrir l’expression (2). . . Elle révélait des errenrs de 5 à 6 degrés du cercle , entre des lieux si fréquentés et si peu distants les nus des autres , que la seule discussion critique des itinérairtf aurait dû les faire découvrir (.3). *
Néanmoins , en comparant cette table avec celle de Ptolémée , on ne pouvait manquer d'être frappé d'une singulière modification dans les positions les plus occidentales. Les longitudes de Tolède, Malaga, Cordoue, présentent une différence de 17 h 18 degrés, qui sc rapporte assez exactement à la distance de 17 degrés 30 minutes, indiquée par les Tables Alphonsines, entre .l’occi'den/ vrai et ioccidefil habité. Quelle était l'origine de cette évaluation nouvelle? Était-ce une correction parement systématique? Les Arabes avaient-ils été conduits par des observations d'éclipses faites simultanément à Tolède, à Malaga , à Bagdad ou à Alexandrie , à resserrer l etendue donnée par les Grecs à la Méditerranée, sans faire dans les distances intermédiaires toutes les rectifications nécessaires? C'était un premier point qu'il était important d'éclaircir, et sur lequel les manuscrits arabes, examinés jusqu'à ce jour, ne fournissent aucune indication précise ; cependant , on pouvait croire que les Musulmans , maîtres du littoral de l'Afrique septentrionale depuis près de COO ans , à l’époque où Aboulllassau écrivait son traité d astronomie (vers Tannée 1230 de 1ère chrétienne), s'étaient aperçus des fausses évaluations de Ptolémée. On sait que dès 674, Àkbah s'était avancé jusqu'à l'océan Atlantique, et qu'il avait préparé, par la fondation de Aairotca», la conquête définitive de l'Afrique, qui eut lieu trente ans plus tard , et entraîna celle de l’Espagne (712). Lorsque l'empire des Arabes se démembra par l'établissement du Khalifat de Cordoue (750), lorsque des dynasties indépendantes s'élevèrent de toutes parts en Afrique , les communications entre Tolède, Séville, Cadix, Tanger, Kairowan, Alexandrie, continuèrent d’exister. Les
(i) Joiim. (les Savants, I. c., p. 6oa.
(a) /(/. ((/,, p. 607. — ( 3 ) ïd. id.f p. 673.
Fathimites avaient poaaédé le lUagreb avant de fonder le khalifat du Caire (%!)) ; les pays qu'ils avaient abandonnés tombèrent an pouvoir de dynasties qui , plus tard, devaient faire place aux Àlmoravidei (1ü€!)) et aux Almohades (114!)); mais les relations de l'Espagne , de l'Afrique propremeut dite , et de l'Égypte , ne furent jamais interrompues. Sans parler des caravanes de commerce, chaque année le pèlerinage de la Mecqne attirait, des bords de l'Océan, vers l'Arabie, un grand nombre de fidèles musulmans ; et , sans aucun doute, les Aral>es, qui avaient une connaissance très-exacte des côtes occidentales ( I ) et septentrionales de l'Afrique, devaient avoir des itinéraires dressés pour ces longues excursions. Le traité d'Édrisi le prouverait an besoin (2). Mais, dira-t-on , ce sont encore des hypothèses ; ee qui noos manque, c'est un de ces itinéraires qui puisse les confirmer et substituer des faits réels à de simples conjectures.
Cet itinéraire, nous le possédons, et c'est la Table d'Aboul-Uassanqui va nous le fournir ; en effet , cette Table , qui contient les longitudes de 1 3 1 lieux terrestres , offre deux parties tout à fait distinctes ; Aboul-Hassan avait parcouru en observateur éclairé le midi de l'Espagne et tout le littoral de l'Afrique septentrionale, depuis rOoéan jimqu'à Alexandrie, ïo^JciC-l, ayant relevé lui-même la hauteur du pôlesdansquaranteetune villes, depuis Ifren, , par 17" 40' de long., c’est-àdire, sur un espace d'environ 900 lieues del'O. à l'E. ; il avait réuni dans une Table les longitudes de ces mêmes villes, en les comptant, comme il le dit lui-même, à partirde l'horizon occidental de Ahobbet Atint. Voilà donc une série de déterminations qu' Aboul-Hassan a dd vérifier par lui-même ; c'est on itinéraire qui comprend le littoral de la Méditerranée , et il faut le séparer des 90 villes ou pays qu'il ne connaissait pas ou qu'il n'avait point visités, et dont il donne la longitude d'après d'anciens écrits.
11 ne suffisait pas, d'un autre côté , de rapprocher les évaluations d' Aboul- Hassan de celles que contiennent nos Tables actuelles ; il était nécessaire de les comparer avec celles de Ptolémée , afin de voir clairement sur quels points les Arabes diffèrent des Grecs , et s'ils leur ont fait d'utiles corrections, en se rapprochant des déterminations modernes.
Ce travail, nous l’avons entrepris, et l'on pourra embrasser d'nn seul coup d'œil les différences de chaque système sur les cartes jointes à ce mémoire , et particulièrement sur les tableaux que nous avons dressés et que nous pubUerons trèsincessammeut. Les résultats ne doivent être acceptés, il est vrai, que par approximation ; il faut tenir compte de la valeur du degré de longitude, soit ch« les Grecs, soit chez les Arabes, soit chez les modernes ; il faut se rappeler que nous n'avons pas une seule édition correcte des Tables de Ptolémée, dont tous les manuscrits offrent dans les nombres des divergences notables ; il faut, en dernier lieu,
(i) W. D. Cooley, The negnlaml of the Arabs, p. » et suiv.
(ij Voyez aussi les Reeli. géog. de M. tValrkeuaer sur l’Afrique septentrionale, i8ai.
reconnaître que l'identification des lieux cités par le géographe grec avec les pays et les villes dont les Arabes font mention , présente souvent de très-grandes diffieultés. Mais, quoi qu'il en soit , la distinction que nous avons établie entre les déterminations empruntées par Aboul-Hassan à des ouvrages antérieurs et celles qui loi appartiennent en propre, dégage ses évaluations de ces erreurs grossières dans les nombres, évidentes pour tousetqu'on n'avait pas cherché à rectifier ; ainsi Damiette et Alexandrie se trouvent à une distance de 50' en long, au lieu de 1° 54' ; Gènes et Borne, qui sontà 3" 33' l'une de l'autre, sont placées sur le même méridien, etc. , sans parler des longitudes orientales qui présentent des divergences de 1 4 à 28°. Si l'on choisit arbitrairement dans la Table d' Aboul-Hassan 43 positions parmi lesquelles sont comprises celles des villes que nous venons de mentionner, et qu'après les avoir rapprochées des estimations modernes, et noté les différences, on veuille par an milieu arithmétique, entre les résultats obtenus, fixer le méridien de Khobbet Arine à 58” 47' E. de Paris, on aura fait un travail curieux peut-être, mais bien inutile, car ou ne saurait tirer des conséquences exactes de documents modifestement erronés; qu'au lieu de 43 positions ce soit 42, 44 ou 45, la moyenne varie indéfiniment; il fallait ou ne prendre qu'une de ces positions comme terme de comparaison, ou les prendre toutes; ou mieux encore , se contenter d'identifier géométriquement le 90' degré des Arabes avec celui de Ptolémée.
La partie la plus épineuse de notre travail était la recherche des positions grecques correspondant aux positions arabes. M. Walekenaer a eu plusieurs fois l'occasion de signaler dans sa Géographie des Gaules les erreurs graves auxquelles ont donné lieu, soit défaussés leçons, soit des rapprochements mal fondés; et les opinions contradictoires des savants sur des positions que l'on aurait dû croire trèsexactement déterminées, prouvent qu'on ne saurait s'engager avec trop de défiance dans un tel ordre d’appréciatious : à cet égard, rien de complet n'a encore été fait ; les ouvrages des de Lisie, des d'Anvillc , des GosscUin, etc., les compilations des Hartmann et des liischoff sont d'un faible secours, et le pins grand service à rendre à l'histoire des sciences serait la comparaison raisonnée des livres et des tables grecs , arabes et modernes. Pour nous', nous bornant à la Table d'AbouI- Hassau, divisée en deux sections , nous nous sommes d'abord attaché à identifier quelquefois approximativement, mais avec tout le soin possible, les positions qu'il donne , avec celles de Ptolémée et des modernes, en faisant nsage de tous les documents que pouvait nous fournir la collection géographique de la bibliothèque royale, et que M. Jomard a bien voulu mettre à notre disposition , et nous sommes arrivé aux résultats suivants ;
Aboul-Hassan avait une idée fort nette, pour son temps, de la longueur de la Méditerranée; il corrige l'errcnr de Ptolémée, et ses déterminations ne diffèrent pas très sensiblement de celles des modernes. Pour les quarante et une villes qu'il a traversées, il n’adopte pas la Table dn géographe grec avec une constante
de 17° 30'; ses rectifications portent également sur lesdistances intermédiaires, et l'on voit qu'il s'appuie, sinon sur ses propres observations, du moins sur des observations suffisamment exactes , et non pas sur des données systématiques acceptées d'avance.
Si, au contraire, l'on jette les yeux sur le tableau des longitudes qu’Aboul-Hassaii n'a pu vérifier par lui-méme, on s'aperçoit aussitôt qu'il n'a fait que eopier ses devanciers sans corrections, sans critique ; il laisse, à Marseille , la constante de 17° 30'; et pour quelques-unes des villes de l'Italie qu'il n'a jamais vues , aussi bien que pour les positions orientales , il adopte les chiffres de Ptolémée ; il ne parait même pas s'inquiéter de leur exactitude relative, soit que les manuscrits qu'il avait à sa disposition fussent défectueux, soit qu'il eût identifié, d'une manière tout à fait erronée, les pays conquis par les Arabes avec les contrées décrites par les Grecs. Sous ce dernier rapport, au reste, il serait très-cxcusable, puisque de nos jours encore , il est fort difficile de reconnaître les lieux que Ptolémée a voulu décrire, particulièrement en ce qui concernerAsieorientule et lu Péninsule del'Inde.
Quoi qu'il en soit, un premier point se trouve établi; c'est que pour les pays qu'Abuul-IIassan n'a pas parcourus, les longitudes rapportées dans sa Table générale ne sont autres que celles des copistes de Ptolémée , à quelques différences près, suffisamment justifiées par l'imperfection des mannscrits dont il s'est servi ; quant aux 4 1 villes où il a relevé lui-mème la hauteur du p<Me, le système des Grecs est notablement réformé, ainsi qu'on peut le voir sur les cartes ci-annexées.
Nous avons dit plus haut que les Arabes occidentaux avaient fait entrer dans les 90 premiers degrés de Ptolémée, 17“ 30' de l'océan Occidental, et que le premier méridien était ainsi reporté des lies Canaries en un point correspondant i la position des .Açores.
Sans aucun doute , si les Arabes occidentaux eussent connu la situation des Açores, ils n'auraient pas eu besoin de la coupole A’ Arme, c'est-à-dire, d'un méridien central auquel ils pussent rattacher leurs longitudes; M. deSantarem,qui s'est occupé avec un soin tout (larticulier de l'histoire de la navigatiou au moyen Age, peuseque les Arabes n'avaient pas, eu effet, déterminé la position géographique de ces îles, et cette opinion se trouve, à notre avis, complètement justifiée par ce qui précède. Les Arabes occidentaux ont pu établir un commerce de cabotage le long des côtes de l'Afrique jusqu'au 10'' degré de latitude nord (et encore est-il aujourd'hui assez clairement démontré qu'ils n’y formèrent aucun établissement maritime , et que c'était par les caravanes que les échanges avaient lieu pour les villes du littoral, aussi bien qu’entre Giiauah, Tekrour et Sedjelinesse) ; mais qu’ils se soient aventurés dans l'Océan , qu’ils y aient fait des découvertes de terres nouvelles , et qu'ils en aient estimé les distances relatives, voilà ce dont il est permis de douter.
Puisque le nouveau méridien occidental des Arabes coïncide avec les Açores,
. sur lesquelles ils n'avaieut aueun document prdcis , nous pourrons du moins prendre pour terme de comparaison les longitudes modernes à partir de ces Iles situées entre 29 et 34° ouest du méridien de Paris, eu adoptant pour constante 33° 3' (occident vrai des Arabes ou horizon de Khobbet-Arine) ; eh bien, nous trouvons des points de rapprochement fort curieux entre ces longitudes et celles d'Aboul - Hassan ; lorsque , par suite d'une erreur qui s'explique naturellement , Aboul-Hassan déterminant la longitude d'un lieu sur un itinéraire que des détours ont allongé, se trom|ie d'un ou deux degrés, les distances relatives des villes qu’il traverse ensuite en ligne droite, sont indiquées assez exactement. I>a différence devient plus grande lorsque notre voyageur arrive aux Syrtes. Mais si l'on examine l'ensemble de ses déterminations, ou reconnaît qu'il a introduit d'importantes corrections dans les nombres de Ptolémée. De Sali à Alexandrie Ptolémée compte 53“ 45', Aboul-Hassan, 41“ 40', les modernes ;18° 68' ; l'erreur des Grecs, qui est de 14* 47', est réduite par les Arabes à 2“ 42'; si Aboul-Hassan avait conservé la détermination adoptée pour Alexandrie de 80° 30' |)ar ses devanciers (I), l'erreur eût été réduite à 12'. Pour Damiette, elle est de 1° 39' : les Grecs comptent de Cadix à Damiette 56* 40', les modernes 38° 5', les Arabes 39* 44'.
Ce n'est pas tout : les longitudes d'Abonl-Hassan pour Sala sur la côte de l'Océan, et pour fonslanline , c'est-à-dire pour une étendue en long, de 37" 20', s'accordent à 10 minutes près (2) avec les longitudes modernes.
Dans les distances intermédiaires, bien qu'il faille tenir compte de l'insufCsance des itinéraires , des fautes de copiste , de la difficulté d'identifier exactement les positions données par les Grecs , les Arabes et les modernes , plusieurs des rectifications sont remarquables ;
De Sala à Constautine l'erreur de Ptolémée, qui est de 6* 50' est réduite à 1 0'.
De Sala à ilizerte (Atppo Zan'tuy, non loin d’/(yca?), 10“ 7' — 25'.
De Sala a Tanger, 1° 55' — 25'.
De Cherchcll (Julia Cœsarea) à Constantiné , 5* 25' — 45'.
De Ceuta à Oran (Deorum portas, suivant M. Hase), I" 3' — 7'.
D'Oran à fiougie (5ald<s Colom'a), 2’ 35' — 10'.
De Bougie à Bizerte, d’env. 6" 35' — 8'.
A partir de Constantiné et de Kairowan, Aboul-Hassan parait s'égarer dans l'intérieur des terres ; il corrige de 4' l'erreur de Ptolémée sur les Sjrtes , en donnant encore a cette cûte une inclinaison trop orientale; il est toutefois trèsprobable que les Arabes avaient des notions exactes sur cette partie du littoral de l'Afrique ; mais l'on sait que dans leurs itinéraires ils ne suivaient pas le rivage
(i) Ia; manuscrit ar. de la Bib. roy., n* ii^i, f° ay, porte 6o* 3o'.
(a) Si dans le ms. on lit lieu de l’erreur est réduite 4 léro.
(le la mer. Du reste , les longitudes assignées par Abonl-Hassan à Cabès et à Djerbeh sont, entre elles, dans le même rapport que les longitudes modernes; il en est de même, à 2.3' près, pour Cabès et Tripoli. Enfin notre auteur réduit à 27' l’erreur de 4” 57' que présente la Table de Ptolémée pour la distance de Mahadia à .Vlexandric. Ce n'est pas le hasard seul assurément qui peut produire de telles concordances.
Après avoir resserré le littoral de l'Afrique, les géographes arabes durent appliquer la même correction aux côtes septentrionales de la Aléditerranée. Pour fEspagne, les rectifications offrent quelque précision; mais au delà elles paraissent avoir été faites systémnti([ucment, et sont fort défectueuses; pour ifarmllt , par exemple, la constante de 17“ 30' a été ajoutée à l'évaluation de Ptolémée, ce qui produit une erreur de plus de 5”; la longitude de la Sicile et de Rome est déterminée asser. exactement; mais il n'en est pas de même, à beaucoup près, pour Gènes et Pise. Quant à Constantinople, Ascalon , etc., leur longitude, prise des Açores et comparée aux estimations des modernes, donne, à 18' et à 47' près, un résultat identique.
Il nous parait donc ressortir de la Table d’Aboul-Hassan , qnc les Arabes occidentaux possédaient des documents fort exacts, eu tenant compte de l'état de leurs Mnnaissances aux douzième et treizième siècles, sur l’étendue du littoral de l'Afrique septentrionale , et par conséquent de la SIéditerranée. Mais, dira-t-on , quelle confiance peut-on accorder à un géographe qui place Alexandrie à G3“ de longitude, et Damiette h C3“ 50' ? La réponse est aisée. Aboul-Hassan s’arrête à .Alexandrie ; il donne la longitude de cette ville d'après son itinéraire ; ce n’est point un géographe , c’est un voyageur qui nous offre le résultat des notes qu'il a prises ; il complète ensuite sa Table de longitudes avec les déterminations qu’il trouve dans les auteurs qui l'ont précédé. Damiette est placée par Ptolémée et pur les Arabes orientaux à G3° 32' ou 50' ; il écrit G3" 50', et fait de même pour les positions plus orientales; il ne s'est pas donné la peine de rectifier des évaluations fausses par rap|)ort aux siennes. Il a donc manqué de critique? Nous ne voudrions pas nous engager à ce sujet dans une discussion qui nous entrainerait trop loin , d’autant plus que les raisons que nous ferions valoir, quelque bonnes qu'on les suppose, seraient peut-être rendues inutiles par la production d’un manuscrit qui nous prouverait que le débat roule sur une faute de copiste ; qu'il nous suffise de répéter qu'Aboul-Hassan ne peut être rendu responsable des longitudes de villes (ju’il n'a pas visitées, longitudes qu’il a prises chez des Arabes nourris des idées de Ptolémée (1).
Nons ne nous arrêtons pas aux latitudes comparées des Tables grecques et
(i)Les Arabes orientaux avaient egalement reconnu les erreurs du géographe d'Alexandrie sur l'Asie en général ; mais nous n’avons pas A nous occuper ici de leurs travaux.
arabes; il suffit de dire que si les instrumeuts dout se servait Aboul-Hossan n etaient pas parfaitement eiacts , du moins le maximum de ses propres erreurs est bien loin du maximum de celles de ses devanciers ; on peut le voir par les cartes annexées à ce Mémoire.
1 . 1 e fait historique que nous a révélé la Table d'Aboul-Hassan, c'est que les Arabes avaient au treizième siècle une idée beaucoup plus nette que les Grecs de la véritable longueur de la Méditerranée ; que ce n'est pas seulement par l'examen des écrits d'Ëratosthène et de Strabon , ou par des observations simultanées d'éclipses à Tolède et à Alexandrie , qu'ils avaient pu arriver à ce résultat , mais bien par des itinéraires ; et celui que nous avons extrait du traité d’Aboul-Hassan suffit pour justifier nos bvpothèses.