SIGNES
Avant d’entrer dans l’énumération des signes qui servent à faire reconnaître l’inflammation chronique de la trompe, il importe d’établir une distinction très importante pour le diagnostic et surtout pour le traitement de cette affection.
L’inflammation chronique de la muqueuse peut se caractériser :
1° Par la sécheresse de la muqueuse, sans engorgement ni engouement de la trompe par des mucosités.
2° Par l’engorgement et l’épaississement de la muqueuse avec ou sans engouement de la trompe ;
3° Par l’engouement de la trompe sans rétrécissement de ce conduit.
INFLAMMATION DE LA TROMPE AVEC SÉCHERESSE DE LA MUQUEUSE SANS ENGOR- MENT NI ENGOUEMENT DE CE CONDUIT.
Le premier état a beaucoup d’analogie avec celui qu’on observe dans certaines phlegmasies de la pituitaire et quelquefois aussi, quoique plus rarement, du pharynx. Il n’y a que peu ou point de surdité; mais la personne se plaint constamment, surtout en hiver, d’un sentiment de fraîcheur qui lui traverse incessamment l’intérieur de cette cavité et qui ressemble, dit-elle, à un petit vent coulis; phénomène assez curieux et qui peut s’expliquer par la trop grande sécheresse de la muqueuse qui permet à la colonne d’air d’arriver trop brusquement dans la caisse avant que sa température ait été suffisamment modifiée par la partie qu’elle doit traverser. La trompe ressemble alors à un tube inerte. Il n’y a pas de bour-
donnemens dans l’oreille ; mais le sentiment de fraîcheur que le malade y éprouve est si agaçant qu’il voudrait avoir constamment un corps très chaud dans le conduit auditif. Ce froid se fait sentir surtout au moment de chaque déglutition, alors que les muscles du pharynx en concentrant par leur action simultanée une plus grande quantité d’air dans la gorge en font pénétrer ainsi un plus grand volume dans l’oreille. Le malade est si préoccupé de ce sentiment de fraîcheur qu’il croit venir du conduit auditif externe qu’à chaque grande déglutition il applique ses mains contre le pavillon de l’oreille dans l’espoir de le calmer ou de le prévenir. Il ne peut y avoir dans cet état cophose ni même dysécie, mais seulement une légère perturbation dans la faculté auditive à cause de la préoccupation de l’esprit par la reproduction incessante du même phénomène.
Si on veut soumettre l’oreille à l’expérience qui consiste à faire pénétrer une grande quantité d’air dans la caisse en soufflant, la bouche et le nez étant fermés, le malade ne peut la supporter à cause de la force avec laquelle la colonne d’air va frapper le tympan et du froid qui l’accompagne. Cette expérience est même suivie pendant quelque temps d’un bourdonnement qui n’est pas toujours sans douleur.
L’insufflation par le cathétérisme de la trompe donnerait les mêmes résultats si on injectait l’air avec trop de force. Le bec de la sonde, dans ce cas, détermine peu de douleur et semble s’appuyer sur une peau légèrement desséchée. Si à ce moyen on ajoute l’introduction d’un mandrin en caoutchouc comme ceux que j’emploie à cet usage, il s’engaîne facilement dans l’intérieur de la trompe en déterminant une douleur assez vive par son glissement sur la muqueuse. Quand on retire le mandrin, on le trouve aussi sec qu’avant son entrée. Lorsque, dans des cas pareils, son introduction devient indispensable, il faut avoir soin, comme nous le dirons plus loin, de le lubrifier avec de l’huile ou avec tout autre corps gras.
Cette affection, peu grave en apparence, parce qu’elle ne se complique pas de beaucoup de surdité, ne doit pourtant pas être traitée avec trop d’indifférence.
Quand nous en serons à l’article Traitement , nous aurons soin d’indiquer les moyens qu’une longue expérience nous a fait préférer.
INFLAMMATION DE LA TROMPE AVEC ENGORGEMENT ET EPAISSISSEMENT DE LA MUQUEUSE, AVEC OU SANS ENGOUEMENT DE LA TROMPE.
Cet état diffère essentiellement du précédent par rapport à l’ouïe, en
ce que l’engorgement de la muqueuse ne pouvant exister sans rétrécissement du conduit, il y a toujours surdité ou tout au moins dureté plus ou moins grande de l’ouïe. Et si l’engorgement s’accompagne d’engouement, la surdité sera la plupart du temps complète.
Cette variété qui existe quelquefois avec une affection de la caisse peut dans maintes circonstances, comme le fait observer Itard, se borner au conduit guttural de l’oreille.Voici, au dire de ce praticien et d’après notre observation, les symptômes auxquels il est possible de reconnaître quand l’affection est bornée à la trompe. La surdité, qui n’est ni très profonde ni accompagnée de douleurs dans l’intérieur de l’oreille, semble provenir d’un bouchon dont le siège ne peut être déterminé par le malade, mais qu’il avoue sentir dans l’intérieur de l’oreille. La surdité peut disparaître par moment, soit par la diminution de l’engorgement et du passage rendu plus libre des mucosités qui engouent le conduit, soit par leur écoulement seul rendu par instant plus facile après une secousse imprimée à la trompe, à la suite d’un effort de toux, d’un éternuement, ou de toute autre cause. Dans ce cas aussi, la personne se plaint d’entendre moins bien et moins distinctement le son de sa voix que celui qui lui vient des personnes qui lui adressent la parole. 11 lui semble que la sienne traverse une cloison fealrce avant de parvenir à son oreille.
Les bourdonnemens dans cette affection suivent les mêmes phases que la surdité, c’est-à-dire qu’ils sont toujours en raison directe du degré d’obstruction de la trompe. On comprend en effet que si l’engorgement de la trompe existe au point de fermer ce conduit, il y aura accumulation de sérosité dans la caisse, surdité et bourdonnemens pareils au bruit lointain desvagues;deplus, le malade éprouve dans l’intérieur de l’oreille un embarras indolorent, mais très fatigant. Quand l’accumulation du liquide contenu dans la caisse va au point d’exercer une pression sur la paroi de cette cavité, il y a lourdeur et pesanteur de tête, quelquefois vertige. Mais aussitôt que la trompe permet l’évacuation de ce liquide, tous les symptômes précités disparaissent comme par enchantement pour reparaître si la même cause se reproduit. C’est là encore un caractère qui aide à faire reconnaître la surdité produite par l’obstruction momentanée de la trompe d’avec celle qui est le résultat d’un épanchement idiopathique de la caisse, lequel ne saurait exister sans avoir été précédé de douleurs plus ou moins vives accompagnées de bourdonnemens pulsatifs.
La cause Ja plus ordinaire de cet engorgement de la trompe dépend quelquefois d’une affection syphilitique et plus souvent encore de la diathèse scrofuleuse. Toujours est-il qu’on l’observe rarement chez les personnes à tempérament sanguin, tandis qu’elle est très fréquente chez les lymphatiques. Aussi cet état de la trompe coïncide-t-il avec une inllammation pareille de l’arrière-bouche et de la pituitaire, laquelle fournit une supersécrétion de mucosités qui engouent les fosses nasales au point de supprimer entièrement le sens de l’odorat; toute la bouche est empâtée ; les mouvemens de la langue et de la déglutition sont difficiles ; la mastication gênée et un peu douloureuse, ainsi que les bâillemens. L’engorgement des amygdales vient souvent compliquer cet état, ce qui, chez les enfans, ajoute à la difficulté de la prononciation surtout pour les lettres gutturales.
Si , par le cathétérisme, on veut s’enquérir de la nature de l’engorgement et du degré de rétrécissement de la trompe, la sonde, dont l’introduction est le plus souvent indolore, est un peu sensible en traversant les fosses nasales et produit une douleur très vive aussitôt que son bec s’engage dans l’embouchure de la trompe. Une fois en place la sonde n’occasione plus qu’une espèce de gêne que le malade supporte facilement. Si on engage dans la sonde un mandrin en caoutchouc, celui-ci pénétrera assez facilement dans le conduit; mais une main exercée sentira qu’il glisse entre des parois molles et élastiques qui se laissent déprimer par la pression fort légère que le mandrin exerce sur elles. Il est rare qu’après la sortie du mandrin l’ouïe n’éprouve pas une amélioration plus ou moins sensible produite par la dilatation de la trompe et par la sortie d’une plus ou moins grande quantité de mucosités quand il y a engouement. Mais, comme on le pense bien, l’amélioration ne peut pas durer longtemps; car, une fois le corps dilatant extrait , les parois ne tardent pas à revenir sur elles-mêmes et à reprendre leur première position.
Si, avant ou après l’introduction du mandrin, on essaie de faire passer une colonne d’air dans la trompe, les phénomènes qui se produiront différeront selon qu’il y aura engouement de la trompe ou absence totale de mucosités. S’il n’y a que rétrécissement sans mucus, la colonne d’air, éprouvant quelque difficulté pour le franchir, produit un léger sifflement lointain, qui se mêlera bientôt à un bruit de gargouillement plus rapproché, qui se passe dans la caisse par l’action de l’air sur les liquides
qui s’y trouvent accumulés, et auxquels le rétrécissement de la trompe rendait l’écoulement difficile.
Quant à l’obstruction complète de la trompe, elle est si rare que, sur le grand nombre de sourds que nous avons eu à traiter, nous ne l’avons pas rencontré une seule fois. Il est vrai que ce qui pour nous n’est qu’un accollement de ses parois devait être considéré comme une obstruction complète par Itard, M. Deleau, etc., puisque jamais dans ce cas la colonne d’air ne saurait s’y frayer un passage, tandis que cela devient très facile avec le mandrin en caoutchouc, que le premier nous avons mis en usage. Aussi avons-nous rencontré dans notre nombreuse pratique plusieurs cas de surdité, qu’Itard avait jugés incurables, et qu’après lui d’autres médecins otistes avaient rangés dans le même cadre, céder comme par enchantement à ladésobstructionde la trompe par ce nouveau moyen. Le calibre de ce mandrin doit être en raison de la résistance qu’il faudra vaincre. D'abord très fin, son volume est augmenté jusqu’à la possibilité d’introduire une corde à boyau correspondant à un la de violon, qu’on peut laisser à demeure en suivant la méthode de M. Kramer. Il est facile de comprendre combien Itard et les médecins qui, après lui, n’ont opposé à cette obstruction de la trompe que des douches gazeuses, devaient en rencontrer de rebelles à l’action d’un moyen aussi peu actif.
La douche d’air peut bien déplacer des mucosités ou autres matières qui obstruent la trompe, quand elles ne sont pas très adhérentes. Mais jamais le rétrécissement produit par le gonflement des parois du conduit, ou par la présence de mucosités desséchées, ne pourra être vaincu par ce moyen, quelle que soit la force que l’on donne à son impulsion.
Nous n’en dirons pas davantage sur ce sujet, le plus important de la thérapeutique des cophoses , nous réservant d’en parler longuement à l’article Traitement.