DE LA
On sait qufi l'on trouve à la partie interne de la scissure de Sylvius, en dehors du chiasma des nerfs optiques, à la réunion des lobes antérieur et moyen du cerveau, une lame de substance grise très pâle, plane, d'une étendue de quelques millimètres carrés, et sur laquelle on remarque un grand nombre de petits trous, oriflces de canaux qui pénètrent dans l'intérieur du cerveau. On sait encore que dans ces trous se logent des vaisseaux assez volumineux de la pie-mère, qui s'engagent dans les canaux qui leur succèdent, avant de se ramifier en filets infiniment petits dans la substance médullaire.
Lorsqu'une injection , même grossière, du système artériel a bien réussi, on voit, en soulevant avec précaution la pic-mère, un grand nombre de petits vaisseaux s'en détacher à la manière d'un chevelu serré, et s'enfoncer perpendiculairement dans la substance cérébrale. Les points où les vaisseaux se laissent le mieux pénétrer par l'injection sont généralement la face supérieure du corps calleux, le lobule du corps strié, et enfin la lame de substance grise dont je viens de parler, et que pour
Taspect qu'elle pr<^spnie on a appelée lame criblée. On voit alors très évidemment sur celle dernière un vaisseau plus volumineux que les autres pénétrer dans chacun des trous qui la criblent, le remplir s'il est distendu par l'injection, n'en occuper qu'une faible partie s'il est vide. Je n'ai rien rencontré de semblable dans le corps calleux ; mais cette disposition est ordinairement très prononcée dans l'épaisseur des petites eirconvolulions qui forment le lobule du corps strié, et moins dans leur couche corlicale que dans fa couche de substance blanche qui sépare cette dernière du corps [strié lui-même, et se trouve souvent percée, comme un écumoir, d'une infinité de petits trous très rapprochés. Cette disposition se rencontre habituellement encore tout le long de la scissure de Sylvius, où ces trous acquièrent quelquefois un diamètre assez considérable pour pouvoir donner passage à une petite tête d'épingle.
Tout ceci est parfaitement connu de toutes les personnes qiM se sont un peu occupées de l'anatomie descriptive du cerveau, ou qui seulement ont fait quelquefois avec attention l'autopsie de cet organe. Mais ce qui n'a piis encore été signalé, que je sache, c'est la présence, dans Tintérieur du cerveau, dans l'épaisseur de la substance blanche des hémisphères, de ces canaux vasculaires, qui forment, à la surface des coupes pratiquées dans le cerveau , des criblures semblables à celles que présentent certains points de la superficie de cet organe. Les observations qui suivent démontreront pourtant que cela constitue un état pathologique particulier du cerveau, digne de toute l'attention des anatoraopathologistes, et dont je vais essayer dans ce travail d'esquisser les principaux traits.
Voici sous quel aspect se présente cette altération que je désignerai, à cause de l'aspect sous lequel elle se présente , du nom û'état criblé du cerveau.
Lorsque l'on fait une coupe transversale d'un hémisphère, on voit la substance blanche criblée d'un grand nombre de petits trous arrondis, à bords bien nettement dessinés, autour desquels la substance cérébrale est ordinairement bien saine, et ne présente aucune modification de couleur ni de consistance.
Ils sont disposés très irrégulièrement : tantôt jeiés ça et là dans une assez grande étendue, tantôt arrangés en petits groupes où ils se trouvent en plus ou moins grand nombre.
Leur diamèire varie : la plupart semblent avoir été faits à l'aide d'uae
afiguille fine que l'on aurait enfoncée dans la pulpe cérébrale, et dont l'empreinte y serait demeurée ; quelques autres contiendraient presque une petite tête d'épingle.
Un courant d'eau projeté sur ces criblures n'altère en rien leur forme; elles demeurent toujours béantes et nettement arrondies. Lorsqu'on les met sous l'eau ou qu'on fait couler sur elles une nappe d'eau continue, de chacune d'elles on voit sortir et flotter un petit vaisseau rompu. Cela s'observe constamment, au moins sur le plus grand nombre de ces criblures, car il en est parfois quelques-unes desquelles oti ne voit rien sortir. Cette double apparence tient à ce que, à la coupe du cerveau, les vaisseaux se sont déchirés sous l'instrument, soit un peu au-dessus, soit un peu au-dessous du niveau de la coupe elle-même.
Ces criblures, ces trous, qui se présentent ainsi à la coupe du cerveau, ne sont donc autre chose que les orifices artificiels de canaux creusés dans l'épaisseur de la pulpe nerveuse, et contenant chacun un vaisseau.
Il est permis de regarder cette altération, évidemment liée à la dilatation générale des vaisseaux, comme le résultat de congestions satiguines répétées.
Les vaisseaux les plus volumineux qui pénètrent l'intérieur du cerveau refoulent incessamment, par leur dilatation, la substance cérébrale environnante, et finissent par se former des canaux persistans, et dans lesquels ils se trouvent très à l'aise, lorsque, après la mort, ils viennent à se désemplir. A l'état normal, cela ne s'observe, chez les enfans et les adultes, que dans les parties que j'ai indiquées, et d'une manière moins prononcée dans quelques autres points de la base, par exemple la lame triangulaire qu'embrassent les pédoncules du cerveau, parce que c'est là seulement que les vaisseaux ont un volume assez considérable pour que les canaux ou les trous qu'ils se sont creusés dans la substance cérébrale, demeurent visibles lorsqu'ils ont cessé d'être distendus par le sang. Partout ailleurs, en effet, on ne distingue guère les vaisseaux que par la couleur du sang, qui tranche vivement sur celle de la pulpe nerveuse, et on est même porté à regarder comme un état maladif celui où une assez grande quantité de sang pénètre le cerveau, pour qu'un certain nombre de ces vaisseaux puissent être suivis de l'œil.
Lorsque l'on examine avec soin des cerveaux de vieillards, on peut aisément s'assurer que les vaisseaux qui les pénèirent so-
plus volumineux que dans les autres âges de la vie, ce qui se reconnaît au grand nombre de vaisseaux vides de sang que Ton dislingue au centre des hémisphères, surtout si Ton pratique une section avec un mauvais instrument, qui tranche toujours plus aisément la substance du cerveau que les parois lâches et flasques des vaisseaux. Il n'est pas très rare, dans un âge avancé, de trouver quelques-uns de ces canaux vasculaires, qui, réunis en un certain nombre, constituent ce que j'ai appelé état criblé du cerveau; mais alors ces criblures sont rares et surtout très étroites, et le plus souvent ne s'observent qu'avec peine.
C'est dans les corps striés surtout qu'il est facile d'étudier les effets de l'âge sur la dilatation des vaisseaux, et les effets de cette dernière sur la substance cérébrale. Chez les vieillards, on trouve souvent les corps striés creusés de canaux ayant jusqu'à 3 millimètres de diamètre, et contenant tous un vaisseau qui, vide de sang, paraît toujours d'une petitesse hors de proportion avec le canal qui le contient. Ces canaux suivent presque toujours une direction sinueuse, de sorte que, au premier abord, il semble, à la coupe du corps strié, voir de petites cavités à parois lisses et incolores; mais, avec un peu d'attention, on parvient constamment à distinguer leur trajet oblique et le vaisseau qu'ils contiennent. Ces canaux vasculaires, qui s'observent du reste à tout âge, sont quelquefois si larges et si nombreux chez les vieillards, que le corps strié parait, dans certains cas, avoir perdu plus de la moitié de sa substance : cet état, qai ne m'a jamais paru coïncider avec quelque altération particulière des fonctions cérébrales, s'accompagne ordinairement d'une apparence de dilatation générale des vaisseaux des hémisphères. Je recommande à raiieniion des anatorao-pathologistes cette disposition des corps striés chez les vieillards; je suis convaincu que ces canaux vasculaires ont été plus d'une fois pris et décrits pour ces petites cavités anomales que Morgagni avait déjà signalées, et dont on paraît encore ignorer la nature.
Lorsqu'une congestion sanguine se fait dans le cerveau, elle détermine nécessairement une certaine dilatation des vaisseaux, mais passagère, et soit par suite de la déplélion naturelle, après la mort, du système vasculaire, soit par le retour de l'équilibre de la circulation, la substance cérébrale, momentanément refoulée, revient sur elle-même par sa propre élasticité, et reprend tout l'espace qu'elle occupait auparavant. Maintenant, on conçoit comment des congestions fréquentes, en renouvelant souvent le refoulement de la substance cérébrale à l'eiUour de chaque
vaisseau, finissentpar y laisser rompieinlc des dilatalioiis répétées qu'elles eur ont fait subir, et y creuser ces canaux, que leur retrait laisse vides et béans après la mort. Nous verrons tout à l'heure que l'étude des laiis particuliers vient parfaitement à l'appui de celte explication.
L'état criblé du cerveau n'est donc autre chose, tout porte à le croire, que le résultat d'une congestion chronique de cet organe.
Il n'est pas ordinaire de constater un éiat de maladie des vaisseaux capillaires des hémisphères cérébraux. M. Trousseau a fort bien remarqué (Gazette des iiôpitai'x) que, tandis que l'on assigne tous lesjours l'ossification des vaisseaux du cerveau pour cause aux hémorragies qui se font dans cet organe, on n'a guère constaté d'ossifications vasculaire>; dans l'intérieur des hémisphères. Pour mon compte, je n'en ai jamais vu. et je n'en ai jamais lu de descriptions dans les auteurs (1). Cependant, mon ami M. E. Boudet a vu chez un vieillard, à Bicétre, les vaisseaux capillaires des hémisphères, ossifiés dans la substance médullaire, saillir comme les crins d'une brosse, mais non pas assurément aussi serrés, à la surface de coupes faites au cerveau. M. Lélut m'a dit avoir vu plusieurs fois ces vaisseaux, non point ossifiés, mais devenus cartilagineux. Quand une coupe avait été faite dans la substance médullaire, le tissu cérébral s'affaissait par son propre poids, les vaisseaux coupés faisaient alors saillie, et on en sentait les pointes en passant le doigt sur la surface de la coupe. Je n'ai pas besoin d'insister sur la rareté de semblables faits.
M. Calmeila trouvé souvent, chez des maniaques, la substance blanche criblée de vaisseaux distendus par le sang, quelquefois vides, mais très dilatés (2)... ; mais il n'entre dans aucun autre détail qui nous apprenne «i cette dilatation vasculaire s'est présentée à lui sous l'apparence que nous décrirons dans ce mémoire.
Je n'ai jamais rencontré l'état criblé du cerveau que dans la substance médullaire, si l'on en excepte toutefois les parties où il existe naturellement, et que j'ai indiquées plus haut ; je ferai remarquer à ce propos que les points de la superficie du cerveau qui présentent naturellement des criblures ne coniieunont que peu ou point de substance grise. Partout
(1) Il faut en excepter toutefois les vaisseaux volumineux qui traversent les corps striés, et dans les parois desquels on a, Irés rarement il est vrai, reconnu i 'existence de petites concrétions.
(2) Calmeil, Dict. de méd., 2« édit., t. xix, p. 135.
ailleurs les vaisseaux qui se rendent de la pie-raère dans le cerveau seml)leni se tamiser dans l'épaisseur de la couche corticale des circonvolutions.
Deux fois j'ai rencontré des criblures dans le bulbe rachidien (obs. 1 et 3), une fois dans la protubérance (obs. 7).
Tantôt l'état criblé du cerveau se trouve répandu dans une grande étendue des hémisphères, tantôt on ne l'observe que dans un espace circonscrit.
Dans certains cas, et cette distinction est fort importante, on ne rencontre dans le cerveau aucune autre lésion que l'état criblé ; dans d'autres cas, au contraire, on le trouve lié à des altérations différentes, mais dont il est curieux de le rapprocher : tels sont le ramollissement cérébral sous ses diverses formes, et, en particulier, ce ramollissement général de la couche corticale des circonvolutions, que M. Calmeil a décrit comme la lésion propre à la paralysie générale des aliénés; l'induration de la substance cérébrale, etc.
1° OBSERVATIONS OU l'ÉTAT CRIBLÉ A ÉTÉ RENCONTRÉ SEUL ET INDÉ- PENDANT DE TOUTE AUTRE ALTÉRATION.
démence; paralysie générale peu caractérisée -, ACCIDENS CÉRÉBRAUX AICCS', MORT PROMPTE. — ÉTAT CRIBLÉ DE LA SUBSTANCE MÉDULLAIRE DES HÉMIS- PHÈRES ET d'une PYRAMIDE POSTÉRIEURE; ÉPANCHEMENT DE SÉROSITÉ ROUSSA- TRB DANS LES VENTRICULES LATERAUX.
Obs. 1. — La nommée Gérold, née W'eiss, Allemande, est entrée, en juin 1836, à la Salpélrière, affectée de démence. (Service de M. Pariset.)
Les renseignemens suivans ont été donnés sur elle. Peu de temps avant son entrée à la Salpétrière, celle femme étant en roule pour son pays, dans lequel elle atait voulu retourner, se porta un coup de couleau à la gorge, dans la diligence. Elle avait déjà donné quelques signes de démence. Depuis un an, elle ne peut plus marcher, il faut toujours la tenir assise ou couchée. Avant celle époque, elle n'avait jamais donné aucun signe de paralysie. Les mouvemens des bras n'ont jamais paru affaiblis, non plus que ceux de la langue. Elle parlait beaucoup, criait et dibail des injures avec une grande volubilité (1).
Le 12 mars 1839, elle fut prise tout à coup, à six heures du soir, de contractions convulsives des membres, avec salive spumeuse à la bouche, perle de con-
(1) Ces renseignemens m'ont élé procurés par mon collègue M. Mascarel.
naissance, chute de sa chaise. Elle fut portée dans son lit dans un élat de raideur complète. Quelques instans après, on constata l'état suivant :
Froid glacial répandu sur tout le corps; faciès grippé, pâle ; les muscles de la face sont contractés vers la ligne médiane, ce qui lui donne un aspect courroucé; les yeux sont tantôt fermés, tantôt entr'ouverts ; on ne parvient souvent qu'avec peine à séparer les paupières. Les deux yeux sont presque immobiles et déviés à gauche ; les pupilles ne paraissent ni dilatées, ni contractées; on ne peut s'assurer si la vision est abolie. La bouche n'est point déviée, les lèvres sont pâles et rapprochées, les mâchoires fortement serrées. On introduit avec peine quelques gouttes de liquide dont la déglutition se fait assez bien. Il ne s'écoule point de salive. La respiration est calme et semble se faire seulement par les côtes ; 18 inspirations par minute; pouls à 32, régulier, assez faible.
La paroi abdominale, fortement rétractée contre la colonne vertébrale, offre une extrême dureté. Lorsqu'on y appuie la main, la malade cherche à l'éloigner et laisse échapper quelques murmures plaintifs.
Les membres inférieurs sont dans un état voisin de la demi-flexion, la jambe gauche passée sur la jambe droite, de manière que le creux poplité de l'une répond au genou de l'autre. Il est impossible de rien changer à celte position.
Les avant-bras sont dans une flexion complète sur les bras, les phalanges fléchies les unes sur les autres, et les doigts appliqués contre la paume de la main. Il est fort diffiéile de placer ces membres dans l'extension.
La sensibilité parait assez bien conservée, un peu moins dans le côté gauche que dans le droit. La malade ne profère aucune parole et parait indifférente à tout ce qui se passe autour d'elle. (Sinapismes aux pieds; lavement avec 35 gouttes de laudanum; potion fortement éthérée.)
Le lendemain matin, le froid est un peu moindre; les yeux ne sont plus obliques; la malade contracte convulsivement les paupières lorsqu'on dirige sur l'œil un corps étranger. Pouls faible, régulier, à 46. Respiration libre.
Elle meurt à six heures du soir. Un instant après, la chaleur paraît plus grande que le matin, une sueur froide et visqueuse recouvre tout le corps, les membres supérieurs sont moins raides, les pupilles largement dilatées.
AcTOPsiF, 45 heures après la mort. — La face externe de la dure-mère est d'un brun violet, ainsi que la voûte crânienne; elle est parsemée de petits vaisseaux distendus par du sang. Quelques taches blanchâtres sur le feuillet viscéral de l'arachnoïde. La pie-mère, un peu infiltrée de sérosité, ne présente pas d'injection et s'enlève très aisément de toute la superficie du cerveau. Les circonvolutions n'offrent aucune altération appréciable dans leur volume, leur forme, leur couleur, ni leur consistance.
Dans le centre ovale de Vieussens, surtout à droite, la substance médullaire présente une injection sablée, un pointillé d'un rouge clair, sans altération de coDsislance. On voit en outre une multitude de petits trous béans, orifices deca-
«aux lormés évidemnienl par des vaisseaux dilatés. Des points semblables, mais d'un diamètre un peu plus considérable, existent sous forme d'une série linéaire parfaitement droite, dans l'épaisseur de la pyramide postérieure droite. On voit distinctement un petit vaisseau coupé dans le plus grand nombre de ces trous. Les points qui sont le siège de celte altération ressemblent à la substance criblée que l'on trouve à la partie interne de la scissure de Sylvius, ou mieux encore à la substance blanche qui forme l'écorce extérieure des corps striés.
Delà sérosité roussâlre existe abondamment dans les ventricules latéraux, surtout à gauche.
La corne d'Ammon, du côté droit, est un peu mamelonnée à sa surface, et présente en avant une adhérence avec la substance cérébrale voisine. Cette adhérence a la forme d'une petite colonne blanche parfaitement cylindrique, d'une ligne et demie de longueur et d'une ligne de largeur.
On ne découvre aucune autre altération dans le reste de l'encéphale, non plus que dans la moelle épinièreet ses membranes.
Les poumons sont sains, engoués dans leurs lobes inférieurs, peu adbérens. La muqueuse bronchique est très rouge, un peu épaissie.
Le péricarde contient un peu de sérosité. Ventricule gauche du cœur hypertrophié; valvules aortiques épaissies et comme boursoufflées à leur bord libre.
Rien de remarquable dans l'abdomen.
11 n'est pas absolument rare, chez les simples démens, de ne trouver à l'autopsie aucune altération qu'il soit possible de rattacher au trouble de rintelligence observé pendant la vie ; mais je ne sache pas que la même absence de lésions anatomiques ait été bien authentiquement constatée, lorsqu'un certain degré de paralysie était venu se joindre à la démence, Presque constamment, dans ce dernier cas, on rencontre un ramollissement de la couche corticale des circonvolutions, dont une des observations qui suivent nous fournira un exemple. Ici, nous ne trouvons qu'une altération d'une toute autre nature portant au contraire sur la substance blanche. Nous ne chercherons pas à la rattacher directement au trouble des facultés intellectuelles, ou à celui des mouvemens ; nous devons seulement constater le fait de sa présence, et avec d'autant plus de soin, qu'une lésion de ce genre a dû rester plus d'une fois inaperçue.
La paralysie n'a occupé que les membres inférieurs. Cette circonstance est assez remarquable, car chez les aliénés atteints de paralysie on voit presque constamment celle-ci se montrer d'abord dans la langue, et puis ensuite à peu près en même temps dans les membres supérieurs et inférieurs. Il ne faut pas oublier que l'intégrité de la moelle et de ses cuve-
loppes a été constatée : nous noterons seulement la présence de criblures bien prononcées dans une des pyramides postérieures.
Les accidens si violens, si bien caractérisés qui ont terminé la vie, sont-ils suffisamment expliqués par l'injection du centre ovale des deux hémisphères, et par Tépancbement de sérosité roussâtre dans les ventricules latéraux ? Je regrette que cette dernière altération n'ait pas été mieux déterminée dans l'observation.
DÉLIRE chronique; ÉTAT CRIBLÉ DO CERVEAU.
Obs. 11. — Louise Charmant, âgée de 85 ans, est une femme petite, maigrequt demeure toujours au lit, couchée sur le côté droit. Une idée fixe l'occupe ; c'est que le prince de Condé a donné des ordres pour venir la chercher, et la mener au palais Bourbon. Quelque chosequ'on lui demande, de quelque manière qu'on s'adresse à elle, elle en revient toujours au prince de Condé et au palais Bourbon. Son prince l'aime trop pour souffrir qu'elle reste à l'hôpital ; ses médecins sont bien plus habiles que nous. Du reste, elle dit toujours qu'elle n'est point malade; si elle n'est pas contente, elle en parlera à son prince, et l'on aura affaire à lui. Cependant d'un caractère très doux, elle craint (beaucoup les reproches; souvent quand on s'approche de son lit, elle dit : Mon Dieu, madame, est-ce que j'aurais fait du mal? El il faut lui affirmer qu'elle n'a point fait de mal, et que personne ne lui en veut.
Tel était exactement l'état de l'intelligence de cette femme : je n'ai pu savoir depuis quelle époque elle divaguait ainsi ; mais pendant les six derniers mois de sa vie que je l'ai connue, je ne l'ai jamais vue sortir de ce cercle d'idées. H paraît que son père avait été cocher du prince de Condé , et qu'elle avait été élevée auprès de ce dernier.
Dans les premiers temps, cette femme parlait souvent seule dans son lit ; le jour, la nuit, c'était toujours le prince de Condé. Elle mangeait un peu; il y avait quelquefois le soir un léger mouvement fébrile. 11 y avait du râle muqueux dans les deux côtés de la poitrine, en arrière; un peu de toux, point d'expectoration. Peu ù peu elle s'affaiblit ; elle ne parlait plus que lorsqu'on s'approchait de son lit, el se taisait bientôt ; sa voix était cassée. Elle gardait une immobilité presque absolue, toujours couchée du côté droit. Si l'on cherchait à savoir ce qu'elle éprouvait, elle ne savait que répondre : Je ne suis pas malade, non je ne suis pas malade. La maigreur fil des progrès extrêmes; la prostration arriva au dernier degré. Vers la tio du mois de juin 1839, ses évacualionscommencèrenl à se faire involontairement; il fallut la faire passer dans une salle de gâteuses.
Elle mourut le 7 août 1839 sans que l'on eiil remarqué rien de nouveau.
Cette femme ne se levant jamais, remuant fort peu, il avait été difficile de
juger de l'étal de la molililé; cependant les mouvemens des bras avaient toujours paru libres. La langue n'avait jamais présenté aucun embarras.
Le traitement avait consisté en deux applications de sangsues au col et quelques laxatifs, sans que l'étal •4e la malade eût paru en éprouver la moindre modification.
Autopsie. — Les os du crâne sont un peu mois et de médiocre épaisseur. Adhérences serrées de la dure-mère à la voûte crânienne. Peu de sérosité dans l'arachnoïde.
La pie-mère est infiltrée d'une petite quantité de sérosité limpiie, également répandue sur les deux hémisphères : les anfractuosités sont un peu élargies.
Sans être très volumineuses, les circonvolutions du cerveau sont bien conformées. Elles ne présentent aucune alléralion. Elles paraissent un peu pâles.
La substance cérébrale est assez molle. Point de rougeur de la substance grise; à peine d'injection dans la blanche.
H Les hémisphères sont étudiés par couches minces, coupées transversalement. Au-dessous des circonvolutions, on voit la substance médullaire criblée d'un bon nombre de petits trous arrondis, du diamètre d'une aiguille un peu fine. Ils se trouvent disposés par groupes irréguliers, à peu près également à la partie antérieure et postérieure des hémisphères, ainsi qu'à leur partie moyenne. A 18 lignes à peu près au-dessous des circonvolutions de la convexité, on cesse de les distinguer ; plus bas on les retrouve seulement aux extrémités antérieure et postérieure, mais surtout dans les lobes antérieurs. Ces trous sont à peu près également disposés dans les deux hémisphères.
Un courant d'eau projeté sur la surface de ces diverses coupes n'altère en rien la forme describlures ; seulement il fait distinguer un petit vaisseau sortant de chacune d'elles et qui flotte sous l'eau.
On trouve dans les corps striés un certain nombre de canaux vasculaires assez dilatés. Du reste, aucune altération de forme ni de consistance dans toute l'étendue du cerveau. Les organes de la ligne médiane sont bien conservés. Les ventricules sont dilatés par une assez grande quantité de sérosité limpide.
Kicn à noter au cervelet, si ce n'est une injection un peu plus vive que dans le cerveau. Rien dans la moelle alongée.
Un demi-verre de sang liquide, mêlé d'un peu de sérosité , dans la plèvre gauche. Fausse membrane assez épaisse autour du poumon. Celui-ci est fortement engoué, surtout dans sa partie inférieure; mais il ne présente nulle part de friabilité, et la sérosité qui l'infillre, abondante et mêlée de beauconp d'air, ne contient que peu de sang.
Lame pseudo-membraneuse récente excessivement mince à la surface de la plèvre droite. Quelques cuillerées de sérosité jaunâtre. Le lobe supérieur du poumon droit est d'une grande friabilité, sans air, de couleur grisâtre, et laissant écouler à la coupe une très grande quantité de pus assez bien lié, mêlé
«l'ua peu de sang. Le lobe iaférieur est, dans la plus grande partie de son ét«idue, rouge, très difficile à déchirer, mollasse et se laissant chiffonner entre les doigts comme du vieux linge. 11 ne contient pas une goutte de liquide ni une bulle d'air, et va au fond de l'eau. 11 est tout à fait semblable, plus la rougeur, à du tissu pulmonaire comprimé forlemenl.
Cœur peu volumineux. Sang en caillots noirs, mous, gelée de groseilles, dans les quatre cavités. Epaississement des valvules auriculo-venlriculaires(l).
Kien de remarquable dans l'abdomen que le petit volume de la rate, dont le parenchyme est assez ferme. De nombreuses adhérences unissent l'épiploon à la paroi abdominale antérieure.
Parmi les modifications variées que présentent les fontlons de rintelligence, à un âge avancé de la vie, il importe de distinguer soigneusement leur simple affaiblissement, enfance sénile, et leur perversion, délire ou démence sénile (2). Dans ce dernier cas, il est bien rare de ne pas trouver une altération quelconque dans la texture du cerveau, ordinairement un ramollissement qui le plus souvent a son siège dans les circonvolutions. Telle est la lésion que l'on s'attendait à rencontrer chez la femme dont je viens de tracer l'histoire.
Les circonstances que nous ont présentées les deux observations précédentes ir.e paraissent venir à l'appui de l'opinion que j'ai émise sur l'état criblé du cerveau, en l'attribuant à une congestion chronique de cet organe. Dans les deux cas, en effet, il y avait un état de trouble et de surexcitation de l'intelligence, qui se traduit ordinairement sur le ca-»' davre, par une lésion de nature inflammatoire de l'encéphale. Les observations suivantes ont une valeur plus grande encore dans ce sens ; car elles vont nous montrer l'état criblé lié à d'autres altérations, les unes évidemment, les autres probablement de nature inflammatoire.
(t) Un certain degré d'opacité et d'épaississement des valvules auriculo-ventriculaires est un fait à peu près constant chez les vieillards. (2) Voyez, dans le Bulletin n. 12 de la société anatomique pour l'année 1840:
QDEtQCES CONSIDÉRATIONS SDR LES ALTÉRATIONS DE l'iNTELUCENCE CHEZ LES VIEILLARDS.
2* OBSERVATIONS OU l'ÉTAT CRIBLÉ SE MONTRE LIÉ A DES ALTÉRATIONS DIVERSES DE LA SUBSTANCE CÉRÉBRALE.
A. BTÀT CBIBLÉ DANS I.'eNCÉPHALITE SUPERFICIELLE DES CIBCONVOLUTION8 , CHEZ LES ALIÉNÉS ATTEINTS DE PARALYSIE GÉNÉRALE.
DÉnENCB ET PARAIYSIE GÉNÉRALE ; RAMOLLISSEMENT SUPERFICIEL DE LA COUCHE CORTICALE DES CIRCONVOLCTIONS; DISPOSITION CRIBLÉE DE LA SUBSTANCE BLAN- CHE DES HÉIUISPUÈRES ET DU BULBE RÀCHIDIEN ; FAUSSES MEMBRANES DB l'A- RACHNOÏDE.
Obs. m. — La nommée Renaud, âgée de 39 ans, de constitution Torte et sans guine, entrée le 2 mai 1836 à la division des aliénées de la Salpétrière, présentait tous les signes d'une paralysie générale incomplète.
Elle ne pouvait se tenir sur ses jambes sans être soutenue, et quand on l'abandonnait à elle-même, elle tournait à droite ou à gauche, ses jambes fléchissaient, et elle tombait. Depuis un mois elle ne sortait plus de la salle: elle demeurait tout le jour assise et fixée sur son siège au moyen de la camisole. La sensibilité générale était conservée. Les mouvemens des membres supérieurs étaient lents ; la malade serrait avec assez de force, et un peu mieux de la main gauche que de la droite. Elle répondait aux questions qu'on lui adressait, mais seulement quand on les avait répétées plusieurs fois. Si le mot à répondre était un peu long, elle le prononçait en deux fois. Les facultés de l'intelligence paraissaient dans un état d'obtusion complet. On manque, du reste, de renseignemens sur la marche qu'avait suivie cette altération des fonctions cérébrales.
Les évacuations étaient involontaires. Il y avait parfois de la diarrhée; généralement peu d'appétit. L'embonpoint était assez bien conservé; la face habituellement colorée. Une large escarre s'était récemment formée au sacrum.
Il y a huit jours, ayant été portée au bain, elle perdit tout à coup connaissance, et ne revint à elle qu'après avoir respiré du vinaigre. Le 9 mai 1839 elle mourut tout à coup.
Autopsie. — Les os du crâne sont d'une épaisseur et d'une dureté remarquables. La dure-mère offre quelques adhérences.
Le feuillet pariétal de l'arachnoïde est tapissé dans toute son étendue par une fausse membrane. Celle-ci est d'une épaisseur assez considérable, d'une densité assez grande pour résister un peu à la distension; elle est d'autant plus épaisse qu'elle se rapproche davantage de la face supérieure du cerveau ; à sa base elle est tellement mince qu'on a un peu de peine à la distinguer. Elle est généralement rougeàlre, et conlienl dans son épaisseur des caillots de sang assez volumi-
neux, surlonl au niveau des fosses pariétales. Dans quelques points, elle es! tout à fait transparente el incolore. Du côté droit, ses adhérences au feuillet pariétal de la séreuse sont assez molles. Du côté gauche, elles le sont encore davantage, el elle demeure en partie en rapport avec le feuillet viscéral de l'arachnoïde. Cette fausse membrane eU aussi bien développée d'un côté que de l'autre. La cavité de l'arachnoïde ne contient pas de sérosité.
La pie-mère n'est pas infiltrée de sérosité. Ses vaisseaux sont assez injectés, mais peu volumineux. Leurs parois sont saines.
Celte membrane est mince, el ne s'enlève que par petits lambeaux de la superficie du cerveau. Au-dessous d'elle, on trouve une partie des circonvolutions blanches, volumineuses, parfaitement saines. Mais il en est d'autres dont on enlève, en la retirant, la partie la plus superficielle ; elle entraîne avec elle une lame de la couche corticale, d'un demi-millimètre à un millimètre d'épaisseur, laissant à sa place une perte de substance irrégulière, à bords nets et irréguliers, comme faite par un emporte-pièce. Ces sortes d'érosions qui se produisent malgré toutes les précautions avec lesquelles on enlève la méninge ne présentent aucune allération de couleur, si ce n'est qu'elles prennent très promptement à l'air une teinte d'un rougejaunàire; un filet d'eau en m»ntre la surface un peu ramollie. On les élargit facilement en continuant avec le manche d'un scalpel l'espèce de décortication superficielle qu'avait commencée l'enlèvement de la pie-mère. Elles sont plus nombreuses sur les parties latérales qu'à la convexité; en plus petit nombre à la base que partout ailleurs.
La couche corticale des circonvolutions ne présente, du reste, aucune altération d'épais>eHr, de couleur, ni de consistance, hors la surface des érosions, qui seule parait un peu ramollie
Lorsqu'on incise la substance blanche au-dessous des circonvolutions, on la trouve perforée d'un grand nombre de perluis dont les uns semblent avoir été f;»ils avec la pointe d'une aiguille très fine, tandis que les autres ont le diamètre d'une épingle d'une certaine grosseur. Un courant d'eau projeté sur la surface d'une coupe, on voit de chacun de ces perluis sortir un petit vaisseau qui flotle sous l'eau. Cette disposition, semblable à celle de la lame criblée, est surtout prononcée au-dessous des circonvolutions, aussi bien au niveau de celles qui sont malades que de cfll^s qui paraissent le plus saines. On la rencontre dans toute l'épaisseur de l'hémisphère, mais surtout dans les lobes antérieurs el postérieurs. Elle est extrêmement prononcée en dehors des corps striés, là où elle se montre normalement. Les vaisseaux des corps striés eux-mêmes ne paraissent pas plus dilates qu'à l'ordînaire. On trouve des criblures toutes semblables dans le centre du bulbe rachidien; rien de semblable n'existe dans la protubérance ni dans le cervelet.
A part l'altération qui vient d'être décrite, la substance médullaire semble bien saine : elle est d'une très bonne consistance, el bien qu'elle conlienne des
vaisseaux très volumineux, comme ils sont vides de sang, elle est à peine colorée.
Il y avait à la base du crâne une très grande quantité de sérosité incolore qui était sortie en partie par une déchirure du tuber cinéreum. L'aqueduc de Sylvius, les trous de Monro étaient remarquablement élargis ; cependant les ventricules latéraux étaient peu dilatés, et leurs parois parfaitement saines. Le quatrième ventricule était tapissé par un nombre très grand de petites granulations rapprochées qui donnaient au loucher la sensation d'une langue de chat.
Les deux moitiés du cerveau étaient parraitement semblables.
J'ai recueilli deux autres faits tellement semblables à celui-ci qu'il m'a paru inutile de les rapporter. Rien n'est plus facile à concevoir, du reste, que la liaison qui existe entre [ces deux altérations, l'état criblé de la substance médullaire et le ramollissement de la substance corticale, entre les traces de congestion chronique ou de dilatation générale des vaisseaux qu'offrait la première, et l'état inflammatoire que présentait la seconde. Les observations suivantes vont nous fournir l'occasion de faire encore de semblables rapprocbemens.