‹ Mémoires ...! 1644-1669, publChapitre 10 sur 42 · SEPTIÈME INSTRUCTION · texte numérisé non relu

SEPTIÈME INSTRUCTION

a Comme ils doivent se comporter entre eux.

a 1° Les disciples unis de la sorte seront tellement liés ensemble dans cette alliance spirituelle que rien ne soit capable de les désunir, et ils se persuaderont que toute leur force contre leurs ennemis dépend de cette union; et les disciples unis seront seulement ceux à qui ces instructions seront communiquées ; et Ton aura soin qu'il n'y ait qu'une seule copie dans chaque ville du royaume.

« 8° Celuy auquel les instructions auront été premièrement envoyées sera supplié de ne les communiquer qu'à ceux qu'il verra bien affermis dans la doctrine et dans la hayne des adversaires.

« 3° Tous ceux qui professeront cette doctrine pourront s'appeler les disciples de saint Augustin.

a 4° Il en choisira un petit nombre d'entré eux , avec lesquels assemblés» en forme de visite ou de promenade, il pourra traiter de temps en temps de l'établissement ou des autres affaires de la doctrine*

a 5° Entre lesdits disciples unis , les plus sensés et les plus capables pourront faire profession ouverte de la doctrine, et faire la guerre ouvertement aux adversaires; les autres non.

« 6° Les derniers s'appelleront' disciples secrets, tel qu'en avoit le Fils de Djeu , qui se tiendront et agiront comme neutres avec ceux du party contraire, s'il en est besoin dans les compagnies où ils se trouveront, pour découvrir la disposition des esprits touchant la doctrine.

« 7° Ils tâcheront de faire une bourse commune pour fournir aux frais qu'il sera h propos de faire , comme d'impressions de feuilles volantes et de pensions, qu'il sera bon de donner à ceux qu'on ne pourra attirer que par cette voye, ou à ceux et celles qui, étant déjà gagnés, auront le zèle d'aller en qualité de pensionnaires dans quelque communauté pour y semer secrètement la doctrine, auquel cas on leur payera soigneusement leur pension autant que la bourse le pourra permettre.

a 8° On gardera un secret inviolable, tant pour ne découvrir les secrètes instructions que pour tenir cachées les résolutions des affaires qui seront traitées dans ces entrevues.

a 9° Si les évéques ou autres grands seigneurs se rendent contraires à la doctrine il faudra pour lors se tenir en repos, ne point remuer, agir secrètement et se contenter de disposer peu à peu les esprits.

a 10° Si quelques personnes de moindre qualité que les évéques se

rendent contraires à la doctrine , on tâchera de les gagner par douceur, et, s'ils se rendent opiniâtres, on fera une exacte recherche de leur vie, on les menacera de les perdre de biens et d'honneur, et, quand il faudra en venir aux effets, ce sera avec grande prudence et de l'avis de tous les unÎ6.

« 11° Les ecclésiastiques d'entre eux qui ne pourront vivre commodément dans leurs provinces sont suppliés de s'adresser à Paris aux disciples déclarés, qui leur procureront de l'empioy.

< DEKNIÂBE INSTRUCTION»

«Pour leur conduite particulière.

c 1° Gomme ils ont à converser parmy le monde * ils se tiendront toujours bien proprement couverts , et auront soin que l'on puisse voir de la politesse dans leurs discours et dans tout leur extérieur.

a 2° Us se tiendront dans une grande et sainte liberté d'esprit, sans se contraindre en rien, et, quoyquela mortification et les autres œuvres extérieures ne soient pas nécessaires pour plaire à Dieu, ils en feront toutefois pour plaire à ceux qu'ils croiront gagner par là, pour les confirmer dans la doctrine par une vie exemplaire.

o 3° Ils se rendront experts en la pratique de ces instructions et de ces règlemens, autant que Dieu leur en fera la grâce, sans croire pourtant qu'ils y soient obligés sous peine d'aucun péché. Et si par malheur ces instructions tomboient en des mains ennemies, tous les disciples les désavoueront ou de bouche, ou qiéme par écrit, s'il est expédient pour le bien de cette union. »

Je trouve à la fin de ces instructions, dont je fis l'extrait sur un des derniers volumes qui sont au Saint-Office sur l'affaire du jansénisme, cette apostille en latin (1) , que j'ay traduite : Le 15e jour de juin de l'année 1657, il se tint une congrégation au palais du pape, dans laquelle ce Mémoire fut lu ; et j'ay été obligé de différer à le mettre en cette année 1658 pour le mettre en sa place, afin de faire voir l'esprit de cette cabale, dont il s'agit présentement, pour justifier la conduite du pape et du roy dans la condamnation d'une si pernicieuse doctrine, dont le poison parott tellement à découvert dans ce Mémoire qu'il semble que ceux qui l'ont dressé n'ont pensé à mettre en usage que les seules vues que la prudence de la chair peut inspirer à des

(1) m habetur in r$ges(o, folio 168. R. R.

gens mal intentionnés, et qui ont dans la tête quelque mauvais dessein. En effet ces précautions pour se rendre fovorables les esprits par des voies si intéressées, ces feintes, ces déguisemens, ces dissimulations, ces ménagemens sur les véritables sentimens de la cabale, ces détours si concertés sur la doctrine, ces menaces d'écrire contre ceux qui leur résisteroient, cette aversion et ces haynes si déclarées contres les religieux, tout cet artifice, enfin, pour établir ce nouvel évangile, étoit-il fort évangélique et fort chrétien? Est-ce ainsy qu'on prêche la foy. aux infidèles pour les convertir, et étoit-ce par de si méchantes voyes que les apôtres annonçoient Jésus-Christ aux payensî Ce seul projet de publier la doctrine de l'évéque d'Ipres ne suffit-il pas pour en découvrir la fausseté? et comment peut-on douter que ce ne soit pas la véritable doctrine du party après une déclaration si nette et si sincère des sentimens qu'on y a, et après un aveu si naïf que les commandemens de Dieu sont impossibles dans leur créance, qu'il n'y a plus de liberté , qu'il n'y a point de grâce suffisante, qu'il n'y a qu'une grâce efficace par elle-même indépendamment de la coopération , que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous? Car voylà en abrégé tout le jansénisme , qui est si nettement développé dans ce Mémoire, qui ne peut pas être supposé, venant d'un si bon lieu qu'est le Saint-Office, d'où je l'ay pris moy-même ; et c'est l'extrait de la doctrine qu'Arnault désavoue, parce qu'elle est condamnée ; en quoy parolt sa méchante foy.

Mais si l'on reconnut si bien l'esprit de cette cabale dans ce Mémoire, on reconnut encore mieux les mœurs et toutes les manières de ces gens-là dans un écrit qui parut l'année suivante à Paris et dans tout le royaume, avec un grand applaudissement du public, qui s'en réjouit fort.

Un capucin homme d'esprit et grand prédicateur, qui s'appeloit le P. Zacharie de Lizieux (1), s'avisa de peindre le caractère des jansénistes dans un livre auquel il donna pour titre la Carte de la Jansénie , sur le plan de celles qui avoient eu cours en ce temps-là dans les romans, pour exprimer les mœurs des peuples plutôt que pour décrire les pays. Peut-être que ce capucin voulut se moquer par là

(1) Zacharie de Lizieux, né dans cette Tille, en 1582, d'une famille noble de Norman • die, entra dans l'ordre des capucins en 1606, malgré sa mère, dont il était le fils unique. Envoyé comme missionnaire apostolique en Angleterre, il y travailla vingt ans. Il revint mourir au couvent d'Évreux, le 10 novembre 1661. Il a composé plusieurs ouvrages de théologie et de philosophie chrétienne. Sa Relation du pays de Jansénie, imprimée sous le nom de Louis Fontaines , sieur de Saint-Marcel, a eu deux éditions, Paris, Denys Thierry, 1658 et 1664.

du plaisir que les solitaires de Port-Royal prirent de voir leur solitude si bien décrite dans le roman de Clêlie, si fort à la mode en ee temps* là, et de s'y voir appeler des hommes admirables. C'est au troisième volume que Ton dépeint Arnault d'Andilly de Pomponne sous le nom de Timante , si savant dans l'agriculture et dans la science des espaliers ; et la morale de Port-Royal, tout austère qu'elle étoit , y étoit débitée d'un air fort délicat et fort poly ; ce qui fut si bien reçu qu'on porta le roman de cellule en cellule pour consoler les ermites, qui furent bien ayses d'être produits dans le public sous de si belles cou» leurs, dont on se réjouit fort à Port-Royal ; et le P. Zacharie, par un petit trait de vengeance, trouva le moyen de les en mortifier. L'auteur place la contrée de la Jansénie dans le voisinage de la Libertinie, de la Désespérie et de la Calvinie, prétendant que l'opinion de la grâce qui nécessite au bien, quoy qu'on fasse ou qu'on ne fasse pas, fait le libertinage. La doctrine qui enseigne que Jésus-Christ n'est pas mort pour tous et que sa grâce est refusée à plusieurs fait le désespoir; et que cette secte qui détruit la liberté, qui veut que k»s commandemens de Dieu soient impossibles, qui inspire le mépris do Saint-Siège et des constitutions, mène au calvinisme. Ceux qui ne vont pas jusque-là se perdent dans le jansénisme , comme il paroit par une mer pleine de naufrages qui est sur la frontière du pays. Le titre d'héroïne est donné en ce pays à toutes les femmes pécurieuses qui contribuent par leur bien à l'avantage de cet État , et l'honneur qu'on leur fait de leur donner rang parmy les docteurs est on grand ragoût; mais il faut auparavant qu'elles lisent certaines traductions qui sont les chefs-d'œuvre du pays. On y voit des animaux inconnus ailleurs, des loups couverts de laine, des renards apprivoisés avec des poules, sans leur faire de mal ; des pies qui se si* gnalent par leur caquet, en ne disant que des injures. Après tout c'est on pays, dit-il, sujet à être frappé par la foudre ; mais les habitants y sont si accoutumés qu'ils ne s'en étonnent point. lis ne parent toutefois s'empêcher de pâlir au coup de tonnerre qui foudroya le tombeau et brisa l'épitaphe du prince de leur nation. Parmy les eaux dont leur pays est arrosé iPy a un lac semblable à celuy de Genève; la figure en est peu différente. De tous les fruits il n'y a que le bon chrétien qui ne réussit point en ce pays, quelque soin qu'on y apporte. Il prétend que les janséniens reçurent l'Évangile d'un certain Margallicus , ennemy si déclaré de nos rois qu'on ne peut lire sans horreur ce qu'il en a écrit. An reste les principaux articles de leur créance sont que Jésus-

Christ, en répandant son sang porté les hommes» n'a eu aucun dessein de sauver ceux qui ne se sauvent pas ; qué Dieu, qui se platt à faire des coups de rigueur, ne fait grâce qu'à peu de personnes ; qu'il leur impose des lois qu'ils ne peuvent observer ; qu'il fait assea de bien aux réprouvés quand, il leur donne Fêtre avec quelques faveurs temporelles qui leur font passer doucement la vie; que, les ayant destinés à être les victimes de sa fureur, c'est les gratifier assez que de les engraisser pour le jour du sacrifice, en les couronnant de fleurs. Enfin un de leurs premiers principes est d'anéantir la miséricorde de Dieu pour donner une plus grande étendue à sa justice, entièrement inflexible dans tous ses décrets, qui ne peuvent se changer, quelque pénitence qu'on puisse faire. Pour le pape ils luy ôtent de leur chef toute sorte d'assistance du Saint-Esprit; ainsy ils ne ^'arrêtent nullement à ce qu'il dit, n'ayant aucune déférence pour ses décisions, prétendant qu'il croit voir dans les livres ce qui n'y fut jamais , que trois tètes du pays de la Jansénie contiennent plus de cervelle et plus de doctrine que le pape avec tous les cardinaux et tous les théologiens de Rome. On ne sait pas encore bien leur créance sur l'Eucharistie; oh sait seulement qu'ils mettent leur respect envers le Saint-Sacrement à s'en éloigner, et une de leurs perfections à s'en priver longtemps, même à l'heure de la mort, et qu'Us remplissent leurs annales des exemples de cette privation, qu'ils font passer pour la plus grande de toutes leurs vertus; ce vqui leur fit imaginer ces pénitences publiques qu'ils ne faisoient durer que pour retarder l'absolution , qu'ils différaient quelquefois jusqu'après la mort. Mais, quoyqu'ils fussent fort rigoureux à tenir longtemps en pénitence les pécheurs, ils n'en pratiquoient d'autre eux-mêmes que l'abstinence de la communion, comptant les mois et les années qu'ils s'en privoient pour leur consolation, répétant souvent ces paroles de l'apôtre, pour s'affermir dans cette pratique: Seigneur, retirez-vous de mai, car je suis un pécheur. Ils ont une étrange idée de la vertu des infidèles, dont ils croyent les actions les plus saintes de grands péchés; et c'est l'opinion de leurs docteurs que, Jésus-Christ n'étant pas mort pour tous, il n'y a personne qui ose croire qu'il soit mort pour luy ou qui en soit assuré. Ce doute fait d'étranges effets dans leur religion.

Je retranche bien d'autres choses dont cet auteur fait un grand détail ; peut-être même que j'en ai trop dit dans un sujet si peu sérieux ; car, pour dire le vray, comme ce n'est qu'un jeu d'esprit que tout ce que dit en cette matière ce capucin , je n'ay pas cru toute-

fois devoir l'oublier, pour marquer ce qu'on pensoit alors de la nouvelle doctrine dans le public, . qui ne $e seroit pas réjouy de cette imagination du bon père , comme il fit , si l'idée qu'il avoit du jansénisme n'eût été conforme au portrait que cet auteur luy en faisoit pour rendre cette cabale ridicule par une raillerie si capable de divertir le peuple et de le dégoûter de ce party par la description qu'il en faisoit. Après tout, cette espèce de satire contre les jansénistes ne leur fit pas tout le tort que le capucin s'étoit proposé, soit qu'elle ne fût pas écrite dans toute la délicatesse que demandoit un siècle aussy poly que celuy où l'on vivoit, soit qu'on voulût quelque chose de plus solide que cet ouvrage, qui n'étoit fondé que sur de foibles convenances.

Quoy qu'il en soit, on ne se consola à Port-Royal de cet écrit que par le mépris qu'on affecta d'en faire ; car on s'y faisoit une espèce d'habileté de mépriser tout ce qui pouvoit rendre la nouvelle opinion méprisable. Mais on eut de la peine à s'y çonsoler d'une aventure qui y parut un peu violepte. François du M entier (4), professeur du Collège royal, ayant été, nommé principal au collège des Grassins par l'archevêque de Sens» au commencement du carême de cette année, sur des plaintes réitérées qu'on fit au roy et à la reine-mère de sa conduite et du danger qu'il y avoit qu'il ne gâtât par le jansénisme , dont il s'étoit gâté luy-méme, la jeunesse qu'on luy confioit, il reçut sur Ja fin du carême, c'est-à-dire le 1er d'avril (1659), une m lettre de cachet par laquelle le roy luy ordonnoit de partir incessamment et de se retirer à Tours jusqu'à un nouvel ordre. Le Port- Royal s'alarma d'un coup si imprévu, dont les conséquences parurent terribles à tous ceux qui avoient du sens et du party qu'on prenoit d'exiler ainsy les gens par lettres de cachet sur des soupçons ; sur quoy on engagea le recteur (2) de l'Université de présenter une requête au cardinal Mazarin pour justifier ce professeur et faire révoquer Tordre. Ge recteur demandoit au ministre une audience pour l'informer de l'affaire de du Montier, son amy, qu'on accusoit fausse -

(1) Le P. Rapin a déjà parlé plusieurs fois de cette aventure, et à tort il en a nommé te héros Jean du Montier (t I, p. 127).

(2) Le recteur de l'Université) était élu pour trois mois et le plus souvent maintenu six mois dans sa charge. Les recteurs de 1659 sont : 1° Le Houx, principal des Grassins, décédé (e 19 janvier 1669, six jours après son élection comme recteur; 2* Louis Roui Dard, professeur de philosophie au collège de la Marche, élu le v> janvier suivant, continué jusqu'au 2a joint 3° Jérôme Laodrieu, professeur de rbétoriqo* ao même coUéf/ ? élu le 25 juin , continué jusqu'au te décembre rin la même année.

ment de jansénisme : 1° parce qu'il n'avoit jamais fait profession de théologie, mais seulement de lettres humaines et d'éloquence ; 2* que ses accusateurs ne pourraient le convaincre qu'il en eût jamais parlé ; 3° que les docteurs de Sorbonne les ptus déclarés contre cette doctrine témoigneraient combien il en étoit éloigné luy-n:ême; •4* qu'en prenant possession du principalat des Gressins il avoit protesté hautement qu'il ne vouloit rien changer en la conduite de Coqueretet Le Houx (1), ses prédécesseurs, ennemis de la nouvelle opinion ; 5° que tous ceux qui avoient prêché ou fait des instructions chrétiennes aux écoliers de ce collège étoient prêts de déclarer combien il étoit innocent sur cet article ; 6° qu'en tout cas il s'offrait à faire telle déclaration ou profession de foy qu'il semblerait bon aux grands- vicaires, ses juges naturels et ses supérieurs pour le spirituel.

Ce toit en abrégé le contenu de la requête, qu'on n'écouta pas parce qu'elle ne disoit rien de positif pour justifier cet exilé, qui devoit être suspect de ce qu'on Paccusoit par le seul dévouement qu'il avoit pour l'archevêque de Sens, dont il étoit la créature et à qui il vouloit plaire. Et ce fut sagement que dans le conseil du roy on jugea que cet archevêque, déclaré autant qu'il étoit pour la nouvelle doctrine , ne pouvoit être le maître, par un homme aussy dévoué, dans un des collèges des plus célèbres de l'Université, sans exposer la jeunesse de Paris à un danger manifeste de se corrompre ; qu'on ne pouvoit en conscience souffrir qu'un lieu public destiné à l'éducation des enfans fût infecté par des nouveautés qu'on s'eflbrçoit de détruire pour le bien de l'État; que ce n'étoit pas d'aujourd'huy qu'on cherchoit à Port-Royal à s'introduire dans un collège pour y enseigner la nouvelle opinion, qui ne pouvoit bien s'établir que par là ; que les tentatives qu'on y avoit faites pour se rendre maître du collège de Mootaigu marquoient de quelle importance il étoit de ne pas abandonner les Grassins au party. Enfin ce fut assex que l'archevêque de Sens eût placé de son chef ce professeur en ce collège pour qu'on ne dût pas l'y souffrir; cela seul devoit l'en exclure, quelque pur qu'il eût été sur le jansénisme. Mais, bien loin de l'être, on savoit qu'il avoit commerce avec bien des gens du party ; qu'il avoit fort ap-

(l) Jeaa Le floox, priacipal du colUge des Grassias en I6SS, élu recteur de I*Uaivertité le 1 1 janvier 1659, mourut le 19 janvier seivaat daas Pe&erdce de tes fouctieas, ce qui ae s'était pas vu dupait aa sied* ao arias. Oa loi fit de poaipcuici funérailles. C'est lai qui savait contrefaire la signature da cardias! de Retz, et c'était son frère, boucher daas la cité, qui se cfaaifnsit d'afficher les aMademcats attribues aa prélat.

plaudy aux persécutions qu'on avoit faites, l'année précédente, aux jésuites sur l'Apologie des casuistes; qu'il s'intriguoit en toutes occasions pour les maltraiter; qu'il s'étoit toujours déclaré contre ces pères, étant recteur de l'Université, et qu'il faisoit profession de les outrager dans ses harangues auxMathurins. On ajoutoit à tous ces articles qu'étant recteur de l'Université dans les années de la guerre de Paris il avoit brouillé pour obliger les facultés à fournir de leur bourse de quoy faire la guerre au roy, comme un autre recteur dont j'ay déjà parlé. Peut-être qu'on eût eu de la peine à donner à cette accusation toute la couleur qu'on eût pu donner au jansénisme ; car, sans aller plus loin, je pourrois produire des lettres que j'ay dans mes Mémoires, qui marquent le commerce qu'il eut, étant à Tours, avec un certain ecclésiastique du duc de Luynes, nommé Métayer (4), et ses collègues (2), qui, de notoriété publique, étoient tous jansénistes.

C'étoit donc en vain que ce professeur, pour éluder la lettre de cachet, protestoit si haut qu'on le traitoit injustement et qu'il n'étoit point janséniste. C'est ainsy que parloient alors tous ceux qui l'étoient, peu semblables en cela aux premiers fidèles, qui faisoient gloire de se déclarer chrétiens parmy les tourmens, au lieu que les jansénistes commencent par désavouer ce qu'ils sont dès qu'on les menace. Car, enfin, si leur créance est la vraie, comme ils prétendent, pourquoy la renier? si elle est fausse, pourquoy la suivre? Ce seul procédé a un si méchant air qu'il pourroit suffire à découvrir toute la fausseté de cette doctrine si l'on faisoit un peu de réflexion. Mais enfin, comme l'aventure du principal des Grassins exilé par une lettre de cachet menaçoit tout le party, dont chaque particulier avoit à craindre la même fortune, on remua fort à Port-Royal pour engager l'archevêque de Sens à soutenir son officier et à faire quelque démarches pour sa révocation. Mais ce prélat étoit si mal à la cour, où Ton ne vouloit pas même entendre parler de luy , et il sentoit si bien son néant de ce côté-là qu'on ne put rien obtenir de luy en cette conjoncture qu'une misérable lettre qu'il écrivit au recteur de l'Université , qui ne servit qu'à montrer sa faiblesse; et ce ne fut que

(1) Martin Le Métayer, Dé à Évreux en 1625, licencié en 1650, ne put pas parvenir au doctorat par refus de souscrire à la condamnation d'Arnauld. Pour ne pas signer le formulaire il refusa le doyenné .de Gournay et la cure de Trie- Château, auxquels la duchesse de Longueville l'avait fait nommer. Dans un voyage à Rome il faillit se faire jeter aux prisons du Saint-Office. Il accepta en 1684 la cure de Saint-Thomas <f Évreux , où il mourut le 14 octobre 1704.

(2) Les collègues de Métayer élaient les chanoines de Luynes; il en est question à la page suivante.

pour s'excuser d'écrire à la cour qu'il l'écrivit, ou afin d'engager les facultés à s'aller en corps jeter aux pieds du roy pour luy représenter l'oppression que faîsoit la calomnie à un innocent d'un mérite aussy grand qu'étoit H. du . Montier, c'est-à-dire de faire euxmêmes ce qu'ils le supplioient de faire. Le recteur de l'Université prioît aussy dans sa lettre ce prélat de jeter les yeux sur quelque bon sujet pour le nommer en la place de l'exilé; sur quoy l'archevêque fait le fier, prétendant que rien n'est plus indigne de la fermeté et du courage de la première université du monde, et que son honneur et sa conscience ne luy permettent pas d'avoir d'autres sentimens que ceû* qu'il tâche de leur inspirer, de remuer ciel et terre pour rétablir son principal. Mais ces fiertés à contre-temps n'étoient que les effets de la fausse générosité d'un homme accoutumé à ramper sous les puissances et à opprimer ceux qui étoient dans sa dépendance, comme il fit environ ce temps à un curé de Ch&tillon, qu'il fit enlever par des cavaliers et mettre dans une prison où il le fit périr de misère, comme m'en assura la duchesse de Chfttillon, dame du lieu, depuis princesse de Meckelbourg; car c'étoit l'esprit du prélat et celuy du jansénisme.

Cependant on n'écoute point le conseil de l'archevêque ; le recteur et l'Université n'osent rien remuer pour ne pas s'exposer à l'orage dont leur officier est enveloppé. L'exilé est contraint de se taire luymême, tout innocent qu'il prétend être, et de vivre le reste de ses jours dans son exil, avec la seule satisfaction de cultiver les jansénistes de province et d'entretenir commerce avec les chanoines de Luynes, les seuls du party qu'il put trouver en Touraine, diocèse assez net des nouveautés par les soins de Victor Bouthillier, qui en étoit archevêque. Mais, comme ce professeur banny n'étoit pas théologien ny d'un caractère à dogmatiser, il ne fit pas en son exil tant de bruit que Duhamel, curé de Saint-Merry, en faisoit dans le sien. Cet homme naturellement inquiet et intrigant erroit de province en province par des lettres de cachet sur les plaintes qu'on faisoit à la cour qu'il gfttoit tout. De Langres en Champagne, où il fut premièrement exilé, il fut relégué à Kimper-Corentin, dans l'extrémité de la Bretagne, parce qu'il commençoit à gâter le diocèse de Langres.

U vint, dit-on, en Bretagne accompagné d'un jeune bachelier de Sorbonne, d'un nom aseec obscur (4 ), mais attaché au party, et d'un

(1) Ce bachelier pouvait être « le petit M. Diroy », dont parle Feydeau dans le fragment que nous citons à la note Mitante.

chevalier de Malte qui ne voyoit personne et qu'on croyait en pénitence. Le bachelier, dans lea compagnies où le meûoit le curé, qui faisoit ou l'ignorant ou le inolinisie, s'élevoit contre luy, le combattoit, et Duhamel se rendoit à ses raisons en se laissant vaincre; mais ils profitèrent peu par un . jeu qui ne pouvoit tromper que des esprits grossiers. Ce curé fut . bientôt tellement décrié qu'on l'évita en tous lieux (i). Il envoya faire des complimens au recteur du collège des jésuites et luy fit dire qu'il souhaitpit luy rendre visite ; mais ce père luy fit réponse que, dès qu'il seroit bien net de l'hérésie pour laquelle le roy l'avpit exilé, qu'il irait au-<ievant de luy pour le recevoir. Son dessein étoit de s'insinuer par là dans les esprits, de lever le soupçon qu'on avoit déjà pris de luy dans un pays où les jésuites avoient du crédit, et de justifier sa conduite par le commerce qu'il votiloit avoir avec eux. Ce qui ne luy ayant pas réussy, il alla voir 1 évêque à qui l'évéque d'Angers, l'avoit recommandé, pour le supplier de prendre soin de sa conscience et d'être son directeur ; ce qu'il luy refusa, n'ayant pas assez bonne opinion de luy. £nfin, rebuté de tout le monde, il s'adressa à un capucin exilé à Kimper depuis la guerre de Paris pour les intérêts du prince de Condé, dont il avoit parlé en chaire mal à propos, qui s'appeloit le P. George Le Juge. C'était une, espèce d'aventurier propre à remuer le peuple. Duhamel le gagna par des aumônes, à quoy le capucin , intéressé comme il étoit, ne put résister; il devint le prôneur de ce curé en devenant janséniste; mais il renonça bientôt à ce party dès qu'on luy

(1) On lit dans la vie de Duhamel par Simon-Michel Trouvé : « A Quimper, en Basse-Bretagne, il ne trouva pas tant de douceur qu'à Langres... Tout le monde le fa voit; les en/ans même couraient après lui dans les rues, l'appelant hérétique et lui disant d'autres injures. Il n'os oit dire la niesse qu'en lieux écartés. Les communautés étaient si prévenues contre lui que , si quelque religieux entreprenoit de le défendre, on raccueoit aussitôt d'être janséaisfe.» P. 116. Il sortit de Quimper pour aller à Bellêine, troisième lieu de son exil, non sans être quelque peu ébranlé dans sa constance, au dire de Feydeau, qui place ces événements bien antérieurement a l'année 4658 et avant la censere dé M. Arnauld. « fions fusnies, après tes testes, de la Toussaint, M- Gaultier, M. de la Planche le père et moi, voir M. Jtyuhamelà Bellême. Le petit M. Diroy étoit auprès de luy. Je ne trouvay point qu'on parloit le même langage de soutenir la vérité comme on en parloit à SaimVMérry , et Je conclus dès lors que M. Duhamel, croyant que les jésuites avoient beaucoup contribué à le faire sortir, jugeoit qu'il ne rentrerait que par eux. » On verra que Feydeau n'était pas mal informé, et qu'à Quimper comme à Beilème le curé de Saînt-Merry cherchait en effet h surprendre on à se concilier les Jésuites.

(2) René du Lonet de Ooëtjonvttr, né en 1584 à Loperchet, diocèse de Quimper, d'abord grand-chantre et vicaire général de Saint-Pol de Léon , fut sacré évêque de Quimper le t*r février 1642 et mourut en odeur de sainteté dans sa ville épiscopals le 1 8 février 1668. 11 fut l'ami et le défenseur du P. Julien Maunoir, l'apôtre des Bretons.

eut fait entendre que c'était le moyen de prolonger son exil, qu'on pensoit faire finir, que de prêcher la nouvelle opinion.

Duhamel ne laissa pas de se soutenir encore quelque temps par des sommes d'argent qu'il reçut de ses dévotes de Paris, qu'il répandit dans le peuple, et s'attira par là quelque reste de considération auprès des honnêtes gens, qui le crurent charitable. Une parente de ce saint prêtre nommé Noblets(i), si célèbre dans le pays et qui étoitmort dans une grande réputation de sainteté, l'ayant consulté sur ce que Dieu l'appeloit à la religion, il luy dit qu'elle se moquoit, que les vœux qu'elle avoit faits au baptême suffisoient pour vivre chrétiennement, qu'il * n'en falloit pas davantage.

Comme on l'observoit, il acheva de se détruire par de pareils discours; on l'abandonna ; mais, n'étant pas d'humeur à soutenir l'ennuy d'une trop grande solitude, aussy grand parleur qu'il étoit, sur le prétexte d'une indisposition vraye ou feinte, il obtint permission d'aller prendre les eaux de Bellême, au Perche. Il y arriva dans une saison où il y trouva compagnie , et il se fit bientôt un petit troupeau de femmes qui le suivirent. Il y avoit dans la forêt, à un quart de lieue environ de la fontaine, un prieuré de l'ordre de Grandmont, qu'on nommoitChesne-Gallon. Dans ce prieuré il y avoit une grande salle basse assez propre; c'étoit dans ce lieu-là qu'il commença à assembler ces femmes, qui, gagnées par ses discours, s'attachèrent à luy. Mais le prieur (2), las de cette troupe qui venoit tous les matins, après qu'on avoit bu, et souvent les après-dînées, en conter à leur directeur et s'en faire conter, leur fermoit quelquefois la porte. Duhamel le cajola pour le mettre dans la nouvelle opinion, mais en vain ; c'étoit un homme naturel, ennemy de la contrainte, bon vivant, faisant bonne chère à ses amis et dans une honnête liberté, toutes qualités opposées à cet air de mystère qui plaisoit si fort à cette troupe de femmes dont le curé de Saint- Merry étoit d'ordinaire environné, ne pouvant vivre sans cela. Et ce ne fut que par ce secours-là qu'il subsista quelque temps à Bellême, où il ne laissoit pas de se faire des sectateurs par ses aumônes et par ses libéralités. Car on avoit soin de luy fournir de quoy des fonds de la

(1) Michel LeNobleti, fils d'Hervé, seigneur de Kerodren, né le 29 septembre 1577, missionnaire breton célèbre par ses vertus, ses travaux et ses miracles, dont le P. Antoine Verjus a écrit la vie, mourut le 5 mai 1652, dans une grande odeur de sainteté. Son tombeau est encore un lieu de pèlerinage fréquenté.

(2) Le prieuré de Chesne-Galon, au diocèse de Sérz, s'appeloit aussi Notre-Dame de Guérangalois, et j'ignore le nom de son prieur.

cabale, où l'abondance régnoit toujours quoyque la prospérité y (Vît diminuée/Après tout, la conduite de Duhamel fut si fort décriée partout où il se trouvoit, et on eut tant de soin de publier le danger qu'il y avoit de prêter l'oreille aux discours de ce novateur, qu'il fit peu de progrès dans la suite et qu'il commença dès lors à renouveler ses intrigues à Paris pour y retourner. On prétend que Gué-Bagnols, son paroissien, avec qui il entretenoit commerce de lettres, avoit engagé, avant sa mort, la duchesse deChevreuse, son amie, de solliciter le retour de ce curé à Paris auprès du cardinal Mazarin, sur qui elle avoit du pouvoir; mais le cardinal, qui ménageoit le P. Ànnat, luy répondit qu'il cherchât un protecteur chez les jésuites, que c'étoit par là qu'il falloit commencer. On s'adressa au P. de la Barre, homme aysé à tromper, qui fut bientôt gagné, se faisant caution du curé de Saint-Merry pour la doctrine, au P. Annat. Cependant les jansénistes n'osèrent presser le retour de ce curé en un temps où l'on venoit d'exiler le principal du collège des Grassins, soutenu de toute l'Université , outre qu'on pensoit à la cour à dissiper le Port-Royal ; et le nonce du pape avoit ordre de Sa Sainteté d'en presser l'exécution sur les Mémoires de l'archevêque de Toulouse, qui étoit son conseil; ce qui fit différer le retour de Duhamel, où le P. de la Barre travailla toujours depuis.

Car la démarche que le roy avoit faite de porter luy-même en personne la bulle du pape au parlement, tout importante qu'elle parût d'abord à Rome pour l'extirpation du jansénisme, ne satisfit pas tout à fait les esprits de cette cour, parce qu'on ne vit aucune suite d'une si grande action, qui dans le fond perdit beaucoup de l'agrément qu'elle devoit avoir par le discours de l'avocat général Talon , de qu même l'explication fut mal reçue par la congrégation des cardinaux qui se tenoit chez le cardinal Spada pour la suite des affaires du jansénisme. Quelque tour qu'on donnât à la proposition qu'il avoit avancée, que V ancienne grandeur de Rome avoit servy de motif à Jésus- Christ pour y établir le siège de l'Église , on y trouvoit du venin, et la comparaison de l'onction royale avec celle du sacerdoce ne pouvoit être supportable en aucun sens ; et , sur le rapport que firent ces cardinaux de leur sentiment à Sa Sainteté, il en conçut un petit chagrin qui luy fit différer le bref de remerciement au roy de sa déclaration au parlement. Sur quoy le nonce eut ordre de tirer une copie de la remontrance que le cardinal Mazarin avoit faite à l'avocat général sur son discours, qui avoit été désapprouvé des gens de bien, pour l'imprimer, s'il étoit besoin, avec le discours du chancelier Sét. m. *

guier, afin d'empêcher les conséquences qui pourraient être préjudiciables à la religion sans ce remède.

Il arriva l'année suivante une pareille affaire à peu près au parlement de Bordeaux en la publication de la bulle, dont l'archevêque, secondé qu'il fut des évêques de Bazas et de Périgueux (1), fit grand bruit. Us écrivirent tous trois aux archevêques et évêques qui étoient alors à Paris pour les faire entrer dans le ressentiment de l'injure que l'Église venoit de recevoir au sujet de cette publication, avec ordre aux agens du clergé de les informer du détail de cette affaire, qui se passa ainsy. L'archevêque de Bordeaux, ayant eu avis que le parlement devoit s'assembler le 6 de juin sur la publication de la bulle de notre Saint-Père le pape Alexandre VII touchant les propositions condamnées par les bulles.d'Innocent X, son prédécesseur, craignant que l'avocat général du Sault (2), qui devoit haranguer en cette occasion, ne se laissât échapper en son discours, envoya un de ses grands-vicaires au premier président (3) pour le prier de prendre garde que ce jeune homme ne dit rien qui pût préjudicier à l'affaire, par la liberté qu'il se donnoit souvent en de pareilles rencontres. Le premier président promit d'y tenir la main.

Le jour pris pour la cérémonie étant venu, le prince de Conty, qui étoit alors à Bordeaux, ayant pris séance à l'audience avec le marquis de Saint-Luc (4), lieutenant du roy, Tallemant (5), intendant de justice, et plusieurs seigneurs de la province, de Tune et de l'autre religion, après la lecture faite par le greffier de la déclaration du roy et de la bulle, l'avocat général du Sault, jeune homme âgé de vingt et un ans et reçu depuis six mois ou environ en la

(1) Cyrus de Villers-la-Faye , sacré évêque de Périgueux le 31 août 1653, mourut à Paris le 4 octobre 1667.

(2) Jean-Louis du Sault, fils de Philibert, conseiller au parlement de Bordeaux , né en 1637 , reçu le 14 décembre 1657 avocat général au même parlement sur la démission de 60ii grand-père, mort en 1702.

(3) Arnaud de Pontac, fils de Geoffroy et d'Anne du Duc, seigneur de Salles, Belin, Beliet, etc., marié à Henriette-Louise-Gabrielle de Thou le 11 octobre 1632, premier président au parlement de Bordeaux en 1651, lieutenant général de la marine en 1653, se démit de la présidence le 23 août 1673 en faveur du président d'Aulède, son gendre, et mourut le 26 avril 1681, à Page de quatre-vingt-un ans.

(4) François d'Espinay, marquis de Saint-Luc , fils de Timoléon , maréchal de France, et d'Henriette de Bassompierre , marié en 1643 à Anne de Buade, lieutenant général à Bordeaux et gouverneur de Pt*rigord, mourut en 1078.

(5) Gédéon Tallemant, fils de Gédéon, banquier à Bordeaux puis trésorier de l'épargne, et d'Elisabeth Rambouillet, d'abord protestant, puis catholique, maître des requêtes le 24 mars 1610, intendant à Orléans et en Guienne, marié à Marie de Puget de Montauron, résigna sa charge en 1667 et mourut à Paris le 25 novembre 1668. Il fut inhumé à Saint-Nicolas des Champs,

charge en laquelle son grand-père (1) n'avoit pu être rétably pour des raisons connues de tout le monde, et qui étoit entré dans les mêmes ressentimens contre l'archevêque que son grand-père et son père, à raison des mouvemens et des désordres de la province , à quoy ils n'avoient que trop contribué, ainsy que chacun sait, se leva, et, après avoir commencé à parler du pouvoir et de la possession qu'avoient les papes de décider des questions en matière de foy, vint ensuite à examiner ce qu'ils pouvoient dans les questions de fait ; sur quoy il déclara sans hésiter qu'ils pouvoient errer. Après quoy, s'étant étendu sur la nécessité du commandement du roy et de son autorité, il conclut pour l'enregistrement et pour la publication et exécution des décisions apostoliques.

Bien ne paroissoit mieux ny plus conforme à l'intention du roy (2) que ces conclusions, si cet officier n'eût gâté son sentiment par la suite de son discours, dans lequel il chercha trop à se satisfaire luyméme et son] dépit contre l'archevêque. Car, par une vanité de jeune homme, il ajouta d'un ton plus élevé, qui marquoit de l'aigreur et du mépris, qu'il étoit obligé d'avertir la cour de l'entreprise de l'archevêque et de quelques évéques de la province, qui s'étoient ingérés de faire publier la bulle avant l'enregistrement ; que ces messieurs dévoient apprendre que les bulles ne pouvoient être publiées ny enregistrées dans le royaume qu'elles n'eussent été examinées dans le conseil du roy, comme cela, se pratiquoit en Italie et en Espagne , et , que quand on avoit voulu en user autrement, l'histoire nous apprenoit que nos rois y trouvoient à redire, que les cours souveraines s'y opposoient, et qu'on trouvoit un arrêt du parlement d'Aix portant décret d'ajournement personnel contre l'évêque de Digne pour avoir exécuté une bulle envoyée par le vice-légat d'Avignon avant qu'elle fût reçue et publiée au parlement; qu'il étoit de son devoir d'avertir la cour de l'entreprise de l'archevêque, qui avoit fait publier la bulle dans les paroisses de la ville, avoit exigé des signatures de la plupart des ecclésiastiques de son diocèse, ordonnant de son chef la publication et la souscription à la bulle , et

(1) Jean-Olivier du Sault, fik de Charles, avocat général au parlement de Bordeaux, et d'Agnès Godin, né à Bordeaux le 2 avril 1577 et marié à Marie d'Alcsme, dont îi eut Phtlbêrl, conseiller au môme parlement, succéda à Charles, son frère aîné , dans la charge d'avocat général. 11 fut forcé de s'en démettre après la guerre de Bordeaux, à laquelle il avait pris une part très -active ; il mourut vers 1659.

(2) 11 faut bieu espérer que ces conclusions n'étaient pas, en 1658, aussi conformes aox intentions de Louis XIV que le dit noire historien, et qu'elles le devinrent plus tard, et Ton conviendra aisément qu'on en eût pu poser de meilleures.

i;n*ain$y il étoit obligé, pour l'intérêt du roy et du public, d'interjeter appel comme d'abus, pour lequel il employa trois moyens : le premier, de ce qu'on ne pouvoit publier ny exécuter les bulles de Rome avant que d'être examinées au conseil du roy et enregistrées dans les parlemens pour voir si elles étoient contraires aux libertés de l'Église gallicane; que c'étoit la loy de l'État et une coutume inviolablement observée dans le royaume; à quey l'archevêque ayant contrevenu par une publication prématurée, il avoit commis un abus manifeste. Le second moyen fut pris de la possession où Ton étoit en France de garder la bulle de Martin V, insérée dans la première décision de Grenoble, qui donne aux parlemens le pouvoir de publier telles bulles avant que les évêques en prennent connoissance. Le troisième moyen, que l'archevêque, en exigeant la signature, ne pouvoit le faire sans ériger en France une espèce de tribunal pareil à l'Inquisition, si odieuse en France et si contraire à la déclaration du roy, qui désapprouvoit dans les évêques la qualité d'inquisiteurs et ne leur consentit que leur pouvoir ordinaire ; sur quoy il conclut à ce que son appel comme d'abus fût reçu, et l'archevêque ou son grand-vicaire assigné à la cour pour y rendre compte de son procédé.

On remarqua pendant tout ce plaidoyer que le procureur général (1) témoigna, par plusieurs gestes de la tête et de la main assez significatifs, qu'il n'approuvoit nullement le discours ny les conclusions de son collègue , qui , contre toutes les formes ordinaires et contre les règlemeus de la cour, n'avoit pas même concerté avec luy, au parquet, sur cet appel et sur ces prétendus moyens d'abus. Le premier président s'étant levé pour prendre les avis , le prince de Conty , qui opina le premier avec les président, parla assez longtemps et contesta même avec quelque sorte de chaleur, et il parut à ses gestes, à ses yeux, à son visage et à toute son action, qu'il n'approuvoit nullement ce que l'avocat général venoit de dire. Tous les conseillers del'autre côté opinèrent du bonnet pour les conclusions de l'avocat général , soit que le parlement fût mal affectionné à l'archevêque et qu'on y eût desse in de le mortifier, soit qu'on pensât à y favoriser les jansénistes, ce qui paraîtra dans la suite moins vraysemblable. Quoy qu'il en soit, l'arrêt prononcé par le premier président fut entièrement conforme aux conclusions de l'avocat général : que la bulle serait enregistrée et l'archevêque ou son grand- vicaire assigné à la cour pour y rendre compte de son procédé.

(1) Jacques de Pontac, comte de Belhade, fils de Jean, seigneur de MontplaJsir, et de Jeanne de Piclion , nommé procureur général en la cour du parlement de Bordeaux, en survivance de son père t le 1 0 juin 1 653 ; marié à Jacquetfe-FInette d'Alesmes.

Celte injure Faite à la dignité épiscopale émut tellement ce prélat et tous ceux de la province que les évéques qui étoient alors à Paris, s'é* tant assemblés, jugèrent à propos de nommer six commissaires de leur corps pour faire les poursuites nécessaires, tant au conseil qu'à lacour, afin d'obtenir une réparation proportionnée à l'outrage fait à la religion ; et ce furent les archevêques de Tours, de Rouen et de Toulouse , les évéques de Coutances et de Laon (4), avec les agens du clergé; et ces poursuites se firent sur ces Hémoires qu'ils en reçurent de Bordeaux :

1° Qu'il paroissoit dans l'entreprise de l'avocat général un dessein formé d'offenser de gayeté de cœur l'archevêque, qu'il s'en étoit vanté quelques jours auparavant, et que pendant l'action on a voit entendu quelques dames ses parentes, vers lesquelles il tournoit souvent les yeux et le visage , dire tout haut, dans la galerie où elles étoient placées: // en a bien donné à V archevêque; 2° que, les autres évéques de la province ayant tous fait publier la bulle dans leurs diocèses avant 1 enregistrement, il paroît de l'animosité et de l'acharnement contre l'archevêque, qui ne Ta fait que le dernier de tous, de ne se plaindre que de lny, sans se plaindre des autres, qui sont (dans la même faute; 3° que la passion de l'avocat général contre ce prélat n'est qu'une vengeance toute pure de l'opposition qu'il a faite au père et au grand-père de ce .magistrat, qui avoient mal servy le roy dans les troubles de la province, et de ce que l'archevêque avoit empêché le rétablissement du grand-père en la charge d'avocat général, qui se ménageoit; 4° qu'il a paru de l'affectation en ce jeune homme d'avoir pris une occasion si éclatante pour se venger, en choisissant la cérémonie la plus célèbre qui eût été depuis longtemps dans le pays pour rendre l'injure qu'il faisoit à l'Église plus publique et pour signaler sa vengeance en la présence d'un prince du sang; 5° que, quand il y auroit eu à redire au procédé de l'archevêque, ce n'étoit pas à un jeune homme à peine sorty du collège à faire des leçons à un prélat aussy consommé dans toutes les fonctions de son ministère que luy. 6° S'il eût eu quelque teinture dé science , il se seroit bien donné de garde d'avancer des maximes aussy insoutenables que celles dont il a fait le fondement principal de ses raisonnemens , que la pu-

(I) César d'Estimées, Ois de Françots-Anniba), duc d'Estrées , maréchal de France, et de Marie de Béthone, né le 5 lévrier 1628, sacré évèque de Laon au mois de septembre t66S, reçu à l'Académie en 1657, cardinal le 24 août 1671, se démit de son évéehé eu 16S1 et mourut le 19 décembre 1714 à Saint-Germain des Prés, dont il était abbi depuis 1703. Le P. Rapin n'a pas donne le nom du sixième commissaire désigné parmi les é?cques.

blication des bulles de Rome dépend de l'autorité des parlemens ; il ne devoit pas ignorer de quelle manière le roy s'étoit comporté en recevant les bulles d'Innocent et d'Alexandre , qu'il fit examiner par une assemblée d'évéques en Tannée 1654 et en 1655, comme il parolt par le procès-verbal qui en fut fait. 7° Que cet avocat général s'est trompé en citant l'arrél du parlement d'Aix , le fait étant tout différent, l'ajournement n'étant fait qu'au vicaire de Tévéque de Digne, non pas à Tévéque même , et pour la dispense d'un mariage, et non pas d'une bulle dans un point de foy ; sur quoy on peut consulter le chapitre 36 du deuxième volume des Preuves des libertés de l'Église gallicane [i ) ; 8° qu'il est encore plus mal fondé pourses moyens d'abus, puisque ce ne fut jamais une loy du royaume que la publication des bulles dépendit des parlemens; que l'archevêque n'a rien fait dans cette publication qu'après les ordres de Sa Majesté portés par les évêques de Rennes et de Rodez à rassemblée générale du clergé , et après avoir reçu les lettres patentes du roy et sa déclaration au parle* ment de Paris; outre que la bulle d'Alexandre n'est qu'une confirmation de celle d'Innocent, enregistrée au parlement de Bordeaux plus d'un an auparavant cette publication dont on se plaint: en quoy parolt l'affectation à chercher querelle, puisque ce que demandoit ce magistrat, pour les formes, étoit fait il y avoit plus d'un an, et que l'avocat général de la Vie, collègue de du Sault, autant expérimenté du moins dans les affaires et aussy jaloux des droits du roy que ce jeune homme, n'y avoit rien trouvé à redire , ny le parlement de Paris ne s'étoit point avisé d'y prendre garde , ayant souffert la publication de la bulle par les prélats dans tout son ressort avant l'enregistrement; 9° que cet avocat général cite pour second moyen d'abus la bulle de Martin V si mal à propos qu'il ne faut que des yeux et du sens commun pour juger par la lecture de cette pièce qu'elle ne peut être

(f) En iovoquant ce triste ouvrage les évéques de la province de Bordeaux m témoignaient-ils pas de U faiblesse du clergé? Le livre des Preuves des libertés de V Église gallicane était à V Index, et lors de sa publication vingt-deux archevêques et évèques de France ravalent dénoncé comme détestable, rempli des propositions les plus venimeuses et invoquant des hérésies formelles sons le beau nom de libertés. Après une telle flétrissure c'était une argumentation sans profit, fâcheuse et même coupable, dlnvoqoer le témoignage de Dupuy. On croyait faire acte d'habileté en couvrant sa conduite d'un pareil témoignage ; mais cette habileté augmentant la confusion contribuait à accroître le crédit des adversaires de la papauté et de l'Église, de tons les suppôts de la servitude des âmes et des théories césariennes. Le clergé de France au dix -septième siècle n'a eu que trop sourent de ces ménagements regrettables et qui tournaient contre lui-même et centre la foi ; c'est à l'autorité de BossuetqtieriTtefofre de de Ttioo emprunte presque tout le crédit dont elle jouit encore aujourd'hui parmi les savants on prétendus savants.

alléguée au fait dont il est question; J0° que son troisième moyen est encore plus frivole que les deux autres , en ce qu'il suppose que la signature de la bulle, exigée par l'archevêque , est une espèce d'inquisition , faisant voir son peu d'expérience dans les affaires et qu'il sait peu ce que c'est qu'inquisition; car on demande tous les jours à ceux qui sont reçus aux bénéfices une profession de foy qu'on les oblige de signer, quoyque non suspects d'erreur, et les informations de vie et de mœurs qu'on fait dans tout le royaume à la réception des officiers dans les charges de judicature regardent* leur religion autant que leurs mœurs, sans qu'on s'en plaigne comme d'une espèce d'inquisition ; 11° que ce n'est que pour punir avec autorité le refus qu'on fera de signer la bulle que le roy a ordonné qu'elle fût enregistrée dans ses parlemens; en quoy il est à observer que les questions de foy et de doctrine ne dépendent nullement de la réception et du consentement des tribunaux séculiers : ce que Henry IV reconnut dans b publication du concile de Trente, comme il en fut requis, l'année 1602, par les remontrances que luy en fit le clergé; il leur fit réponse qu'il vouloit que tous ses sujets gardassent les résolutions de ce concile en matière de foy, qu'il leur en donnoit l'exemple le premier par la soumission avec laquelle il les avoit reçues, et qu'elles n'avoient pas besoin d'une plus ample publication pour les obliger à s'y soumettre, et que c'étoit aux prélats de son royaume à tenir la main à ce qu'elles fussent exactement observées. 12° Enfin il est étrange que l'avocat général ait osé requérir que l'archevêque ou son grand-vicaire fût assigné sur son prétendu appel comme d'abus, et plus étrange encore que le parlement l'ait ordonné, cela étant si expressément défendu par les déclarations du roy, qui, pour respecter la dignité del'épiscopat, n'a pas voulu souffrir qu'on assignât jamais les évêques ny leurs vicaires ou officiaux aux tribunaux laïques, mais seulement les parties, ou tout au plus les promoteurs, dans les appellations comme d'abus, comme il a été judicieusement observé dans le livre de la Concorde du Sacerdoce et de l'Empire, par l'archevêque de Toulouse. Ainsy on ne sauroit assez s'étonner que non-seulement ce parlement ait souffert une déclaration publique contre son archevêque dans une audience si célèbre, sous prétexte d'un appel comme d'abus, contre les formes, sans avoir été concerté au parquet , mais encore qu'il ait appuyé l'entreprise de cet officier par un arrêt si scandaleux.

Ce fut à peu près l'instruction que l'archevêque de Bordeaux envoya aux agens du clergé pour solliciter au conseil la poursuite de l'injure que le parlement yenoit de luy faire. Il eut soin de faire ajouter à

cette information la copie de l'arrêt donné au conseil, sur le rapport du sieur Baltasar, le 4 juillet 1653, pour casser un arrêt du parlement de Bordeaux donné en faveur du curé de Libourne , nommé Minard f qui, ayant été condamné par les vicaires généraux de l'archevêque pour avoir prêché la nouvelle doctrine tête levée dans sa paroisse, en appela à ce parlement comme d'abus, qui ordonna une surséance au décret de prise de corps donné contre luy ; cet arrêt ayant passé au conseil pour une entreprise contre la juridiction ecclésiastique et oomme une contravention aux ordres du roy, qui cassa toute la procédure de ce parlement comme faite par des juges incompétens, leur interdisant toute connoissance sur cette matière et ordonnant que le procès seroit fait au curé par les vicaires généraux, et inhibitions faites à ce parlement de prendre en sa protection des gens coupables d'erreur et de fausse doctrine, à peine d'être procédé contre luy comme fauteur d'hérésie et contrevenant aux ordonnances du rov. C'est l'extrait de l'arrêt donné au conseil tenu à Compiègne sur cette affaire le 30 septembre 1656, signé Phélipeaux.

Le roy ainsy informé dans son conseil du détail de cette affaire si injurieuse à l'archevêque de Bordeaux et à la religion, à la requête des archevêques et évéques étant alors à Paris et *des agens du clergé, étant en son conseil, ordonna au procureur général de sa cour de Bordeaux d'envoyer, dans huit jours, à son chancelier l'arrêt prononcé en l'audience de cette cour, du 6 juin 1658, sur l'enregistrement de la constitution du pape Alexandre VII, avec les motifs de l'arrêt, pour être examiné et pourvu sur cela à la cassation requise, ainsy qu'il appartiendra, et enjoint au sieur Tallemant, maître des requêtes, intendant de justice en la province , d'envoyer son procès-verbal sur l' injure faite à l'archevêque et à ses suffragans par l'avocat général du Sault. Ce qui fut exécuté d'une manière dont l'archevêque eut sujet d'être content, le roy prenant l'injure qui luy avoit été faite comme un attentat à ses ordonnances. Mais le cours de cette affaire fut entièrement suspendu le reste de cette année et la suivante par l'attention que le ministre fut obligé de donner à l'envoyé d'Espagne, don Antonio Pimentel , pour dresser les préliminaires de l'importante négociation de la paix où toute l'Europe s'intéressoit, et au voyage qu'il fut obligé de faire à Bayonne pour traiter l'affaire du mariage du roy et de l'infante d'Espagne, avec Louis de Haro, ministre de cette couronne. Et comme jamais affaire ne fut traitée avec plus d'application du côté des deux ministres, on peut dire qu'il y eut une surséance universelle de toutes les autres affaires dans ce royaume.

Ainsy ce fut une espèce de calme pour le Port -Royal que l'occupation que se donnoit le cardinal Mazarin pour donner la paix à toute l'Europe , où il travailla sans presque aucun relâche. Étant party de Paris au commencement de Tété de cette année 1659 pour se rendre à grandes journées sur la frontière , passant les nuits à écrire ses dépêches et les jours à continuer son voyage, il arriva à Saint-Jean de Luz sur la fin de juillet et vit pour la première fois Louis de Haro environ le 15 août, étant suivy de plus de trente carrosses à six chevaux, de toutes les personnes de qualité qui étoient à sa suite pour cette première conférence, qui se fit avec une bien plus grande magnificence du côté du cardinal Mazarin que du côté de don Louis, où il parut plus de modestie et moins d'empressement. Ce ne fut pas aussy une des moindres peines du cardinal que de vaincre le flegme de don Louis, qui affectoit de la lenteur pour le lasser par la longueur de la négociation, la plus importante peut-être qui ait jamais été; car, outre l'intérêt des deux couronnes et la gloire du roy de France et du roy d'Espagne, outre le mariage de l'infante avec le roy très-chrétien , qui étoient les principaux articles dont il s'agissoit, le roy d'Angleterre se trouva en personne à cette conférence pour y poursuivre son rétablissement; le roy de Portugal y envoya ses ambassadeurs pour se conserver dans la possession où il étoit de ses États ; le duc de Lorraine y redemandoit les siens; le prince de Neubourg (1) y faisoit solliciter la restitution de Juliers, que l'Espagnol retenoit; le duc de Modène (2) redemandoit la principauté de Corregio, promise par le comte de Fuensaldagne , gouverneur du Milanais; les archiducs proposoient la cession de l'Alsace, déjà réglée par la paix de Munster; les ducs de Savoye et de Mantoue (3) pressoient qu'on réglât leurs différends, qui avoient toujours servy de raison ou de prétexte aux malheurs dont la chrétienté avoitété affligée par une si longue guerre. L'empereur, les princes de l'empire, le roy de Pologne, toute l'Europe enfin se trouvant intéressée en cette affaire , le cardinal Mazarin s'attacha à y travailler avec l'application que demandoit l'importance

(1) Philippe-Guillaume de Bavière, duc de Neubourg, fils de Wolfgang-Gnillaume et de Magdeteine de Bavière, né le 25 octobre 161b, mourut à Vienne le 2 septembre 1690.

(2) Alphonse d'Esté, fils de François et de Marie Farnèse, né le 13 février 1634, doc de Modène et Reggio le 13 octobre 1638, marié en 1655 à Laure Martinoui, mourut te 16 juillet 1662.

(Z) Charles de -Gonzague , duc de Mantoue et de Mon! fer rat, fils de Charles de C, o nia gne-C lèves , duc de Ne vers et de Rht;tcl( puis <le Mantoue, né en 1029, marié le 10 novembre 1649 à Isabelle-Claire d'Autriche , mourut le 14 août 1665.

d'une négociation , dont il se croyoit responsable à toute la chrétienté. Il le fit aussy d'une manière k ne rien ménager de son attention et de ses soins dans les vingt-cinq conférences qu'il eut, près de quatre mois durant , avec don Louis de Haro , des journées souvent presque entières , où il altéra tellement sa santé qu'on croit que ce travail luy causa la maladie dont il mourut Tannée d'après. Il est vray que, comme ce ministre étoit habile et qu'il ne s'oublioit pas, on a prétendu que, s'étan t laissé flatter de l'espérance de devenir pape , à quoy il buttoit comme au comble du bonheur de sa destinée, qu'il avoit la vanité de consommer par une fin<si glorieuse, il avoit eu en vue de gagner l'approbation et la bienveillance des deux couronnes par une application aussy grande que méritoit le fruit qu'il s'en proposoit. Ce fut là à quoy l'embarqua son ambition , qui luy coûta bien cher; car il acheva de ruiner sa santé à se tourmenter pour contenter le roy d'Espagne en contentant celuy de France, tâchant à ne perdre aucun moment du temps précieux qui devoit être employé à donner la dernière main au repos de toute l'Europe ; mais il n'eut pas assez de soin des intérêts de la gloire de Dieu dans l'affaire du jansénisme pour mériter cette gloire.

C'étaient toutefois les pensées et les desseins qui l'occupoient tellement qu'on peut dire qu'il n'avoit alors rien que ce grand ouvrage de la paix dans la tête. Ce fut aussy une distraction qui l'éloignoit si fort de tout ce qui concernoit le jansénisme et les autres intérêts de la religion qu'on sut bien en profiter de toutes manières à Port-Royal par tous les mouvemens qu'on s'y donna pour y rétablir, autant qu'on put , les affaires et pour y remuer la plupart des esprits ébranlés par ce qui s'étoit fait, les années précédentes , pour l'entière destruction de ce party. En effet, la cour étant éloignée, l'archevêque de Paris exilé , l'archevêque de Toulouse occupé au service du roy dans les états du Languedoc et nommé commissaire pour régler les limites des pays cédés par le traité de la paix des Pyrénées , tous les évêques qui s*intéressoient en la religion écartés , il ne paroissoit aucun obstacle à jouir du moins de ce petit calme qui se trouva alors à Port-Royal pour respirer en quelque façon de l'agitation dont on avoit souffert par 1rs règlemens de la dernière assemblée du clergé et par la signature du formulaire. On s'y flatta même del'espérance que le temps pourrait apporter quelque changement aux affaires, en y devenant favorable.

Pendant la conférence le cardinal Mazarin reçut à Saint-Jean de Luz, environ le 12 septembre, une lettre du cardinal de Retz, à ce qu'il prétendoit parce qu'elle étoit sans nom , qui luy représentait

assez vivement ses intérêts et qui demandoit que son affaire fût examinée à la conférence et qu'on eût égard à l'état où il étoit réduit. Mais, soit que ce pas que faisoit ce cardinal ne parût pas au cardinal Hazarin assez soutenu par une lettre sans nom , soit qu'on méprisât sa personne, on ne fit aucune attoption à sa lettre, qui dans le fond ne méritoit pas d'être considérée, puisque celuy qui l'écri- Toit avoit de la peine à l'avouer. C'était là l'esprit de ce cardinal de s'avancer quelquefois pour reculer, et de faire des démarches mal entendues, comme si le jugement luy eût baissé avec sa fortune. Mais ce mépris qu'on fit alors de luy fut bientôt vengé par l'irrégularité de la conduite de ses grands-vicaires , qui jetèrent une espèce d'embarras dans le diocèse de Paris et ensuite dans tout le royaume, qui se conforme aysément à la capitale. En voicy l'éclaircissement.

Lrs contestations que le formulaire ordonné par la dernière assemblée du clergé faisoit naître de tous côtés causèrent tant d'incidens différents, par la diversité des mandemens que firent la plupart des évoques, selon l'engagement qu'ils avoient pris pour ou contre la nouvelle doctrine, que les grands-vicaires du cardinal de Retz prétendirent devoir en faire un aussy de leur chef pour tout le diocèse deParis, partie pour soutenir le droit de l'archevêque, dont ils tenoient la place, partie pour marquer à tout le royaume leur indépendance de l'assemblée du clergé , laquelle avoit refusé de servir le cardinal de Retz, qui en étoit mécontent. Jean-Baptiste de Contes (1), doyen de Notre-Dame de Paris, et Alexandre de Hodencq, curé de Saint- Séverio , tous deux grands-vicaires , étoient différemment dans les intérêts de ce cardinal , qu'ils tâchoient de servir de concert pour l'essentiel , mais par des divers motifs, sans le connoître eux-mêmes , se défiant un peu l'un de l'autre, comme il arriva dans le mandement qu'ils dressèrent pour la signature, sans la participation du cardinal, dans lequel ils trouvèrent le moyen de biaiser sur le formulaire d'une manière qui parut favorable aux jansénistes, par la distinction du fait tt du droit , dont tous les gens de bien furent surpris, et dont le nonce du pape parut offensé au dernier point , parce que cette distinction < li'M]uoit le formulaire dressé par Sa Sainteté.

Ledoyen, mal satisfaitdu cardinal [de Retz], ne leménageoit presque l'ius, témoignant en toutes choses bien de la froideur pour son ser-

'0 Jean-Baptiste de Contes, né en 1601, chanoine de Notre-Dame en 1627, chancct*r de l'Église et de l'Université de Paris , prieur de Sainte-Honorine de Conflans, dovea do chapitre en 16'i7, \icaire général dij cardinal de Retz en 1657, mourut à triste 4 iofllet 1679. P

vice et peu d'attachement à ses intérêts , et il avoit paru ne 6e soucier pas de ce qu'il penseroit du mandement, tant il s'appliquoit peu à luy plaire , affectant même de dire tout haut que, de la manière dont il connoissoit le prélat, il en seroit d'autant plus caressé qu'il luy auroit donné plus de sujet de mécontentement pendant sa disgrâce. Peutêtre avoit-il déjà pénétré le commencement de mésintelligence qui se formoit entre ce cardinal et les jansénistes, et, connoissant d'ail* leurs qu'il ne cherchoit plus que le repos et à cacher l'état où il étoit réduit dans son silence , il crut qu'il ne luy feroit pas plaisir de favoriser les jansénistes par un mandement qui brouillerait les affaires et le remettrait en jeu avec éclat dans un temps où il ne pensoit qu'à se tenir à l'écart et à se tirer des affaires ; mais, comme le cardinal se plaignoit fort de luy, il ne le ménageoit plus.

Son collègue, le curé de Saint-Séverin , tout au contraire, croyant que personne n'étoit mieux que le cardinal et les jansénistes dont il avoit été si bien servy, et qu'il ne cherchoit que quelque occasion d'éclat pour les servir réciproquement, pensoit qu'il ne pourrait rien faire qui dût luy être plus agréable que de contribuer de son côté à un mandement dont ses amis tireraient avantage , et qui pourrait luy donner lieu de se rendre nécessaire et d'être rétably dans son siège* Ce n'est pas que ny l'un ny l'autre de ces grands-vicaires fussent jansénistes, mais on peut dire qu'ils étoient un peu politiques et qu'ils savoient accommoder leur conscience à leur intérêt II est vray que le cardinal de Retz , à qui tout ce qui se faisoiten cette matière étoit assez indifférent, se trouva alors en humeur d'être en quelque façon satisfait du mandement à la première nouvelle qu'il en reçut , parce que ceux de ses amis auprès desquels les jansénistes les plus importai» avoient accès l'en complimentèrent, luy témoignant l'approuver comme s'il y avoit eu grande part; et,quoyqu'il regardât le fonds de celle affaire de part et d'autre de peu d'importance , car on peut dire qu'il n'entra presque jamais comme il faut dans le fonds de la doc* trine, il ne laissa pas de se réjouir de ce mandement, parce qu'il feroit dépit aux jésuites, dont il étoit toujours mécontent, et qu'un événement de cette nature luy feroit honneur dans l'esprit de bien des gens, qui trouveraient de la hauteur et de la générosité dans son procédé , en ce qu'étant malheureux luy-même il pensoit encore à sauver des malheureux comme luy.

Mais , quand il fut informé plus à fond du fracas que faisoit ce mandement ; quand il sut que ses autres amis qui étoient dans ses véritables intérêts , et qui regardoient le jansénisme comme un obstacle

à son rétablissement, dont le cardinal Mazarin se servoit pour le mettre mal dans l'esprit du pape; quand il vit que ceux qui l'a voient approuvé d'abord se trouvoient eux-mêmes en peine pour les suites que pouvoit produire cet incident ; quand enfin il commença à se réveiller au brait que fit le nonce, à la tête des prélats bien intentionnés, sur une pareille entreprise, il se crut entièrement perdu, s'allant imaginer que le doyen n'avoit été engagé à faire ce mandement que de concert avec les ministres, pour le noircir encore davantage à Rome, et son imagination blessée de cette idée ne luy montroit le pape qu'en colère 9 qui nommoit déjà des commissaires pour luy faire son procès sur les autres chefs dont on l'accusoit , n'étant que trop persuadé de la mauvaise volonté de Sa Sainteté à son égard et de la joye qu'il anroît d'établir en cette occasion le droit qu'il prétendoit avoir, en France et dans les autres royaumes, de faire le procès aux cardinaux par des commissaires : ce qui seroit un grand avantage pour établir encore plus l'autorité du Saint-Siège. Effrayé qu'il fut de toutes ces n flexions, il n'est pas croyable à quelle extrémité de foi blesse il s'abandonna en cette rencontre; et ce*n'étoit pas sans fondement, car, après les démarches qu'il avoit faites pour se raccommoder avec la cour, il n'avoit plus aucune ressource, pour se rétablir, que le pape, qne le mandement de ses grands-vicaires offensoit au dernier point par l'ouverture qu'il donnoit aux jansénistes de s'échapper dans un temps où l'on croyoit les avoir poussés à bout. D'ailleurs il ne pouvoit pas se résoudre de faire un mandement contraire à celuy de ses vicaires pour ne pas achever de perdre par là des gens à qui il avoit anttnt d'obligation qu'aux jansénistes ; outre qu'en faisant un mandement nouveau il se remettoit en possession de sa juridiction, dont il avoit été tout à fait dépouillé ; ce qui étoit un empêchement au procès qu'on luy auroit pu faire , puisque selon la maxime du droit spoliatus nte omnia resf attendus ; car on ne pouvoit rien faire contre luy dans les formes qu'il ne fût rétably.

Voyli l'état où se trouva ce cardinal par cet incident, qui fut un des plus pitoyables de sa vie par l'agitation d'esprit où le jeta sa mauvaise fortune, jointe à toute la légèreté de son inquiétude naturelle et d'une imagination blessée, qui luy représentoit sans cesse le pape, armé du glaive de saint Paul, qui le poursuivoit d'un air menaçant, avec des commissaires pour faire les informations de son procès. Tout ce!a,grossy par l'ennuy de la vie misérable qu'il menoit depuis si longtemps, l'avoR réduit à l'extrémité, qu'il avoit toujours évitée, de penser à traiter de son accommodement avec la cour par sa démis-

sion. Mais ses amis les non-jansénistes , car il en avoit des uns et des autres, comme j'ay remarqué, le tirèrent de ce mauvais pas par le soin qu'ils prirent de voir les grands- vicaires et de leur faire comprendre que leur mandement achevoit. de jeter le cardinal de Retz dans un abyme d'où il ne pourroit pas se retirer, qu'ils donnoient lieu par là au pape de croire qu'il favorisoit le jansénisme, et que c'étoit lever l'étendard de la nouvelle doctrine que de publier ce mandement, auquel tout Port-Royal applaudissoit déjà avec de si grandes marques de satisfaction; qu'ils auraient le déplaisir de voir que ce seroit à leur méchante conduite qu'on imputerait la ruine de leur archevêque , ce qui seroit la dernière infamie pour eux.

Ces raisons , aussy pressantes qu'elles étoient , ne firent pas toute l'impression qu'elles dévoient sur l'esprit des vicaires , qui mettaient une espèce de point d'honneur à soutenir leur mandement, croyant ne pouvoir le révoquer sans se diffamer ; mais on fit tant d'instances au curé de Saint-Séverin , on luy communiqua même des lettres du cardinal de Retz qui blâmoit si fort leur conduite, et le nonce remua tant que, ne pouvant résister aux contraintes qu'on luy fit, il promit de révoquer ce mandement si le doyen y consentoit. C'étoit un homme que ce doyen qui sentoit l'ascendant qu'il avoit sur le curé par une supériorité d'esprit et de dignité qui l'élevoit au-dessus de luy, ce qui le rendoit quelquefois intraitable au curé, et qui luy fit résister en cette occasion à la proposition qu'on luy fit de sa part avec une fermeté qui donna lieu de croire qu'il étoit appuyé de quelques-unes des puissances en cette occasion; car on ne put jamais le résoudre à changer, si ce n'est que la cour, au retour de la frontière, où elle étoit allée pour le mariage du roy avec l'infante d'Espagne , ayant réduit le grand-vicaire de Hodencq par des menaces à révoquer le mandement, le doyen, dans la crainte de demeurer seul la victime de toute cette affaire , fut contraint de se rendre après une déclaration formelle que le curé de Saint-Séverin promit de donner qu'il ferait séparément un mandement nouveau en cas que le doyen résistât davantage : ce qui ne se fit que l'année suivante, comme on verra en sa place.

Dans ce calme qui arriva au parly par l'éloignement de la cour, on ne laissoit pas de veiller à faire de nouvelles conquêtes dans Paris et dans les provinceset à entretenir celles qu'on avoitdéjà faites; en quoy on se donnoit de tous côtés d'assez grands mouveinens , mais sans faire trop de bruit, pour ne pas choquer les puissances, que la duchesse de Longueville aussy bien que l'évéque d'Aleth ménageoient peu dans

leurs provinces , se trouvant éloignés de Paris et affectant même de faire du bruit pour se distinguer par quelque chose. La duchesse, toujours maltraitée de la reine fet même des princes ses frères , ne menageoit plus que son mary, et elle s'étoit mis dans la tête, après avoir vécu avec luy de la manière que tout le monde sait, qu'il ne luy resloit plus rien à faire auprès de luy que par une profession déclarée d'une grande piété. Il y avoit déjà deux ou trois ans qu'elle avoit pris ce party, où elle réussissoit par le bruit que la réputation de sa dévotion commençoit à faire dans le monde , surtout quand elle parut à Rouen, capitale du gouvernement du duc, avec toutes les dames de la ville qui s'occupoient aux bonnes œuvres. Mais ce bruit ayant redoublé de la moitié dès qu'elle se fut déclarée en faveur de la doctrine de Port-Royal , par les applaudissemens de ceux du party, ravis de voir à leur tête une personne de cette importance , elle s'y embarqua avec toute la ferveur d'une novice , portant la chaleur de son zèle aussy loin que son esprit extrême en toutes choses luy inspirait; et, à mesure que croissoit son entêtement pour la nouvelle doctrine, on voyoit aussy croître en elle l'ardeur et l'empressement qu'elle avoit à la prôner, vive seulement pour les intérêts du party, languissante et paresseuse pour tout le reste.

Ce fut alors que, flattée par.les cajoleries de ses directeurs en particulier et en général de tout le party qui luy donnoit ses admirations, à qaoy elle étoit sensible , ravie d'être admirée par des gens qu'elle estiraoit autant, n'y ayant jamais eu de vanité plus délicate que la sienne ; ce fut alors qu'elle commença à avoir bonne opinion d'ellemême et mauvaise de son prochain , censurant toute la terre par ses mépris, levant les épaules , haussant les yeux et gémissant sur la conduite des autres, enfin décidant de tout avec une espèce d'autorité surprenante. Ce fut alors que le duc son mary, la voyant si déclarée, disoit à ses amis que sa femme étoit d'humeur à faire un nouveau party de doctrine dans l'Église si elle n'en eût point trouvé, et que , parlant de son aumônier, nommé Aubert (1), intéressé en Normand :

(0 Pierre Aubert, aumônier de la duchesse de Longue* Hle, avait été chargé par elle de soumettre au jugement de l'académie de Caen, dont il était membre, les deux sonnets de Voiture et de Benserade sur Job et Uranie. Le 1 1 octobre 1663, il signa, comme procureur du comte de Saint- Po), un concordat que ce prince, abbé commandataire de Saint-Étienne de Caen, passa avec les religieux de celte abbaye. En prenant possession de cette abbaye, en 1661, le comte deSaint-Pol, alors Agé de douze ans, avait ûût plusieurs générosités de joyeux avènement ; les pauvres de Caen sont compris dans ses largesses, dirigées par la duchesse de Longuevillo, pour cinq cent mille livres , les jésuites pour trois mille quatre cents, et M. Aubert, aumônier de la duchesse, pour quinze cents. Abbaye de Sain t-É tienne de Caen, par C. Hippean, 1S55.

a Tout homme de bien qu'il est, disoit-il, si ma femme se faisoit sarrasine, il se feroît luy-môme en môme temps sarrasin , parce qu'il la croit infaillible. » Il est vray qu'elle persuadoit ce qu'elle vouloit par des flatteries engageantes à tous ceux qui l'approchoient, d'une force que personne ne luy éohappoit. Enfin ce fut environ ce temps- là qu'elle s'attacha plus que jamais à gagner entièrement au party sa belle-sœur, la princesse de Conty, qui avoit commencé à prendre les premières teintures du jansénisme de l'évêque d'Àleth, dans les voyages qu'elle fit en Languedoc avec le prince son mary. Les entretiens fréquents qu'elle eût à Trie, maison de campagne du duc, avec la duchesse [de Longueville), où se trouvoit d'ordinaire l'abbé de la Vergne et où le docteur Arnault étoit quelquefois, confirmèrent tellement cette princesse dans la créance de la nouvelle doctrine, par l'ascendant que prit sur elle sa belle- sœur, qu'elle devint dans la suite plus fervente et plus attachée au party qu'elle. L'estime et l'affection qu'elle avoit pour le prince son mary, qu'elle adoroit, ne contribuèrent pas peu à la mettre en cet état où elle croyoit qu'il étoit luy- même , et ce fut par complaisance pour luy et pour sa belle-sœur, jointe à son humeur et à son esprit, qu'elle devint janséniste dans l'excès où elle le fut. Mais le zèle de la duchesse de Longue ville ne s'arrêta pas là ; il s'étendit j usques aux évêques, à qui elle eut la hardiesse de prêcher le jansénisme. Il ne s'en faisoit point de nouveaux en ce temps-là et dans la suite qu'elle n'entreprît de gagner au party par ses cajoleries, à qui les foiblesne pouvoient résister, et quand on luy parloit des dernières assemblées du clergé , et des évêques qui s'étoient si hautement déclares pour les bulles des deux derniers papes , et qui condamnoient la nouvelle opinion : a Est-ce que ce sont de6 évêques, disoit-elle en haussant les épaules, que ces gens-là? C'est l'évêque d'Àleth, l'évêque de Pumiers, l'évêque d'Angers, l'évêque de Beauvais qui sont de vr.iis évêques, non pas ces prélats de cour ! » Voylà les discours qu'elle tenoi t sans cesse sur ce qui se passoit et l'état où elle étoit; ce qui, après tout, ne laissoit pas de faire son effet dans le public et d'avancer les affaires du party plus que tout le reste.

L'évêque d'Aleth , quoyque éloigné et caché en quelque façon dans ses montagnes, en faisoit encore plus. La réputation de sa vertu, qu'on avoit soin de prôner dans le party, retentissoit déjà dans tout Paris, où l'on ne parloit que de la vie qu'il menoit dans son diocèse, et il n'y avoit rien dans le clergé de France qu'on trouvât digne de luy êîi e comparé; à peine saint Charles et saint François de Sales, deux des plus grandes lumières qui ayent paru en ces derniers siècles, en ap-

prochoient-ils, et il ne paroissoit alors aucun mérite dans l'Église égal au sien. C'était les éloges qu'on luy donnoit sans fafcon à Port-Royal pour y cacher ce qu'il y avoit d'odieux sous les apparences d'une vertu si rare dans un siècle si corrompu ; et on s'y faisoit honneur de la vie exemplaire de ce prélat , l'on se parolt de sa vertu, qui avoit des dehors assez spécieux quand on la regardoit avec cette prévention qu'inspiroit l'esprit de la cabale, mais qui paroissoit aux autres ou mal entendue ou trop outrée. En effet, quelque bonnes qualités qu'il eût, on trouvoit à redire à son mérite quand on jugeoit de luy par l'usage qu'il en faisoit; car on peut dire que jamais pasteur n'a exercé un empire plus dur sur son troupeau que l'évéque d' A le th. Soit qu'il crût être d'autant plus considérable par l'ascendant qu'il avoit pris sur l'esprit du prince de Conty depuis qu'il gouvernoit sa conscience ; soit que le mépris qu'il fit du règlement de la dernière assemblée du clergé pour la signature, aussy bien que du formulaire du pape , dont il se moquoit; soit enfin que la déclaration plus ouverte qu'il fit alors de jansénisme luy eût donné un nouveau degré de chaleur en luy inspirant plus de hardiesse qu'auparavant, on le vit alors jeter des interdits et des excommunications sur la plupart de ses diocésains de tout sexe et de toutes conditions pour des fautes légères, et souvent non coupables, bannir de son diocèse tous les religieux (4), inventer de nouvelles rigueurs au tribunal de la Pénitence pour tourmenter les consciences de ses peuples , exercer dans la confession une espèce de tyrannie en voulant contraindre les confesseurs de luy rendre compte des péchés scandaleux des particuliers pour y remédier, contre la religion du secret essentiel au sacrement, ce qui en éloignoit la plupart. Mais l'empire qu'il exerçoit sur ceux qui avoient des bénéfices étoit encore bien pins violent. Il prétendoit que tous les ecclésiastiques de son diocèse luy dévoient une obéissance aussy soumise et aussy aveugle que les religieux qui en font vœu à leur supérieur ; ainsy, comme un supérieur fait changer de demeure et d'employ à qui il luy plait de ses inférieurs, qu'il pouvoit obliger un prêtre de changer de poste, et un bénéficier de donner ou permuter son bénéfice avec un autre , ou s'en dépouiller; qu'il pouvoit faire d'un curé un vicaire et d'un

(!) Feydeao v un témoin qui n'est pas suspect, raconte dans ses Mémoires cette petite circonstance de l'évéque d'Aleth : « C'étoit un jour de fête. Je vis un capucin luy « ytnir demander la permission de dire la messe (car ils ne l'ont pas de la dire dans • te diocèse, n'y ayant point de maison, et y Tenant foire la quête; ce qui étoit à « b charge des diocésains d'Aletli) ; le prélat la luy refusa. Le capucin luy remontra ■ qu'il étoit fête, et que toutes le* messes étaient dite*, qu'il ne l'avoit point en- « tendue ; mais M. d'Aleth fut infleiible. •

vicaire un curé, ordonner tout cela sous peine de péché mortel, contraindre des prêtres pourvus de dignité par des voyes canoniques d'y renoncer sans raison pour en pourvoir d'autres; et, comme ces contraintes ne pouvoient avoir lieu dans le tribunal extérieur, il faisoit refuser l'absolution, dans la confession, à ceux qui refusoient de le faire , prétendant que c'étoit un cas réservé, à un ecclésiastique, de prendre un bénéfice sans son agrément ou de ne s'en défaire pour le donner à un autre quand il l'ordonnoit. Enfin il renversoit de son chef l'usage des canons et la discipline ecclésiastique dans son diocèse avec un plein pouvoir, y tenant tous les ecclésiastiques dans une dépendance absolue en toutes choses, lorsqu'il faisoit l'indépendant luy-méme du pape , du roy et de toutes les puissances temporelles et spirituelles; délicat en tout ce qui regardoit son autorité, sensible à l'honneur, avide de louanges et même de flatterie, ne mettant presque en usage le zèle qu'il avoit par son caractère que pour satisfaire son amour-propre.

Mais on sera bien plus surpris de la conduite de ce prélat quand on fera réflexion qu'il ne renversoit la discipline ancienne dans son diocèse que pour y établir la nouvelle discipline de Port-Royal, que pour y mettre en usage la pénitence publique, faire tenir longtemps à la porte de l'église les hommes et les femmes qu'il y condamnoit; obliger les ecclésiastiques coupables à demeurer sans bonnet, sans surplis, à la porte du chœur pendant l'office ; différer l'absolution aux autres jusqu'à la Pentecôte pour leur faire passer Pâques sans communion. Et tout cela se faisoit avec une certaine hauteur d'autorité qui n'eut jamais d'exemple dans les premiers siècles , où les évéques faisoient tout pour l'édification, et celuy-cy ne faisant rien que pour la destruction. Mais on l'avoit gâté par les honneurs qu'on luy rendoit à Port-Royal, dont il commençaà de venir l'idole ; l'évéque de Pamiers ] comme j'ay dit , ne luy écrivant plus qu'à genoux, le prince de Gonty rendant des respects et des soumissions à tous ses ordres, si grands que je luy ay ouy dire qu'il devenoit enfant et n'avoit plus l'usage de la raison lorsque l'évéque d'Aleth parloit. Et ce fut en ces temps-cy qu'on commença à le consulter comme l'oracle du party, que l'évéque de Gomminges luy demandoit conseil sur tout , que l'abbé de la Trappe fit le voyage exprès de Paris à Aleth pour prendre sous sa direction un nouveau plan de vie en prenant celuy de sa réforme, et que l'évéque de Grenoble (1), le marquis de Tré-

(1) Étienne Le Camus, né à Paris le 24 novembre 1632, aumônier du roi lorsqu'il fit le voyage d'AleUi, ne fut sacré évêque de Grenoble que le 24 août 1071, devint car»

ville (1 ), mademoiselle de Vertus et plusieurs autres personnes considérables dans le party, sous des noms supposés, allèrent dans la suite, à ce qu'on dit, le visiter jusque dans ses montagnes. Voylà quel étoit alors cet évéque, ce qu'on disoit de luy dans le monde et ce qui le mit en si grande réputation à Port-Royal, où l'on se faisoit honneur de sa vertu, qu'on exagéroit encore davantage par les flatteries qu'on luy en faisoit, pour l'intérêt du party, qu'on tftchoit alors de soutenir par la réputation d'un homme qu'on prônoit si fort et dont on comparait la résistance aux puissances à la fermeté de saint Thomas de Cantorbéry, qu'on proposoit à copier à l'évéque d'Aleth pour l'obliger à ôtre encore plus opiniâtre dans l'engagement d'un parly qui ne pouvoit plus être soutenu que par opiniâtreté.

dînai le 2 septembre 1686, et mourut le 12 septembre 1707. C'était un grand partisan de la morale sévère, qui n'épargnait pas les jésuites. On peut consulter à son sujet Fénelon et Saint-Simon lui-même; mais il faut surtout voir dans les Mémoires de Cotaac la conduite de cet évéque, qui, lors de la convocation de rassemblée de 1682, visait au chapeau de cardinal et ne voulait cependant pas se compromettre avec le roi. Il parvint à son but ; mais le pape, en lui accordant le chapeau , n'avait pas de grands services à récompenser.

(l) Joseph- Henri de Peyre deTréville, comte de Troisvilles, gouverneur de Foix, renonça à toutes ses charges en 1670 pour se donner à la dévotion. Il était très-lié avec rabbéde Rancé et avec Port-Royal. Il mourut à Paris le 13 août 1708, à l'âge de soixante-cinq ans, et fut inhumé le 14 à Saint-Nicolas des Champs. Son cœur fut porté à Saint- André des Arcs. C'est Arsène (des ouvrages de V esprit), « loué, exalté et porté jusqu'aux cieux par de certaines gens qui se sont promis de s'admirer réciproquement » (La Bruyère) ; c'est encore, assure-t-on, le type qu'avait devant les yeux Boiirdaloue dans certains fragments de son sermon sur la Sévérité évangélique , où tout le parti d'ailleurs, avec ses intérêts les plus déguisés et les plus raffinés, est décrit en traits vivants et brûlants. Quand on a affaire à tous les vertueux de Port-Royal il faut relire tout ce sermon pour le troisième dimanche de l'Avent \ ils y sont percés à jour et de main de maître.

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