LIVRE QUINZIÈME
Après tout, le party ne laissoit pas de se soutenir toujours, malgré les oppositions de la cour, et c'était l'esprit ou de nouveauté, ou de curiosité, ou de cabales, tous caractères conformes à celuy de la nation, qui se plaît à ce qui est capable de luy donner du mouvement, quilesoutenoit ; mais franchement on peut dire que parmy les sectateurs de la nouvelle opinion il y en avoit peu qui en fussent avec connoissance de cause. La sévérité qui régnoit alors dans le cœur de la plupart des gens de bien disposoit les esprits autant que tout le reste à être favorables à ce party ; ce relâchement de mœurs, que les écrivains de Port- Royal combattoient par leurs écrits et par leur direction , choquoit un peu ceux qui cherchoient de bonne foy à vivre dans les principes de notre religion. Et comme les directeurs se rendoient recommandables par la réforme qu'ils tàchoient d'établir partout, les prêtres du commun et les ignorants mêmes, qui cherchoient à se signaler par la direction, se jetoient dans une sévérité outrée pour faire plus de bruit par une conduite qui les distinguoit. Il arriva même que ceux qui regardoient au commencement cette affaire avec plus de froideur, ayant pris feu par les lettres de Pascal, qui avoit décrié la morale des jésuites d'un air si outrageant, conçurent un grand mépris de la doctrine de ces pères, qu'ils commencèrent à regarder avec une espèce d'indignation parce qu'ils n'en jugeoient que superficiellement, sans entrer dans le fonds de la question , difficile d'elle-même, par la connoissance parfaite qu'il faut avoir de ce point souvent imperceptible d'équité qu'il y a dans la décision d'un cas de conscience, laquelle ne peut d'ordinaire tomber que sous le sens d'un homme très-sage et très-éclairé qu'on ne trouve presque point. Et je mets en fait que, si un ange descendoit du ciel pour écrire des cas de conscience et pour en décider comme i) faut en la présente conjoncture, les jansénistes seroient les pre-
miers à critiquer sa morale, comme ils ont fait celle des jésuites , qui est celle de l'Église.
Ce furent aussy les gens de la cour les plus dans le luxe, les femmes les plus mondaines, enfin les plus libertins qui firent alors davantage de bruit sur le prétendu relâchement de la morale, et qui, faisant les zélés sur la pureté de l'évangile de Port- Royal, grossissoient la cabale de leur troupe , qui n'étoit pas petite, aussy bien que de l'intrigue dont des gens aussy déréglés qu'eux étoient capables, qui, par un penchant au libertinage, trouvoient dans la nouvelle opinion quelque chose de favorable à leur égarement, qu'ils prétendoient autoriser en donnant du crédit au jansénisme : ce qui doit nous faire souvenir de ces malheureux temps du siècle passé, auxquels Jean de Montluc (1), évêque de Valence, un des premiers fauteurs du calvinisme dans la cour, où il étoit écouté de la reine Catherine de Médicis pendant sa régence sous Charles IX, ne commença à prêcher cette hérésie au Louvre qu'en déclamant contre le luxe et la mollesse où l'on y vi~ voit , s'élevant avec bien de la vigueur contre le relâchement des mœurs qui y régnoit, et préchant le rétablissement de l'ancienne discipline de l'Église pour insinuer peu à peu la doctrine de Calvin sous des couleurs si spécieuses ; ce qui scandalisa si fort les gens de bien qu'ils s'en plaignirent hautement, et que le connétable de Mont* morency (2) en fit de grands reproches à la reme , dont cet éréque avoit gagné l'esprit. Et l'on nous raconte qu'environ ce temps-là ce fameux ministre, Pierre Martyr (3), Florentin, retournant en Allemagne du colloque de Poissy, où il avoit été député avec Bèze (4), ne persuada point mieux ce célèbre Italien Caraccioli (5), fils du
(1) Jean de Montluc, fils de François et de Françoise d'Estissac, d'abord dominicain, puis évêque de Valence et de Die en 1553, embrassa le calvinisme et se maria secrètement, ce qui ne Tut pas le pire de ses désordres. Nous renvoyons ceux qui en voudraient le détail à Bossoet, Hist. des Variât., I. VI et I. IX, où il conclut que cet évêque était de «ces grands réformateurs toujours prêts à tout corriger et à tout reprendre pourvu qu'on ne touche pas à leurs inclinations corrompues ». Cependant, sur la lin de sa vie , Jean de Montluc se convertit et mourut entre les bras des jésuites de Toulouse, le 13 avril 1579; il a été inhumé dans la cathédrale de cette ville-
(2) Anne de Montmorency, fils de Guillaume et d'Anne Pot de la Rêchepot, né en» 1493, connétable en 1538, mourut le 12 novembre 1567 des blessures reçues à Ist bataille de Saint-Denis.
(3) Pierre Vermigli, dit Pierre Martyr, né à Florence le 8 septembre 1500, d'abord chanoine régulier, puis ministre calviniste, mourut à Zurich en tô62.
(4) Théodore de Bèze, ami et compagnon de Calvin, né à Véaelay le 24 juin 1519, mort à Genève le 13 octobre 1005. On sait les tentatives que fit en vain saint François de Sales pour le ramener au sein de l'Église et lut faire confesse? In vérité.
(5) Antoine Caraccioli, fils do Jean , prince de Melphe, et de Jeango, d'Aqpawa,.
prince de Melphe (i), qui étoit venu en France avec Catherine de Médicis et qui depuis fut fait évêque de Troycs, par où ce ministre passa, qu'en y prêchant la pénitence publique, où l'évêque consentit à être mis le premier, sur le scrupule qu'il eut de son ordination qu'il soupçonna défectueuse, pour avoir obtenu cet évéché dans la vue des services rendus à la France et de la restitution de quelques terres que possédoit le prince de Melphe, son père, dans le royaume de Naples.
Gomme cet esprit régnoit alors à Paris parmy les gens de qualité, on n'en avoit pas toute l'aversion et tout l'éloignement que le véritable zèle de la religion demandoit de ceux qui dévoient le plus s'y opposer. Je ne say aussy si, dans l'absence de la cour, occupée sur la frontière d'Espagne pour le mariage du roy de France avec l'Infante, ceux qui gouvernoient n'eurent pas une espèce de négligence à tolérer ce party, qu'ils ne croyoient pas assez puissant pour faire des affaires à l'État et pour s'y rendre redoutable. Il se trouva môme que les plus considérables du Parlement et du conseil, qui étoient attachés au ministre, étoient dans les mêmes sentimens que luy qu'après la déclaration du roy on pouvoit les tolérer par mépris, tant ils les croyoient foibles; en quoy ils se trompoient , car le fonds de la cabale étoit fomenté par un esprit d'intrigue et de partialité qui animoit les chefs et leur inspiroit toute la vivacité que demandoit une affaire qui ne pouvoit plus être soutenue que par entêtement et par opiniâtreté, dont il n'y avoit toujours que trop à Port-Royal. Les plus ardents étoient ceux qui étoient à la tête de cette cabale, qui se faisoient un point d'honneur de ne point céder, aussy bien que ceux dont la nouveauté de cette doctrine avoit remply l'esprit de présomption et de vanité. Car les autres, comme le duc de Luynes, le marquis de Liancourt, le duc de Roannès, Pelletier des Touches, qui avoit donné tout son bien à Port-Royal, et les autres dupes de la doctrine se laissoient mener sans savoir ce que c'étoit et quel étoit le fonds de cette affaire, qu'on avoit soin de cacher par politique pour ne pas effaroucher les esprits qu'on ménageoit.
abbé régulier de Saint-Victor de Paris en 1543, sacré évêque de Troyes le 15 novembre 1551, apostasia dès qu'il fut évêque. Après bien des changements et des vicissitudes il mourut impénitent à Chàteauneuf , diocèse d'Orléans, sur la fin de 1569.
(1) Jean Caraccioli, prince de Melphe, duc de Venouse, Ascoli et Soria, grand- Fénéchal de Naples , prit le parti de la France et fut fait maréchal de France par François Ier le 4 décembre 1544. Marié successivement à Jeanne ri'Aquaviva et à Éléooore de San Severino, il mourut à Suze, le 29 août 1550, âgé d'environ soixantedix ans.
Les mécontens du ministre, qui font toujours un grand nombre, augmentaient beaucoup celui de Port- Roy al, et, en faisant les philosophes sur l'état présent des affaires, ils s'embarquoient volontiers dans un party maltraité de la cour, pour se plaindre plus impunément des désordres qu'ils y trouvoient et pour blâmer plus hautement le cardinal, qu'ils soupçonnoient de peu de religion. La comtesse du Plessis étoit celle qui faisoit le plus de bruit. Car, soit que par une aversion naturelle qu'elle avoit pour le ministre elle ne pût le souffrir aussy fière qu'elle étoit , soit que l'évéque de Comminges, son proche parent, luy eût inspiré ses sentimens contre iuy, elle remplissoit la plupart des gens de son mécontentement contre luy, ne le ménageant presque plus depuis quelque temps dans ses discours, ce qui obligea le cardinal de se servir de Gourville, homme d'affaires et de bon sens, alors attaché au surintendant Nie. Fouquet, et de l'envoyer à la comtesse pour luy demander quartier sur la liberté qu'elle se donnoit de parler mal de luy et de censurer son ministère (1). La comtesse, voulant profiter de cette conjoncture, répondit à Gourville qu'il ne tiendrait qu'au cardinal qu'elle vécût bien avec luy, s'il vouloit faire donner la survivance de sa charge de secrétaire d'État à son fils aîné pour la conserver à la famille, et que le comte du Plessis, son mary, avoit mérité cela par ses services. Le cardinal, qui avoit ses raisons, ne pouvoit s'y résoudre , et il fit dire au comte que le roy n'auroit pas de peine à luy donner la survivance si sa femme n'étoit point janséniste si déclarée, dont le P. Annat se plaignoit. La dame, sur cette réponse qui la regardoit, va trouver le premier président de Lamoignon, en qui elle prenoit confiance, le croyant amy des jésuites à qui il venoit de fier l'éducation de ses enfants en leur collège (2), pour apaiser le P . Annat sur l'article du jansénisme qu'on luy reprochoit. Le père dit en secret à ce magistrat que c* étoit une des manières du cardinal de rejeter sur luy l'ob-
(1) Gourville, dans ses Mémoires, ne parle pas de cette mission, qu'il aurait reçue du cardinal Mazarin .« A la fin de 1 659, arrivantà Paris, j'a'Ial me loger, dit-il, dans une maison que M™* du Plessis Guénégaud m'avoit fait bâtir et meubler. » M. de Guénégatid avait en effet ouvert, dans les dépendances de son hôtel, la rue qui porte aujourd'hui son nom et y avait construit plusieurs maisons. Gourville, à la fin de 1659, arrivait de Toulouse, où était la cour et où Mazarin et Pouquet, reconnaît-il, l'avaient chargé de diverses commissions. Il fit peu de séjour à Paris, en repartit à la fin de janvier 1660, rencontra dans les derniers jours de ce mois le prince de Condé à Tain, entre Vienne et Valence, et rejoignit la cour à Toulon , où il resta encore peu de temps. Il était de retour à Paris dans le mois de mars 1660.
(2) Le collège de Ciermont à Paris, qui est devenu, avons-nous déjà dit, le collège Jjoujs-le- Grand,
stade des choses qu'il ne vouloit pas faire , et qu'il ne s'étoit jamais plaint que la comtesse fût janséniste : ce qui l'irrita davantage, et la fit parler contre le ministre encore plus haut, car elle étoit vaine et fière, elle avoit de l'esprit, et les mécontens luy applaudissoient. On crut que l'éloignement de la cour luy donna cette liberté, et on douta même si ce ne fut point elle qui, pour se venger plus hautement du cardinal, n'engagea pas Sain t-Évre mont (1), bel-esprit de réputation, à faire cette paix ridicule, ouvrage satirique, pour opposer à la paix que ce ministre venoit de faire en l'île de la Conférence avec le ministre d'Espagne, Louis de Haro , qui ne parut qu'après la mort du cardinal et qui choqua si fort ses créatures. Mais la comtesse gâta ses affaires et ruina sa maison par ce déchaînement contre le cardinal, lequel trouva après sa mort des gens qui le vengèrent. On écouta même cette dame à Port- Royal, où l'on imputoit une partie de ce qui se faisoit contre la nouvelle doctrine à ce ministre ; en quoy peut-être ils n'avoient pas raison; car, à dire vrai, le cardinal Mazarin étoit trop habile pour les détruire, n'ayant point d'autre règle pour les pousser ou ne pousser pas que son intérêt. Il suivoit alors la cour, qui fut obligée de faire un voyage en Provence pour calmer les esprits que quelques brouillons de Marseille tâchoient d'ébranler sous un vain prétexte de liberté et de franchise , dont ces mutins amusoient le peuple (2). Ce fut dans ce voyage que le roy reçut la nouvelle de la mort du duc d'Orléans, son oncle, qui mourut dans son château de Blois le 2 février, âgé de cinquante-deux ans. C'était un bon prince que Gaston- Jean-Baptiste de France , second fils de Henri IV. Il avoit passé sa jeunesse dans une vie peu réglée pour les mœurs, mais il en fit pénitence dans un âge plus avancé, et les dernières années de sa vie pourraient servir de modèle à un
(1) Charles de Marquetel île Saint- Denys, sieur de Saint - Évremont , né le 1er avril 1613 à Saint-Denis-le-Guast, en Normandie , après avoir servi sous le prince de Confié, se retira en 1665 en Angleterre et mourut à Londres le 20 septembre 1703. C'était ito bel-esprit, rien moins que chrétien.
(2) Les troubles de Marseille étaient occasionnés par une élection de consuls où le duc de Mercosur, gouverneur de Provence , voulait avoir une influence qui, au gré des habitants, ne semblait pas compatible avec leur liberté. On abaltit une des portes de la vil le et ou éleva à l'entrée du port une citadelle pour tenir la ville en bride, dit Monglat. Le roi entra dans la ville, le 2 mars 1660, par la brèche ; mais à vrai dire le tumulte des Marseillais et le soin de les tenir en bride n'avaient pas été la cause du voyage de la cour en Provence. La reine, durant les négociations du mariage du roi, qui (Hait assuré, n'avait pas voulu revenir à Paris pour éviter les dépenses de ces grands voyages à travers la France, et elle avait résolu de passer l'hiver en Languedoc et en Provence, où le roi n'avait jamais été. 11 quitta la Provence lorsqu'il eut avis du départ du roi d'Espagne pour les Pyrénées, et entra le 20 avril à Toulouse, d'où il s'achemina vers la frontière.
prince chrétien ; car il les passa dans tous les exercices d'une piété exemplaire, faisant toujours parottre un grand éloignement des opinions nouvelles : ce qu'il témoigna ayant appris, quelques années avant sa mort, que Louise de Montpensier, sa fille aînée, étoit allée à Port- Royal des Champs (4) par curiosité; il blâma fort cette action-là « prétendant qu'elle ne l'avoit faite que par un esprit de contradiction au sien et qu'elle devoit juger qu'il ne l'approuveroit pas. Voylà quels étoient les sentimens de ce prince sur le jansénisme, ajoutant que le roy devoit les exterminer pour le bien de son État et pour le repos de ses peuples.
Cependant Bartet (2), secrétaire du cabinet, qui avoitété chargé des ordres du roy de France et du roy d'Espagne pour aller à Rome demander au pape la dispense du mariage avec l'Infante, étant de retour vers le 13 d'avril, la cour se rendit sur la frontière à Saint- Jean de Luz (3), et le roy d'Espagne à Fontarabie avec sa fille, vers la fin de may, et le mariage fut célébré dans toutes ses cérémonies et avec la magnificence des deux couronnes, le 9 de juin, à Saint-Jean de Luz, après que Louis de Haro eut épousé l'Infante par la procuration du roy de France, le 3 du même mois, à Fontarabie (4). Le reste de l'été se passa dans le voyage du retour à Paris , où la cour arriva sur la fin de juillet, et où les préparatifs se firent pour cette entrée magnifique de la reine sur la fin d'août.
Ce fut pendant tout ce temps-là que , le calme s'étant rétably un peu dans le party, on y vécut avec la môme liberté qu'auparavant, sans se soucier de profiter de la discrétion que la déclaration du roy
(1) La visite de Mademoiselle à Port-Royal est du mois de juin 1657, pendant un petit séjour que cette princesse faisait à Limours. Elle en donne le détail dans ses Mémoires.
(2) Isaac Bartet, né au pays basque, d'une famille obscure, obtint par la faveur de Mazarin la charge de secrétaire du cabinet. 11 devint ensuite conseiller du roi et résident de Pologne en France. Le 25 novembre 1609 il acheta de Mlle de Montpensier, au prix de dix -huit cent mille livres, le marquisat de Méztères-en-Brenne. Sa femme, Marie Riollan, intervint au contrat. Il revendit ce marquisat, le 17 mars 1692, à Louis de Roehechouart, duc de Mortemart, pour la somme de deux cent mille livres. Il mourut <n septembre 1707. Saint-Simon, qui était mal informé, le fait mourir sans avoir été marié, ruiné depuis 1667 et retiré dès ce temps-là à Neuville-sur-Saône, au château des Villeroi. Édxt. 1843, t. X, p. 243.
(3) D'Après Monglat, la cour aurait quitté Aix le 16 mars , aurait éfé le 18 à Avignon; de là elle aurait gagné Toulouse en passant à Montpellier et Narbonne, d'où le roi alla visiter Perpignan. Entré le 20 à Toulouse, le roi était à Auch le 23 avril, le 29 àTartas, le 30 à Dax. Il fit le 1er mai son entrée à Bayonne, où il séjourna huit jours avant de partir pour Saint- Jean de Luz.
(4) Sur ces cérémonies du mariage du roi on peut consulter les correspondances de }i de Motteville et 4e Mlle de Vandy, dans les Notices sur le dix-septième siècle.
et les menaces qu'on faisoit à Port-Royal dévoient inspirer à ceux qui y étoient les maîtres. On s'y occupoit à gagner les esprits des personnes qui passolent pour les plus vertueuses , parce que ce sont celles qui sont les plus aysées à surprendre, étant les plus susceptibles de tout ce qui a quelque air de réforme ou de piété, et pour tromper les esprits simples on cachoit cette nouveauté sous le voile de la plus pure et de la plus sainte antiquité. Enfin on ne laissa pas de faire encore de nouveaux progrès par une conduite si artificieuse qui n'alloit qu'à imposer. La duchesse de Longueville , plus prise que les autres par la qualité de son esprit, travaillent alors plus que personne à faire des jansénistes et à grossir les troupes du party. Jamais on n'a vu tant de chaleur ny de zèle pour prêcher la nouvelle doctrine qu'elle ne savoit pas. Ce fut environ ce temps là qu'elle gagna l'évéque de Laon, depuis le cardinal d'Estrées, pour donner de la jalousie à l'archevêque de Rouen, qui luy échappoit ; elle gagna d'autres évéques, qui ne purent résister à ses cajoleries, et servit le party de tout son crédit qu'on mit alors à bien des choses. Mais, comme elle ehereboit en tout du raffinement pour contenter son esprit, elle se servit pour les affaires de la cabale d'un certain Janet, qui avoit été un des chefs de l'Ormée pendant les guerres de Bordeaux et le seul des trois qui restoit. Le prince de Condé s'étant attaché Dureteste, le prince de Conty Villars, qui avoient été depuis roués (i), celuy-cy, pour éviter la roue, s'attacha à la duchesse de Longueville en se faisant janséniste et se cachant dans un froc pour faire le dévot. Il étoit Gascon, d'une condition médiocre, mais de beaucoup d'esprit, grand hâbleur qui s'étoit rendu recommandable dans l'Ormée pour avoir contribué à découvrir la conjuration des deux cordetiers, les pères Ithier et Bertaut. Il suivit la duchesse à Moulins, qui l'envoya à Paris avec des lettres pour les marquises de Sablé, de Saint-Loup (2), de la Frète (3), pour lier un commencement de cofti-
(1) Doreteste seul avait été roué; Villard fut sauvé grâce à la protection du prince de Conti.
(2) Diane de Chasteigner de la Rochepozay, fille de Jean et de Diane de Fer vaques, née ver* 1625, mariée à Nicolas Le Page, seigneur de Saint-Loup, qui mourut le 17 février t672. J'ignore la date de sa mort. Talleraant des Réanx rapporte,, à propos de M"' de Saint-Loup, toutes aortes de vilaines histoires Tort répugnantes et assez difliciles a croire; mais le conte que Gourville a fait de sa dévotion est joli et bien malicieux.
(3) Barbe Servien, fille de Nicolas, seigneur de.Montigny, et de Marie Groulart, mariée d'abord à Dreux Le Feron , et en secondes noces, en 1636, à Pierre Grue! , seigneur de la Fret te, capitaine de* gardes du corps de Gaston d'Orléans , mourut veuve le 18 juillet 1673, âgée de soixante- trois ans environ, et fut inhumée à Saint-Sulpicc. (Rcg. de Saint- Sulpiee.)
merce avec elles. Il courut alors les provinces, fit connoissance avec le marquis de Coligny dans la Bresse, se joignit aux cartenistcs, s'attacha La Barge, Montaigu, l'abbé Ciron et d'autres, qui par sou entremise connurent le prince de Conty et le disposèrent à voir l'évêque d'Aleth. Cet aventurier, qui devint le courrier du party, réussit si bien , avec une grande barbe qu'il laissa croître afin de se défigurer par un dehors si bizarre, qu'il ne fut reconnu presque de personne. Après un assez long noviciat dans cet habit d'anachorète, il vint se représenter à la duchesse, qui n'eut pas de peine à prendre confiance en luy après le dévouement qu'il avoit eu pour son service pendant les troubles. Elle crut même qu'il y avoit de la sûreté pour le secret de la cabale de se servir d'un homme de ce caractère et d'en cacher le mystère dans un froc de cette nature, qui devenoit sûr par un extérieur aussy méprisable qu'a coutume d'être celuy d'un hermite, et elle s'en divertissoit avec son frère , le prince de Conty.
Car ces sortes d'intrigues, menées par des voies si extraordinaires, étoient tellement selon l'esprit de la duchesse qu'elle eût été capable de se faire janséniste par le seul plaisir qu'elle trouvoit à entrer dans tous les mouvements qu'on se donnoit pour les affaires du party. C'étoit l'hermite qu'on chargeoit des paquets les plus importants qu'on portoit et qu'on rapportoit de Rouen et de Trie à Port-Royal; c'étoit luy qui faisoit les ambassades les plus secrètes ; on le voyoit paroître de temps en temps à la porte de son cabinet sans qu'on le connût, et, de la manière dont elle avoit l'esprit fait, c'étoit un charme pour elle d'être devenue la maîtresse de tous les pas que faisoit ce fantôme, jdans la conduite la plus cachée de la cabale, par ses instructions, et de se voir, pour ainsy dire, à la tête du party avec un négociateur si dévoué à ses volontés et avec un instrument si conforme à son esprit; mais, comme on ne se servoit de cet officier que pour porter des paroles ou des lettres et que tout son talent se borna là, on a su peu de chose de sa conduite pour le reste, parce qu'on avoit soin de le cacher pour le sauver du péril où un criminel d'État condamné à mort est toujours exposé; et c'est ce qui le rendit si obscur dans le party et si peu connu de ceux qui en étoient. Car on le produisoit peu, et on ne l'appeloit point autrement que l'hermite. Comme c'étoit un matois des plus raffinés, il avoit soin de ses affaires en faisant celles de Port-Royal ; il étoit si fort alerte pour l'intérêt qu'on l'appela le coupeur de bourse de la nouvelle opinion ; en qudy il fit si bien ses affaires que j'ay ouy dire au P. Talon, qui le connoissoit.
qu'en moins de dix-huit mois il envoya plus de cent mille francs à ses parents, et il se rendit bientôt aussy puissant dans la cabale qu'il rétoit autrefois dans l'Ormée. Il ne parloit jamais que de Dieu avec ceux qui n'étoient pas du party, et il en parloit d'un air si touchant qu'il pleuroit et faisoit pleurer les autres quand il vouloit. On prétend que ce fut luy qui donna l'abbé de la Yergne à la princesse de Conty, laquelle en fit son directeur et le garda jusqu'à la mort avec un attachement dont on en a vu peu de pareils.
G'étoit un gentilhomme de Languedoc que cet abbé [de la Vergné], d'une maison assez considérable ; il fut quelque temps dans le service pendant la régence ; mais enfin, touché de Dieu, il disparut pour faire le voyage de la Terre-Sainte, où il prit des sentimens d'homme de bien qui pensoit à son salut ; et pour y penser mieux il fit des retraites, prit les ordres et vécut en bon ecclésiastique; et par un air dévot, mais sage et simple, par une grande modestie et un grand désintéresse» ment, il trouva des gens de qualité qui prirent confiance en luy, et il s'érigea en directeur, ayant peu de talent pour la conduite des âmes, car il étoit fort ignorant, mais bon homme, zélé pour la nouvelle opinion sans la savoir, d'un esprit fort borné, ne laissant pas de décider aussy hardiment qu'un habile homme. La princesse de Conty s'attacha à luy par amour de la simplicité, car elle fut janséniste de meilleure foy que la duchesse sa belle-sœur. Comme elle devint dé* vote parce que son mary, qu'elle adoroit, rétoit devenu, ce fut par principe de conscience qu'elle donna dans la nouvelle morale , qui luy plut, n'y voyant que du bien et point de mal, surtout après que l'évéque d'Aleth eut prêché avec tant de force au prince son mary ces grandes restitutions qu'il luy fit faire pour les dégâts qu'il avoit faits dans la guerre de Bordeaux, et qui allèrent , à ce qu'on prétend , jusqu'à plus de seize cent mille livres. En quoy il parut que cette princesse étoit janséniste de meilleure foy que tous les autres, puisqu'elle donna toutes ses pierreries , qu'on estimoit près de deux cent mille écus, aux pauvres, qui passa pour une des plus belles actions de ce siècle en ce genre. Elle plut beaucoup par là au prince son mary, à qui elle cherchoit à plaire; et, comme elle n'étoit simple que par paresse, ayant beaucoup d'esprit sans se soucier de le faire paraître, ce fut par là que La Vergne, son directeur, luy plut, parce qu'il étoit simple lu y-même et qu'il la conduisoit simplement. 11 falloitplusde façon à la duchesse de Longueville , qui étoit plus vaine et cherchoit à faire plus de bruit. Cet esprit de vanité, qui la quittoit peu, luy faisoit aimer la considération et même l'empire qu'elle avoit
dans le part y; car on la consultait sur les difficultés qui naissoient sur ce qu'on y devoit croire; et il arriva qu'un jour, qu'on disputait devant elle si la seule charité toute pure justifioit le pécheur, qui étoit la créance de Port-Royal, on dit que le concile de Trente avoit défini que l'amour imparfait ou l'attrition étoit une disposition à la justification et qu'elle suffisoit avec le sacrement, on dit que la duchesse leva les épaules et dit que ce concile luy faisoit pitié. Car on coinmençoit à l'accoutumer aux conseils qui se tenôient dans la cabale, à demander ses avis sur les affaires et à décider même de la créance dans le party, ce qui étoit d'un grand ragoût pour une personne aussy vaine qu'elle étoit.
Mais, par une conduite qui peut-être n'a jamais eu lieu que parmy les jansénistes, et par une politique qui n'a jamais été pratiquée qu'à Port-Royal, pendant qu'on rendoit la duchesse de Longueville arbitre de tout ce qui s'y faisoit de plus important, on avoit soin d'accoutumer l'évêque d'Aleth , qui faisoit l'oracle dans ses montagnes, à consulter luy-méme le Port-Royal et à ne rien faire dans son diocèse que par les conseils des chefs du party qui s'y tenoient et dont étoient les deux mères Arnault et quelques autres religieuses, à qui il devoit rendre compte de sa conduite et de celle de son diocèse. Ce qui produisoit deux grands avantages à cette maison : le premier étoit que , par cette dépendance qu'on imposoit même aux évêques qui sedonnoientàla nouvelle opinion, onattiroitune grande considération à Port-Royal, qu'on vouloit ériger comme le siège de la nouvelle doctrine, d'où émanoient les oracles qui dévoient servir à autoriser son établissement; le second, qu'on donnoit par là à ces religieuses une bonne opinion d'elles-mêmes, ce qui servoit beaucoup pour les y attacher, en les intéressant par leur propre gloire à la maintenir. Ce fut aussy par là qu'on engagea cet évêque, dans le des sein, qu'il se proposa quelques années après, de dresser un nouveau rituel pour son diocèse, de prendre des mesures avec le Port-Royal pour cela; l'on prétend que tout le rituel fut composé ou du moins qu'il ne parut que sur les Mémoires qu'on en avoit fourny de Port-Royal, dont la doctrine étoit le fonds principal de ce livre ; ce qui fut cause que le Saint-Siège le condamna, dès qu'il parut, comme un ouvrage remply des sentiments de l'évêque d'Ipres et de ce qu'il y avoit de plus corrompu dans sa doctrine. C'étoit là alors la manière dont l'évêque d'Aleth étoit attaché à Port-Royal, c'est-à-dire avec un dévouement honteux à un homme de son caractère; car ou ne peut qu'on ne trouve à redire que ce prélat, qui faisoit l'indépen-
dant de toutes les puissances temporelles et spirituelles que Dieu avoit mises sur sa tête, vécût dans une telle servitude de Port-Royal comme s'il fût devenu son Saint-Siège, et le docteur Arnault son oncle et son souverain pontife.
On ne sait pas bien par quelles voyes il fit ses protestations d'attachement au party et de quelles manières il les fit, parce qu'on y ivoit grand soin du secret dans les choses de cette importance ; mais oo sait bien que Lancelot fut envoyé, cette année, exprès de Paris à Àleth pour traiter d'affaires et pour prendre des mesures avec luy par une liaison solide (1). C'étoit un homme à qui on se fioit par l'expérience qu'on avoit de sa fidélité et de son dévouement déjà de plusieurs années qu'il avoit données à l'éducation de la jeunesse dans les écoles; car c'étoit son principal talent, joint à une prudence et une fidélité qui le rendoient considérable. L'effet de ce voyage fut un plus grand dévouement du prélat au party, comme il parut dans la suite, et une plus grande soumission à Port-Royal; en quoy on s'étonnera peut-être que ce saint évêque, devenu si fier par l'empire qu'il avoit pris sur la conscience du prince de Gonty, qu'il traitait sans presque aucun ménagement, et par le crédit que la réputation de sa probité luy donnoit dans la province, ait pu se soumettre à rendre compte de sa conduite aux religieuses de ce couvent. Mais des qu'on fera réflexion à l'entétementdont il s'étoit laissé prévenir pour la nouvelle opinion, la disposition naturelle qu'il avoit pour l'austérité de la direction qu'on y pratiquoit, l'air farouche de sa vertu, ri m pression de son humeur, qui s'accordoit si bien aux manières dures de la nouvelle morale, tout cela, joint à l'encens de Port-Royal qu'on ne Juy épargna pas et dont il se remplit la téte, achevèrent de le réduire à avoir la déférence pour des gens qui le prônoient et qui avoient déjà cunmeoeé à luy donner de la réputation, en le consultant et l'établissant arbitre entre le pape et eux , pour s'en tenir à ses décisions sur le formulaire. Quoy que c'en soit, il fut tellement gouverné dans la suite par le Port-Royal, depuis la démarche qu'il fit de se livrer au party fat il devint l'esclave, avec cette fierté qu'il se donnoit quand il fûoloit se moquer des arrêts du parlement de Toulouse et des centre* du Saint-Siège, que ce fut l'opinion qtfon prit depuis de luy i Port-Royal , et ce fut sur ce pied-là qu'on le traita toujours. On crut même qu'on ne pouvoit pas manquer de s'y faire honneur de
(1) U relation do voyage de Lancelot à Aleth a été imprimée à la sotte de set tarirai for Saànt-Cyran ; ce voyage n'aurait en lien qu'en 1667.
la liaison et du commerce "qu'on avoit avec ce grand homme, en donnant encore plus d'étendue à son mérite et à sa réputation.
Mais autant qu'on s'appliquoit à Port-Royal à s'attacher l'évêqne d'Aleth, dont le nom devoit faire honneur à la nouvelle opinion, autant se détachoit-on du cardinal de Retz et du commerce qu'on avoit avec luy. Ce cardinal, inquiet de son humeur, le devenoit encore tous les jours davantage de la misérable vie qu'il menoit, éloigné de son pays, de ses amis, de ses proches, et contraint toujours de vivre avec les ennemis de la France et de la religion, sans aucun repos et san* douceur. Mais enfin , s'étant un peu remis de la frayeur où Favo:t jeté le formulaire dressé par ses grands- vicaires, qu'il craignoit qu'on ne luy imputât , il pensa sérieusement à chercher quelque issue à l'embarras où il se trouvoit, pour se donner du repos; et rien ne contribua davantage à luy faire prendre ce party que le méprît qu'on eut du pas qu'il venoit de faire d'écrire au cardinal Mazarin, à la conférence des Pyrénées, pour avoir part à la paix que les deux couronnes donnoient à toute l'Europe, surtout voyant qu'il étoit le seul qui restoit encore exposé à sa mauvaise fortune et à la disgrâce du roy, qu'il avoit encourue par sa méchante conduite. L'accommoda ment du roy d'Angleterre, du duc de Lorraine, du prince de Gondé, qui s'étoit fait ensuite de celuy d'Espagne avec la France, luy reprochot l'état où il se trouvoit de vivre toujours en misérable et en disgracié. Cette vue ne put luy passer par l'esprit sans qu'il eût honte de cet état si disproportionné à sa qualité et aux grandes dignités dont il étoit revêtu. Ce fut aussy ce qui l'obligea à prier ses amis de penser à faire des propositions de sa part au ministre sans condition, s'offrent à remettre la démission de son archevêché entre les mains du ro\ .
Comme c'était l'unique chose qu'on demandoit de luy et qu'apr s les efforts qu'il avoit faits pour brouiller on ne pouvoit plus se fier en luy, la négociation eut ses difficultés , et on prétend que le marqué de Chandenier, qui avoit été dépouillé de ses charges et de ses appointements parce qu'il s'étoit mis dans les intérêts du cardinal de Retz contre les intérêts du ministre, ayantsu que ce cardinal traitoit de son accommodement avec la cour, voulut y être compris. Mais on n'eut aucun égard à luy, dont il fit grand bruit dans le monde, accusant le cardinal, à qui il avoit sacrifié sa fortune , de mauvaise foy. L'accommodement eut encore d'autres obstacles, car de fait on eut de la peine à se fier en luy. La nouvelle de cette négociation avec la cour luy fit perdre toutr la considération qu'on avoit pour luy à Port-Royal ; car, comme oo l'y considérait que dans l'espérance de sa protection quand il scrott
rétabty dans son poste d'archevêque de Paris, avec l'autorité nécessaire pour donner du crédit à la nouvelle doctrine et la faire ensuite recevoir dans tout le royaume, on n'eut que du mépris pour luy dès qu'on sut qu'il avoit donné sa démission; car on ne le regarda plus que comme un homme devenu par là tout à fait inutile au party. Hais il sut bien dans la suite se venger du mépris qu'on fit de luy à Port-Royal par un plus grand mépris de cette cabale, de qui il n'avoît rien aussy à espérer de son côté , son party en devenant meilleur auprès de la cour, qui le traiteroit mieux dès qu'on y sauroit qu'il n'avoit plus de liaison avec les jansénistes.
Ainsy le commerce qu'il avoit avec eux fut entièrement rompu. On dit même qu'il parla mal dans la suite de ces gens-là, et qu'ayant fait un voyage en Angleterre pour y voir le roy, après son rétablissement qui s'étoit fait il n'y avoit pas longtemps , dans la connoissance qu'il prit du détail des différentes religions qui y régnoient alors, dont la multitude l'effraya, on l'entendit dire, quelques années après son accommodement, que, de toutes les religions qu'il avoit trouvées en Angleterre dans le voyage qu'il y fît, il n'en avoit point trouvé de moins raisonnable que celle des jansénistes, qui luy parobsoit absurde de toutes manières; et l'évêque de Verdun (1), qui ctoit alors de la maison de Hocquincour, me dit peu après qu'il l'a voit ouy parler de la sorte de cette doctrine, ou plutôt de cette cabale, h laquelle on l'avoit cru attaché, pour donner plus d'idée de l'éloigneraent et même de l'aversion qu'il en avoit et dont il vouloit persuader le public pour mieux faire sa cour. Ce n'est pas que dans son séjour à Commercy, où il se trouva dans une grande oisiveté (2), il ne laissa pas que de souffrir le commerce d'un abbé bénédictin de Saint- Avold(3), ennemy déclaré des jésuites, qui se mit assez bien dans son
(I) Armand deMonchy d'Hocquincourt , fils de Charles, maréchal de France, et (TÉJeooore d'Estampes de Valençay, né en 1637, sacré évêque de Verdun le 6 mai 1668, mourut a Paris le 29 octobre 1679 et fut inhumé le 2 novembre à Saint-Sulpice.
(1) Le cardinal de ReU n'eut l'agrément du roi pour s'établir à Commercy qu'à la fin de 166I , après avoir donné sa démission de l'archevêché de Paris et après s'être engagé à ne paraître à Paris qu'après l'installation d'un nouvel archevêque. La mort de M. de Marca, le jour où ses bulles arrivèrent de Rome, et les difficultés qu'éprouva ensuite l'installation de Péréfue, firent prolonger le séjour du cardinal eu Lorraine beaucoup plus qu'il n'avait pensé.
(3) Henri Hennezon fit profession dans la congrégation de Saint-Vannes en 1634 et fut élu abbé de Saint-Avold le 21 février 1660. En 1666 le cardinal Piccoiomini lui rfeigna Pabbaye de Saint-Michel en retenant une pension de sept cents écus. Dom Henneion mourut dans son abbaye, qu'il avait enrichie d'une belle bibliothèque, la 20 septembre 1689. Ce lut lui qui entendit la confession générale du cardinal de ftttz mourant.
esprit par ses discours aux dépens de ces pères, mais sans d'autre effet que de décharger par ces entretiens sa mauvaise humeur et de se désennuyer par ce commerce d'une vie trop sombre et trop oisive pour un esprit aussy vif et aussy remuant que le sien ; mats le moment de son accommodement n'étoit pas encore venu.
Il ne laissoit pas que d'être en repo6 du côté de Rome sur les frayeurs que luy avoit données le formulaire de ses grands-vicaires, qui l'avoient réformé quoyque sans sa participation ; mais comme cette réformation ne satisfit pas le public, et que personne presque ne convenoit encore de la manière dont H devoit être conçu pour contenter tout le monde, on prit quelque temps patience sur cela dans l'espérance qu'on eut que l'assemblée du clergé, qui devoit bientôt se faire, y pourvoiront. En effet l'ouverture s'en fit le 40 le juin de cette année (1660) aux cordelière de Pon toise, l'archevêque de Rouen y présidant; les pensées de la paix et la joie du mariage occupoient alors tellement les esprits qu'un des premiers points de l'assemblée, après avoir pourvu à l'essentiel de son établissement par l'invocation du secours d'en haut et par la considération des circonstances qui dévoient la rendre légitime, fut de faire une députation d'éclat au roy, pour le complimenter sur le mariage et sur la paix qui fondoient l'un et l'autre de si grandes espérances pour le bien de l'État; ce que fit l'archevêque de Rouen, qui se trouva peu de temps après au château de Vincennes (i) à la tête de quinze prélats, dont toute la cour fut si satisfaite que le roy permit à l'assemblée de se transporter à Paris pour y continuer à délibérer des affaires selon les intentions du clergé, et pour avoir plus de relation avec la cour pour achever d'extirper le jansénisme, comme souhaitoit le roy; ce qui s'exécuta sur la fin du mois de septembre.
Le roy d'Angleterre ayant été rétably dans ses royaumes par l'intrigue du général Honk, qui s'était trouvé k la tête des troupes de ce pays-là après la mort de Cromwell, à l'occasion de la paix conclue entre la France et l'Espagne , le roy de France luy envoya le comte de Soissoro (2), ambassadeur extraordinaire, pour complimenter ce prince sur son rétablissement, et le cardinal Mazarin envoya Bartet, secrétaire du cabinet, en qui il avoit pris une entière confiance, pour découvrir par son savoir-faire, car il étoit fort habile et avoit beau-
(1) Le roi et la reioe, au retour des Pyrénées, demeurèrent à Viacenaes tout le naoîs d'août pendant les préparatifs de rentrée solennelle de ta reine à Paris.
(2) Eugène-Maurice de Sa?oie, comte de Soiasons, flls de Thomas, prince de Carignan, et de Marie de Bourbon, comtesse de Soissons, né le 3 mai 1636, marié le 21 féf rier 1567 à Olympe Mandai, mourut le 7 Juin 1673.
coup d'esprit, si le roy d'Angleterre seroit disposé à écouter les propositions qu'il lny faisoit faire pour épouser sa nièce Marie de Mancini (f ). Il crut qu'après que le roy de France l'avoit aymée et avoit eu tant d'empressement pour l'épouser, comme on a su à n'en pas douter, il pouvoit la faire présenter au roy d'Angleterre. Mais, soit que ce prince se souvint du mauvais traitement que luy avoit fait le cardinal à la conférence pour la paix, qui ne voulut point le voir; soit qu'il crût qu'un party si disproportionné ne plairoit pas à sa nation, fière sur l'honneur plus que les autres; soit enfin que l'ambassadeur trahit son maître, et que Bartet, comme quelques-uns l'ont prétendu, conseillât au roy d'Angleterre de n'en rien faire, ce prince déclara qu'il ne pouvoit pas écouter les propositions qu'on luy faisoit de ce mariage, y ayant des obstacles invincibles. Mais comme Bartet ne devint suspect de jansénisme à la cour qu'après la mort du cardinal, c'est-à-dire l'année suivante, je diffère à ce temps-là à rendre compte de son ouverture.
Cependant l'assemblée (du clergé )y qui commençait à éclaircir les matières qu'elle avoit à traiter, eut ordre de se trouver au Louvre pour y savoir les intentions du roy sur des affaires importantes à son État. L'archevêque de Rouen, accompagné des évéques de Viviers (2) et d'Autun, s'étant transporté au Louvre conformément à cet ordre, qui leur avoit été signifié par l'abbé de Saint-Pouanges (3), alors agent du clergé, le roy leur dit qu'il vouloit absolument qu'on finit l'affaire du jansénisme, commencée par l'assemblée précédente, pour en éteindre les restes dans son royaume; que la paix qu'il venoit de donner à ses peuples et à toute la chrétienté luy donnerait le moyen de les seconder de son secours dans une entreprise qui importoit si fort à son État; que son premier dessein avoit été d'envoyer le cardi-
(1) Mari* Mancini , fille de Michel-Laurent et de Marie-Hiéronyme Mazarini, née le 1" aoftt 1639, fut mariée le 11 avril 1661 à Laureot-Onufre Colonna, duc de Tagliacoizo, connétable de Naples; elle mourut au mois de mai 1705. Ce n'est pas eue, c'est sa sœur Hortense dont le roi d'Angleterre, durant son exil, avait, dit-on, demandé la main, et d'après madame de Mottevîlle elle-même, pen favorable à Mazarir, c'est la reine d'Angleterre qui voulut encore songer à ce mariage après la restauration de son fils.
(2) Looia-FrPDçoïs de la Baume de Suzé, flls de Rostaing et de Catherine de Breûiea de Meuillon, sacré évêque de Pompéiopolis, coadjuteur de Viviers, le 14 mai 1616, titulaire en 1621, mourut le 5 septembre 1690, doyen des évéques de ta chrétienté. (Tétait un saint prélat , à mœurs antiques.
(3) Michel Colbert de Saint-Pouanges , fils de Jean-Baptiste et de Claude Le Tellier, né en 1629, aumônier du roi et agent général du clergé, sacré évêque de MAcon le 12 décembre 1666, mourut a Paris le 26 novembre 1676 et fut inhumé le lendemain à Saiat-Gervais. (Registres de Saint-Paul.)
nai Mazarin pour informer l'assemblée par 6a bouche de ses htten* lions, mais que son incommodité, qui avoit augmenté depuis rhyver, n'ayant pu luy permettre» il avoit appelé les trois présidents de l'assemblée pour leur dire luy-méme ses sentiments. Il leur ajouta qu'il ne doutoit point que leur zèle ne se signalât en cette rencontre et ne répondit au sien; qu'il pouvoit leur assurer qu'il n'avoit point d'affaire plus à cœur et qui luy fût plus considérable ; que pour la consommer il s'en remettoit aux lumières et aux ouvertures que M. le cardinal pourrait leur donner, étant aussy éclairé que zélé sur cette affaire, dans laquelle il avoit déjà travaillé si utilement pour l'intérêt de l'Église et de son État.
Le cardinal, ayant pris la parole, leur dit qu'il ne leur répétoit point ce qui s'étoit réglé sur les cinq propositions condamnées depuis que le livre de Jansénius les avoit répandues dans la France et que sa doctrine avoit été portée au tribunal du Saint-Siège, parce qu'ils étoient suffisamment instruits de la division que ces disputes avoient causée dans les esprits, et du (rouble qui s'étoit ému partout de ces sortes de contentions, que les papes Innocent et Alexandre avoient heureusement terminées par leurs décisions, tant à l'honneur du Saint-Siège qu'à la gloire des évéques de France, auxquels on en devoit le bienfait, ayant eux-mêmes pressé ces deux papes de terminer ce différend ; qu'ils avoient depuis interprété leurs bulles par voye de jugement, et que ce jugement, qu'ils avoient rendu, avoit été con- Grmé par un bref d'Innocent et par une constitution d'Alexandre, et que, dans leurs assemblées générales et particulières, ils avoient tâché de terminer cette affaire par un succès avantageux; que l'intention de Sa Majesté étoit de continuer à prendre part à la défense de la foy de l'Église, dont il étoit le protecteur; qu'il n'ignoroit pas qu'un des droits de sa couronne étoit de prêter main-forte à l'exécution des jugements du Saint-Siège; qu'il témoignoit en cela vouloir suivre les traces de la piété de ses prédécesseurs, qui avoient mérité du Saint- Siège le titre de rois très-chrétiens ; que Sa Majesté avoit différé jusques icy de se servir de son autorité et d'user d'aucune rigueur dans la pensée qu'il avoit d'amollir le coeur des plus rebelles par r usage de sa clémence, mais que, voyant aujourd'hui que sa patience les irritoit et ne servoit qu'à les rendre plus opiniâtres, il croyoit qu'il étoit de son devoir d'y apporter la dernière main par la voye de la sévérité ; que le roy avoit été scandalisé d'une infinité de libelles qu'on distribuoit au peuple pour soutenir le jansénisme, et surtout d'un certain, qu'on avoit débité depuis peu, portant pour titre : Vingt et quatre Obser-
valions contre le Formulaire dressé par l'assemblée du clergé; qu'il étoit à craindre que bien des gens, voyant la licence effrénée de ces auteurs autorisée de l'impunité, ne s'engageassent dans leur party, ou par foiblesse, ou par malice ; que les jansénistes déclarés employoient toutes sortes de moyens pour attirer à leur faction plusieurs personnes de piété , sous le prétexte de la réformation des mœurs et du rétablissement de la hiérarchie; que, dans leurs livres de dévotion, on voyoit l'aigreur de l'esprit hérétique et les nouveautés qu'ils avoient soin d'y glisser ; que cette réformation prétendue étoit cachée sous le masque d'une piété apparente pour donner du crédit à la nouveauté qu'ils prétendoient établir; que monseigneur le nonce avoit éprouvé quelques-uns de ces artifices en plusieurs formulaires que ces gens-là luy avoient présentés, qui couvraient Terreur sous l'image trompeuse de la vérité, qu'il avoit évité le piège qu'on avoit dressé à sa prudence et à sa religion.
Il leur déclara que toutes ces considérations avoient obligé le roy de les mander pour déclarer ses intentions à l'assemblée et pour faire exécuter ce qui avoit été résolu dans la précédente de 1655 sur cet article ; que la pensée luy étoit venue d'assembler tous les évêquesqui se trouvoient à Paris, députés et non députés, pour prendre leur avis avant que d'en venir à l'exécution , et pour chercher par eux les expédients les plus propres et les plus prompts à éteindre les restes du jansénisme. Sur quoy on délibéra, et on choisit l'atchevéque de Toulouse, les évéques de Lavaur (1), de Rennes, de Montpellier, de Léon (2) et d'Amiens, avec les abbés de Béthune (3), Colbert(4), Montgaillard (5), Mastignon (6), d'Espesses (7) et de For-
(1) Jean- Vincent de Tulles, sacré à Rome, le lundi de Pâques, 13 avril 1637, évéque de Dîoclée, coadjoteur d'Orange, titulaire en 1640, transféré à Lavaur en 1646, mourut à Paris le 4 décembre 1668, Agé de cinquante-sept ans, et fut inhumé aui feuillants.
(2) Henri-Marie de LavalBoisdauphin, ûlsde Philippe Emmanuel, marquis de SaMé, et de Magdeleine de Souvré, né en 161», sacré évêque de Saint-Pot de Léon le 17 août 1652, transféré à la Rochelle en 1661, mournt le 22 novembre 1693.
(3) Armand de Béthune, fils d'Hippolyte, comte de Selles, et d'Anne-Marie de BeaoviUier, né à Bolainville le 7 août 1635, sacré évéque du Puy le 12 juillet 1665, mourut le 14 décembre 1703.
(4) Nicolas Colbert, fils de Nicolas, seigneur de Vendières, et de Marie Pussort, prieur de Condilbac, député a rassemblée de 1660, sacré éTéque de Luçon le 24 juillet 1661, transféré à Auxerre en 1671, mourut dans son diocèse le S septembre 1676.
(5) Pierre-Jf an-François de Percin de Montgaillard, fils de Pierre Pol de Percin, né le 29 mars 1633, sacré évêque de Saint- Pons de Tomières le 12 juillet 1665, mourut le 13 mars 1713. Ce fut un adversaire des réguliers et de Fénelon.
(6) Léonor de Goyon de Matignon, fils de François et d'Anne Malon de Bercy, né le \ & septembre 1637, abbé deTliorigny, chanoine et grand-doyen de Lizieux, sacré évéque de Litieiu le 14 mars 1677, mourut le 14 juillet 17 14.
(7) Louis-Henri Faye d'Espeûses, fils de Charles, baron de Trisac, conseiller au
tia (I ), pour délibérer sur cet article et examiner les moyens de terminer cette affaire. Ce grand discours que le cardinal fit aux trois présidents de l'assemblée fut souvent interrompu par Sa Majesté, qui ne pouvoit s'empêcher de témoigner l'affection avec laquelle elle appuyoit ce que le cardinal disoit de plus important, leur recommandant luy-méme tout de nouveau cette affaire , en les exhortant de marquer, en l'exécution , autant de vigueur que de prudence pour la consommer; les assurant qu'il emploierait toute sa puissance royale pour maintenir la résolution que prendrait l'assemblée; déclarant môme que personne ne luy résisterait qui n'encourût son indignation et ne ressentit les effets de son pouvoir et de son autorité.
Le clergé ne put pas recevoir tant de témoignages de la religion de ce prince sans faire éclater sa reconnoissance par des remerclmens extraordinaires , et l'archevêque de Rouen luy dit que l'assemblée ne pouvoit recevoir tant de marques de sa piété sans admirer des sentimens si saints , qui ne pouvaient venir que d'une piété extraordinaire et d'une générosité toute chrétienne, qui le rendrait quelque jour un aussy grand saint devant Dieu qu'ils le faisoieot paraître un grand roy devant les hommes , et qu'ils espéraient par ce moyen que Dieu comblerait sa sacrée personne , la famille royale et tout son État d'une infinité de bénédictions ; qu'il falloit que l'assemblée glorifiât d'avoir un prince à qui Dieu avoit donné un naturel si heureux et l'avait telt lement remply de ses grâces qu'elle pouvoit oxprimer avec joye ces paroles de Vincent de Lérins : Nous avons sujet, $n nous glorifiant, de nous vanter que le Roy du delà maintenant pçur associés dqns les intérêts de sa gloire les rois de la terre (4).
Il est vray que jamais le roy ne fit paraître tant de zèle , ny jamais ne parla mieux et d'un ton d'autorité plus éclatant. que dans cette occasion , ce qui ne contribua pas peu à animer les prélats assemblés à bien faire dans une occasion que ce prince leur parut avoir tellement à cœur. Cette résolution du roy et cette vigueur avec laquelle il parla
parlement, et de Charlotte de Fourcy, docteur en théologie, conseiller du roi, chanoine dè Notre-Dame de Paris en 1637, abbé de Saint-Pierre de Vienne, prieur de Giverdon, et plus lard prieur et seigneur de Gournay -sur-Marne, mourut le 24 août 1680 et fut inhumé le 25 à Saint- Jean-en- Grève.
(!) François de Fortia, fils de Jean-François 9 conseiller au parlement, et d'Anne de la Barre, filleul de François de Caumartin , évêque d'Amiens, baptfeé le 17 février 1031 à Saint-André-des-Arcs, prieur d'abord d'Anniily, puis de Montbouchel, au diocèse de Meatix, chanoine-comte de Brioude , mourut à Paris le 2 mai 1675 et fut inhumé en l'église des Bernardines du Précieux-Sang. (Reg. de Saint-Sulpice.)
(2) De qua re nos convenu gloriarirfuia ftegem cctlcstem videmtu fœderatorrs habere reges terrarum. R. fl.
aux présidente, pour faire savoir ses intentions à toute l'assemblée , fut d'un si grand éclat que les chefs de la nouvelle opinion en furent alarmés, et que ceux du party qui avoient fait paroitre le plus d'ardeur dans la défense de la nouvelle doctrine furent obligés de chercher leur sûreté dans leur silence , désavouant même en public leurs sentiments, en quoy ils témoignèrent la dernière lâcheté de continuer à croire dans Jeur cœur ce qu'ils se trouvoient obligés de désavouer de bouche. Mais les plus simples, qui suivoient le mouvement de leur bonne foy et qui avoient de la peine à se contraindre , ne laissoient pas encore de déclamer contre le pape, ne pouvant se résoudre à dissimuler ce qu'on leur avoit mis si avant dans le cœur. L'ordre réitéré qu'eut le lieutenant civil, par lettre de cachet, de dissiper le Port-Royal des Champs et de faire sortir toutes les pensionnaires de Port-Royal de la ville, acheva de les déconcerter.
Mais, pour faire une manière de diversion de l'orage pressant qui les menaçoit, ils firent présenter à l'assemblée une liste des propositions de morale tirée des ouvrages de Tamburin (1), de la Compagnie de Jésus, pour les faire condamner ; à quoy l'assemblée, occupée d'ailleurs d'autres affaires plus importantes , ne fit aucune attention, et cette démarche fut perdue pour le Port-Royal, quoyque d'ailleurs la conjoncture présente, où se trouvoient les esprits 4e la plupart des évéques et des curés du royaume, ne fût pas fort favorable à la morale des jésuites. Use présenta alors un autre incident propre à embarrasser l'assemblée et à luy donner de la distraction. Le chapitre de Beauvais pressoit vivement les trois chanoines attachés à l'évéque de signer le formulaire selon l'intention du roy et selon les règlemens de la dernière assemblée. L'évéque, gouverné par ces chanoines, qui s'étoient rendus maîtres de son esprit, les ayant pris en sa protection , le chapitre» par l'autorité que luy donnoit l'indépendance de la juridiction épiscopale, conformément à ses privilèges, résistoit avec bien de la vigueur à ce qu'ordonnoit l'évéque pour sauver de la signature ses chanoines , par d'autres ordonnances. L'affaire ayant été portée au conseil, l'évéque fut obligé de faire des plaintes à l'assemblée qu'on blessoit l'honneur dû à son caractère et à sa dignité par les procédures que son chapitre faisoit contre luy. L'assemblée, délicate qu'elle
(1) Thomas Tamborinl, né à Caltanizetta, en Sicile, en 1691, admis dans la Compagnie de Jésus en 1606, enseigna la rhétorique, la philosophie et la théologie morale pendant dix-sept ans, fut ensuite recteur de plusieurs collèges, censeur et consulteur du Saint- Office , et mourut à Falerme.en 1675. 11 a composé une Théologie morale estimée.
étoit sur cet article, qui la regardoit indirectement, crutdevoir en parler au roy comme d'un attentat fait au caractère épiscopal, que ce chapitre n'a\oit nullement ménagé. Mais comme les plaintes qu'on fit au roy regardoient principalement les arrêts que le chapitre de Beauvais ' avoit obtenus du conseil, où Ton prétendoit que la justice ecclésiastique avoit été offensée, le cardinal Mazarin répondit aux députés do clergé que l'intention de Sa Majesté étoit de conserver religieusement la juridiction de l'Église dans toutes ses circonstances , et qu'il promettoit de n'y donner jamais aucune atteinte, de quelque manière que ce pût être; qu'il étoit bon toutefois de prendre garde que , sons prétexte de maintenir la juridiction épiscopale , on ne se mît en danger de l'aflbiblir en préjudiciant à la pureté de la foy l'épiscopat n'ayant été étably de Dieu que pour la conserver et pour la maintenir. Mais le roy ayant été informé par son conseil du droit du chapitre luy en laissa le jugement, et ce fut en vain que l'évôque s'avisa de faire le parlement juge de son différend avec le chapitre , par l'espérance qu'il eut d'y trouver le premier président favorable , par son alliance avec la maison de Lamoignon par la première présidente de la maison de Potier, le roy ayant ordonné que l'affaire demeurât au conseil.
Je ne m'arrêteray point à faire icy de grands discours sur la célèbre entrée de la reine à Paris , qui se fit vers la fin du mois d'août de cette année (4). Le roy, qui étoit naturellement magnifique , voulut qu'on portât la magnificence de cette célébrité aussy loin qu'elle pouvoit aller pour faire les honneurs à sa nouvelle épouse de toute sa puissance. En effet il ne s'est rien vu, ny dans ce siècle , ny dans les précédents , de si somptueux ny de si superbe. Le nom de la paix, qui étoit dans la bouche de tout le monde et qui retentissoit partout , animoit la joye de tous ceux qui assistèrent à ce grand spectacle; la joye fut univer* selle partout. Les jansénistes furent ceux qui prirent le moins de part à une réjouissance si publique , parce qu'ils regardoient la paix comme quelque chose de fatal à leur doctrine; ainsy ce qui fut un sujet de joye à tout le royaume fut pour eux une espèce de chagrin, qui ne marquoit que trop que leur party n'étoit pas tout à fait bien affectionné au bien de l'État ; et de tous les sujets du roy ce furent ceux qui parurent s'intéresser le moins à sa gloire, pour s'intéresser trop au progrès de leur opinion, en quoy ils ne se trompoient pas. Car, outre que ce prince regardoit la ruine de cette cabale comme une obligation de conscience, ayant fait serment à son sacre de prendre la
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religion en sa protection , son honneur, qui y étoit engagé par tant d'avances qu'il avoit faites à Rome par ses ambassadeurs et par les démarches qu'il venoit de faire au parlement depuis peu , le pressoit de penser plus que jamais à la destruction de cette hérésie pendant la paix, qu'il regardoit comme un temps favorable aux entreprises qu'il feroit pour terminer cette affaire, outre qu'il apprenoit de tous côtés que la sûreté de son État ne laissoit pas que d'être fort troublée par cette nouveauté qu'on cherchoit à débiter malgré les arrêts de son conseil et ses ordonnances. Il prit aussy cette affaire tellement à cœur qu'ayant ordonné à l'assemblée de penser aux moyens d'extirper tout à fait cette erreur et de détruire entièrement une si pernicieuse faction il leur demanda compte trois mois après de ce qu'ils avoient fait sur l'ordre qu'il leur avoit donné, témoignant de l'empressement pour IVxécution. L'archevêque de Rouen l'assura que toute l'assemblée avoit donné de grands applaudissemens à son zèle et à l'ardeur qu'il avoit témoignée devoir bientôt ce party, qui s'élevoit en son royaume, tout à fait détruit, et que tous unanimement avoient résolu qu'il falloit s'arrêter à un formulaire bien conçu , et contraindre tout le monde de le signer. Le roy luy dit qu'il avoit su que, dans les délibérations faites sur cet article, il y avoit eu des contestations dont il avoit été surpris; l'archevêque luy répondit qu'il étoit vray qu'on avoit contesté sur la manière dont la chose devoit s'exécuter, mais que ceux qui avoient été d'un avis différent s'étoient rendus à l'avis commun. Sur quoy il ajouta que c'est d'ordinaire par ces disputes que la vérité s'éclaircit , et que le pape même , dans l'instruction qui se fait de la vie des saints pour travailler à leur canonisation , permet qu'on dispute devant luy pour l'un et l'autre, pour tirer la vérité de cette contestation . a Quand cela se fait, dit le roy, le pape le veut bien de la^orte; niais j'ay de la peine à concevoir, après ce qui s'est fait depuis tant d'années et h Rome et à Paris pour l'éclaircissement de la vérité dont il s'agit, qu'il y ait encore de la diversité de sentimens et que toute l'assemblée ne convienne pas de ce qui s'est réglé. — On en convient, Sire, dit l'archevêque, mais on ne doit pass'étonner qu'on ne convienne pas encore des moyens de finir cette affaire ; c'est à quoy on va travailler avec toute l'application possible. » A quoy le roy les exhorta fort , témoignant le désirer ainsy.
De sorte que cette affaire, qui parut à l'assemblée la plus importante de toutes , occupa le reste de Tannée et une partie de la suivante avec bien de l'attachement. Cependant la duchesse de Longueville, informée de ce qui se passoità l'assemblée, où elle avoit des amis,
redoublent la chaleur que luy donnait sa prévention sur la nouvelle doctrine pour l'établir à Rouen. Elle avoit déjà gagné la plupart des curés de cette ville, qui s'étaient déclarés par leurs écrits, d'un air assez violent , contre les jésuites et les autres régulière, sous prétexte de maintenir la hiérarchie. Sainte-Hélène (i)y frère du conseiller du parlement (2) et grand-vicaire de l'archevêque de Rouen , gagné par la duchesse» commençait à favoriser ce party d'une manière qui avoit gâté le couvent des ursulinesde Rouen, dont il étoit supérieur. L'évéque d'Olonne (3), qui préchoit le carême à l'église cathédrale environ ce temps-la, n'ayant pu résister aux cajoleries de la duchesse, devint aussy tellement favorable à la nouvelle doctrine qu'il la prêcha , et on luy applaudit par l'intrigue du party. Le P. L. M. (4), qui étoit venu à Rouen y prêcher l'A vent et le Carême , pour mériter quelque part aux bonnes grâces de la duchesse et s'attirer par là ceux du party poqr grossir son auditoire , débuta en son premier sermon par dire qu'il avoit appris, en arrivant à Rouen, qu'il y avoit différents sentimens sur la religion qui partageoient la ville , et qu'il prétendoit, pour ne pas prendre de party, imiter la conduite de Mélèce, évéque de L y copoàis (5)#
(1) Robert Le Cornier de Sainte-Hélène, fils de Jacquet, conseiller au parlement de Rouen, et de Blanche Toustain, né en 1622, ordonne prêtre à Paris In 26 mai 1646» docteur en théologie de la (acuité de Paris, chanoine et vicaire générai de Rouen , grand archidiacre lé 22 février 1651, mourut en 1661.
(2) Jacques Le Cornier de Sainte-Hélène, conseiller d'État et aranksaire en In chambre de justice, un des juges de Fouquet, décédé à Paris le 23 avril 1667 et inhumé à Rouen.
(3) Jean de Mal vend, d'abord récollet sous le nom du P. Chérubin, nommé suf- (ragant de Clermontut sacré évéque d'Olonne le 7 juillet 1648, passa ensntle comme vicaire général dans les diocèses de Laon, de Rouen et de Cillions, et mourut à Aix le 4 mai 1683, âgé de soixante- treize ans. C'était uu grand approbateur des livres du parti. Le Nécrologe de Port-Royal, in-12, l'appelle à tort Bertkier, et le mit mourir vers 1690.
(4) Ce P. L. M. serait-il le P. Louis Maimbourg. né à Nancy en 1610, admis dans la Compagnie de Jésus en 1626, expulsé en 1682 par ordre d'ionocent XI, pour avoir pris le parti du clergé gallican au sujet des quatres articles de la Déclaration? Le portrait serait peut-être assez ressemblent ; cependant, malgré la vivacité avec laquelle la P. Maimbourg défendit les prétentions du roi et les libertés de l'Église gallicane, il n a jamais embrassé ni soutenu les doctrines jansénistes. U mourut subitement le 13 août 1686 à Saint-Victor, où R s'était retiré. Il y rat inhumé le lendemain.
(») Il y a ici une confusion. Mélèce, évéque déposé de Lycopolis, fat en 306 autfiir d'un schisme dont les partisans embrassèrent bientôt, sinon la doctrine, du moins les sentiments des ariens pour persécuter saint Attisasse. Ce schismalique Mélèce mourut en 326. Mais saint Mélèce de Mébtine, dans In petite Arméuie, fut élu évéque de Sébaste en 3M et appelé au siège d'Antiocne eo 360. Son élection à en dernier siège ayant paru douteuse , Paulin fut élu et consacré. Cette double élection donna lieu à des démêles ou saint Mélèce offrit à son compétiteur de partager le geiviCTsnatnl de rtgliss d'Antischc. Saint Mélèce jsoujfrit l'csil et la jmocutien
qui mit l'Évangile entre luy et Paulin pour en faire la règle de leurg différends. En quoy ce procédé n'étoit pas juste, non plus que la comparaison de ce père, qui ne pouvoit pas penser à être neutre dans une affaire où le Saint-Siège avoit décidé, et c'étoit se moquer de ce que l'Église venoit de régler de mettre l'Évangile entre les deux partis qui régnoient à Rouen, puisqu'il n'y en avoit point d'autres que celuy du pape et celui des jansénistes. Mais ce père étoit un homme vain, sans principes, intéressé, cherchant à faire du fracas par ses sermons et à avoir de la suite, à quoy il parvint parce qu'il ménagea par ces artifices les jansénistes, qui le suivirent et même luy donnèrent de la vogue; mais on ajoute qu'après les avoir attirés en les flattant d'abord par les promesses solennelles qu'il leur fit, dans ses premiers sermons, de ne pas toucher à la nouvelle doctrine , il ne leur tint pas parole; car sur la fin du carême il les maltraita fort et déclama avec bien de la ligueur contre eux. Et ce procédé, qui n'avoit rien d'honnête, fut également blâmé des deux partis, et surtout des gens de bien, qui ne trouvèrent aucun vestige de bonne foy dans une conduite qui leur parut si injuste. Mais la suite de la vie de ce prédicateur fit assez connoltre quel étoit son esprit. Quoy qu'il en soit, il voulut plaire à la duchesse de Longueville , dont l'autorité ne laissoit pas que de faire son impression dans une ville où l'archevêque et les* priocipaux du clergé , joints à la plupart des curés, devenoient favorables à ce party.
Les jansénistes aussy ne perdoient aucun moment de profiter de cette conjoncture en ce pays-là, pendant . qu'ils prenoient à Paris le party de la retenue et de la modestie, et qu'ils faisoient jeter des écrits dans l'assemblée pour faire pitié et pour demander qu'on toulùt les écouter; à quoy on ne fit nulle attention , parce qu'on ne les crut pas disposés à se soumettre ny à donner contentement à rassemblée. L'évéque de Beau vais, pressé par son chapitre, qui faisoittous les jours des contraintes aux chanoines de son party, avoit écrit l'année précédente au cardinal Chigi (4) pour luy demander sa protection auprès du pape, son oncle, pour recevoir quelques effets de ses bonnes grâces, comme les autres évêques du royaume, ne cédant à aucun par sa soumission envers le Saint-Siège, et témoi-
w Mien l'Apostat et l'empereur Valus. U mourut ea 381 dans un graod renom de piété et de vertu.
(i) FUvio Chigi , 6k de Mario , frère d'Alexandre VII, et de Bérénice de la Ciaja, cr«é cardieal le 9 avril 1657, éTèqoc d'Albano ea $686 et de fgrlo ea KS^ mourut
* ■«■* *» i6Mi à l'Age <Je fojiaiit*trois ans.
gnant Tardent désir qu'il avoit de donner à Sa Sainteté des marques sincères de son obéissance. Cette lettre amusa quelque temps les cardinaux destinés à l'instruction de son affaire, et le cardinal neveu luy promit son entremise auprès du pape. Sur quoy, ce prélat ayant fait dire par ses amis au roy que le pape étoit satisfait de sa conduite, le nonce, en ayant été interrogé, répondit qu'il ne comprenoit pas comment l'évêque osoit avancer cela, n'ayant fait aucune démarche pour satisfaire Sa Sainteté ; sur quoy il luy fit dire à luymême qu'il ne devoit pas espérer de contenter le pape qu'il n'eût révoqué sa lettre pastorale, qui choquoit son autorité, qu'il n'eût souscrit la bulle conformément aux intentions de l'assemblée du clergé, et qu'il n'eût cessé tout ce qu'il avoit fait en son diocèse en faveur de la nouvelle doctrine; ce que l'évêque n'ayant point voulu faire, le nonce en rendit compte au cardinal Chigi pour le détromper.
Sur quoy l'abbé Chaillou, doyen du chapitre, ayant fait scspoursuites au parlement à Paris, qui fil traîner l'affaire en longueur, eut recours à la reine pour presser le cardinal (Mazarin) de terminer l'affaire, qui la renvoya au conseil où le chapitre avoit déjà eu des arrêts contre l'évêque, qui fut obligé de parler d'accommodement par un projet qu'il mit entre les mains de l'évêque de Laon, son amy, pour contenter le pape, auquel il s'offrit de faire une nouvelle lettre pastorale, où il déclarerait les cinq propositions bien condamnées et dans le sens de Jansénius, promettant de faire publier la bulle d'Alexandre dans son diocèse pour y être reçue partout, et qu'il la recevroit luy-méme selon le règlement de l'assemblée. Mais ses trois chanoines n'en furent pas d'avis; l'affaire demeura en même état, et, comme ils étoient les maîtres dans tout le diocèse, que tous les curés de la campagne étoient dans leur dépendance , ils redoublèrent leur chaleur pour y établir encore plus le jansénisme par la rigueur qu'ils firent observer dans tout le pays pour l'administration des sacremetis , qui fut si grande qu'on a su depuis que rien n'étoit plus fréquent que de faire passer des années entières, et même la fête de Pâques, sans communier, et qu'il s'est trouvé des périitens qu'on faisoit passer par sept ou huit tribunauxpour avoir l'absolution ; c'est-à-dire qu'après s'être confessés aux vicaires on. les obligeoit d'aller aux curés; après les curés on leur faisoit faire plusieurs voyages pour aller trouver les pénitenciers de l'évêque à la ville ; ceux-là les renvoyoient à d'autres, et on traitoit les pénitens d'une manière où il paroissoit du dessein pour les rebuter de la pénitence. On ne tàchoit rien tant que de leur mettre dans l'esprit que le sacrement n'avoit aucune vertu pour effacer le
péché, qu'il falloit nécessairement expier par les pénitences. C'étaient là les maximes qui se débitaient dans ce diocèse , le plus gâté de tous par la conduite des trois chanoines, les plus entêtés du party.
C'étoit à peu près la même chose au diocèse de Sens, si ce n'est que l'évéquede Beau vais était un bon homme, point malfaisant, mais mené par des gens forcenés, pour ainsy dire, dans leur zèle pour la nouvelle doctrine , et que l'archevêque de Sens, outre la chaleur que luy donnoit sa fierté naturelle, soutenue de son intérêt, qui luy était cher, avoit joint toute l'ardeur du plus grand Gascon et du plus déterminé qui fût jamais. Ce qui faisoit dire à l'abbé de la Victoire, un de ces plaisons de la cour d'un caractère à dire de bons mots, qu'il y avoit toujours bien de l'eau de la Garonne mêlée à tout ce que faisoit ce prélat, qui décidoit de tout en son diocèse avec une hauteur qui n'a jamais rien eu de pareil. Et en faisant le patriarche dans ce nouveau party, par des sévérités qui elTaçoient celles de l'ancienne discipline de l'Église; en faisant observer dans son diocèse les anciens canons, qui se gardoient autrefois, sans aucune mitigation, pour les pécheurs scandaleux ; en ordonnant des jeûnes , des macérations et d'autres peines encore plus rudes aux pénitens, ou par les curés de la campagne qui étaient à sa dévotion, ou par Quéras, son grand- vicaire, aussy Gascon que luy, et par le P. d'Àrcy, de l'Oratoire, dans son séminaire, qu'ils gouvernoient avec toute la dureté d'un empire violent ; enfin en imposant un joug insupportable à tout son troupeau , il s'abandonnoit luy-méme à tous les délices d'une vie molle et voluptueuse, qu'il menoit tête levée, ne pouvant plus se contraindre aux bienséances de son caractère, ny aux considérations de sa condition, de sorte qu'on peut dire qu'il y avoit peu de courtisans à la cour qui vécussent aussy licencieusement que luy. Personne n'en savoit alors plus de nouvelles que la duchesse de ChâtUlon , laquelle , pendant son exil en sa maison de Chàtillon, dans le diocèse de Sens, entretint un commerce avec luy dont ils s'occupèrent fort l'un et l'autre dans leur disgrâce , le prélat trouvant fort ton compte à luy faire sa cour, et la duchesse prenant plaisir à être cajolée par un homme d'esprit de ce caractère.
Cependant , comme l'archevêque était vain et ambitieux et qu'il commençoit à s'ennuyer de la vie trop unie qu'il menoit, (tï) commença à penser à se raccommoder avec la cour, où la reine-mère ne pouvoit plus le souffrir, par le peu de soin qu'il eut de la ménager sur le jansénisme ; ce qui était cause de son éloignement. Le cardinal Mazarin, lassé de ses fiertés , n'ayant rien à craindre ny à espérer d'un homme aussy perdu qu'il étoit dans l'esprit du roy, étoit sur son sujet
du sentiment de la reine , efil n'avoit point d'amis à la cour, d'où oo le voyoit éloigné sans qu'on pensât à luy. 11 sentoit bien qu'il n'y avoit plus de ressource pour luy qu'en Raccommodant avec Rome. Il se trouva même alors une raison qui le détermina à y penser tout de bon. Le pape avoit Fait annoncer un jubilé en France pour remercier Dieu de la paix qu'il venoit de donner à toute la chrétienté et pour la guerre qu'on médifoit contre les infidèles; et, comme la cour devoit passer l'été à Fontainebleau , l'archevêque prévit bien qu'étant brouillé avec le pape il ne recevroit point la bulle du jubilé pour son diocèse, ce qui seroit capable de luy attirer les plaintes de toute la cour et de l'y rendre encore plus odieux qu'il n'y étort. Une crainte si juste , dans un sujet si important, l'obligea à penser sérieusement à contenter le pape , malgré qu'il en eût.
I<e prince de Condé avoit alors un gentilhomme, nommé de Salers(l), à Rome , pour, y négocier quelques affaires secrètes qu'il avoit en cette cour ; l'archevêque s'adressa à luy, après en avoir obtenu le consentement du prince , et luy écrivit de voir l'abbé Hilarion Rancati , bénédictin, qui étoit bien auprès de Sa Sainteté. Salers manda à l'abbé l'ordre qu'il avoit, pour en concerter avec luy et prendre ses conseils sur les intérêts de l'archevêque, dont il avoit ^honneur d'être parent , pour faire sa paix avec Sa Sainteté. L'abbé s'étant chargé dès la première conférence avec Salers de cette affaire en parla au pape, lequel ordonna à Vizani , assesseur du Saint-Office , et au P. Lauria (21, consulteur, de conférer avec l'abbé Rancati de cette affaire. L'ordre donné le 24 may de cette année 4660 fut différé pour l'exécution au vingt-septième , parce que l'abbé avoit la goutte ; mais, s'étant trouvé mieux au jour marqué , ils commencèrent tons trois , dans leur première conférence, de revoir la lettre pastorale de l'archevêque de Sens sur la bulle d'Innocent, parce que c'était le sujet du mécontentement du pape, cette lettre n'étant qu'une espèce d'insulte au Saint-Siège , et tout ce qui s'était fait depuis sur cette affaire. La résolution fut que Salers écrirait à l'archevêque de s'adresser au nonce pour luy faire ses propositions , et que Vizani écriroit au nonce les intentions du pape.
(I) François de Salers, baron de Saler*, marié à Marguerite de Momier, maria ta fille unique, Diane- Magoeteme, le 2S Janvier 16&5, a Atmet de ScoraiMee , fila de Gnfl- Imam et de Catherine de Barriac, qui prit le nom de baron de Salera. Il fat parrain de son petit- fila en décembre I6SS.
(l)Prançola-Laiirent Brancati, né en 1611 à Lande, an royaume de flapies v dont fl prit le nom, entra dans l'ordre des frères mineurs conTentaeU, devint profasmnr en théologie et consoltenr dn SaJnt-Oflke. Innocent le créa cardinal le 1er décembre
Car c'est la manière des affaires de Rome de les traiter par les officiers de Sa Sainteté, afin de luy en rendre compte et que tout se fasse dans les règles; Tout ce procédé n'alioit qu'à disposer l'archevêque à faire une déclaration où il parut quelque marque du repentir die sa faute et quelque assurance de sa soumission , à quoy l'archevêque ne s'attendoK pas; car, ayant appris que l'abbé Rancati étoit favorable à la nouvelle opinion et qu'il avoit du crédit auprès du pape , il crut qu'il en serait quitte pour une légère satisfaction. Mais, ayant su qu'on n'écouteroK point ses propositions à Rome à moins de rétracter sa lettre pastorale , en faire une nouvelle et déclarer les cinq propositions de Jansénius bien condamnées et dans le propre sens de l'auteur, c'est-à-dire reconnottre une grâce suffisante et désavouer la grâce efficace par elle-même , la négociation fut tout à fait rompue , l'archevêque ne pouvant rien obtenir de sa fierté qui marquât de la soumission. C'étoit là son esprit ; il étoit vain , et sa vanité luy faisort regarder toute sorte de soumission comme des bassesses, à quoy il ne pouvoit se résoudre.
Le pape étoit mécontent de luy plus que jamais; les jésuites de Sens, qu'il avoit interdits en tout son diocèse pour les confessions et pour la prédication, ayant imploré le secours du Saint-Siège contre ce prélat , qui ne les persécutait que parce qu'ils s'opposoient à la nouvelle doctrine qu'il faisoit débiter à Sens, le pape ordonna aux cardinaux commis à l'affaire de Jansénius de poursuivre le procès de l'archevêque, dont la difficulté consistait à prouver qu'il fut auteur de la lettre pastorale qu'on luy imputoit. Les cardinaux furent d'avis que le pape devoit luy faire faire son procès, après en avoir donné avis au roy par son nonce. L'affaire traîna en longueur encore quelque temps; les informations sur la lettre et sur la personne du prélat se firent dans les formes, mais la vigueur manqua aux juges pour la consommation du procès. C'était à peu près l'état où se trouvoit l'archevêque auprès du pape, de qui il n'a voit rien de favorable à espérer; ce qui luy donna lieu de craindre que le roy ne joignit son mécontentement à celuy du pape et qu'il ne succombât sous le poids.
Hais il fut tout à fait déterminé à s'accommoder ayant appris que le roy traitait avec le nonce pour avoir la bulle du jubilé sans luy, et que la reine-mère la fit demander au nonce pour la seule chapelle de Fontainebleau, indépendante de ce prélat , sans parler de la paroisse ; el apprenant tant de nouveau que le roy s'était déclaré ne vouloir point recevoir le jubilé par ses mains , il prit enfin le party d'entremettre le crédit de l'archevêque de Toulouse pour faire sa paix avec le nonce»
On fit de nouvelles propositions de part et d'autre. L'archevêque de Sens consentoit qu'on dit de sa part au nonce qu'il avouoit les propositions bien condamnées et dans le sens propre de leur auteur, mais il clierchoit à sauver Jansénius en ne séparant point sa doctrine de celle de saint Augustin , qui étoit une vieille ruse de Port-Royal qui n'avoit rien de spécieux et que le nonce ne voulut pas môme écouter ; ce qui obligea l'archevêque de Sens à faire une nouvelle démarche, qui fut de reconnoltre les propositions bien condamnées dans le sens de Jansénius et de s'offrir à signer le formulaire de l'assemblée. Il ne restoit plus que l'article de la doctrine de saint Augustin qui embarrassât; sur quoy l'archevêque de Toulouse, qui étoit homme fertile en expédiens, expliqua que l'archevêque de Sens prétendoit que la doc* trine de Jansénius n'étoit pas celle de saint Augustin, que le pape Célestin avoit tant louée ; à quoy l'archevêque de Sens consentit; et sur l'assurance que l'archevêque de Toulouse donna au nonce que cette déclaration seroit reçue à Rome, il luy donna la bulle du jubilé. Le roy fut content, et la minute de la déclaration fut en effet bien reçue. Mais l'archevêque, qui étoit perdu sans cela, ayant reçu la bulle du nonce comme il prétendoit , se moqua du pape, auquel il avoit promis une nouvelle lettre pastorale , se moqua du nonce, à qui il avoit promu toute sorte de soumission, et il se moqua de son médiateur, l'archevêque de Toulouse, et de son interprétation sur la doctrine de saint Augustin , dont il avoit dressé la minute pour être envoyée à Rome, et fut attaché aux intérêts de Port-Royal comme auparavant, et vécut le reste de ses jours dans cet attachement. Ce qui donna lieu de croire ce qu'on disoit alors , qu'il étoit bien payé pour cela ; car il étoit pensionnaire des plus notables du party, qu'il servoit bien, en récompense, par toute la chaleur dont une pension aussy considérable que la sienne, jointe à son air de Gascogne, pouvoit luy donner; mais il vivoit alors assez licencieusement : il édifioit peu le Port-Royal. Et c'êtoiten vain que la duchesse de Longueville faisoit ce qu'elle pou- . voit pour rompre le commerce qu'il continuoit d'avoir avec la marquise de Mauny. Il est vray qu'il ne se contraignoit pas aux bienséances de sa parole ny de sa dignité; ce n'étoit qué pour tromper le pape et le nonce qu'il prometloit de la soumission ; c'étoit aussy l'esprit du party que ce procédé faux et cette mauvaise foy, et il devint alors encore plus zélé pour la nouvelle opinion ; et les jésuites, qu'il bultoit en toutes choses, le ressentirent par ses interdits réitérés et furent toujours plus maltraités que les autres , en ce qu'il défendit ,à tous ses curés de leur donner des ornemens pour dire la messe en
son diocèse. Et celte persécution alla si loin que, quelques années après, le roy de Pologne Casimir, s'étant retiré en France après son abdication, passant par le diocèse de Sens avec sa suite, perdit la messe, un jour de fête, parce qu'on ne voulut pas donner d'ornemens à un jésuite, son confesseur, ce qui fit un grand bruit à la cour.
La reine-mère cependant , qui voyoit le comble de ses vœux pour la paix et pour le mariage qu'elle avoit si ardemment désirés, et que le Ciel devenait de jour en jour plus propice à la gloire du roy son fils, qu'il bénîssoit par tant de faveurs, et tout récemment par une grossesse heureuse qui promettoit déjà un héritier à l'État de la manière dont la reine se portoit, ne cessoit de le presser de se rendre de plus en plus digne de ces faveurs par le soin qu'il étoit obligé de prendre des intérêts de la religion , et luy inspiroit des senti mens de reconnoissance envers Dieu , à quoy ce prince étoit sensible par sa piété et par sa religion, « Mon fils, luy disoit cette vertueuse princesse, ayez soin des affaires de Dieu pour qu'il ait soin des vôtres; servez-le, il vous bénira ; votre règne prospérera si vous faites prospérer le sien en détruisant l'hérésie dans votre royaume.» Le roy, qui avoit déjà ces seotimens-là dans le cœur, prioit la reine de l'assister de ses conseils dans les desseins qu'elle luy inspiroit. Ce qui fut cause que cette princesse, instruite parla marquise de Senecey, ne pensa plus qu'à détruire tout à fait le Port-Royal. Il falloit d'abord en ôter toutes les pensionnaires et défendre d'y recevoir des novices; elle résolut d'y engager les grands-vicaires et de commencer à leur faire ôter Singlin. Les grands- vicaires, prévenus qu'ils étoient, répondirent que, Singlin ayant été étably supérieur à Port-Royal par le cardinal de Retz, ils ne pouvoient l'en ôter que par son ordre, ny rien entreprendre que par un nouveau mandement de ce cardinal, dont l'accommodement, qu'on traitoit avec bien de la délicatesse, n'étoit pas encore fait. Il s'y trouva même des difficultés , dont le roy, mécontent, fit défense en ce temps- <7 à tous ses sujets d'avoir aucun commerce avec ce cardinal, l'accommodement dont on parloit ayant donné lieu à bien des gens de renouer avec luy ; et on prétend qu'il fit courir par Paris vers ce temps-là une lettre datée du 24 avril (\), adressée aux curés et aux autres ecclésiastiques de son diocèse, fort artificieuse, qui embarrassa le ministre; car, voulant faire pitié de son état, il passa les bornes, ce qui donna lieu à la nouvelle défense du roy à tous ses sujets de traiter
'0 Le cardinal de Rets avait adressé une lettre circulaire, imprimée en Hollande tt d«t.c de Paris, à tous Us évé'jues , prêtres tt enfants de F Église; il l'accompagna dune nouvelle au roi, en date do 30 avril, et d'une troisième à son chapitre, t. m. 7
avec luy. Ainsy, comme il n'y eut rien à espérer du côté des grandsvicaires et du cardinal de Retz , la reine-mère fut obligée d'envoyer l'évéque de Rennes, son grand-aumônier, au nonce, pour l'engager à demander un vicaire au pape pour interdire le Port-Royal. Le nonce en voulut parler au cardinal Mazarin, qui venoit de recevoir un bref de Sa Sainteté, daté du 19 juillet, par lequel le pape louoitson zèle contre les nouvelles opinions, et le prioit de vouloir encore écouter son nonce sur les expédiens qu'il devoit luy proposer de sa part afin de finir cette affaire. Le cardinal, assez satisfait du pape, dit au nonce qu'il avoit dessein de faire arrêter le docteur Arnault , mais qu'il n'avoit jamais aymé la violence. Sur quoy le nonce luy répondit que son prédécesseur, le cardinal de Richelieu, en faisant arrêter l'abbé de Saint-Cyran, avoit mis l'affaire en état d'être bientôt terminée, ce qui seroit infailliblement arrivé sans sa mort. Le cardinal Mazarin , qui devenoit timide par ses infirmités, ne goûtant pas cet expédient, proposa au nonce celuy du soin qu'il alloit prendre de cette affaire que lo roy, qui venoit de recevoir un bref du pape fort pressant, luy recommandoit, et que la reine-mère avoit extrêmement à cœur. Le pape ne pouvoit se résoudre à nommer un vicaire apostolique avec un plein pouvoir de dissiper le Port-Royal, parce qu'il craignoit de n'être pas soutenu, et il évitoit de commettre son autorité; d'autres inconvéniens, qu'on luy fit entrevoir, l'obligèrent à prier le roy d'agir de hauteur en cette affaire , ce qui ne luy seroit pas difficile. Il commença à défendre par un arrêt du Parlement les assemblées dans ce • couvent, aux champs et à la ville, sans son autorité, et le lieutenant civil eut ordre de faire retirer toutes les pensionnaires des deux maisons sans aucune exception. Ce que ce magistrat exécuta foi ble ment, étant luy-méme foible, comme j'ay dit, ou gagné parleparty; car, dans le temps de sa visite, ayant trouvé deux filles qu'on disposoit à prendre l'habit et à entrer au noviciat , il ferma les yeux et conseilla d'avancer la cérémonie, qui se fil le lendemain ; ce qui ayant été sçu à la cour, on envoya un ordre pour leur ôter le voile et les faire retirer chez leurs parens, et le lieutenant civil fut fort blâqié.
On fit de nouvelles propositions d'accommodement de la part de Port-Royal à la cour pour calmer l'orage qui s'y préparait contre la nouvelle opinion; maison ne voulut rien écouter de ce -côté-là, d'où tout étoit suspect depuis l'artificieuse déclaration que les notables du party avoient envoyée au nonce pour l'amuser; sur ce qu'ayant appris qu'il avoit écrit à Sa Sainteté qu'il seroit bon qu'il donnât la commission à quelque prélat pour visiter cette retrai te des jansénistes, contre
lesquels il n'y avoit rien à faire pendant qu'ils y seraient en liberté de faire leurs assemblées et d'y tenir leur conseil ; ajoutant que ce monastère ne pouvoit être visité que par l'archevêque de Paris en personne, ou par un vicaire nommé de sa part pour cela ; que, des deux grands-vicaires, l'un étoittrop indulgent, l'autre trop dévoué au party. On répondit à cette lettre de Rome qu'il falloit engager le ministre en cette visite et suivre ses conseils ; qu'on croyoit après tout que l'èxpédient le plus prompt serait de détruire le Port- Royal, comme le ministre l'avoit promis.
L'épouvante , qui s'en répandit dans le party sur le bruit qui en courut, allarma les chefs, dont la résolution fut, dans un nouveau conseil qu'ils tinrent , qu'on donnerait au nonce une déclaration nouvelle de soumission aux deux bulles pour la condamnation des cinq propositions qu'on acceptoit , mais sans y faire aucune mention de ï'évéque d'Ipres; cette déclaration fut conçue en ces termes : « Nous déclarons « sincèrement que nous recevons avec une soumission parfaite les a constitutions des deux souverains pontifes Innocent X et Alexanc dre VII, et nous reconnoissons que les cinq propositions y sont bien c condamnées; et que, pour ce qui regarde le livre de Ï'évéque d'Ipres « intitulé Augusiinus, nous protestons que nous observerons exacte- « ment ce qui a été ordonné par ces deux papes, et que nous ne di- « rans ny n'écrirons jamais rien qui soit contraire à ce qu'ils ont « ordonné. » Ce fut par le P. dom Ange (4), théatin, confesseur du cardinal Mazarin, que le nonce reçut cette déclaration, qu'il envoya à Rome dès ce temps-là, avertissant toutefois le cardinal Ghigi, ministre du pape, que le motif de cette déclaration luy avoit paru si intéressé qu'il ne pouvoit le croire bien sincère , car ce n'étoit que pour sauver le Port-Royal de là dernière ruine qui avoit été résolue au conseil, et que Son Éminence devoit avertir Sa Sainteté que dans cette déclaration il n'y avoit aucune marque qu'ils crussent que les propositions fussent de Ï'évéque d'Ipres ; ce qui leur donnoit lieu de soutenir toujours que, toute cette affaire étant une question de fait, le pape ne pouvoit contraindre les fidèles à la croire de foy. On dit qu'il luy étoil tombé entre les mains un autre écrit sans nom ny date , qui portoit que tous les théologiens convenoient unanimement que ny le pape ny 4e concile même ne pourraient faire un article de foy d'une question de pur fait. Cet écrit sans aveu de qui que ce soit,
(I) Dom Ange de Bissari, confesseur de Maiarin, était m des premiers tliéalins Tenus en France en 1638 sons la conduite de D. François- Marie de Monaco, leur premier supérieur.
sans nom et sans ces circonstances nécessaires à donner de l'autorité, avoit passé pour tellement suspect qu'on n'y avoit fait aucune attention, et qu'il avoit même empêché qu'on eût aucune déférence pour la nouvelle déclaration de Port- Royal. Ainsy ce furent tous pas perdus en cette affaire, où l'on demandoit plus de candeur et plus de sincérité. Et toutes ces démarches, qui s'étoient faites depuis trois ans pour imposer au pape et à ses officiers, s'étant déjà trouvées fausses , on ne crut pas à propos à Rome de s'y exposer davantage, n'y ayant rien à espérer avec des gens si artificieux et qui ne cherchoient qu'à tromper. De sorte qu'on ne pensa plus qu'aux voyes de contrainte pour la dissipation de cette maison , qui ne se fit, comme il falloit, que quelque temps après, par Hardouin Péréfixe , qui se trouva plus courageux et mieux intentionné que les autres.
Il arriva une affaire, sur la fin de cette année 1660, qui occupa fort l'assemblée du clergé pendant quelques mois. Un ecclésiastique de l'hôtel de Conty, nommé Voisin, que le prince s'étoit attaché à son service dans son dernier voyage de Gascogne, dont il étoit, et qu'il s'étoit attaché à cause d'une grande connoissance qu'avoit cet ecclésiastique des langues orientales, et qu'il étoit bon théologien, avoit ouy dire à la princesse de Conty qu'il seroit à souhaiter qu'on pût avoir une traduction bien fidèle de la messe et une explication bien nette des cérémonies de la messe de paroisse. Ce savant crut qu'il feroit plaisir au prince, à qui il vouloit plaire, s'il donnoit ce contentement-là à la princesse et surtout à la duchesse de Longueville, qui l'avoit connu à Bordeaux, qui le considéroit et souhaitoit cela de luy. Enfin, soit qu'il fût engagé à ce travail par l'un et l'autre , soit qu'il s'y engageât de son chef sans leur participation, il entreprit l'ouvrage et le donna au public, sur la fin de cette année, en plusieurs volumes. Ce livre attira la curiosité du public , on le lut avec attachement. Les janséniste , cherchant à se distinguer par ces sortes de voyes qui contribuent à former les cabales et ayant déjà remply le monde de leurs Heures traduites en françois, donnèrent bien de l'approbation à cette nouvelle traduction , parce que cela étoit selon leur esprit , et parce que l'auteur du Missel y avoit avancé des propositions qui favorisoient la nouvelle opinion. Ce qui fut cause qu'on en fit du bruit, qu'on en parla à la cour, que la reine-mère s'en plaignit, et que, sur ses plaintes et celles du public , on nomma des commissaires à l'assemblée [du clergé] pour examiner ce livre, lequel, ayant fait le même bruit à Rome pour les propositions favorables à la nouvelle opinion, y fut examiné et condamné.
Mais comme toute la difficulté sembloit rouler sur la question de fait dans tout ce qui se décidoit à Rome sur cette affaire , que par là la bulle d'Alexandre et le formulaire, qu'il avoit dressé, devenoient tout à fait inutiles , on s'attacha de concert plus que jamais à Paris et à Louvaio à disputer au pape son pouvoir, sur la décision qu'il avoit faite que les propositions étoient de Jansénius et condamnées par Innocent, son prédécesseur, et par luy-même dans le sens de Jansénius. Car de quoy ne s'avisa-t-on pas en France et en Flandre pour bien établir cette maxime? Ce fut à ce dessein que le docteur Jean Sinnick, ce fameux Irlandois si dévoué au party, fit imprimer à Louvain les œuvres de Melchior Canus, grand théologien de l'ordre de Saint-Dominique, qui étoit entièrement éloigné des sentimens de Baïus; mais, comme il étoit hardy à décider sur le pouvoir du pape, on se servit de son nom pour autoriser cette doctrine, qu'on s'efforçoit d'établir, que le pape n'étoit pas Infaillible et qu'il ne pouvoit faire un article de foy sans le concile.
C'étoit un grand suffrage que celuy de Melchior Canus; il avoit assisté au concile de Trente en qualité de docteur du roy d'Espagne, sous Jules Ht ; mais, dans les différends qu'eut de son temps la cour d'Espagne avec celle de Rome, il devint trop politique, dans la vue peut- être d'être nommé à quelque évêché; il enseigna que le pape pouvoit errer dans le jugement pratique pour approuver, par exemple, ou pour désaprouver un ordre, et cette opinion particulière, dont il s'étoit entêté par aversion des jésuites, contre qui il se déclara si ardemment avec Bannés , fut encore poussée bien plus loin dans les affaires d'État , dans lesquelles il se déclaroit trop contre le Saint-Siège. L'internonce ayant écrit à Rome pour donner avis au pape qu'on pensoit à imprimer cet auteur, le pape demanda au cardinal Palavicin, qui étoit alors son oracle , ce qu'il y auroit à faire. Ce cardinal luy répondit que cet auteur étoit d'un nom trop célèbre pour empêcher qu'il fût imprimé , qu'il falloit laisser faire les Flamands et ne pas faire de bruit sur cela, qui ne réussiroit pas. On s'en tint là ; le livre fut imprimé, on n'y pensa pas. Le même docteur Sinnick, pour pousser sa pointe, fit soutenir des thèses en ce même temps par un nommé Gérard Vaugais, de Tournay, qui soutint en public que le pape pouvoit errer d'une manière à devenir hérétique , même en qualité de pape, pour ôter par là le crédit à la bulle d'Alexandre. Le P. Combefis(l), jacobin, fit imprimer aussyà même temps
(1) Françou Combefis, ne à Marman<le en novembre 1605, fit profession chez les dominicains réformés de Bordeaux le 14 Juillet 1625, euscigna la philosophie et la
l'histoire des mono théli tes, qui favorisoit les discours que les jansénistes répandoient partout , que le pape rfétoit infaillible qu'avec le concile en matière de foy , à l'occasion d'Honorius.
François de Harlay, archevêque de Rouen et premier président de l'assemblée , sur des plaintes qu'on avoit faites de luy à la reine-mère qu'il devenoit favorable en son diocèse à la nouvelle doctrine, en considération de la duchesse de Longueville, qui Fa voit gagné, pour détruire cette idée, eutreprit de bien faire en tout ce qui regarderait ce party, pour se rétablir dans l'esprit de cette princesse et pour mériter les bonnes grâces du roy . Il commença par le Missel, et, jugeant bien qu'il seroit condamné par l'assemblée, il en écrivit au pape pour l'en prévenir et pour l'y disposer; il luy manda que les assemblées qui se faisoient réglément de cinq en cinq ans dans le royaume n'étoient pas seulement pour fournir du secours au roy en ses affaires par le don gratuit , mais qu'elles étoient dans une espèce de possession de remédier aux abus qui pouvoient se glisser contre la religion ; que c'était un droit de l'Église gallicane de régler ces abus pour veiller par là au troupeau de Jésus-Christ ; qu'ainsy Sa Sainteté ne devoit trouver rien à redire si l'assemblée avoit fait examiner une traduction de la messe en françois, et que, l'ayant trouvée remplie d'erreurs, elle l'avoit trouvée digne de censure et l'avoit condamnée; qu'elle prioit Sa Sainteté de vouloir confirmer la censure qu'elle en venoit de faire. Cette lettre de l'archevêque étoi t datée du 7 janvier de cetteannée 1 66 1 ; le pape, qui avoit déjà ordonné qu'on examinât ce livre, dont on luy avoit fait des plaintes, fut bien aise de savoir que L'assemblée du clergé l'avoit déjà censuré, et ce fut avec bien de la joye qu'il apprit la nouvelle de cette condamnation , ce qui l'obligea à témoigner à l'assemblée combien la vigilance qu'elle avoit fait parottre en cette affaire luy avoit été agréable. Cependant les grands-vicaires du cardinal de Retz ayant donné leur approbation à ce Missel , qui n'avoit paru que sur leur autorité, cassèrent la censure de l'assemblée comme un attentat fait à l'autorité du cardinal de Retz , par un acte du 39 janvier. Mais ils furent bien surpris d'apprendre que cette censure avoit été confirmée par le pape ou plutôt prévenue, car le décret prohibitoire de ce livre avoit été prononcé dès le 13 janvier par Sa Sainteté. En quoy il parut un air de partialité qui choqua le public, parce que cette traduction alloit à fomenter le jansénisme , outre que celte entreprise
théologie à Saint-Maximm et à Paris, et ne s'occupa plus ensuite qu'à éditer les Pères et les historiens grecs. Il mourut à Paris le 23 mars 1679.
faite avec tant de chaleur ne convenoit nullement ny aux intentions ny aux intérêts du cardinal de Retz, qui ne vouloit que la paix.
Il arriva peu après une aventure an Louvre qui donna de la matière aux discours du public. Le cardinal- ministre y étoit malade dans son appartement; on cachoit le danger qui commençoit à se déclarer, et, le feu s*étant pris à rentrée de la grande galerie , par l'endroit le plus proche de son appartement; qui étoit au-dessus de celuy du roy, on fut obligé de le transporter à Vincennes avec une précipitation qui fit découvrir son mal en faisant connottre toute sa foiblesse. Cet embrasement du Louvre, qui fut considérable et qui obligea le ministre à se retirer, fut pris du peuple comme un présage de sa mort , étant ainsy chassé par une pareille aventure d'un lieu où il régnoit depuis tant d'années avec un pouvoir si souverain qu'il disposoit de la plupart des grâces que taiaoit le roy. Mais depuis quelque temps il avoit pris des ombrages de la reine-mère qui luy firent oublier ce qu'il devoit à cette princesse, dont il étoit la créature. Le roy, qui devenoit grand, avoit toujours bien de la considération pour sa mère, laquelle étoit encore devenue plus puissante par le mariage de l'Infante, sa nièce , qui vivoit dans une grande dépendance d'elle; rien ne se faisoit que de son consentement; le roy vouloit toujours qu'elle fût du conseil secret , qui se tenoit dans l'appartement de la reine au cabinet des bains. On ne sait pas si le cardinal avoit des prétentions de se rendre encore plus puissant; mais on sait . à n'en douter pas, que la considération où se trouva alors la reine luy fit de la peine. Ce n'étoit que pour accoutumer le roy aux affaires qu'il le faisoit assister au conseil, où il n'avoit aucune attention à ce qui s'y passoit , et il s'ennuyolt fort. Enfin tout se décidoit par l'avis de la reine et du cardinal, qui trouvoit souvent de l'opposition à ce qu'il vouloit dans l'esprit de cette princesse , dont il tÂchoit à détruire le crédit dans l'esprit du roy auquel il iospiroit adroitement l'essor , luy faisant entrevoir qu'il y alloit de sa gloire à son âge d'être le maître. La reine, de son côté, commençoit aussy à voir que le cardinal s'oublioit à son égard , et les défiances de part et d'autre, qui avoient commencé devant le mariage, redoublèrent après de la moitié. Ainsy elle faisoit faire de hauteur par le roy à ce ministre ce qu'elle souhaitoit, et surtout ce qui regardoit le jansénisme, qui ne laissa pas d'être assez vivement poussé malgré l'état où se trouva le cardinal.
Il est vray que le roy avoit fait connottre ses intentions à l'assemblée d'une manière qui obligea chacun à faire son devoir, principalement après que ce prince témoigna à l'archevêque de Rouen qu'il étoit
7° Que la joye que tout le party a témoignée à ce mandement dès qu'il a paru, et les écrits qu'on a faits à Port-Royal pour le défendre, sont des marques infaillibles de venin caché de ce mandement;
8° Qu'en défendant d'appeler jansénistes ceux de cette cabale il autorise encore davantage la nouvelle doctrine, et il donne lieu d'être hérétique sans qu'il soit permis d'en faire le reproche ;
9° Qu'enfin ce mandement supposoit une fausseté énorme , savoir que les propositions n'avoient pas été condamnées au sens de leur auteur; ce qui, ayant de nouveau troublé la tranquillité de l'Église, a voit donné occasion à la bulle d'Alexandre VII, sous qui la question ne fut- point émue de nouveau , puisqu'Innooent n'a voit coudamné ces propositions que sous le nom de Jansénius, et que la bulle d'Alexandre ne prononce pas comme sur une nouvelle question , ainsy que le suppose le mandement des grands-vicaires, ce pape déclarant que c'est déjà une question décidée, et qu'il n'a pas besoin d'un nouvel examen uy de nouvelles congrégations pour éclaircir ce fait; et que, Sa Sainteté ayant été un des commissaires, et ayant eu une grande part à l'instruction de cette affaire et à l'information du procès de la condamnation des propositions , elle rend témoignage qu'on ne peut pas désirer une plus grande diligence que celle que son prédécesseur avoit apportée : ce qui luy fait dire qu'il déclare que les propositions sont tirées du livre de Jansénius, et qu'elles ont été condamnées au sens de leur auteur , et que comme telles il les condamne. Il suppose aussy que la question de fait a été suffisamment examinée, le fait étant joint avec le droit, et le droit jugé ne pouvoir subsister que sur le fait connu et vérifié ; ce qui oblige ce pape d'appeler en sa bulle enfans d'iniquité ceux qui osent le révoquer eu doute.
i 0° Qu'ainsy signer le formulaire des grands-vicaires, avec les interprétations de leur ordonnance , ce serait consentir aux évidentes faussetés qu'on y trouve , et contrevenir aux intentions des deux constitutions et aux règlemens des deux assemblées dernières du clergé; ce seroit favoriser l'hérésie en luy donnant le moyen d'éluder le jugement du Saint-Siège et les arrêts du roy, et ce seroit abuser de la signature, qui est une profession de foy, pour se moquer de tout ce qu'il y a de saint sur la terre.
Tout cela ne marquoit que trop combien ces grands-vicaires , auteurs d'un mandement si blâmable et si dangereux, étoient ou mal intentionnés eux-mêmes , ou gouvernés par de dangereux esprits. Il ne se peut dire aussy quel bruit firent tous les gens de bien sur un pro-
cédé si étrange et avec quelle vigueur les prélats de l'assemblée se remuèrent contre un attentat si manifeste à leur autorité et à celle du Saint-Siège. Ce fut aussy toute leur application dans les premiers mois de cette année; ils ne peasèreni qu'à combattre les autres formulaires et à en dresser un qui, par sa conformité à celuy du Saint- Siège, pût être incontestable. Cependant- Pélat où étoit le cardinal, dont l'extrémité occupoit toute la cour, diminua une partie de la ferveur avec laqueUe on travailloit à l'assemblée sur cette affaire, et la plupart des évéques étoieat peut-être un peu trop attentifs à ce qui sepassoit à Vincennes, selon les mouvemens différens de leurs intérêts.
Ce fut vers la fin de février de cette même année que le danger de celte maladie commença tout à fait à se déclarer, et Vallot (i), premier médecin du roy, qui avoit toujours promis de guérir le cardinal, changea de langage. Ce malade qui venoit de régler la destinée de tous les peuples et même de tous les souverains, presque de toute l'Europe, par la paix qu'il avoit conclue avec l'Espagnol, pour ne pas donner mauvaise opinion de sa fermeté à tant de nations qu'il avoit rendues heureuses, trouva encore le moyen de mourir de bonne grâce, m cachant sa foiblesse et ne montrant que sa vertu. Il crut devoir à l'honneur de 6on nom et à la gloire de son heureux ministère de terminer sa vie sans laisser paroltre aucune crainte de la mort; ce qu'il fit si bien qu'on peut dire qu'il eut soin de mourir plus en grand homme qu'en vray chrétien (2). Ce n'est pas qu'il manquât à rien de ce que demandoit de luy sa conscience ; il se confessa plus d'une fois au P. dom Ange, Italien, supérieur des théatins, son ancien confesseur, et reçut ses sacremens avec assez d'édification , n'oubliant rien de ce qu'ordonne la religion en cette extrémité. Mais l'affectation qu'il eut de dire adieu à toute la cour, qu'il fit passer en revue , pour ainsy dire, à la ruelle de son lit, afin de donner idée à ses amis de sa fermeté, parut mêlée d'un peu d'orgueil; les dévots y trouvé-
M) An loi m Vallot, premier médecin du roi, mourut au Jardin des Plantes le 9 août t*"t; marié à Catlierine Gayant. On a publié dernièrement ses Mémoires sur la santé ôq roi.
V m il mourut véritablement en grand homme, dit Cosnac, disposant tranquillement 'le *& affaires, écrivant divers billets en France en Italie, distribuant à quelques rots de la cour des bijoux de prix , en envoyant même à quelques particuliers dans ton», ne témoignant aucune crainte basse , n'affectant aucune grandeur de courage; ei comme s'il n'eût pas daigné se préparer pour cette dernière action , après avoir iliréuenDeinent rempli ses devoirs envers Dieu , il la fil de même qu'une autre action <k ta ?ie , c'est-à-dire comme un mi sage, à qui la mqrl est indifïéccuJe cl qui se rc~ Priesonrir comme spectateur. » T. I, p. 289,
rent à redire, et ce bruit qu'il fit d'envoyer quérir Joly, curé de Saint- Nicolas des Champs, célèbre prédicateur, le matin du second dimanche de carême , pendant qu'il préchoit à un grand peuple comme il avoit de coutume , pour venir l'assister à la mort , passa pour un reste de vanité dans un homme qui, après avoir fait tant de fracas pendant sa vie, en voulut faire encore *à sa mort; car rien ne pressoit, et le curé auroit pu achever son sermon, puisqu'il ne vit le malade qu'à cinq heures du soir. Le cardinal, qui avoit reçu ses sacremens, luy dit qu'il ne l'avoit envoyé quérir que pour luy parler de Dieu ; ce qu'ils firent à l'envy l'un de l'autre, d'une manière dévote, jusques au mercredy matin que ce malade expira. On courut pour avertir le curé, qui se promenoitdans une galerie, que Son Éminence étoit à l'extrémité; il luy cria, en approchant d'un fauteuil où l'on l'avoit mis : Monseigneur, l'heure est venue. A quoy le ca rdinal répondit : L'heure de miséricorde, r heure de miséricorde (i ) ; et ce fut en disant ces paroles qu'il mourut, le 9 mars, à deux heures après minuit. On parla diversement de cette mort; Joly en fut tellement édifié qu'il résolut d'en faire l'éloge en son sermon le dimanche suivant. Ses amis ne lui conseillèrent pas; en effet, il y parut plus de philosophie que de christianisme. C'était un bon esprit que le ministre , qui parloit bien de toutes choses et ne cédoit à personne pour parler de Dieu ; mais dans le fond c'étoit un politique, et qui mourut un peu en philosophe comme il avoit vécu.
On prétend qu'il donna, dans les derniers jours de sa maladie, de grandes leçons au roy sur le gouvernement de son État, et qu'entre autres articles il luy en recommanda trois comme les plus importans. Le premier fut d'avoir un peu l'attention en la distribution des bénéfices au mérite : à quoy il avoua qu'il avoit bien manqué et qu'il en demandoit pardon à Dieu ; le second à détruire les restes du jansénisme, qui étoit pernicieux à l'État, dont il avoit eu le temps, pendant près de vingt ans de ministère, de connoître les besoins; le troisième de prendre garde à l'administration des finances, où en effet il se faisoit une grande dissipation. L'autorité du roy commençant à s'établir par la connoissance du fond de son esprit, qui se découvroit tous les jours en découvrant une sagesse qui étonnoit toute la cour, il y eut peu dechangemenl dans le gouvernement. Il parutquele roy, qui sortoit d'une espèce de sujétion par la mort du cardinal, ne vouloit plus de premier ministre. Ainsy Le Tellier, secrétaire d'État, Fouquet, surintendant des finances, de Lyonne, aussy secrétaire d'État, s'observoient,
(1) Uora mUericordix, hora miser Uordix. R. R.
et chacun se renfermoit dans les bornes de son ministère et de ses fonctions sans penser à s'élever. Le seul Fouquet, qui avoit plus d'ambition que les autres , pensant être plus nécessaire par les finances qu'il gouvernoit, se perdit par trop de mouvement qu'il se donna en bien des choses pour aspirer à la première place , dont se servit Le Tellier, son ancien et son émule, pour le ruiner. En effet le surintendant et l'abbé Fouquet, son frère , s'étoient mêlés de beaucoup d'affaires sous le ministère du cardinal, qui s'en servoit à bien des choses ; l'abbé chercha à inquiéter Bartet, l'envoyé du cardinal au roy d'Angleterre, sous le prétexte de jansénisme, dont il étoit tout à fait innocent. Voicy le détail de cette intrigue.
Cet envoyé, qui avoit eu part à la confidence du cardinal pour gagner le roy d'Angleterre par des promesses de grands secours de France, dont il pourroit avoir besoin pour ses affaires en son rétablissement, et pour le disposer à écouter les propositions qu'il avoit à luy faire pour épouser sa nièce, Hortense de Mancini (4), avoit aussy eu ordre de s'informer de ce que faisoit le cardinal de Retz à Londres , où le bruit couroit en France qu'il étoit. Bartet n'en ayant pu rien savoir, quelque diligence qu'il fit pour en savoir des nouvelles , avoit mandé, dès l'été de l'année passée, qu'il n'en avoit pu rien apprendre, en mandant le peu de disposition qu'il avoit trouvé en l'esprit du roy pour le mariage avec la nièce. Il avoit encore éu ordre de faire quelque liaison avec l'abbé d'Aubigny, qu'on prévoyoit , par le crédit qu'il avoit auprès de ce roy, devoir devenir un grand acteur; en quoy il (Bartel) réussit, cet abbé, qui avoit bien de l'esprit, l'ayant fort goûté. Mais la nouvelle de la mort du cardinal étant venue à Londres, cet envoyé en partit aussitôt n'y ayant plus affaire; et il arriva à Paris le 25 de mars, quinze ou seize jours après la mort du cardinal, qui avoit marié sa nièce en mourant au fils du maréchal de la Melleraye (2).
L'abbé d'Aubigny avoit offert à Bartet un appartement dans le logis qu'il avoit au cloître de Notre-Dame en qualité de chanoine , pour y loger en l'appartement d'en bas; car Bernières, maître des requêtes, logeoit en celuy d'en haut. Ainsy cet envoyé ayant été rendre compte au Louvre de son ambassade, après avoir vu le roy, la reine et les
(1) Hortense Mancini, fille de Michel-Laurent et de Marie-Hiéronyme Mazarini, née à Rome le 6 juin 1646, mariée le 28 février 1661 à Armand-Charles de la Porte, mourut à Chelsea, en Angleterre, le 2 juillet 1699.
(2) Armand-Charles de la Porte de la Meilleraye, duc de Mazarin , fils de Charles, duc de la Meilleraye et maréchal de France, et de Marie Ruzé d'Efliat, né en 1631, marié à Hortense Mancini, mourut à la Meilleraye le 9 novembre 1713.
ministres, l'abbé Fouquet, qui se déûoit de luy, le fit suivre ; ses espions luy rapportèrent qu'eu sortant du Louvre il étoit allé à l'hôtel de LoogueviUe y voir la duchesse, et de là étoit allé au cloître chez Dernières, chez qui il logea ; de sorte qu'on sut par les mêmes espions qu'il alloit souvent du cloître à l'hôtel de Longueville. On fonda des soupçons sur ces démarches , et l'on ne douta point que cet homme, d'un esprit propre à remuer, ne fût chargé de quelque affaire qui regardoit le cardinal de Retz ou le jansénisme. 11 est vray que la duchesse de Longueville avoit écrit par Tannier, secrétaire de Port-Royal, à Bartet, lorsqu'il étoit en Angleterre , pour faire en sorte auprès du roy qu'un gentilhomme irlandois catholique, qu'elle connoissoit, fût rétably dans ses biens, dont son cadet s'étoît rendu maître par usurpation. Le roy, à qui Bartet avoit exposé le droit de l'aîné, promit de le rétablir ; l'abbé d'Aubigny le chargea de dire à la duchesse de Longueville ce que le roy avoit promis au gentilhomme qu'elle luy avoit recommandé ; de quoy Bartet ayant entretenu la duchesse, il vit chez elle Tannier, que l'abbé d'Aubigny luy avoit recommandé. D se fit une espèce de petite liaison de la duchesse et de son secrétaire Tannier avec Bartet. Tout cela, joint au commerce de Bernières, donna lieu à l'abbé Fouquet, qui chercboit à se rendre nécessaire, de rendre suspect aux ministres Bartet comme un homme chargé des intérêts du cardinal de Retz. Ce soupçon fut confirmé par la lettre de l'abbé d'Aubigny à la duchesse de Longueville , pour luy rendre compte du gentilhomme irlandois, qui fut interceptée. Sur quoy Bartet eut ordre de se retirer à Issoudun (i ), Bernièresà Orléans et Tannier en Normandie (S). Ce dernier étoit d'autant plus dangereux qu'il étoit plus caché et plus obscur; comme il avoit, joint à l'étude de saint Augustin, un grand fonds de théologien , il savoit la nouvelle opinion mieux que les autres , et, par la direction des femmes , où il s'étoit appliqué, il en gagnoit plus que les autres et cultivoit mieux celles qu'il avoit gagnées; aussy son bannissement affaiblit un peu le party, où l'on fut un peu étonné de la résolution que le roy venoit de prendre d'éloigner ces trois personnes par la seule considération du jansénisme. En quoy il parut plus de vigueur qu'il n'y avoit lieu d'en craindre dans un changement de ministère, où tout se fait timidement.
(1) Ctet Barrières qui Art eavojé à Iseoodun, où il mourut. Bvtel fut exilé à Ambofcc.
(3) Claude Taignier, ao lieu de partir pour ton eiil, se cacha i Paris, où il mourut au 16SS, dil uo mppléincat ma. au Nécrologe de Port-Royal ftomervé i h bibuotuèquo de la fille de Bourges. Ce ms. ajoute Mea que ce fut sur la paroisse de Saint-Jean ea Grève, maisVaete de décès ae te trouve pat sur le regbtre de cette année.
Mais oo commença à découvrir dans cet ordre l'esprit du roy , qui, par son secret, son silence et sa fermeté, donna d'abord une grande idée de sa conduite dans le gouvernement de son État, en commençant à prendre luy-même le maniement de ses affaires.
On travailloit cependant en l'assemblée au formulaire qu'on commencent à regarder comme le dénoûment de cette grande et importante affaire qui menaçoit la religion ; mais on vit bien que, pour y réussir, il falloit absolument faire casser le formulaire des grands- vicaires avec leur mandement, que Ton approuvoit si fort dans tout le nouveau party, comme favorable à la doctrine de Port-Royal. Mais comme on ex ami noit cette affaire dans le conseil du roy, sur les plaintes que l'assemblée avoit faites à Sa Majesté pour en arrêter le cours, qui devenoit préjudiciable à la religion , et qu'on avançoit peu, on jugea à propos de donner un arrêt au conseil pour obliger les vicaires à le révoquer; ce qui se fit le 9 juillet de cette année 1664 (i). Les grandsvicaires étoient devenus si odieux à la cour que, quand le roy partit de Paris pour aller à Fontainebleau, la reine-mère ne voulut pas les voir quoyqu'ils se fussent présentés pour luy dire adieu; on ne laissa pas de leur ordonner, après l'arrêt , de venir à Fontainebleau pour les obliger de faire un autre formulaire et un autre mandement, et de révoquer le premier. Les jansénistes , qui leur souffloient sans cesse aux oreilles qu'ils alloient se déshonorer dans le public s'ils avouoient d'avoir faiily par une révocation et s'ils faisoient un pas de cette conséquence sans la participation de leur archevêque , le cardinal de Retz, les affermissoient dans leur résistance et fomentoient leur opiniâtreté que toute la cour et ses menaces ne purent vaincre, se défendant toujours du spécieux prétexte que leur pouvoir n'étoit que subalterne, et que, dans la dépendance où ils étoient de l'archevêque, ils ne pouvoient rien changer dans leur mandement que par un ordre, pour ne pas s'exposer à déshonorer son siège et son Église par des variations de cette importance ; et ils brouilloient tout par cette résistance; car, comme on ne pouvoit pas les contraindre à le révoquer par des lettres de cachet, ny les éloigner parce qu'on seroit retombé dans de plus grands inconvéniens en laissant Paris et tout le diocèse sans pasteur ny vicaire, on crut qu'en les obligeant à venir rendre compte au roy de leur conduite on pourroit les , gagner. Cependant les jansénistes remuoient toujours pour soutenir le formulaire des grands-vi-
(t) II arriva un bref du pape Alexandre Vil qui condamnoit ce mandement comme contraire aux bulles qui avoient condamné la doctrine de Vévêque flpnt et comme une espèce d'attentat à VautorUc du Saint-Sitge. R. R.
caires qui les favorisoit, et, dans le temps que le formulaire fui cassé par l'arrêt du conseil , il se trouva quelques curés de Paris à l'archevêché, dans une assemblée qui s'y fit pour les besoins de leurs paroisses, qui déclarèrent, par un acte signé de deux notaires apostoliques, que le formulaire dressé par les vicaires du cardinal de Retz non-seulement n'avoit causé aucun scandale , mais même avoit édifié bien des personnes , qui aussy bien qu'eux l'avoient regardé comme le seul moyen propre à arrêter les contestations présentes et à rétablir l'union entre les fidèles. Ces curés furent Mazure de Saint-Paul, Lenoir (1) de Saint-Hilaire , Quintaine (2) de Chaillot, Marlin de Saint-Eustache, Fortin (3), principal du collège d'Harcour, curé de Saint-Christophe, Bourguignon de Souchaut (4), de Gentilly et quelques autres.
Les grands-vicaires mandés à Fontainebleau par ordre du roy y arrivèrent le 19 de juin ; Le Tellier les présenta à Sa Majesté, qui leur ordonna de voir l'archevêque de Toulouse , les évêques de Rennes et de Rodez, sur leur mandement qui brouilloit son État La conférence
(1) Louis Le Noir, docteur en théologie en 1634, curé de Saint-Hilaire du Monl à Paria en 1635, résigna en faveur de Pierre Camuzet, son neveu, le 22 juin 1673, et mourut le 19 février 1679. L'église Saint-Hilaire était dans la rue de ce nom, sur le penchant de la montagne Sainte-Geneviève.
(2) Nicolas Quintaine, né à Cou tances, bachelier en théologie de la faculté de Paris, nommé curé de Saint-Pierre de Chaillot en 1636, grelfier de l'Université en 1650, résigna sa cure en faveur de Pierre Pradou le 5 janvier 1662. Nous ne savons ce qu'il devint ensuite.
(3) Thomas Fortin, né au diocèse de Coûtantes, docteur en théologie de la faculté de Paris , ordonné prêtre à Paris le 24 février 1646, principal et proviseur du collège d'Harcourt, curé de Saint-Christophe en la Cité le 11 novembre 1651, résigna sa cure en 1665 et mourut le 5 janvier 1680 au collège d'Harcourt. Voici la curieuse pièce qu'il a placée en tête de ses registres de baptêmes et de mariages. « L'an 1651, le 1 1 no- « vembre, maistre Jean-Armand le Bouthillier de Rancé, chanoine de Notre-Dame de « Paris, abbé de Sainl-Symphorien près Beauvais, de la Trape au Perche, etc., tn'a- « pela a la fonction du paslorat dans l'église Saint-Chrislofle-en-la-Cilé. Dieu, que j.« « sers en esprit et que j'adore dans le fond de mon cœur, est témoin que je n'accepté « cette charge qu'avec regret et que je le prié plusieurs fois de m'en descharger. Kéan- « moins ce vertueux abbé m'ayant remontré que, étant docteur en théologie de la « (acuité de Paris, je nVétois engagé par serment sur les autels de sacrifier mon peu « de suffisance au service divin et de l' Eglise , je me chargé de ce fardeau redoutable « aux épaules d'un ange. Ensuite je fis ce registre pour laisser à la postérité un rnouu- « ment de mon ministère et pour prier tous ceux qui me suivront en la conduite de « ce troupeau de se souvenir en leurs prières de ce misérable. ... Fait à Paris, ce. « l*r janvier 1652. Thomas Fortin, docteur en théologie et principal du collège du « Harcour. » Ce Fortin est un des plus intrépides approbateurs des livres janséniste?.
(4) François Bourguignon du Souchaud, prêtre du diocèse de Bourges, pourvu de la cure de Saint- Arnoulf de Gournay, au diocèse de Paris, le 14 mai 1650, puis de Saint-Denis de Pontault en Brie le 12 octobre 1652, permuta le 20 février 1658 avec Barthélemi Camuzet, curé de Gentilly, et cessa d'être curé de cette dernière paroisse au mois de septembre 1662. Une lacune dans les registres de Gentilly nous laisse ignorer si ce fut l'époque de sa mort.
se fit le 23 juin. Us déclarèrent d'abord qu'ils n'avoient pas eu d'autre intention que de calmer les esprits émus sur cettè matière, remettre dans l'union ceux qui cherchoienl à la rompre , et rendre aux constitutions des papes tout le respect qu'elles méritaient, ajoutant qu'ils seroient bien ayses de savoir ce qu'on trouvoit à redire pour le réformer. Ces prélats, qui étoient préparés sur le sujet de cette conférence, commencèrent à leur faire remarquer la différence qu'il y avoit entre leur formulaire et les constitutions des papes, qui condamnoient absolument la doctrine de Jansénius, dont ils faisoient une décision de foy, et qu'eux prétendoient que ce n'étoit qu'un jugement de fait qui n'obligeoit pas en conscience; on leur fit voir qu'ils faisoient tort aux constitutions de les déshonorer par des sens contraires à leurs paroles. On leur représenta la lettre écrite par les évéques de France à Sa Sainteté, qui se plaignoient des troubles que la doctrine de Jansénius excitoit partout, et ce que firent ses partisans pour éluder la constitution d'Innocent, soutenant [qu'il étoit faux] que les propositions qu'elle condamnoit fussent de Jansénius; que cette chicane obligea les évêques assemblés aux années 1 655 et 1 656 d'examiner son livre pendant neuf séances , de déclarer qu'elles étoient de Jansénius, et de demander à Alexandre VII qu'il confirmât la constitution d'Innocent par une nouvelle bulle qui condamnât les propositions dans le sens de Jansénius, ce que fit ce pape comme ils le désiroient. On leur fit observer que les deux papes décidoient absolument que la doctrine de Jansénius dans les cinq propositions étoit hérétique, sans distinguer ce qui est de droit ou de fait; dont il s'ensuit que le mandement, qui ne doit être que pour l'exécution des constitutions selon leur forme et teneur, déroge ouvertement à leur intention par ces distinctions artificieuses qui ne sont inventées que pour fomenter l'hérésie condamnée ; qu'ils n'avoient fait en leur mandement que copier les jansénistes, qui avoient déjà publié dans plusieurs de leurs libelles ces impertinentes évasions , qui condamnoient les cinq propositions dans tous les sens hérétiques que les papes avoient condamnés, mais qu'elles n'étoient pas de Jansénius; que le mandement qu'ils avoient fait publier dans les paroisses favorisoit cette évasion, qui étoit le seul recours des jansénistes.
On leur ajouta que l'assemblée de 1655 travailla avec toute l'application possible à réprimer ces pernicieuses interprétations que l'hérésie n'avoit inventées que pour miner l'autorité des décisions du Saint-Siège, et que, ces décisions ayant été reçues de toute l'Église , d'un consentement universel, on ne pou voit plus douter de la vérité
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infaillible de la foy contenue dans ces décisions et qui devient inébranlable par cette uniformité de sentiment. On leur dit que le dessein qu'avoit pris rassemblée de dresser un formulaire de profession de foy, qui dévoit être signé par tous les ecclésiastiques, sur le modèle de celuy du concile de Trente, n'a voit été conçu que comme un remède aux chicanes des jansénistes! conformément aux deux bulles, qui portent expressément qu'on doit croire de cœur et de bouche que la doctrine de Jansénius contenue dans les cinq propositions est condamnée comme hérétique ; que le formulaire dressé par l'assemblée | dernière du clergé et autorisé pour l'exécution par un arrêt du conseil du roy, signé par tous les docteurs de Sorbonne, reçu de tout le royaume, étant combattu par leur formulaire , ne servoit qu'àfo- , menter la division parmy les fidèles et à renverser tout ce que le Saint-Siège avoit fait pour détruire cette erreur. Enfin on tâcha à leur faire comprendre que le formulaire qu'ils publioient n'étoit ny canonique , ny réglé selon l'esprit de l'Église , étant plus propre à former des nuages et causer des doutes qu'à affermir l'esprit des fidèles et à éclaircir, parce qu'il étoit plein d'ambiguïtés par les interprétations captieuses auxquelles il donnoit lieu; que les conciles et les saints Pères n'en avoient pas usé de la sorte dans les premiers temps à l'occasion des ariens , des origénistes et des pélagiens ; et pour conclusion , on leur montra que par leur mandement ils détruisoient l'unité de la , foy et introduisoient un schisme aussy dangereux que l'erreur qu'ils fomentoient; que ce n'est plus que par leur malheureux formulaire que les jansénistes soutiennent leur révolte et continuent d'enseigner une doctrine déjà tant de fois condamnée , et que l'Église de France seroit en paix sans leur scandaleux mandement, qui ne peut servir qu'à renouveler la guerre.
Les grands- vicaires , accablés du poids de ces raisons, reconnurent enfin que cette distinction du fait et du droit n'avoit été inventée que par les jansénistes et pour donner quelque couleur à leur résistance; mais ils témoignèrent avoir de la peine à comprendre que le pape pût faire un article de foy d'un pur fait; ce qui obligea ces prélats, qui étoient très-habiles, à entrer dans une conférence sur cet article plus ample et plus étendue. Us leur firent d'abord avouer que l'Église avoit pouvoir d'examiner et de condamner les fausses doctrines qui se répandent dans le public , par le droit qu'elle a de pourvoir de bonnes doctrines les fidèles et de nourrir le troupeau de la vérité ; que, pour mettre ce pouvoir en usage, elle doit faire le discernement des bonnes et des mauvaises doctrines , en les examinant en leur source, dans les
livres où elles se trouvent, par une confrontation expresse de ces livres avec l'Écriture sainte , qui est la règle la plus assurée de la foy, en quoy il y a du fait et du droit mêlés inséparablement l'un dans l'autre. C'est un fait qu'une telle doctrine soit dans un tel livre , et un fait vérifié par la plus solide de toutes les preuves , qui est l'évidence de fait : outre que ceux qui gouvernent l'Église sont eux-mêmes gouvernés par le Saint-Esprit, pour distribuer aux fidèles une nourriture saine et pour distinguer l'ivraie d'avec le bon grain par la clef de la science , que l'Esprit-Saint leur a donnée, et par celle de l'autorité, pour s'en servir dans le besoin, en tirant de leur lumière le discernement de la bonne et de la mauvaise doctrine, et en faire une décision de foy sur les matières controversées dqpt il s'agit.
Aiosy le jugement de foy que l'Église rend sur la doctrine d'un livre dont on doute suppose par nécessité deux faits : l'un regarde la doctrine du livre qui doit être jugée, l'autre les moyens pour en bien juger, qui doivent être pris du texte de l'Écriture et des sentimens des Pères : ce sont des faits; après quoy se présentent les questions de droit , qui consistent à savoir quel est le vray sens de l'auteur et du livre dont on examine la doctrine , et quel est le vray sens de l'Écriture et des Pères qu'on employé pour son interprétation. La comparaison de l'intelligence de la doctrine examinée et des textes l'Écriture et des Pères donne lieu à l'Église de prononcer la dernière décision de droit , en prononçant l'anathème contre l'erreur qu'elle condamne. D'où il s'ensuit que ce seroit un renversement de toutes les règles de prétendre faire une séparation du fait et du droit en ces sortes de questions, qui ne peuvent être jugées si l'on ne les examine ainsy, dont se forme une autre absurdité qui seroit de réduire la décision de droit à une question de fait, quand la définition de droit se règle sur le fait proposé.
Cette règle, générale pour toutes les controverses de foy, peut s'appliquer à celle dont il s'agit icy. L'évèque d'Ipres donne un livre au public sous le nom d'AugusOnus; il y traite amplement de l'impossibilité de garder les commandemens de Dieu , de la nécessité que la pice imprime à la volonté , de la mort de Nôtre-Seigneur pour les seuls prédestinés et non pas pour tous les hommes. Cette doctrine est combattue ; on en lait l'extrait en cinq propositions, comme le concile de Constance fit celle de Wiclef en quarante-cinq , et comme celle d'Origèoefut réduite en treize articles; on les propose au jugement du Saint- Siège; Innocent X, après avoir, l'espace de dix-huit mois» fait examiner ce livre, et après l'avoir examiné lui-même, le condamne. Les sec-
ta leurs de Jansénius, pour éluder celte censure, prétendent que ces propositions condamnées ne sont pas de Jansénius par l'artificieuse chicane de la distinction du fait et du droit. Les évéques assemblés, après avoir examiné ce livre, déclarent que les cinq propositions en sont tirées , après que Innocent et Alexandre Veurent déclaré dans leurs bulles, et ceux qui virent alors ce livre reconnurent de bonne foy que l'auteur ne prétendoit rien autre chose que d'établir ces opinions. Ce fait ainsy supposé, l'Église examine si la doctrine qu'il contient est conforme aux saintes Écritures, aux sentimens des Pères et aux décisions des conciles; sur quoy elle a jugé dans les règles de la foy ces propositions hérétiques. Ainsy le droit suppose le fait. En quoy les sectateurs de Jansénius ne purent répondre au dilemme qui leur fut fait par l'assemblée de 4656 : Ou Jansénius n'a pas traité la doctrine contenue dans les cinq propositions, ou il l'a traitée. S'il ne l'a pas traitée, pourquoy attribuent-ils cette doctrine à saint Augustin? S'il l'a traitée, pourquoy s'obstinent-ils à le nier? Ce n'est que pour éluder les décisions des deux papes qu'ils soutiennent que les cinq propositions ne sont pas de Jansénius, afin que par cette chicane ils trouvent le moyen de dire que sa doctrine n'a point été condamnée. Ils n'osent choquer directement les décisions de l'Église , de peur que i cette espèce de contumace ne les rendît odieux aux peuples; ils aiment mieux se rendre ridicules , en disant que les propositions ne sont pas de Jansénius, que de résister tête levée au Saint-Siège : voylà tout le mystère de la cabale , et le fondement de cette vaine distinction du fait et du droit.
On leur fit encore remarquer que, dans toute la procédure de cette condamnation, le pape et les évôques de France n'ont point suivy d'autre forme que celle de l'ancienne Église pour condamner les hérétiques; car les conciles, après avoir condamné les erreurs, faisoient brûler leurs livres où ces erreurs étoient contenues; ce qui se fit au concile de Nicée à l'égard d'Arius, et par l'empereur Constantin à l'égard de Macédonius , et l'empereur Théodose contre Nestorius. On sait aussy que Théodoret ne put être reçu comme orthodoxe au concile de Calcédoine qu'après avoir prononcé anathème contre Nestorius, auteur de l'hérésie qui y fut condamnée , qui sont tous des faits; sur quoy étoit fondée l'obligation que Léon Ier, suivant l'ancien usage, impose aux hérétiques qui reviennent à l'unité de la foy, en condamnant les erreurs d'en condamner les auteurs avec les écrits. Ce qui s'est toujours fait dans la suite des temps; car Berengarius, condamné au concile de Verccil par Nicolas II, fut obligé, en rétractant son hé-
résie, de brûler luy-mème le livre de Jean Scot, dont il suivoit la doctrine, et de le brûler en présence du concile. La doctrine de Wiclef fut réduite en quarante-cinq articles par le concile de Constance , et condamnée en tous ces articles avec le livre de l'auteur. Ce fut ainsy que la doctrine de Luther fut proscrite par Léon X, avec les livres ou elle étoit contenue.
Le cardinal Palavicin prétend que le concile de Trente , par une conduite sage , épargna les noms de la plupart de ceux dont il condamna les erreurs, parce qu'ils vivoient encore, pour ne pas s'engager à faire leurs procès» qui auraient traîné en de longues procédures, et pour leur donner lieu, par cette indulgence, de se reconnoître, quoyque leurs livres fussent défendus et mis en la première classe de FIndke. On fut contraint, pour ce qui regarde le livre de Jansénius, de reprendre l'ancienne forme ; l'auteur ayant soumis sa doctrine au jugement de l'Église, sa doctrine ne put être examinée que par l'examen du livre pour la qualifier.
Mais les grands-vicaires interrompant souvent ce discours , disant qu'on convenoit donc qu'il y avoit une question de fait en cette doctrine et qu'ils ne tâchoient qu'à l'établir par leur mandement, et qu'aiosy on ne devoit rien y trouver à redire, on leur répondit qu'ils gâtoient tout en séparant deux choses inséparables, la question du fait étant essentiellement la matière dont on avoit décidé , et la question de foy en étant la forme, et que par cette séparation ils autorisent ouvertement le jansénisme.
Sur quoy ils prétendirent que l'Église pouvoit se tromper en l'explication du sens des auteurs en matière de foy, cela étant arrivé au pape Honorius, qui fut condamné au sixième concile comme fauteur des monothélites. On répondit que cette condamnation d'Honorius ne se lit que sur des actes que quelques-uns prétendoient avoir été falsifiés par les Grecs, Honorius n'étant point monotbélite, comme il paroît par la lettre de Jean II , son successeur, qui en rend témoignage à l'empereur, et par le dialogue grec de l'abbé Maximus. Il est vray aussy qull ne fut pas condamné comme hérétique par ce concile, mais comme ayant répondu ambigument aux deux patriarches de Constantinople et d'Alexandrie , Sergius et Cyrus, et pour avoir agi avec trop de douceur, n'ayant pas condamné assez rigoureusement les erreurs naissantes , de sorte que sa négligence donna occasion en Orient de ne pas croire ces opinions hérétiques. On apprend par les lettres de Léon II et de l'empereur Constantin, qui sont dans les actes de ce concile, et par la lettre du même Léon aux évêques d'Espagne,
que cette négligence fut seule la cause de la condamnation dHonorius, quoyque son intention fut bonne et pût être prise en bonne part; car on lui promettait que par cette condescendance tout l'Orient , infecté des erreurs de Nestorius et dTSutychès , recevrait la définition du concile de Calcédoine touchant les deux natures unies sans confusion en Jésufr-Christ. Ainsy l'argument des jansénistes sur Honorius est entièrement renversé, le pape n'étant point hérétique, ny ses lettres mal expliquées, mais le concile ayant condamné son peu de rigueur et le tempérament qu'il prit pour s'expliquer, qui ne parut pas au concile assez digne de la fermeté du Saint-Siège et de l'autorité du chef de l'Église. Il ne fut nullement hérétique; mais il fut blâmable en donnant lien par sa condescendance à l'hérésie.
A quoy les grands-vicaires répondirent qu'il étoit toujours vray ce qu'objectoient les sectateurs de Jansénius, qu'il seroit difficile de faire bien connoltre le sens condamné de Jansénius, et qu'ainsy on auroit de la peine à déterminer en quoy consistait cette hérésie. On leur déclara qu'il n'y avoit nulle difficulté sur cela; que ce sens étoit évident par les cinq propositions; que ce n'était que les chicanes des jansénistes qui pût donner lieu d'en douter; que le fonds de la doctrine de l'évéque d'Ipres étoit cette grâce efficace par elle-même à quoy on ne peut résister, dont suit l'impossibilité de quelques commandemensde Dieu même aux justes qui, quand ils ne les accomplissent pas, n'ont pas la grâce, parott-il, pour les accomplir; qu'ainsy Jésus-Christ n'est pas mort pour tous et qu'il n'y a point de grâce suffisante. La conclusion fut qu'on ne devoit point écouter les sectateurs de cette doctrine, qui, pour la sauver, ne cherchoient qu'à la couvrir du voile prétendu de ce mystère impénétrable touchant le sens de Jansénius, en quoy ils se retranchoient.
Ces contestations terminées, on proposa aux vicaires que le roy souhaitait qu'ils cherchassent quelque expédient honnête pour remédier au tort que leur mandement faisoit aux constitutions des deux papes et k l'autorité du Saint-Siège en faveur des jansénistes. Ils s'opinîâtrèrent à dire qu'ils le trouvoient conçu dans les termes les plus propres k l'union , et le doyen s'emporta jusqu'à dire que ces disputes sur le jansénisme étaient si frivoles qu'il les regardoit commo des bagatelles; que néanmoins ils étaient prêts à se soumettre à c» que le pape en ordonnerait; et le procès-verbal de toute cette conférence fut dressé, par ordre du roy, à Fontainebleau le 30 de juin 1661 . Les grands-vicaires, pressés par l'archevêque de Toulouse, de la part du roy, de révoquer leur mandement, l'ayant refusé, le roy fut
obligé de le casser par un arrêt de son conseil privé. Cette résistance à la raison et à la vérité, qu'on tâcha de leur faire connoître, leur attira le mépris de tous les gens de bien et les fit passer pour entièrement dévoués au party.
Le roy avoit écrit peu de temps auparavant à l'évêque d'Angers pour l'engager à contribuer de son côté à rendre la paix de l'Église et à empêcher le cours de la nouvelle opinion dans son diocèse , qu'on en croyoit infecté. La lettre du roy, qui étoit du 21 avril, ne fut répondue que le 6 de juillet , ou par l'indisposition de l'évêque , ou par le temps qu'il fut obligé de prendre pour concerter avec Port- Royal de la manière dont il répondroit, qui fut à peu près dans ce sens : qu'il avoit la consolation de voir son diocèse en paix, que tout y étoit soumis, que les constitutions des papes y étoient reçues avec respect, mais qu'il étoit obligé de représenter à Sa Majesté qu'il seroit à propos de distinguer le droit d'avec le fait pour ne pas s'exposer à traiter d'hérétiques ceux qui ne peuvent l'être devenus que pour un sujet sur lequel il est impossible de le devenir; que si, dans la dernière assemblée , on eût séparé le droit d'avec le fait , comme le soohaitoient des prélats bien intentionnés, on ne se seroit pas engagé en celte difficulté qui trouble l'Église; on appelle hérétiques des gens de bien parce qu'on n'entend pas en quoy consiste cette hérésie ; que le même inconvénient arriva sous Théodose le Jeune entre saint Cyrille, patriarche d'Alexandrie, et Jean, patriarche d'Antioche ; car Jean et les évêques de son party condamnèrent les écrits de saint Cyrille comme favorables aux apollinaristes , et saint Cyrille condamna Jean et ses évêques comme nestoriens ; ce qui causa de grands troubles dans tout l'Orient et obligea l'empereur à traiter saint Cyrille avec quelque sorte de violence ; mais cet empereur apaisa tout en obligeant les deux patriarches à s'expliquer; que c'étoit ce qu'on devrait faire en cette occasion , où le trouble croissoit dans l'Église de France. Ce conseil, qui alloit à faire régler de nouveau ce qui avoit déjà été réglé par le pape et le roy, ne pouvoit venir que de Port- Royal , où Ton ne cherchoit qu'à brouiller encore plus une affaire déjà débrouillée.
Mais, comme toute l'intrigue de Port-Royal alloit à bien établir la distinction du fait et du droit comme la seule ressource qui restoit au party pour se tirer d'affaire , l'archevêque de Toulouse conseilla au nonce d'écrire à Rome que le mandement des grands-vicaires gâtoit tout, et que, pour apaiser le bruit, il seroit à propos de le faire condamner, et-même de pçnser à faire le procès aux auteurs de ce dé-
sordre, qui croissent tous les jours par les écrits fréquens de Port- Royal qui paroissoient pour le soutenir. Et la plupart de ces écrits n'étoient que des remontrances pour obtenir la permission de soutenir en l'affaire dont il s'agissoit la distinction du fait et du droit, pour réunir les esprits, à ce qu'ils prétendoient. Le pape, instruit du désordre que causoit ce mandement» ordonna une congrégation des cardinaux pour l'examiner ; ces cardinaux furent Albissi, Rospigliosi, Chigi. Ce dernier ne pouvant en être, Corrado fut mis à sa place. Cependant le pape ordonna au nonce de déposer les grands-vicaires, en cas de besoin avec participation du roy pour soutenir l'exécution , prétendant qu'ils avoient encouru les censures de la bulle d'Innocent et qu'ils étoient punissables des peines qui y étoient contenues, donnant pouvoir à même temps à l'archevêque de Toulouse d'élire un vicaire apostolique.'
Toutefois les cardinaux commis à l'examen du mandement furent d'avis, après deux conférences sur cet article, que sans tant de façon le pape devoit le censurer et menacer les vicaires de les déposer s'ils ne le révoquoient. Sa Sainteté reçut à même temps des lettres de l'archevêque de Toulouse , qui l'exhortoit à réprimer l'audace des vicaires par tout le poids de son autorité. Ce qui se fit par un bref daté du 2 août (1 661 ). Ce bref, qui étoit vigoureux , qui les traitoit de perturbateurs de la religion , gens séditieux qui ne cherchoient qu'à semer de la division dans les esprits dps fidèles, et auteurs du schisme qui se formoit dans l'Église, et qui les menaçoit de toute l'indignation du Saint-Siège, les étonna. Mais, comme le pape vouloit remédier effica cernent au désordre que causoit ce mandement, il ordonnoit au nonce de ne rien faire que de concert avec la cour, pour l'intéresser dans l'exécution; et il écrivit au cardinal de Retz pour se plaindre de l'attentat fait par ses grands-vicaires, dans leur mandement, à l'Église, en renversant les deux constitutions du Saint-Siège et jetant le trouble dans les esprits pour favoriser le jansénisme , et il luy ordonna à même temps de les déposer de leur place dans un mois au plus tard, et d'y en nommer de plus propres et de plus agréables au roy, ajoutant qu'il ne doutoit pas qu'il n'eût appris avec douleur le tort qu'ils faisoient à la religion dans cette affaire où l'autorité du Saint-Siège étoit si intéressée ; et , pour engager ce cardinal à bien faire, il luy promit d'être son intercesseur auprès du roy ; ce qui le toucha tout à fait, car il ne cherchoit qu'à faire la paix.
Mais ce projet d'accommodement du cardinal avec la cour par le pape fut encore traversé par de nouveaux soupçons qu'on prit de luy,
lesquels, par la conduite de ses amis, furent l'occasion de sa paix. L'abbé Fouquet et le surintendant, son frère, étoient de toute la cour les plus opposés au cardinal de Retz, parce qu'ils s'étoient rendus agréables au cardinal Mazarin , pendant sa vie, en le poursuivant ; ils coolinuoient à luy rendre de mauvais offices après sa mort. C'étoit en vain que ce cardinal faisoit faire des propositions à la cour, on ne les écoutoitpas. L'évêque de Châlons, de Yialar, et sa mère, la présidente de Herse, ses véritables amis, ne s'en rebutoientpas. La présidente, qui regardoit la marquise d'Asserac, de la maison de Rieux, comme une amie déclarée du cardinal dé Retz, depuis qu'elle luy donnoit deux mille écus de pension parce qu'il étoit tombé dans le besoin par les dépenses qu'il avoit été obligé de faire dans ses courses , fut trouver cette marquise environ ce temps-cy, afin de savoir s'il y auroit moyen de prendre des liaisons avec elle pour gagner le surintendant Fouquet, devenu ministre, avec Le Tellier et de Lionne, par la mort du cardinal. La marquise, qui s'étoit aperçue que le crédit des Fouquets, avec qui elle étoit en commerce pour un mariage de son fils avec une fille du surintendant [diminuoit], sans s'expliquer, insinua à la présidente de Herse que Le Tellier étoit solide, et dit qu'elle ne pouvoit pas s'ouvrir davantage. On chercha des liaisons avec Le Tellier ; l'évéque de Châlons n'étoit pas mal en son esprit ; mais, comme les ombrages croissoient contre le cardinal par l'intrigue des Fouquets, on prit la résolution de donner des inquiétudes à la cour sur son sujet.
Sur quoy la présidente de Herse , étant allée chez la marquise , qui enlroit dans tous les intérêts du cardinal , luy dit qu'il seroit bon pour ses affaires qu'on fit courir le bruit à la cour que le cardinal étoit en France et pas loin de Paris. Ce fut dans un temps que le roy d'Angleterre écrivoit au roy pour raccommodement de ce cardinal et l'en pressoit beaucoup. La marquise, qui, par la vivacité de son esprit, étoit fertile en expédients , dit à la présidente qu'elle luy envoyât 1rs matins à six heures son petit carrosse gris, sans y manquer, et qu'on la laissât faire; le carrosse s'en retourna les premiers jours à vide; environ le quatrième jour, sur le soir, elle reçut un billet d'un homme de la cour, qui luy demandoit un moment d'audience. La marquise luy marqua le lendemain à six heures du matin ; il n'y manqua pas; et trouvant la marquise prête à monter en ce petit carrosse sans couleurs, que la présidente luy envoyoit tous les jours à cette heure-là , et la voyant en écharpe, le loup à la main, une baguette à l'autre, en habit de campagne : « Quoy, Madame , luy dit l'homme de cour, qu'on croit avoir été l'abbé Fouquet, en cet équipage si matin ! Est-ce un voyage
que vous allez faire? » La dame luy répondit qu'elle n'alloit pas loin, hors de Paris, à un rendez-vous secret. L'abbé la pressa de luy dire où. Elle, qui avoit plus d'envie de le dire que luy de le savoir, après bien des façons , luy dit, en l'engageant au secret par serment , que le cardinal de Retz étoit caché dans le voisinage de Paris, qu'elle l'alloit trouver pour des affaires qu'il vouloit luy confier. L'abbé, après l'entretien qu'il luy avoit demandé, qui regardoit apparemment le mariage de sa nièce avec le fils de la marquise, dit à la cour ce qu'il venoit d'apprendre ; que le cardinal de Retz étoit proche de Paris , et qu'on ne pouvoit pas le mieux savoir. On s'emporte à la cour contre ce procédé; le roy écrit au roy d'Angleterre que, pendant qu'il presse son accommodement par ses lettres , le cardinal est en France proche de Paris , pour remuer par ses intrigues et pour jeter le trouble dans les esprits déjà émus par le mandement de ses grands-vicaires.
Quand on apporta le paquet de France et qu'on le présenta au roy d'Angleterre, le cardinal de Retz, qui avoit des conférences assez fréquentes sur la religion avec ce prince , étoit alors enfermé avec luy dans son cabinet. L'un et l'autre furent bien surpris des reproches que faisoit le roy de France que le cardinal étoit en France et proche Paris pour y brouiller. Mais le roy d'Angleterre, pour profiter de cet avantage, dépêcha dès le lendemain un courrier en France pour mander au roy que ses ministres le trompoient; que, dans le moment qu'il avoit reçu son paquet , le cardinal de Retz étoit dans son cabinet , et qu'il écrivoit à Sa Majesté pour justifier son innocence, qu'on opprimoit en publiant qu'il étoit dans le voisinage de Paris , pour y brouiller, dans le temps qu'il se trouve à Londres dans le cabinet du roy d'Angleterre, enfermé avec luy pour l'instruire de la religion. Le roy d'Angleterre représenta au roy de France avec tant de vigueur et tant d'assurance qu'il se laissoit tromper sur l'affaire du cardinal , et que ses ennemis profitoient des impressions que feu le cardinal Mazarin luy avoient données pour le perdre et se servoient de la prévention qu'il avoit prise luy- même contre ce prélat, qu'il en fut un peu honteux , et que cette aventure luy donna dans la suite plus de disposition à son accommodement. Tant la marquise d'Asserac avoit bien joué son personnage, l'abbé Fouquet étant devenu sa dupe , et le roy, auparavant si opposé au cardinal , devenu si favorable à son retour, qui, fut bientôt après, avec la permission de se rendre à Commercy, sur la frontière de France et de Lorraine, pour y traiter de son accommodement.
Cependant l'affaire des grands-vicaires alloit son chemin; le nonce.
ayant reçu le bref de la censure de leur mandement, consulta l'archevêque de Toulouse sur Tordre qu'il y avoit à tenir pour leur signifier. L'archevêque dit qu'il seroit d'avis qu'il leur fit rendre par son auditeur, en présence d'un notaire apostolique et de deux huissiers du conseil. Les vicaires ayant appris qu'il y avoit un bref contre eux vinrent trouver le nonce pour savoir ce que Sa Sainteté leur ordonnoit , ce qui donna lieu au nonce de leur rendre lu y-môme; ils le reçurent par ses mains, seyplaignant toutefois de ce qu'ils avoient appris que le pape les maltraitait dans ce bref., après luy avoir écrit pour l'adoucir. « Ce n'est qu'en père que le pape vous parle , répondit le oonce, sans vous blesser; » ajoutant qu'à la vérité il s'étoit servy du mot de mensonge pour réfuter avec plus de force la fausseté qu'ils avoient avancée, que Sa Sainteté n'avoit point fait examiner ce qu'il décidoit en sa bulle; c'étoit offenser le pape au vif; il devoit leur faire sentir; après quoy le nonce, qui les vouloit gagner, les conjura de luy donner le moyen de les servir auprès du pape et du roy, en répondant de leur obéissance à l'un et à l'autre; ils luy promirent de revenir daos trois jours pour luy rendre réponse; mais le nonce dressa une espèce de projet, avec l'arçhevéque de Toulouse, de ce que le pape avoit à leur demander pour sa satisfaction j contenant ces quatre articles :
1° Qu'ils déclareraient nettement que les cinq propositions sont condamnées dans le sens de Jansénius ; 2° qu'ils avoueroient que leur mandement étoit contraire aux constitutions ; 3° qu'ils révoqueraient le premier mandement ; 4° que la signature se ferait selon le formulaire de rassemblée.
Et parce que le curé de Saint-Séverin avoit déclaré au nonce qu'il feroittout ce qu'on luy prescrirait, on jugea qu'il ne pouvoit, dans les règles, rien faire sans son collègue. On déclara au doyen que, s'il ne vouloit faire la rétractation selon les quatre articles , les commissaires, en vertu de leur commission, ordonneraient prise de corps contre luy, et, l'exécution s'en en suivant, l'autre grand-vicaire pourrait valablement faire l'ordonnance de cassation du premier mandement. Les deux vicaires revinrent trouver le nonce sur la fia d'octobre, et, après plusieurs protestations de respect envers le Saint-Siège, le doyen dit qu'ils ne pouvoient révoquer leur mandement sans se diffamer par un acte public, qu'ils étoîent prêts de l'interpréter, mais qu'on ne pouvoit pas les obliger à se condamner euxmêmes ; et ils donnèrent une explication de leurs intentions par écrit fort confuse, que le nonce rejeta. Ils luy demandèrent ce qu'il souhaitoit donc d'eux : — Une rétractation en forme de leur mandement .
dit-il, sur les quatre articles. Ils promirent d'y penser ; mais, étant revenus pour disputer contre le nonce plutôt que pour le satisfaire , et après plusieurs contestations de part et d'autre, le nonce les étonna en leur ajoutant que le pape avoit reçu une espèce de déclaration du cardinal de Retz, par laquelle il se soumettoit aux constitutions et renonçoit au jansénisme , qui montrait peu de concert d'eux avec leur archevêque.
D est vray que ce cardinal avoit répondu au pape , lequel luy avoit reproché la résistance de ses grands-vicaires et leur obstination ; il protestoit en cette lettre avec serment qu'il n'avoit que de la soumission pour les constitutions, qu'il les recevoit en renonçant à la nouvelle doctrine, qu'il disoit anathème aux cinq propositions condamnées par le Saint-Siège, qu'il avoit été élevé en Sorbonne en les combattant comme entièrement opposées à la doctrine de saint Augustin , que l'évéque d'Ipres avoit mal entendue et mal expliquée en son livre (1). Il ne se peut dire combien les vicaires eurent de peine h croire cette déclaration du cardinal , dont le nonce leur fit voir la copie, par ordre du pape ; ce qui aclieva de désarmer leur résistance, et les obligea de signer le projet que le nonce leur avoit déjà présenté, pour casser leur mandement ; ce qui finit l'affaire, qui étoit capable de rétablir tout à fait le jansénisme, si ce mandement n'eût été cassé.
Hais la nouvelle opinion, qui se répandoit alors presque partout, se glissa environ ce temps-cy dans un célèbre monastère de Toulouse , avec quelque sorte d'éclat. Les religieuses de Saint-Jean de
(l) D'Aubeville, envoyé à Rome, rendait compte le 6 septembre 1661 (Tune audience qu'U avait eue du pape. L'envoyé de France, après avoir énuméré lea divers griefs de sa cour contre le cardinal de Retz, termina en disant qu'il n'y stait pas an monde on plus dangereux jansénUte. « Sa Sainteté me dit qu'il n'étoit plus janséniste, que In cardinal de Rets luy avoit écrit depuis peu , et qu'il avoit juré qu'il n'avoit point de sentiment dans le cœur qui ne fût conforme à ceux de l'Église, et qu'il seumettoU toute* »e* opinions à l'autorité do Satat-Siége et à celle de Sa Sainteté. Je luy répKquay que, sH n'étoit plus janséniste, il n'y avoit pas longtemps qu'il l'étoit. Je luy prouvay par une lettre que je hiy fis voir de M. de Contes, doyen de Notre-Dame et grand-vicaire du cardinal de ReU, du 23 avril 1661, écrite s M. Le Tellier. (fi agissait de la nomination de Singlin à Port- Royal.) Sa Sainteté voulut voir la date de la lettre; ensuite de quoy elle me dit qu'elle étoit vieille, et que depuis le cardinal de Rets a? oit juré qu'U n'étoit pas janséniste. Je répliquai à Sa Sainteté qu'il n'y avoit que quatre mois que la lettre avoit été écrite, et que, si le cardinal de Rets étoit janséniste en ce temps-là, qu'il l'étoit bien encore. Sa Sainteté me dit qull ne l'avoit jamais été que d'esprit, mais point de cœur, et qu'il avoit été janséniste par ambition et par cabale. Je relevay ces circonstances et dis à Se Sainteté que cela étoit indigne de tout chrétien, mais encore bien plus d'un cardinal, qui a tant d'avantages dans l'Église, de la vouloir détruire pour établir ses affaires dans le monde ; dont Sa Sainteté demeura (Taocord, et me dit qu'effectivement ledit cardinal n'étoit pas janséniste, mais qnH étoit brouillon. »
Jérusalem, de Tordre des chevaliers de Malte (1), s'étant un peu laissé gâter l'esprit par la nouvelle opinion , le pape, supérieur né de cet ordre, en fut averly par le nonce ; ce qui l'obligea, pour y remédier, de commander à l'assesseur du Saint-Office, Yizzani, d'écrire à Casanata (2), inquisiteur à Malte, pour en faire ses plaintes au grand-maître (3) de sa part, parce que ce monastère, par un privilège spécial de l'ordre, étoit exempt de l'ordinaire. Le grand- maître ordonna pour visiteurs à ce couvent Jacques de Carbonneau (4), chevalier, commandeur de l'ordre, et Jacques deLancegue (5), prêtre conventuel, commandeur deRenneville. La supérieure (6), à qui ils se présentèrent pour la visiter, les pria de surseoir jusques à nouvel ordre pour des raisons qu'elle avoît; ce qui luy fut accordé à condition qu'elle allât sur l'heure prendre tous les livres des cellules et les apportât; ce qu'elle fit, et la suspension delà visite luy fut accordée. Mais, pendant cette suspension, il se mit une espèce de division dans le couvent, qui obligea les mieux intentionnées, sœur Antoinette de Mirandoel (7), sœur Françoise de Mirandoel (8) et sœur Jeanne de Navaille (9), d'écrire à l'in-
(1) Ce couvent avait été fondé en 1612 par Antoine de Paule, alors prieur de Saint- GOIes a Toulouse, depuis élu grand-maître de Tordre le 10 mars 1623, qui mourot le 10 juin 1636, à l'Age de quatre-vingt-cinq ans.
(2) Jérôme Caaanata, né à Naples le 18 juin 1620, fut envoyé à Malte en qualité d'inquisiteur au mois de mars 1658 et y resta jusqu'en 1663. Créé cardinal le 12 juin 1673, il légua sa belle bibliothèque aux dominicains de la Minerve et mourut le 3 mars 1700.
(3) Martin de Reding avait été élu grand-mallre de Tordre de Malle au mois d'août 1657, après d'assez vives contestations; il succédait à Yintimille Lascaris, dout il est question pins bas , et il mourut le 6 février 1660, âgé de soixante et onze ans.
(4) Jean-Jacques d'Esparbès de Lussan de Carbonneau, fils de Jean-Paul et de Françoise de Carbonneau, chevalier de Malte de la langue de Provence, fit ses preuves le 26 février 1613, fut commandeur de Yaours, vicaire-général et receveur général au grand prieuré de Toulouse en 1661, grand-bailli de l'Aigle, commandeur de Marseille, et enfin bailli de Maaosque en 1675.
(5) Jacques de Lancegue, prêtre, commandeur de Renneville en 1637, Tétait encore en 1667 , en même temps que de Fontsorbes et de Saint- Jean de Narbonne.
(6) Marie de Narbonne Fiefmarcon , fille d'Amaury de Narbonne et de Lomaigue et de Marguerite d'Ornezan , marquise de Fiefmarcon , reçue au couvent de Saint-Jean de Jérusalem de Toulouse le 19 octobre 1630 , élue prieure en 1657, accompagna en 1673 Antoinette de Mirandol au couvent de Martel et y mourut.
(7) Antoinette de Faurede Mirandol, fille d'Étien ne- François et d'Honorée de Cosnac, fut reçue au couvent de Toulouse le 31 mai 1633 et alla rejoindre sa soeur à Martel en 1673.
(S) Françoise de Faure de Mirandol , reçue le 19 janvier 1645 au couvent de Toulouse , fut nommée en 1653 prieure de Martel, au diocèse de Cabors, où il n'y avait plus de régularité; elle n'y entra que le 7 octobre 1672, accompagnée d'une seule scrar converse, et y fut rejointe, Tannée suivante, par sa sœur aînée et Marie de Narboone; toutefois elle ne fut en paisible possession qu'en 1683.
(9) Perside (et non Jeanne) de Benac de NavaiUes, sœur du maréchal, reçue en 1647, prieure en 1682.
quisiteur de Malte pour presser la visite qu'elles jugeoient nécessaire. Le grand-maltre écrivit aussitôt à l'archevêque de Toulouse pour le prier de vouloir connoltre la vérité de ces désordres pour l'en informer, ce qu'il fit ; et, après avoir vu les religieuses en général et en particulier, il changea leurs directeurs, leurs prédicateurs et les ecclésiastiques qui servoient le couvent, de leur consentement ; et ce fut le commandeur de Carbonneau qui choisit des religieux de divers ordres pour remplir ces places.
Enfin, après plusieurs procédures , ces religieuses firent une espèce de profession de foy qu'elles envoyèrent au pape pour abjurer la doctrine de Jansénius, dont on les avoit accusées, signée de toutes, sur Tavis qu'on leur donna qu'il couroit un imprimé par la ville qui déclarait leur maison infectée de cette erreur; ce qui se fit le 4 juin de cette année 1661. A la vérité, comme le foible des filles est la curiosité, on dit qu'il se trouva de ces religieuses qui prêtèrent l'oreille à quelques-uns de leurs directeurs, gâtés eux-mêmes de ce venin ; on trouva même des lettres et des écrits de ces directeurs dans la plupart des cellules, pleins de maximes de cette doctrine, qui furent portés à l'archevêque , lequel en fit une censure juridique et dans les formes. Mais il se trouva, dans la visite qui fut faite en ce monastère par ordre de l'archevêque, une lettre du défunt grand-maître Lascaris (1), écrite aux religieuses de cette maison, qui marquoit assez que c étoit de longue main qu'on tàchoit à l'infecter de ces nouveautés. Voicy l'extrait de la lettre adressée à la supérieure et aux religieuses.
« On nous écrit qu'il y a danger que parmy vous il n'y ait des esc prits déjà gâtés par le livre du docteur Arnault. SeroiUil possible « que vous fussiez si foibles et si flottantes en la foy que le premier c vent d'une opinion nouvellement forgée fût capable de vous cma .porter, et que vous fussiez si amoureuses de votre propre sens que « vous voulussiez préférer la faiblesse de votre raisonnement, sujet à a se tromper, aux décisions infaillibles de l'Église ? Cela ne se peut, • parce que vous êtes d'un ordre où l'on fait profession de la foy et c de l'obéissance au Saint-Siège aux dépens de son propre sang, c J'apprends qu'on a trouvé encore parmy vous plusieurs autres c maximes de Port-Royal, marques infaillibles d'un orgueil qui Me aux c vierges leur véritable virginité, etc. (4). » On trouva encore, en cette
(I) PboI de Yinthnitle Lascaris fut éta grand-maltre de Tordre de Malte le 13 Juin 1S36; il succédait à Antoine de Paule, et il gouverna Tordre de Malle avec gloire pendant plus de vingt ans; il mourut le U août 1667, âgé de quatre-vingt-dix-sept nus.
(S) Le sMoeatenr de Martin de Reding, Annet de Clermont Chattes de Gressin,
maison, dans la visite qu'on en fit, un fragment de lettre sans nom à une des religieuses, qui portoit a que la cour poursuivoit vivement
baflry de Lyon «Tant d'être élu grand-mattre, ne gouverna l'ordre que pendant trois mois. L'affaire de* religieuses de Toulouse fat à ses yeux, comme elle avait été aux yeux de Yintimille Lascaris et de Martin de Reding, une des plus importantes de son gouvernement. Quinze jours avant sa mort il leur avait écrit, au sujet de la vi» file de leur couvent faite par l'ordre de l'archevêque, la lettre suivante, tirée des archives de la préfecture de Toulouse :
« Vénérable, tres-chere , bien-aimee , et vous, nos très-ehèret et bien-aymées reiiçkiaês,
■ Vous aurez bien connu , par la part que nous voulûmes vous donner de nostre promotion et par l'assistance que nous vous demandions de vos saintes prières pour mieux gouverner nostre religion , que nous avions une inclination particulière à vous ayaser et une très-bonne opinion de vos consciences. Pour vous dire la vérité , ce qui nous a extrêmement édifiez dans la conduite que vous avez tenue en toutes les choses qui se sont passées depuis le commencement de ta visite que les commandeurs de Garbonneau et de Lancegue firent de vostre monastère, ou vous avez été appelées de Dieu , c'est que nous avons observé que, dans tontes les lettres que vous avez cscrit à nostre prédécesseur, d'heureuse mémoire, vous avez toujours eu un esprit de soumission à ses volonlez et une confiance entière en ses soins paternels. Nous avons remarqué, par toutes celles que nostre ambassadeur, le vénérable bailly de Souvré, noua a escril sur vostre sujet et parla relation que monseigneur vostre arehevesqoe m'a envoyée , que ce n'a été qu'un peu trop de curiosité que quelques-unes d'entre vous ont eue pour les nouvelles doctrines , desquelles il se faut toujours défier, qui a donné lieu à ce grand esclandre qui s'est fait en vostre commiinaoté, qui alla jusque* à Rome', et qui suroît scandalisé plusieurs personnes si nostre prédécesseur, de concert avec Sa Sainteté , n'y eust apporté les remèdes nécessaires. Je loue Dieu que monseigneur vostre arehevesqoe ayt été le ministre, plutost élu de sa divine providence que de nostre saint prédécesseur, pour donner le repos à vos consciences, qui vous estoit si nécessaire. Nous sommes demeurez si .pleinement consolez de voir dans sa relation que les soins qu'il a pris pour vous ayent eu un si bon effet, et qu'il soit resté content de vostre résignation à ses conseils, et de vostre dépendance en toutes choses qui regardent la gloire de Dieu et la soumission que vous devez à l'Église , comme aussi d'avoir vu dans vos lettres, qui accompagnoient sa dernière relation , que vous estes satisfaites de son procédé et de la grande affection qu'il vous a fait paroistre , que nous ne saurions assez vous l'exprimer ; et sommes obligés en ce rencontre de louer la charité, lezele et la prudence de cet illustre prélat, et aussi la façon avec laquelle vous en avez usé avec luy. Nous luy escrivons pour le remercier de toutes ses peines et soins, et le prions de vous honorer de ses visites le plus souvent qu'il pourra & revenir, afin que par sa bonne conversation vous taschiez à vous perfectionner davantage et vaquer encore mieux au service de Dieu; nous luy mandons que, s'il restait quelque chose à faire quant à la spiritualité dans la visite que nous voulons que les commandeurs deCarbonneau et de Lancegue achèvent au plustost, qu'il y remédie ; et pour cela nous désirons que vous en passiez aveuglement par où luy seul ordonnera. An reste nous ne touchons point à vos confesseurs et prédicateurs ordinaires, puisque ce sont personnes approuvées et sans reproche. Nous vous dirons aussy que nostre prédécesseur n'a jamais eu intention d'altérer vos constitutions, ny nous encore moins ; mais pour de bons respects , par provision seulement et jusqoes à ce que nous avons jugé le procez de la visite, nous voulons que vous , notre chère fille et prieure, ayez bien le choix des confesseurs et prédicateurs extraordinaires, mais que vous ne les poissiez prendre que dans tout l'ordre de Saint-François, et qu'ils soient mesme agréez de monseigneur vostre archevesque. Nous souhaitons de plus que celles qui
ceux qu'on appelle jansénistes; qu'elle ne s'attristât pas de la persécution ; que jamais personne n'avoit défendu la vérité avec de la force et de la vertu qui n'eût été traité de la sorte, ce qui ne paraît que* trop dans toute la suite de l'histoire ecclésiastique; et que ce qu'on faisoit alors contre M. Arnault établissoit mieux que toute autre chose la bonne doctrine que vous défendez. Jamais attaque ne ftit juste quand elle est avec colère et violence et que les parties sont les juges. On dit cecy pour vous consoler, afin qu'un bel esprit comme le vôtre ne se repente jamais de n'avoir [pas] trempé les mains dans la boue du molinisme. »
Les évéques enfin, pour finir l'affaire du formulaire , qui étoit le seul dénouement de l'intrigue de la nouvelle opinion, après y avoir travaillé la plus grande partie de cette année , furent d'avis de dresser un formulaire semblable à celuy de la dernière assemblée, ne trouvant point de voye plus sftre pour l'exécution sincère et uniforme des constitutions des papes Innocent X et Alexandre VII qui avoient condamné cette doctrine, ny plus propre à achever de détruire cette erreur dans le royaume et à réunir les esprits. Mais, pour donner tout le poids nécessaire à ce règlement, ils prièrent le roy d'envoyer leur formulaire, comme ils l'avoient dressé, en Sorbonne, pour y être reçu dans les formes par le consentement universel de toute la faculté. Ce qui se fit le second de may de cette année , le roy ayant écrit une lettre de cachet à cet illustre corps par l'évéque de Rennes, Henry de la Mote Hodancourt, et par Hardouin de Péréfîxe, évéque de Rhodez. Il leur mandoit en cette lettre qu'il leur envoyoit le formulaire dressé par l'assemblée du clergé, pour l'examiner et pour le recevoir. Les
voudront appeler des jésuites soient satisfaites , et qne vous , ma chère fille el prieure, le permettiez sans aucune répugnance. Nous entendons que lesdits confesseurs et prédicateurs extraordinaires ne seront appelés qu'autant de fois Tannée qu'il est porté par vos constitutions, et que chaque fois soit pour huit jours ou quinze tout an plui, si ce n'est qu'il s'offrist quelque rencontre que nons ne pouvons prévoir, et qui rêquist une entière nécessité ; en ce cas- là, vous, ma chère fille et prieure, en useres avec voire prudence ordinaire, à laquelle nous nons remettons au surplos de tontes les choses qui peuvent regarder rostre règle et le service de Dieu , vous recommandant à toutes une parfaite union, que vous obéissiez absolument à ma cliere fille, vostre prieure, que vous demeuriez bien persuadées que nous serons toujours disposés à voua donner des marques de nostre affection, et que nous prierons de bon cœur la divine majesté de vous tenir en sa sainte garde.
« Malte, le 15 may 1660. De Clehnont. »
Annet de Clerroont mourut le 2 juin 1660, à Page de soixante-treize ans. Ses successeurs, lesdeui frères Raphaël et Nicolas Coltoner, élus l'un après Vautre le 6 juin 1660 et le 23 octobre 1663, continuèrent à se préoccuper des religieuses de Toulouse et leur adressèrent aussi des lettres en date des 9 mars 1661 et 8 janvier 1664.
lettres du roy à la faculté étant lues , on fit à même temps la lecture du formulaire, qui fut approuvé généralement de tous les docteurs, comme le plus conforme aux intentions des deux papes qui avoient condamné cette hérésie et le plus propre à détruire cette erreur, la faculté ajoutant, que, ayant reçu les constitutions des deux papes avec une entière soumission, elle ne pouvoit pas se dispenser de recevoir ce formulaire proposé par rassemblée comme le moyen le plus certain et le plus convenable pour achever de détruire l'hérésie condamnée ; que cette manière de profession de foy avoit été de tout temps en usage dans l'Église par des souscriptions, et que la faculté ftnétoit toujours servie; qu'elle ordonnoit à tous les siens de le recevoir et de le signer, sous peine d'être retranchés du corps, avec défense d'admettre aucun des étudians en la faculté aux degrés qu'ils n'eussent signé ce formulaire. Après quoy elle remercia les deux prélats , les pria d'assurer le roy de leur obéissance et de leur zèle pour la religion. Tout cela se fit par un consentement général et unanime de tous les docteurs qui assistèrent à cette délibération , le second de may; et pour rendre cet acte encore plus authentique, il fut confirmé en l'assemblée suivante, qui fut le \ 6 de ce même mois.
Après le règlement du formulaire il fallut pourvoir à l'exécution; de quoy on délibéra principalement à l'assemblée, et voicy quel fut l'effet de la délibération. Il fut ordonné : 4° que tous les ecclésiastiques du royaume signeroient ce formulaire sans exception, pour quelque raison que ce put être ; 2° que, pour aller au-devant des répugnances qu'on pourrait avoir sur le prétendu défaut d'autorité de l'assemblée pour obliger à signer ce formulaire, l'assemblée déclaroit qu'elle n'avoit mis dans ce formulaire pour la décision de foy que ce qui est contenu en la bulle d'Innocent et en celle d'Alexandre, savoir que les cinq propositions tirées du livre de l'évéque d'Ipres sont condamnées d'hérésie au sens que cet auteur les avoit enseignées; 3° que la clause du formulaire qui fait mention de saint Augustin n'est que pour marquer que l'assemblée approuve la doctrine de saint Augustin en condamnant celle de Jansénius ; 4° que, le retardement à la signature pouvant devenir très-préjudiciable, les archevêques et évêques seront priés de s'appliquer à ne rien omettre pour en avancer l'exécution; 5° qu'ils seront obligés de la signer eux-mêmes ou leurs grands-vicaires, avec leurs ordonnances aux chapitres de leurs églises tant cathédrales que collégiales, aux communautés séculières et régulières, religieux et religieuses, encore que l'on prétendit être exempt,
attendu que l'exemption de ceux mêmes qui prétendent être de nul * t. m. a
diocèse n'a poinb de lieu en matière de foy, selon le droit. 6* Os feront aussy signer les curés, les vicaires, les prêtres habitués, les bénéficiera et tous les ecclésiastiques , les principaux des collèges , les régens , les maîtres d'écoles de leur dépendance, et la formule sera envoyée à toutes les universités. 7° Messieurs les archevêques et évoques seront priés d'envoyer dans deux mois après avoir reçu la dépêche de l'assemblée, si elle tient encore, leurs lettres pour rendre compte de ce qui aura été fait dans leurs diocèses, ou aux agens, pour en informer le roy. 8° S'il se trouvoit de la résistance dans quelques ecclésiastiques sur de prétendues exemptions, les ordinaires pourront ordonner contre eux des censures et autres peines ecclésiastiques portées par le droit. 9° Quoyque l'assemblée soit persuadée que nul des prélats ny des vicaires généraux ne manquera à son devoir en cette occasion, toutefois, s'il y avoit de la négligence de leur côté ou du refus à l'exécution, elle déclare que, suivant son décret, ils seront privés de l'entrée et voix délibérative , active et passive, dans les assemblées générales et particulières, et que de plus il sera pourvu en ces cas suivant les décrets des conciles et des constitutions canoniques; 10° que le désir d'abolir cette secte, obligeant l'assemblée à suivre les moyens prescrits dans l'ancien et le nouveau droit canon , elle ordonne que les auteurs qui ont écrit contre les constitutions ou contre la signature du formulaire rétracteront par écrit ce qu'ils ont enseigné; il* que le roy sera supplié d'employer son autorité pour l'exécution de ce décret et d'empêcher aucun appel comme d'abus sur cette matière dans ses parlemens ; de faire dissiper toutes écoles et communautés où l'on enseigne la nouvelle doctrine; de ne laisser expédier aucun brevet de don de bénéfices qu'après que ceux qui en seront pourvus auront signé; d'ordonner qu'on empêche l'impression et la publication des livres et des écrits qui enseignent ou favorisent le jansénisme et de faire supprimer ceux qui sont déjà imprimés; 12° que le pape sera informé du détail de cette délibération, dont on doit luy rendre compte, et que son nonce, l'archevêque de Césarée , sera chargé de la lettre pour le zèle qu'il a toujours fait parottre à abolir cette erreur; 13° qu'enfin, pour empêcher la désunion qui se forme entre les deux partis et rompt la charité , les prélats seront suppliés de défendre, même sous peine d'excommunication, h tous leurs diocésains de se diffamer les uns les autres sous les noms de jansénistes, molinistes, semi-pélagiens ou autres noms de party, et tous les fidèles sont exhortés, sous peine de péché, de dénoncer en secret aux supérieurs ou à leurs officiers ce qu'ils sauroient avoir
été dit ou fait, au préjudice de ces règlemens, en faveur du jansénisme.
C'est en abrégé ce qui fut réglé par l'assemblée pour l'exécution; mais, comme le plus grand obstacle qu'on y apporta vint de la part de quelques évéques déjà dévoués au party, qui levèrent les > premiers l'étendard à la résistance, le roy fut prié par l'assemblée et par les gens de bien cyû se trouvèrent à la cour et autour de sa personne de leur faire écrire pour les obliger à signer le. formulaire. Ces évéques furent celuy d'Aleth, celuy d'Angers, celuy de ChâJons-sur-Marne , ceux de Commenges, de Venceet de Beauvais; car l'archevêque de Sens, qui venoit de faire sa paix et qui s'étoit engagé, en la dernière assemblée, dont il étoît, de signer, n'osa s'en excuser, surtout après son accommodement avec le pape, qui étoit tout récent, et après avoir donné au nonce une déclaration qu'il condamnoit les cinq propositions dans le sens de Jansénius, et que ce sens n'étoit pas celuy de saint Augustin.
La lettre de l'évéque d'Aleth au rqy contenoit en abrégé qu'il ne croyoit pouvoir en conscience signer le formulaire dressé par l'assemblée , comme étant contraire à la discipline de l'Église , à la liberté même des évéques , à l'usage de pette clef qu'on appelle de la puissance et à la paix des peuples; et il ajoute , avec ce ton d'autorité qu'il se donnoit sans raison, étant d'une médiocre capacité, que le roy luy-méme faisoit contre sa conscience de se servir de son pouvoir • pour pousser cette affaire II écrivoit à peu près dans le môme esprit à l'assemblée du clergé, s'excusant de ce qu'il ne pouvoit en conscience accepter le formulaire ny obéir à ses ordres pour la signature, parce que, outre qu'ils n'avoient pas ce pouvoir d'obliger les autres à cela , ils faisoient injure à la dignité épiscopalè, la privant de sa liberté et de l'usage des deux clefs de la science et de la puissance , que les évéques ont héritées des apôtres, dont ils sontles successeurs, comme d'une prérogative essentielle à leur ministère , rien n'étant plus opposé aux saints canons.
La lettre de l'évéque d'Angers au roy étoit conçue dans les mêmes sentimens : qu'on ne pouvoit en conscience signer le formulaire, parce que rien n'étoit plus capable de troubler la paix ; que pour Iuy il ne connoissoit aucun janséniste; que les propositions fussent dans Jansénius et condamnées dans son sens, ce ne pouvoit être qu'une question de fait, et qu'un fait qui n'est point immédiatement révélé de Dieu ne peut être un article de foy ; qu'aucun théologien n'a jamais dit le contraire sans tomber dans l'erreur ; qu'il étoit persuadé qu'il
n'y avoit plus de jansénistes en France, et, si on parloit diversement, c'est qu'on ne s'entendoit pas. Il avoit adressé sa lettre à son amy de Lyonne, secrétaire d'État , auquel il avoit exposé ses raisons plus au long, pour en rendre compte au roy s'il le jugeoit à propos.
L'évéque de Châlons parloit plus en général et descendoit moins dans le détail que les autres ; il disoit au roy que les évêques ne dévoient point avoir d'empressement pour accepter le formulaire , mais attendre avec un grand silence ce qui arrivera, se résemant à exposer leur sentiment quand ils en seront requis. Les raisons qu'il apporte pour appuyer ce qu'il dit sont que les évéques assemblés n'ont point de juridiction sur les autres évéques pour les obliger à signer sous peine de privation de voix active et passive aux assemblées du clergé; secondement qu'on ne peut pas être déclaré hérétique pour un fait non révélé ; en troisième lieu qu'il y a de l'imprudence à condamner le sens de Jansénius sans savoir quel est ce sens.
L'évéque de Vence répondit au roy qu'ayant écrit au pape pour savoir ses intentions sur une affaire si extraordinaire et si peu d'usage en l'Église il ne pouvoit pas signer sans sa réponse , surtout après qu'on luy a écrit de Rome que ce formulaire n'y étoit pas approuve (ce qui étoit vray du celuy des grands-vicaires). Il ajoutoit que ce n'é» toit que pour troubler la paix de l'Église qu'on abusoit de l'autorité du roy , insinuant que ces hérétiques , dont on faisoit tant de bruit , n'étoient qu'imaginaires, et qu'on opprimoit par des accusations violentes d'erreur prétendue des gens tout à fait utiles à l'Église; sur quoy il déclamoit avec un peu de chaleur contre la résolution de rassemblée pour la signature comme quelque chose de plus pernicieux que l'Inquisition, qui ouvroit la porte à l'injustice, à la calomnie , à la vengeance , et que cela passoit le pouvoir de l'assemblée.
L'évéque d'Angers apprit par la réponse de Lyonne, son amy, que le roy avoit été fort mécontent , le voyant si peu disposé à la soumission; mais ce prélat pour fatiguer le roy luy écrivit jusques à trois fois. On vit son dessein, et on le traita de grand mépris.
Os évéques, dévoués au party, avoient entrepris cette espèce de résistance au souverain , ou de leur chef ou du conseil de Port-Royal, pour jeter, par la difficulté qu'ils faisoient de signer, un nouvel embarras dan3 une affaire qu'on croyoit finie; ce qui donna lieu aux curésde Paris de faire un acte public, par les mains d'un notaire, pour déclarer que tout leur corps avoit approuvé le premier mandement des grands- vicaires comme le seul moyen de conserver la paix et de satisfaire la conscience ; car, par une pure antmosité contre les régu-
liers, ils étaient presque tous devenus jansénistes. On n'eut aucun égard à leur déclaration, qui fut traitée de scandaleuse et de téméraire. Tout cela fut soutenu de deux grandes lettres de la mère Angélique et de la mère Agnès Araault, écrites au roy, du Port-Royal, dans un air assez pathétique, pour l'émouvoir à compassion en luy faisant pitié. Cela fut concerté avec tous les chefs de la cabale comme une dernière ressource et une machine réservée aux extrémités, et ce fut le party qu'on y prit à cause de l'exécution des derniers ordres du roy au lieu-* tenant civil de chasser les pensionnaires et même les novices de Port- Royal; ce qui ne put se faire dans la rigueur qu'il se fit sans alarmer ceux qui étoient à la tête de ce party, qui prirent cette dernière résolution ou bien pour fatiguer la cour de plaintes , ou pour émouvoir le public à compassion en leur faveur.
La lettre de la mère Agnès au roy étoit un chef-d'oeuvre du party, propre à attendrir le cœur de ce prince, qui avoit de la religion; elle luy représentoit qu'on seroit surpris un jour d'apprendre qu'un grand monarque aussi plein de piété que luy pensoit à détruire un monastère consacré par tant de miracles de la Sainte-Épine, approuvés dans les règles par les grands-vicaires, leurs supérieurs naturels, et dans les formes canoniques; que ces miracles étoient comme autant de témoignages que le Ciel rendoit à la pureté de leur créance; que c'était se déclarer contre les ordres de Dieu que de chasser les novices d'un heu sanctifié par des voyes si saintes et.par des prodiges. Enfin la plus grande partie de cette lettre rouloit sur cette pensée, à laquelle on donna tous les tours que l'artifice de la parole pouvoit inventer pour toucher le cœur d'un jeune prince tendre à tous les senti mens de piété.
La lettre de la mère Angélique étoit à la reine-mère ; elle l'assuroit que jamais elle n'avoit eu aucune part en ces disputes dont on accu* soit le Port-Royal, dont l'esprit n'étoit point autre que celuy du bienheureux François de Sales; que la mère de Chantai, qui avoit vécu et étoit morte dans une si grande réputation de sainteté , avoit un jour voulu voir et entretenir les directeurs de Port-Royal pour sa consolation, dont elle fut tellement édifiée qu'elle ne pouvoit s'empêcher de comparer les persécutions qu'on commençoit à leur faire à celles de sainte Thérèse, dans la réforme qu'elle entreprit de son ordre, contre qui le pape et son nonce en Espagne s'étoient emportés à toutes sortes de violences, comme tout le monde savoit ; qu'ainsy elle avoit sujet d'appeler calomniateurs ceux qui publioient que les jansénistes régnoient à Port-Royal, concluant enfin que, Dieu ayant parlé
par des miracles en faveur de leur maison et par des miracles approuvés de l'Église, il se déclaroit par là protecteur de leur innocence.
La copie de toutes ces lettres fut envoyée à Rome , et elles y furent fort mal reçues, par cet esprit de révolte qu'elles sembloient respirer toutes, comme n'ayant pour but que de faire revivre la nouvelle opinion presque éteintô par le ièlè du roy et par les foudres du Vatican. Et, quoyque le pape ne jugeât pas à propos de les faire examiner dans les formes, il ne laissa pds d'en demander le sentiment à quelquesuns des plus célèbres théologiens de Rome , qui luy répondirent tous: 1* que la lettre de l'évêqued'Aleth au roy étoit téméraire et scandaleuse en ce qu'elle déclaroit qu'on ne pouvoit en conscience signer le formulaire , qui tfétoit qu'un febrégé des constitutions des deux papes Innocent et Alexandre , et la signature une marque de la soumission qu'on rend à leurs décisions; 2° que* la lettre de ce même évéque à l'assemblée étoit aiissy téméraire, parce qu'elle favorisoit le jansénisme en soutenant qu'on n'étoit pas obligé de reconnoître la bulle d'Alexandre comme une constitution de foy ; 3* que les lettres de Tévéque d'Angers bu roy et à Lyoïme furent traitées de la même manière de scandaleuses pôuf les mêmes raisons , suspectes d'erreur pour dire qu'on" fait tie peut appartenir à la foy, qu'un évéque ne doit avoir d'autre règle que la lumière d'en haut, qui ne luy manque point pour sa conduite ; pour alléguer faussement au roy l'exemple de Jean d'Antioche ; pour approuver le mandement des grands-vicaires, condamnés par le pipe à Rome ét 8 Paris par l'assemblée du clergé, et pour dire enfin que l'affaire du jansénisme n'est pas encore finie et qu'on attend des décisions sué cela. Ce fut aussy pour les mêmes raisons que la lettre de l'évêque de Vence fut condamnée par ces théologiens , parce qu'il prètertdoït qiill n'y avbît plus de jansénistes, que c'étoit une chimère que Cette hérésie , que ce sont des gens de bien et de grands saints \ et parce qu'il comparent le, formulaire aux décrets impieà de Zénon et de Justinien , et pour se moquer des constitutions pour la question de fait. '
La lettre de l'évêque de Chftlons fut traitée de la taéme manière pour les faussetés qu'elle cofitenoit, comme par exemple que le formulaire du clergé avoit été désapprouvé généralement de tout le monde , cjue les bulles des deux papes avoient été reçues partout, et d'autres pareilles impostures. La lettre' des grands- vicaires au pape passa pour injurieuse aux évêques de l'assemblée et pour favorable au jansénisme dans la séparation du fait et du droit, et pour assurer
faussement que leur mandement avoit été approuvé des théologiens de Paris. La déclaration des curés de Paris fut jugée fausse en ce qu'elle dit que tous les curés de cette ville-là étoient tous d'un même sentiment et que le mandement des grands-vicaires avoit été reçu partout avec applaudissement. La lettre de la mère Agnès passa pour peu sincère par tes faux miracles qu'elle citoit ; celle de sa sœur, la mère Angélique, à la reine» pour scandaleuse, par bien des faussetés : qu'elle n'avoit jamais entendu parler à Port-Royal de ces matières; que l'esprit de cette maison étoit celuy du bienheureux François de Sales; que la mère de Chantai avoit voulu prendre des instructions de leurs directeurs; qu'elle comparoit leurs persécuteurs à ceux de sainte Thérèse, que le pape mal informé traita avec des violences extrêmes; que les miracles de la Sainte-Épine avoient été approuvés en l'Église, quoyqu'ils ne l'eussent été que par les grands-vicaires, suspects de jansénisme.
On prit résolution à Rome sur tous ces bruits de faire un nouveau formulaire uniforme pour toute l'Église, pour calmer les esprits, et cette proposition tant de fois répétée par les jansénistes : qu'aucun fait, qui n'a pas été révélé explicitement, ne peut être un point de foy soutenu par V Église (1), fut déclarée scandaleuse , téméraire, erronée tt contre le sentiment et la coutume du Saint-Siège, qui ne condamne point de proposition que dans son propre sens et celuy de son auteur, ce qui est un fait. Et le pape fut si content de la manière dont le roy s'étoit conduit en cette affaire qu'il l'en remercia par un bref exprès, louant sa piété et son zèle; il en écrivit un aussy à la reine-mère, dont le courage à détruire cette hérésie ne se démentit jamais. C'est aussy à cette fidélité qu'elle eut pour les intérêts de la religion que la France doit son salut dans un temps où tout le royaume beroit devenu janséniste sans les soins qu'elle prit d'inspirer au roy, son fils , ce zèle qui parut en sa conduite pour s'opposer au progrès de cette erreur, et sans l'empressement qu'elle eut elle-même pour la détruire. Le pape écrivit aussy en ce même tçmps à l'archevêque de Toulouse, Pierre de Marca, qui, par sa grande capacité et par la connoissance profonde qu'il avoit de la religion , confondit l'erreur et ceux qui la débitoient d'une manière invincible; et il sut si bien seconder le zèle du roy et de la reine, pour s'opposer à ces nouveautés, qu'on peut dire que, de tous les prélats de France, ce fut celuy qui travailla le plus utilement à détruire cette hérésie ; en quoy il réussit avec
(i) Nulla qumstioJacH explicite non revelatl est defensibilis ab Bccletia.
tant de distinctions, d'une éminente doctrine et d'une fidélité admirable , que le roy jeta les yeux sur luy pour le faire archevêque de Paris dès que le cardinal de Retz parla de donner sa démission, qui fut bientôt après.
Enfin ce fut luy qui, pour consommer son ouvrage , fit ce savant écrit, qui parut alors, pour répondre aux trois chefs de la lettre de l'évéque d'AIeth, qui, tout léger et peu solide qu'il étoit, soutenoit les restes de la résistance qu'on faisoit, à Port-Royal, aux ordres du roy en y résistant luy-méme. L'archevêque de Toulouse prouvoit en cet écrit: 1* que les évéques assemblés avoient pouvoir de dresser un formulaire qui devoit obliger les autres , en qualité de délégués du Saint- Siège , c'est-à-dire en vertu d'un bref d'Innocent X et d'un d'Alexandre VII qui les exhortoient à cela ; 2° que les évéques avoient proposé le formulaire non pas par voye d'autorité , mais par voye d'exhortation et de prière ; 3° que le fait n'est point séparé du droit après que les constitutions des papes les ont réunis à l'instance des évéques de France , cette union étant conforme à l'usage de l'Église, comme il paroît par les actes des conciles de Nicée , d'Épbèse , de Calcédoine, de Constance ; enfin que le sens des propositions est suffisamment déclaré par les évéques assemblés et qu'il ne peut se révoquer en doute par ceux qui sont catholiques. Voylà de quelle manière l'archevêque de Toulouse servoit l'Église, en confondant par la profondeur de son savoir ceux qui avoient de la peine à se soumettre aux décisions de l'Église.