Livre XVI, page
L'air du faubourg Saint-Germain, où nous estions, rajeunissoit M. de la Planche et faisoit mourir sa femme ; comme il est très-subtil, il la consumoit, et après une langueur de six mois elle mourut le 29 janvier 1660. C'estoit une femme capable de gouverner un royaume, et qui avoit pour moy une bonté de mère. Je ne laissay pas de demeurer dans la maison. M. de la Planche m'y obligea par Pamitié qu'il me témoignoit. Je conduisois Mlle Catherine de la Planche, sa fille, il y avoit plus de trois ans. Après avoir prié Dieu et l'avoir beaucoup écoutée , je consultay M. Singlin sur sa vocation. 11 estoit pour lors déguisé et ressembloit à quelque gros financier ; la persécution qu'on faisoit à Port-Royal l'avoit réduit à cet état-là. Je luy racontay comme je m'estois conduit avec la fille ; je iuy dis mes pensées et ses dispositions , et nous conclûmes sa vocation à l'hospital Sainte-Catherine, rue Saint-Denys.
Je l'y menay moy-mesme le jour de la Visitation. Nous partismes à cinq heures du matin et nous fusmes à pieds à Sainte-Catherine de la Couture, où je dis la messe pour elle, la communiay et de là la menay à l'hospital de Sainte- Catherine, où je la laissay. Je me privois d'une grande consolation et d'un grand secours en m'ostant la fille après que Dieu m'avoit osté la mère. Je ne sçay quelle impression cela laissa dans mon esprit, mais huit jours aprez je tombay malade d'une maladie qui me conduisit jusqu'aux portes de la mort.
Je reçus tous les sacremens, et il arriva des choses bien extraordinaires de la part de MM. de Saint-Sulpice, qui estoient fort entestés contre ceux qu'on appeloit jansénistes.
Je me confessay à un prestre de la paroisse qui ne me reconnut point pour estre prestre , qui me tint longtemps et qui me vouloit persuader que je ne luy voulois pas dire tous mes péchez , et qui ne finissoit point ses questions importunes. M. de la Planche avec M. du Plessis conclurent de me faite recevoir Nostre- Seigneur sans dire qui j'estois. Ils concluoient à ce que je ne receusse point l'Extréme-Onction que quand je viendrois à ^extrémité, mais je témoignay que je la voulois recevoir ; ce qui m'a attiré beaucoup de maux.
MM. de Saint-Sulpice ayant appris par M. Coppin, docteur et curé de Vaugirard, que c'estoit moy qui estois malade chez M. de la Planche (ce qu'il leur dit sans penser à tout le mal qu'ils me feroient), M. le curé de Saint-Sulpice me vint Toir et me demanda si je n'estois point soumis à l'Eglise. Je luy dis qu'ouy, et que je n'avois aucune pensée contraire. II me demanda si je ne recevois pas la bulle contre Jansénius ; je luy dis qu'ouy. Il s'en alla en bas t. m. 33
et dit à M. l'abbé de Lalaue : « Nous avons, abattu M. Feydeaa ; y a rendu les armes ; il renonce à Jansénius. » M. de Lalane luy dit : « Je courais bien M. Feydeau, je ne croy point qu'il vous ait dit ce que vous dites. Il n'est pas homme à se rendre comme cela. » M. le curé remonta en haut afin de me faire expliquer. Il me demanda si je ne condamnois pas Jansénius. Je luy dis que non. « Mais vous m'avez dit que vous receviez la bulle. — Je la reçoii aussy, lui dis-je, mais je reçois aussi le mandement de MM. les grands-vicaires de Paris ; je garde le silence, pour le fait et la créance pour le droit, comme ils l'ont expliqué. » J'avois une^i grande fièvre et tant de peine à parier, et j'estois si résolu de ne dire autre chose , qu'il n'en put tirer rien davantage.
Quelque temps après je tombay dans une convulsion qui me fit perdre toute connoissance.
MM. Guénaut et Braye estoient tous deux d'accord que je ne pouvois pas vivre encore huit heures. On alla quérir l'Extréme-Onction. M. le curé vint lui-mesme, accompagné de plusieurs ecclésiastiques, d'un notaire et de quelques laïques. Il ne voulut point me l'administrer que je ne disse que je croyois le fait et que je m'y soumettois. J'avois la téte tout en feu , et comme il crioit : « Au fait, au fait ! » je croyois qu'il crioit au feu. Le monde , qui voyoit le pitoyable état où j'estois , le pressoit de me donner le sacrement, mais luy me serroit la main afin que je serrasse la sienne en signe de ma soumissioD au fait. J'avois assez de connoissance pour m'en apercevoir, c'est pourquoyje n'en faisois rien. Aussy dit-il tout au haut : « Serrez-moy la main comme vous demandez pardon à Dieu. Quand je luy dis cela , dit-il, il me la serre, mais, quand c'est pour témoigner qu'il croit le fait, il l'ouvre. » Enfin, comme il me tenoit la main, il me prit un mouvement convulsif, et il dit: ail m'a serré la main. N'en estes- vous pas témoin ? » dit- il au frère delà charité qui m'assistoh. « Ce n'est qu'un mouvement convulsif, luy dit le frère, que nous voyons tous les jours dans les malades et qui ne signifie rien. — Vous estes des jansénistes vous-mesmes , leur dit-il , je m'en plaindray à la cour. » U demanda ensuite à un nommé Baumel, artisan qui se mesloitde controverse, s'il nem'avoii pas vu serrer la main. Il dit qu'ouy. Mais M. de la Planche dit à ce Baonkl qu'il estoit un faux témoin, parce qu'alors qu'on prétendoit que j'avois fait le signe ils causoient ensemble et me tournoient le dos. Enfin il prit l'acte devant notaire comme j'avois fait le signe ; mais mes amis, qui avoient amené le sieur d'Aubenton, notaire, firent un procès-verbal qui contenoit tout le contraire. Je nay jamais vu ce procès-verbal. M. Girard en estoit bien content; il le gardoit chez luy.
Enfin on me donna r Extrême-Onction, et M. le curé laissa un prestre auprès de moy avec ordre de découvrir si je n'avois point fait une feinte de perdre b connoissance.; et elle ne revint que le lendemain. M. Girard me vint conter une partie de ce qui s'estoit passé, et, ayant appris qu'ils m'avoient attribué un signe pour signifier ce qu'ils prétendoieut, je luy dis : «Je ne suis pas moins près de la mort que je l'estois hier, et par conséquent en état de dire la vérité ; je ne sçay ce que c'est de ce signe . et je vous prie de me faire venir un
notaire afin que j'en fasse ma dernière déclaration. » Ce qui fut exécuté 6ur l'heure mesme.
M. de Contes, doyen de Notre-Dame et premier grand-vicaire de M. le cardinal de Rets, archevesque de Paris , me Gt une visite. Je luy rendis compte autant que je pou vois de ce qui s'étoit passé. 11 approuva ma conduite. Je luy demanday sa bénédiction comme marque de son approbation, et il me la donna.
Cependant MM. de Saint-Sulpice écrivirent à leurscorrespondants à la cour qui estoit pour lors à Fontainebleau. On s'adressa mesme au roy pour obtenir de Sa Majesté permission de me saisir tous mes écrits. Le roy eut la bonté de repondre que , supposé que je fusse mort, on les saisît. M. le lieutenant civil le supposa, et, comme il passoit de ma chambre dans le cabinet , on le pria de voir comme je prenois un bouillon ; mais, voulant que je fusse mort afln de pouvoir faire sa saisie , il s'empescha de mé regarder, quoique le cabinet fût à la ruelle du lit. Il enleva donc je ne sçay combien de manuscrits après les avoir paraphés. Ils ne m'ont point esté rendus depuis. Ceux que j'ay regrettez le plus furent les méditations sur la concorde, qui estoient à moitié , et une réponse à la réfutation du catéchisme sur la grâce. On les donna à examiner à des docteurs, comme j'ay appris depuis. Il y a bien de l'apparence que, s'ils y eussent pu trouver quelque doctrine contre la foy , on n'eust pas recherché d'autres raisons pour me mettre en prison.
Nos amis en eurent peur, voyant avec quelle passion MM. de Saint-Sulpice parloient contre moy. Ils conclurent qu'encore que je fusse aux portes de la mort il me falloit faire passer celle delà maison où j'estois. On eut toutes les peines du monde à me faire descendre du second étage où j'estois et de me faire gagner le faubourg Saint-Marceau, où, ma maladie augmentant encore, je Os une confession générale à M. le vicaire de Saint- Médard, M. le curé ne m'estant point venu voir, mais me faisant faire des honnestetez par M. son vicaire, dont j'estois assez content. {Mémoires de Feydeau).