‹ Mémoires ...! 1644-1669, publChapitre 17 sur 42 · HO · texte numérisé non relu

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chevêquede Sens, lequel, offensé du mépris qu'on fit à la cour d'une lettre signée de vingt évêques, son nom, qu'on devoit considérer, s'y trouvant à la tête, alla dire au Tellier que, puisqu'on n'avoit pas écouté vingt évêques, il y en auroit bientôt quarante et davantage peutêtre qui se feroient écouter. L'air gascon dominoit en son caractère; ce qui fit dire à l'abbé de la Victoire, plaisant de la cour, que l'archevêque de Sens n'épargnoit point l'eau de la Garonne en tout, en y mêlant toujours quelques degrés de la chaleur de son pays, qui lui donnoit des fiertés peu sortables à sa dignité. Le Tellier luy répondit, en homme sage qu'il étoit, que leVoy feroit faire le procès à ces quarante évêques, s'ils se trouvoient coupables, et à luy le premier, comme le plus coupable de tous d'oser ainsi faire des menaces à son maître. Ce ministre affecta de traiter le prélat plus sèchement qu'à l'ordinaire, par politique; ils étoient tous deux amis depuis longtemps. Un jour que l'archevêque traversoit la cour du vieux château de Saint- Germain d'un pas assez délibéré, leroy, regardant à travers les vitres de sa chambre, dit tout haut : « Voilà l'archevêque de Sens qui va voir M. Le Tellier, son bon amy. » Le mot ne fut pas phis tôt prononcé que le ministre, qui étoit bien servy, en fut averty ; et ce ne fut plus qu'avec cet air de sécheresse affectée qu'il vit l'archevêque, et peut-être qu'il le redoubla en cette rencontre pour luy faire mieux sentir et pour tâcher à détromper le roy par cet incident, dont il luy rendit compte fidèlement, prétendant aussi par là approuver à l'extérieur le dessein du jugement des évêques, qui se préparoit, en le désapprouvant en son cœur, car il ne le vouloit point Gomme ce ministre étoit vieux courtisan, il savoit sacrifier ses amis à sa faveur dans le besoin.

On ne laissoit pas de parler à Paris assez diversement de la nouvelle recrue d'évêques qui venoit de grossir le parly; quelquesuns les appeloient les champions de la duchesse de LongueviUe et les nouveaux jansénistes de sa façon. Cette princesse, toujours piquée de l'indifférence et même du mépris qu'on avoit pour elle à la cour depuis l'attachement qu'elle avoit pour le party, en faisoit une profession si déclarée qu'elle ne ménageoit plus rien sur l'ardeur qu'elle témoignoit dans les affaires de la cabale plus que de la doctrine, ayant de la peine à s'en instruire par une aversion naturelle pour toute sorte d'application. Son frère, le prince deCondé, qui prenoit plaisir de la railler, ne l'épargna pas sur cette conquête, dont on lui fit lesbonneurs dans le party, en l'appelant nouvelle conquérante, par où H fiattoit sa vanilé ; et elle, pour le cajoler lui-même et l'engager à devenir un

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peu plus favorable à la nouvelle opinion, lui répondoit avec son air enchanteur : « Si vous étiez un homme sûr, un homme enfin comme il nous le faudrait, on vous diroit bien des choses qu'on ne dit pas à tout le monde et que vous seriez bien aise de savoir. » On auroit peine à deviner par ce discours si elle en contoit au prince son frère ou non , et ce qu'elle vouloit dire ; mais il paroît qu'elle eut grande envie de le gagner ; car le crédit de ce prince étoit si grand à la cour que, s'il fût devenu favorable au party, son sentiment auroit entraîné bien des courtisans de son côté, ce qui auroit été d'un grand poids pour donner une autre face aux affaires* Mais le prince, qui n'entroit point dans ces différents intérêts de doctrine, dont il se moquoit en son cœur, et qui ne cherchoit qu'à plaire au roy, en quoy il réussissoit, n'étoit pas homme, aussi politique qu'il étoit, à aller entreprendre de combattre la résolution du roy, qui ne pensoit plus qu'à faire juger les évéques pour finir l'affaire du jansénisme, qu'il cherchoit à terminer à quelque prix que ce fût.

On étoit à la veille de ce jugement, qu'on méditoit depuis si longtemps, lorsque le dessein de l'accommodement commença à éclater ; à quoy les véritables amis des évéques pensoient depuis quelque temps, et avoient pris des mesures en secret pour cela ; car, pour les quatre évéques ligués, ils avoient déjà tellement pris leur party qu'ils ne pensoient à rien moins qu'à s'accommoder, jugeant, de la disposition où ils se trouvoient, la chose impossible, par la résolution qu'ils avoient prise de ne jamais se soumettre; car c'est ainsy qu'ils parlent, d'un air dont on n'a jamais parlé, aux- puissances auxquelles on doit obéir, comme dit l'Apôtre. C'est leur dernière résolution, a On nous fait un commandement auquel on sait bien que nous n'obéirons jamais, parce qu'on n'ignore pas que nous sommes persuadés que nous ne pourrions le faire sans blesser la vérité, et qu'on n'a pas si mauvaise opinion de nous de nous croire capables de trahir notre conscience (1). »

Il y a de certaines affaires dans la vie, à quoy on donne libéralement le nom de persécution, qu'il ne faut qu'une médiocre vertu pour soutenir, quand surtout il y a quelque sorte d'éclat en cette persécution; car l'amour- propre se fait un point d'honneur de souffrir en ces occasions, où il se trouve tout ce qu'il faut de satisfaction humaine pour soutenir la souffrance sans qu'il en coûte beaucoup à la vertu. C'étoit la situation .d'esprit où se trouvoient alors les quatre

(i) De la Lettre circulaire, p. 4,

prélats qui regàrdoient le dépouillement de leur'dignité avec bien de la fermeté, parce que Cela avoit urt petit air de martyre qui leur feroit honneur dans le monde, et capable de contenter plus leur cœur que tout Péclat dont les environnoit leur condition. Mais, pour bien comprendre l'état où ils se trouvoient, il ne faut que déchiffrer ce qu'il y avoit de particulier dans les qualités d'esprit et de cœur qui for* moient leur caractère, et [il iuffit] de les bien connottre pour découvrir dans eux le principe de cette singularité d'âme qui leur avoit donné un si extraordinaire travers d'esprit sur l'entêtement de la nouvelle opinion. Les voicy, au pied de la lettre , tels qu'ils étoient, et peints au naturel.

L'ëvéque d'AIeth étoit d'une vertu dure et austère, qui s'était encore endurcie, dans les montagnes dont son diocèse est environné, jusqu'à devenir un peu farouche ; mais il sçavoit se radoucir auprès des gens à qui il vouloit plaire , et il n'étoit pas dur à tout le monde. Il avoit joint toute l'autorité d'un prélat à toute l'opiniâtreté d'un dévot. C'étoit là le principe de cette fermeté, dont il se vantoit si fort et se faisoit tant d'honneur en résistant tête levée à toutes les puissances, aymant mieux, après certaines démarches que son humeur lui faisoit faire, porter sa résolution aux dernières extrémités que de plier, pour ne pas déshonorer son caractère par une légèreté; c'est ainsy qu'il appeloit ce qu'on nomme changement, qui est quelquefois si nécessaire dans la vie pour s'accommoder aux bienséances. Mais, tout ferme qu'il étoit par raison, pour ne pas perdre la réputation d'inflexible qu'il soutenoit mal à propos, il l'étoit encore plus par tempérament et ne cédoit presque jamais ; et par là il gâtoit tout, pensant servir l'Église lorsqu'il en ruinoit l'esprit, qui est la paix et l'union, qu'il détruisoit par ce schisme qu'il établissoit en se séparant des sentimens du clergé qu'il combattoit avec tant d'opiniâtreté. Il est vrai qu'il alloit au biea assez sincèrement ; mais l'austérité de son esprit le portoit toujours trop loin, sans examiner si le bien qu'il faisoit étoit dans les règles, ce qu'il n'auroit pas toujours trouvé, le principe en étant gâté. Avec ses belles qualités le prélat, à ce qu'on peut juger, n'étoit guère capable de suivre conseil ni môme d'entendre raison ; et Poo peut dire que son voisin, l'évêque de Painiers, et luy, ayant l'esprit aussy borné qu'ils l'avoient et avec une capacité aussi médiocre, auraient été inconnus à toute la terre sans leur opiniâtreté et sans l'attachement qu'ils avoient l'un et l'autre au jansénisme.

C'étoit un homme de bien que l'évêque de Beau vais, doux, honnête, bienfaisant; mais, quoyqu'il eût l'âme belle, il l'avoit petite, car

il étoit naturellement né à la dépendance, et ce fut par là qu'il se perdit, et luy et son diocèse, parle malheur qu'il eut de tomber entre les mains de trois jansénistes, chanoines de son église, Tristan, Levesques et Herman, qui, s'étant rendus maîtres de l'esprit du défunt évêque, sqn oncle, qui tomba en enfance les dernières années de sa vie , se servirent de son nom et de son autorité pour gouverner son diocèse, qu'ils désolèrent par le jansénisme, personne n'osant leur résister, saisis qu'ils étoient de l'autorité épiscopale, dont ils abusèrent presque en toutes choses. Le neveu, Nicolas de Buzanval, de la maison des Potier (i), avoit obtenu cette place à la mort de son oncle par l'entremise de Novion, président au mortier, son cousin germain, qui, dans l'interdit du parlement de Paris durant les guerres civiles, s'étoit fait un mérite à la cour d'avoir suivy le parlement de Pontoise, avec quatorze mille livres de pension pour son fils le chevalier. Ce nouvel évêque, qui sortoit du grand conseil, où il, avoit servy, vint à Beauvais sans aucune connoissauce des affaires ecclésiastiques et sans aucune teinture de théologie, trouva les trois chanoines en possession de tous les pouvoirs qu'ils avoient usurpés dans la caducité et la foi- Liesse d'esprit du défunt, de sorte qu'il fut obligé de s'abandonner à eux pour la continuation de la conduite du diocèse, dont ils étoient en possession. Ce ne fut pas contentement pour eux de devenir les premiers officiers du prélat et ses grands-vicaires; ils vouloient être les maîtres ; ce qui leur fut aysé, car, ayant reconnu la petitesse de son esprit, ils luy jetèrent, de concert, de grands scrupules dans l'âme sur ce qu'il y avoit eu de défectueux en sa vocation à l'épiscopat, qu'ils trouvoient peu canonique. Sur quoy ils lui mirent dans la tête que, pour rectifier ce qu'il y avoit eu d'irrégulier en son ordination, il falloit qu'il embrassât l'opinion nouvelle de la grâce et la fit prêcher et observer dans tout son diocèse. Il fallut bien y consentir, malgré peut-être qu'il en eût , et, comme ils étoient jansénistes tous trois à feu et à sang, comme on dit, ils achevèrent de ruiner ce diocèse en renversant tout, étant les maîtres, le pauvre évêque, qu'ils tenoient en leur dépendance, n'osant s'opposer à ce qu'ils faisoient ny même y trouver à redire ; et ce fut par l'empire absolu qu'ils avoient pris sur son esprit qu'ils gâtèrent ce diocèse d'une manière que le successeur, de Forbin (i), tout sage et vigilant qu'il étoit , eut tant de

(l) Nicolas de Buxanval appartenait à la maison de Potier par sa mère Magdeleine Potier, sœur des deux évêqaes de Beauvais de ce nom, après lesquels il occupa ce siège. Madeleine Potier, dans sa vieillesse, se donna tout entière au parti janséniste.

(7) Toussaint de Forbm-Jaqsonj fils de Gaspard, marquis de 4*4*00, et de Claire

peine à y rétablir la religion, qu'ils y avoient presque ruinée par la suppression presque générale de l'usage des sacremens. Ce fut la malheureuse destinée de l'évéché de Beauvais pendant que les trois chanoines régnèrent, et l'état où étoit alors l'évêque, qui étoit devenu le valet et l'esclave de ses officiers, ne pouvant rien faire ny rien entre* prendre que par leur attache et par leur consentement, et ce n'étoit presque que par leur mouvement qu'il agissoit.

Pamiers étoit un petit homme, parvenu à l'épiscopat je ne sçay par où ni comment, d'un génie à peu près semblable à l'évlque de Beauvais, propre à se laisser mener. Il avoit étudié à la Flèche, étant abbé de Foix (c'étoit alors un homme dévoué à la compagnie), d'où étant revenu à Paris, pour se former aux fonctions ecclésiastiques, il se mit au séminaire de Saint-Sulpice. L'éducation qu'il y prit, avec celle qu'il avoit prise chez les jésuites , devoit luy être une espèce de préservatif contre le jansénisme ; mais il ne s'en souvint plus d«*s qu'il eut haleiné l'évôque d'Aleth, dont il prit les sentiments d'une manière si servile qu'il en devint l'esclave. Il vécut en effet dans une si grande dépendance de ce prélat qu'il ne luy écrivoit qu'à genoux et ne l'approchoit qu'avec des respects et des adorations qui tenoient de la servitude, n'ayant presque point d'autre attention qu'à observer de quel côté venoit le vent qui souffloit d'Aleth et des Pyrénées. C'étoit enfin une dépendance à tous les sentimens de ce prélat qui alloit jusqu'à la prostitution.

Angers étoit un homme doux, facile, d'un bon caractère en tout sens, égal , d'une conduite assez réglée, point sujet aux bizarreries des gens constitués en dignités; il avoit appris à vivre sous le cardinal Bentivole (1), qui étoit le plus civil et le plus poly du sacré collège, et avoit profité du séjour qu'il avoit fait à Rome, étant abbé de Saint- Nicolas, pour vivre honnêtement avec tout le monde, jusques aux jésuites de la Flèche, en son diocèse, qu'il traitoit aussy bien qu'aucun évêque de France. Son unique malheur fut de ce qu'il étoit frère du docteur Arnault, qui avoit pris un tel ascendant sur luy qu'il étoit devenu plus évêque d'Angers qu'H ne l'étoit luy-même. Jamais homme n'a tant gâté de bonnes qualités par les considérations de la chair et du sang. Il auroit été un prélat accomply sans les raisons de famille

de Libertat, oé en 1626, sacré éféque de Philadelphie, eoadjoleur de Digne le 14 mai 1656, titulaire en 1664, transféré à Marseille en 1668 et à BeaoTaU en 1679, créé cardinal le 23 février 1690, mourut à Paris le 24 mars 1713.

(I) Guy Bentivoglio, fils de Cornélio et d'Elisabeth Bendadéi, né à Ferme en 1579, nonce en Flandre et en France, créé cardinal le 1 1 janvier 1621 , mourut le 13 septembre 1644 , pendant le conclave.

et de parenté qu! le ma ît ri soient ; ses défauts ne venoienl que de là et de l'assujettissement qu'il faisoit profession d'avoir pour son frère.

Mais, dans les qualités différentes qu'ils avoient chacun dans son caractère, ils convenoient en une chose, qu'ils avoient tous de la fermeté. Aleth étoit ferme par tempérament, Beauvais par dépendance, Angers par complaisance à son frère le docteur, et Pamiers par dévouement. Toutes ces diverses dispositions faisoient un fonds d'opiniâtreté et de résistance qui eût paru invincible à ceux qui auroient eu assez de lumière pour le pénétrer; toutes raisons capables de rebuter qui que ce soit qui auroit osé penser à un accommodement environné de tant d'obstacles. On y pensa néanmoins, mais on n'a point bien sçu qui fut celuy qui eut la hardiesse d'y penser le premier, ceux qui avoient le plus d'intérêt de le souhaiter s'y opposant d'une manière qui paroissoit insurmontable.

On convient que ce fut le secrétaire d'État de Lyonne qui fut le premier mobile d'une machine si mal aisée à remuer. Le comte Brancas, homme instruit de ce qui se passoit dans le monde, me dit que la marquise deBerny (1), femme de Lyonne, s'étant jetée à ses pieds, le supplia, par toute la considération qu'il avoit pour elle, de faire ses efforts pour empêcher le jugement des évêques. C'était une femme qui s'étoit mis dans la tête la vanité de bel esprit ; elle en avoit à sa manière, mais elle cherchoit à donner bonne opinionM'elle et faire du bruit par là. Le plus court chemin pour acquérir cette réputation ( toit le commerce des jansénistes. En effet on avoit de l'esprit dès qu'on étoit de leurs amis; elle s'y fourra; on n'a point sçu le détail du progrès qu'elle y fit et du succès qu'elle y eut ; on a seulement sçu qu'elle se donna alors de certains airs par des maximes de la morale étroite qu'elle délectoit, qui donnèrent lieu à de petites railleries qu'on fit d'elle, et au sobriquet qu'on lui donna, à l'hôtel de Bouillon, qu'elle fréquentait fort parce que la duchesse la trouvoit agréable, où on l'appeloit Salomon en détrempe, parce qu'elle y faisoit la sçavante. C'était Jà le caractère de cette nouvelle novice du jansénisme, qui voulut se signaler dans le party par la démarche qu'on luy fit faire et qui fut perdue; car, outre que son mary n'avoit qu'une médiocre considération pour elle, il avoit déjà pris de longue main des mesures pour cette affaire, qu'il rouloit dans sa tête, sans lui donner aucun signe qu'il y pensât.

(I) Faute Payen, fille de Paul et de Marguerite de Rives, née en 1630, mariée en * Hugues de Lyonne, marquis de Berny, mourut It 20 macs 1704.

En effet, il s'étoit tellement mis dans l'esprit cet accommodement que, dès que le cardinal Roberti, dernier nonce du pape en la cour de France, fut rappelé à Rome pour prendre sa place au sacré collège, il pensa, en qualité de secrétaire des affaires étrangères, à un nonce plus commode et plus traitable que Roberti, qui avoit passé à la cour pour un homme franc, qui parloit avec liberté et gardoit peu de mesures avec les ministres de France, portant hautement les intérêts de son maître et sans ménagement. Un homme de la sorte ne coqvenoit pas à Lyonne dans le dessein qu'il avoit ; son parent, Servie n, ambassadeur du roy en Savoye, avoit de grandes relations avec luy pour les affaires de la cour où il servoit ; Lyonne l'interrogea sur l? nonce qui éloît alors à Turin, dont il avoit ouy parler. Servien le luy fit tel qu'il luy falloit pour l'exécution dé son dessein, et comme un homme facile, bon, honnête, civil, et d'un commerce aysé. Il éU-it de Bologne, d'une des familles des plus considérables du pays, et il s'appeloit Bargelini (J). Tout cela convenoit à ce ministre; il le fait demander au pape par le roy ; il vient en France sous le titre d'archevêque de Thèbes, et, instruit par l'ambassadeur de Savoye des obligations qu'il a à Lyonne, luy rend ses reconnoissances en le cultivant par ses assiduités. Les liaisons se forment , l'amitié se lie, sans qu? Lyonne s'ouvre au nonce de rien pour son dessein, l'affaire n'étant pas mûre, ny^lansla situation qu'il falloit pour être remuée.

Les vues que Lyonne se proposoit, dans un dessein qui aurait paru impossible à d'autres qu'à luy, qui avoit l'esprit assez fertile en expédients par les affaires qui luy avoient passé par les mains et par une espèce de hardiesse qui lui étoit naturelle, étoient différentes, n>a> toutes capables de flatter son ambition. C'étoit un homme d'un caractère fort mêlé, qui avoit fait plusieurs voyages en Italie. Dans le premier il avoit connu 'le signor Mazarini, alors cavalier, avec lequ») il jouoit quelquefois et servoit à ses diverlissemens. On dit qu'il devint quelque temps après son secrétaire. Quoy qu'il en soit, cette c<»nnoissance qu'il eut de Mazarin fut le premier fondement de sa fortune; car c'étoit peu de chose sous le cardinal de Richelieu, vivant à PaiK en particulier d'une petite figure, joueur de profession, sans capaciv. Le cardinal Mazarin, devenu premier ministre , l'employa ; mais ri> « ne lui fit plus d'honneur que la commission que luy donna ce cardlu • d'aller, de la part du roy, ambassadeur extraordinaire aux princes d I-

(1) Nicolas Bargellini, né à Bologne, sacré archevêque de Thèbes le 12 juillet iôô, nonce à Turin, puis le 6 janvier 1668 a Paris, j fit son entrée le 19 avril faftnpi* r en mai 1671 et fut vice-légal d'Urbtno jusqu'en mois 4e novembre 1*01.

talie. Ce fut un petit rayon de dignité que ce ministre habile avoit cru devoir répandre sur le véritable fond de ce voyage, qui n'étoit pas fort honorable, car il ne 1 envoyoit que pour traverser l'affection qu'Innocent X téinoignoit au cardinal de Retz. Elle fut si grande qu'elle alla jusqu'au point de luy faire penser à l'adopter en qualité de cardinal-neveu lors du mariage du cardinal Pamphile avec la princesse de Rossano. Lyonne n'auroit rien fait pour donner du dégoût du cardinal de Retz au pape, qui mourut peu de temps après.

Ce que Lyonne ne put faire auprès d'Innocent, il le fit auprès du successeur, Alexandre , à l'égard du cardinal de Retz ; il les brouilla tellement que le cardinal fut contraint de s'enfuir de Rouie. Ce succès, qui ne fut qu'un coup de hasard, mit l'ambassadeur dans une si haute considération auprès du ministre qu'il lui donna part en sa confiance, laquelle s'augmenta beaucoup dans la suite. Mais, après la mort du cardinal, Le Tellier, ayant sçu que Lyonne s'étoitservy des blancs signés que le cardinal luy avoit laissés, quand il fut contraint de se retirer sur la frontières d'Allemagne, pour l'ôter de sa place, l'avoit regardé depuis comme son ennemy , et ce fut pour le regagner que Lyonne pensa d'abord à l'accommodement des jansénistes, persuadé qu'il feroit une chose agréable au Tellier. Car, quoyque ce ministre se déclarât ouvertement pour le jugement des évéques, et que son fils, le coadjuteur, l'eût prié souvent de l'empêcher par des intérêts secrets qu'il avoit de le faire, quoyqu'il dît partout qu'il étoit du bien de l'État que le roy les fît juger, de Lyonne, qui l'avoit pénétré , doutoit qu'il parlât sincèrement, et crut que dans le fond on lui feroit plaisir d'empêcher ce jugement, d'où les jésuites, qu'il n'aimoit pas, tireroient trop d'avantages.

Ce fut là une des principales vues de. Lyonne pour penser à l'accommodement, y trouvant de quoy se réconcilier avec Le Tellier, étant de son intérêt en toute manière et de la dernière importance pour ses affaires de bien vivre avec un collègue si habile et si puissant. L'amitié de Févêque d'Angers, qu'il avoit cultivée depuis le voyage de Rome, où il l'avoit connu abbé de Saint-Nicolas, la fantaisie de bel esprit dont il se piquoit à sa manière, faisant profession d'écrire de belles dépêches et de mieux parler que ses deux collègues, l'estime qu'il avoit pour bien des gens qui étotent du parly, qu'on ne devoit pas laisser opprimer, regardant toute cette affaire de la nouvelle doctrine plutôt comme une intrigue de cabale qu'une controverse de religion, l'envie qu'il avoit d'être de quelque chose, tout cela entra un peu dans les vues qu'il eut de penser efficacement à accommoder

les esprits des deux partis, qu'il regardoit à sa façon trop politique* ment; mais les deux raisons principales qui le firent entreprendre ce dessein furent l'envie qu'il eut de regagner Le Tellier et de faire une liaison étroite avec luy par l'union de même intérêt, qui est, de toutes les liaisons qu'on prend à la cour, d'ordinaire la plus solide, et où à vray dire on n'en connott presque pas d'autres. La seconde raison fut l'envie qu'il eut de se signaler dans son ministère par quelque chose d'éclat. Il voyoit que ses deux collègues s'établissoient auprès du roy, chacun à leur manière, où leur zèle éclatoit : Colbert par les finances, qui grossissoient tous les jours, et par la chambre de justice; Le Tellier par srsconseils et parson dévouement au service. Il crut qu'il feroit quelque chose d'agréable au roy de contribuer à finir une affaire qui le chagrinoit et dont il étoit las; et il trouvoit de quoy contenter sa vanité, qui n'étoit pas petite, s'il pouvoit se rendre l'arbitre d'un différend qui duroit depuis tant d'années entre deux partis considérables, espérant de grands avantages pour l'établissement de son crédit, peu étably encore, par la conclusion d'une affaire qui regardoit le repos public ; car, quoyque ce ministre ne fût pas homme à aimer la gloire, par le caractère de son esprit qui s'étoit un peu gâté en Italie , toutefois il ne haïssoit pas celle qui avoit rapport à son intérêt et qui pouvoit accommoder ses affaires , n'étant pas tout à fait d'humeur à les abandonner. La tentation de bel esprit, dont on le cajoloit dans le party, y eut encore on peu de part.

Toutes ces vues luy passèrent par l'esprit quand il pensa sérieusement à cette entreprise. Sa femme, qu'il écouta, n'y entra point; il n'avoit pas autant de considération pour elle qu'il en eût fallu pour luy faire faire une si importante démarche ; mais elle trouva le moment heureux, car elle ne fut pas rebutée. Ce ministre avoit peuU'tre encore d'autres intérêts secrets de penser à cet accommodement qu'on n'a pas sçus, comme son mécontentement du P. Annat, de co qu'ayant demandé Févêché de Grenoble, à la mort de^Scarron (i),q«» en étoit évéque, pour un de ses proches, on luy refusa parce qu'il entretenoit une Grecque chez luy avec scandale; et ce père empêcha le roy de donner cet évéché à unhomme (2) actuellement dans le défi) Pierre Scarron, reçu conseiller au parlement de Pari» k 22 août 1603, sacré éfêquede Grenoble le 7 mars 1621, mourut en 1668. (2) Il est bit allusion à ce que dit ici le P. fUptn dans use chanson du temps *

Lnaela a bcaoeiM» balancé

Entre la Greeqoe el l'évéché.

L'aanmr rata remportera.

Charles da Ljoooe de Ifssaéi* farod» parent du miaiske, ancien ageatdn cSarat, fat nommé, un pen avant aiMAjeBfnai Méeeteor, abbé de Saint-Calais, et monrat '« l»

sordre. Comme il s'intrigua le plus dans cette affaire, on eut sujet dé croire qu'il en fut le premier auteur, suscité peut-être par d'autres personnes qui avoient intérêt de n'y pas paroltre. Sûr qu'il étoit du nonce, il ne s'étoit point encore ouvert à luy de son dessein, ne voulant luy en parler qu'avec ordre du roy, pour le faire avec autorité.

Les commissaires cependant étoient tous assemblés, l'archevêque de Paris poussoitle jugementde la part du roy. Lyonne, qui ne vouloit pas encore parottre pour le faire différer, fit intervenir quelqu'un pour demander à l'archevêque de Toulouse, qui paroissoità la tête de la commission , de différer encore quinze jours, pour avoir le temps de savoir la dernière résolution de l'évéque d'Alelh. Cet archevêque en parla au nonce, qui répondit qu'on se moquoit, qu'il ne pou voit consentir à ce retardement, ayant ordre de Sa Sainteté de presser incessamment cette affaire. L'archevêque lui dit que, pour si peu de temps, il ne falloit pas s'exposer à en perdre le succès, a II y a quatre ans, répartit le nonce» qu'on attend la résolution de cet évêque ! » Et il déclara qu'il alloit trouver le roy pour empêcher qu'on ne différât , parce qu'on cherchoit à gagner du temps jusqu'à son départ de Paris, afin qu'on ne commençât point devant qu'il fût party.

Le nonce s'étant présenté le jour de Saint-Louis (1668) pour complimenter le roy de la part du pape au jour de sa fête, et pour luy faire un présent, le roy sortit du conseil, et, après qu'il eut reçu le présent de Sa Sainteté et le compliment, il demanda au nonce s'il n'avoit rien à luy dire ; le nonce ayant répondu qu'il n'avoit qu'à luy faire son présent, qui étoit deux beaux reliquaires d'or d'un grand prix, le roy luy dit : c Parlons un peu d'affaires ; nos quatre évêques ont demandé du temps que j'ay cru ne devoir pas leur refuser ; ce temps passé, s'ils ne disent rien, je vais ordonner qu'on les juge. Assurez le pape que je feray mon devoir et que je ne manqueray à rien, qu'il aura contentement. » Il est vray qu'on avoit envoyé un courrier à l'évéque d'Aleth, qui répondit en homme inflexible et résolu aux dernières extrémités. L'archevêque de Toulouse, habile et bien intentionné qu'il étoit, n'avoit pas la force de presser le jugement, où il trouvoit quelque chose d'odieux pour son corps, surtout depuis la ligue des vingt évêques joints depuis peu aux quatre premiers, et depuis la menace qu'on faisoit d'un pareil nombre au premier jour, afin que Rome

septembre 1*01, à l'âge de soixante-dix -neuf ans. Le siège de Grenoble demeura r«»ntdel66Sà 1671, probablement à cause de l'insistance qu'Hngues de Lyonne met* \mH à y faire placer son cousin et de la résistance des PP. Annat et Ferrier.

n'eût pas un exemple aussy fort que celuy-là de son pouvoir sur m; et il n'agissoit qu'avec bien de la lenteur, ayant besoin d'être pressé du nonce, qui le faisoit presser du côté du roy.

Mais , ce premier projet d'accommodement par l'évèque d'Akth, qu'il falloit gagner pour gagner les trois autres, ayant manqué, Lyonne s'avisa d'un autre, de faire prévenir l'esprit du Tellier par son fils , le coadjuteur, qui avoit grand pouvoir sur luy, pour le rendre favorable à ce dessein. Les jansénistes le gagnèrent par son docteur Coquelin, qu'il considérait , et son père ne put luy échapper, quelque résistance qu'il luy fit pour l'intérêt du roy, qu'il lui représentait en cette affaire, par l'augmentation de ses droits. Ce fils s'était fait (in nouveau mérite auprès de son père par le succès qu'il venoil d'avoir en finissant ses études de Sorbonne, qui lui avoit fait grand honneur dans le monde; et, comme il avoit à cœur d'empêcher le jugement des évéques , étant entré dans le corps du clergé, les piaisans dirent alors qu'il avoit menacé son père de son indignation s'il ne loi accordoit cette faveur. Le père se laissa vaincre, n'étant pas fiché d'être vaincu.

Ce fut alors que Lyonne, ayant appris qu'on le luy avoit préparé, s'ouvrit à luy de son dessein, qu'il traita d'abord de. chimérique. L'autre, trouvant de la disposition dans l'esprit de son collègue à se faire écouter, luy représenta qu'il étoit de son intérêt d'empêcher o jugement, même pour l'intérêt du roy et de l'État ; qu'on voyoit un nuage se former dans le clergé, qui menaçoit d'un schisme ; que, pour la signature de quatre évéques qu'on vouloit réduire, il ne falloit pas s'exposer à offenser tous les autres ; que son fils, le coadjoteur et bientôt l'archevêque de Reims, serott enveloppé dans le désordre où on alloit jeter le clergé ; qu'il ne pourrait le rendre plus recoaunaodable à son corps qu'en empêchant le progrès de cette affaire,! sa considération; qu'il ne devoit pas donner un si grand avantage aux jésuites, et surtoutau P. Annat, qu'il savoit bien n'être pas dises amis; qu'après avoir été traité avec un si grand mépris par les gazettesde Rome, dans la chaleur de l'affaire du duc de Créqui, qaamelles appelèrent bourgeois les trois ministres, il semble qu'il n'ara: pas sujet d'être si zélé pour les intérêts de la cour de Rome. Il ajoutqu'il avoit pris des mesures secrètes pour disposer l'esprit du nouer, dont il répondoit, à cet accommodement.

Toutes ces raisons firent aysément leur effet dans l'esprit d'un homme déjà gagné ; il ne fut pas même fâché de voir ce coU^giK qu'il n'avoit pas sujet d'aymer, entrer dans ses senti mens avec Ui*i

de force et d'empressement. Ils conclurent qu'il falloit en parler au roy de concert, sans s'arrêter aux difficultés qu'il leur feroit; car personne ne savoit mieux que ce ministre à quel point de délicatesse l'esprit du roy étoit prévenu sur ce dessein, n'ayant alors rien tarçt dans la téte que de finir l'affaire, tout étant disposé pour cela et s'en faisant un point d'honneur.

Hais, pour ne rien hasarder avec un prince avec qui il ne faisoit paa bon de faire de faux pas, on crut devoir prendre des mesures avec l'évéque deChâlons pour s'assurer si les quatre évéques étoient en état d'entrer en quelque accommodement. Il étoit à Paris, et le seul du party par lequel on pouvoit prendre des sûretés, car il avoit signé et ne laipsoit pas d'entretenir commerce avec eux. Il répondit que les quatre prélats en seroient bien ayses, et qu'il seroit garant de la parole qu'il en donnoit. On le pria de leur écrire que leur résistance scandalisoit tout le monde ; qu'ils n'avoient aucune raison de vouloir se dispenser de faire ce que tous les autres prélats du royaume avoient fait; que, le pape ordonnant la signature, c'étoit une pure bizarrerie d'humeur et nullement une raison de conscience d'y résister. L'évôque de Châlons promit d'écrire et répondit même du succès; car les trois chanoines quigouvernoient l'évéquede Beauvais avoient de la peine à consentir au jugement, qui ne pouvoit se faire sans les exposer à voir finir leur empire par la déposition de leur évéque, à quoy ils avoient de la peine à consentir. Arnault se lassoit de se cacher ou de faire le vagabond; il espéroit que, par un accommodement, la persécution de Port-Royal finiroit et que sa sœur et ses nièces auroient du repos. C'étoit lessentimens qu'il inspiroit à son frère, l'évêque d'Angers, homme aymant la paix ; il ne s'agissoit que de l'évêque d'Aleth, dont celuy de Pamiers suivoit les mouvemens, et qu'il seroit aysé de réduire.

Ces dispositions un peu ménagées ne pou voient manquer de réussir. Lyonne , qui se donnoit plus de mouvement que tous, menoit toute cette intrigue assez sagement. Les précautions qu'il y avoit à prendre étant prises, Le Tellier et luy prennent le moment favorable pour parler au roy. Le pas étoit délicat ; ce prince alloit à son but par des principes qu'il étoit difficile de choquer. Tout étoit alors en l'agitation dans le clergé; les évéques qui avoient signé ne se croyoient pas en sûreté si le jugement se faisoit; ceux qui n'avoient pas signé craignoient d'être compris dans le jugement, sur lequel on étoit intrigué dans les prov nces encore plus qu'à Paris, et ceux des évéques qui l'étoient le plus le désavouoient davantage ; chacun étoit sur ses gardes en ce point qu'on traitoit presque de crime d'État. Ce qui donna

lieu à une petite aventure qui parut réjouissante à ceux qui la virent de près. L'évêque,de Montauban, qui n'étoit nullement janséniste, eut avis qu'on adressoit chez luy des livres de contrebande sur la nouvelle opinion. Il fit faire recherche dans son domestique pour savoir à qui on les adressoit. Après une revue exacte dans toute sa maison, il se trouva que c'étoit son cuisinier, bon officier d'ailleurs et d'importance. L'évêque le fit appeler et lui dit : a Maître Charles, qu'estce qu'on me dit de vous? que vous lisez fort les livres des jansénistes! —Cela est vray, Monseigneur, dit-il. — Avez- vous quelque commerce avec eux ? repartit le prélat. — Non, Monseigneur, dit maître Charles. — N'êtes- vous pas janséniste? dit le maître. — Je n'en suis pas digne, Monseigneur, lui répondit-il. — Savez-vous bien, ajouta l'évéque, quelles gens-ce sont? » Le cuisinier luy avoua franchement qu'il avoit servi un grand janséniste, et qu'il avoit trouvé que c'étoit des gens qui avoient appris au monde à prier Dieu en bon françoiset qui aymoientà manger proprement. La naïveté de ce vieux officier ne tomba pas à à terre elle fut célèbre dans le pays , et ce fut l'éloignement qu'avoit cet évéque de ces nouveautésqui y donna lieu.

Le Tellier cependant, accompagné de Lyonne, prirent leur temps pour dire au roy que tout étoit prêt pour le jugement des quatre évéques; qu'on n'attendoit plus que la dernière résolution de Sa Majesté pour commencer; que toutefois ils étoient obligés, pour le bien de l'État, de le supplier de voir si un accommodement ne seroit pas préférable au jugement qui se préparoi t ; que presque tous les évéques, jansénistes et non jansénistes, le craignoient, ce pas étant d'une étrange conséquence contre tout le clergé et d'un avantage trop grand pour la cour de Rome, dont l'autorité ne croissoit que sur de semblables exemples; que c'étoit une chose à examiner en son conseil. Le roy leur répondit qu'il croyoit cela suffisamment examiné, que son conseil de conscience luy avoit conseillé pour finir l'affaire du jansénisme; mais il ajouta, avec cet air de sagesse qui ne l'abandonne jamais, surtout dans les affaires où il s'agit de sa gloire et de l'intérêt de son État, qu'il ne prétendoit point qu'on le fit passer de party en party, de cabale en cabale, et qu'on Juy fit quitter une résolution qu'il n'avoit prise que parce qu'on la luy avoit donnée; qu'il ne cherchoit, en ce dessein de faire juger les évéques, qu'à suivre le mouvement do pape qui le souhaitoit ; qu'il vouloit par-dessus toute chose qu'il fût satisfait; qu'en toute cette affaire il ne feroit aucune démarche que sur celles que feroit Sa Sainteté , et qu'on luy écrirait pour savoir son sentiment sur cet accommodement qu'on luy proposoit ; qu'il ne jugeoit pas devoir

être rebuté par Ja crainte, que luy donnoient ces deux ministres, d'un schisme dans l'Église de France.

Lyonne, le grand acteur en cette affaire, avoit déjà commencé à sentir sa force après qu'il eut gagné Le Tellier en luy faisant voir qu'il devoit souhaiter l'accommodement quand ce ne seroit que pour mor~ tifier les jésuites ; mais, quand le roy eut donné ce demi-consentement en permettant d'en écrire au pape, il crut être tout à fait le maître de cette affaire par les devants qu'il avoit pris auprès du nonce Bargelini et par la disposition où il l'avoit mis ; car, outre que cet officier du pape croyoit devoir sa nomination à Lyonne, il savoit que le pape le considérait fort, comme ayant contribué à son exaltation; il faisoit sa cour à ce ministre avec de grandes assiduités et même avec une espèce de dévouement. Sur quoy Lyonne ne comptant pas peu commença à luy parler d'un ton plus ferme et luy dit : a Je viens, monsieur le nonce, vous parler d'une affaire qui va vous devenir bien glorieuse si vous voulez vous servir de votre dextérité ordinaire ; vous allez apaiser le trouble qui désole l'Église de France depuis tant d'années et luy rendre le calme. Le roy veut raccommodement ; il m'ordonne d'en écrire au pape, sur la crainte qu'on luy fait d'un schisme dans le clergé de France si l'on procèdo au jugement (1). C'est à vous à le préparer par votre savoir-faire. Sachez que le chemin le plus court à la pourpre est celuy que je vous montre. »

On prétend que cet entretien du nonce avec Lyonne se fit dans le cloître desaugustins réformés, le dernier jour de juin de cette année 1668. En quoy il y a peu de vraisemblance, car ils étoient amis jusques à la confiance et ils se voyoient souvent. Ce fut alors qu'il assura le nonce de la signature du formulaire, pure et simple, par les quatre évéques, à condition : 1° qu'ils seroient exempts des pénitences canoniques pour leur absolution ; 2° que les conditions de l'accommodement ne seroient point écrites ; 3° que les jésuites n'y auroient aucune part; 4° que les évéques ne seroient point obligés à révoquer leurs mandemens. Car Lyonne avoit pris des instructions de l'évéque de Châlons, qui seul paroissoit sur les rangs pour rendre compte des intentions des quatre prélats. En quoy ses mesures ne pouvoient aller à rien de solide pour un accommodement, étant fausses parce qu'on ne les prenoit pas avec les deux partis et qu'on donnoit l'exclusion au P. Annat, le plus capable et le mieux instruit du fond de l'affaire.

(1) Le nonce avait, dès le 8 juin, écrit au cardinal Rospigliosi, neveu de Clément IX, « que le vrai désir de Sa Majesté éloit que Ton n'en Tînt pas à la condamnation des quatre évéques, pour ne pas faire naître des troubles dans son royaume. »

Le nonce, qui, pour n'être pas trompé, ne devoit pas s'embarqueren cette négociation sans prendre conseil ou de Parqhevêque de Paris, ou de l'archevêque de Toulouse, ou du moins du P. Annat, qui étoient tes mieux intentionnés, n'en fit rien, et il se cacha môme d'eux parce qu'il étoit gagné par Lyonne ; il écrivit par le premier courrier, et quarante jours après il reçut le pouvoir de traiter d'accommodement avec les quatre évêques par l'entremise de l'évêque de Laon, depuis cardinal, auquel le pape écrivoit un bref pour le commettre en cette affaire, comme d'un caractère à ne devoir pas être suspect au party, conseillé sons doute par le nonce et suggéré par Lyonne. C'étoit un homme grand amateur des négociations par la qualité de son esprit subtil et pénétrant, et qui savoit mieux que personne, dans une médiation, faire une discussion parfaite des intérêts différons qu'il y avoit à concilier pour un accommodement ; en quoy il auroit plus souvent réussy s'il avoit pu donner des bornes aux vues trop vastes que luy fournissoit son esprit dans les affaires où il raffinoit trop.

Ce prélat demanda au nonce un associé pour cette médiation, n'ayant pas assez de relations par luy-méme avec les quatre évêques pour traiter avec eux. Le nonce luy répondit qu'il pouvoit en choisir unluy-même. Il prit l'évêque de Chàlons-sur-Marne, dont nous avons parlé, l'homme du party le plus dans l'intrigue, parce qu'ayant signé le formulaire il pouvoit être de tout et se fourrer partout sans conséquence. Dans le fond c'étoit un homme d'un commerce assez sûr par principe de probité, dont on ne se défioit pas. Ainsy on peut dire que, par la confiance du nonce et de ses amis, les jansénistes, il fut l'âme de toute cette affaire. L'archevêque de Sens, qui vouloit être de quelque chose par la qualité de son esprit vain et ambitieux, ayant su qu'on pensoit à un accommodement, voulut en être. Ses intentions n 'étoient pas toujours les plus nettes ni les plus sincères du monde ; on le connoissoit sur ce pied-là, et sa réputation ne lui faisoit point d'honneur dans le public, qui lui faisoit justice. Jamais homme n'a été plus faux dans les affaires où il falloit quelque chose de vray et d'effectif, ni plus effectif dans celles où il falloit du faux, car il payoit alors de toute sa personne. Quoy qu'il en soit, il se fourra dans la négociation avec ce caractère d'esprit qu'on lui connoissoit. On crut alors que ce fut Le Tellier qui conseilla à l'évêque de Chftlons de l'y mettre, le croyant homme hardy, aymant à faire du bruit dans une affaire en cas de besoin, et propre à une négociation où l'on cherche d'autres voies que celles de la bonne foy et d'autres manières que celles de Ja probité, capable en fait de menacer d'une ligue de qua-

mite évêques lorsqu'il n'y en a que vingt, comme il fit au Tellier luyméme.

Le cardinal de Retz, étant amy de l'évéque de Chàlons depuis longtemps, eut bientôt part au grand secret de l'accommodement ; de l'humeur qu'il étoit, il s'eimuyoit dans le profond repos où il se trouvoit, étant trop vif et trop ardent pour ne pas ayraer l'action. La seule occupation presque qu'il avoit étoit d'aller de Saint-Denis, le seul poste qui lui restoit après sa démission, à Paris, et de cultiver quelques amis qu'il avoit encore. Et quoy qu'il fût mécontent en général des jansénistes et en particulier delà duchesse de Longueville, qu'il n'avoit pu souffrir depuis qu'elle avoit empêché le mariage de la petite de Chevreuse avec le prince de Conty, qui se seroit fait sans elle ( et par je ne sais quelles médisances mutuelles et des offenses réciproques leurs cœurs s'étoient tellement resserrés qu'ils ne se voyoient plus ), il ne laissa pas de s'engager dans cette affaire, sans qu'il prit aucun intérêt au party, mais seulement par un pur ennuy de son oisiveté. Et l'on peut dire qu'il fut l'un de ceux qui contribuèrent le plus à l'accommodement, qui auroit eu sarts luy bien de la difficulté.

Le cardinal Azzolin , secrétaire d'État et ministre du pape qu'il venoit depuis peu d'élever, par sa faction, au souverain pontificat, malgré le cardinal Chigi, qui portoit le cardinal Delci (i), s'étoit acquis un grand pouvoir sur l'esprit de Clément IX, qu'il gouvernoit. Azzolin étoit gentilhomme de Fermo, dans la Marche d'Ancêne, d'un génie propre aux affaires par la grande dextérité qu'il s'étoit acquise dans le commerce des grands; car il fut d'abord secrétaire du cardinal AstaJli, adopté par Innocent X au népotisme, doué d'une souplesse d'esprit admirable pour entrer dans les raisons de ceux à qui il vouloit faire valoir les siennes. Étant à la tête de l'escadron volant dans le dernier conclave, après avoir gagné le 'cardinal Chigi, qui étoit à la tête des cardinaux de la création d'Alexandre, son oncle, il fit plier sa faction de l'escadron pour la joindre à celle de Barbe rin et de Chigi, par où il eut tous les suffrages pour Rospigliosi, auprès duquel il se fit un si grand mérite, par le succès de son intrigue, qu'étant fait ministre d'État il eut toute la confiance de ce pape et plus de part aux affaires pendant son règne et plus de crédit que personne par l'ascendant qu'il avoit sur son esprit. Car Clément étoit bon, honnête, et avoit toutes les qualités d'un maître commode et d'un amy reconnaissons

(l) Stipion d'Elu, des comtes d'KIci, né à Sienne en 1600, sacré évêque dePienu en 1A3I, transféré à l'archevêché de Pîseen 1636, proclamé cardinalle 29 atril 1658, mon rut te 12 avril 1670 dans le conclave. Il avait élé nonce à Venise el à Vienne.

Il falloit aussy un licteur aussy puissant qu'Azzolin pour réussir dans une affaire aussy difficile que celle-cy et pour la consommer. Il est vray que, de tous ceux qui avoient du pouvoir en cette cour, ce cardinal étoit sans exception le plus puissant et le plus effectif. La sympathie d'esprit et la conformité d'humeur que le cardinal de Retz et luy s'étoient reconnues réciproquement l'un et l'autre fit entre eux une si grande liaison dans le conclave d'Alexandre, où ils se rencontrèrent dans le même dessein et dans les mêmes intérêts, qu'ils contractèrent depuis ce temps une amitié mutuelle très-étroite et une grande déférence l'un pour l'autre. Ce fut le cardinal de Retz qui l'embarqua en cette affaire, où il eut tant de part qu'il ne se fût rien fait sans luy.

Ce cardinal, son amy, luy manda donc qu'on avoit besoin de son crédit auprès du pape pour l'accommodement des jansénistes, que le roy le souhaitait, et qu'on comptait beaucoup sur son habileté en cette affaire. L'archevêque de Sens, l'évéque de Chàlons et l'évêque de Laon agissoient cependant auprès du nonce pour surseoir le jugement et pour avoir du temps, sur quoy il étoit raisonnable, étant gouverné par Lyonnc. L'évéque de Laon avoit fait part du secret au vieux duc d'Estrécs, son père (1), du dessein de cet accommodement ; ce duc, ne pouvant comprendre qu'il pût réussir sans la participation du P. Ànnat, qui pouvoit rendre compte au roy de tout par la liberté de l'accès qu'il y avoit et par le privilège des entrées, et étant amy de la compagnie, par la longue expérience qu'il avoit des affaires, n'avoit pas bonne opinion de celle-cy si le P. Annat n'y entroit. Il le visita souvent alors pour l'y faire entrer sans toutefois luy dire son secret. Ce père, à qui le duc parloit d'accommodement pour l'y mettre, parce que l'évéque de Laon, son fils, en étoit, luy disoit toujours: Cela ne se peut. Il n'y avoit personne de mieux instruit du fond de cette affaire que ce bon père, qui laissoit dire ce qu'on vouloit sur l'accommodement dont on luy parloit en l'air, sans entrer en rien de ce qu'on disoit, persuadé qu'il n'était pas faisable ; ce qui donnoit de l'inquiétude au vieux duc, qui avoit de la droiture dans le cœur, de voir son fils Té* véque entrer dans une si méchante affaire, où l'on ne vouloit point de gens de bien et que trop de vertu auroit gâtée, comme celle du P.

(1) François-Annibal, duc d'Est rées, fils d'Antoine, marquis de Cœuvres, et de Françoise Babou de la Bourdaisière, né en 1572, d'abord destiné à l'Église et nommé é\êque de Noyon, se maria après la mort de son frère aîné, en 1613, à Marie de Bétlmni*, décédée en 1628, en 1631, à Anne Habert de Montmor, reu?e de Charles de Tuémines, décédée en 1661 et enfin à Gabrielle de Longue val. Il reçut le bâton de maréchal en 1626, fut nommé en 1656 ambassadeur extraordinaire à Rome, et mourut à Paris le 5 mai 1670,

Ànnat, qui n'en eut l'exclusion que parce qu'on le crut d'une probité inébranlable et d'une rigidité inflexible. Et sur ce principe que Tac* commodément étoit impossible il ne remuoit pas, s'en reposant sur l'assurance qu'il avoit que le pape n'étoit pas capable de se laisser tromper.

Ën effet le Saint-Père étoit dans une réputation d'intégrité qui devoit assurer tout le monde, et l'on n'en devoit rien craindre, aussy muny qu'il étoit sur la chaire de Saint-Pierre des maximes de sagesse qui rendent ce sacré tribunal inaccessible aux surprises et à tous les artifices de la prudence humaine. Il fit répondre au nonce qu'il écoutoroit volontiers un accommodement qui pût être solide, c'est-à-dire une soumission parfaite aux constitutions d'Innocent et d'Alexandre, qui luy paroitroit par une signature pure et simple au formulaire, sans distinction de fait et de droit et sans aucune restriction. La réponse ayant été communiquée aux évéques médiateurs, ils furent d'avis avec Lyonne d'envoyer exprès à l'évéque d'Aleth un homme de tête, capable de le presser vivement. Ce fut Saint-Laurens (1), parent de Mainnevillette (3), receveur général des décimes du clergé, amy de l'archevêque de Sens, qui venoit de se signaler dans l'affaire de l'abbé Le Tellier avec le cardinal Antoine pour la coadjutorèrie de Reims, et même, disoit-on, pour l'archevêché qu'il avoit commencé à persuader au cardinal de se démettre en faveur de celuy qu'il prenoit pour coadjuteur. En quoy il avoit si bien réussy, et tellement au gré du secrétaire d'État Le Tellier, que le choix qu'on fit de luy pour l'envoyer à l'évéque d'Aleth fut approuvé de tous ceux qui s'intéressoient à l'accommodement.

On chargea cet envoyé, dans ses instructions, de bien faire sentir à ce prélat qu'il ne s'allât pas aviser de faire le difficile en une affaire à laquelle tous ses amis le prioient de consentir, et qu'il lui fit faire réflexion, s'il résistoit, que sa résistance déjà trop longue scandalisoit l'Église et alloit y faire un schisme, qui est le dernier de tous les malheurs ; qu'on lui demandoit sa signature pure et simple pour être en- Ci) Pierre de Hanyvel, sieur de Saint-Laurens, receveur-général du clergé après Mannevilletle, homme de confiance dn parti janséniste, comme on le voit par la vie de PavilloD, II, 307-320. Exilé en 1665 à Brives-la-Gaillarde par lettre de cachet, il en fut rappelé le 3 août suivant à la demande de l'assemblée du clergé, au service duquel il était depuis longtemps. Il mourut en 1676. Sa veuve, Marie Rosset, accusa Louis Reich de Penaiitier de l'avoir fait empoisonner, sans doute pour s'emparer de sa place.

(î) Adrien de Hanyvel, comte de Mannevillelte, marquis de Créveoœur, receveurgénéral du clergé, puis secrétaire des commandements de Philippe, duc d'Orléans, marié à Marie Le Camus, moi] rut à Paris le 3 novembre 1684 et fut inhumé a Crèvecorar, en Picardie. Sa Dlle Marie épousa en 1687 François-Joseph de Clermont-Tonnerre.

voyée, avec celle de6 trois autres prélats qui étoient dans la même affaire, au pape qui la demandent, et qu'en tout cas, si sa conscience lui faisoit encore de la peine sur cela, il pouvoit faire un procèsverbal devant son notaire pour sauver la doctrine de saint Augustin, la grâce efficace par elle-même et l'honneur de l'évéque d'Ipres par ses restrictions, pourvu que le pape n'en eût aucune connoissance. Ce conseil, qui fut le dénoûment de cette affaire et la honte de ceux qui le donnèrent, fut inspiré par les prélats médiateurs (1), dont le pape et le roy furent les dupes, car Pun et l'autre furent trompés.

Saint-Laurens eut ordre de passer par Basville, pour rendre compte à Lamoignon, premier président, qui y étoit, de son voyage et du secret de l'ambassade; ce que firent les prélats médiateurs , qui étoient de ses amis, pour l'intéresser en leur intrigue. J' a vois l'honneur d'être avec lu y ; quand l'envoyé fut parti, il me dit en général qu'on l'envoyoit pour disposer l'évéque d'Aleth à un accommodement. Saint- Laurens, arrivé qu'il fut, dit à l'évéque pourquoy il venoit etde quelle part. Le Tellier voulut bien qu'on le nommât avec Lyonne pour l'autoriser; il déclara que tout se disposoit à l'accommodement, qoe tons ses amis espéroient qu'il y contribueroit. L'évéque, prévenu de son entêtement sur la signature, fit toutes les façons qu'un janséniste an grand collier et un homme aussy important qu'il étoit dans le party devoit faire. L'envoyé, qui étoit habile, ne prit point le change, luy exposa l'engagement que deux ministres d'État, Le Tellier et Lyonne, avoient pris pour luy, répondant au roy de son consentement ; luy ajouta les prières que luy faisoient les quatre prélats médiateurs de ne pas s'opposer à la conclusion de l'accommodement, qui se feroitsans luy s'il n'y consenloit, et luy fit voir qu'il ne pouvoit plus y avoir de la peine du côté de la conscience sur l'expédient qu'on lui proposoit de faire un procès- verbal pour sauver la doctrine de saint Augustin et l'honneur de l'évéque d'Ipres. Il ne se rendit qu'à cela, et Saint-Laurens rapporta à Paris le consentement de cet évéque avec une lettre au pape de sa soumission, telle qu'elle fut concertée. Les trois autres prélats firent la même chose ; on mit entre les mains du nonce les lettres des quatre évêques avec leurs signatures pures et simples, comme le pape les demandoit (2).

(1) Est-il probable que Féveque de Laon, qui avait le titre officiel de médiateur nommé par le pape, mais qui n'était pas au Tait des secrets du parti, ait connu pleinement toute cette affaire et le piège que Ton tendait à la' boom foi du pontife suprême? On Terra plus loin, le sentiment de Fénelon sur la conduite de ce prêtât

(2) La lettre de soumission avait été composée par Arnauld; elle avait ensuite élé revue par les éreqoes médiateurs et montrée au nonce, qui l'avait approuvée

Aiiolin cependant disposât l'esprit du Saint-Père par l'espérance de la paix qu'il alloit rendre à tonte FÉglise et par la gloire qni en rejaillirait sur son pontificat. Il étoit venu nne nouvelle à Paris qu'un nombre assez considérable d'évéques d'Allemagne commençoit à remuer pour s'opposer au jugement qui se préparait contre les évéques de France. On ne sut point par quel canal cette nouvelle venoit ; mais, soit qu'elle fût vraie ou fausse, le cardinal Âzzolin savoit bien la mettre en œuvre et en profiter auprès du pape, en la grossissant dans le détail de ses circonstances et dans les suites terribles qu'un tel incident pouvoit avoir. Il lui représentoit que TAN Irmagne s'étoit perdue le siècle précédent parce qu'on n'avoit pas eu assez de soin à Rome d'y ménager les évéques, et que ce serait une tache à la mémoire de Léon X d'avoir eu quelque sorte de négligence s ir ce point. Le cardinal Ottobon, dataire et intime amy d' Azzolin, le 5»Yondoit de toute son habileté, qui n'étoit pas médiocre, pour faire un fantôme au pape de ces évéques d'Allemagne qui remuoient, à ce qu'on prétendoit. On crut que ce n'étoit que pour tromper le Saint- Père qu'on faisoit jouer avec tant d'art tous ces ressorts et toutes ces machines. Il n'avoit pas eu jusque-là sujet de se défier de ces deux ministres qui le servoient bien ; mais il ne laissa pas d'entrevoir un

moyennant quelques légères modifications. Elle fut donc portée toute faite aux quatre rieques, qui la signèrent.

L'evéqne d'Aleth fit plus de difficultés que les autres, et, malgré l'habileté de Sainttaurent, malgré les raisons puissantes qu'il alléguait de la bonne volonté des minôtres du roi, Le Tellier etdeLyonne, l'évéque d'Aleth n'aurait pas probablement siu'.<- m le docteur Atnauld n'eût fait, par lettre, de nouvelles et vives instances. Ce fut donc le chef du parti qui triompha enfin de toutes les résistances du prélat.

Il trouvait avec raison la lettre qu'on lui apportait à signer ob>cure, ambiguë et car ahle <iTioiiuireen erreur le Saint-Père sur les véritables dispositions des quatre évéques, <• mine sur la nature de l'acte de soumission qu'ils allaient faire. Le docteur Arnauld, ( h.t vaincre ces répugnances et ces scrupules, écrivait, si on en croit le P. Quesnel Pats de Clément IX, seconde partie, p. 109) à Aletli, le 22 août 1668, à une pertonoo <;ui lui avait mandé quelque chose des difficultés qu'on faisait sur les sages obscurités «> la lettre : « Je ne sais pas qui sont ceux qui ont formé ou appuyé les difficultés qu'on a fait*** sur la lettre, et qui ont cru qu'il étoit digne de M. d'Aleth de témoigner sa fermeté en rette manière... Il n'y a rien dans la lettre ni d'obscur ni d'ambigu, et cVst un \rai miracle qu'on ait pu s'en contenter. Cette lettre est telle que nous l'avons faite. Vil y a des obscurités et des équivoques, c*e>.l nous qui les avons mises (il parle )>our tous ceux qui étaient à Paris ou aux environs), et, si cela est, c'est blrn innocemment ; car nous n'avons point eu dessein d'y en mettre aucune, et nous ne nous sommes p >int a|>erçu« qu'il y en eût. Nous l'avons jugée très-claire, et tous ceux qui l'ont lue i • ont été de même sentiment, jusqu'à M. Varet, que vous savei être si fort ennemi

tout affaiblissement que les meilleurs mandemens loi faisoitnt peine. Nous avons qnelqaeespéranee que M. de Saint «Laurent aura bien levé desdilticultès; mais, s'il reatoit encore quelque nuage, je ne saprois ra'ftier de l'esprit que ce dernier courrier ne le dissipe. •

peu d'empressement dans Azzolin pour lui parler de cette affaire.

La réputation de vertu du Saint-Père étoit déjà si fort établie partout qu'il n'y avoit pas lieu de craindre qu'il se laissât surprendre en une affaire dont il étoit aussy instruit que celle-cy. « Attendons, disoit-il à ses deux ministres qui le pressoient, attendons les marques de la soumission des quatre évêques pour les réconcilier à l'Église ; ne nous pressons point et ne nous exposons point à blesser l'honneur du Saint-Siège et la sainteté de ses décisions par une précipitation mal entendue. » Pendant qu'il soutenoit ainsy l'impatience d'Azzotin et d'Ottobon, le paquet de la signature des évêques arriva, avec leurs lettres pleines d'une soumission parfaite et d'une souscription au formulaire sans restriction. Il manquoit à ce paquet une forme essentielle à ces sortes de déclarations et d'actes publics, qu'on devoit autoriser par le témoignage d'un officier et faire passer par-devant notaires, pour mériter sa créance afin de les rendre authentiques. Le nonce fut averty de ce défaut, qu'il crut suppléer par la lettre de l'évéque de Châlons, qui assuroit le pape de la bonne foy des quatre évêques et de la sincérité de leur signature. Cette lettre fut mise dans le paquet, et, l'évéque de Laon ne s'étant pas trouvé à Paris quand le courrier du nonce, chargé de ce paquet, partit, il écrivit au cardinal patron que, a étant hors de Paris lorsque le nonce envoya le paquet des signatures, il n'avoit pu se donner l'honneur d'écrire à Sa Sainteté par cette voie, étant obligé de le faire en qualité de médiateur; il témoigne sa joie à ce cardinal de voir une affaire importante à l'Église et à la gloire de Sa Sainteté si heureusement terminée, comme elle l'a voit souhaité; qu'il a vu, par la communication que l'évéque de Châlons lui avoit faite de ces lettres, qu'ils avoient souscrit de bon cœur et avec beaucoup de sincérité ; que l'évéque de Châlons. qu'il avoit engagé en cette médiation pour laquelle il avoit agy efficacement plus que personne, lui avoit donné de si fortes assurances de leur bonne foy qu'il n'en pouvoit douter. » Il ajoutoit bien des louanges pour M. le nonce, dont il vantoit fort la conduite et l'habileté. Cette lettre étoit datée de Paris, du 22 septembre (1668).

Cet évêque, dit-on, qui avoit de la grandeur d'âme, trouva le moyen, par une absence de quelques jours, d'écrire plutôt au cardinal neveu qu'au pape (1), trouvant moins de honte à tromper l'officier que le

(1) L'évéque de Laon, quoi qu'en dise kâ notre historien, écrivit an pape parle courrier qui portait sa lettre au cardinal patron. Dans sa lettre le prélat donnait, au Saint- Père une attestation formelle delà soumission pure et simple des quatre prêtât*. 11 s'exprimait ainsi : « Les quatre évêques viennent de se conformer, par une wm\a.t

Saint-Père. C'était un reste d'honneur qui ne lui permettait pas, dans une affaire aussi défectueuse que celle-cy, de se moquer en personne de celuy de qui il espéroit la pourpre ; car son projet d'aspirér au cardinalat lui roulott dès lors dans la tête. L'évéque de Châlons, qui n'avoit pas de si grandes espérances, n'était pas si scrupuleux et n'avoit pas de si grands ménagemens à garder; il répondoit au pape, par sa lettre, de la sincérité des quatre évéques dans leur signature, comme de l'affaire la plus nette et la plus droite qui eût jamais été. Il le croyoit ainsy peut-être, car il avoit dans le monde quelque réputation

et sincère souscription, au reste des évéques t de qui ils s'étoient distingués en quelque chose par leur manière de faire signer le formulaire de foi. Ils en donnent les assurances en termes exprès, non-seulement dans leur lettre commune qu'ils ont envoyée à Votre Sainteté, mais dans celles que chacun d'eux a écrite à M, l'évéque de Châkra». Ils promettent avec cela de s'appliquer à rendre et à faire rendre aux constitutions apostoliques l'obéissance qui leur est due, et d'user, contre les ecclésiastiques qui leur sont soumis, de toutes les peines canoniques, s'il s'en trouve aucun qui, sous quelque prétexte que ce soit, à l'occasion du litre de Jansénius ou de sa doctrine, tienne à blesser le moins du monde l'autorité de ces constitutions.» ( Dupin, Bist. ecclésiastique, t. UI, p. 159-60.)

En parlant ainsi l'évéque deLaon visait-il à sur pendre la bonne foi du Saint-Père? Féoelon ne le croit pas et se porte garant de la sincérité du cardinal d'Estrées dans sa troisième instruction pastorale sur les Cas de Conscience. De M. le cardinal d*E$- Irées; « L'auteur dei' Histoire des cinq Propositions a rapporté un extrait du discours de M. le cardinal d'Estrées dans la congrégation du 4 juin 1693, devant le pape, qui était Innocent XII. Il s'agissait de l'afTaire des quatre évéques et de la paix de Clément IX. Cet extrait n'a été contesté qu'en termes vagues par ceux qui ont senti combien il est décisif contre leur cause. Mais ce cardinal, sous les yeux duquel cet extrait a été publié comme une pièce très-authentique, n'aurait pas manqué d'en faire un désaveu solennel si quelqu'un avait eu la témérité de lui imposer un acte faux dans une matière Je celle importance. Ainsi le simple silence d'un cardinal si éclairé se tourne en aveu tacite et manifeste de l'acte dont il s'agit. Nous ne doutons point qu'an discours si digne de lui ne soit véritable, et noua croyons suivre ses intentions en nous servant d'un témoignage aussi grave que le sien pour la défense de l'Église.

« Je fus, dit ce cardinal dans ce discours, un des trois qui furent employés dans m cette négociation ; j'en puis rendre meilleur compte que personne. On désira qu'il « révoquassent leurs mandemens (c'est des quatre évéques qu'il parle); Jls refu- « saieot de le faire. Dans cet état je suggérai moi-même un expédient qui semblait

• en quelque sorte suppléer une rétractation. Je représentai que, la souscription « déjà faite dans leurs diocèses étant jugée insuffisante, il fallait les obliger d'en faire

• une nouvelle, que par celle-ci la première demeurait abolie et annulée, puisque, m sans y avoir égard, les quatre évéques en donneraient une seconde et plus régu- « Hère. Cet expédient fut approuvé. On travailla fortement pour y porter ces pré- « Ints. Ils s'y soumirent et l'exécutèrent en convoquant un synode, dans lequel on m renouvela les souscriptions, et ils en envoyèrent à Rome des attestations signées de « leurs mains, dans lesquelles ils assurent le pape Clément IX qu'ils avaient signé sin-

• cèrement, et sans exception ni restriction, le formulaire de foi d'Alexandre VU. « Ces attestations sont encore dans les registres du Saint-Office. Le pape en leur rém pondant s'attacha au témoignage qu'ils avaient donné de leur souscription, lequel ne « pouvait être conçu dans des termes plus clairs et plus précis.» (Œuvres de Fénelon% L XI, p. 445.)

de probité ; mais, assurer le pape qu'une affaire est sincère où il ne parolt aucun vestige de sincérité, est-ce être sincère, à moins qu'on ne soit le premier trompé? Ne le faisons pas si fin pour le croire homme de bien, afin de nous conformer à la bonne opinion que le public avoit de luy.

Mais, comme l'intrigue de la signature des quatre évéquescommençoit à éclater, et que les gens de bien regardoient celte affaire comme un piège qu'on dressoit au Saint-Siège et qu'ils en gémissoient en secret, l'artifice du party redoubloit de tous côtés pour mettre à couvert la fausseté d'un si méchant procédé, qu'on tàchoit de cacher sous la belle apparence de la signature sans restriction. Le nonce, qui n'en savoit rien ou qui ne vouloit pas le savoir, alloit son chemin, mené par Lyonne. Les seuls jésuites, qui auroient pù le détromper, gardèrent le silence, parce qu'il avoit la bouche fermée à leur égard sur cette affaire, dans laquelle on gardoit un secret inviolable, les deux ministres ayant mis dans l'esprit du roy .que raccommodement ne pou\oit trouver d'obstacles que du côté du P. Annat. Il s'échappoit toutefois des avis de Paris à Rome que Ton vouloit tromper le pape. Le cardinal Albizzy, le seul presque bien intentionné sur la suite de cette affaire, qui lui avoit mérité le chapeau de cardinal, étoit alerte pour découvrir ce qui venoit de France et pour en donner avis au pape, qui, refroidi par les avis de ce cardinal, qu'on faisoit passer au palais pour trop zélé sur le jansénisme, affecta des lenteurs à répondre aux quatre prélats.

Le cardinal de Retz pressoit Azzolin de la réponse qu'on attendoit du pape sur la signature des évêques, et le pape, avertyen secret qu'on cherchoit à le tromper, différoit pour attendre des sûretés de France qu'on ne pouvoit luy donner, son nonce ayant eu ordre par ses ministres de ne s'ouvrir ni de s'expliquer à personne sur l'accommodement, qui ne pouvoit réussir sans être secret. L'archevêque de Paris, voyant Le Tellier maître de cette affaire, n'osoit en parler. L'évéque d'Évreux, La Tour de Maupas, homme bien intentionné, se trouvant alors à Paris, à son retour de Rome, où il venoit d'obtenir la canonisa* tion de l'évéque de Genève, François de Sales, voulut se mêler de s'expliquer sur l'accommodement, disant tout haut qu'il ne pouvoit rien valoir; on le fit taire en le faisant passer pour un esprit d'un petit sens, jusques à dire dans le monde que c'étoit un homme de bien, mais que le jansénisme étoit devenu sa folie, et par là on lui ferma la bouche, se voyant, tout zélé qu'il étoit, contraint de se taire, n'étant Soutenu de personne. La Mothe-Houdancourt, archevêque d'Auch,

homme d'autorité et qui auroit pu parler au roy, étoit parly pour son diocèse. Le prince de Coudé avoit détruit par ses railleries le crédit de l'archevêque d'Àmbrun ; l'archevêque de Paris n'osoit rien dire ; l'ascendant qu'avoit pris Le Telliersur le P. Annat, naturellement discret, le rendoit timide. La duchesse de Senecey, Autrefois toujours courageuse et toujours ardente contre la nouvelle opinion, se oontentott de gémir au coin de son feu, en son hôtel, et de déclamer avec zèle contre les Telliers père et fils, sans pouvoir rien autre chose, blâmant toutefois l'archevêque de Paris de son silence, étant d'un caractère à parler dans une affaire de cette importance. Le duc d'Orléans, frère unique du roy, lui rendoit des visites assez régulièrement, l'ayant toujours fort chérie parce qu'elle avoit été sa gouvernante ; mais elle n'osoit luy en parler, ce prince n'étant pas capable d'entrer en rien sur ces sortes de choses. Le roy même, si ferme dans ses résolutions, si peu changeant, si animé contre la nouvelle doctrine et contre toute cette intrigue du party, s'en tenoit à sa première résolution de vouloir que le pape fût content, dont ses deux ministres l'assuroient. Ce fut le dernier retranchement où ils se renfermèrent et à quoy personne n'osa toucher, le roy étant prévenu qu'il devoit être content luy-méme si le pape Tétoit. Mais il falioit un grand secret pour ne rien laisser échapper d'un dessein qui ne pouvoit réussir qu'en le cachant^ parce qu'il falioit se tromperies uns et les autres; les jansénistes, qui n'agissoient pas de bonne foy, ne pensant qu'à couvrir leur marche dans les pas qu'ils faisoient, pour n'en laisser aucune trace, et ne cherchant qu'à biaiser pour aller plus droit en cette affaire.

C'était là l'état où se trouvèrent les choses dans le temps que le Saint- Père reçut les signatures des quatre évêques, personne de ceux qui étoientbien intentionnés ne doutant qu'on ne le trompoit et personne n'osant parler, ni même n'osant écrire; car ceux qui menoient cette intrigue, et qui avoient intérêt de la faire réussir, firent courir le bruit partout qu'il n'y avoit plus de sûreté d'écrire à Rome, parce qu'on ouvroit les paquets. Ce bruit n'étoit point en l'air; on le croyoit fondé sur ce que le roy, ayant donné en ce temps-là au marquis de Louvois (1 ) les postes étrangères, les gens du coadjuteur, son frère, s'étant rendus maîtres de la poste d'Italie, ouvraient et fermoient les paquets, sans qu'il y parût. On se vanta même d'en avoir ouvert quelques-uns,

(1) François-Michel Le Telller, marquis de Loutois, fils de Michel, chancelier de France, garde des sceaux, et d'Elisabeth Ttirpin de Vauvredon, né le 18 janvier 1641, marié le 19 mare 1662 a Anne de Souvré, marquise de Courtenraux, mourut subitement à Versailles le 16 juillet 1691 et fut inhumé à Saint- Genrals.

et par là on trouva moyen d'empêcher d'écrire ceux qui ne vouloient pas d'affaires avec les ministres, et surtout l'archevêque de Paris, aussy timide que le P. Annat, tous deux ne pouvant agir, parce que le roy étoit prévenu. Et de tous les artifices dont on se servit pour réussir dans une si méchante affaire, ce fut peut-être celuy qui leur profita le plus, car par là ils empêchèrent qu'on n'écrivît et que le pape ne pût être détrompé. Comme les deux ministres empéchoient que le roy ne fut informé du dessein qu'ils avoient de le surprendre, disant partout qu'il vouloit l'accommodement, pourvu que le pape en fût content, tout rouloit sur un procédé si artificieux, qui n'avoit rien de vray ny rien de réel que le dessein de tromper les deux puissances qu'on jouoit avec un si grand mépris.

Il se trouva toutefois alors à Paris quelques évéques qui, ne pouvant voir le piège qu'on dressoit au pape sans s'émouvoir, crurent devoir faire quelque diligence selon que leur inspiroit la prudence qui devenoit délicate par la circonstance du temps. Ges évéques furent Abelly, ancien évéque de Rhodez (4), l'évéque de Lombez et un autre dont le nom m'a échappé, qui s'étoient joints à l'évéque d'Évreux, chez qui ils s'assembloient pour voir ce qu'il y auroit à faire et s'ils pouvoient s'exposer à écrire au pape en personne. G'étoit une démarche hardie * Dans la présente situation ils ne pouvoient le faire sans se déclarer ; c'étoit choquer le roy, qui vouloit l'accommodement à ce qu'on prétendoit, et, les ministres de Rome étant gagnés, cela ne pouvoit avoir aucun effet. Ils résolurent toutefois, pour ne pas abandonner l'Église dans un si dangereux pas, où la religion couroit risque, d'écrire à l'évéque d'Héliopolis (2), alors à Rome pour les affaires de

( l ) Louis Abelly, né en 1G03 dans le Vexin français, curé de Saint -Josse à Paris, grandvicaire de Bayonne, éféque de Rhodez en 1602, se démit de son siège en 1666 et se retira dans la maison de Saint-Lazare, à Paris, où il mourut en 1691. Il a laissé une histoire|de Saint-Vincent de Paul, qui est populaire, et un grand nombre de livres de piété et de théologie fort estimés à juste titre.

(1) François Pallu, né à Tours en 1625, fils d'Étienne Pallu, avocat du roi au présidial de Tours et maire de celte ville en 16(39, Tut d'abord chanoine de Saint-Martin et devint un des fondateurs et ensuite un des premiers vicaires apostoliques de la Congrégation des Missions étrangères; il fut sacré à Saint- Pierre de Rome, en 1660, par le cardinal Antoine Barberin, sous le titre d'évéque d'Héliopolis, et nommé vicaire apostolique du Tonquin. II avait en 1658 sur le conseil du P. de Rhodes, fait, avec Vincent de Meurs et les autres fondateurs de la Congrégation des Missions étrangères, un premier voyage à Rome pour aplanir les difficultés que faisait le Portugal à la nomination d'évéques dans les Indes. . Après son sacre il se rendit d'abord à Siam, où il établit un séminaire. Il revint plusieurs fois en Europe et à Rome pour les besoins de 6es établissements, et éprouva toutes sortes de vicissitudes. En 1679 il fut, comme vicaire apostolique, envoyé du Tonquin en Chine, où il mourut, le 29 octobre 1684, à Magany, daus la province du Fokien.

la compagnie des Missions étrangères établie à Paris, pour informer le pape de ce qui se passoit en France, de l'opinion que les gens de bien avoient de raccommodement, et pour luy représenter quatre choses qu'il étoit de conséquence qu'il sût : 1° qu'on savoit à Paris que ceux qui luy donnoient avis de la signature pure et simple des quatre évêques se donnoient bien de garde de l'informer de leurs procèsverbaux faits pour rétracter ce qu'ils signoient, et que c'étoit à Sa Sainteté de voir si cela étoit suffisant pour sauver l'honneur du Saint- Siège ; 2° qu'il sembloit qu'il ne devoit pas s'en rapporter aux autres pour le témoignage de la fidélité de la signature, mais à luy-jnêmc, tout ce qui l'environnoit étant disposé à le tromper ; 3° que le gros des évêques de France ne lui écrivoit pas parce qu'il n'y avoit pas de sûrefé et qu'on ouvroit les lettres; 4° qu'on s'exposoit à se faire des affaires auprès des ministres de France de contredire à l'accommo- * dément, qui étoit leur ouvrage.

Le paquet de ces évêques, chargé de leurs instructions, fut adressé à Pévêque d' Héliopolis par une voie détournée, ce qui fut cause qu'il n'arriva à Rome qu'après celuy de Lyonne qui, par un courrier extraordinaire, pressa le pape d'une force à laquelle il ne put résister. Ce ministre, lassé des longueurs de Rome sur la dépêche du nonce qui envoyoit les signatures des quatre évêques, s'impatienta, voyant qu'on différait l'accommodement dont il avoit répondu du succès au Tellier, et dont il commençoit à se faire honneur parmy ses amis, et, pour ne pas perdre le fruit de cette entreprise, qui lui promettoit bien de la gloire, s'emporta, étant avec le nonce, jusques à dire que le pape étoit un ingrat, qu'il pouvoit se souvenir de l'obligation qu'il avoit au roy, à qui il devoit la tiare, en ce que, malgré sa nonciature en Espagne, il avoit levé l'exclusion à son exaltation et l'avoit fait pape par le concours de la faction de France. Ce fut en cet esprit qu'il écrivit au pape, de la part du roy, étant maître de la plume par sa charge, de grandes plaintes du retardement qu'il apportoit à une affaire que ce prince avoit à cœur par le schisme dont on menaçoit le clergé si l'accommodement ne se faisoit; que, son nonce luy ayant envoyé les signatures des quatre évêques pures et sans restriction, le roy avoit sujet de croire que Sa Sainteté seroit contente de la soumission de ces évêques, et que toutefois il n'en donnoit aucune marque. Cette lettre fut écrite d'un style un peu ardent, et, outre que le nonce mandoît au Saint-Père les reproches que Lyonne lui avoit faits de sa lenteur et de son ingratitude, Azzolin trouva le moment heureux, et, voyant le Saint-Père ému , il luy fit de nouvelles instances pour contenter le t. m. 30

roy, ajoutant que, ayant les signatures comme il les souhaitoit, il ne voyoit point pourquoy il différait de répondre. Il n'oublia pas les évéques d'Allemagne qui remuoient pour empêcher le jugement des évéques de France, s'offrant à entrer dans leurs intérêts. C'était un fantôme contrefait dont on se servoit h Rome pour faire peur au pape et pour l'obliger à ne pas différer l'accommodement; mais rien ne fit plus d'impression sur son esprit que les méchantes nouvelles de Candie, dont le siège continuoit avec grande perte des chrétiens ; tous les princes d'Italie demandoient du secours au roy de France, et le pape luy-même, qui le pressoit plus que tous les autres, n'avoit pas lieu de l'espérer s'il ne pensoit à contenter ce grand monarque, lequel s'offroit à secourir cette place de ses troupes pourvu que Sa Sainteté donnât la paix à l'Église.

Toutes ces raisons firent leur effet sur l'esprit du pape; il ne put en soutenir le poids sans s'ébranler. Dans le fond il avoit l'Ame droite, allant au bien dès qu'on le luy faisoit connoitre, zélé surtout pour l'intérêt de l'Église et pour l'honneur du Saint-Siège, dont il étoit jaloux au souverain degré, ce qui le jeta dans un extrême embarras dont il eut de la peine à se tirer : d'un côté il entrevoyoit qu'on vouloit le surprendre par les signatures qu'on lui rendoit suspectes; que ses ministres le trompoient, étant peut-être eux-mêmes trompés; qu'après tant d'expérience qu'il avoit des artifices et des déguisemens des jansénistes, pendant son ministère sous Alexandre, il ne pou voit prudemment se fier à eux sans des sûretés que l'empressement du courrier de France ne pouvoit pas luy permettre de prendre. D'ailleurs l'impatience du roy pour l'accommodement, la lettre pressante de Lyonne, les reproches qu'il lui faisoit, la crainte d'un schisme dans l'Église de France et dans celle d'Allemagne, si l'on procédoit au jugement des évéques, l'espérance d'un secours qu'il demandoit au roy pour Candie, tout cela le pressoit de répondre favorablement, à quoy son devoir, la gloire de son pontificat, l'intérêt du Saint-Siège Pempéchoient de consentir.

Dans cette perplexité, ne pouvant se fier à personne, tout ce qui l'environnoit luy donnant du soupçon, il p/rit de lui-même un party qui donna lieu à bien des discours et où il parut un peu de faiblesse parmy ses autres grandes qualités, et par là il arriva dans le dénoôment de cette affaire ce je ne sais quoy d'inconcevable qu'on a de la peine à démêler, qui se rencontre quelquefois dans les grandes choses, et dont on ne sauroit bien comme il faut rendre compte au public. C'est ce qui arriva par la résolution que prit le pape, dans l'embarras

où il se trouva, ne pouvant prendre conseil de personne. La réputation de son intégrité l'avoit déjà mis hors des atteintes de tout soupçon ; on lui croyoit l'âme si droite qu'on n'eût osé le soupçonner de biaiser jamais en quoyque ce fût. Sa vie étoit irréprochable, sa probité si établie qu'on le croyoit d'un désintéressement sans exemple. Enfin la Providence n'avoit presque point élevé au pontificat dans les derniers siècles un meilleur sujet en tout sens que ce grand homme. Cependant ce party qu'il prit lui fit oublier cet air de supériorité que luy inspiroit la grandeur de sa dignité pour ne pas s'abaisser servilement aux considérations humaines dans la décision des affaires de religion. Ce fut la lettre un peu forte que Lyonne luy écrivit de la part du roy, accompagnée des reproches qu'il lui faisoit par le nonce, qui le détermina à se contenter de la signature des quatre évéques et à recevoir leur soumission , quoyqu'il eût sujet d'ailleurs de la tenir . pour suspecte. Ce qui est si vray qu'un jésuite, mon aray intime, nommé le P. Honoré Fabri, homme instruit à fond de cette affaire plus que personne parce qu'il étoit tout le conseil du cardinal Albissy, me manda de Rome quelque temps après que je luy demandois des instructions : Ce sont les ardentes lettres de M. de Lyonne au pape qui ont tout fait.

À la vérité le pape, qui s'étoit laissé surprendre par ces lettres, crut qu'en cédant à l'impatience du roy, qu'il aimoit et qu'il considérait beaucoup, il pourroit se tirer d'affaire par un bref conçu en des termes qui seroient capables de sauver l'honneur du Saint-Siège ; en quoy peut-être il donna trop à son sens et compta sur sa prudence plus qu'il ne devoit, car cela n'eut pas tout à fait le succès qu'il avoit imaginé. 11 se mit dans l'esprit qu'avouant, par un bref, qu'il avoit reçu les signatures des quatre évéques, comme il les avoit reçues en effet, il les recevoit en ses bonnes grâces, leur pardonnant tout par un esprit d'une parfaite réconciliation, ajoutant qu'il ne leur pardonnoit point si leur soumission n'étoit point sincère. 11 sauvoit par cette glose la gloire du Saint-Siège, dont il avoit eu grand soin ; mais il n'en eut pas assez de la sienne, car ce bref , sur lequel il comptoit, fut supprimé par les jansénistes, leur étant tout à fait désavantageux ; et autant qu'ils mirent en œuvre d'artifice et de souplesse pour tromper le pape et le roy, en quoy ils réussirent, autant en employèrent-ils pour soutenir la tromperie. Car ce fut là le véritable nœud de cette affaire, selon les Mémoires que j'en eus de Rome, dont voici le prétendu dénoûment.

Le courrier, qui pressoit la réponse du pape, rapporta en diligence

crut pas y devoir déférer, ces avis étant sans preuve. Peut-être que, s'il eût suspendu sa réponse sur ces. bruits, il n'auroit rien gâté; mais il fut si pressé de donner contentement au roy qu'il ne put se résoudre à différer.

Cependant le Saint- Père reçut par révéque d'Héliopolis l'instruction de révéque d'Evreux, de Rhodez, de Lombez et d'un quatrième, qui donnoient avis au pape de la fraude des procès-verbaux. Ce fut par le cardinal Rospigliosi qu'il obtint l'audience de Sa Sainteté, laquelle étoit difficile, Azzolin s'étant rendu maître des avenues pour empêcher que le pape ne fut détrompé. Héliopolis, fut écouté ; mais on ne sait pas par quelle aventure la copie du billet de cette instruction (!) vint entre les mains de Lyonne, qui en fit grand bruit. Cela donna lieu à ces évêques si bien intentionnés, et qui auroient voulu, mais en vain, engager l'archevêque de Paris de se joindre à eux pour informer le pape, de se plaindre hautement d'Héliopolis qui avoit pris grand soin de se ménager, ayant besoin des ministres , espérant par eux des secours du roy pour ses missions et une pension du clergé, outre qu'il avoit quelque sorte de liaison avec révéque d'AIeth, qu'il avoit intérêt de ne pas choquer par les aumônes qu'il en espéroit. Voilà comme la cause de la religion étoit abandonnée par ceux qui l'alloient prêcher au bout du monde !

Cette instruction ajoutoit deux autres chefs, si le pape faisoit un bref : 1° de déclarer ses intentions sur le Nouveau Testament de Mous, qu'il venoit de condamner, lequel s'alloit rétablir par l'accommodement; 2° qu'il fît distinction de ceux qui avoient bien servy dans toute la suite de cette affaire d'avec les coupables.

Cette instruction fut bientôt suivie par celle du P. Annat, qui d'abord n'osa écrire par la crainte du Tellier, qui publioit partout que les jésuites étoient les seuls qui fussent mécontens de l'accommodement. Il disoit qu'il y avoit de la passion en leur procédé, et qu'ils sembloient trop s'intéresser à entretenir cette querelle et à ne vouloir point de paix. On ne sait par où les jésuites avoient perdu les bonnes grâces de ce ministre ; mais le bruit qu'il fit alors, soutenu par les discours de Lyonne, fit grand tort dans le monde à la société, que les copies d'une lettre du coadjuteur de Reims, écrite à Saint-Laurens. répandues par Paris, et dont j'ay l'original, achevèrent d'exposer aux discours et à !a raillerie du public. Elle fut écrite de la cour où étoit ce prélat, datée du 10 d'octobre 1668, le jour que le courrier de Rome

(1) L'instruction remise ao pape par réréqne d'Héliopolis.

modement;cToiiilparottque ce fut le pape qui cédaà Tévèque d'Aleth, le Saint-Siège à Port-Royal, et la vérité qui fut sacrifiée au mensonge par la dernière des abominations ; car le dessein du procès- verbal étoit de soutenir toujours la doctrine de Jansénius en soutenant celle de saint Augustin et celle de la grâce efficace par elle-même, de sorte que la signature pure et simple envoyée au pape par les quatre évéques, avec leurs lettres, n'étoit autre chose que ce respect aux constitutions que le party avoit toujours offert, et rien davantage. Si bien que ces prélats prêts à être jugés trouvèrent par là le moyen de se tirer d'affaires en demeurant toujours jansénistes, sans changer de sentimens ni de langage.

Ce fut là le bel expédient qui fut proposé par les trois évêques médiateurs et qui fut mis en œuvre par le cardinal de Retz et par le car- . dinal Azzolin, qui firent passer ces signatures auprès du pape pour sincères et qui ne l'étoient pas. Le pape n'en fut bien détrompé qu'après le départ du courrier par lequel il mandoit qu'il étoit content des signatures. Il avoit eu, à ce qu'on dit, avis qu'on le trompoit; il ne

nom irons placé entre parenthèse. D'abord le prélat, dans un discours préliminaire, rappelle à tes ecclésiastiques qu'il avait en 1655 publié un mandement où il proposait la souscription du Formulaire, avec la distinction formelle du fait et du droit, mais que, ce mandement n'ayant pas produit les fruits qu'on devait justement en attendre , et quoiqu'il ne contint que les véritables sentiments de V Eglise, il avait cru devoir ajouter à ce moyen une nouvelle signature. Il donnait ensuite en ces termes les conditions de cette nouvelle signature : « Noua voua déclarons : 1° que par cette signature vous devez vous obliger à condamner sincèrement, pleinement, et sans aucune réserve ni exception, tous les mauvais sens que les papes et PÉglise ont condamnés et condamnent dans les cinq propositions, en sorte que ▼ous professiez que vous n'avez point d'autre doctrine sur ce sujet que celle de PÉglise catholique, apostolique et romaine.

2* • Nous vous déclarons que ce serait faire injure à PEglise que de comprendre * entre ces sens condamnés dans ces propositions la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas sur la grâce efficace par elle-même, nécessaire à toutes les actions delà piété chrétienne...

3* ■ Nous vous déclarons qu'à Pégard du fait contenu dans ledit formulaire, comme dit est, tous êtes seulement obligés à une soumission de respect et de discipline, qui consiste à ne vous point élever contre la décision qui en a été faite, et à demeurer dans le silence, pour conserver l'ordre qui doit régler en ces sortes de matières la conduite des inférieurs à Pégard des supérieurs ecclésiastiques (parce que, PÉglise n'étant point infaillible dans ces sortes de faits, qui regardent les sentiments des auteurs ou de leurs livres, elle ne prétend point obliger par la seule autorité de sa décision ses enfants à les croire).

* Que si quelqu'un manquait à ces devoirs que nous vous marquons, tant à ce qui regarde les points de droit que ceux de fait (ce que nous espérons qoi n'arrivera pas, après les instructions que nous vous avons données), nous vous déclarons que nous procéderons contre lui par les voies de droit, et selon la rigueur des constitutions de nos saints Pères Innocent X et Alexandre VII. • (Du pin, Histoire ecclésiastique, t. III, p. 157-158.)

a saint Paul que vivent les chrétiens, dans un parfait accord de pa-

a rôles et de sentiments, d

Jl ne tint pas aux deux ministres qui venoient d'accommoder les jansénistes avec le roy de le brouiller avec les jésuites; en quoy ils auraient peut-être réussy si le P. Ànnat n'eût été sage; car la manière dont le bref du pape au roy fut reçu, les trophées qu'on en fit au conseil privé, l'arrêt donné au conseil pour établir solidement la paix par une défense du roy aux deux partis, c'est-à-dire aux catholiques et aux jansénistes, qui furent traités de même manière, de s'appeler de noms hérétiques de jansénistes et de semi-pélagiens, et de s'offenser les unsvles autres par des termes ou écrits injurieux capables de blesser la réputation de ceux qui auroient signé, à peine de punition exemplaire, la précipitation qu'on mit à donner cet arrêt, peu de jours après l'arrivée du courrier qui apportoit la réponse du pape, tout cela donnoit lieu de croire que ce n'étoit qu'une insulte aux jésuites, dont on cherchoit à se moquer par une démarche qui les ménageoit si peu, et dans laquelle il paroissoil du dessein de donner du chagrin et des impatiences même au P. Ànnat, qu'on vouloit engager à faire des fautes pour le détruire auprès du roy. Mais ce père, dont la conduite avoit été sage en tout temps, le fut encore davantage en celuy-ci, où il sentit bien qu'on l'observoit; il prit le party de disparaître pour quelque temps de la cour et de se retrancher dans son silence, sans se plaindre de ce qui se passoit , pour ne paraître pas y trouver à redire.

Ce fut en vain que quelques gens de bien, du dedans et du dehors des jésuites, voulurent l'engager à écrire à Rome pour avertir le pape qu'on l'avoit trompé; il jugea sagement que, dans la chaleur d'une affaire qui venoit de se conclure au gré du pape et du roy, on n'auroît que de l'indifférence et de la froideur pour ses plaintes, qui à peine seraient écoutées, et il cherchoit à n'en pas faire qui ne fussent bien fondées. C'est pourquoy, ayant quelque temps après reçu une copie de ce fameux procès-verbal des quatre évéques par un ecclésiastique de Pamiers qui avoit assisté au synode où ce procès-verbal fut publié, et quelque temps après un autre de celui d'Aleth, dont il ne «voit des nouvelles que par ouy dire, il crut, après les avoir vus, qu'en conscience il ne pouvoit plus se taire. Il fut tellement épouvanté d'une si étrange conduite qu'il aurait eu de la peine à y croire s'il ne l'eût vue, et il ne pouvoit comprendre à quel comble d'insolence étoit parvenue cette erreur que de prendre l'extérieur et le dehors de quatre évêques, qui faisoient profession de vertu, pour aller porter jusques aux pieds

du Saint-Siège le déguisement et la fausseté d'une profession de foy aussi artificieuse que celle-cy. Car quel plus grand mépris peut-on avoir pour le vicaire de Jésus-Christ que de le tromper par un mensonge si concerté ? Deux cardinaux, un archevêque et deux évéques interposent leur crédit pour implorer la clémence du pape en faveur de quatre évéques convaincus de jansénisme, à qui on va faire le procès, afin de leur obtenir leur pardon, et ce n'est que pour tromper le pape que tout cela se fait (1) ! On n'assure le Saint-Père de la soumission sincère des quatre prélats, et ils ne promettent une signature pure et simple au formulaire le plus solennellement du monde; trois archevêques et évéques n'en sont garants, avec deux cardinaux; on n'envoie à Home par le paquet du nonce les signatures simples, et on ne fait des protestations par-devant notaires contre ces signatures, qu'on appelle procès-verbaux, que pour tromper mieux ! Jamais a-t-on vu le mensonge triompher avec plus de hauteur de la religion d'une parole donnée au Saint-Siège? Car voici le détail de ces procès-verbaux si fameux,

(1) Les jansénistes, le P. Quesnel entre autres, ont soutenu que Clément IX n'avait pas été induit en erreur, et qu'il avait admis les procès-verbaux des quatre évéques avec la distinction du fait et du droit dans la signature du Formulaire. Du Ma», dans son Histoire des cinq Propositions, aut. II, livre VI, et dans sa défense de cette histoire, a réfuté leurs assertions. Sans entrer dans cette discussion, il nous suffit de corroborer le récit du P. Rapin du témoignage d'un des plus importants du parti. L'abbé de Haulefontaine, Leroy, écrivait a Lancelot, amicus ad amicum, le il décembre 1666 : « Il nefaut pas s'étonner si M. d'Aletli a été trompé dans Tafia :re de raccommodement, et si on lui a fait prendre les eboses autrement qu'on ne les prenoit à Paris, puisque M. le Nonce a été trompé lui-même, quoique d'une manière directement opposée à celle que Ta été ce saint prélat, et d'une façon la plus plaisante et la plus incroyable du monde. Car ce ministre du pape, qui dans sa qualité ne doit pas être aisé à prendre pour dupe, a déclaré « qu'il avoit pensé qu'il ne s'agissoit dans toute la négociation que de réduire les quatre évéques à la signaiure du Formulaire pure et simple, et qu'ils s'y étoient réduits, et que, s'il avoit vu ce que Ton faisoit, il n'auroit jamais donné son consentement à la paix.* Ainsi, Monsieur, la politique si adroite et la prudence si ingénieuse de ce siècle a trouvé l'art et le secret de contenter en même temps, durant le cours d'une négociation, deux personnes dont les intentions et les lins étoient les .plus contraires du monde, en leur faisant voir les eboses dans une situation et dans un aspect qui leur cachoit ce qu'elles étoient véritablement. Ç'a été (pour railler un peu sur une affaire dont le succès a été si agréable et si commode à beaucoup de gens) une espèce de jeu de gobelets dont je me figure que je rirois beaucoup avec vous si j'avois le bien de vous voir. A la vérité cette affaire est toute digne des réflexions sérieuses que vous y faites, et même de quelques gémissemens, comme vous en convenez avec tant de raison et d'équité. Il faut que je remette cela à une autre fois, et que je me contente de voua assurer que je suis a vous sincèrement, et que j'estime heureux ceux qui jouissent des fruits de cette négociation sans y avoir eu de part. » On peut comparer d'ailleurs le récit du P. Rapin avec la Relation de V affaire de V Accommodement des quatre évéques composée par le cardinal Rospigliosi, neveu de Clament IX.

Chacun des quatre évéques fit le sien en son diocèse, et tous quatre le firent de concert, le même jour ou environ, qui fut vers le 45 septembre 1668, en déclarant qu'ils condamnoient les cinq propositions et promettaient de n'avoir jamais d'autredoctrîne sur ce sujet que celle de l'Église apostolique et romaine; ajoutant : i°que, comme ce seroit faire injure à l'Église de comprendre, entre les sens condamnés des cinq propositions , la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas touchant la grâce efficace par elle-même , ils embrasseront et suivront toujours cette doctrine, ne pouvant s'en départir ; 2° qu'à l'égard du fait contenu dans le formulaire ils reconnoissent n'être obligés, par cette signature, qu'à une soumission de respect et de discipline, qui ne consiste qu'à ne point s'élever contre la décision qui en a été faite, et à demeurer dans le silence pour conserver l'ordre qui doit régler en cette matière la conduite des inférieurs à l'égard des supérieurs ; à quoy si quelqu'un manquoit, ils procéderoient contre luy par des voies de droit, ainsy qu'il est ordonné dans les constitutions des SS. PP. Innocent et Alexandre. Voilà quel étoit ce procès- verbal, qui n'alloit qu'à sauver les bienséances, sans promettre aucune soumission intérieure. Et tout le discours contenu dans ce procès ne signifioit rien autre chose, sinon qu'on condamnoit les cinq propositions et qu'on ne les condamnoit pas. On les condamnoit en recevant la bulle d'Alexandre, on ne les condamnoit pas en sauvant la grâce efficace par elle-même, qu'on imputoit à faux à saint Augustin, c'est-à-dire qu'on se soumettoit au pape eu désavouant sa soumission. Ce qui parut si affreux au P. Annat, quand il le vit, qu'il crut devoir en conscience en faire donner avis au pape.

Ce qu'il fit en envoyant la copie de ces procès-verbaux au P. Fabri, lequel les mit entre les mains du cardinal Albissy . qui, à même temps, les porta au pape avec une information fort ample qu'il luy fit, pour luy faire entrevoir les terribles conséquences de la conduite qu'il avoit tenue en cette affaire, où il s'étoit si malheureusement laissé engager ; et ce cardinal signala son zèle en cette occasion, où il parla avec tant de fermeté qu'il se fit écouter de Sa Sainteté. Ce fut à ce discours que le pape commença à ouvrir les yeux et à se repentir, dit-on , de la démarche qu'il venoit de faire ; il ordonna une congrégation de quelques cardinaux qu'il commit pour lui rendre compte de ces procès- verbaux, par lesquels le cardinal Albissy luy dit que les évêques jansénistes sau voient la grâce efficace par elle-même, qui étoit le nœud de la question , et c'était sauver toute la doctrine de Jansénius et les cinq propositions de sauver cette grâce. Les cardinaux

commissaires furent Barberin, Albissy, Ottobon, Gbigi et Rasponi ; ces deux derniers, créatures d'Alexandre, en furent pour soutenir l'intérêt de sa dernière bulle ; le cardinal Rospigliosi , neveu du souverain Pontife, ses deux officiers Azzolin et Ottobon, avec quelques autres, à la concurrence de douze.

Le détour dont les' jansénistes se servirent alors pour tromper le pape étoit si usé , par l'usage qu'ils en faisoient depuis les dernières aimées dans leurs besoins , et dont ils voulurent se servir dans la conférence du P. Ferrier, qui étoit trop habile pour se laisser surprendre^ il étoit inéme si grossier qu'il leur seroit devenu inutile s'il n'eût été bien enveloppé, c'est-à-dire si l'archevêque de Paris et le P. Annat n'eussent eu l'exclusion de ce mystère ( par l'artifice qu'on eut de persuader au roy que la paix ne se feroit point s'ils y a voient part, d'autant qu'ils ne vouloient pas de paix ), si la Sorbonne eût été consultée, et si on eût voulu prendre conseil des gens bien intentionnés dont il y avoit grand nombre encore à Paris. Il est vray que l'évéque de Laon \oulut faire une tentative auprès du P. Annat pour découvrir ses sentimens dès qu'il fut engagé dans cette médiation. Dans une visite qu'il luy rendit, il luy detnandasi, supposé que les quatre évêques voulussent signer le formulaire sans restriction, on les obligeroit à révoquer leurs mandemens. « Il n'en faut pas douter », reprit ce Père , qui savoit à fond l'usage de l'Église par une science profonde des canons. Le Telliçr l'ayant su dit au roy que la paix ne pourrait se faire si le P. Annat en avoit connoissance, et qu'elle ne pourrait réussir que par le secret, qui fut demandé au nonce par Lyonne, de la part du roy. Ce fut le dehors sous lequel il fallut cacher le piège qu'on dressoit au pape, en ne luy montrant qu'une partie de ce qu'on tramoit pour le tromper plus immanquablement.

Les jansénistes cependant, pour ne rien perdre du fruit de leur paix ^étendue, continuoient leur triomphe; ils se montraient partout; on les voyoit paraître tête levée dans le public, d'un air de succès comme des t ittorieux. Le docteur Arnault, qui n'avoit pas fait (t) la démarche

I ) Le docteur Arnauld fit à la vérité une démarche pour participer au bienfait de la nouvelle paix, mais une démarche bien incomplète et bien insuffisante. Sans quitter I'ji ou il se croyait nécessaire pour diriger le parti dont il était le chef, il se fit apporter d*Angers une copie du procès-verbal de l'évéque de cette ville, Henri Arnaud, son frère, et il mit au bas sa signature, sous le titre de chapelain de la garenne de l'église de Jumelle. On pourrait élever un doute sur cette qualité de châtelain de la Garenne. « Car , dit à ce propos le docteur du Mas, s'il y a eu autrefois une chapelle de ce nom dans la paroisse de Jumelle, au diocèse d'Angers, il est certain qu'il n'en reste depuis longtemps aucun vestige, ni aucune mémoire. Et ainsi il

des quatre évèques à Rome , se fit présenter au nonce par l'évèque de Châlons, pour profiter d'un accommodement où il ne devoit avoir aucune part, n'ayant fait aucun pas pour en être ; et, après avoir été condamné en Sorbonne comme ayant avancé des hérésies en sa lettre au duc de Liancourt, et après avoir tant écrit contre l'Église, H ne laissa pas d'y être compris sans condition aucune, le torrent des affaires étant devenu assez favorable au party pour l'y porter. Ce fut, dit-on, l'archevêque de Sens qui le présenta au nonce , il se jeta à ses genoux en lui demandant pardon , et lui dit qu'il venoit chercher à ses pieds la lumière qu'il avoit été obligé de fuir, en se cachant, l'espace de vingt ans; qu'il étoit bien fâché d'avoir tant écrit contre l'Église; qu'il venoit lui demander pardon et offrir la même plume, qu'il avoit employée à l'attaquer, pour la défendre. Le nonoe l'embrassa en le relevant, lui fit de grandes caresses, appelant la plume qu'il offroit pour la défense de l'Église une plume d'or; il n'oublia rien enfin pour le bien traiter. On demanda à l'archevêque de Sens s'il ne vouloit pas être de l'accommodement et que cela ne le gâterait point à la cour; il répondit qu'il avoit signé et qu'il n'en avoit pas besoin. En effet, pour être de la dernière assemblée, l'abbé de Saint-Nicolas (1), son émissaire, avoit signé pour lui , écrivant le nom de l'archevêque au bas du formulaire, afin que ce prélat pût dire aux catholiques qu'il avoit signé et aux jansénistes qu'il ne l'avoit pas fait; car il étoit alors honteux de le faire dans le party. Ce fut ainsi qu'il voulut se moquer à son tour du pape, du formulaire et de toute affaire, comme le firent les quatre évéques par leurs procès-verbaux.

. Après qu'Arnault eut salué le nonce, on disposa le roy, qui revenoit de Ghambord, à le voir ; on luy fit entendre que cela étoit nécessaire pour honorer et pour affermir cette paix qui venoit d'être son ouvrage. Il y consentit, ce qui se fit de la sorte. D'Andilly de Pompone, neveu d'Arnault, ayant eu son audience de congé, partant pour la Hollande, où le roy l'envoyoit son ambassadeur vers les états, supplia le roy de souffrir qu'il luy présentât son oncle. Le roy témoigna qu'il le vcrroit volontiers. Pompone pria le roy de ne pas faire

faudrait que ce Tôt un titre sans bénéfice, qu'on eût érigé ou ressuscité en foreur de M. Arnaud. Mais à quoi bon cela» si ce n'est peut-être pour lui acquérir par là domicile au diocèse d'Angers» afin qu'il pût se dispenser de signer le Formulaire ailleurs que dans ce diocèse, où il était assuré de ne signer que de la manière qu'il voudrait? » ( Histoire des cinq Propositions, t. Il, livre VI, p. 209.)

(1) Bernard dn Barrez, abbé de Saint-Nicolas, trésorier de l'églta métropolitaine de Sens, député à l'assemblée du clergé de 1665.

grande attention à son compliment , n'étant pas accoutumé à la cour, et que peut-être il seroit homme à se troubler en approchant de Sa Majesté. Le roy répondit : a S'il me parle je l'écouteray ; s'il ne me dit rien je lui parieray. » Pompone l'avoit été prendre à l'hôtel de Longueville, où il logeoit, le 24 octobre, le matin, pour le mener àSaintr Germain. D'abord il le présenta à Lyonne , qui le reçut avec tout l'accueil possible, et Lyonne le mena à l'antichambre, où il trouva le prince de Condé, le coadjuteur de Reims et plusieurs autres personnes de qualité qui l'embrassèrent; et, comme la chambre étoit pleine, Lyonne le mena à la garde-robe, où il n'y avoit personne et où le roy le vit; il se jeta à ses pieds. Dans les règles de la bienséance de ce payslà il pou voit s'en tenir là, embrassant les genoux du roy dans un profond respect et dans un profond silence; mais Arnault avoit trop bonne opinion de luy pour ne pas croire qu'il étoit homme d'une qualité à haranguer. Il en avoit sans doute averty son neveu, qui savoit mieux l'air de la cour et qui n'étoit point pour la harangue; il n'osa le contredire, n'étant que neveu, quoyqu'il sût bien qu'il avoit bien plus de pénétration que de politesse.

« Sire, débuta le docteur, je regarde comme le plus grand bonheur de « ma vie l'honneur que me fait Votre Majesté de me souffrir à ses a pieds, et il faut une aussi grande bonté que la vôtre pour avoir « bien voulu oublier les mauvais offices qu'on m'a voulu rendre au- « près de Votre Majesté, pour laquelle je n'ay jamais eu que du resa pect et de l'admiration, ayant appris dans ma solitude les grandes a choses qu'elle a faites; et comme celle qui m'en fait sortir est le o comble de sa gloire , parce qu'il n'y a rien de plus grand que a la protection que Votre Majesté donne à l'Église en cette occasion, a il n'y a rien aussi que je sois prêt de faire pour lui sacrifier la u liberté qu'elle me rend. »

Le roy Técoula sans l'interrompre et luy dit à la fin en peu de mots, mais d'un ton de maître, qu'il étoit bien aise de voir un homme qu'on estimoit tant, et qu'il souhaitoit qu'il employât ses talens à défendre la religion ; qu'au reste il le croyoit homme de parole, qu'il promet* toit de ne plus écrire, ny parler, ny rien dire qui pût troubler la paix de son royaume par ses nouveautés, qui avoient fait tant de bruit. Le docteur lui promit derechef, et il n'en fit rien, comme on verra dans la suite. Ses amis publièrent que le roy l'avoit embrassé , luy faisant mille caresses; il étoit trop sage pour cela, et la chose se passa ainsy. La harangue fut si mal prononcée et si bas que le roy ne l'entendit presque pas et il ne sut pas ce qu'il dit. Le docteur, en se re-

tirant, demanda permission au roy d'aller saluer M. le Dauphin ; il luy permit, et ce fut là qu'il fut si bien reçu par le duc de Montausier, préparé par la cabale; car il avoit un goût particulier pour tout ce qui étoit nouveau ; il aimoit les lettres et les savants, Tétant luymême, mais les savants bizarres, et ces capacités, où il y avoit du travers, luy plaisoient infiniment, n'étant pas un homme d'un goût droit ny d'un caractère uni. Arnault fit son compliment au Dauphin, le duc répondit, et, pour flatter le docteur, il luy dit que monseigneur le Dauphin devoit être l'enfant de tous les savants et de tous les habiles gens du royaume, lesquels dévoient contribuer à la perfection de son éducation par leurs lumières et par leur capacité, et qu'étant aussi savant qu'il étoit il devoit y contribuer avec les autres.

Mais, comme le party étoit alors triomphant , il se trouva à la cour des gens assezsots, comme il s'en trouve d'ordinaire, pour flatter ce docteur dans- l'air de prospérité où ils le trouvèrent, en amplifiant tout ce qui se disoit et tout ce qui se faisoit à son occasion. Les uns assuraient que le roy l'avoit engagé à écrire quelque chose pour l'instruction de monseigneur le Dauphin; d'autres ajoutoient qu'il a I loi t être son précepteur; d'autres, encore plus sots, qu'on le feroit évéque. Que ne diton point enfin? Car on le mettoit déjà à tout, et dès qu'il parut à Saint-Germain tout le monde courut pour voir, avec cette curiosité niaise de la nation, comment il étoit fait, et on y courut avec emportement.

La duchesse de Longueville, chez qui il logeoit depuis quelque temps, sut bien profiter de cette conjoncture ; car elle mit ce docteur tellement à la mode, en prônant son mérite, que, dès qu'il fut retourné à Paris, toutes les personnes de qualité qui ne l'avoient pas vu à U cour coururent à l'hôtel de Longueville pour voir et complimenter ce grand homme. Le duc d'Enghien (1), son neveu, étant allé la visiter, elle le pria de voir M. Arnault; il logeoit au galetas de l'hôtel pour être plus caché, et, depuis qu'il se montroit, il continua à y meurer par humilité. Leduc l'alla voir dans sa chambre, l'embrassa, luy dit mille douceurs, après quoy personne n'osa s'en dispenser ; on le mena depuis partout, chez le chancelier, chez le premier préside ut et d'autres de la première qualité. Ce fut un triomphe universel dai.s tout Paris, qu'on fit durer le plus qu'on put, car cela faisoit bien de l'honneur à la cabale. L'archevêque de Sens, l'évêque deChàloos, le

(I) Henri Jules de Bourbon, duc d'Enghien et prince de Coodé après U mort a* son père, fils de Louis, prince de Comté, et de Claire- Clémence de Maillé-Bréiè, aar a Pari» le 29 juillet 1643, marié en 166S à Anne de Bavière, mourut le 1er ami I?u9.

coadjuteur de Reims alloient le voir tous les jours ; mademoiselle de Vertus en faisoit les honneurs, car il loge sur son appartement. Tout cela plaisoit infiniment à la duchesse de Longueville, qui, étant la plus satisfaite du monde de voir tout Paris venir faire sa cour au nouveau docteur de la grâce, n'étoit pas sans action dans une figure si considérable que faisoit son hôte en son hôtel. C'était un vray triomphe pour elle, qui n'étoit que vaine, plus que pour lui, qui avoit quelque chose de plus réel. Avant la paix ce docteur étoit caché en cet hôtel avec Nicole, son ami. Ce n'étaient qu'allées et venues de leur chambre à l'appartement de mademoiselle de Vertus, qui, toute languissante de profession qu'elle étoit, montoit souvent au galetas. Les visites et les cbuchoteries ne finissoient point. Le reste du domestique de l'hôtel n'y comprenoit rien ; tout y étoit dans un air mystérieux qui jetoit je oe sais quoy de sombre dans cet hôtel, dont le nouvel éclat ne venoit que de la petite figure d'un docteur chassé de Sorbonne, mais où tout commença à briller par la paix de l'Église. Il n'est pas concevable aussy le gré que s'en savoit la duchesse ; jamais satisfaction ne fut plus complète, ni moins solide ; car, le roy ayant appris que l'hôtel de Longueville avoit servy de retraite aux jansénistes, aussy bien pendant leur disgrâce qu'après leur réconciliation, cela ne lui plut point; mais il différa à s'en plaindre pour ne pas troubler la joie du party dans une nouvelle prospérité qui lui arriva ; car tout leur venoit à souhait.

Leduc de Verneuil, fils naturel de Henri IV, épousa alors la duchesse de Sully (1), fille de Pierre Séguier, chancelier de France. Les noces se firent à Verneuil , maison de plaisance du duc , située sur une hauteur le long de la rivière d'Oise, à dix lieues de Paris. Le Père Desmares, célèbre prédicateur du party, étoit caché à Liancourt. Pour rendre l'affaire plus solennelle on offrit au duc et à la duchesse de le faire prêcher à la cérémonie, ce qui y attira toute la noblesse du pays et surtout le prince de Condé, qui étoit à Chantilly, dans le voisinage. Le prédicateur, qui avoit un talent rare et qui préchoit toujours bien , le fit encore mieux en cette occasion. Jamais , dit-on, ne prêcha-t il si bien. Ce ne furent qu'éloges etapplaudissemens au sermon et au prédicateur, qui effaça un peu l'éclat de la fête par le succès qu'il y eut. Ce ne fut pas néanmoins le chancelier qui en fut le plus content, car il n'aimoit pas les jansénistes. Et comme tout leur rioit

(I) Charlotte Séguier, fille de Pierre et de MarieMagdeleine Fabri, née en 162*, mariée le 3 février 1639 à Maximilien de Bé thune, duc de Sully, et le 29 octobre 1668 a Henri de Bourbon, dnc de Verneuil, mourut le 3 juin 1704.

alors, on alla jusqu'à leur imputer la conversion du maréchal de Tu* renne, qui fit abjuration en ce temps-là. Et Lyonne ayant eu ordre du roy d'écrire cette nouvelle au pape, de sa part, pourluy en témoigner sa joie, ce ministre ajouta, de son chef, dans sa lettre, en apostille, que cette conversion s'étoit faite par la lecture du livre de M. Arnault contre le ministre Claude; ce qui ne plut pas au roy, et ce que le maréchal désavoua (1), ayant pris la résolution de se convertir avant que le livre fût commencé.

Le Tellier de son côté n'oublioit rien pour faire valoir cette paix prétendue de l'Église, qu'il regardoit comme un sujet de mortification pour les jésuites. Il étoit toujours mécontent, prétendant que le P. Ànnat avoit écrit à Rome pour y décrier son fils, le coadjuteur, quoyque ce père l'eût défié de produire aucune de ses lettres pour justifier ce qu'il disoit; mais il le croyoit et faisoit tout comme s'il eût été persuadé que cela fût vray. Il regardoit aussy cet accommodement comme son ouvrage ; il y avoit en effet fort contribué sans y paroitre, en habile homme. Et Ton sut combien cette affaire lui tenoit au cœur par un entretien qu'il eut au sacre de son fils, le coadjuteur, en Sorbonne, le jour de Saint-Martin celte annéerci (1668). La reinesetroma à cette cérémonie avec presque toute la cour. Le Tellier, s'y étant i> ncontré par hasard auprès du maréchal de Turenne, ne luy parla d'autre chose pendant la cérémonie que de raccommodement , luy louant avec épanchement de cœur ces messieurs, les plaignant d'aicir été poussés par les jésuites avec trop de chaleur et trop de passion, ajoutant que la question de l'infaillibilité du pape étoit tout à fait moderne et de l'invention toute pure des bons pères, inventée depuis quinze ou seize ans. « Interrogez, dit-il au maréchal , l'évoque de Laon (qui étoit proche d'eux), s'il n'est pas démon avis? » Ce que ce prélat assura , sans savoir de quoy on parloit. C'est du maréchal de Turenne dont on sut alors ce détail.

Comme le party s'attiroit alors les yeux de tout Paris, on ne perdoil rien de toutes les démarches qu'on y faisoit, et on sut que quelque

(I) Ce bruit s'était en effet répandu dans Paris, et le docteur Menjot écrivait a U marquise de Sablé : « Je crois messieurs de Port-Royal trop sincères pour être tes auteurs d'un bruit qui court par Paris, que leur responce en manuteriptà M. CUo-lc *M la cause du changement de religion de M. de Turenne. Ne seroit»re pa« plu* to*t *a prompte et savante réplique du P. Nouet ( Réponse au ministre Claude sur la présence réelle, 1CG8 , que je vous envoie? » Dans une lettre au cardinal Ro*piJ><>*', •:<< 25 octobre 1608, le P. Rapin de son côte attribue en partie cette conversion aui u*v % du duc d'Albert, depuis cardinal de Bouillon, et neveu du maréchal de Turenne; n>»ion sait que le livre de Bo sue», Exposition dé la Doctrine chrétienne, y a «irrti>-:t contribué.

jôurs auparavant Arnault alla dire la messe, la fête de saint Simon et saint Jude, à Saint-Jacques du Haut-Pas, au tombeau de Saint-Cyran. Le curé alla le recevoir à la porte de l'église, en surplis etétole, comme on fait à l'archevêque ; il le servit à l'autel de même, ayant fait sonner toutes les cloches et allumer tous les cierges de l'église ; et ce fut une grande fête que cette messe du docteur et d'une grande cérémonie. Après quoy il alla diner chez le bonhomme de Sévigny, où on luy fit un grand régal ; il y fut visité de la fille du duc d'Atrie, qui demeurait proche Sévigny, dans le dehors de Port-Royal, où l'on fut alarmé au dedans de vqjr l'ennemy si proche.

Après que le beau monde de Paris eut passé en revue à l'hôtel de Longueville pour y visiter le docteur comme l'homme à la mode, qu'où n'avoit mis sur la scène que pour le montrer, celuy-cy commença à rendre ses visites aux personnes distinguées par le rang ou par le nom. Il faisoit cela volontiers, ayant assez bonne opinion de luy-roême pour se croire d'un mérite à n'être pas ignoré; mais Nicole, qui l'accompagnoit, le faisoit encore plus volontiers, n'ayant pas encore goûté les douceurs du succès et de la prospérité, parce qu'il avoit toujours été ou vagabond ou caché. Sacy, plus sage que les deux autres, se contenta de voir l'archevêque de Paris et se retira à Pompone , maison de plaisance de son neveu, proche Lagny, craignant le grand air, à quoy il n'étoit pas accoutumé. L'évêque de Beau vais, qui voulut avoir part à la fête, voulut aussy se montrer, parce qu'il étoit allié du premier président; mais on ne luy conseilla pas de continuer, n'ayant rien en sa personne propre à faire honneur au party. On trouvoit même . je ne sais quoy de bas et de petit dans l'extérieur du docteur Arnault, dont la physionomie ne passoit pas le prêtre de village ou tout au plus le vicaire. Outre qu'il bredouilloit, on avoit peine à l'entendre parler, car il n'avoit plus de dents, et quand on disoit cela à la duchesse de Longueville, qui n'en parloit qu'en l'admirant : a C'est luy toutefois, disoit-elle, qui est devenu le soutien de l'Église ! j>

Tout cela étoit le plus beau du monde, s'il ne fut arrivé à ces gens ce qui arrive d'ordinaire aux faux heureux , qui ont de la peine à garder de la modération dans le comble de leur bonheur. C'étoit des victorieux qui s'éblouirent dans leurs succès, et qui se laissèrent gâter l'esprit à leur trop grande prospérité, qui les rendit trop vains. La chance tourna dès que leur mauvaise foy fut reconnue , et le pape et le roy, qui avoient applaudy les premiers à cet accommodement, s'en repentirent et donnèrent même des marques publiques de leur repentir. Les ministres de France affectèrent de ne pas trop appro-

fondir cet accommodement, dont ils savoient bien que le fonds ne valoit rien , et ils se fermèrent les yeux parce qu'ils l'avoient voulu, ne cherchant qu'à se satisfaire, se souciant peu si le roy rétoit. Voicy donc le tour que prit cette affaire, dont le charme fut levé dès qu'on commença à l'éclaircir.

Sur le bruit qui se répandit dans la cour du pape que les quatre évéques l'avoient trompé par des protestations en forme contre leur signature, le Saint-Père commença à se plaindre à son nonce qu'on luy avoit tendu un piège pour le tromper. Le nonce , qui n'avoit pas examiné le fond de l'affaire ou l'avoit voulu ignorer, alla se plaindre àrévéquedeChâlons, premier médiateur, qu'on avoit trompé le pape. Ce prélat écrit aussitôt à Sa Sainteté qu'il ne voyoit pas de quoy on se plaignoit des quatre évéques ; qu'ils avoient agy de la meilleure foy du monde; qu'ils n'avoient que des pensées d'une profonde soumission pour le Saint-Siège ; qu'ils avoient condamné les cinq propositions avec toute sorte de sincérité, sans restriction quelconque; qu'ils étoient fort éloignés de cacher dans leurs cœurs aucun dessein de renouveler ces erreurs, ny de souffrir qu'on les renouvelât, en donnant atteinte à la condamnation qu'en avoit faite l'Église, n'y ayant point dans le royaume d'ecclésiastiques attachés plus inviolablementà sa doctrine. Après quoy il ajoutoit ces paroles : « Nous, « Félix, évôque et comte de Chàlons, pair de France, déclarons et « certifions, ayant eu connoissance particulière des sentimens des « quatre évéques et [de] ce qui est contenu dans leurs procès- verte baux, qu'il n'y a rien que de conforme à la doctrine catholique, te- « nue, dans tous les siècles, par tous les docteurs, et même dans les « derniers siècles par les plusgranils défenseurs de l'autorité du Saint- « Siège, les cardinaux Baronius, Bellarmin, Richelieu, Palavicio, et « les PP. Sirmond et Petau, et conformément à l'esprit des balles, « qui est de ne dire, ny écrire, ny enseigner rien de contraire à ce « qu'elles contiennent sur ce sujet. C'est aussy ma créance et celle « des dix-neuf évéques qui ont écrit à Sa Sainteté. Signé Félix, évéque « de Chftlons. Fait à Paris, 3 décembre 1668. »

G'étoit un homme de bien que ce prélat (4), mais il parioit alors en janséniste et ne disoit rien par cette lettre que les jansénistes n'eussent déjà dit et ne pussent dire sans changer de langage. Aroault trouva le moyen de fourrer son nom en cet écrit, déclarant qu'il attestait la même chose, quoyque indigne de mêler son nom à celuy

(I) Net Mémoires apportent beaacoap de raisons d'en douter.

de ce prélat et des autres. Mais le témoignage de cet évéque, qui ne disoit rien qu'en général, ne fut aucunement considéré par les commissaires nommés dans la congrégation établie pour examiner les procèsverbaox. Ainsy les plaintes de Rome, qu'on avoit trompé le pape,' croissoient de jour en jour. Ce qui obligea de Lyonne, pour arrêter le bruit qu'on faisoit, d'engager le duc de Chaulnes, son amy , qui revenoit de son ambassade, de prendre prétexte d'aller voir le nonce, logé en son voisinage, et de luy reprocher qu'il parloit trop ouvertement de l'accommodement, en faisant mention des procès-verbaux, contre la promesse du secret, qu'il avoit donnée, de n'en rien dire, et qu'il croyoit que cela luy feroit tort.

En effet le nonce, qui s'étoit fié aux évéques médiateurs sur les procès-verbaux sans les examiner, et qui s'étoit laissé tromper, en parloit assez librement sur les plaintes qu'on luy en faisoit de Rome de les avoir laissé passer, et il répondit au duc de Cbaulnes que ce n'étoit plus un secret après que ceux du party l'avoient publié euxmêmes par les gazettes de Hollande, composées pas les jansénistes sur les Mémoires de l'évéque deComraenge, qui en parloient comme d'une insulte faite au Saint-Siège , et que les jansénistes en faisoient euxmêmes des trophées comme d'un avantage remporté sur le pape, qu'ils prétendoient leur avoir cédé par là. il est vray que les procèsverbaux, publiés dans les quàtre évéchés à tous les curés du diocèse, dans une assemblée publique, presque au même temps, ne marquoient que trop qu'on ne se soucioit plus du secret, qu'on ne cherchoit qu'à les rendre publics, sans ménager Rome, et que les chefs du party ne regardoient l'accommodement que comme une victoire remportée sur le pape et sur les jésuites, qui furent maltraités, en ce temps-là , deux mois durant, par ces messieurs qui venoîent de faire la paix avec eux.

Ce fut alors que le docteur Arnault, qui trav ail loi t depuis longtemps à son grand ouvrage delà Perpétuité (1), contre le ministre Claude, étant sur le point de le faire imprimer, fut conseillé par ses amis de le dédier au pape, pour marquer dans le public une intelligence parfaite entre Rome et eux , qui étoit une réputation qu'il falloit chercher pour le

(I) De la Perpétuité de la Foi. C'est avec le livre de la Fréquente Communion , le seul des nombreux ouvrages d'Arntult dont le titre soit resté populaire. 11 n'a jamais été condamné, et on en a fait grand bruit; on provoqua à diverses reprises les félicitations de Rome à son sujet. L'ouvrage, ,qui est en grande partie et peul-élre en totalité de Nicole» est à peu près oublié; il n'y a guère aujourd'hui en France que M. de Sacy, des Débats, pour en garder le culte et la mémoire.

bien de leurs affaires; ce qui leur attirerait quelque bref et quelque honnêteté de ce pays-là , dont ils pourraient profiter. Ainsy, s'étant adressé au nonce pour luy déclarer son dessein, le nonce luy dit qu'il falloit auparavant qu'il fit deux choses : 1° rétracter tout ce qu'il avoit écrit contre Rome ; 2° luy faire voir son livre, afin d'en rendre compte au pape et s'il ne contenoit rien que d'orthodoxe. Arnault répondît au premier chef qu'il n'avoit rien imprimé en son nom [qui eût été condamné]; en quoy il trampoit le nonce : sa seconde lettre à un seigneur de la cour, qui le fit chasser de Sorbonne, contenoit des hérésies portant son nom, et on savoit que le livre les Deux Chefs, pleins d'injures atroces contre le Saint-Siège, étoit de luy (1).

Mais, sans avoir égard aux difficultés du nonce, il ne laissa pas, sous la parole que luy donna Lyonne de faire agréer ce présent au pape, de luy dédier son livre, dont il se fit même un point d'honneur, prétendant que cela servirait à répondre en quelque façon aux railleries que le ministre Claude avoit faites de luy, de sa disgrâce avec le pape, et delà hardiesse qu'il avoit de parler au nom d'une Église avec laquelle il étoit brouillé. Il crut que sa dédicace suffirait pour rac- • commoder tout; ce qui lui tenoit au cœur, car ce ministre avoit pris de grands avantages sur luy, dans leurs différends, par sa désobéissance au pape, sur quoy il lui donna des ridicules qui le chagrinèrent, et que tous les rayons de son prétendu triomphe dans la paix de l'Église n'avoient encore pu effacer. Et ce fut du conseil de Lyonne, qui se chargea de l'événement.

On ne sait pas si ce docteur et sa suite n'affectèrent pas de faire les ignorans de ce qui se passoit alors à Rome sur l'accommodement, et de ce qu'on y commençoit à ouvrir les yeux sur leur tromperie ; mais on fut surpris de la hardiesse qu'ils eurent d'entreprendre à se rétablir dans tous les honneurs où ils étoient avant leur disgrâce. La paix étoit faite, et cependant on ne parloit pas du retour des docteurs exilés de Sorbonne ; en effet l'opposition des anciens docteurs de la faculté, qui prirent les devans pour en donner avis à l'archevêque de Paris, fut si grande que les jansénistes jugèrent à propos d'attendre quelque moment plus favorable. On voulut aussy remuer pour le rétablissement des religieuses de Port-Royal ; l'affaire étoit délicate ; il falloit passer par les mains de l'archevêque de Paris, piqué au vif de l'exclusion qu'on lui avoit donnée de l'accommodement, qui le regardoit naturellement

(1) Arnaotd a pu travailler à cet oovrage, ce qui est incertain ; toutefois le lin* des "Deux Chefs et «a Dé fente, comme nous Tâtons plusieurs fois déjà remarqué, ont

toujours été reconnus par Barro*.

et de droit fil. On n'auroit osé luy en faire la proposition ; le bonhomme d'Andilly n'étoit pas assez puissant ny assez hardy pour en parler au roy et l'obliger à défaire ce qu'il avoit fait les deux dernières années, par la séparation des deux maisons des champs et de la ville. On pressa si vivement la duchesse de Longueville, par des cajoleries et par ces encensemens de la cabale qui lui plaisoient tant, de prier le prince de Condé, son frère, de demander au roy cette grâce, pour l'accomplissement de l'ouvrage de la paix qu'il venoit de faire, laquelle ne pouvoit être complète que par là, qu'il se laissa gagner. Il en parla, et le roy luy répondit d'un air un peu sec, mais adoucy par un petit trait de raillerie : « On vous a cajolé, mon cousin, et vous avez succombé à la cajolerie. Ne précipitons rien : une paix de cette importance doit être affermie par une longue expérience de bonne foi et de sincérité. Attendons. »

Ainsi le refus ne fut pas tout à fait positif; ce qui encouragea les chefs de tenter d'autres voies, car la réunion des deux maisons étoit si importante au party qu'on comptoit le reste pour peu. On tâcha de gagner les ministres. Le Tellier comprenoit bien que c'étoit la consommation de l'œuvre, mais sa politique le rendoit toujours timide. Colbert, qui sentoit son pouvoir et son crédit auprès du roy par les grandes choses qu'il faisoit alors dans les finances pour ses intérêts, pressé par le duc de Luynes, qu'il considérait depuis le mariage de sa fille avec le duc de Chevreuse, laissoit espérer qu'il eh parlerait si ses collègues le secondoîent. Lyonne, qui étoit vain , sentoit bien que cela manquoit à la paix, ouvrage dont il se faisoit honneur, et, comme le nonce l'inquiétoit sur les procès-verbaux, dont il étoit luy-méme inquiété de Rome, il eût souhaité que le roy eût de hauteur fait cette réunion, pour luy fermer la bouche. Ils concertèrent tous trois pour en parler. On le sut dans le monde; la première présidente de Lamoignon, antijanséniste par humeur et par tempérament, sans en savoir le fin, en fit avertir le chancelier par l'abbé de Chaumont (1), de ses amis. Le chancelier en avertit le roy, qui avoit des fiertés un peu fortes à l'égard de ceux qui cherchoient à le surprendre, ce qui les déconcerta. Toutefois le prince de fondé, gagné par la duchesse sa sœur, alloit presque tous les jours rendre visite à l'archevêque pour le rendre favorable à la réunion,

<t) Paul-Philippe de Ctanmont, fil* de Jean, seigneur de Bois-Garnier, et de Marie de Bailkul, académicien en 1664, garde des livres du cabinet du roi en 1667, sacré évequed'Acqs le 1" mai 1672, donna sa démission en 1684 et mourut à Paris le n mare 1697. (Reg. de Saint-Paul.)

mais il n'y gagna rien. Le roy, informé de tout cela dans un entre* tien qu'il eut peu de jours après avec l'archevêque : « On remue, luy dit-il, pour la réunion des deux maisons de Port-Royal ; je veux que cela demeure comme je Pay réglé; que la sœur Dorothée demeure abbesse. Je nommeray deux conseillers d'État pour partager le temporel des deux maisons. » Le roy y trouvoit son intérêt par la conquête d'un droit de nomination qu'il auroit perdu par la réunion; il étoit jaloux de cela, aimant à avoir de quoy faire du bien autant qu'il l'aimoit. Ce fut un coup qui désola le party et qui leur fit sentir le déchet de leur prospérité. On ajoutoit que, par une petite espèce de jalousie contre le prince de Condé, qui parut vouloir l'emporter par ses instances, le roy ne fut pas fâché de faire le contraire de ce que sa sœur luy avoit fait trop ardemment désirer.

On ne laissa pas de conseiller aux religieuses de Port-Royal des Champs de faire représenter à l'archevêque de Paris que, étant dans les mêmes intérêts que les quatre évêques pour la doctrine de la grâce, elles dévoient entrer dans raccommodement. L'archevêque leur manda qu'elles pouvoient en être aux mêmes conditions de signer le formulaire, sans restriction, comme les évêques; elles s'offrirent de le faire dans le sens des procès- verbaux, ce que l'archevêque leur refusa. Ce fut à cette occasion que le roy commença à connottre que les prélats avoient chicané le pape. L'archevêque fut pressé par quelques anciens docteurs de Sorbonne, à la tête desquels Grandin, Morel, Lestoc s'étoient trouvés, de considérer que cet accommodement alloit tout gâter, qu'une bonne guerre contre les jansénistes étoit préférable à cette paix, qu'on ne pouvoit fonder aucune assurance sur des gens qui étoient si accoutumés à tromper, qu'enfin tout étoit perdu si cet accommodement subsistoit, ce qu'ils le prièrent de dire au roy; et il le fit. Le roy luy répondit que, dans l'état présent, il jugeoit l'accommodement absolument nécessaire ; que ces quatre évêques remuoient dans son royaume pour y soulever les autres; qu'ils avoient des intrigues en Allemagne, en Espagne et même en Italie, pour liguer d'autres évêques et faire un schisme épouvantable dans l'Église, à quoy il seroit difficile de remédier que par un coucile général, que le pape ni luy ne vouloient point.

C'étaient des fantômes que luy faisoient les ministres pour soutenir leur ouvrage de l'accommodement, en luy faisant peur de cette ligue chimérique dont il ne parut alors aucun vestige, et son autorité étoit trop établie pour qu'il y eût rien à craindre ; outre que, pour ces quatre évêques, il y en avoit un grand nombre d'autres bien inten-

tioooés. Cependant les bruits et les plaintes de Rome redoubloient. Le pape fit écrire an nonce, en date du 2 décembre (1668), qu'il recevoit de tous cétés des avis que la signature n'étoit qu'une illusion, qu'ils avoient détruit leur soumission par des procès-verbaux. L'ordre portait qu'il allât trouver les évéques médiateurs qui avoient négocié avec iuy pour s'en éclaircir et iuy en rendre compte.' L'archevêque de Sens et l'évéque de Laon n'étoibnt pas à Paris, Châlons étoit malade; ce qui obligea le nonce à s'adresser à Lyonne, qui pouvoit mieux que personne l'informer du fonds de cette affaire, dont il avoit été l'auteur. Sur la plainte que Iuy fit le nonce des procès-verbaux, il se mit en colère, Iuy disant qu'il ne comprenoit pas par quel intérêt il s'avisoit de perdre le fruit de cet accommodement , si honorable au pontificat de son maître et si glorieux au Saint-Siège. — a Gomme il vous plaira, repartit le nonce; j'obéis à Sa Sainteté, qui demande d'être éclaircy sur cet article. J'iray auroy Iuy demander l'éclaircissement si vous ne me le donnez. » Ce qu'ayant dit assez brusquement, il le quitta. Le ministre, qui avoit coutume de le reconduire, le laissa aller ; toutefois il courut après Iuy et le rejoignit à l'antichambre, l'assurant qu'il en parleroit au roy, pour l'empêcher de parler. Le lendemain Lyonne porta au nonce une attestation de l'évéque de Châlons et du docteur Àrnault que les quatre évéques avoient signé sans restriction ; il l'avoit déjà vue et déjà envoyée ; on n'en fut pas contint : on voulut l'apaiser pour l'empêcher d'aller se plaindre au roy déjà aigri sur ce point.

Les intrigues se renouvelèrent à l'hôtel de Longueville pour adoucir le nonce. Les évéques s'y assembloient en troupe pour chercher de nouvelles voies d'accommodement, et un jour, quelques gens d'affaires cherchant à parler à la duchesse pour ses intérêts, on leur dit : c Madame ne peut vous parler, elle travaille aux affaires de l'Église. » L'archevêque de Rouen commençoit à devenir agréable au roy par ses manières, qui lui plaisoient ; on jetoit déjà les yeux sur Iuy pour le nommer président de l'assemblée du clergé de 1670; on crut que, si la duchesse vouloit l'engager à voir le nonce, il pour roi t l'apaiser. Elle le pria de la venir voir, et elle sut si bien le cajoler qu'il lui promit. Ce fut par là qu'il entra en cette affaire. Dès le lendemain il fit demander audience au nonce ; il le vit, accompagné du coadjuteur de Reims, de l'évéque d'Angoulême (1), d'autres prélats que la du-

(1) François dePéricard, fils de Charles, seigneur des Botereanx, et d'EMher de Costeotio de Tourville, sacré évèque d'Angoulême le 25 août 1647, mourut le 29 septembre I6S9.

chesse engagea de l'escorter. On paria d'abord des procès-verbaux, que l'archevêque expliqua en bonne part pour les excuser. Après bien des discours à quoy le nonce ne se rendoit pas, demandant la suppression des procès-verbaux , l'archevêque luy proposa un expédient pour contenter le pape, qu'il faisoit consister en deux propositions nouvelles en apparence, mais en effet déjà proposées : la première, que les quatre évéques condamneraient les cinq propositions dans tous leurs sens , même celuy d'Alexandre, sans aucune restriction; la deuxième, qu'ils régleraient leurs sentimens sur ceux des théologiens les plus attachés au Saint-Siège, comme Baronius et Bellarmin, dans la condamnation des livres hérétiques, et que, pour l'attribution des cinq propositions au livre de Jansénius, ils rendraient à l'Église toute la soumission qu'elle demandoit et qui lui étoit due.

Cet éclaircissement que l'archevêque de Rouen fit au nonce, son* tenu par bien des honnêtetés de la part des autres prélats, ne contenta nullement le nonce, qui avoit eu sa leçon de Rome, quoyque, dans l'hôtel de Longue ville, on fit courir le bruit qu'il étoit satisfait, pour flatter l'archevêque de Rouen, qui s'en étoit mêlé.

Ce fut alors que le P. Annat, ayant trouvé l'archevêque de Paris, l'engagea de demander au roy si ce n'étoit pas son intention que le pape fût content dans l'affaire de l'accommodement. Ce prélat en devoit être plus mécontent que personne, parce que, étant le théologienné du roy et le chef naturel de son conseil, on avoit préféré le conseil de Lyonne, dans une affaire de religion, au sien ; ainsi il promit au P. Annat de faire encore ce pas-là, tout rebuté qu'il étoit de la conduite qu'on avoit tenue en cette affaire. II demanda donc à ce prince si son intention n'avoit pas été que le pape fût content. Le roy, qui avoit eu toujours cela dans la tête par-dessus toutes choses, l'assura que ç'avoit toujours été son intention ; sur quoy l'archevêque luy dit qu'il n'avoit qu'à s'informer du nonce ce qui en étoit. Le roy prit occasion de luy faire un éclaircissement de ce qu'il n'avoit point eu de part en cette affaire, dont il avoit été exclu ; qu'on lui avoit conseillé, pour le bien de son État, de faire la paix pour ôter toutes sortes de contestations entre ses sujets, et qu'on lui avoit dit que ny luy, ny le P. Annat ne seraient pas de ce sentiment-là; que peut-être il l'a voit cru trop ay sèment. Le nonce, averty de cet entretien, trouva bientôt la conjoncture favorable pour rendre compte au roy du mécontentement du pape, qui se plaîgnoit qu'on l'avoit trompé.

Les jansénistes, qui ne cherchoient qu'à tromper le public après avoir trompé les puissances, s'avisèrent de faire une grande médaille

d'argent qui pût servir de monument éternel de la paix qui venoit de se faire, pour qu'on n'y retouchât plus sur les plaintes qui en venoient de Rome et pour l'affermir entièrement. Cette médaille d'un côté portoit le buste et le nom du roy, et dans son revers un livre ouvert sur un autel. Sur ce livre on avoit mis les deuiTclefs du pape, et le sceptre et la main de justice du roy, l'un et l'autre mêlés en sautoir ; au-dessus un Saint-Esprit rayonnant, avec ces paroles : Gratta et pax a Deo; et au-dessous de l'autel ces autres paroles : 06 resiitutam fyclesix cmcordiam, dans l'exergue. On en donna avis au nonce, avec un écrit qui portoit que cette médaille étoit injurieuse au pape et au roy : 4° au pape, parce que ce livre ouvert, représentant la doctrine de Jansénius, qui avoit été fermé par sa condamnation, n'étoit ouvert que par l'approbation de la même doctrine, qu'on fai~ soit approuver à Clément IX après qu'elle avoit été condamnée par Innocent et Alexandre VII , et parce qu'elle supposoit le contraire do ce que Sa Sainteté a déclaré en son bref qui confirmoit ce qui avoit été fait par ses prédécesseurs; 2° en ce qu'elle partage également l'autorité des deux puissances du pape et du roy par les clefs et le sceptre; 3° parce que le nom de paix, qui ne doit être mis en usage que dans les réconciliations entre des personnes d'égale puissance et de couronne à couronne, étoit partagé entre le pape et les quatre évêques, qui n'ont payé en cet accommodement que de leur soumission, sur quoy le pape leur avoit fait grâce, en les dispensant, à leurs prières, des pénitences canoniques qu'ils avoient encourues. Elle étoit injurieuse au roy en ce qu'elle le faîsoit passer, contre son inten* tion, pour l'auteur d'une doctrine condamnée par le Saint-Siège, et qu'à son insu et par surprise elle se fabriquoit et se débitoit dans le public sans sa participation ny celle du nonce , lequel envoya acheter deux de ces médailles chez Varin (1), qui l'avoit fabriquée, douze francs, dont il en envoya une au pape, et il porta l'autre au roy avec l'écrit, qu'il luy lut.

Le roy, informé de ce détail, pria le nonce de le suivre ; il le fit entrer en son conseil , et d'un air un peu ému dit à ses ministres : a Qui de vous a fait faire une médaille janséniste sans m'en parler ? » Le Tellter et Lyonne dirent qu'ils ne le savoient pas; \ quoy Colbert ajouta

(1) Jean Varin, né à Liège en 1604, d'abord page du comte de Rochefort, entraîné par «on goût pour le* beaux -art*, perfectionna la gravure des médaille* et (ut appelé en 1635 i Pari* pour graver le sceau de l'Académie française. Nommé garde général des monnaies et pins tard intendant des bâtiment* de la couronne, il fut un des premiers membres de l'Académie de Peinture et de Sculpture. Il avait entrepris l'histoire de Louis XIV par médailles et mourat avant de l avoir achevée, le 26 août 1692.

qu'il a voit ordonné une médaille pour les fondements du Louvre, qu'on commençoit à rebâtir. Le roy répondit que oeht n'avoit nul rapport au Louvre, et lui commanda qu'il envoyât sur l'heure ordre à Varîn de rompre les coins de cette médaille pour la supprimer ; ce qui fut fait, et il y en eut peu de débitées (4).

Ce fut la première contravention à la parole qu'avoient donnée les jansénistes à Sa Majesté de ne rien innover touchant cette doctrine et de n'en plus parler. On prétend qu'ils avoient surpris Colbert sous le prétexte du bâtiment du Louvre, et que ce ministre voulut bien l'être. Le roy, peu accoutumé à de pareils tours, reconnut en celuy-cy l'esprit de la cabale, dont il avoit déjà expérimenté tant de fausseté, et ce fut par cette médaille qu'il commença à se détromper de raccommodement, n'osant toutefois encore toucher au fond de cette affaire, qui luy parut délicat à remuer, se trouvant dans une espèce de nécessité de fermer les yeux par l'impossibilité qu'il voyoit d'y remédier.

Mais l'équipée que fit alors le marquis de Montespan (2), qui prit le deuil de sa femme, laquelle se portoit très-bien, et le fit prendre à toute sa maison, pour se venger de sa conduite, à qui il étoit devenu

(1) Mais les jansénistes, qui restèrent tout-puissants durant tout 1e règne de Louis XIYV ne voulurent rien laisser perdre. Aussi cette médaille fut insérée dans le Recmetf des Médailles du roi, dressé par MM. de l'Académie des Inscriptions, imprimé au Louvre en 1702. On y toit d'un coté la figure du roi et son nom pour légende, et sur le reiers on autel sur lequel il y a un livre ouvert, et sur le livre des clefs avec un sceptre et une main de justice passée en sautoir; au-dessus un Saiot-Esprit rayonnant, avec celte légende à l'en tour : Restitula Ecclesix Gallican* concordiatei dans l'exergue, M.DC.LXIX, • Autrefois, dit Elites Dupin, il y avait dans la légende du revers : Gratta et Pax a Deo9 ob restit. Bcclesisc concordiam, 1669; mais MM. de l'Académie royale des Inscriptions ont jugé à propos de la réformer. Ils l'ont accompagnée de la notice suivante, sous le titre : la Paix de V Église.

« Les disputes qui s'étoient émues parmi les théologiens sur les matières de la grâce avoient jeté tant d'aigreur dans les esprits que l'Église se croyoit menacée d*nn grand scandale, si le roi, de concert avec le pape, n'eût étouffé ces semences de division en imposant silence aui uns et aux autres. Dieu a béoi les bonnes intention* de Sa Majesté. On n'entend plus parler de ces noms de parti, capables d'entretenir la discorde, et l'Église jouit d'une pleine paix. C'est le sujet de cette médaille. On voit sur un autel la Bible ouverte, et sur cette Bible on a mis en sautoir les clefs de S. Pime et le sceptre avec la main de justice, pour marquer le concours de la puissance ecclésiastique et de l'autorité royale. La colombe rayonnante est le symbole du Samt-Espnt, qui a présidé à celle action. Les mots de la légende : Restitula Bcelesist Gallican* concordia, signifient; la concorde rétablie dans l'Église de France; à l'exergue est la date 1669.

(2) Louis-Henri de Pardaîllan de Gondrin, marquis de Montespan, ils de ftegerfiector, marquis d'Antin, et de Marie-Curiftline Zamet, baronne de Murai, né le S octobre 1642 et filleul tlu fameux archevêque de Sens, marié pour son mslheur à Fraav çoise-Alliéaaïs de Rocltecuouari, le 20 janvier 1663, mourut en novembre 17ul.

méprisable par sa trop grande faveur, acheva de ruiner l'affaire de l'accommodement dans l'esprit du roy, sur l'avis qu'il eut que ce marquis étoit gouverné par l'archevêque de Sens, son oncle, qui se trouvoit à la tète de ce party, et que ce fut lui qui luy renversa l'esprit pour faire l'insulte horrible que toute la cour sut alors qu'il fit à la duchesse de Montausier qu'il traita dans la cour de Saint-Germain de malhonnête femme, toute dame d'honneur qu'elle étoit de la reine, en luy disant les insolences que tout le monde sut. Et comme on imputoit oes emportemens à l'archevêque, qui étoit tout son conseil et mécontent de la marquise du Montespan , sa nièce, le contrecoup en retomba sur les jansénistes dans l'esprit du roy ; ce qui les détruisit fort à la cour, où ils cessèrent un peu, avec leur paix de l'Église, d'être si fort à la mode (1).

Mais c'étoit bien pis à Rome , où la congrégation établie pour examiner les procès-verbaux commençoit à recoonottre la mauvaise foy des quatre évêques dans leur signature pure et simple et la suite des artifices et des impostures du party. On eut de la peine à comprendre comment des gens, qui passoient dans le monde pour avoir de la probité avoient pu s'abandonner à un tel excès que de renoncer tout à fait à leur honneur et à leur conscience ; car il ne s'agissoit pas moins que de l'une et de l'autre. Ces quatre évêques, rebelles au Saint- Siège depuis tant d'années^ sur le point d'être jugés, implorent la clémence du pape pour empêcher ce jugement ; ils promettent d'obéir et donnent des marques de leur obéissance par une soumission qui a un air sincère et qui n'est rien moins que cela, ils se servent de ce qu'il y a de plus saint et de plus inviolable dans le monde, qui est la signature, pour fouler la religion en la chose du monde qui est la plus sacrée ; car, en se soumettant au pape par une signature pure et simple, qu'ils firent dans les règles, ils s'avisèrent de faire une pro-

(i) Si les jansénistes avaient risqué leur crédit à la cour pour la cause des bonnes mœur*, cela ne servirait pan beaucoup à ia vérité de leurs doctrines, nais pourrait être fort gloiietis pour leur caractère. Malheureusement il n'est que trop certain que le crédit des jansénistes resta tout-puissant à la cour de Louis XIV, malgré le roi, il est ▼rai, nais a cause des préjugés du monarque au sujet de la puissance du souverain pontife. Là en effet est la cause de la faiblesse de Louis XIV contre cette hérésie qu'il * détestait et qui put toujours dominer sa politique et «es conseils. Les excès du marquis de Moutespan contre sa femme d'ailleurs naissaient moins dans l'indignation du mari outragé que dans le désappointement du courtisan. On sait que ce marquis atait espéré tirer de la faveur delà marquise des avantages qu'il n'y trouva point; et si l'archevêque de Sens vint en aide par ses conseils aux colères de ton neveu, Pintrigoe du préût avec la marquise de Maulny témoigne assez que le souci des mœurs et de l'honneur des familles n'entrait pas non plus dans ses visées.

testation devant leurs notaires contre leur signature. Ce qui parut si énorme que François Romain (4), dans sa quatrième lettre, du pouvoir du pape pour juger les évéques en fait de religion, qui parai le 4 octobre 4668, en parle comme n'osant croire une si grande infidélité. C'est à la 47e page de sa lettre.

« Je sais qu'il court un bruit dans le monde qu'il y a certaine res- « triction qu'on a faite dans un acte public ( déclarant par là les « fameux procès-verbaux ) ; mais pour moy, dit-il, je ne le croy « pas. Car quelle apparence que des gens qui ont de la naissance et « de l'honneur aillent détruire ce qu'ils ont juré sut les saints Évan- « giles , et qu'au même temps qu'ils prennent Dieu à témoin qu'ils (t condamnent de cœur et de bouche les cinq propositions contenues a dans le livre de Jansénius, et au sens de cet auteur, ils aillent faire « une protestation contraire à leur signature? Pourroit-on croire que a des gens de ce caractère entreprissent de se moquer de Dieu en a même temps qu'ils pensent à jouer les deux puissances du monde a les plus augustes et les plus formidables pour le spirituel et pour c le temporel ? Qui pourroit jamais se persuader qu'ils eussent fait « comme cet infâme fourbe de Pélagius, qui présenta au pape « Zozime un formulaire de foy, signé de sa main, si pur et si simple « que ce pape en fut satisfait, et qu'il le prit en sa protection * contre les évéques d'Afrique, qui connoissoient sa malice? Mais « quand il vit que ce perfide disoit le contraire de ce qu'il avoit c écrit il ne voulut plus l'écouter ; il fut traité comme un fourbe, « comme un parjure, comme un traître à Dieu et aux hommes, et a on n'agit plus avec lui qu'à coups de foudres et d'anathèmes. Vous « voudriez que je m'allasse mettre dans l'esprit que M. d'Aleth, tenu « pour un saint, voulût faire au pape et au roy, en un point de celte a importance, une pareille tromperie? qu'en même temps qu'il prc- « sente le formulaire signé de sa main, et qu'on proteste de sa part c qu'il n'y a nulle restriction càchée, comme le dcmandoient le pape a et le roy, il ait fait signer le contraire en son synode, avec des res- « trictions qui détruisent ce qu'il a signé? » Et le reste, qui est de la même force, et peut-être encore plus.

Car c'étoit ainsi qu'on traitoit à Paris l'affaire des procès-verbaux, c'est-à-dire comme une marque de mauvaise foy, et la postérité aura de la peine à comprendre que quatre prélats, dont la vertu avoit fait tant de bruit par tout le royaume, aient pu tellement renoncer à

(I) Le P. Maimbourg.

leur conscience que de manquer, avec tant de hauteur, de parole au pape et au roy, ce que des gens d'une probité commune auraient honte de Taire à une personne du commun. Ce sont des horreurs où la bizarrerie de l'entêtement avoit commencé à entraîner ces quatre évêques, qui ne trompoient ce qu'il y a de plus grand dans le monde que parce qu'ils étoient eux-mêmes trompés , et qui aymèrent mieux devenir les plus rigides observateurs de certaines bienséances d'un honneur qu'ils prétendoient rendre à leur chef, l'évéqued'Ipres, que des règles de leur conscience, qui fut entièrement prostituée en cette occasion. C'étoit à peu près la manière dont on regarda les procès* verbaux en cette congrégation que le pape établit pour les examiner : sur quoy il n'y eut point de différons sentimens. Tous les commissaires convinrent que ce manque de foy des évêques par leurs procès-verbaux étoit un crime qui ne méritoit pas de pardon ; qu'il faut parler sincèrement quand on parle à l'Église et à celuy qui en est le chef ; que le déguisement, dans une profession de foy, est inexcusable, sous quelque prétexte que ce pût être.

Chacun des commissaires s'efforçoit à exagérer l'affront fait' au Saint-Siège par ces procès- verbaux, qu'on traita en cette congrégation d'une entreprise punissable , dont on imputoit la faute au nonce, qui s'étoit laissé tromper le premier. En effet, pour dire la chose comme elle étoit et pour découvrir toute l'horreur d'un semblable attentat, il faut convenir que ces quatre évêques si vertueux s'étoient bien oubliés de leur morale et des principes dans lesquels on vivoit h Port-Royal , où , du temps de la signature, quand l'archevêque de Paris expliquoit aux religieuses en quoy consistoit la soumission qu'on leur demandoit, et qu'on leur disoit qu'on ne vouloit d'elles qu'une soumission de créance pour le droit, et un pur silence et respect sincère pour le fait (car on s'étoit relâché à cette condescendance pour lever leurs scrupules), elles répondirent, dans un acte du 4 juillet 4664, signifié à l'archevêque, que, « quand elles parloient « à l'Église, elles croyoient devoir avoir sur les lèvres ce qu'elles m avoient dans le cœur, et qu'elles ne pouvoient se résoudre à parler « autrement que ce qu'elles pensoient, et d'avancer quelque chose à € dessein qu'il fût interprété dans un autre sens que dans celuy a qu'elles entendoient elles-mêmes , à quoy elles ne pouvoient se ré- « soudre, cela sentant l'équivoque ; ajoutant qu'elles avoient appris o d'un grand saint et d'un grand pape de quelle sorte on doit réa pondre quand on est obligé de déclarer sa soumission aux choses a de foy; qu'un fidèle doit ignorer ce que c'est que de répondre

« avec duplicité quand on l'interroge sur sa créance (1) ; d'où l'on doit c conclure que, si Ton doit avoir de la simplicité pour toutes sortes c de personnes, en quelque affaire que ce soit, on le doit faire davana tage quand on parle à l'Église et à son prélat.» Ces filles ajoutaient qu'elles apprenoient du même pape, au même lieu, faisant opposition des maximes de la sagesse du monde à celles des justes , qu'une des règles de la sagesse du monde étoit de cacher sa pensée sous des paroles équivoques, au lieu que les justes parloient sincèrement, sans déguisement aucun, déclarant que c'étaient là les règles qu'on suivoit à Port-Koyal, où l'on se disposoit plutôt à tout souffrir qu'à parler contre sa conscience (2).

Cette conduite qu'on tenoit alors dans le party, de l'aveu de ces filles, dans un acte public signifié à l'archevêque dans les formes, est bien opposée à celle des quatre évêques ; elles étaient dans la résolution de mourir plutôt que de. biaiser, persuadées que, quand on parle à l'Église, en parlant à un archevêque chef de son Église, on doit parler sans biaiser, avec une entière sincérité, et que c'est une grande faute de tromper, par quelque déguisement, qui que ce soit. Quel changement d'esprit, de maximes, de principes dans un même party, en la conduite qu'on y tient sur la même affaire! Quelle confusion aux chefs de parler au pape autrement qu'à leurs synodes, pendant que des filles de leur conduite sont disposées à mourir plutôt que de ne pas parler sincèrement à leur archevêque ! Ces prélats font une intrigue avec les ministres du roy et ceux du pape pour tromper ces deux puissances, ce qui passe, dans l'esprit de ces religieuses, pour une abomination pareille à celle d'un chrétien qui oseroit biaiser le moins du monde devant un tyran pour éviter la mort. Voilà dans quelle disposition étoient ces filles pour ne pas s'exposer au malheur d'une signature équivoque et ambiguë à l'égard de leur archevêque, dont ces évêques n'ont pas le moindre scrupule du monde à l'égard du pape. Quelle prostitution !

J'ai cru devoir exposer une action si noire, qu'on n'ose presque nommer de son nom dans toute l'étendue de son énormité , pour faire mieux sentir au public la faute de ces évêques, et pour faire bien comprendre ce qu'on ne comprit pas alors que peut-être jamais la gloire du Saint-Siège n'a été plus avilie et plus profanée que par l'entreprise injurieuse de ces évêques, qui, pour de misérables in-

(1) Inquisilus quodUbel eloqtti dupliciter ignorai. Paroles de S. Grégoire <Ua§ l'office des Confesseurs.

(2) Seconde Apologie des ReMgieittm dê Port-Môfal, eh. ij.

térêts d'honneur, s'avisèrent de tâcher à imposer au Saint-Siège et de se moquer du pape en matière de religion. C'étoit ce qui se disoit ou ce qui se devoit dire en cette congrégation, dans la discussion des intérêts de l'Église, dans une si importante et si fausse démarche, que tous condamnoient d'un consentement général. Mais les senti mens se trouvèrent fort différens sur le party qu'il y avoit à prendre , au Saint-Père, pour remédier à l'injure faite au Saint-Siège. Le cardinal Albissy, qui étoit parvenu à la pourpre pour avoir fait une guerre assez ouverte au jansénisme, donnoit des conseils violens sur cette démarche 'des quatre évéques ; il ne croyoit pas que le pape dût souffrir qu'ils profitassent de leur fourbe. Il parla au pape , dans le premier consistoire qui se tint après Noël, d'une force pour luy inspirer du zèle et de la vigueur en cette occasion, après luy avoir parlé en particulier plus fortement. Chigi et Rasponi parurent plus tranquilles dans leurs conseils, quoiqu'attachés à la mémoire d'Alexandre. Mais le grand nombre opina qu'après le pas que le pape avoit fait il n'étoit pas de sa dignité de reculer. Il se trouva un des commissaires qui dit que Sa Sainteté pouvoit s'en tenir au témoignage de Lyonne, qui, étant ministre d'État, étoit d'un caractère à mériter de la créance, et que, dès là qu'il avoit écrit que les quatre évéques avoient signé sans restriction, dans les règles de la prudence, on pouvoit l'en croire, écrivant de la part du roy. Peut-être auroit-il eu raison dans les règles de la prudence humaine; mais je doute que ce cardinal parlât si favorablement pour le party sans avoir ressenty quelque petite atteinte de corruption ; car on n'épargnoit rien alors pour faire réussir l'affaire. Ce n'est pas que je sois du sentiment de ceux qui disoient que le party avoit fait la dépense en ce temps-là de près de cent mille écus pour empêcher l'accès au pfepe des lettres et des audiences, afin qu'il ne fût pas informé ; car franchement les sources de cette abondance, qui avoit autrefois régné à Port-Royal, étoient un peu diminuées.

Le résultat enfin du sentiment des commissaires fut que le pape , quelque mécontent qu'il dût être des procès-verbaux, ne devoit pas penser à retoucher de nouveau au fonds de l'affaire, ny rompre ce qu'il venoit de faire par l'accommodement; qu'il y avoit danger de penser à l'entreprise tant combattue du jugement des évéques, sur les Mémoires qu'on avoit d'Allemagne; qu'en tout cas le bref aux quatre évéques sur leur paix , qui avoit été suspendu , pouvoit Remédier à tout si on vouloit le reproduire. Ce fut aussy le party qu'on prit, et le bref (dressé dès le mois d'octobre 1668} fut signé du 19 janvier 1669 , et il commença à paroltre sous cette date.

Le bref étoît adressé aux quatre évéques, qui y furent nommés à U téte. Le pape déclaroit en substance que l'archevêque de Thèbes, son nonce en France, luy ayant envoyé leurs lettres, par lesquelles ils l'assuroient qu'ils avoient signé le formulaire conformément aux bulles d'Innocent X et Alexandre VII, qu'ils avoienC même signé celui d'Alexandre ; et, quoyque plusieurs avis venus de France luy eussent donné lieu d'en douter, il auroit été obligé de prendre du temps pour s'en éclaircir, étant résolu, par l'attachement inviolable aux constitutions de ces deux papes, de ne recevoir en ces signatures aucune restriction; qu'ayant reçu depuis plusieurs témoignages, de gens dignes de foy, qu'ils avoient donné des marques d'une entière et parfaite soumission par leur signature pure et simple, et sans restriction, en condamnant sincèremeut la doctrine des cinq propositions, fl leur avoit accordé le pardon qu'ils demandoient, avec U bénédiction apostolique, qu'il leur donnoit de tout son cœur; ce qu'il n'aurait jamais fait si leur signature ne luy avoit paru pure et simple.

Ce ne fut que quatre mois après la chose faite que parut le bref; c'étoit une des conditions qu'a voit proposées Lyonne au nonce, qu'il n'y auroit pas de bref, ou, s'il y en avoit, qu'il seroit supprimé. Mais il parut tellement nécessaire à la congrégation, dans la conjoncture présente, qu'on le jugea le seul expédient pour sauver l'honneur du pape et du Saint-Siège , lequel auroit été exposé sans cet éclaircissement, qui remédioit à tout, le pape déclarant par ce bref qu'il ne recevrait point leurs signatures si elles n'étoient simples et sans restriction aucune , et que, si elles ne l'étoient pas, l'accommodement seroit nul. C'étoit le raisonnement de ceux qui cherchoient à sauver l'honneur du pape à Rome et à Paris, ce qui effraya tellement les jansénistes que, par le crédit de Lyonne, le bref fut supprimé. Lyonne ne laissa pas de se plaindre au nonce qu'on en avoit laissé échapper des copies écrites à la main. «Sa Sainteté, luy repartit de nonce, a jugé à propos de rendre compte au public de sa conduite par ce bref, sur les avis qu'il avoit eus qu'on le trompoit. » En effet bien des gens ttouvèrenl qu'il n'avoit pu rien imaginer de plus sage pour se tirer de l'embarras où le mauvais tour de ces évéques l'avoit jeté.

Mais il se trouva des délicats sur l'honneur du Saint-Siège, à Rome et à Paris, qui ne furent pas entièrement satisfaits de cette conduite, ne croyant pas la pureté de la gloire de ce saint tribunal tout à fait sauvée. Ces intérêts humains et cette espérance du secours pour le siège de Candie, ces lettres menaçantes du roy au pape pour luy faire franchir le pas, écrites par Lyonne, et toutes ces vues de U

prudence de la terre qui avoient passé par la tête du pape en une affaire de religion, ne contenaient point les scrupuleux, qui firent encore parler le cardinal Albissy, dans un consistoire, avec plus de chaleur que jamais. Mais les cardinaux de contrebande firent passer dans l'esprit du Saint- Père son zèle pour un emportement. Le pape se ferma les yeux à tout ce qu'on luy dit sur cette affaire , qu'il laissa comme il l'avoit réglée, n'osant y toucher pour ne pas se jeter dans un embarras nouveau, ny reprendre les pensées du procès qu'il auroit fallu faire aux quatre prélats. Enfin on n'en voulut entendre parler que comme d'une vilaine affaire, n'y ayant même plus rien à faire , et ce qui s'étoit fait ne pouvant être raccommodé.

C'était aussy la disposition où l'on étoit en France ; les ministres avoient mis dans l'esprit du roy de ne pas souffrir qu'on retouchât à cette affaire, étant les seuls écoutés. Ce n'est pas que, dans le reste de la cour, on ne regardât l'accommodement comme un tour de souplesse joué au pape par l'intrigue des jansénistes. Voicy ce qu'on en entendit dire à La Rivière, vieux courtisan, évéque de Langres, homme plus louable par son esprit que par ses mœurs. « Je ne sçay pas, dit- il alors, si notre Saint-Père veut être trompé, mais je sçay bien qu'il nous trompe; car il nous assure que ces messieurs ont signé purement, et nous n'en croyons rien; cela ne peut être. » Chacun se disoit à soy-même ce que cet évéque, plus hardy que les autres, disoit à ses amis ; mais comme on imputoit aux jésuites ces sentimens et qu'on les croyoit les seuls capables de se plaindre, parce qu'on croyoit qu'ils étoient les seuls intéressés, on fit de nouveaux efforts pour les décrier à la cour sur cette affaire et sur toutes leurs fonctions , prétendant par là les déconcerter dans les desseins qu'ils formeroient de décréditer raccommodement, entreprise qu'on attribuoit au P. Annat.

Ce dessein de décrier les jésuites ne fut pas difficile à exécuter aux ministres , à qui Ton vouloit plaire, outre qu'étant les maîtres ils faisoient dire aux gazettes de Hollande ce qui leur plaisoit. Cela alla si loin que le P. Annat fit voir au roy des railleries qu'ils faisoient de son directeur et qui retomboient sur l'état de sa conscience, dont il fut choqué au dernier point, et ordonna à son secrétaire d'écrire pour empêcher ce scandale, qui ne fut que différé. Après les gazettes, les dames du party furent mises en jeu pour réjouir les compagnies aux dépens des bons pères; ce qui devint si fort à la mode, par celles qui étaient les plus enjouées , qu'on commençoit à ne les ménager plus même devant le roy, qui en rioit comme les autres, n'empêchant plus

les discours , mais u'y mêlant rien du sien ; ce qui fut le seul ménage* ment qu'il eut pour eux. On entendit alors un homme, que je ne nomme pas pour l'épargner, dire que les jésuites étoient devenus si misérables qu'ils n 'étoient plus bons à rien, incapables désormais de faire ny bien ny mal; et c'étoit un homme à qui les jésuites avoieot mis le pain à la main. Une grande dame de leurs amis leur dit : • On n'ose plus parler à la cour de vous sans s'exposer à se faire jeter ptr les fenêtres. » Tellier et Lyonne donnoient le principal mouvement è tout cela, sans d'autre raison que leur propre aversion ; car on étoit assez sage, au P. Maimbourg près, qui ne pouvort se tenir et rendent sa compagnie odieuse par des écrits h contre-temps, qui neservoient qu'à aigrir les esprits et attirer de méchantes affaires à la société. Comme il affectoit d'embellir ses écrits de considérations politiques qu'il faisoit grossièrement, n'ayant aucune délicatesse de goût, il décrioit son corps en se décriant luy-méme.

Ce fut alors qu'à la sollicitation des dames l'interdit du P. Desrnam pour la prédication fut levé , et que, pour commencer à le faire jouir de la paix, après s'être caché à Liancourt tant d'années, on le fit prêcher à Saint-André des Arcs aux Quarante Heures du carnaval de l'année 1669. Et comme on ne cherchoit qu'à faire du bruit, ou n'y réussit pas mal par le concours des personnes de qualité qui furent invitées à ce sermon. L'assemblée y fut belle ; le nonce y vint, accompagné du coadjuteur de Reims et d'autres prélats* La princesse de Conti, la duchesse de Longue ville, le duc et la duchesse de Liancourt, Arnault, Lalane, Nicole, toute la cabale enfin s'y trouva : l'admiration y fut générale , les suffrages étant tous mendiés et de personnes intéressées. Jamais on ne prêcha d'un air plus triomphant an goût des gens du party, ny d'une plus grande médiocrité au goût de ceux qui n'en étoient pas. Il est vray que le prédicateur montra encore de grands restes d'une éloquence usée et qui étoit sur ses fins. Cependant, à force d'éloges et d'admirations de commande, il fit tout le bruit qu'on s'étoit promis; car jamais, disoit-on, il ne s étoit mieux prêché. Ce qui donna lieu au party de penser à chercher de l'employ , pour le carême suivant, à ce prédicateur ressuscité, qu'on engagea de prêcher, trois fois la semaine, aux Augustins de la reine Marguerite, dans le faubourg Saint-Germain (4).

Ce fut alors qu'on fit de nouvelles intrigues pour donner succès

(1) Les petits-augustins, dont le courent, en face du jardin de l'hôtel Uanooort, frisait l'angle de la rue Jacob et de celle à laquelle ils donnaient leur nom, derenoe aujourd'hui la me Bonaparte.

à la parole de Dieu. On avoit posté des gens choisis de la garde des Cent-Suisses sur les principales avenues, pour y attirer le grand monde par cet extérieur de cérémonie, qui donnoit dans les yeux du peuple et qui promettoit quelque chose de plus que le sermon. Les dames de ta plus grande qualité et les plus parées y étoient placées aux premiers rangs; ce qui étoit d'un grand attrait à toute la jeunesse de la cour, qu'on y voyoit briller de toutes parts, pour parer l'auditoire où l'éclat et le faste avoient plus de part que la dévotion, et on peut dire qu'il ne s'est rien vu de nos jours de plus profane aux pieds des autels. Le fracas fut si grand par le nombre de carrosses et de gens de qualité que le roy en fut étonné ; car l'intrigue étoit grande pour avoir du monde , qu'on invitoit au sermon comme à une assemblée de parade,, et la plupart des femmes de condition, qui <f ordinaire sont les plus vaines, ne s'y trouvoient que pour voir et pour y être vues. On se paroit comme pour le bal, et tout s'y passoit d'un air fort mondain. Ce qui obligea le roy, qui fut choqué de cet éclat, dedéfendre à la reine, qu'on y invita par deux fois, de s'y trouver, pour ne pas autoriser de sa présence une cabale qui ne cherchoit qu'à faire du bruit et à s'élever.

La duchesse d'Orléans (1), fille de la reine d'Angleterre, ne put s'en dispenser, se piquant de bel esprit autant qu'elle faisoit : sur quoy sa réputation redoubla de la moitié dans le party.

Tout cela ne se faisoit que pour humilier les jésuites, qu'on buttoit alors pour ruiner la réputation qu'ils avoient pour la prédication ; il ne se peut dire aussy avec quelle chaleur ny avec quel succès cette intrigue fut menée, et comme tout se faisoit pour les décrier. Ce fut un vray temps de persécution pour eux , Dieu prenant plaisir de leur faire part de la gloire des contradictions, qu'il avoit fait sentir à son Fils dans l'établissement de la religion, et de commencer par là à les récompenser de leur fidélité et de leur persévérance dans le service qu'ils avoient rendu à l'Église en combattant la nouvelle opinion.

Tous les mécontens des jésuites profitèrent .d'une conjoncture si favorable ; car c'étoit bien mériter auprès des deux ministres que de se déclarer contre eux. Joly, quidecurédeSaint-Nicolas-des-Champs étoit devenu évéque d'Agen, ne fut pas des derniers à se signaler parmy ceux qui les inquiétèrent; quelque obligation qu'il leur eût, il n'étoit

(I) Henriette- Anne d'Angleterre, fille de Charles le? et d'Henriette- Marie de France, ode à Eieter le 16 juin 1044, mariée à Paris, le 31 mars 1601, à Philippe, duc d'Orléans, mourut à Saint-Ctaid le 30 juin 1670, assistée par Bossuet, qui prononça «on oraison funèbre.

point leur aitiy. Comme l'esprit de désintéressement n'étoît pas la vertu dont il se piquoit le plus, il eut un procès avec les carmes, les cordeliers, les augustins de son diocèse sur la juridiction. L'archevêque de Bordeaux le raccommoda ; mais, ayant appris que les jésuites n'étoient pas bien en cour, il crut que l'affaire qu'il avoit avec les autres religieux, qui ne valoit rien, deviendroit bonne pour luy s'il y méloit les jésuites. Il leur défend de prêcher en leur église. Un jésuite ne laissa pas de prêcher le jour de saint François-Xavier, l'église des jésuites étant un lieu exempt de la juridiction épiscopale. L'évêque en fait faire un procès-verbal, l'adresse au coadjuteur de Reims, qui fit son affaire de celle de l'évéque. Le roy nomme des commissaires suggérés par Le Tellier. L'évéque d'Agen eut tout ce qu'il voulut, par l'arrêt le plus favorable aux évéques qui ait jamais été donné en France contre les religieux, parce qu'il cassoit tous leurs privilèges. Le nonce s'y opposa de la part du pape ; il s'en plaint au roy, luy demande que l'arrêt ne soit pas imprimé sans la participation de Sa Sainteté; le roy lui promet. Cependant, par l'intrigue du Tellier, l'arrêt s'imprime et se publie; et tout l'empressement qu'on eut en cette affaire fut le seul dessein qu'on avoit de chagriner les jésuites.

Il parut en tout cela bien de la diminution de leur crédit et surtout du P. Annat; ce qui donna lieu au party de remuer encore pour rétablir les religieuses exilées à Port-Royal des Champs et les docteurs retranchés de la Sorbonne, avec Arnault, dans leur premier état; car c'étoient les suites de la paix de l'Église, dont on continuoit encore les trophées par l'esprit de cabale toujours vif et toujours intrigant qui se fourroil en tout cela. On avoit commencé à disposer en Sorbonne les esprits au retour du docteur Arnault ; l'archevêque de Sens paroissoit à la tête de cette entreprise, accompagné des évéques de Chàlons et de Commenges, qui s'assembloient pour cela, et qui faisoient déjà courir, par les mains de la jeunesse de Sorbonne, l'explication de la proposition condamnée de ce docteur, que la grâce avoit manqué à saint Pierre. Il déclaroit par celte explication qu'il n'entendoit que la gçàce qui porte son effet avec elle, et qu'il reconnoissoit une grâce suffisante comme les thomistes; ce qui avoit un petit air assez orthodoxe. Mais les vieux docteurs, qui n'étoient pas gens à prendre le change, s'attroupèrent jusques au nombre de deux cents au 1er du mois de décembre 1668, dans la crainte qu'on ne proposât le retour du docteur, encore plus suspect à la faculté par l'accommodement, dans lequel tout le corps ne douloit pas que le pape

n'eût élé trompé, ce qui les tenoit sur leurs gardes, n'étant pas d'humeur à être les dupes du docteur Arnault. Mais soit que l'intrigue de l'archevêque de Sens ne fût pas bien formée , soit que Le Tellier eût d'autres affaires, soit que le roy eût été prévenu par l'archevêque de Paris, et que, choqué, comme on commençoit à dire, de leur audace, il dit qu'ils étoient trop entreprenans , et qu'il étoit bon qu'ils n'allassent pas si vite, on ne parla point d'eux, et ce dessein fut avorté.

Pour les religieuses, qui ne prétendoient plus à être rétablies à Port-Royal de Paris après que le roy s'en fut expliqué, et qui ne demandoient plus rien que leur réconciliation à l'Église par la fin de leur interdit, après plusieurs négociations par l'évéque de Meaux (1), neveu de la mère de Ligny, supérieure de Port-Royal des Champs, avec l'archevêque de Paris, La Brunetière, son grand- vicaire, fut envoyé à Port-Royal lever l'excommunication dans toutes les cérémonies ; r t il dit que, par le caractère d'opiniâtreté qu'avoient contracté ces filles, il eut bien des combats à donner pour les réduire à ce que les quatre prélats avoient fait, de signer purement ; mais elles firent un autre écrit où elles déclaraient l'attribution du sens de Jansénius conformément à l'éclaircissement envoyé à Rome par les quatre évêques. Plus délicates sur un faux honneur de Jansénius que leurs évéques mêmes, elles avoient encore l'audace de disputer avec l'archevêque et de prétendre l'emporter sur luy ; mais il fut obligé de fermer les yeux à leur foiblesse, et le grand-vicaire avoua, à son retour, après avoir levé l'interdit, le 18 février 1669, qu'il n'avoit jamais vu de hardiesse ni d'emportement semblable. Elles n'avoient pas l'esprit fait pour la paix après cette longue guerre où leur opiniâtreté les avoit exercées .

La gazette de Bruxelles, sur les Mémoires des jansénistes de Paris, fit un grand article sur le rétablissement des religieuses de Port- Royal , assurant qu'on avoit reconnu leur innocence et que leur constance avoit été couronnée ; ce qui étoit injurieux au pape, à l'archevêque de Paris et au roy, car c'étoit dire qu'on les avoit traitées injustement. G'étoient là les marques de la sincérité de ce party, qui, par la qualité de son esprit, ne pouvoit que tromper ; chacun en parloit de la sorte en France, personne ne doutant de la méchante foy de ces

(l) Dominique de Ligny, fils de Jean et de Charlotte Ségoter, saur do chancelier, né en 1619, d'abord préfet des eaux et forêts, fut sacré évéque de Philadelphie, coadjuteur de Meaux, le 9 mars 1659, et de? iot titulaire le 16 mai suivant. Il mourut le 27 avril 1681. Sa sœur, et non pa$ sa tante, Magdelcine de Sainte- Agnès de Ligny, avait été abbesse de Port-Royal.

gens-là, et ce qu'on en disoit et ce qu'on en pensoit à Paris, on pensoit et on disoit le même à Rome. Yoicy ce que m'en écrivit alors l'homme du monde le plus instruit des véritables sentimens de cette cour. C'étoit le signor Favoriti (1), secrétaire du sacré collège, avec qui j'eus un assez grand commerce pendant le séjour que j'y fis : a Je me réjouis avec l'Église si les évéques qui dévoient être jugés c ont signé le formulaire de bonne foy, après avoir reconnu leur erc reur, non pas pour s'accommoder au temps et pour obéir à la « nécessité, de quoy il y a grand sujet de craindre. Quoy que c'en « soit, nous aurons un peu de quoy respirer d'une contestation « si longue, si opiniâtre» si dangereuse et si contraire au repos « public. j> Toute la cour de Rome pensoit la même chose. Le cardinal Albissy s'étoit détruit luy-méme, et tout le crédit que lui donnoit sa pourpre, en parlant toujours avec bien du zèle contre le faux procédé des jansénistes, croyant avoir toujours droit de parler en cette affaire, où l'honneur de l'Église étoit si fort intéressé ; il n'y avoit personne un peu équitable qui ne crût la méchante foy des quatre évéques comme luy; qui que ce soit enfin ne doutoit de la tromperie. Le pape lui-même en étoit persuadé comme les autres; mais sa conduite dans la présente conjoncture fut admirable : il auroit tout gâté s'il eût suivy toute la chaleur de son zèle. Il eut besoin de toute la lenteur ordinaire à la cour de Rome, qu'on appelle le pays de la circonspection, et de son flegme naturel pour ne pas retoucher à une affaire qui paroissoit tout à fait consommée à ceux qui y avoient pris part. Le roy venoit d'envoyer un puissant secours à Candie sous la conduite du duc de Na vailles (2), qui auroit peut-être mieux réussy sans la méchante étoile du duc de Beaufort, qui s'y fit tuer. Le nom de la paix de l'Église retentissoit par les trophées qu'en fai soient les jansénistes. Les deux ministres de France mandoient sans cesse à Rome que le roy ne vouloit pas qu'on défit ce qu'on venoit de faire. Rien enfin n'eût été plus mal entendu au pape que de se plaindre qu'on l'avoit trompé, et sous ce prétexte rompre l'accommodement. Il y auroit eu bien de l'indécence en ce procédé, qui auroit peutrétre^désboooré

(1) Augustin Favoriti, né à Lacques, poète latin, secrétaire des brefs tocs Indécent XI, mourut le 13 novembre 1682.

(2) Philippe de ftfoutault Benac, duc de M on tau l UN i tailles, fils de Philippe et de JudiUi deGontaut, dame de Saint Geniea, né en 1619, marié le 19 février ittf à Suzanne de Baudéan, créé maréchal de France en 1675, gouverneur du duc de Chartres en 1083, mourut subitement à Paris le 5 février 1684.

sa conduite. Ainsy il jugea à propos de laisser aux jansénistes jeter tout le feu dont étoit capable la chaleur de leur emportement , pour ne pas se démentir dans la conclusion d'une affaire de cette importance, où toute la terre avoit les yeux ouverts sur luy, pour se faire justice à luy-méme et à la pureté de son pontificat, sans examiner si son nonce avoit agy contre ses instructions, ny sans faire des retours trop délicats sur sa conduite, où il trouvoii qu'il avoit passé les bornes de sa commission. Mais , au lieu de lui envoyer le bonnet de cardinal, qui est le prix ordinaire des grands services et que le temps de sa nonciature lui devoit avoir acquis, et qu'il lui destinoit, au lieu de l'appeler à Rome, il lui fit ôter la qualité et les chiffres de nonce, le relégua à Avignon, et nomma l'abbé Bibault (1) en sa place pour continuer la qualité d'internonce en France, qu'il avoit déjà exercée, et accompagna cette révocation de toutes les marques d'une véritable disgrâce et d'une juste indignation.

Le Saint- Père reconnut sa faute de s'être laissé tromper; mais il crut devoir à toute l'Église cette marque de son repentir, en punissant celuy qui l'avoit trompé. Et cette conduite fut si sage et édifia si fort ceux qui l'observèrent qu'il n'y eut personne un peu favorable à la mémoire de ce pape qui ne trouvât de quoy sauver son honneur dans une affaire où Ton prétend qu'il s'étoit un peu oublié de son devoir. Mais on poussa la fantaisie de cette paix prétendue à de si grandes extrémités que, "ce pape étant mort sur la fin de cette année (4669), le secrétaire d'État Lyonne écrivit au duc de Chaulnes, de la part du roy, qu'il engageât le successeur, Clément X (2), en considération de sa nomination, où la faction de France avoit concouru, qu'il ne touchât point à cette affaire et qu'il la laissât comme Clément IX l'avoit réglée ; ce qui parut une espèce de violence trop poussée de lier les mains à un pape sur une affaire de religion, pour n'y pas toucher, parce qu'on a contribué à son exaltation. C'étoit là comme se traitoient par ce ministre les affaires de l'Église, qu'on gàtoit par des

(1) Michel-Antoine Yibo, gentilhomme de Tnrin, docteur en théologie et en droit, abbé mitré de Rivalta, secrétaire de l'ordre des SS. Maurice et Laiare, d'abord auditeur de la nonciature de Turin, puis de celle de Paris, internonce en France en 1668 et 1671, auditeur général de la légation de Ravenne et enfin gouverneur de Carpentra*, fut nommé archevêque de Turin le 21 novembre 1690 et mourut le 13 mars 1713. Il fut inhumé dans le tombeau qu'il avait fait construire pour les archevêques, dans le chceur de sa caUiédrale. C'était un homme d'uue prudence exquise et plein de suavité dans ses manières.

(2) Jean-Baptiste-Êmile Altiéri, Romain, né en 1590, créé cardinal par Clément IX déjà sur son lit de mort, qui lui prédit qu'il serait son successeur, élu le 29 avril 1670, prit le nom de Clément X et mourut en 1676.

raisons de politique ; et ce ne fut que par cet esprit que la paix de l'Église Tut entreprise, conçue et consommée, comme ce ne fut que par cet esprit-là et par cette machine de politique qu'on la fit subsister.

Ce fut là l'événement étrange de la fameuse paix, bien plus funeste à la religion que la plus cruelle guerre, en ce qu'elle fit nonseulement revivre l'hérésie de ce siècle, qui étoit sur ses fins et près* que réduite aux abois, mais la rendit bien plus fière et plus terrible qu'elle n'étoit. En voicy les suites. Le roy sentit aussi bien que le pape qu'on l'avoit trompé, et il crut qu'il étoit de sa grandeur et de sa sagesse de n'être pas mécontent, résolu toutefois de ne pas retoucher à l'accommodement. Mais, ayant appris qu'Arnault et sa suite logeoient toujours à l'hôtel de Longueville, qui devenoit la retraite de la cabale, ce qui lui parut avoir un méchant air, il pria assez sérieusement le prince de Condé de dire à la duchesse, sa sœur, que cette retraite et ces assemblées de gens du party, qu'elle tenoit en son hôtel, lui déplaisoient fort, qu'il n'avoit pas voulu en faire du bruit à sa consiération, mais qu'il lui dit qu'il ne vouloit plus que cela se fit, parce qu'il paroissoit en cette conduite un trop grand air de cabale. La duchesse alla dès le lendemain à Saint-Germain, sans en consulter le prince son frère, pour se justifier au roy, et, sans parler d'Arnault ni des autres du parly qu'elle logeoit, elle luy demanda permission de faire des assemblées de gens de bien, comme de l'abbé Bossuet (1), Mmc de Lamoignon, M™ de M ira m ion (2) et d'autres personnes non suspectes, pour de bonnes œuvres. Le roy, qui vit bien qu'elle vouloit le surprendre, luy répondit sèchement : « Point d'assemblées, Madame, s'il vous piait; je vous en prie.* La dame se le tint pour dit; ses hôtes disparurent; les uns allèrent à Pompone, les autres ailleurs, et on ne les vit plus. Arnault se retira à Pompone, comme le P. Desmares à Liancourt. Ce prédicateur, qui venoit de faire tant de bruit par les sermons du carême qu'il prêcha aux augustins, ayant, d. s la seconde semaine de carême, renouvelé la doctrine des cinq propositions, contre la promesse que les chefs du party avoient

(1) Jacques-Bénigne Bossuet, fils de Bénigne et de Margoerite Mochet, aé à Dijon le 27 septembre 1627, sacré évéque de Condom te 13 septembre 1663, donna sa démission en IG71. Évéque de Meaux le 2 mai 1681, il mourut le 12 avril 1704.

(2) Marie Bonueau, fille de Jacq ies, seigneur de R libelles, et de Marie dlvrv, née à Paris le 2 novembre 1629, mariée le 27 avril 1645 à Jean -Jacques de Beaohariai*, seigneur de Miramion, décédé le 2 novembre suivant, fit vœu de chasteté en 1649 rt se consacra tout entière aux bonnes œuvre*. Klle mourut la 24 mars 1696 el fat inhumée à Sainl-Nicolas-du-Chardonnel. L'abbé de Clioisy a écrit «a vie.

faite au roy, le nonco voulut l'interdire sur les plaintes qu'on luy en fit; mais, à force d'intrigues et de sollicitations des daines des plus importantes, on fit différer l'interdit jusqu'au vendredi saint ; après quoy on luy promit qu'il se retireroit à Liancourt et ne prêcherait plus. Le reste disparut.

Ce fut à quoy aboutit cette belle équipée de la paix de l'Église, après les trophées et les fanfares qu'en firent avec tant d'éclat ces nouveaux aventuriers. A la vérité le fruit qu'ils en retirèrent ne fut pas petit; car, outre que leurs évéques, qui alloient être déposés par forme d'un jugement canonique, ne furent pas jugés, outre qu'ils furent réconciliés au Saint-Siège, et que, par une tolérance simulée, leur doctrine parut en quelque façon rétablie à force d'intrigues, d'artifices et de déguisements, ils eurent la satisfaction de se voir confondus, sans presque de distinction, avec les molinistes par l'arrêt du roy dressé de la main de Lyonne, et de voir qu'on défendoit également aux deux partis de s'offenser réciproquement par des noms mjurieux, en défendant aux uns et aux autres d'écrire désormais *«r les contestations de doctrine ; ce qui ne servit pas peu à les mettre à couvert, et par là ils sauvèrent l'essentiel, de s'accommoder sans changer de sentimens et sans rien perdre du fond de leur doctrine. Mais si l'on veut faire un peu de réflexion sur ce que cette Prétendue paix leur fit perdre , on aura lieu de douter s'ils y profit* - ^ot plus qu'ils n'y perdirent; car on cessa de les regarder comme des gens persécutés, ce qui leur faisoit grand honneur dans le public, d'ordinaire assez sensible aux malheureux, qui luy font pitié . Ainsi <*tte belle réputation, qui leur avoit fait tant d'honneur dans le roonde et qui leur avoit tant coûté, leur fut ravie ; bien loin de les plaindre de l'état où Ton les avoit vus, on firt choqué de celuy où •'on les voyoit, tant leur vanité parut disproportionnée à l'esprit du martyre qu'ils se donnoient, en prenant des airs de fierté plus grands n'en pouvoit soutenir leur mérite. Ils perdirent en second lieu l'avantage qu'ils avoient d'entretenir l'honneur du party par leurs livres et par leurs écrits, par où ils faisoient un si grand fracas dans le monde que cela seul les avoit fait subsister longtemps, malgré les puissances. En effet rien n'avoit plus attiré les yeux sur eux que leurs ouvrages, qui les avoient rendus si chers à leurs amis, si estimables aux indifférents et si redoutables à leurs ennemis; ils tombèrent enfin par là dans un mépris d'où ils ne purent jamais se relever, contraints de disparaître et de se cacher comme auparavant.

Mais, pendant que le crédit des jansénistes se détruisoit, celuy des

jésuites ne laissort pas de se rétablir peu à peu, malgré tes don ministres qui les avoient entrepris. Le duc de Montausier eut ordre de faire confesser le Dauphin au P. Annat à Pâques de cette année. Le P. Annat lui-même s'acquit une grande gloire dans le public par la permission qu'il obtint du roy de se retirer de la cour pour penser à son salut , après avoir longtemps sollicité sa retraite avec autant de chaleur que les autres sollicitent des grâces. Le père Ferrier, son successeur, s'acquit un ascendant dans l'estime du roy qui le fit bientôt distinguer, et le P. Bourdaloue , qui commença cette année à prêcher à Paris, le fit avec un succès si grand que depuis longtemps on n'ivoit rien vu de pareil à la vogue qu'il eut. Toutes ces prospérités arrivèrent aux jésuites en un temps où le monde commençoit à se lasser de celles des jansénistes , qui refroidirent bien des gens par des fiertés qui leur échappèrent dans leurs jours de triomphe , pendant lesquels ils s'oublièrent fort de la modestie et de cette discrétion dont les honnêtes gens ne s'oublient jamais. Et ce fut à cette occasion des petits succès de la société que Boileau-Despréaux , le bel esprit do temps, dit dans le cabinet du premier président Lamoignon ce joli mot qui plut si fort à ce magistrat de bon goût : a Que les jésuites a avoient défait les jansénistes en bataille rangée, le P. Bourdaloue « par la prédication, et le P. Bouhours par la plume. » .Car ce fut environ ce temps-là qu'il donna au public son premier ouvrage. Ce furent là les suites de cette fameuse paix qui ne servit qu'à rendre au roy les jansénistes plus odieux par un dégoût que leur mauvaise foy luy donna de leur conduite. Car enfin celte paix se fit sans qu'aucun de ceux qui la faisoient parût y prendre part et revenir de bonne foi. Au contraire, jamais ils ne parurent plus jansénistes , c'est-à-dire plus artificieux, plus rosés ni plus imposteurs que dans cette occasion, où ils ne cherchèrent à faire ostentation de leur sincérité qoe pour tromper plus hautement les puissances. On avoit bien va autrefois des hérétiques faire de fausses professions de foy au Saint- Siège, comme Pelagius, Célestius et tant d'autres; mais on n'en avoit point vu faire 4ss trophées de leur imposture, porter le mensonge léte levée aux pieds du trône de saint Pierre, et se moquer du sgccessatf de Jésus-Christ dans toutes les cérémonies capables de rendre m* dissimulation et une tromperie plus solennelles, c'est-à-dire tromper avec plus d'effronterie et plus de hauteur.

Cet ouvrage enfin fut celuy de la mauvaise foy et du déguisement, et tous ceux presque qui y eurent part furent de ce caractère, comme on en donna l'exclusion à tous ceux qui avoient quelque réputation de

probité et qui avoient bonne intention, c'est-à-dire à l'archevêque de Paris, à la Sorbonne, aux jésuites, et à tous les gens de bien qui auraient pu s'opposer à la fausseté qu'on méditoit. Lyonne, si gâté de tant de manières, en fut le premier mobile ; l'archevêque de Sens, si décrié à la cour par tant d'endroits qu'il ne luy en restoit aucun par où il méritât qu'on se fiât en luy, fut choisy toutefois pour chef de la médiation. Que peut-on penser de certains des cardinaux intercesseurs qui furent mis en œuvre en cette paix, dont on n'oseroit dire pour l'honneur de la pourpre par où ils r avoient mérité (4) T Enfin on ne mit en cette affaire presque aucun homme de bien pour n'y mettre que ceux qui ne l'étoient pas, parce qu'on n'avoit pas bonne intention et qu'on ne cherchoit qu'à tromper.

Enfin, pour achever de développer tout le déguisement et toute la fausseté de cette affaire, il ne faut qu'examiner le fond de l'âme de ceux pour qui elle se fit et le détail de cette disposition. C'est en donnant la loy au pape qu'ils implorent sa clémence pour obtenir leur pardon sans donner aucune marque de repentir. Aleth traite de sa paix avec le nonce à condition qu'on ne lui parlera point de bref, menaçant de faire imprimer son procès-verbal s'il paroissoit du côté de Rome quelque chose qui pût donner au public quelque connoissance de sa réconciliation, dont il s'efforça de supprimer toutes les traces, prétendant qu'il étoit le seul au monde qui eût raison. C'étoit là sa disposition, qu'on reconnoîtra encore mieux par ce fragment de lettre écrite d'une petite ville de son diocèse; on ne sut pas de qui elle étoit, ny à qui elle s'adressoit. « J'arrivay icy jeudy ; j'appris qu'il s'é-

* toit fait le mardy d'auparavant une assemblée synodale. H. d'Aleth

• commença sa harangue par des gémissemens sur l'état de l'Église c depuis longtemps. Il parla des brefs d'Innocent et d'Alexandre, et « il fit voir la contestation émue par certains docteurs qui auroient

(1) Cette assertion vague et gratuite contre les cardinaux intercesseurs, les diverses autre* insinuations qui abondent dans ce livre sur les cardinaux Asxolini et Ottobon (qui fut pape sous le nom d'Alexandre VIII), ainsi que les gémissements de l'historien sur le je ne sais quoi qui dépara en cette affaire la gloire de Clément IX, témoignent de la douleur de l'historien et ont besoin d'être excusés plutôt que réfutés. Le P. Rapin a dit lui-même, à la page 502, ce qu'il faut penser de la conduite de Clément IX. Le pape a?ait pardonné aux évéques jansénistes si leur soumission était pure et simple; il ne crut pu opportun de poursuivre ces prélats hypocrites. La foi était sauve et las erreurs de Jansénios notaient pas admises dans les enseignements de l'Église. Toutefois, en présence des airs, des apparences et même des profita du triomphe de ses adversaires, on conçoit le ressentiment de ses défenseurs ; on s'explique la douleur, trop.humaine sans doute et trop naturelle, que leur fit éprouver la réserve du souverain pontife et leur crainte chimérique et exagérée que les avantages temporels, assurés par cette réserve à l'Église pour la secours de Candie ne pussent ternir la pureté de la gloire dp Saint-Siège.

« soutenu que les cinq propositions n'étoient pas de Jansénius. Il dé- « clara que ces propositions n'étoient catholiques qu'au sens de « la grâce efficace par elle-même, et qu'il les reconnoissoit en tout a autre sens comme hérétiques ; qu'en sûreté de conscience on pouvoit a croire qu'elles n'étoient pas dans le livre de cet auteur, mais que a par respect il ne falloil pas s'élever contre ce que le^ pape en « avoit décidé ; qu'il ne se départort en aucune manière de la créance « contenue dans son premier mandement, touchant la distinction a du fait et du droit ; que néanmoins, quelques uns de ses confrères lui a ayant fait connottre qu'il donneroit la paix à l'Église s'il signoit un a procès-verbal au lieu d'un mandement, il avoit cru devoir les asa sembler pour le leur faire entendre ; et en même temps le promo- « teur lut ce procès-verbal ; puis il le signa et le fit signer à tous. »

Ce fut là la soumission de l'évéque d'Àleth, où il ne paroît aucun vestige de sincérité, mais beaucoup de fausseté (4) jointe à un grand orgueil ; car, à l'entendre parler dans cette lettre , ce n'est pas le pape qui donne la paix à l'Église, c'est luy-méme, et c'est de quoy il a la présomption de se vanter, prétendant que c'êtoit du côté de Rome qu'on avoit fait les premiers pas. C'est encore bien pis dans la soumission d'Arnault. La bonne opinion qu'il avoit de sa grande capacité lui avoit mis dans la téte quelque chose de pareil à ce qu'on enseignoit autrefois dans le Portique, que le sage n> se repent jamais. C'étoit peut-être sur ce principe qu'il croyoit ne pas être de la gravité d'un docteur important comme luy , chef de part y. de se soumettre jusques à reconnoltre qu'il eût failly. Ce fut pour cela que, dans le compliment qu'il fit au roy, sans faire aucune mention du trouble qu'il avoit causé dans le royaume par sa doctrine et par ses écrits , il ne lui parla que des mauvais offices qu'on lui avoit rendus. Et on aura peine à comprendre qu'un docteur comme luy, chassé de Sorbonne pour hérésie , après avoir fait tant d'ouvrages pleins d'erreurs, condamné tant de fois par le Saint-Siège, par une révérence de mauvaise grâce faite au nonce avec trois mots d'écriture (2), ose prétendre se tirer d'affaire sans donner aucune marque de repentir, et que, sans abjuration, sans pénitence et sans aucune de* cérémonies ordonnées par les canons en pareil cas, il obtienne son pardon ! Est-ce qu'il comptera pour cette pénitence canonique qu'il avoit méritée son retour triomphant à Paris, cette longue demeure à

(1) Bossuet la qualifie tout simplement de mensonge formel.

(2) Le P. Rapin fait probablement allusion à la signature que le docteur AnaeU apposa au ba< du procès- verbal de l'étêquc d'Angers, son frère.

l'hôtel de Longueville, contre les lois de l'Église, qui défendent aux ecclésiastiques de loger avec des femmes (1), cette démangeaison de se montrer aux personnes de qualité, ces visites , ces bouquets , ces fêtes , ces fanfares et toute la suite de la prétendue paix de l'Église dont ils firent des trophées? Est-il juste que, sans faire aucune démarche qui marque de la soumission aux puissances qu'il a offensées, il se serve du mensonge et de la tromperie des quatre évéques pour se réconcilier à l'Église, etque, après l'avoir offensée par tant d'écrits si injurieux et par une conduite si scandaleuse , il y soit reçu sans aucune rétractation ? Par quel exemple dans toute l'antiquité, lui qui s'en pique, pour roi t-il justifier son procédé? Où a-t-ilvu jamais des hérétiques reconnus et déclarés s'être jamais justifiés de la sorte? Et s'il n'est jamais permis à un docteur de se servir de sa science pour imposer, que doit-on dire de celuy-cy d'avoir, avec les évéques, porté l'imposture jusques au tribunal de saint Pierre ?

Voilà quel étoit le fonds de la disposition de l'évêque d'Aleth, qui imprimoit ses sentimensaux trois évéques , et quel fut celuy du docteur Arnault, qui, en qualité de chef, ne laissoit penser aux autres que ce qu'il pensoit luy-même; mais on doit être encore bien plus surpris quand on fera réflexion à quoy aboutit ce grand ouvrage d'une paix si vantée par les intéressés et si fausse de toutes manières dans le fond. Ce fut après le déguisement solennel qu'ils firent de leur foy au souverain Pontife que non-seulement ilsneluy tinrent aucune parole de ce qu'ils luy avoient promis dans leurs lettres et par leurs procèsverbaux, mais ils firent tout le contraire. Ils avoient promis de ne plus tenir les cinq propositions dans le sens condamné, de ne les plus prêcher et de ne les plus enseigner, et ils les enseignèrent et les firent prêcher dans leurs diocèses comme auparavant , les quatre évéques n'ayant changé ny de sentiment ny de langage, étant jansénistes comme auparavant, comme il parut par la conduite qu'ils tinrent tous quatre jusques à leur mort, qui n'arriva que plusieurs années après; car tout le monde sait que le jansénisme se pratiqua, et pour la doctrine et pour la morale, dans ces diocèses, comme il se pratiquent ayant la paix ; on sait même de scieqce certaine que le diocèse de Beauvais se gâta bien davantage par cette paix, les trois chanoines qui gouvernoient l'évêque ne trouvant plus l'opposition qu'ils y trouvoient dans le chapitre, parce que le bon party fut plus fidèle à obéir à l'arrêt du roy pour cet accommodement que le mauvais.

(l) La. duchesse de longueville, Mllt de Vertus, leur suite de femmes. (R. R.)

Pour Arnault, on peut dire que son orgueil en redoubla de moitié; car, après avoir fait répandre dans les provinces, par les gazettes de Hollande et de Bruxelles , que le pape avoit reconnu qu'ils avoieot raison , en faisant un bref sage , plein d'esprit et bien conçu , sans faire mention aucune du livre de Jansénius, à quoy il n'avoit osé toucher, et qu'on n'avoit jamais rien vu de mieux , il ne donna an public presque aucun ouvrage où il ne remit sur le tapis, comme oo dit, les cinq propositions, qu'il défendoit avec plus de chaleur qu'auparavant , comme il parott dans les réponses qu'il Bt à M. Maliet, dans les livres de P Apologie du Clergé et dans les autres , où il se déclare janséniste avec plus de hauteur que jamais, jusques à devenir cartésien , pour faire encore une profession plus déclarée de cette doctrine qu'il promettoit de n'enseigner plus : sur quoy on peut savoir encore plus précisément des nouvelles de sa cooduîte dans le livre intitulé l'Esprit d' Arnault, imprimé à Rotterdam , l'an 1684, où on l'a dépeint au naturel. Il ne faut que voir ce livre pour le bien connottre. Il me semble qu'il ne se servit du saint nom de la paix que pour faire une guerre plus cruelle aux jésuites , n'y ayant rien d'atroce dans les injures, ny de dur, ny d'amer dans les calomnies, qu'il n'ait mis en œuvre contre la société depuis cette paix. C'étoit là sa morale (1). Lyonne ne profita pas plus de cette paix que ses amis les jansénistes ; car, de tous les avantages que lui avoit figurés son ambition , il ne luy resta que la honte d'avoir bien remué pour faire si peu. Il mourut peu après , laissant sa maison dans le désordre. Le Tellier se raccommoda avec les jésuites par les services essentiels que le P. Ferrier, devenu confesseur du roy , rendit au coadjuteur, son fils , que quelques prélats de la première considération avoient entrepris de mettre mal dans l'esprit du roy. Ainsy il abandonna les jansénistes à leur mauvaise fortune, de sorte qu'il y en eut plus de soixante, de compte fait , d'exilés pour cette doctrine, de son ministère, après la paix. On ne sait pas si le livre du combat des Deux Clefs, où l'archevêque , son fils , fut si maltraite , contribua à son mécontentement. Quoy que c'en soit, après cette fameuse paix, ce party donna au public un livre (S) plus dangereux qu e tous les autres, nommé le Miroir de Piété, qui est proprement l'abrégé quintessencié du jansénisme. Les quatre évéques mon ru -

(1) Allusion à U Moral pratique des Jésuites.

(2) Ouvrage do P. Gerberon, Imprimé à Bruxelles en 1676, et réimprimé à Liège ai 1677 , condamné par Innocent X, et brûlé en France par la main do boni mm »

reni francs jansénistes, comme ils avoient vécu, et la conduite de ce party fut la même après la paix qu'elle avoit été devant, sans qu'il y parût aucun changement, qui est la marque la plus certaine de toutes de la fausseté de cette paix , et de celle du caractère de ces gens-là , dont on peut dire, pour la conclusion de cette histoire, qu'il ne s'en trouva aucun qui revint sincèrement de son erreur ni de son animosité contre les jésuites, et qu'il n'y eut rien de sincère en cet accommodement que la tromperie, qui ne fut pas tout à fait heureuse, en ce que les trompeurs furent enfin trompés.

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