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CHAPITRE^XVII

mézières'et le havre (1814-1822)

Griois directeur d'artillerie à Mézières. — Le colonel Desbordes. — Le général Dumonceau. — Le chef de bataillon Lavigne. — La société de Charleville. — Inspection de d'Anthouard. — Voyage du duc de Berry.

— Sa réponse à la députation de Sedan. — Un ancien domestique. — Débarquement de Napoléon. — Sentiments de Griois. — Devoir de combattre l'étranger. — Préparatifs de guerre. — Vandamme. — Tournée dans les places. — Le général Lemoine. — Waterloo. — Passage de Napoléon à Mézières. — Siège. — Les canonniers de la garde nationale. — Prise et pillage de Charleville. — Parlementaires. — Sortie sur Saint-Laurent et Mohon (25 juillet 1815). — Duel d'artillerie. — Pourparlers. — Milon de Viliers. — Attaque de la presqu'île de Saint-Julien.

— Travaux de l'ennemi. — Batterie d'obusiers. — Bombardement (9 août). — Convention (13 août). — Opposition de Griois. — Evacuation de la citadelle (3 septembre). — Griois à Paris. — Aspect de la ville. — Griois directeur d'artillerie au Havre. — Un Paris en miniature. — Voyage du Dauphin (1817). — Demande de retraite. — Installation définitive à Paris (18 janvier 1823).

J'étais désormais un colonel sans régiment, rien ne me retenait plus à La Fère et je partis en poste le 20 juillet à 9 heures du soir, avec Lallemand et Cappelle, pour rentrer à Paris le 21, à 11 heures du matin.

Le service actif et les jouissances d'amour-propre que donne le commandement d'un régiment d'artillerie à cheval avaient eu jusqu'alors beaucoup d'attraits pour moi. Mais les années et plus encore le changement que les derniers événements apportaient dans ma manière de voir, me firent désirer par-dessus tout d'être débarrassé de tout commandement de troupes et, d'ailleurs, aucun régiment de la ligne ne pouvait me dédommager de celui que je quittais. Aussi, je m'empressai d'écrire au

comité des généraux d'artillerie, chargé de la recomposition des corps, que je demandais une des directions les plus voisines de Paris, si je ne pouvais obtenir celle de Paris qui était l'objet de toute mon ambition. Mais j'avais trop tardé; celle-ci était déjà donnée. Je fus nommé à celle de Mézières et, le 19 août 1814, je partis pour m'y rendre. Pendant mon séjour à Paris, j'avais été nommé chevalier de Saint-Louis, par ordonnance du 29 juillet, et le 7 août, j'avais été reçu (1) au château des Tuileries par Monsieur, comte d'Artois.

Je venais remplacer à Mézières le colonel Desbordes, admis à la retraite (2). Quoique âgé et fort ancien de service, il quittait avec peine une place dont les appointements étaient toute sa fortune. Mais il savait que je n'étais pour rien dans ce qui lui arrivait. Il me reçut en bon camarade, et les procédés dont j'usai envers lui, surtout l'abandon que je lui fis d'un jardin auquel il tenait beaucoup et qui appartenait à la direction, me gagnèrent son amitié. C'était le meilleur des hommes; mais, soit que cela tînt à son âge ou à son caractère, il se laissait gouverner par tout ce qui l'entourait et plusieurs désagréments qu'il avait eus dans le service résultaient de sa trop grande confiance dans son garde d'artillerie et peut-être dans sa propre femme. Ce bon et digne Desbordes n'a survécu que deux ans à la perte de son emploi et je suis persuadé que ses chagrins ont contribué à sa mort qui m'a fait réellement de la peine.

(1) C'est-à-dire reçu chevalier de Saint-Louis. Il avait du reste sollicité cette distinction; le 28 juillet 1814, il envoyait au ministre l'état de ses services en ajoutant qu'il espérait « en obtenir la récompense la plus flatteuse pour lui, la croix de Saint-Louis ».

(2) Silvain-François Desbordes, né à Paris en 1747, surnuméraire ingénieur militaire (1772), sous-lieutenant d'artillerie à la Martinique (1777), lieutenant (1780), capitaine (1786), chef de bataillon (1793), chef de brigade du 8e régiment (1794), directeur à Mézières (20 avril 1802), admis à la retraite de 4 000 francs (28 décembre 1814); « très brave et très respectable colonel » (Pion. p. 127).

La ville de Mézières est petite, sa population peu nombreuse et cette garnison semblait offrir peu d'agrément. Cependant, j'y ai passé fort agréablement les seize ou dix-huit mois que j'y suis resté, sauf toutefois les inquiétudes et le profond chagrin que j'éprouvai lorsque, à la fin de 1815, l'ennemi envahit mon malheureux pays et s'empara de Mézières.

C'était le chef-lieu de la division et le général Dumonceau (1), qui commandait cette division, avait à Mézières sa résidence. Sa maison était le rendez-vous des fonctionnaires et des principaux habitants et je formai avec quelques-uns des liaisons d'amitié et de plaisir dont je conserve le meilleur souvenir. La société de M. Goclart, payeur général, et de Mme Baudelot (depuis Mme Godart) était celle que je fréquentais le plus et, presque tous les jours, on se réunissait chez l'un ou chez l'autre. Je me liai aussi avec le chef de bataillon du génie Lavigne (2), qui arriva à Mézières presque en même temps que moi! j'avais quelques années de plus que lui, mais les mêmes goûts rapprochaient nos âges et nous menions ensemble joyeuse vie.

(1) Jean-Baptiste Dumonceau, né à Bruxelles en 1760, dragon durant la révolution brabançonne, chef d'un bataillon belge en 1792, général de brigade le 28 janvier 1794, noté par Pichegru comme « un officier intelligent et zélé, qui pourrait faire un bon général de division », général de division le 11 novembre 1810, comte de Bergendal le 2 mai 1811, retraité le 4 septembre 1815, mort le 29 décembre 1821.

(2) Louis Lavigne ou de Lavigne, né à Clermont en Argonne en 1779, élève à l'Ecole polytechnique (1800) et à l'Ecole de Metz (1802), lieutenant (1803), aide de camp du général Kirgener et capitaine en second (1807), chef de bataillon (14 mai 1813), employé à Wittenberg et prisonnier de guerre (1814), attaché à la place de Mézières du 30 juin 1814 au 1er janvier 1816, directeur par intérim à Ghàlons (1816-1817), chef du génie à Vitry-le-François (1817). à Sedan (1818), à Belfort (1835), lieutenant-colonel (13 janvier 1831), retraité (15 août 1838), sur sa demande, à cause de l'affaiblissement de ses forces physiques. C'était un des meilleurs officiers de son arme; ses inspecteurs reconnaissent qu'il « se conduisit avec talent et une rare énergi" à Mézières », et le directeur des fortifications Laffaille disait en 1830 qu'il avait « de la fermeté dans le carac 1ère et de l'élévation dans les sentiments ».

Charleville, beaucoup plus considérable que Mézières, ne nous offrait pas autant de ressources. Séparés seulement par la Meuse et par une chaussée de quelques centaines de toises, les habitants des deux villes se voyaient peu. Plusieurs familles de Charleville étaient ou se disaient nobles et croyaient devoir prendre des airs assortis à leurs prétentions; aussi les laissait-on s'ennuyer dans leur coin sans se mêler à elles.

Vers la fin de novembre, le général d'Anthouard arriva à Mézières en qualité d'inspecteur général d'artillerie et je l'accompagnai dans sa tournée, le 22 novembre, aux forges des Mazures; le 23, à Givet; le 24, à Charlemont; le 25, à Rocro;

Invité, ainsi que Lavigne, à un bal que donnait la garnison de Sedan, à l'occasion de la réception de ses drapeaux, nous partîmes le 26 et revînmes à Mézières le 28.

Ce fut peu de temps après que le duc de Berry, accompagné du général Montelégier (1) et du colonel Rohan- Chabot (2), vint à Mézières. Il y resta deux jours qu'il employa à recevoir l'hommage des autorités, à visiter les établissements publics et à passer en revue la garnison composée du 28e régiment d'infanterie, commandé par le colonel Véran-André (3), et du régiment de cuirassiers,

(1) Le vicomte Bernon de Montelégier (1780-1825), hussard en 1798, sous-lieutenant, lieutenant et capitaine dans la campagne d'Egypte, chef d'escadron en 1807, colonel en 1819, général de brigade depuis le 30 mai 1813, avait été nommé aide de camp du duc de Berry le 26 juin 1814 et devait être promu lieutenant-général le 25 avril 1821.

(2) Auguste de Rohan-Chabot, prince de Léon, naguère chambellan de l'empereur, avait été nommé par la Restauration sous-lieutenant à la suite des chevau-légers avec rang de major ou de lieutenant-colonel. La maréchale Oudinot (Stiegler, le Maréchal Oudinot, p. 349) se rappelle avec complaisance ces « aides de camp élégants du duc de Berry, parmi lesquels se faisaient remarquer le général Montelégier et le prince de Léon ».

(3) Jean Véran-André, né à Robion (Vaucluse) en 1772, capitaine au 2e bataillon de Vaucluse (1792), puis à la 17e légère (1796), puis aux chasseurs à pied de la garde (1805), chef de bataillon (1807), puis major

commandé par le colonel Lefaivre (1). Un bal lui fut offert par les habitants à l'hôtel de ville. Ce prince avait un extérieur peu aimable et le ton brusque de ses paroles et ses manières heurtées annonçaient un caractère rude et emporté que l'éducation n'avait pas adouci. Soit maladresse, soit qu'il se souciât fort peu de plaire, il ne donna pas à Mézières une idée bien favorable des Bourbons. Je fus témoin en deux occasions de ce défaut de tact et de convenance (2). A la revue des troupes, il jugea les manœuvres de nos cuirassiers inférieures à celles de la cavalerie anglaise. Ce mauvais compliment, qui fut recueilli, blessa l'amour-propre des cuirassiers, et avec raison. Le même jour ou le suivant, une députation de la ville de Sedan lui fut présentée et lui témoigna le désir que cette ville avait de le recevoir et d'être honorée de la présence d'un fils de France. L'invitation était faite avec les périphrases de basse flatterie qui se placenl si naturellement dans la bouche de nos orateurs de députation. Mais ils n'eurent pas lieu de s'applaudir du succès de leur harangue. Avec un ton qui approchait de la colère, le prince leur répondit qu'il était venu, non pour visiter des fabriques et des établissements civils, mais pour v«>ir les troupes, et qu'ainsi il n'irait pas à Sedan. Après cette agréable réception, il leur tourna le dos. Quant à moi, je n'eus qu'à me louer de lui. Il me questionna sur mes services et mes décorations; je portais encore celle de la Couronne de fer avec l'effigie de Bona-

(1810) au 121e et au 88e, colonel du 22e (1813), destitué le 15 avril 1815. colonel de la légion de la Moselle le 25 octobre 1815, baron le 2 mars 1816, maréchal de camp le 30 juillet 1823, retraité le 20 février 1835.

(1) Ce colonel, dont Griois écrit le nom Lefebvre, est le colonel du 8e cuirassiers Lefaivre dont il parle plus haut; voir p. 270, note 1.

- Cf. là-dessus Thiébaclt, Mémoires, V. p. 228; Macdoxald, Mémoires, p. 329: StTEGLEB, le Maréchal Oudinot, p. 345; Biot, Souvenirs p. 198-200, et surtout le Journal de Castellane, I, p. 263-266, 284, qui ne tarit pas sur les « sottises » et sur les « sorties ridicules » de ce prince étourdi, grossier, semblable à un étudiant qui sort du collège.

parte, et il ne parut pas scandalisé de la franchise avec laquelle je lui parlai des campagnes où je les avais obtenues. Il me fit même l'honneur de m'inviter à dîner avec lui à la préfecture où il logeait, et le lendemain, lorsque à son départ je l'escortai à cheval avec le général de division et son état-major, il se récria sur la beauté de ma monture, et cet éloge prouvait au moins l'envie qu'il avait de me dire quelque chose d'obligeant. Tout le monde n'avait pas été aussi heureux.

J'avais été surpris agréablement, en arrivant à Mézières, d'y retrouver mon ancien domestique, Baptiste Bouderont, qui avait été pris avec mes bagages en Russie. J'appris de lui qu'après avoir bivouaqué dans un village à moitié chemin de Moscou, à l'endroit où il devait me rejoindre, il s'était remis en route avec le convoi de munitions qui avait la même destination, et qui marchait à quelque distance en avant. Mais une troupe de Cosaques fondit sur eux à l'improviste et mit du désordre dans les premières voitures, puis courut aux fourgons de bagages et aux chevaux de main qui se trouvaient en arrière. Il y avait là, en effet, profit sans danger. Ils laissèrent l'artillerie continuer sa route, dépouillèrent mon domestique et mes ordonnances, partagèrent entre eux mes effets et mes chevaux, et disparurent, emmenant le tout avec eux. Mon domestique devint, ainsi qu'un fort beau cheval que j'avais, la propriété d'un des chefs. Par la suite, il fut cuisinier d'un général. Après la paix, il revint en France, chercha à me rejoindre, et apprenant que je devais aller à Mézières, m'y devança de quelques jours. Il fut une des premières personnes que j'y rencontrai. Je le repris avec moi, et comme j'étais très attaché à mon nouveau domestique Jean, j'aurais volontiers gardé ces deux braves garçons. Mais, soit envie de revoir son pays où il avait quelque bien, soit besoin de repos, Baptiste, au bout de quelque temps, désira de retourner

à Riom en Auvergne, d'où il était. Je l'engageai à bien réfléchir avant de prendre ce parti: il y persista, et je me séparai de lui avec peine en lui disant bien que s'il se repentait de m'avoir quitté, il pouvait revenir avec l'assurance d'être bien reçu. Bientôt il m'écrivit qu'il n'avait pas trouvé dans son pays les ressources sur lesquelles il avait compté, et que sa situation n'était pas heureuse. Je l'invitai de nouveau à me rejoindre, je joignis même quelque argent à ma lettre, et depuis je n'ai plus entendu parler de lui.

Le carnaval fut très gai; les bals, les dîners se succédaient presque sans interruption, et ce fut dans une soirée chez le général Dumonceau, le 6 mars, que j'appris le débarquement de l'empereur. Les jeux et les danses cessèrent à l'instant, et chacun fit ses réflexions. La nouvelle était accompagnée de peu de détails et présentée de manière à faire regarder ce débarquement comme un trait de folie d'où résulterait la perte de Bonaparte. Mais je connaissais trop les vues profondes de l'empereur et son pouvoir sur l'esprit du peuple et de l'armée pour ne pas juger différemment, et ne pas entrevoir d'abord tous les maux et les désordres qui nous menaçaient. Les dépêches qui se succédaient chaque jour confirmèrent mes prévisions. A peine avait-il mis le pied sur le sol français, que le gouvernement parut sortir de sa léthargie, et par des mesures justes e1 sages, mais trop tardives pour être utiles, tâcha de se concilier l'armée, chercha à donner un élan général en France. Il ne prouva que ses craintes et sa faiblesse. Des dispositions de défense et d'armement furent ordonnées; Mézières même y était compris; mais ou elles ne furent pas exécutées ou elles aidèrent au triomphe de celui qu'elles semblaient menacer.

C'est avec un chagrin profond qu'en 1814 j'avais vu l'empereur abdiquer, et je me serais trouvé heureux et

fier de le suivre dans son exil. Cette abnégation de soimême, ce trône qu'il sacrifiait, ainsi que je le croyais, au repos, au bonheur ou plutôt à l'existence de la France, ajoutait à l'admiration que son immense génie m'avait inspirée, et jamais à mes yeux Napoléon n'avait été plus grand. Maintenant, au contraire, je ne voyais en lui qu'un ambitieux qui aArait cédé à la force, et qui n'avait feint un moment de s'immoler à son pays que pour attendre l'occasion favorable de remettre la couronne sur sa tête. Aussi, tout en blâmant les sottises sans nombre que les Bourbons avaient commises depuis leur retour et les arrière-pensées qui semblaient diriger tous leurs actes, c'était avec peine et non sans un triste pressentiment que je voyais le gouvernement royal renversé à son tour par celui de l'empereur. C'est une profession de foi que je fis alors hautement.

Le jour même de l'entrée de l'empereur à Paris, le ministère m'expédia des ordres pour organiser la défense des places de ma direction. Les lettres étaient dictées par le même chef de division et écrites par la même main que celles que j'avais reçues la veille, et qui étaient conçues dans un esprit tout opposé (1). Mais un changement semblable s'était opéré parmi les gens en place que je voyais journellement et j'avais remarqué que leurs principes monarchiques et leur attachement aux Bourbons s'affaiblissaient d'autant plus que l'empereur approchait davantage de Paris.

Le roi et sa famille ayant désespéré de leur cause et abandonné la France pour aller implorer le secours extérieur, je crus dès lors que le devoir des Français était de combattre l'étranger, et je me décidai à servir loyalement

(1) Pion fait la même remarque {Mes campagnes, p. 456) : « Evain, chef de division de l'artillerie au bureau de la guerre, nous avait loués de notre royalisme; ce fut lui qui nous annonça officiellement le retour de notre bien-aimé souverain l'empereur, »

le gouvernement nouveau, tout en prévoyant avec douleur que cette crise finirait probablement par une catastrophe dont la France serait la victime (1).

Une impulsion rapide fut donnée à tous les services. Chaque jour des estafettes m'apportaient des ordres pour l'armement et l'approvisionnement des places de la direction. Deux compagnies d'artillerie régimentaire, plusieurs capitaines et officiers supérieurs arrivèrent à Mézières pour être employés sous mes ordres et répartis dans les places.

J'étais bien décidé à soutenir de tous mes efforts cette nouvelle lutte contre toute l'Europe. Pourtant je blâmais l'ambition de l'empereur qui nous replongeait dans un abîme de maux, et je n'avais plus pour lui ce dévouement exalté qui, quelques mois plus tôt, me poussait à le suivre au lieu de son exil. Loin de profiter de la facilité que j'aurais eue à reprendre mes fonctions de major de l'artillerie de la garde, je m'empressai de faire connaître au général Desvaux, qui venait d'en être nommé colonelgénéral, que je désirais rester à Mézières.

Je m'occupais sans relâche de l'armement des places de la direction et je partageais entre elles, selon leur importance, le peu de ressources en bouches à feu et en munitions que contenaient mes magasins. Le général Dumonceau, je ne sais pour quel motif, paraissait ne pas avoir la confiance de l'empereur, et son autorité n'existait plus depuis que le 3e corps d'armée s'était réuni dans le département des Ardennes sous les ordres du général Vandamme.

Vandamme était actif (2); mais son activité désordon-

(1) Tels furent aussi les sentiments de Jacques-Louis Hulot (Souvenirs, p. 433) -. « L'étranger menaçait la France et je ne me ralliai qu'à elle. >»

(2) Dominique-René Vandamme (1770-1830), soldat (1788), capitaine d'une compagnie franche (1792), général de brigade le 27 septembre 1793, général de division le 5 février 1799, comte d'Unsebourg le 1er avril 1809,

née et plus nuisible qu'utile brouillait et confondait tout. Son quartier général était établi à Mézières, et j'employai une partie de mes journées en allées et venues à son logis, où il me mandait pour me répéter des ordres déjà donnés ou me demander des rapports qu'il avait reçus. Extraordinairement loquace, mais doué de beaucoup d'esprit naturel et s'exprimant toujours en bons termes, il parlait durant des heures entières, et on l'écoutait avec plaisir, surtout quand il traitait des questions militaires, ce qu"il faisait avec une grande supériorité (1). Il était fort amusant dans l'intimité, et plaisantait le premier sur la réputation de pillard qu'on lui avait faite dans l'armée. Un jour, à dîner, il nous raconta à ce propos qu'étant allé voir le maréchal Oudinot à sa terre de Jeand'heurs. il avait admiré dans les appartements du château une collection magnifique des tableaux les plus précieux et les plus rares des différentes écoles de l'Europe. « Je vous fais, dit-il alors, mon compliment, mon cher Oudinot, sur les chefs-d'œuvre que vous avez rassemblés ici, et je ne doute pas que vous ne les ayez acquis par des moyens très légitimes. Mais voyez mon malheur! Si c'était chez moi qu'on les vît, on ne manquerait pas de dire que je les ai enlevés dans les provinces où j'ai commandé. Ce que c'est que la réputation! »

Je désirais voir par moi-même où en était l'armement des places de ma direction, et l'exécution des ordres que j'avais donnés. Le général jugea également cette tournée

a été l'objet d'un gros travail de A. Dr Casse (le Général Vandamme et sa correspondance, 2 vol. 1870). Il a été assez bien jugé par Spruxglix. (Souvenirs, p. 233) : « Bon divisionnaire, excellent pour enlever les troupes et pour exécuter des ordres donnés, mais n'a ni le coup d'œil, ni l'aplomb, ni le sang-froid nécessaires pour commander en chef une armée. » Cf. également l'appréciation de Fezensac, p. 396, de Thiébault, III, p. 462, de Mabbot, III, p. 276-280.

(1) C'est avec Loison, disait Thiébault, « un des deux hommes de guerre que j'ai entendus parler avec le plus de vigueur et de feu. » (Mémoires, ! I II, p. 462), et ailleurs (IV, p. 51 et 114) il parle encore de 1' « énergique et fougueuse éloquence » de Vandamme.

nécessaire, et sur son ordre je partis en poste le 29 avril pour Sedan. Le lendemain j'allai à Montmédy, que je visitai avec soin, et je revins le même soir à Sedan. Le chemin qui conduit à Montmédy par le bourg de Garignan est très mauvais. Quant à la place, elle est située sur une hauteur très escarpée et peu susceptible d'être attaquée. Le 1er mai, je me rendis à Bouillon; le château est petit et ses fortifications étaient en assez mauvais état, mais sa position le rend presque imprenable de vive force. Je revins coucher le soir à Mézières, et je repartis le lendemain pour visiter Marienbourg, bon poste militaire, Philippeville, très bonne place, mais délabrée et mal entretenue, et je vins coucher à Givet. Je parcourus le lendemain les fortifications et le camp retranché du Montd'Haur, qui domine la ville et en est la véritable défense; ces retranchements, forts par leur tracé, le sont davantage par leur position. J'allai le 3 mai à Rocroi, assez bonne place mais en mauvais état, et je revins le soir à Mézières. Dans cette tournée rapide, j'avais pu me convaincre que les places des Ardennes n'offriraient pas la résistance dont elles eussent été capables si leur entretien n'avait pas été négligé depuis longtemps, et si leur armement avait pu être complété. Toutes, cependant, exigeaient une attaque en règle, et l'on ne peut attribuer leur prompte reddition qu'au peu de fermeté de leurs commandants. Ils n'ont pas eu assez de force d'esprit pour résister au découragement. Givet, seul, ne se rendit pas aux menaces de l'ennemi, qui n'osa même pas l'attaquer. Mézières ne céda qu'après un siège régulier, dont le résultat aurait peut-être été différent si un autre général y eût commandé. Les autres places capitulèrent à la première sommation, ou du moins aux premiers coups de canon.

L'activité de l'empereur avait mis à profit tous les moments pour organiser ses armées et armer les places frontières. Tout annonçait un de ces mouvements inat-

tendus, une de ces opérations hardies et décisives que son génie lui inspirait. Le 3e corps, réuni dans les Ardennes sous les ordres de Vandamme, n'attendait que le signal pour pénétrer en avant. Un commandant supérieur avait été nommé pour la place de Mézières. C'était le général Lemoine, désigné d'abord pour commander une division du 3e corps, mais dont Vandamme avait sans doute été bien aise de se défaire (1). Absolument nul sous le rapport du talent et des connaissances, Lemoine avait eu cependant une certaine réputation dans nos premières guerres; mais l'élan du jeune âge, auquel il la devait, était passé depuis longtemps, et avec lui tout ce qui avait pu autrefois le faire remarquer. J'en jugeai ainsi à la première vue, mais l'idée que je m'en formai était encore bien éloignée de la réalité (2).

Dans les premiers jours de juin, l'empereur, parti de Paris, vint se mettre à la tête de l'armée, et les grandes opérations commencèrent. Avec quelle anxiété nous suivions tous les mouvements, et quel intérêt nous apportions à recueillir les nouvelles! Le premier jour, des marches rapides et savamment dessinées portèrent notre armée au milieu des cantonnements ennemis; des succès importants et que la renommée grossissait encore en

(1) Il commandait la 11e division d'infanterie; mais le 3 juin, Napoléon ordonnait au ministre Davout de 1' « employer dans le commandement d'une division militaire ou d'une place. »

(2) Louis Lemoine, né à Saumur en 1764, soldat au régiment de Brie (1783-1791), lieutenant-colonel en second du 1er bataillon de Mayenne-et- Loire (1791), chef de bataillon (1792), général de brigade (23 décembre 1793) et de division (1er janvier 1796), admis au traitement de réforme (1800), commandant d'armes (1809), puis commandant supérieur (1813) de Wesel, commandant une division d'infanterie (1813). mis en non-activité (1814), commandant supérieur de Mézières (6 juin 1815), mis de nouveau en non-activité (1er août 1815). retraité (18 décembre 1816), mort à Paris en 1842. Voir sur lui les Mémoires de Thiébault qui l'accuse, par exemple, d'avoir agi en Italie d'une « manière absurde et coupable » et qui lui reproche une « insuffisance profonde ». de l'intrigue, de la déloyauté ; Lemoine, dit Thiébault, était propre à tout, hors au bien, (Mémoires, II, p. 351 et 422; V, p. 28.)

furent les résultats, et le génie de l'empereur semblait avoir ramené le temps de nos brillants succès; on ne parlait, on ne rêvait que victoires. Le 20 juin vers le soir, le bruit d'une grande bataille gagnée se répandit dans Mézières, mais sans aucun détail. Le 21, dans la matinée, blessés ou feignant de l'être, quelques soldats isolés entrèrent dans la ville; ils avaient quitté le champ de bataille avant que l'affaire fût décidée, mais les nouvelles qu'ils donnaient étaient assez satisfaisantes. On se portait à la rencontre des militaires arrivants, dont le nombre grandissait de moment en moment; on tâchait, en comparant leurs récits, de démêler la vérité qui devenait d'une incertitude inquiétante. Un sous-officier de cuirassiers fut le premier qui annonça le désastre; le général le fit appeler, et, le soupçonnant de quelque mauvais dessein, le fit arrêter et conduire en prison. Nous aimions encore à douter de l'exactitude de son rapport; mais un aide de camp du général Hulot (1) qui arriva ensuite et que j'interrogeai en particulier, ne me laissa plus aucun doute sur le malheur de notre armée, et la multitude des fuyards de toutes armes qui se présentèrent aux portes dans l'après-midi ne le confirmèrent que de trop.

Vers minuit, une chaise de poste dans laquelle l'empereur était renfermé, je crois, avec le général Bertrand, arriva sur la place de la citadelle. Mais elle ne s'y arrêta que le temps nécessaire pour changer de chevaux. A peine Napoléon dit-il quelques mots au général Lemoine qui vint à la portière et qui demanda des ordres. Anéanti de fatigue et de soucis, il n'en avait pas à donner (2).

(1) Il s'agit ici d'Etienne Hulot, dit Hulot de Mazerny, général de brigade depuis le 9 août 1812 (plus tard lieutenant-général, 23 mai 1825); il commandait le département de la Meuse, au retour de Napoléon, et il avait été mis à la tête d'une division du 4e corps d'armée.

(2) Sur la façon dont le désastre de Waterloo fut connu à Mézières et sur le passage de Napoléon par la ville, voir le Siège de Mézières en 181-5, par Jules Poirier, p. 61-66.

Livrés à nous-mêmes, nous redoublâmes de zèle et d'activité pour mettre la place en état d'arrêter la marche de l'ennemi, ou du moins de ralentir sa poursuite et de paralyser une partie de ses forces. Le général gouverneur aurait pu recruter facilement, dans la foule de militaires isolés, de quoi grossir sa garnison. Mais, ou il ne jugea pas ses approvisionnements assez considérables, ou il pensait qu'il avait bien assez de soldats pour la défense qu'il comptait faire, et certes dans ce cas il avait bien raison. Il ne retint que peu de monde, et toutefois il m'autorisa à arrêter à leur passage quelques officiers d'artillerie et deux ou trois attelages du train qui me furent d'une grande ressource.

Nos communications avec l'extérieur avaient été libres jusqu'au 27. Mais ce jour-là, dans l'après-midi, des partis ennemis parurent sur les hauteurs et établirent des postes sur les principaux points. Nous apprîmes aussi que Sedan avait ouvert ses portes après quelques faibles démonstrations de l'ennemi, et que la garnison s'était retirée par capitulation dans le château qu'elle évacuerait à une époque fixe si elle n'était pas secourue (1).

Le feu de la place commença le 27, et, depuis, continua chaque jour jusqu'à la fin du siège, quelquefois même assez inutilement. Mais il était extrêmement difficile de faire entendre aux trois compagnies de canonniers de garde nationale qui, avec une compagnie régimentaire, formaient toutes les troupes d'artillerie, la nécessité de réserver nos munitions pour écraser l'ennemi lorsqu'il établirait ses batteries. Les empêcher de tirer, ou plutôt de faire du bruit sans résultat, leur semblait presque une trahison, et dès qu'un tirailleur ennemi paraissait, vite il fallait braquer le canon sur lui, et ils n'y manquaient

(1 ) Cf. sur la capitulation de Sedan le livre de Jules Poirier, le Siège et le blocus de Sedan en 1815 et l'étude d'A. Chuquet sur Bertèche. Etudes d'histoire, 2e série, p. 251-253.

pas si un officier n'était pas là pour les en empêcher, et quand je dis un officier, je ne parle pas d'un des leurs, car ils étaient là-dessus à peu près aussi entêtés que leurs soldats. Au reste, cette consommation démesurée de munitions fut, en définitive, sans inconvénients, puisque ce n'est pas le défaut de poudre qui obligea de rendre la place, et cette canonnade presque continuelle eut même un bon résultat : l'ennemi trouva moins de munitions dans Mézières.

Gharleville est une ville ouverte. Ses habitants, par un zèle mal entendu, avaient imaginé de retrancher les principales entrées. Ces légers ouvrages, bons contre des partis de cavalerie, étaient de nulle résistance contre de l'infanterie et du canon. Malheureusement la population ne pensait pas ainsi, et le 29, lorsque l'ennemi voulut s'emparer de Charleville pour compléter l'investissement de Mézières, elle le reçut à coups de fusil. La lutte fut très vive, mais elle ne pouvait être longue. En vain nous fîmes feu sur les assaillants de tous les fronts qui avaient vue sur eux : la distance était trop grande; on pouvait tuer des hommes, mais non faire manquer l'attaque.

Charleville fut donc emportée de vive force, livrée au pillage pendant deux heures, et plusieurs de ses habitants furent tués. Les gens de Mézières s'étaient portés sur les remparts pendant l'action. Ils furent témoins de ce désastre qui les touchait dans leurs plus chères affections, puisque c'était contre des voisins, des amis, des parents que l'ennemi dirigeait ses coups, et ils auraient voulu leur porter secours. Je suis même persuadé qu'une sortie faite à propos aurait pu, non pas empêcher la prise de Charleville, ce qui était impossible, mais au moins opérer une diversion et donner le temps aux habitants de faire une capitulation et d'éviter ainsi une attaque de vive force. Si j'avais été le maître, cette sortie eût é1 :

il. 23

exécutée. Je ne puis cependant blâmer absolument le général Lemoine d'avoir pensé autrement. La composition et la force de sa garnison n'étaient pas de nature à donner assez de confiance pour l'aventurer dans une sortie hors de la portée du canon de la place (1).

Une fois maître de Charleville, l'ennemi put compléter l'investissement de Mézières et couper toutes nos communications. Il commença aussi à remuer de la terre et à élever sur la route de Flandre et sur celle de Sedan plusieurs batteries, qui, par leurs positions mal combinées et sans ensemble, accusaient un défaut de plan et de l'hésitation. Mais le feu de la place redoubla de vivacité sur les travaux des assiégeants, et les canonniers avaient acquis une telle justesse de tir que peu de leurs coups étaient perdus. C'était le général prussien Hacke qui commandait le siège (2). Chaque jour ses parlementaires cherchaient par des promesses ou des menaces à décider le gouverneur à rendre la place. Le 11 juillet, il nous apprit l'occupation de Paris par les alliés et la retraite de l'armée française sur la Loire; le 17, il nous annonça la rentrée du roi à Paris, et il terminait chaque message en demandant la remise de Mézières, et en nous menaçant des terribles conséquences qu'aurait notre refus. Il

(1) Voir dans Poirier, p. 68-80, de plus amples détails sur la prise et l'occupation de Charleville. Dans son mémoire, Lemoine dit de même que les bourgeois de Charleville « ne calculèrent pas les conséquences d'une résistance qu'on pouvait tout au plus opposer à un parti de cavalerie » et que la garnison de Mézières n'était pas suffisante et assez sûre pour qu'il vînt au secours de Charleville.

(2) Charles-Georges-Albert-Ernest de Hacke, né en 1758 à Flatow près de Cremmen, page de Frédéric II (1780), enseigne (1785), second lieutenant (1788), capitaine (1797), aide de camp de Mollendorff (1799) et du prince Henri (1804), directeur de la lre division (1809), puis chef (1810) du ministère de la guerre, général-major (1812), plénipotentiaire de la Prusse près de Schwarzenberg (1813), commandant la 13e brigade, puis le corps dit armée du Nord de l'Allemagne qui avait pour mission de prendre Sedan, Mézières et Montmédy (1815), commandant à Danzig, à Glogau et sur le Rhin (1816), ministre de la guerre à la fin de 1819, prend sa retraite en 1833 et meurt à Castellamare, près de Naples, en

nous croyait sans doute peu préparés à soutenir un siège régulier, et il était persuadé que ses démonstrations d'attaque achèveraient de déterminer le gouverneur. Mais Lemoine, malgré son peu de fermeté, en eut assez pour ne pas céder à de simples menaces. Il se contenta de demander les passeports nécessaires pour envoyer des officiers prendre les ordres du roi, et il promit de se conformer à ces ordres sitôt qu'il les recevrait. Cette proposition, réitérée avec instance, fut toujours rejetée par Hacke. Ce général voulait s'emparer de Mézières pour le compte de son souverain et s'en faire honneur auprès de lui. Peu lui importaient les protestations de soumission à Louis XVIII que Lemoine ne cessait de répéter, et dont le drapeau blanc qu'il avait fait arborer au haut du clocher, témoignait à dix lieues à la ronde (1). Les batteries dont l'ennemi s'occupait depuis plusieurs jours paraissaient terminées lorsque, le 25 juillet, Lemoine ordonna une sortie sur les villages de Saint-Laurent et de Mohon, situés tous deux à peu de distance de la ville pour reconnaître les travaux de l'ennemi et ses forces. Cette sortie, composée d'un millier d'hommes, fut partagée en deux détachements. Le plus nombreux, qui avait avec lui deux pièces de 4, se dirigea sur Mohon; il attaqua assez franchement l'ennemi et le repoussa jusqu'au village, qu'il trouva fortement occupé et garni de batteries de sorte qu'après un engagement assez court et sans autre résultat que quelques hommes mis de part et d'autre hors de combat, il rentra dans la place. L'autre détachement, qui s'était tenu en observation et qui n'avait eu affaire qu'à des avant-postes, suivit ce mouvement. Dans cette sortie, l'artillerie eut deux blessés : le

(1) Pour « manifester à Sa Majesté le dévouement de la garnison », Lemoine avait fait arborer le drapeau blanc le 18 juillet au clocher et à la maison commune, et il avait ordonné que tous les militaires prendraient la cocarde blanche.

lieutenant Fabre, du 2e régiment, qui commandait les deux pièces, et un canonnier de la garde nationale qu'un beau zèle avait porté à se joindre comme volontaire aux canonniers régimentaires; mais leurs blessures étaient légères (1).

Dans la nuit qui suivit, l'ennemi arma ses batteries et en éleva même de nouvelles sur la route de Flandre et au village de Mohon. Le 20, au point du jour, après un mois d'investissement et de travaux, il ouvrit son feu avec quatre mortiers, six obusiers et six pièces de 12. Mon artillerie riposta avec l'avantage que lui donnaient la supériorité des calibres et l'habitude des canonniers; elle démonta plusieurs pièces, bouleversa quelques batteries et ne cessa de tirer que vers le soir, lorsque l'ennemi eut de lui-même éteint son feu. Mais cette iranquillité fut de peu de durée et vers une heure du matin, un feu plus vif encore recommença de part et d'autre et continua jusqu'au soir sans interruption. Les trois jours suivants se passèrent en pourparlers. L'ennemi, dont les attaques mal dirigées ne pouvaient avoir d'autre but que d'intimider la garnison et les habitants, somma de nouveau le gouverneur, et, mettant en avant un certain Milon de Yiliers, ex-sous-préfet de Mézières, sot et ridicule personnage qui voulait à toute force jouer un rôle pour attraper ainsi quelque poste plus avantageux, il l'annonça au général Lemoine comme commissaire envoyé par Louis XVIII et porteur de ses ordres. Une entrevue avec lui eut lieu aux avant-postes. Elle n'aboutit qu'à faire ressortir sa sottise, et montra qu'il n'y avait rien de réel dans sa mission que le désir qu'il avait d'en tirer parti au profit de son ambition (2).

(1) Cf. sur la sortie du 25 juillet le mémoire de Lemoine, et Poiriek, p. 105-107.

(2) Poirier, p. 116-122, dans son troisième chapitre de Mézières en 1815 qu'il intitule « La mission de Viliers », trouve au contraire que l'ancien sous-préfet a fait preuve d'un« sublime dévouement »; ce qui est trop dire.

Hacke voyait échouer des négociations appuyées vainement par les bombes et boulets qu'il avait fait pleuvoir sur la ville. Il comprit enfin qu'il ne pourrait s'emparer de Mézières que par un siège régulier. Le front de Saint- Julien fut avec raison choisi pour point d'attaque, et, dans la nuit du 31 juillet, des troupes, jetées dans la presqu'île de Saint-Julien, y assaillirent nos postes avec vigueur. Pour faire diversion, une attaque partielle fut dirigée en même temps sur une redoute construite en avant de la citadelle. Les deux attaques furent repoussées, mais l'adversaire se maintint dans la partie la plus éloignée de la presqu'île (1).

Le 2 août, vers une heure du matin, nouvelle tentative sur les mêmes points, mais plus sérieuse. Après une assez vive résistance, la redoute de la citadelle, défendue par les douaniers, fut emportée. L'ennemi travailla aussitôt à s'y loger; mais, foudroyé par une batterie de huit à dix pièces de 16 qui armait cette partie du front de la citadelle, il fut obligé de l'abandonner avec une perte qui dut être considérable, et les douaniers y rentrèrent. L'attaque de Saint-Julien, qui était la véritable, n'eut pas non plus le succès que l'assiégeant en attendait; cependant il resta maître de toute la presqu'île jusqu'à portée de fusil de nos retranchements. Le feu sur ces deux points dura jusqu'au jour (2).

Pendant les cinq jours suivants, l'ennemi fit beaucoup de travaux dans l'île de Saint- Julien. Il y établit deux ponts, ouvrit des tranchées, commença des batteries, et attaqua chaque nuit nos postes avancés, mais toujours inutilement. Une de ces attaques, beaucoup plus vive que

(1) Dans la partie où s'élevaient les bâtiments connus sous le nom de ferme de la Warenne. (Poirier, p. 123.)

(2) Sur l'occupation du faubourg de Saint-Julien et la défense de la lunette de Bertaucourt ou lunette des Gabelous, voir encore Poirier, p. 124-125, qui a tort de placer au 3 août cet épisode qui est du 2, comme le prouve, outre le récit de Griois, le mémoire de Lemoine.

les autres, eut lieu dans la nuit du 6 au 7. Il s'avança en silence jusqu'aux palissades des ouvrages avancés de Saint- Julien, et il en avait déjà arraché quelques-unes lorsque nos troupes, secondées par l'artillerie de la place, parvinrent à le repousser, malgré les forces considérables qu'il avait déployées. Plusieurs de ceux qui avaient pénétré jusqu'aux palissades furent tués.

Un autre genre d'attaque était employé contre nous. Chaque nuit une batterie d'obusiers occupait successivement différents points pour tirer sur la ville; à chaque position elle lançait dix à douze obus et se portait ensuite sur une autre. Cette manœuvre était sans résultat décisif, mais elle avait pour nous le grave inconvénient d'inquiéter la population et de tenir sur pied toutes les nuits une partie de la garnison, et malheureusement nous ne pouvions nous y opposer d'une manière efficace. L'obscurité favorisait l'ennemi; ce n'était que lorsqu'il commençait le feu que nous pouvions tirer sur lui; à peine étions-nous en mesure que tout rentrait dans la nuit et le silence, et nous ne ripostions qu'au hasard.

Les travaux de l'assiégeant avançaient toujours. Le 9, ses batteries furent terminées et à la pointe du jour vingt pièces se mirent à tonner. Le feu fut extrêmement vif, mais celui de la place eut constamment l'avantage; vers le soir, une partie des parcs de l'ennemi fut démontée et la canonnade cessa entièrement. L'ennemi employa cette cessation momentanée d'hostilités à de nouvelles négociations. Des parlementaires furent envoyés et favorablement écoutés par le général Lemoine, qui s'empressa de convoquer le conseil de défense pour délibérer sur la reddition de la place.

J'avais eu le temps d'apprécier les talents et le caractère de Lemoine, et certes mon jugement était loin de lui être favorable (1). Aussi, ne fus-je pas étonné de la pro-

(1) Tel fut aussi le jugement — qui demeura inédit — des bureaux de la guerre et notamment du chef de la 8e division, le maréchal de camp

position qu'il fit au conseil de rendre la place et de se retirer dans la citadelle avec une partie de la garnison. Mais j'étais loin de prévoir que sa proposition, aussi contraire à nos devoirs qu'à nos intérêts bien entendus, serait adoptée presque sans opposition. Il essaya de la motiver en alléguant les observations de la municipalité (1) sur les maux soufferts par les habitants, le découragement et la fatigue de la garnison et de la garde nationale, la pénurie de nos munitions, les grands moyens dont l'ennemi pouvait disposer et les travaux considérables qu'il avait déjà faits. Ces motifs étaient à peine spécieux. Les habitants avaient souffert, il est vrai, mais il ne peut en être autrement dans un siège, et l'on doit renoncer à défendre aucune de nos places fortes si l'on croit devoir écouter les doléances de leurs municipalités. Le découragement régnait parmi les chefs, non parmi les soldats; et si la désertion avait eu lieu dans les bataillons de garde nationale mobilisée, c'est qu'on avait mis peu d'énergie à la réprimer. Quant aux munitions, j'assurai qu'elles suffiraient encore pour huit jours de feu, et dans les huit jours des ordres du roi pouvaient arriver. D'ailleurs, il était possible que l'ennemi, rebuté de notre résistance, convertît le siège en blocus, malgré les nombreux moyens qu'on lui prêtait et qu'on ne mettait probablement en avant que comme un épouvantail. Mais le conseil était décidé à se rendre, et des raisons, plus mauvaises encore que celles qu'on alléguait, lui auraient semblé suffisantes. M. Marion, commandant de la garde nationale de Mé-

comte Alexandre d'Ollone : en comparant le mémoire de Lemoine avec celui des deux officiers d'état-major du général Dumonceau, Marie et Ville, le comte d'Ollone jugeait que Lemoine n'avait pas eu « le caractère franc, énergique et décidé qu'on aime à trouver dans un officier général chargé de défendre une place. »

(1) La municipalité avait, en effet, écrit à Lemoine qu'un nouveau bombardement amènerait « la ruine totale de la ville et de ses édifices, notamment de la préfecture dont les archives renfermaient tout ce qui intéresse la fortune des habitants du département. »

zières, fit seulement observer que son bataillon n'était ni découragé ni mal disposé, et qu'il avait toujours le même zèle, le même dévouement. Toutefois son opposition se borna là, et je fus le seul à combattre la reddition d'une place qui avait été confiée à notre honneur et que nous ne devions remettre que sur un ordre du roi. J'ajoutai que dans le cas où, contre mon opinion, une plus longue défense de la ville serait jugée impossible, il fallait rendre en même temps la citadelle, bien moins tenable encore, et non pas nous y renfermer et nous mettre ainsi à la discrétion de l'ennemi (1). On passa outre malgré mon avis, dont je requis l'insertion dans le procès-verbal. Il a été depuis rapporté d'une manière inexacte dans la relation du siège qu'a fait publier le général Lemoine (2).

En conséquence de cette délibération, une convention fut conclue, le lendemain 10 août, entre les deux généraux. Ses principales dispositions furent que, le 11, la ville, avec une partie de son artillerie, serait remise en dépôt aux troupes alliées, que le gouverneur entrerait le même jour dans la citadelle avec les troupes qu'il jugerait nécessaires et que le reste de la garnison serait licencié. Toutes hostilités devaient être suspendues jusqu'au 1er septembre et même jusqu'au 10, si le gouverneur déclarait le 1er du mois vouloir à cette dernière époque remettre la citadelle aux mêmes conditions que la ville.

Une chose très vraie, tout incroyable qu'elle paraisse, c'est que le jour de la capitulation, le général Lemoine, étant monté sur les remparts du front de Saint- Julien,

(1) Voici les paroles mêmes de Griois (délibération du conseil de défense, 9 août; Poikier, p. 178) : « Nous pouvons et devons continuer à défendre la place pour le roi et pour l'honneur et, dans le cas où on serait réduit à capituler, on doit le faire en même temps pour la citadelle et pour la place. »

(2) Lemoine ne l'a même pas reproduit; il dit simplement qu'il a réuni le conseil de défense et que, « d'après sa délibération motivée sur des principes sages et mûrement réfléchis, il sollicita et obtint la permission d'envoyer deux officiers près de Hacke pour traiter d'une convention ».

se récria sur les nombreux travaux exécutés par l'ennemi et sur leur proximité de nos ouvrages. Il en manifesta son étonnement à Lavigne et à moi. C'était, en effet, chose nouvelle pour notre prudent général, qui ne parut pas aux batteries dès que le feu commença.

Dans les premiers jours, l'ennemi observa fidèlement les clauses de la capitulation. Il nous laissa même communiquer librement de la citadelle en ville; mais cette conduite loyale ne fut pas de longue durée. Le 22 août, des mouvements commencèrent sur divers points; une galerie de mine fut ouverte sous le bastion de droite de la citadelle par une compagnie de mineurs établie à cet effet dans les bâtiments de la préfecture, qui attenaient à ce bastion, et dès ce moment toute communication avec la ville nous fut interdite. Pourtant, malgré la surveillance de l'ennemi, quelques habitants de Mézières, et particulièrement M. Lécuyer, banquier, trouvaient moyen de nous instruire des nouvelles publiques et des opérations des assiégeants. Chaque nuit, à une heure convenue, je me rendais à une casemate qui donnait sur les fossés et là, par un soupirail, je recevais de M. Lécuyer les renseignements qu'il avait pu se procurer.

Un neveu du roi de Prusse, le prince Ferdinand, vint passer quelques jours à Mézières (1), et c'est probablement à lui qu'on doit attribuer le commencement des travaux, ou du moins leur grand développement et l'activité avec laquelle ils furent poussés. Par une bravade digne de sa conduite déloyale, ce prince vint caracoler au pied de nos remparts, sur la place qui sert d'esplanade. La suspension d'armes rendait cette fanfaronnade sans danger; à défaut de coups de fusil, les huées de nos soldats en firent justice, et il s'éloigna.

La fausse position où il s'était mis rendait le général

(1) Ce prince avait reçu le commandement supérieur de tous les sièges que faisait l'armée dite du Bas-Rhin.

Lemoine encore plus faible et plus irrésolu. Pendant plusieurs jours, il resta tranquille spectateur des travaux que l'ennemi avait entrepris malgré la capitulation. Enfin, le 27, il se décida à se plaindre, et dans sa lettre au général Hacke il annonça qu'en vertu des stipulations du traité, il remettrait la citadelle entre ses mains le 11 septembre. Hacke différa de répondre jusqu'au 30 (1). Alors il déclara, en interprétant le traité de la manière la plus déloyale, qu'il acceptait la reddition de la place pour le 11 septembre, mais que, pour sûreté de cette promesse, il exigeait que les deux portes de la citadelle fussent, le 1er septembre, livrées à ses troupes. Ainsi arrivait ce que j'avais prévu, qu'en abandonnant la défense de la ville, nous nous étions mis à la discrétion d'un ennemi sans foi; malheureusement, il était trop tard pour résister, et c'est ce que Hacke avait calculé en nous entourant de ses batteries, qu'il avait élevées aussi tranquillement qu'en pleine paix. Une d'elles, de douze ou quinze pièces de gros calibre, était établie sur la place même de la citadelle, à quelques toises seulement des murailles, et blindée de manière à être à peu près à l'abri de nos coups. Outre ce genre d'attaque déjà bien suffisant, la mine du bastion était terminée et chargée. Toute résistance devenait donc impossible, et c'est ce que reconnut le conseil de défense qui s'assembla le 31 (2). Lemoine voulut cependant faire encore un appel à la loyauté prussienne, et il me chargea, avec M. Traullé, commandant de la place (3), de me rendre près de Hacke pour réclamer

(1) Parce qu'il dut, comme il dit (Poirier, p. 182), communiquer au prince Ferdinand de Prusse les propositions de Lemoine.

(2) Cf. Poirier, pièces justificatives XV et XVI, p. 183-184, rapport de Lavigne et procès-verbal du conseil.

(3) Pierre-Alexandre Traullé, né en 1766 à Abbeville, sous-lieutenant au 1er bataillon de la Somme (1791), lieutenant, puis capitaine (1792), blessé et fait prisonnier à Avesnes-le-Sec (1793), évadé (1794), chef de bataillon (1796), commandant d'armes de Sedan depuis 1795 et de Mézières depuis le 9 septembre 1801, retraité le 6 octobre 1815.

l'exécution littérale du traité précédent. Ce général refusa même de nous recevoir, et Lemoine dut s'engager à évacuer la citadelle et à livrer les portes le lendemain, ce qui eut lieu.

Le 3, au matin, Lemoine sortit à la tête de la garnison avec armes et bagages et quatre bouches à feu. Il se dirigeait sur Paris. Quant à moi, j'écrivis au ministre pour lui demander un congé, et j'attendis sa réponse. Elle me parvint le 22. Le congé que je sollicitais m'était refusé et j'avais ordre de rester à Mézières comme directeur d'artillerie. C'était, sans doute, une espèce de protestation du gouvernement français contre l'occupation de la ville. Mais cet ordre m'était très désagréable; par le fait, je n'avais plus de fonctions, et il m'était extrêmement pénible de me trouver en quelque sorte prisonnier au milieu d'une garnison de Prussiens. Je n'eus cependant qu'à me louer des procédés de leurs officiers à mon égard et de la considération qu'ils me témoignaient pour ma conduite pendant le siège. Les habitants me donnèrent aussi des preuves d'estime et de satisfaction auxquelles je fus bien sensible, et plusieurs fois j'entendis dire, lorsque je passais dans la rue, que si tout le monde avait agi comme le commandant de l'artillerie, les Prussiens ne seraient pas maîtres de Mézières. Je menais, du reste, une vie aussi agréable qu'elle pouvait l'être dans les circonstances présentes; j'avais toujours les mêmes sociétés intimes où j'étais comme un membre de la famille, et j'avais renoué de petites liaisons que le siège m'avait fait négliger.

Le général Lion, nommé commandant de la 2e division militaire, était arrivé à Charleville (1). Ses fonctions,

(1) Cf. sur le général notre article de la Revue historique ardennaise, juillet-août 1898, p. 141-159. Il avait été nommé le 7 septembre commandant de la 2e division militaire et il s'installa, non à Mézières, mais à Charleville; les Prussiens refusèrent de le reconnaître, et, sur l'ordre de Hacke, il fut escorté jusqu'à Reims; il dut s'établir à Châlons-sur-Marne jusqu'au traité de paix.

toutes nulles qu'elles fussent, ainsi que les miennes, donnèrent cependant de l'ombrage au général Hacke. Un soir Hacke fit publier dans la ville au son de la caisse l'ordre à tous les militaires non domiciliés à Mézières et Charleville d'en sortir sous quarante-huit heures. Cette mesure, dont le commandant de place me donna officitllement connaissance, secondait trop bien mon désir de me rendre à Paris. J'en profitai, et, le 1er octobre, je partis de Mézières dans mon cabriolet avec mes chevaux que mon domestique conduisait en postillon. Je couchai à Rethel le même jour, le 2 à Fismes et le 3 à Villers- Gotterets. Là, j'appris qu'un corps des alliés était en mouvement sur le chemin que je suivais. Pour éviter leur rencontre, je pris la route de Meaux. Je couchai, le 4, à Claye, après avoir passé par La Ferté-Milon, et j'arrivai, le 5, à Paris : j'avais fait cinquante-six lieues en cinq jours.

Je descendis, rue Bourbon-Villeneuve, chez mon ami Duménil, qui m'avait offert un logement, et, dès le lendemain, j'allai au ministère de la guerre rendre compte du motif qui m'avait obligé de quitter Mézières. Le ministre voulut d'abord faire acte d'autorité et me renvoyer à Mézières en dépit des Prussiens. Je m'attendais à recevoir cet ordre dans la journée. Mais, par suite de la faiblesse et de l'indécision qui régnaient dans toutes les affaires, cette résolution changea; on se contenta de négocier, et ce ne fut qu'au bout d'un mois qu'il fut convenu que je retournerais à Mézières pour mettre en ordre la comptabilité arriérée de la direction (1). L'utilité de cette mission pouvait être contestée; c'est que les chefs qui dirigeaient alors l'artillerie voulaient me conserver d'une manière quelconque en activité.

Paris avait alors un aspect bien triste. Des militaires

(1) C'est le 26 octobre 1815 qu'il reçoit l'ordre de se rendre à Mézières pour « terminer le travail de la comptabilité de la direction ».

anglais, russes, autrichiens, prussiens, etc., encombraient les lieux publics, et leurs soldats occupaient tous les postes. Leur sinistre présence empoisonnait le plaisir que j'avais de me retrouver dans ma famille. Un jour surtout j'éprouvai une sensation bien pénible. J'étais allé au musée pour jeter un dernier coup d'œil sur les chefs-d'œuvre dont nos victoires l'avaient orné; la plupart avaient déjà disparu, et on emballait les autres; des factionnaires anglais, placés à toutes les issues et jusque dans l'intérieur des galeries, semblaient insulter par leurs regards hautains au regret que j'éprouvais. Ils m'étaient odieux, certes, mais beaucoup moins que ces lâches Français qui, sous la protection des baïonnettes étrangères, s'empressaient d'exécuter leurs ordres, et de les prévenir même, et qui semblaient tirer vanité de leur zèle et de leur promptitude à dépouiller leur patrie des nombreux trophées dont nos armes l'avaient enrichie. Ce spectacle, dont je m'éloignai promptement, me remplit de tristesse et d'indignation, et tous les jours de nouveaux faits, que mon humeur chagrine grossissait peut-être encore, revenaient accroître ma haine pour les alliés et mon mépris pour leurs adhéren t s.

Aussi fut-ce avec plaisir que, mon ordre en poche, je quittai Paris le 7 novembre dans l'après-midi, par le courrier, pour arriver à Mézières le lendemain à 8 heures du soir. Je me retrouvais, il est vrai, dans une ville au pouvoir des Prussiens; mais du moins les habitants ne les avaient pas appelés de leurs vœux, et ils n'étaient pas leurs vils courtisans. > ;

Mes journées, partagées entre mes occupations et quelques sociétés d'amis et d'amies, se passaient d'une manière tranquille et agréable, lorsque je reçus ma nomination à la direction d'artillerie du Havre (1). Elle m'avail

(1) Sa nomination est du 16 décembre 1815, et le 8 septembre précédent, il avait demandé cette direction du Havre : elle <t me rapprocherait davantage, écrivait-il, de ma famille et de Paris où j'ai tous mes intérêts. »

•été promise lorsqu'elle serait vacante. Sa proximité de Paris où résidait mon père, et de Rouen, où mon frère était directeur des contributions directes, me l'avait fait •désirer. Je partis de Mézières par le courrier le 3 janvier 1816, et après quelques jours passés à Paris, j'arrivai le 16 au Havre avec mon frère, chez qui je m'étais arrêté quarante-huit heures et qui vint m'installer dans ma nouvelle résidence et me présenter aux personnes de sa connaissance.

Les sept années que j'ai passées au Havre sont au nombre de celles que j'aime à me rappeler. J'y ai trouvé une société aimable et gaie, ainsi que de bonnes et franches amitiés. La ville elle-même doit être comptée pour quelque chose dans l'agrément du séjour que j'y ai fait Déjà fort jolie lors de mon arrivée, elle a reçu chaque année de nouveaux embellissements, et je ne crois pas qu'aucune autre de France puisse lui être préférée sous le rapport des agréments sociaux, des commodités de la vie, de la situation, de l'activité et de l'industrie. C'est Paris en miniature, mais Paris offrant le tableau mouvant •et varié du port le plus fréquenté de nos côtes.

Les années que j'ai passées au Havre sont dépourvues d'événements importants. Elles ont été une suite de plaisirs tranquilles dont la monotonie, qui a bien son charme, ne fut interrompue que par quelques voyages à Paris et à Rouen.

En 1817, le Dauphin vint passer deux jours au Havre. Le mauvais temps l'empêcha de passer la revue de la garnison hors de la ville, comme il en avait le projet. Il vit les troupes dans leurs casernes, visita l'arsenal et les autres établissements militaires et maritimes, reçut les autorités. Il posa la première pierre de la nouvelle salle de spectacle et assista à un bal que lui donna la ville. Il se montra fort affable dans ses réceptions, et il recommandait souvent l'union et l'oubli. Je l'avais à peine vu

à Paris. Au Havre, je fis plus ample connaissance; j'eus l'honneur de dîner avec lui et plusieurs fois il m'adressa la parole. C'est un grand malheur pour un prince d'avoir un extérieur aussi disgracieusement ridicule que le sien. Petit et mal tourné, se dandinant sans cesse et ricanant sans motif, il a l'air d'un véritable pantin (1), et cependant il ne manque ni de sens ni d'instruction, et il montra même, à l'occasion d'un petit incident, un aplomb et une vigueur que sa figure sottement débonnaire ne semblait pas annoncer. D'après les règlements sur le service des places, le commandant ne prend l'ordre que du roi, et ne fait que le communiquer aux maréchaux et aux princes. Aussi le commandant de La Chapelle, lieutenant de roi (2), eut grand soin d'envoyer chez le prince un de ses adjudants avec l'ordre, soigneusement plié et cacheté. Le prince était au milieu d'un cercle nombreux dont je faisais partie. Il eut à peine vu ce qu'on lui présentait, que, tournant le dos à l'adjudant et à son message : « Apprenez, monsieur le commandant, dit-il au comte de La Chapelle, que je donne l'ordre et ne le reçois de personne. » Ces paroles prononcées d'un ton sec et fier, imposèrent tellement au pauvre commandant, — dont l'ultra-royalisme était loin de s'attendre à une pareille sortie, — qu'il ne put que balbutier quelques excuses que le prince ne voulut même pas entendre. D'après les règlements, le commandant avait, selon moi, toute raison, au moins dans le fond; mais si le

(1) Thiébault dit de même du duc d'Angoulème (Mémoires, V, p. 228), que c'était un « Gilles ou pantin ne sachant jamais sur quel pied danser ».

(2) Alexandre-François- Godefroy Lefilleul, comte de La Chapelle, souslieutenant au régiment de Bassigny (1785), enseigne aux gardes françaises (1787), émigré en 1791, avait fait la campagne de 1792 à l'armée des princes, celle de 1793 dans Salm hussards à l'armée de Condé et celles de 1794 et de 1795 dans l'armée anglaise. Employé en 1796 et en 1797 au recrutement et en 1798 au transport des prisonniers, envoyé en 1799 à la Martinique, il fut breveté colonel par le roi le 30 janvier 1801. Nommé commandant d'armes de la place du Havre le 22 août 1815, il prit sa retraite à la fin de 1818.

prince se fâchait à tort, du moins ce mouvement de vivacité annonçait chez lui une énergie dont je l'aurais cru incapable.

Depuis bien des années, j'avais arrêté le projet de prendre ma retraite dès que je pourrais, à dix ans de grade de colonel, unir le triste avantage des cinquante ans d'âge et des trente ans de service exigés par la loi. Les événements de 1814, en bouleversant mon existence militaire et plus encore mes idées d'affection et de devoir, m'avaient confirmé dans cette résolution. Or, c'était dans le courant de 1822 que je devais réunir les conditions exigées, et je n'avais plus qu'un ou deux mois à attendre lorsque, dans le courant d'avril, je lus dans un journal qu'il était fortement question de retirer aux officiers d'artillerie l'avantage dont ils jouissaient d'avoir, après dix ans de grade, la retraite du grade immédiatement supérieur (1).

Quoique cette nouvelle n'eût rien de certain, elle me décida à devancer l'époque que je m'étais fixée. Je fis au ministre la demande de ma retraite et l'adressai au colonel Pache, à Paris, en le priant de s'informer auprès du colonel Cottin, chef du bureau de l'artillerie, si le règlement sur les retraites devait être changé et, dans ce cas, de lui remettre ma demande. Il me répondit qu'il était en effet question de ce changement, mais que ce n'était qu'un projet; en conséquence il avait gardé ma lettre au ministre el il m'engageait à venir moi-même à Paris avant de prendre un parti. C'est ce que je fis. Le 9 mai j'étais à Rouen, et le 11, au matin, à Paris. Je fus aussitôt trouver le colonel Cottin. Il me dit qu'il ne croyait pas à un changement prochain dans la fixation des retraites et que j'avais tort de penser à me retirer : la manière dont j'avais

(1) C'est ainsi que les colonels d'artillerie Belly de Bussy (Cf. notre Jeunesse de Napoléon, I, p. 236 et 472); Jacques-Louis Hulot (Souvenirs, p. 481). Beaufranchet et Raffron de Val (Cf. tome I, p. 146, note 1 et p. 210, note 1), se retirent avec le grade honorifique de maréchal de camp.

servi et dont j'étais noté au ministère devait me faire espérer de l'avancement, et d'ailleurs je pouvais être sûr de conserver ma place tant qu'elle me conviendrait; on ne songerait jamais à changer ma situation que pour l'améliorer. Il finit par me prier de réfléchir encore.

Le conseil était sage; j'en profitai et ce ne fut qu'après avoir réfléchi pendant plusieurs jours que la perspective de vivre à Paris dans une indépendance parfaite et d'y jouir d'une liberté entière d'opinion l'emporta sur les avantages de ma place et sur mes chances d'avancement. Je calculai que ma retraite, mon traitement de commandeur de la Légion et mes économies suffisaient, et au delà, à mes besoins et à mes goûts. Le 23 mai, mon parti était pris. J'adressai ma demande de retraite au ministre (1), et, ma lettre envoyée, je ne pensai plus qu'au bonheur que j'allais avoir d'être enfin maître de mes actions et de disposer à ma fantaisie des années qui me restaient à vivre. Je n'ai jamais regretté ma résolution. Mais je l'aurais certainement ajournée si la révolution de 1830 fût arrivée en 1822. C'eût été avec plaisir que j'aurais consacré quelques années encore à servir un gouvernement qui promet de réaliser les idées de liberté, d'ordre et de tolérance que je me suis formées et après lesquelles j'ai si souvent soupiré au milieu de tous les partis et de tous les pouvoirs qui se sont succédé.

Ce ne fut que le 21 août que l'ordonnance qui m'admettait au maximum de la retraite de maréchal de camp fut signée (2) et je ne la connus officiellement que le

(1) «Si le roi, dit-il dans cette lettre du 23 mai 1822 au ministre, si le roi, avec la retraite de maréchal de camp, daignait aussi m'en accorder le grade, j'apprécierais vivement cette faveur. » Il était, en effet, colonel du 23 juin 1811, et au 1er juin 1822, il avait dix ans, onze mois et huit jours d'activité dans le grade de colonel; par suite, et selon l'article 19 de l'ordonnance du 27 août 1814, il avait droit à la retraite de maréchal de camp.

(2) Griois fut mis à la retraite le 8 juin 1822, et le ministre lui écrivit que le grade de maréchal de camp lui était accordé en récompense de

19 septembre, par le Bulletin des Lois. Le 1er décembre, je remettais le service à mon successeur.

Je quittai le Havre, pénétré de reconnaissance des sentiments affectueux dont j'avais été l'objet pendant sept ans et dont je reçus un nouveau témoignage à mon départ. Quarante des principaux habitants se réunirent pour m'offrir un dîner d'adieux. Rien ne fut oublié de leur part pour me prouver l'estime et l'amitié qu'ils me portaient et le regret de me voir partir. Les autorités du Havre étaient au nombre des convives.

Le 18 janvier 1823, je m'installais définitivement à Paris. J'avais cinquante ans, ma vie active était close et je voulais chercher dorénavant le bonheur dans le repos, l'indépendance, la tranquillité d'âme, le goût des arts et les souvenirs d'une vie peu brillante, mais heureuse, dont aucune action ne pèse sur mon cœur.

ses bons et loyaux services, et qu'il prendrait rang à partir du 21 août. « Je me plais à reconnaître, ajoutait le ministre, que dans tout le cours de votre carrière militaire, vous avez toujours rempli vos devoirs avec distinction et que vous vous êtes acquis l'estime et la considération de tous les officiers du corps royal d'artillerie. »

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