‹ Memoires, 1792-1822Chapitre 12 sur 28 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Griois major de l'artillerie à cheval de la garde. — Il commande l'artillerie de Mortier. — Trêves. — Namur. — Départ de la garde pour Langres et Chaumont. — Combat de Bar-sur-Aube (24 janvier). — Troyes. — Arrivée de Napoléon (3 février). — Les Maisons-Blanches (6 février). — Châtres (7 février). — Nogent-sur-Seine (8 février). — Griois commande l'artillerie de la cavalerie de la garde. — Portrait de Nansouty. — Son état-major. — Sézanne (9 février). — Combat de Champaubert (10 février). — Combat de Montmirail (11 février). — Tableau d'Horace Vernet. — Combat de Château-Thierry (12 février). Bravoure de Napoléon. — Belle charge des dragons. — Le général Letort. — Poursuite. — Le pont de Château-Thierry. — Combat de Vauchamps (14 février). — Attaque d'une ferme. — Joie de Napoléon.

— Sa colère épouvantable contre le général Guyot. — Guignes (16 février). — Mission de Griois et du capitaine Laplace à Chambry. — Combat de Montereau (18 février). — Elan national. — Nogent-sur- Seine (20 février). — Pont-sur-Seine (21 février). — Méry (22 février). Les divisions d'Espagne. — Pierre Boyer. — Troyes (24 février). — L'échauffourée de Lusigny. — Flahaut et Nansouty. — Herbisse (27 février).— Esternay (28 février). — Jouarre(ler mars). — La Ferté-sous- Jouarre (2 mars). — Nouveau combat de Château-Thierry (3 mars).

— Fismes (4 mars). — Combat de Berry-au-Bac (5 mars). — Une déroute sans pareille. — Le prince Gagarine. — Préludes de l'affaire de Craonne (7 mars). — Belliard et Nansouty. — Mort de Boisselier. — Une cave de Brave. — Chavignon (3 mars). — Bataille de Laon (9 et 10 mars). — Séjour à Soissons (11 et 12 mars). — Départ de Nansouty. — Marche sur Reims (13 mars). — ■ Prise de la ville (14 mars).

— Le général Sebastiani. — Epernay (17 mars). — Semoine (18 mars).

— Luzy(19 mars). — Bataille d'Arcis-sur-Aube (20 mars). — Fuite de la cavalerie. — Napoléon l'épée à la main. — Attaque de Torcy-le-Grand.

— Les canonniers gardes-côtes. — Une rude canonnade. — Suite de la bataille (21 mars). — Retraite sous une pluie de boulets. — Bivouac à Dosnon. — Escarmouches (22 mars). — Sebastiani et Exelmans. — Trouan le Grand. — Marche sur Vitry (23 mars). — Wassy. — Saint- Dizier. — Dernière victoire (26 mars). — Volte-face. — Valcourt. — Espièglerie d'un chasseur. — Yille-sur-Terre (28 mars). — Marolles (29 mars). — Bagneaux (30 mars). — Moret (31 mars). — Capitulation de Paris. — Douleur et indignation de Griois. — Fontainebleau (2 avril).

— Ponthierry (3 avril). — Le lieutenant Lacombe. — Arrivée à Vendôme (15 avril). — Le château de Ranay. — Mme de Vernage. — Le marquis d'Osmond. — Départ pour La Fère. — Griois et le maire de Vendôme. — Certificat de bien vivre. — Séjour à Rouen et à Compiègne. — Querelle entre artilleurs et Prussiens. — Vol d'un cheval à un officier russe. — Voyage à Paris. — Licenciement de l'artillerie de la garde et paiement de son arriéré- •

Le 7 novembre, une ordonnance m'apporta le décret impérial de la veille qui me nommait major de l'artillerie à cheval de la garde et commandant de la Légion d'honneur; je remplaçais dans l'artillerie à cheval le général Desvaux, passé général de division dans la ligne, et j'étais remplacé dans l'artillerie à pied par le colonel Boulait (1). Je ne m'attendais pas à ces nouvelles faveurs, et j'allai le 8 à Mayence prendre les ordres du général Dulauloy. 11 m'informa que l'empereur m'avait destiné à commander l'artillerie du maréchal duc de Trévise (2). Je me rendis chez ce maréchal qui me dit de revenir le trouver le 10.

La plus grande partie de l'infanterie de la garde devait rester en ligne sur le Rhin sous les ordres du maréchal. Son artillerie, dont j'avais le commandement supérieur, consistait en cinquante-huit bouches à feu, tant vieille que jeune garde. Elle était répartie dans plusieurs villages, et après être resté un jour à Mayence où je fis emplette d'un nouveau cheval, je partis le 12 novembre pour la rejoindre. Je couchai à Kreuznach, petit»1 ville assez jolie, et vins le 13 m'établir à Sobernheim, un des cantonnements

(1) Boulart était en même temps nommé général de brigade, et il ne cachait pas sa joie d' « être nommé général et de plus, à un magnifique commandement dont il cumulait le traitement avec celui de général » [Mémoires, p. 303).

(2) Mortier qui, selon le mot de Ségur, fut toujours prêt au bruit du canon et qui jamais ne se fit attendre sur un champ de bataille, commandait la garde impériale. « Vous commandez toute la garde, lui écrivait Napoléon le 22 novembre, cavalerie, infanterie et artillerie; aucun mouvement ne doit se faire sans votre ordre ; que tout ce qui est en activité dans la garde corresponde avec vous et forme une armée que vous ayez dans la main. ■

qui m'étaient assignés. C'était un petit bourg qui n'offrait aucune ressource, et j'employai les cinq ou six jours que j'y demeurai à correspondre avec les chefs de compagnie et d'escadron de mon nouveau régiment, à connaître et à satisfaire leurs besoins. Je partis le 19 novembre de Sobernheim, sur l'ordre du maréchal, et après sept lieues de mauvais chemins, je vins au bourg de Wolfstein, et le lendemain à Kaiserslautern, où son quartier général était établi. Je comptai d'abord y rester, mais l'épidémie y faisait beaucoup de ravages et mon artillerie avait é1 envoyée à quelques lieues de là; je demandai au maréchal la permission de la rejoindre et je vins coucher le 22 à Steinwerden, et le lendemain à Landstuhl.

A peine arrivé, je reçus l'ordre de partir le 25 pour Trêves avec toute mon artillerie. Je me mis en route pour cette nouvelle destination, et, par Kochem et Birkenfeld, j'arrivai le 27 à Trêves. Mon artillerie, obligée de coucher en chemin, n'y fut que le lendemain. Le duc de Trévise était établi à l'archevêché. Je logeai chez le directeur des droits réunis ou de l'enregistrement, M. Berge, et je mangeais souvent chez le maréchal, que sa femme et ses filles étaient venues rejoindre. J'employai mes journées à l'inspection des compagnies de mon régiment, qui cantonnaient dans les environs, et à la correspondance active qu'exigeaient leurs besoins et ceux de l'artillerie sous mes ordres.

Le 20 décembre, le corps d'armée du maréchal quitta Trêves et se dirigea sur Namur (1). Je suivis ce mouvement avec mon artillerie, et vins coucher le 21 à Luxembourg, dont les fortifications me parurent fort étendues et très fortes, mais mal entretenues; le 22 à Arlon, petit bourg où j'entendis, pour la première fois depuis trois ans,

(1) Le jour même, Mortier avait eu ordre de se porter sur Namur le plus tôt possible, parce que « sa présence dans la Belgique devenait nécessaire. »

\* peuple parler français; le 23 à Neufchâteau et le 24 à Saint-Hubert. L'église, où l'on conserve le corps de saint Hubert, est très belle et richement décorée par les offrandes des croyants pour qui le saint a fait et fait chaque jour de nombreux miracles. Des marchands vous offrent à chaque pas des scapulaires, des chapelets, des médailles, dont ils vantent l'efficacité contre la rage et les maladies des chevaux. C'est, en petit, le même commerce qu'à Lorette, et ces deux villes n'existent que par leur sainte industrie et par la foi des pèlerins.

Depuis Neufchâteau, les routes sont détestables, et le mauvais temps les avait rendues impraticables au canon. Aussi, j'avais dirigé mon artillerie par Beausaint et Dinant, et suivi de ma personne le maréchal par la route la plus directe. Le 25, je couchai à Marche-en- Famenne, bourg situé dans le pays le plus misérable, le 26 à Giney et le 27 à Namur. Cette ville me parut belle et bien bâtie; je croyais que nous y ferions quelque séjour; mais, le soir même de mon arrivée, je reçus l'ordre de partir le lendemain'pour Mézières (1).

J'arrivai le 31 à Mézières, par des chemins très difficiles, après avoir couché le 28 à Dinant, le 29 à Givet et le 30 à Rocroi. Ce changement de direction avait pour objet de nous porter au-devant de la grande armée autrichienne qui, après avoir violé la neutralité de la Suisse, avait pénétré en France par l'Alsace et la Franche- Comté.

Nous repartîmes de Mézières le lendemain de notre arrivée, et nous couchâmes, le 1er janvier 1814, à Launois, le 2 à Rethel, le 3 à Reims, le 4 aux Petites-Loges, le 5 à Châlons, le 6 à Vitry-le-François, le 7 à Saint-Dizier,

(1) La veille, Napoléon avait écrit à Mortier que l'ennemi, débouchant par Baie, marchait sur Belfort. Il fallait donc « se rendre à Reims, sur la route de Paris à Bâle, avant qu'il fût possible à aucun parti de Cosaques d'v arriver. »

le 8 à Joinville, le 9 à Vignory, le 10 à Chaumont et le 11 à Langres. Nous arrivâmes à Langres assez tard, couverts de neige et de verglas, et par un froid très vif. L'avant-garde de l'armée autrichienne était postée à peu de distance de la ville; nous venions de Xamur à marches forcées pour l'arrêter.

Dans la nuit même, vers minuit, 400 ou 500 chasseurs à pied de la garde sortirent de la place et surprirent l'ennemi dans un village peu éloigné. Tout ce qui s'y trouvait fut pris ou tué. Cette expédition, où les troupes, malgré leur extrême fatigue, se portèrent avec la plus grande vigueur, imposa à l'adversaire, qui venait de reconnaître à ses dépens qu'il avait devant lui les bonnets à poil de la vieille garde. Nous fîmes, quelques jours après, une espèce de reconnaissance où l'on échangea quelques coups de canon, mais sans résultat, et le 17, à 4 heures du matin, nous quittâmes Langres pour aller coucher à Chaumont. Je m'occupai, pendant les cinq ou six jours que nous restâmes à Langres, à faire confectionner des cartouches d'infanterie; dans nos marches précipitées, les munitions que j'attendais n'avaient pu me rejoindre, et je fus même obligé d'employer la poudre que je pus me procurer, soit dans l'entrepôt des droits réunis, soit à prix d'argent chez les débitants et même chez les particuliers. Je fis aussi quelques dispositions pour mettre autant que possible la ville à l'abri d'un coup de main. Le 18, à midi, une colonne d'infanterie et de cavalerie wurtembergeoise, commandée par le prince royal, s'approcha de la ville; nous nous portâmes au-devant d'elle et après un engagement peu considérable (1), elle fut repoussée sur tous les points. Nous rentrâmes à Chaumont vers le soir, mais dans la nuit nous en partîmes et

(1) L'ennemi n'eut, en effet, que 10 tués et 34 blessés, dont 2 officiers; mais il occupa la ville dès le lendemain, lorsqu'il sut par ses patrouilles que les Français s'étaient retirés.

vînmes coucher le 19 au village de Colombey (1) et le 20 à Bar-sur- Aube.

Le 24 janvier, vers midi, le bruit de la générale nous annonça l'approche de l'ennemi. Les troupes se rassemblèrent et se portèrent promptement au-devant de lui. C'était une partie de l'armée autrichienne (2) qui marchait sur Bar-sur-Aube; elle avait attaqué nos avantpostes à l'improviste et les avait forcés de se replier. Le maréchal disposa sa petite armée en bataille, et bientôt le feu s'engagea sur toute la ligne (3). Il dura jusqu'à la nuit fermée. Fort heureusement, j'avais, depuis mon arrivée à Bar, reçu un convoi de munitions. Malgré sa grande supériorité de forces, l'ennemi ne put gagner de terrain; il dut se retirer et nous laissa maîtres du champ de bataille. Le sol était en partie couvert de neige, et l'artillerie manœuvrait fort difficilement à la prolonge; cependant, elle eut toujours l'avantage. Une batterie ennemie s'était avancée pour battre quelques pièces de ma réserve; on fit sur elle un feu si vif et si bien dirigé qu'une partie de ses chevaux et de ses canonniers furent tués, ses affûts brisés et ses pièces abandonnées. Malheureusement, la rivière nous séparait; nos troupes ne purent s'emparer des canons, et ce ne fut qu'assez longtemps après que quelques hommes osèrent s'en approcher, y atteler de nouveaux chevaux et les emmener en grande hâte. Notre perte fut assez considérable, surtout vers notre gauche, où l'adversaire avait dirigé ses plus grands efforts. Je rentrai vers 9 heures du soir dans la ville avec le maréchal; mais, jugeant que sa position n'était pas

(1) Colombey-les-deux-Eglises, dans le canton de Juzennecourt, arrondissement de Chaumont.

(2) Le 3e corps d'armée autrichien, commandé par Gyulai, et — ce que Griois ignore — le corps du prince royal de Wurtemberg; les Autrichiens marchaient sur Bar et les Wurtembergeois sur Colombey.

(3) L'artillerie française tira dans cette journée deux mille coups de canon.

tenable, entouré comme il l'était par des forces si supérieures, il se décida à passer l'Aube et à gagner Troyes. A minuit, notre mouvement commença. A la pointe du jour, nous arrivâmes à Vendeuvre (1), où nous restâmes en position cette journée et la suivante, au milieu des champs couverts de neige et par un froid très vif, sans être attaqués par l'ennemi dont les avant-postes étaient en présence des nôtres. Le 27, à 2 heures du matin, nous partîmes de Vendeuvre et atteignîmes Troyes dans la journée.

L'empereur, à la tête de plusieurs corps d'armée, ne devait pas être loin de nous. Le maréchal, ne recevant pas de ses nouvelles, voulut se rapprocher de lui. Nous partîmes de Troyes le 30 janvier dans l'après-midi et arrivâmes dans la nuit à Arcis-sur-Aube. Le lendemain, sur les nouvelles qu'il reçut ou les renseignements qu'il se procura, le maréchal jugea convenable de revenir à Troyes (2). Nous devions, le 3 février, faire une grande reconnaissance et attaquer quelques villages occupés par l'ennemi. J'avais déjà donné les ordres de mouvement à mon artillerie, lorsque le 2, à minuit, un aide de camp du maréchal me réveilla pour me dire que l'empereur venait de perdre une bataille à Brienne et que le mouvement du lendemain n'aurait pas lieu. Je contremandai les mouvements que j'avais ordonnés et passai le reste de la nuit à faire de tristes réflexions sur notre position (3).

(1) Vendeuvre-sur-Barse, chef-lieu de canton dans l'arrondissement de Bar-sur-Aube.

(2) Mortier s'était porté sur Arcis que Bliicher menaçait, et, disait Napoléon, il avait très bien fait; mais, depuis, l'empereur lui avait envoyé l'ordre de revenir à Troyes et d'y rentrer le 31 janvier à 6 heures du soir; il faudrait, écrivait alors Napoléon à Clarke, « que le duc de Trévise ait à Troyes une quarantaine de mille hommes dans la main, ce qui le mettrait à l'abri de toute espèce d'événement. »

(3) On sait que Napoléon combattait à la fois Bliicher et Schwarzenberg ; il avait repoussé Bliicher à Brienne le 29 janvier, mais le 1er février il avait été vaincu à la Rothière (non à Brienne, comme dit Griois) par Bliicher, et le 3, il venait se poster à Troyes pour agir selon les circonstances.

Au matin, nous apprîmes que l'empereur arriverait dans la journée à Troyes; les troupes prirent les armes pour le recevoir, et bientôt les vives acclamations de sa garde témoignèrent du plaisir qu'elle avait à le revoir après une séparation de trois mois. La réception des habitants ne fut pas à beaucoup près aussi affectueuse, et leur froideur s'explique facilement par l'appréhension des dangers que son retour semblait annoncer (1). Le désordre des corps qu'il ramenait avec lui révélait assez l'échec qu'ils avaient essuyé; mais ils n'étaient nullement découragés; tous brûlaient de prendre leur revanche et semblaient sûrs du succès, puisque l'empereur était à leur tête. L'artillerie de la garde avait particulièrement souffert à Brienne, et deux compagnies de mon régiment, sous les ordres du colonel Marin (2), avaient été en partie détruites.

Le 4 lévrier au matin, le corps du maréchal Mortier alla faire une reconnaissance. Après avoir marché quelque temps, nous rencontrâmes l'ennemi à la Grande Vacherie, à peu de distance de Troyes. Un feu assez vif s'engagea, mais il dura peu. Nous nous emparâmes de la Vacherie et d'un pont sur la Seine; mais vers 9 heures du soir, le pont fut attaqué et repris.

Nous avions trouvé quelques resssources dans le petit village où nous étions établis et l'ordre s'y était maintenu, lorsque de nouvelles troupes et entre autres quelques escadrons de gardes d'honn°ur y arrivèrent au milieu

(1) Cf. Sécur (Mémoires, III, éd. Bapst, p. 159 et 166) : « Morne silence delà population consternée... accueil morne et effrayé. »

(2) Jean-Marie Dubuard, dit Marin, né en 1769 à Nogent-le-Rotrou, canonnier (1787), brigadier (1793), maréchal des logis (1794), lieutenant en second (1799), capitaine en second (1802) et en premier (1805), chef de bataillon (1808), major (1809), baron de l'Empire (6 juin 1811). colonel (1814), réformé sans traitement en 1815 et retraité en 1817 : a Troupier renforcé, écorcheur impitoyable de notre langue, mais bon enfant, d'une gaité triviale, parfois amusante, et d'un empressement sans bornes à se rendre utile et agréable. » (Boulabt, Mémoires, p. 177).

de la nuit. Ils se répandirent aussitôt dans toutes les maisons pour y chercher des fourrages et du bois pour les feux de bivouac et ce ne fut bientôt plus que confusion.

Nous restâmes sous les armes jusqu'à 3 heures après minuit; alors nous rétrogradâmes sur Troyes et vînmes prendre position aux Maisons-Blanches et au village de Bréviandes. Le froid avait été très vif cette nuit et il gelait très fort.

Le lendemain matin 6 février, le maréchal, prévenu que les Autrichiens devaient faire un mouvement, se rendit aux Maisons-Blanches où était notre avant-garde et je l'accompagnai (1). Les troupes légères de l'ennemi ne parurent que vers midi; un corps assez considérable les soutenait. Le feu commença et dura jusqu'au soir. Les Autrichiens, qui ne voulaient qu'opérer une reconnaissance, furent reçus vigoureusement et un grand nombre de leurs hussards restèrent sur la place ainsi que deux canous que mon artillerie avait démontés. Après être restés en position sur le champ de bataille jusqu'à minuit, nous vînmes nous établir dans le faubourg Saint-Martin de la ville de Troyes. Nous y passâmes quelques heures et en partîmes au jour avec toute l'armée pour bivouaquer le 7 à Châtres (2), village ruiné qui présentait l'image de la plus affreuse misère et que ses habitants avaient presque tous abandonné. Le 8, nous vînmes coucher à Nogent-sur-Seine où le quartier impérial s'établit. Le corps du maréchal Mortier ayant été réuni au reste de l'armée (3), je quittai le commandement de son artillerie

(1) Mortier devait, en réalité, selon l'ordre de Napoléon, agir de telle sorte que Schwarzenberg ne s'aperçût de son mouvement que vers 10 heures du matin et, après l'avoir rejeté sur Bar-sur- Aube, former l'arrière-garde de l'armée qui se dirigeait à marches forcées sur Nogent pour tomber sur les derrières de Blûcher.

(2) Châtres, village du canton de Méry-sur-Seine, arrondissement d'Arcis. sur-Aube.

(3) Mortier commande désormais l'arrière-garde, composée de la 2e division de la vieille garde et de la division Gérard.

et je passai à celui de l'artillerie de la cavalerie de la garde, qui me revenait en qualité de colonel de l'artillerie à cheval. Ce commandement était beaucoup plus agréable et plus brillant. Je me présentai aussitôt à mon chef immédiat, le général Nansouty.

Ce général (1), officier de cavalerie avant la Révolution, avait une grande habitude du service et il était un des meilleurs officiers de cette armée. Dans la campagne de Russie, il s'était distingué à la tête du 1er corps de cavalerie qu'il commandait. A un coup d'œil rapide, il joignait une grande fermeté de caractère, et ce ton de commandement, cet extérieur imposant si précieux dans un chef. Mais il gâtait ces qualités par la dureté de ses expressions ou par le ton de l'ironie (2). Un de mes amis était colonel de dragons; lorsque ce général inspecta son régiment, ce fut souvent par un persiflage très déplacé qu'il témoigna son mécontentement. Il avait pour chef d'état-major le major Laloyère, et pour aides de camp le colonel Lascours et le chef d'escadron Elie de Périgord (3). Je vis souvent la manière plus que dure dont le général les traitait, surtout son chef d'état-major, qu'il faisait aller comme un petit garçon.

Le 9 février, je partis, avec le général Nansouty, de

(1) Etienne-Marie-Antoine Champion de Nansouty, né au Château- Trompette en 1768, élève à Brienne, puis à l'Ecole militaire de Paris (1782), capitaine de remplacement aux hussards de Lauzun (1788), adjoint à l'adjudant général Poncet (1791), lieutenant-colonel (1792), chef de brigade (1793), général de brigade (29 août 1799) et de division (24 mars 1803), colonel général des dragons et commandant de la cavalerie de la garde impériale (1813), mort à Paris le 12 février 1815. Cf. Thoi/mas, Les grands cavaliers du premier Emp,ire, II, p. 1-58.

(2) Castellane note, lui aussi, chez Nansouty (Journal, p. 40) ce ton d'ironie : « Il aimait à goguenarder, et il poussait cela trop loin. »

(3) Tous trois devinrent généraux. Beuverad, comte de Laloyère, maréchal de camp le 19 mars 1815, commanda le département du Rhône sous la Restauration; Elie, comte de Talleyrand-Périgord.fut fait maréchal de camp le 20 avril 1818; Louis de Lascours, colonel en 1815, commandait le département du Gard (Castellane, II, p. 377) lorsqu'il fut nommé maréchal de camp, le 6 septembre 1830, et il devait être promu lieutenantgénéral le 26 avril 18 W.

i84 MÉMOIRES DU GENERAL GRIOIS

Nogent, dans l'après-midi et vins coucher à Sézanne, à neuf lieues de là. Nous y arrivâmes la nuit par des chemins affreux; la saison les avait tellement défoncés que nos chevaux n'avançaient qu'avec une extrême difficulté. Plusieurs soldats d'infanterie y restèrent ensevelis dans les boues dont ils n'avaient pu se dégager; je vis plusieurs de ces malheureux; leur figure exprimait encore leurs angoisses et les efforts pénibles qu'ils avaient faits avant d'expirer. La cavalerie de la garde et mon artillerie ne purent arriver que dans la nuit (1).

Le lendemain 10 février, nous quittâmes Sézanne dans la matinée et nous dirigeâmes par des chemins détestables vers la route de Châlons à Paris, sur laquelle manœuvrait l'armée de Blûcher. Nous rencontrâmes bientôt les avant-postes du corps russe qui en faisait partie; ils furent rejetés sur le village de Champaubert où le corps entier se trouvait réuni. Un vif combat s'engagea là. Malgré leur résistance, les Russes furent enfoncés sur tous les points et mis dans une déroute complète; toute leur artillerie, un grand nombre de morts et plusieurs milliers de prisonniers, parmi lesquels se trouvait le général (2), furent les résultats de cette bataille.

Ce fait d'armes brillant, habilement conçu et parfaitement exécuté, coupait la ligne d'opérations de Bliicher, le forçait de renoncer à sa marche sur Paris et il eut un résultat moral plus important encore, celui de ramener la confiance dans l'armée et d'annoncer aux ennemis que l'empereur et son génie étaient encore là pour les combattre et les vaincre.

Le feu ne cessa qu'à la nuit, qu'on employa en partie à ramasser les prisonniers et à réunir les pièces d'ar-

(1) « Je suis, écrivait Napoléon à Joseph, un peu contrarié par les chemins; ils sont affreux; il y a six pieds de boue. » Cf. Ségur, p. 184 : « route détestable... fondrières... marécages. »

(2) Le général Olsoufief.

tillerie tombées en notre pouvoir. L'empereur s'était établi sur la route; il reçut les rapports des généraux, interrogea les prisonniers, donna des ordres et expédia un officier d'ordonnance en courrier à l'impératrice pour annoncer la victoire. Nous étions au même bivouac que lui et à minuit il fut s'établir à Champaubert où j'allai également et trouvai un abri dans une cabane de paysan, encombrée de blessés et de militaires de toutes nations. J'y passai le reste de la nuit à envoyer des ordres à l'artillerie que les mauvais chemins avaient retardée et à me reposer au coin du feu; mais le lendemain, à la pointe du jour, nous nous remîmes en marche sur la route de Paris.

A peine arrivés à Montmirail où nous croyions nous arrêter quelque temps, nous remontâmes à cheval. A quelque distance en avant du bourg nous rencontrâmes l'avant-garde ennemie. Elle fut soutenue par de nombreuses troupes russes et prussiennes et bientôt l'affaire devint générale, particulièrement vers la gauche où j'ét ;ii> avec une partie de mon artillerie. Le maréchal Ne y y courut et dirigea les attaques sur ce point important. C'était vers un petit hameau, à deux ou trois cents toises à gauche de la route, que le combat était le plus vif (1). De nouvelles troupes y arrivaient des deux côtés; plusieurs fois la position fut prise et reprise; enfin, quel<iii' 3 bataillons d'infanterie de la vieille garde s'en rendirent maîtres à la fin du jour (2). Les autres positions que l'ennemi occupait sur le reste de la ligne furent également enlevées. Un grand nombre de prisonniers et

(1) Le village de Marchais.

(2) Aussi l'empereur louait-il sa vieille garde avec eiïusion : « Ce qu'elle a fait ne peut se comparer qu'aux romans de chevalerie et aux hommes d'armes de ces temps où, par l'effet de leurs armures et l'adresse de leurs chevaux, un en battait trois ou quatre cents. » Et encore : « La vieille garde a de beaucoup surpassé tout ce que je pouvais attendre d'une troupe d'élite ; c'était absolument la tête de Méduse ! »

beaucoup d'artillerie restèrent en notre pouvoir. Le pinceau d'Horace Vernet a, dans un des tableaux qui ornent la galerie du duc d'Orléans, rendu parfaitement un épisode de cette bataille : c'est le moment où l'infanterie de la vieille garde attaque le hameau de gauche dont j'ai parlé. Plus je vois les tableaux de ce maître, plus j'admire avec quelle vérité il sait rendre les habitudes, les détails de la vie militaire et la manière de combattre de nos soldats; on assiste réellement aux scènes qu'il représente et on serait tenté de croire que c'est sur un champ de bataille et au milieu de l'action qu'il a esquissé ses sujets. Il est impossible d'avoir un talent plus facile et plus vrai (1).

Le 12 au matin, l'empereur se remit en marche et nous nous dirigeâmes sur Château-Thierry par de très mauvais chemins de traverse et souvent à travers champs. Nous ne tardâmes pas à rencontrer les postes avancés des Russes qui se replièrent promptement. Quoique la plus grande partie de nos troupes fût encore en arrière, l'empereur fit engager le combat par un ou deux bataillons de chasseurs de la garde et par ses escadrons de service. Ce petit nombre d'hommes suffit pour maintenir l'ennemi et même pour lui faire perdre du terrain, mais en reculant il se rapprochait de ses réserves et ses lignes augmentaient d'étendue à chaque nouvelle position. L'empereur paraissait attendre avec impatience l'arrivée de ses colonnes et surtout de la cavalerie de la garde qui devait tomber sur la gauche de l'ennemi.

J'étais tout à fait en avant avec les tirailleurs et une de mes batteries qui devançait les autres. Après avoir laissé son escorte en arrière, l'empereur vint seul à l'endroit où j'étais et, la lunette à la main, examina la posi-

(1) Cette Bataille de Montmirail était (avec Valmy, Jemappes et Hanau) une des quatre batailles que le duc d'Orléans avait commandées pour la galerie du Palais Royal et que Vernet termina en 1825.

tion. Il fixait surtout ses regards vers le point où déboucherait la cavalerie de la garde et il me demandait si je ne la voyais pas. Les balles et la mitraille qui sifflaient autour de nous ne détournaient pas un moment son attention et dans cette occasion, comme dans beaucoup d'autres, je pus reconnaître que la valeur chez lui s'alliait au génie et qu'il s'exposait souvent plus que ne devait le faire l'homme dont dépendait le destin de l'armée et de la France. Des calomniateurs ont eu pourtant l'inepte bassesse de l'accuser de lâcheté, et l'esprit de parti a pu feindre de les croire!

Cette cavalerie si désirée parut enfin. Je fus le premier à l'apercevoir et je l'indiquai à l'empereur; elle arrivait au trot et les dragons qui formaient la tête, se dirigèrent en colonne sur la ligne russe qui aussitôt se forma en carrés. Les dragons, attaquèrent le plus avancé et, malgré le feu nourri et le rempart des baïonnettes qu'il présentait, ils se précipitèrent sur lui tête baissée; en un instant ce carré n'existait plus; les hommes renversés et les armes brisées marquaient seulement la place où il avait été. Ce carré détruit, les dragons se portèrent successivement sur deux autres, qui eurent le même sort. Le reste de notre cavalerie mit en fuite celle de l'ennemi et l'infanterie russe, voyant trois de ses carrés enfoncés, se retira en désordre. Cette charge des dragons de la garde est un des plus beaux faits de cavalerie que j'aie vus. Il est impossible de se faire une idée de la résolution avec laquelle cette brave troupe se jeta sur ces masses de Russes dont pas un ne recula, et de la rapidité avec laquelle elle les anéantit. Après cette brillante charge, le général Letort (1) — qui commandait ces dragons et qui, depuis,

(1) Louis-Michel Letort (1773-1815), colonel-major des dragons de la garde impériale lorsqu'il est nommé (9 septembre 1810) baron de l'Empire, général de brigade (30 janvier 1813), général de division (13 février 1814;, tué, non pas à Waterloo, comme dit Griois, mais le 15 juin, dans un combat sur la chaussée de Charleroi (Martixien, Tableaux, p. 16, et

i88 MÉMOIRES DU GENERAL GRIOIS

fut tué à Waterloo — s'approcha de l'empereur qui lui témoigna à peine sa satisfaction. Et nous, nous en étions tous dans l'admiration! J'avoue que je fus profondément peiné de cette froideur de Napoléon. Elle tenait peutêtre aux grands intérêts qui le préoccupaient alors, peutêtre aussi à l'habitude qu'il s'était faite du dévouement le plus absolu et le plus aveugle dans ses soldats et ses généraux. Mais de quoi ces hommes n'auraient-ils pas été capables, si l'empereur leur avait adressé une parole flatteuse? Ils n'auraient pas cru la payer assez de tout leur sang (1).

Les attaques et les charges se succédèrent sans laisser aux ennemis le temps de respirer. A peine ralliés dans une position qu'ils tentaient de défendre, ils en étaient culbutés. Ils fuyaient et cependant conservaient encore une espèce d'ordre. Ils tinrent même quelques instants sur une hauteur escarpée, à peu de distance de Château- Thierry. Mais ils en furent chassés et, dès lors, leur fuite ne fut plus qu'une déroute; ils se jetèrent en désordre dans la plaine et notre cavalerie en sabra et prit un grand nombre avant qu'ils pussent arriver au faubourg. Les autres gagnèrent le pont où de nouvelles troupes appuyées de canon les recueillirent. Quelques-unes de mes pièces avaient suivi le mouvement rapide de notre cavalerie et lançaient de temps en temps des boulets et de la mitraille au milieu des fuyards. Dans la précipitation que les canonniers mettaient à tirer, le feu prit aux étoupes qui garnissaient les munitions contenues dans un caisson, trop rapproché d'une de nos pièces; on ne s'en aperçut pas et l'on continuait à marcher au grand trot, quand je remarquai la fumée qui sortait du caisson.

Biot, Souvenirs, p. 238). « Je regrette beaucoup sa perte, dit alors Napoléon, il était de la plus grande distinction. »

(1) Pourtant l'empereur écrivit à Savary que les dragons s'étaient distingués et à Clarke qu'ils s'étaient couverts de gloire.

Je fis arrêter sur-le-champ et les canonniers parvinrent à arracher les étoupes enflammées avant que le feu se fût communiqué aux munitions. L'explosion eût sûrement causé un grand ravage parmi les canonniers et j'en aurais été une des premières victimes.

Arrivé près de Château-Thierry, l'empereur voulut d'abord forcer le passage du pont et se rendre le soir même maître de la ville. Je fis, en conséquence, avancer quelques-unes de mes pièces pour battre le pont et les batteries qui le défendaient. Mais, comme la ville aurait beaucoup souffert d'une attaque de vive force, et qu'on n'aurait sans doute obtenu d'autre résultat que d'y entrer quelques heures plus tôt, je reçus ordre de cesser le feu. L'empereur établit son quartier général dans un village à peu de distance en deçà de Château-Thierry. J'y trouvai un abri pendant la nuit dans une petite maison que je partageai avec plusieurs blessés français et russes.

On avait, dans cette journée, détruit entièrement plusieurs bataillons russes, fait beaucoup de prisonniers et capturé quelques canons. Mais elle fut surtout remarquable par l'ardeur que nos troupes mirent à attaquer l'ennemi et à le poursuivre. Toutes les armes rivalisèrent d'enthousiasme. C'était à toute course que notre infanterie se précipitait sur lui. Cette plaine de Château- Thierry, couverte de Russes qui fuyaient à toutes jambes et que notre grosse cavalerie, chargeant en fourrageurs, poursuivait l'épée dans les reins, offrait un coup d'œil ravissant pour un militaire.

Ainsi que l'empereur l'avait prévu, les ennemis abandonnèrent dans la nuit Château-Thierry. Ils n'y laissèrent que quelques tirailleurs qui se dispersèrent à notre approche; mais, en se retirant, ils avaient détruit plusieurs arches du pont. Il fallut d'abord les rétablir pour le passage de l'armée dont quelques détachements seulement avaient gagné l'autre bord, soit à la nage, soit

à l'aide de barques. Les habitants de Château-Thierry, à qui l'arrivée de l'empereur rendait l'espoir et le courage, s'empressèrent à l'envi d'apporter les matériaux nécessaires, et les charpentiers et autres ouvriers du pays déployèrent tant de zèle qu'en peu d'heures le pont fut ouvert à nos troupes. Une partie poursuivit l'adversaire; l'autre prit position autour de la ville où s'établit le quartier impérial. J'y passai la nuit, et le lendemain, 14 février, à la pointe du jour, l'empereur, à la tête de sa garde, se remit en marche. Nous nous dirigeâmes sur Montmirail par le même chemin que nous avions tenu l'avant-veille et rencontrâmes les alliés à environ une lieue au delà de Montmirail sur la route de Châlons. Le combat était déjà engagé et la victoire vivement disputée, lorsque la garde arriva. Elle forma ses colonnes d'attaque et marcha à l'ennemi, qui fut enfoncé sur tous les points et pourchassé pendant plus de trois lieues. Il perdit une partie de son artillerie et plusieurs milliers de prisonniers (1). Je fus, dans cette journée, témoin d'un fait militaire assez remarquable. L'ennemi était depuis longtemps en pleine retraite et je le poursuivais avec quelques-unes de mes pièces à la prolonge qui s'arrêtaient de temps en temps pour faire feu, lorsque des coups de fusil tirés sur notre gauche attirèrent mon attention. C'était un bataillon qui n'avait pu suivre la retraite et qui s'était renfermé et fortifié dans une ferme entourée de murs. De là il inquiétait et menaçait nos derrières. Le général de division Guyot, qui commandait les grenadiers à cheval de la garde, avait essuyé sa mousqueterie et averti l'infanterie la plus voisine. Je m'approchai avec un canon et un obusier que je fis diriger sur la ferme. Les coups, tirés de très près, portaient tous et, cependant, la résistance ne cessait pas, bien que le général eût déjà

(1) Combat de Vauchamps.

sommé les ennemis avec menace de ne leur faire aucun quartier s'ils ne se rendaient à l'instant. Leur feu, qui sortait des ouvertures qu'ils avaient pratiquées dans les murs et les toits, nous incommodait beaucoup et avait déjà blessé plusieurs soldats; celui de notre infanterie, au contraire, était de peu d'effet. Pour en finir, une compagnie de grenadiers de la vieille garde reçut ordre d'emporter la maison d'assaut et de passer à la baïonnette tout ce qu'elle contenait. Aussitôt ces braves arrivent au pas de course; ils ne s'amusent pas à tirer un seul coup de fusil; malgré le feu qui les accueille, ils s'aident mutuellement à franchir les murs, ils grimpent sur les toits et, en quelques minutes, la ferme est envahie, une partie du bataillon détruite et le reste prisonnier. Grâce à la promptitude et à la résolution qu'elle mit dans cette attaque, cette compagnie ne perdit que quelques hommes. On se battit jusqu'à la nuit en poursuivant l'ennemi, et l'empereur, ayant alors fait établir un feu de bivouac sur la route, s'y arrêta pour recevoir les rapports des généraux, donner ses ordres et expédier des courriers et des officiers d'ordonnance à Paris et aux autres armées. Il faisait interroger, en sa présence, quelques-uns des nombreux prisonniers qu'on lui amenait à chaque instant; il distribuait des récompenses aux militaires qui lui présentaient des drapeaux ou des canons enlevés à l'ennemi; il parlait avec gaité, avec abandon, à tout ce qui l'entourait et le contentement qui brillait sur son visage s'était communiqué à chacun de nous. Cette suite de victoires nous en faisait présager d'autres et nous voyions déjà le territoire de notre France purgé des hordes étrangères qui le désolaient. Ce ne fut, hélas! qu'un beau rêve (1)!

(1) « Ces avantages, a dit justement Macdonai.d (Mémoires, p. 248), ne faisaient que prolonger notre agonie; ils relevaient l'ardeur de nos troupes, mais nous affaiblissaient et nous exténuaient journellement. »

Vers 10 heures du soir, l'empereur rentra à Montmirail. Nous le suivîmes avec d'autant plus de plaisir qu'après dix-huit heures passées à cheval et à nous battre, nous sentions un besoin pressant de prendre quelque nourriture et surtout du repos. Je trouvai l'un et l'autre à Montmirail, où je passai la nuit dans le logement que j'avais occupé deux jours auparavant.

La nuit qui suivit cette brillante journée fut malheureuse pour la 6e compagnie de mon régiment. Elle perdit deux de ses pièces, plusieurs canonniers et faillit être entièrement détruite. Vers la fin de la bataille, le général Guyot, qui commandait cette division (1), devant faire un mouvement rapide que l'artillerie n'aurait pu suivre facilement à travers champs, ordonna au capitaine de cette compagnie. M. Mancel (2), de rester en position jusqu'à la nuit et de le rejoindre ensuite en un endroit qu'il lui indiqua. La nuit venue et le combat fini, le capitaine se dirigea vers le point désigné. Il marcha longtemps au milieu des feux que nos troupes avaient allumés au lieu même où la nuit les avait surprises et il s'attendait toujours à rencontrer sa division, lorsqu'il

(1) Claude-Etienne Guyot, né à Villevieux (Jura) en 1768. chasseur à cheval au 10e régiment (1790), brigadier-fourrier (1792), maréchal des logis et sous-lieutenant (1793), lieutenant (1797), capitaine (1799), capitaine dans les chasseurs à cheval de la garde des consuls (1802), chef d'escadron (1804), major (1807), baron de l'Empire (mai 1808), colonel (5 juin 1809), général de brigade (9 août 1809) et de division (16 décembre 1811), colonel des grenadiers à cheval de la garde impériale (30 novembre 1813), menait dans la campagne de 1814 la 2e division de cavalerie de la garde et devait être blessé à Waterloo (Maetixiex, Tableaux, p. 16). Retraité en décembre 1815, remis en activité au mois d'août 1830, retraité de nouveau en 1833, il mourut en 1837. Ségur l'a nommé un des plus fidèles et solides généraux de la garde.

(2) Antoine Mancel, né à Caen en 1777, élève à l'Ecole polytechnique (1802) et à l'Ecole d'application (1804), lieutenant en second (1806) et en premier (1808), capitaine en second (1809), passé dans l'artillerie de la garde où il est successivement lieutenant en premier (1809), capitaine en second (1812), capitaine en premier et chef d'escadron (1813), pris par les Cosaques et échappé de leurs mains (cf. Pion, p. 346), blessé à Essling, à Montereau et à Waterloo (Martixiex, Tableaux, p. 107 et 641), lieutenant-colonel et commandant l'artillerie àAntibes (1828), retraité en 1833.

aperçut dans un bois qu'il traversait un bivouac de cavalerie. Les canonniers, dont il avait eu la précaution de se faire éclairer, ont à peine reconnu le danger, que les ennemis montent à cheval et tombent sur l'artillerie. Dans cette terrible position, le capitaine Mancel, conservant son sang-froid, ordonne à son lieutenant Coessin (1) de se retirer le plus vite possible avec les pièces par un chemin qui se trouvait à droite. Lui-même se porte à la tête d'un peloton de canonniers à la rencontre de l'assaillant et l'arrête un moment. Mais, obligé de céder au nombre, il se replie avec les hommes qui lui restent par un chemin opposé à celui que sa batterie avait pris. Il attire ainsi les ennemis sur une fausse piste: puis, ses hommes, se dispersant, rejoignent les Français les plus voisins. Par ce mouvement, il sauva son artillerie, à l'exception de deux canons qui versèrent dans un fossé en faisant demi-tour.

J'ignorais cet événement qui avait eu lieu pendant la nuit et je suivais l'armée qui se dirigeait sur Meaux, lorsque j'aperçus un groupe considérable à gauche de la route. C'était l'empereur qui s'était arrêté devant un feu de bivouac; ses officiers et les escadrons de service l'entouraient. Je vis près de lui le général Nansouty e1 j'avais mis pied à terre pour le rejoindre, lorsque le lieutenant Coessin s'approcha de moi d'un air consterné. Il me dit que sa compagnie était tombée dans les bivouacs ennemis, qu'il avait pu s'échapper avec quatre bouches à feu et quelques canonniers, mais que tout le reste était probablement pris ou tué. L'empereur ne savait pas encore cette fâcheuse nouvelle; on n'osait la lui apprendre; enfin, Drouot se décida à l'annoncer. Il entra dans une

(1) Jean-Alexandre Coessin, né à Versailles en 1789, élève à l'Ecole polytechnique (1806), élève sous-lieutenant (1808), lieutenant (1809), lieutenant en second dans l'artillerie de la garde (1812), capitaine en second (1814) et en premier (1817), mis au traitement de réforme à la fin de

épouvantable colère et me cria avec fureur : « Eh bien! c'est donc vous qui faites prendre l'artillerie de ma garde! » Je me hâtai de répondre que la compagnie n'était pas sous mes ordres immédiats, qu'elle était attachée à la division de grosse cavalerie, que son lieutenant venait seulement de m'apprendre l'événement. Interpellé aussitôt par l'empereur, le lieutenant lui fit le même récit qu'à moi, en ajoutant que ce malheur ne devait pas être imputé à son capitaine qui n'avait ni guides ni escorte et qui n'avait fait qu'exécuter l'ordre du général Guyot. « Qu'on fasse venir sur-le-champ le général Guyot, » dit l'empereur, en marchant à pas précipités autour du feu de son bivouac. Le général arrive. L'empereur l'aperçoit à peine, que d'une voix entrecoupée et suffoquée par la colère, il lui crie : « C'est donc vous qui faites prendre mon artillerie! Sacré nom de Dieu! vous mériteriez d'être destitué! Laisser prendre l'artillerie de ma garde! » Et il jette son chapeau à terre, puis le relève avec un mouvement de rage... « Sire, reprit le général, d'un ton mal assuré, ce n'est pas ma faute si ce malheur est arrivé; j'avais indiqué au capitaine de cette compagnie où il devait me rejoindre; il s'est maladroitement égaré... — C'est votre faute, sacré nom de Dieu, interrompt l'empereur, lui aviez-vous donné des guides, une escorte? Vous vous êtes contenté de lui donner un simple ordre verbal, voilà le lieutenant de cette compagnie qui l'affirme. Foutre! laisser prendre mon artillerie, de braves gens! Je destituerai le premier de mes généraux qui laissera prendre une seule pièce! On l'abandonne, cette brave artillerie; on la laisse sans escorte, et c'est vous à qui cela arrive! vous qui me devez tout et que j'ai fait ce que vous êtes! » Et là-dessus, les « bougre », les « foutre » et le chapeau de voler de nouveau. « C'est encore vous qui avez causé la perte de la bataille de Brienne... (si toutefois je l'ai perdue, ajouta-t-il d'un ton tout particulier).

Vous avez abandonné l'artillerie du pauvre Marin (1) et l'avez laissé prendre! J'aurais mieux aimé perdre mon bras gauche que cette artillerie! Vous commandez la division de grosse cavalerie de la vieille garde qui, jour et nuit, devrait m'entourer. Eh bien! je ne la trouve jamais quand j'en ai besoin. J'envoie un officier d'ordonnance la chercher, on me répond : elle mange (l'empereur, en prononçant ces mots, prenait un ton particulier et ouvrait grandement la bouche). Elle mange/ Et moi, pendant ce temps, je suis aux avant-postes. L'autre jour encore, elle mange pendant que je me trouve à Champaubert entouré de Cosaques. C'est ce pauvre maréchal Lefebvre qui se voit obligé d'aller en éclaireur devant moi et, cependant, la cavalerie de la vieille garde est spécialement chargée de ma sûreté, elle en répond à la France entière! Sacré nom de Dieu! laisser prendre mon artillerie! Foutre! Vous ne commanderez plus ma cavalerie. Général Nansouty, c'est le général Exelmans qui commandera ma grosse cavalerie de la vieille garde; allez le faire reconnaître en cette qualité » (2).

(1) Marin (cf. plus haut, p. 281, note 2), était connu de Napoléon et lui témoigna son dévouement. En 1813, lorsqu'il sut à la Fère le désastre de Leipzig, il s'écria qu'il voulait partir, qu'il voulait se faire tuer pour l'empereur (Piox, Mes campagnes, p. 357). Il avait été blessé à Saint-Jeand'Acre (où il obtint une grenade d'honneur), à la révolte du Caire, à Eylau, à Malo-Iaroslavets (cf. Pion, p. 309, et Gourgaud, Examen critique, p. 479; il fut durant la retraite transporté par ses canonniers), à Brienne, et il devait l'être encore à Waterloo.

(2) Faix (Manuscrit de mil huit cent quatorze, p. 109-110) a retracé ainsi cet épisode : « Napoléon reproche au général Guyot, à la face des troupes, d'avoir si mal gardé son artillerie : il s'abandonne à une sévérité qui l'étonné lui-même, mais qu'il croit nécessaire dans des circonstances aussi impérieuses. » Ségur est plus complet [Mémoires, édition Bapst, III, p. 237) : « Dès qu'il aperçut Guyot, il éclata : « C'est donc vous « qui laissez enlever votre artillerie? Non, monsieur, il n'y a point d'excuses; « nos canons, c'est le rempart, le salut du pays, l'honneur de l'armée ! En « les perdant, on perd l'honneur. Tout leur doit être sacrifié. Est-ce à ma « G-arde à l'ignorer? Pourquoi serait-elle donc ma Garde? » Alors, sa colère, comme un embrasement, redoublant de violence au milieu de cet ouragan de paroles, il saisit à deux mains son chapeau et le lança à terre en s'écriant qu'il lui fallait un autre général, qu'on appelât Exelmans. »

Pendant que l'empereur parlait ainsi, tout ce qui l'entourait gardait un silence de crainte et d'étonnement. Le général disgracié n'osait pas même ouvrir la bouche. D'ailleurs, l'impétueuse volubilité que l'empereur mettait dans ses reproches n'aurait pas permis au général Guyot de produire ses motifs d'excuses, s'il en avait eu. L'empereur continua encore longtemps à répéter, tantôt à voix basse et tantôt en criant, ses reproches et ses jurements; puis il se remit en route. Cette scène curieuse me frappa vivement, et je puis assurer que j'ai rendu la plupart des phrases telles qu'elles ont été prononcées et que dans les autres peu de mots m'ont échappé. C'était par saccades et comme par convulsions qu'il les jetait. Ses gestes étaient à l'unisson; il semblait se soulager en jetant son chapeau et je crois qu'il aurait volontiers battu le général. Ce n'était plus le héros des siècles; ce n'était plus qu'un homme qui délirait de fureur (1).

Nous arrivâmes à Meaux assez avant dans la nuit (2). Je logeai chez un riche brasseur qui me traita bien et, le lendemain matin 16, nous remontâmes à cheval et poursuivîmes l'ennemi en combattant jusqu'à Guignes. Là, le général Dulauloy me remit un ordre de l'empereur qui me prescrivait de rétrograder sur le village de Chambry, à peu de distance, et de choisir parmi les chevaux de rouliers et de cultivateurs qu'on y avait réunis ceux que je trouverais propres au service de l'artillerie, de les payer comptant après les avoir estimés et de les répartir

(1) Il faut dire d'ailleurs que Guyot rentra bientôt en grâce. « Il dévora son affront, dit Ségur; il plaignit son chef plus que lui-même; trop bon Français, trop attaché à Napoléon pour l'abandonner dans sa détresse, il demeura. D'autre part, si le regret de l'empereur resta muet, ses actions 'exprimèrent. Confiant dans la noble résignation de ce général, il le rapprocha de lui ; il le nomma commandant des quatre escadrons de service près de sa personne ; c'était lui confier sa vie elle-même. »

(2) Napoléon, laissant Mortier et Marmont devant Blùcher dans la vallée de la Marne, se retourne alors contre Schwarzenberg qu'il veut « entreprendre » et, par la Ferté-sous-Jouarre, il va rejoindre Victor et Oudinot à Guignes.

ensuite entre les batteries de la garde, de manière que le lendemain toutes les bouches à feu et au moins un caisson par pièce fussent attelés à six chevaux. On m'adjoignit pour cette opération le capitaine Laplace, officier d'ordonnance (1), et l'on me fit remettre 100 000 francs en or qui me furent apportés par des chasseurs de la garde. Assez contrarié de cette mission qu'il était impossible de bien remplir en aussi peu de temps et pendant la nuit, je me hâtai cependant de me rendre à Chambry. Je trouvai ce village encombré de voitures et de chevaux de réquisition gardés à vue par la gendarmerie. C'était parmi ces chevaux qu'il s'agissait de faire un choix. Je fis venir deux officiers du train pour m'aider et commençai à passer en revue cette remonte d'une nouvelle espèce. Je n'avais pas même d'artiste vétérinaire avec moi. e1 malgré les lanternes que j'avais fait allumer, je pouvais à peine reconnaître dans la nuit la taille et la robe de chaque cheval. C'était sur un premier coup d'ceil que je désignais les chevaux et les estimais. La somme était aussitôt payée aux propriétaires s'ils étaient présents ou au maire de Chambry, chargé de la leur remettre. Les prix, qui n'étaient pas débattus et que je fixais en toute conscience, furent toujours acceptés sans réclamations. Cela vint peut-être de ce que ces paysans étaient sous le poids de la réquisition et, puisque leurs chevaux allaient être pris ou tués par l'ennemi, ils se trouvaient trop heureux d'en tirer un prix raisonnable, payé comptant et en or. Mais dans la quantité je n'en trouvai que soixante qui me parurent, à la rigueur, convenir à notre

(1) Charles-Emile-Pierre-Joseph Laplace, né à Paris en 1789, élève à l'Ecole polytechnique (1805), élève sous-lieutenant (1807), lieutenant en premier (1809) et adjoint à l'état-major général (1812), capitaine en second (15 mars 1812), officier d'ordonnance de l'empereur (6 décembre 1812), chef d'escadron (1814), lieutenant-colonel (1820), colonel (1826), maréchal de camp (11 novembre 1837), lieutenant-général (9 avril 1843), sénateur (1852), mort en 1874. C'était le fils du célèbre savant.

service. Les autres étaient ruinés ou beaucoup trop lourds et trop gros, car dans cette partie de la France on se sert (Tune espèce de chevaux énormes et propres seulement au halage des bateaux ou au roulage. Je ne dépensai que 18 000 francs et remis, le lendemain, le reste des 100 000 francs au trésor de l'empereur. Au point du jour, je rejoignis l'armée, très fatigué de ma corvée qu'un froid glacial avait rendue plus pénible (1). Nous continuâmes à poursuivre l'ennemi, que nous chassâmes successivement de toutes les positions qu'il voulut défendre, lui tuant beaucoup de monde, lui faisant un grand nombre de prisonniers, et le soir nous couchâmes ou plutôt nous bivouaquâmes dans la petite ville de Xangis, qu'il avait entièrement dévastée en se retirant. Le lendemain 18 février, nous marchâmes dans la direction de Montereau. Un feu très vif se fit entendre en avant de nous : une partie de notre armée était aux prises avec l'ennemi. Mais ce ne fut que dans l'après-midi que j'arrivai avec mon artillerie sur le champ de bataille (2). L'adversaire, déjà ébranlé, fut chassé de position en position jusque sur les hauteurs qui dominent Montereau, et rejeté en désordre vers la ville. Les plus agiles parvinrent à la traverser; mais c'était le plus petit nombre. Le reste, écrasé par la cavalerie et par mon artillerie que j'envoyai au galop sur les hauteurs, fut ou pris ou tué. Mon ancienami, le général Pajol, était là avec sa cavalerie dont les brillantes charges avaient décidé la victoire (3). Nous

(1) Napoléon < cherchait à tirer parti de tout. La veille, des chevaux de routiers attelés à un grand convoi de farine, croisèrent sa marche; ses canons allaient en manquer; il appela Laplace et lui remettant cent mille francs en or, il lui ordonna d'acheter ces chevaux à tout prix et de les distribuer aussitôt à l'artillerie de sa garde ». (Ségue, Mémoires, édition Bapst, III, p. 227-228.)

(2) Et elle prit au combat une part importante, et J'ai été très mécontent de l'artillerie, écrit Napoléon le lendemain, j'en excepte toujours la garde. »

(3) « Témoignez à Pajol, écrivait Napoléon à Berthier le 19 février, tout l'intérêt que je prends à ses blessures et la satisfaction que j'ai de

nous arrêtâmes quelques instants ensemble pour examiner la direction que prenaient les vaincus, et on les poursuivit à coups de canon aussi longtemps que le jour le permit.

Les corps d'armée auxquels nous avions eu affaire étaient composés d'Autrichiens et de Wurtembergeois. Des colonnes entières de ces derniers et toute leur artillerie restèrent en notre pouvoir. Pleins de confiance dans leurs succès futurs, ils avaient annoncé dans tous les villages qu'ils avaient traversés qu'ils allaient à Paris. Aussi les habitants de Montereau et nos soldats leur criaient-ils en se moquant : « Nach Paris! Nach Paris! » (A Paris! A Paris!) Lorsque la nuit fut venue et que l'ennemi, que nous avions pourchassé de l'autre côté de la Seine, eut entièrement disparu, je revins à Montereau. Je logeai chez un petit marchand, un boucher, je crois; il me procura quelque chose à manger et un bon feu, choses bien précieuses après une journée entière de fatigue et de combat.

Montereau avait souffert de l'affaire qui s'était passée à sa porte et presque dans ses rues. Mais les habitants, ravis d'être débarrassés de la présence des étrangers, regardaient leurs pertes comme légères. Un élan vraiment national régnait parmi eux. Plusieurs nous avaient secondés; les femmes même s'en mêlaient, et on me montra une grande cour où plusieurs ennemis avaient été tués par des gens de Montereau (1).

Nous séjournâmes le 19 à Montereau et marchâmes le 20 sur Nogent-sur-Seine. Nous y arrivâmes dans la nuit. La ville, saccagée par l'ennemi, était presque déserte. Nous trouvâmes un abri dans une maison dont il ne restait

ses services, notamment de ceux qu'il m'a rendus dans la journée d'hier. » Voir sur la charge de Pajol les Souvenirs de Biot, p. 180-187, et le tome III de Pajol, par le comte Pajol, p. 140-149 et 375-377.

(1) Cf. Boulart, p. 315-316, et SÉGUB (III, p. 242) qui raconte que les habitants se sont fait des armes des fusils des vaincus, des tuiles, des meubles, qu'ils étaient montés sur les toits, embusqués derrière les contrevents.

que les quatre murailles. De là, le lendemain, nous vînmes à Pont-sur-Seine. Le 22, nous nous dirigeâmes sur Troyes. Nous ne tardâmes pas à rencontrer l'ennemi; il fut attaqué, chassé de position en position et refoulé sur Méry où il passa la Seine. On l'y assaillit de nouveau et le combattit vivement : à la nuit, il abandonna cette petite ville et l'incendia. Nos troupes s'établirent sur le champ de bataille, mais je revins avec le général Nansouty et la cavalerie de la garde bivouaquer au village de Châtres où nous avions déjà passé la nuit en sortant de Troyes; cette fois le malheureux village était détruit; on n'y trouvait plus que quelques maisons à moitié démolies (1).

Ce fut à l'attaque de Méry que je vis pour la première fois les divisions qui arrivaient d'Espagne. Le général Boyer, qui commandait une de ces divisions, fut chargé d'une attaque. C'était un homme d'une laideur remarquable qui portait de longues moustaches (2).

Le lendemain 23, nous chassâmes l'ennemi devant nous et arrivâmes à la fin du jour aux portes de Troyes. L'armée autrichienne l'occupait encore, et pour épargner à la ville les suites inévitables d'une attaque de vive force, l'empereur remit son entrée au lendemain : il savait que l'ennemi s'en irait dans la nuit. Nous bivouaquâmes sur

(1) « Le quartier impérial, n'ayant pu s'établir à Méry, était revenu sur la grande route, et s'était arrêté au hameau de Châtres; Napoléon passa la nuit dans la chaumière d'un charron » (Fain. Manuscrit de mil huit cent quatorze, p. 119).

(2) Pierre Boyer (1772-1851), qu'on nommait aussi Pierre le Cruel (Boulart, p. 176), né en 1772 à Belfort, volontaire au 1er de la Côted'Or (1792), capitaine au 1er du Mont Terrible (1793), adjudant général chef de bataillon (1794), et chef de brigade (1795), général de brigade (9 mars 1801) et de division (16 février 1814), mis en non-activité (1815), employé en Egypte par le vice-roi (1824), remis en activité (1830), retraité (1848), mort à Paris en 1850. Au moment où Griois le vit, il était attaché au 7e corps d'armée, que Napoléon venait de créer et de confier au maréchal Oudinot; ce corps d'armée comprenait deux divisions, la division Levai qui s'était réunie à Provins, et la division Boyer qui s'était réunie à Nangis ; elles étaient formées toutes deux de troupes venues d'Espagne et de Bordeaux.

le seuil des faubourgs, et le lendemain le quartier impérial s'établit à Troyes.

Mais dans l'après-midi la garde eut ordre de prendre les armes. Nous sortîmes de. la ville et trouvâmes l'ennemi à peu de distance, près du village de Lusigny. On s'arrêta, nos vedettes se placèrent en face des leurs, et on resta de part et d'autre en position sans tirer. Cette espèce de suspension d'armes résultait d'une entrevue qui avait lieu dans le village entre le général Flahaut, aide de camp de l'empereur (1), et un général autrichien, pour traiter, disait-on, d'un armistice entre les deux armées. La cavalerie avait mis pied à terre, les fusils de l'infanterie étaient en faisceaux, et nous nous reposions tranquillement depuis une ou deux heures lorsque l'escorte de l'empereur parut et lui-même arriva sur la ligne, très mécontent, à ce qu'il paraît, de notre inaction. A peine eut-il jeté un coup d'œil sur la cavalerie ennemie et la position qu'elle occupait qu'il ordonna de l'attaquer et de la repousser. Aussitôt les trompettes sonnent à cheval, les tambours battent, les vedettes se portent en avant et font feu, tout s'ébranle, la canonnade s'engage et voilà une nouwll.action.

Elle fut presque entièrement de cavalerie. Des charges successives eurent lieu sur différents points, particulièrement sur la grande route où je me trouvais avec le général Nansouty. La cavalerie ennemie, après avoir résisté quelque temps, fut forcée de céder à la nôtre et se retira vers le village de Lusigny. La nôtre y entra en même temps. On se battit dans les rues. Au plus fort de la

(1) Flahaut (voir sur lui l'étude de Frédéric Massox dans Jadis. II. p. 267-290), général de brigade depuis le 4 décembre 1812 et de division .iepuis le 24 octobre 1813, était aide de camp de l'empereur qui l'avait chargé le 24 février (cf. ses instructions, Corr., xxvn, p. 276-278), de se rendre à Lusigny avec des pouvoirs du major général pour signer un armistice entre les deux armées. C'était, a dit Odeleben" (p. 105), « un homme d'un extérieur très avenant et de grande adresse. »

mêlée, le général Flahaut, accourant vers nous, se plaignit vivement au général Nansouty qu'on eût attaqué dans un moment où Ton traitait d'un armistice et pénétré en armes dans le village même où les conférences avaient lieu : cela ne s'était jamais vu, et il le priait d'ordonner à ses troupes de se retirer. « C'est l'empereur lui-même, répondit Nansouty, qui a donné l'ordre d'attaquer et de chasser l'ennemi de cette position que j'ai ordre d'occuper* — En ce cas, je n'ai plus que faire ici », dit Flahaut en rejoignant l'empereur, et les conférences furent rompues (1). On continua de se battre encore quelque temps. Après avoir repoussé l'ennemi au delà de Lusigny, nos troupes prirent position dans le village et je revins coucher à Troyes où l'empereur était rentré (2).

J'étais logé dans la maison de M. Angibout, et j'y restai parfaitement en repos jusqu'au 27, où je partis avec l'armée et vins bivouaquer à Herbisse, village ruiné, à une lieue d'Arcis-sur-Aube (3). Le 28, nous bivouaquâmes au village d'Esternay, à deux lieues au delà de Sézanne, que nous traversâmes. Le lendemain, lermars,nous rencontrâmes quelques pulks de Cosaques, que nous culbutâmes. Je passai la nuit à Jouarreet, le 2, à la Ferté-sous-Jouarre.

Le 3, nous nous dirigeâmes sur Château-Thierry (4).

(1) C'est Flahaut qui avait tort. Ses instructions portaient que, pendant la durée des conférences, il n'y aurait pas d'armistice, que Français et alliés pourraient aller et se battre où ils voudraient, que la suspension d'armes n'aurait lieu que du moment de la signature et de l'échange des ratifications. « Je n'entends pas, disait Napoléon, être lié par ces pourparlers. »

(2) Cf. sur les conférences de Lusigny le Manuscrit de mil huit cent quatorze, p. 132-134 et 159-161. Fain remarque que nos troupes s'emparaient de Lusigny au moment où les commissaires s'y réunissaient et que cette occupation militaire donna lieu, dès les premiers pourparlers, à des difficultés. Voir aussi Ségur, III, p. 279-292, et Macdonald, Mémoires, p. 249.

(3) Napoléon logea dans le presbytère, qui se composait d'une seule chambre et d'un fournil; cf. le piquant tableau que Fain trace de cette halte et des naïvetés du bon curé (Manuscrit de mil huit cent quatorze, p. 140-141.)

(4) Napoléon marchait sur l'armée de Blùcher, alors en pleine retraite.

Avant d'y arriver, nous rencontrâmes des corps nombreux de cavalerie prussienne, que le général Nansouty fit attaquer par les dragons de la garde. Plusieurs charges et une mêlée fort vive au milieu de laquelle je me trouvai avec le général Nansouty eurent lieu à l'entrée de la ville. L'ennemi fut mis en déroute et nous le poursuivîmes l'épée dans les reins pendant deux lieues. On en tua et prit un grand nombre. Nous bivouaquâmes à Bézu (1), village à deux lieues de Château-Thierry, sur la route de Fère-en-Tardenois, et nous y passâmes le lendemain en nous rendant à Fismes, gros bourg où nous couchâmes. Nous y apprîmes à notre arrivée que près de là un escadron de dragons de la garde, s'étant imprudemment engagé contre des forces supérieures, avait éprouvé de grandes pertes.

Le 4 mars, nous partîmes de Fismes avec une partie de la cavalerie de la garde, et vers midi nous arrivâmes sur les bords de l'Aisne, près du pont de Berry-au-Bac. Un corps d'environ 3 000 cavaliers russes avec du canon se présenta pour défendre le passage. Mais, après un engagement assez vif, il se retira et se mit en bataille de l'autre côté du pont. On se canonna pendant quelque temps, et Nansouty hésitait à donner l'ordre de franchir le pont, parce qu'on ne pouvait passer que sur quatre de front et qu'il était à craindre que la colonne ne fût culbutée avant de pouvoir se déployer de l'autre côté. Mais le maréchal Ney, dont le corps d'armée suivait le nôtre, arriva au galop; il jeta un coup d'ceil sur la ligne russe et ordonna de l'aborder sur-le-champ. Nansouty s'élance sur le pont. Nous le suivons, ainsi que les pelotons de cavalerie les plus rapprochés de lui. On se forme en bataille, on marche, et l'ennemi, après avoir faiblement soutenu quelques charges et fait quelques décharges d'ar-

(1) Ou Bézu-Saint-Germain qu'il ne faut pas confondre avec Bézu-le- Guéry.

tillerie, se retire dans le plus grand désordre. Les fossés dont les champs sont coupés le forcent à prendre la grande route. Bientôt le chemin est encombré de fuyards qui ne pensent plus à se défendre et ne cherchent qu'à se devancer mutuellement. La confusion augmente. Nous ne conservons guère plus d'ordre dans notre poursuite. Mais, à coups de sabre et de pistolets, nos cavaliers atteignent la queue de la colonne; à chaque pas tombent des morts ou des blessés; d'autres se jettent à bas de leurs chevaux en demandant grâce. De temps en temps, quelques obstacles se rencontraient et la colonne se trouvait arrêtée quelques instants. Il fallait voir alors les plus rapprochés de nous se pencher sur le cou de leurs chevaux, tendre le dos et allonger en arrière leurs longues lances pour tâcher d'éloigner ceux des nôtres qui les pressaient le plus vivement. Cette déroute, à laquelle je n'ai jamais rien vu de comparable, se prolongea près de deux heures. Elle ne cessa, de guerre lasse, que bien au delà de Corbeny, où nous revînmes passer la nuit. Le reste des Russes se retira sur Laon. Il y avait parmi eux beaucoup de Cosaques et même de Kalmouks, dont les figures étaient encore plus extraordinaires que leur bizarre accoutrement. Xous prîmes les deux ou trois pièces de canon et toutes les munitions qu'ils avaient avec eux, et beaucoup de petites voitures chargées de leurs bagages, c'est-à-dire de vêtements, meubles et vivres qu'ils avaient enlevés dans nos villages. Dans le nombre était une charrette chargée d'un fort bon vin de Champagne mousseux; quelques bouteilles que nous vidâmes en poursuivant l'ennemi nous firent grand bien.

Un des officiers qui furent pris avait à peine dix-huit ans et son uniforme était chamarré d'or. Conduit par le dragon qui l'avait capturé (1), il retournait en arrière pen-

(1) Le brigadier Pierre Lallemant, qui comptait vingt-trois ans de services.

dant que nous continuions à avancer et, craignant sans doute qu'on ne lui fit un mauvais parti, il avait grand soin, pour nous intéresser à son sort, de crier sur toute la route : « Je suis le prince Gagarine, prisonnier! prisonnier! » Sa frayeur, dans un moment où nous étions bien sûrs qu'il n'avait plus rien à redouter, et l'air important avec lequel il s'annonçait, nous firent beaucoup rire (1).

Une grande partie de notre armée arriva le soir et dans la nuit à Corbeny, et le lendemain on fit attaquer par une partie de la garde quelques positions assez rapprochées que l'ennemi occupait (2). La résistance fut longue et l'affaire dura jusqu'au soir. Cambronne, qui commandait un régiment de la garde, fut blessé près de l'endroit où j'étais avec mon artillerie (3).

Comme tout faisait présumer qu'une bataille aurait lieu le lendemain, j'allai, au commencement de la nuit, avec le général Xansouty, reconnaître les positions des armées russe et prussienne qui s'étaient réunies sur ce point, et nous pûmes juger des forces considérables auxquelles nous aurions affaire, par la grande quantité de feux dont les hauteurs étaient couvertes.

Le 7 mars, à la pointe du jour, nos troupes se mirent en mouvement pour attaquer l'ennemi. Le terrain était coupé

(1) C'est le combat du 5 mars, dit de Berrv-au-Bac. « Winzingerode écrivait Napoléon, voulait nous empêcher de passer; quand il a vu l'infanterie, il n'a plus laissé que des Cosaques et des Baskirs. Nous avons passé le pont au pas de charge, pris quelques hommes, deux pièces de canon et le prince Gagarine. Voilà un petit remède au grand mal que m'a fait la trahison du commandant de Soissons. »

(2) Dans cette journée du 6 mars, deux bataillons de la garde délogent l'ennemi du village de Craonne et la division Meunier, conduite par Ney, s'empare de l'abbaye de Vauclerc dans la vallée de l'Ailette. (Houssaye, 1814, p. 171-173.)

(3) Cambronne, déjà blessé le 24 janvier au combat de Bar-sur-Aube, fut, en effet, blessé de nouveau le 7 mars, à la bataille de Craonne, ainsi que sept autres généraux, et il devait l'être encore le 30 mars, à la bataille de Paris. (Martinien, Tableaux, p. 25-26.) Cf. ses états de services et campagnes à la suite de la plaquette de H. Houssaye, La garde meurt et ne se rend pas, histoire d'un mot historique.

par des ravins escarpés et très profonds, ce qui rendait les mouvements de la cavalerie et de l'artillerie extrêmement difficiles, surtout à l'endroit où je me trouvais. Aussi les attaques furent-elles partielles et successives, et, quoique très meurtrières, peu décisives (1).

Au commencement de l'action, Belliard vint trouver Nansouty, près duquel j'étais, et annonça que si Nansouty ne pouvait, à cause de sa santé, conserver le commandement, lui, Belliard, avait ordre de le remplacer à la tête de la cavalerie de la garde. Nansouty répondit que, quoique mal portant, il était parfaitement en état de se battre. Il paraissait effectivement un peu incommodé depuis quelque temps, mais pas assez pour quitter son poste. Il déploya pendant toute cette journée beaucoup de bravoure, de zèle et d'activité, et je ne sais à quoi attribuer cette singulière mission du général Belliard qui fut, d'ailleurs, assez mal reçue par le général Nansouty et influa sur son humeur. Car peu de moments après, il traita fort mal un officier supérieur de cavalerie qui n'exécutait pas assez promptement ses ordres et, le soir, la bataille terminée, il rudoya d'une manière assez brutale et sur un motif bien léger son chef d'état-major, le colonel de Lâloyère.

Vers la fin de la journée, nous nous portâmes sur la gauche, où les ennemis opposaient encore une vive résistance. Ils furent repoussés sur ce point comme ils l'avaient été sur tout le reste de la ligne, et chassés jusqu'à une lieue. Ils avaient un grand nombre de tués; mais notre perte fut aussi très considérable, surtout vers le centre, où se trouvaient deux compagnies de mon régiment qui souffrirent beaucoup. Le chef d'escadron Bois-

(1) Faix, p. 158, etSÉGirR, p. 326, décrivent de même la position, etSégur remarque que la conquête du plateau fut « glorieuse, mais triste, mais coûteuse et fatale », que cette victoire était « sanglante et intempestive ». Cf. Langeron, Mémoires, p. 416-'tl9.

selier, qui les commandait, eut les deux jambes fracassées. Je le vis quelques jours après à Reims, où il mourut après avoir été amputé. Il me vendit un fort beau cheval qu'il avait et dont je me défis ensuite à Mézières (1).

La nuit était très obscure; le feu avait entièrement cessé et nous étions encore sur le champ de bataille, sans trop savoir de quel côté nous diriger. Enfin nous arrivâmes, à 10 heures du soir, à un petit village qu'on nous dit s'appeler Braye et où nous mîmes pied à terre pour la première fois de la journée. J'y trouvai une petite maison où je passai la nuit avec tout mon monde. Les paysans qui l'habitaient en avaient été chassés par l'ennemi ou par la crainte, et elle était abandonnée. Mais en dérangeant un grand meuble, mes canonniers d'ordonnance découvrirent une porte qui conduisait à une espèce de cave où ils trouvèrent du vin en abondance. Ils en usèrent largement, et après avoir mis de côté ce qui leur était nécessaire, ils replacèrent le meuble. Le lendemain matin, nos hôtes, sachant les ennemis repoussés, revinrent au logis; ils jetèrent un regard sur le meuble, et je ne pus m'empêcher de rire en voyant combien ils étaient satisfaits de le retrouver à sa place et par conséquent de croire leur cave encore intacte. Ils furent sans doute désabusés plus tard, et purent se convaincre qu'ami ou ennemi, le soldat est également porté à regarder comme siennes les provisions des habitants et adroit à les découvrir. Ses privations habituelles le rendent d'ailleurs excusable.

Le 8 mars, nous vînmes à Chavignon, village assez considérable, mais qui avait déjà beaucoup souffert. Le

(1) Boulart, p. 317, parle aussi de Boisselier et lui « donne un souvenir de regret et d'attachement ». Julien Boisselier, né à Riaillé (Loire-Inférieure) en 1773, entré au service en 1796, brigadier en 1799, second lieutenant en 1802, premier lieutenant en 1805, capitaine en second (1806) et en premier (1809), chef d'escadron et chevalier de l'Empire (1812), avait été nommé colonel directeur le 2 avril 1814, quelques jours avant sa mort. C'était, dit un contemporain, un homme sans aucune instruction, mais d'une bravoure à toute épreuve.

quartier impérial s'y était établi. Nous n'étions qu'à deux ou trois lieues de Laon, où l'ennemi (1) avait concentré ses forces et ajouté aux difficultés naturelles d'une position escarpée par de nombreuses batteries établies sur les routes et par des corps avancés. L'empereur voulut le débusquer, et les journées du 9 et du 10 furent employées à des attaques plusieurs fois renouvelées avec vigueur, mais malheureuses; et chaque soir nous nous retirâmes à Chavignon lorsque la nuit avait fait cesser le feu.

Dans une de ces attaques, — je crois que ce fut dans la journée du 10, — je faillis être enlevé avec une de mes compagnies. Je m'étais avancé fort loin, soutenu seulement par un peu de cavalerie. Des nuées de tirailleurs, accourus de différents côtés, nous entourèrent presque entièrement et appuyèrent de leurs feux une charge de cavalerie. Heureusement des fossés qui se trouvaient entre eux et nous ralentirent leur attaque, et grâce à quelques décharges à mitraille et à la bonne contenance de notre cavalerie, ils rebroussèrent chemin, non sans nous avoir fait assez de mal par leur mousqueterie. Mais plusieurs escadrons accoururent bientôt et sabrèrent un grand nombre de ceux qui nous avaient assaillis.

Revenus à Chavignon très fatigués, nous nous attendions à recommencer le lendemain nos attaques sur Laon. Mais, soit que l'empereur reconnût la difficulté de cette entreprise, ou, ce qui est plus probable, que la défaite éprouvée l'avant-veille par le maréchal Marmont eût changé ses projets, toute l'armée se mit en mouvement le 11, et nous vînmes coucher à Soissons (2). J'y logeai

(1) Blùcher avec près de 100 000 hommes; Biïlow, au centre, sur le plateau; Winzingerode, à droite dans la plaine; Kleist et Yorck, à l'aile gauche; Sacken et Langeron, en réserve.

(2) Napoléon écrit lui-même le 10 et le 11 que Marmont a subi un hourra de l'ennemi, qu'il a dû se replier, qu'il s'est comporté comme un sous-lieutenant, que, par suite de cet « accident de guerre très fâcheux

dans la maison de M. Février, ancien restaurateur de Paris; j'y trouvai un bon lit, et y passai agréablement et commodément la journée du 12.

Pendant notre séjour au village de Chavignon, le général Xansouty quitta le quartier général pour se rendre à Paris. Ce brusque départ eut pour prétexte le mauvais état de sa santé. Mais plus probablement il fut la suite d'une disgrâce ou de quelques désagréments que le général avait éprouvés et dont je n'ai eu aucune connaissance (1). Je le vis avec regret s'éloigner. Quoique des corps de cavalerie fussent échelonnés sur la route, il tomba dans un parti ennemi auquel il échappa avec peine et qui lui prit ses équipages (2).

Le lendemain, sur la route de Soissons, je m'approchai du bivouac de l'empereur pendant une halte; il parla de cet événement, déplora la négligence que la cavalerie mettait dans son service de surveillance et désigna pour la commander un autre général qui reçut les instructions les plus sévères et les plus détaillées.

Le général Belliard avait remplacé Xansouty à la tête de la cavalerie de la garde. Il ne garda ce commandement

et parce que la position de l'ennemi est trop forte, l'armée revient sur Soissons. Cf. sur l'échec du duc de Raguse au village d'Athies les p. 214- 220 du 1814 de Houssaye.

1) Pasquier rapporte (Mémoires, I, p. 203) que Xansouty lui traça le plus triste tableau de la situation physique et morale de l'armée. « Il était attaqué d'une fièvre qui, pour peu qu'elle eût été négligée encore pendant quelques jours, l'aurait nécessairement emporté, et, en dernier résultat, les fatigues excessives de cette campagne l'avaient mis dans un état dont il n'a jamais pu se relever et qui l'a conduit au tombeau en moins d'une année. » Il faut donc croire que Xansouty était réellement malade, et c'est pourquoi Xapoléon l'éloigna : « Le pire de tout, écrivait-il alors, c'est un commandant malade. » D'ailleurs, il avait toujours dit que Nansouty était un p^u lent », et Xansouty est, sans doute, le chef que Séguk ne nomme pas, « le chef fatigué de guerres, appesanti par des principes exagérés de prudente lenteur » et qui « laisse s'échapper l'occasion ». (Mémoires, III, p. 199.)

(2) Xansouty, raconte Pasqcier (Mémoires, I,p.203), échappa miraculeusement aux Cosaques; ils l'enveloppèrent dans les environs de Soissons et il dut « en se jetant de sa personne dans un bois, leur abandonner jusqu'au cheval qu'il montait ».

que deux jours. Lorsque nous partîmes de Soissons, le 13 mars, pour Reims, il resta dans Soissons avec les troupes destinées à défendre cette ville, et je n'eus occasion de prendre ses ordres qu'une seule fois.

Une ou deux lieues avant d'arriver à Reims (1), nous aperçûmes de nombreux corps ennemis, disposés à se défendre. L'empereur et tout son état-major s'étaient arrêtés à portée de canon sur une hauteur assez élevée et fort escarpée (2) d'où l'on pouvait découvrir leur position et observer leurs mouvements. Je m'y rendis, et dès que le général Dulauloy m'aperçut, il m'ordonna, de la part de l'empereur, de me porter en avant avec deux compagnies de mon régiment pour attaquer l'adversaire et le chasser de ses positions. Je mis pied à terre ainsi que mon eanonnier d'ordonnance qui conduisait nos deux chevaux par la bride. A peine avions-nous fait quelques pas qu'un boulet de canon atteignit mon cheval au poitrail et le traversa de part en part. Heureusement mes équipages étaient près de là et je fis venir aussitôt un nouveau cheval. Je me portai sur l'ennemi avec les deux compagnies de mon régiment, et soutenus par la cavalerie de la garde, qu'à notre tour nous appuyions de notre feu, nous le poussâmes de position en position. A la nuit, sans que le feu eût encore cessé, nous étions à une petite distance de la ville.

Ce fut par un hasard vraiment extraordinaire que je ne fus pas tué dans cette journée. A un moment où je me portais en avant au milieu du feu pour suivre l'ennemi dans son mouvement rétrograde, il me sembla qu'on

(1) Napoléon avait appris que l'émigré Saint-Priest venait d'arriver à Reims avec 15 000 hommes qu'il amenait à Blùcher, et il avait aussitôt conçu le dessein de surpendre et d'écraser Saint-Priest. Cf. sur l'affaire de Reims les Mémoires de Laîstgerc»", p. 430-434, et le bon et beau livre de l'homme de guerre qui signe A. Dry, Reims en 1814 pendant l'invasion, p. 199-219.

(2) La Croix-Saint-Pierre.

m'assénait un violent coup sur l'épaule, et en me retournant, je vis que le collet de mon carrick était déchiré en plusieurs lambeaux. Il venait d'être traversé par un éclat des nombreux obus que l'ennemi nous lançait. Par bonheur, cet éclat avait passé entre mon corps et mon bras droit qui tenait la bride de mon cheval, et je n'éprouvai que la commotion du coup. Quelques lignes de plus à droite ou à gauche, j'étais tué ou j'avais le bras emporté. L'ennemi, repoussé sur tous les points, s'était renfermé dans la ville. Il avait élevé des espèces de retranchements devant la grille de la porte (1), et quelques attaques de vive force n'ayant pas eu de succès, l'empereur m'ordonna de faire avancer quatre pièces d'artillerie à cheval de la garde. Il était nuit fermée et l'obscurité ajoutait à la difficulté que présentaient l'escarpement du chemin et les ravins dont il était bordé. La 4e compagnie de mon régiment se trouvant plus à portée, ce fut elle qui fournit les quatre pièces demandées. Elles ouvrirent leur feu dans la direction de la porte. Au bout de quelque temps, l'arrière-garde ennemie, qui ne résistait que pour donner au corps d'armée le temps de se replier, fit sa retraite. Quelques détachements français pénétrèrent aussitôt dans la ville, et vers minuit l'empereur y établit son quartier général. Cette attaque nocturne coûta la vie au capitaine Guerrier, qui commandait les quatre pièces que sa compagnie avait fournies; il reçut une balle dans le ventre et mourut cette nuit même après de cruelles souffrances (2).

(1) Le général russe Bistram avait disposé devant la grille de la port-' de Vesle deux pièces de canon qu'abritait un tambour en terre (A. Dry, p. 214).

(2) Jean-Baptiste-Pierre-Alexandre Guerrier, né à Metz en 1782, élève d'artillerie (1800), lieutenant en second (1801) et en premier (1806), blessé devant Lubeck (Pion, p. 192), aide de camp de Dulauloy (1807), capitaine en second dans la garde (3 juin 1813), chef d'escadron dans la ligne et capitaine en premier dans la garde (25 novembre 1813). Boulart [i. 371f lui ■ donne un souvenir de regret » et « l'affectionnait particulièrement à cause de ses bonnes qualités ».

Harassé de fatigue et mourant de faim, j'aurais fort désiré entrer à Reims sans retard et m'y loger; mais j'avais des ordres à donner à mes compagnies qu'il fallut d'abord réunir et je passai le reste de la nuit sur une élévation hors de la ville. Le 14, à la pointe du jour, j'allai prendre possession du logement qui m'était destiné chez un M. de Vandœuvre, et j'y trouvai avec d'autant plus de plaisir un bon lit et un grand feu que la nuit avait été très froide et que je l'avais passée sans abri, sans feu et à jeun.

Le général Belliard, resté à Soissons, avait été remplacé dans le commandement de la cavalerie de la garde par le général Sebastiani. J'allai le lendemain rendre mes devoirs à Sebastiani et prendre ses instructions. Il me reçut fort bien et m'engagea à diner en me disant que mon couvert serait toujours mis chez lui. Je restai sous ses ordres pendant le reste de la campagne jusqu'à notre arrivée à Fontainebleau, et je n'eus jamais qu'à me louer de mes relations avec lui. Il était aimable, spirituel, d'un extérieur agréable, et ses manières, dont la douceur touchait presque à l'afféterie, contrastaient avec la tournure militaire et les allures tant soit peu brutales du général Nansouty. Brave d'ailleurs, il allait franchement au feu; mais il lui manquait ce je ne sais quoi qui impose, cette fermeté qui commande l'obéissance, et il avait la réputation de n'être pas heureux à la guerre : deux fois dans la campagne de Russie, le corps de cavalerie qu'il commandait avait été surpris et malmené par l'ennemi (i).

(1) Aussi l'avait-on surnommé le général Surprise (Biot, p. 53). Il a été ainsi apprécié par Dedem (Mémoires, p. 222) : « De l'esprit, une impudence rare, une immoralité telle que Napoléon dut le condamner, voilà le vrai portrait de ce général ambassadeur. Sous un physique agréable, quoiqu'il soit petit de taille, il a le talent de s'insinuer et de captiver; mais ses négociations ont été aussi embrouillées que ses faits d'armes sont dépourvus de mérite. » Boulart l'a vu pendant cette campagne, le 2 mars, à Troyes et il le portraiture de la façon suivante (Mémoires, p. 317) : « Un petit homme à l'œil noir et vif, .à la chevelure longue et bouclée, aux façons aisées et tranchantes, à l'air coquet et grand seigneur. » Cf. Lœwenstekx, Mémoires, I, 197-199 : « De beaucoup d'esprit,

Le 17, après trois jours d'un repos dont j'avais grand besoin, je quittai Reims et vins avec le quartier général coucher à Epernay. L'empereur y fut logé chez M. Moët, dont les caves, que je visitai, étaient magnifiques et renfermaient une immense quantité de bouteilles de Champagne (1).

Je partis le 18, avec le général Sebastiani et la cavalerie de la garde, et nous nous dirigeâmes sur Arcis, à travers champs, pour flanquer la droite de nos troupes (2). Arrivés près de la rivière d'Aube, que nous traversâmes à gué au village de Plancy, nous rencontrâmes l'ennemi. Il voulut s'opposer à notre passage. La résistance fut de courte durée, et nous continuâmes à avancer en poussant devant nous des essaims de Cosaques qui, soutenus de quelques pièces d'artillerie, se ralliaient lorsqu'ils rencontraient une position favorable, et commençaient quelques hourras sur nos pelotons d'avant-garde. Mais des décharges d'artillerie suffisaient pour les arrêter, et dès qu'ils voyaient nos escadrons s'ébranler pour los charger, ils se sauvaient au grand galop de leurs chevaux

d'un extérieur très agréable et prévenant, un peu fat et beau parleur, ...indiscret, ...crédule »; Thiébaclt, Mémoires, IV, p. 161 :« Suffisant dans les salons, insuffisant sur les champs de bataille »; Marbot, III, p. 147; Castellase, II, p. 424. On sait qu'Horace Sebastiani (1775-1851) fut général de brigade (29 août 1803) et de division (21 décembre 1805), comte de l'Empire (31 décembre 1809), député sous la Restauration, ministre, ambassadeur et maréchal de France (21 octobre 18 40) sous Louis-Philippe.

(1) M. Jean Moët, maire de la ville, reçut à cette occasion le 18 mars la croix de la Légion d'honneur. De même que Griois, Grabowski (Mémoires militaires, p. 222) visite aussi les caves de M. Moët et les trouve encore pleines, bien que le célèbre marchand ait fait cadeau de cent mille bouteilles à Blucher sous condition que les alliés ne lui prennent rien de force ni par réquisition. Cf. Brillat-Savakin, Physiologie du goût, I, p. 300, qui assure, au contraire, que les alliés prirent à M. Moët six cent mille bouteilles, mais qu'il se consola de cette perte énorme lorsqu'il reçut du Nord deux fois plus do commandes qu'auparavant : les pillards avaient gardé le goût de son vin.

(2) Napoléon veut alors se jeter sur Troyes, c'est-à-dire sur les derrières deSchwarzenberg; mais Arcis étant occupé par l'ennemi, il se porte sur Plancy et de là sur Méry.

en s'éparpillant dans la plaine. Nous ne parvenions à joindre que ceux qui, blessés ou plus mal montés, ne pouvaient suivre leur troupe. Cette petite guerre présentait un spectacle amusant. Elle dura jusqu'à la nuit, que nous passâmes au bivouac au village de Semoine, à trois lieues d'Arcis.

Nous nous remîmes en route dans la journée du 19, poussant toujours la cavalerie légère de l'ennemi, plus nombreuse que la veille. Vers le soir, un corps de Cosaques se rallia près du village de Luzy et parut vouloir y prendre position. Mais lorsqu'ils nous virent marcher résolument à eux, ils l'abandonnèrent en y laissant quelques hommes chargés de le livrer aux flammes. Exelmans (1), que son ardeur emportait souvent à oublier le métier de général pour faire celui de soldat, se trouvait alors avec les tirailleurs les plus avancés. Il se précipita dans le village et il en chassa les Cosaques. Toutefois, il ne put les empêcher de mettre le feu en un ou deux endroits, et une partie de Luzy fut détruite. Ce même soir, des officiers de Cosaques vinrent en parlementaires, et nous eûmes de la peine à les défendre des habitants qui voulaient se venger sur eux de l'incendie de leurs maisons.

Le 20 mars, nous arrivâmes de bonne heure à Arcissur-Aube (2). Quelques troupes qui tenaient encore le»

(1) Remy- Joseph-Isidore Exelmans. né à Rar-le-Duc, en 1775, volontaire au 3e bataillon de la Meuse (1791), sous-lieutenant (1796), aide de camp de Murât (1801), colonel du lor régiment de chasseurs (1805), général de brigade (14 mai 1807) et de division (8 septembre 1812), grand chancelier de la Légion d'honneur (1849), maréchal de France (10 mars 1851), mort en 1852. Cf. Thoumas. Les grands cavaliers du premier Empire, IL p. 366-425; Despiques, Soldats de Lorraine, p. 189-212, et, par contre, Marbot, III, p. 265, 268, 286, 340, 354.

(2) Schwarzenberg. que Napoléon comptait accabler, a pu se dérober; au lieu de le suivre, l'empereur aime mieux manœuvrer sur ses derrières, menacer sa ligne d'opérations, l'obliger à une volte-face, et l'armée marche sur Arcis pour se porter de là sur Saint-Dizier. Mais elle rencontre Schwarzenberg qui s'est, avec toutes ses forces, dirigé sur Arcis et qui oppose 100 000 hommes aux 30 000 hommes de Napoléon.

positions autour de la ville se retirèrent à notre approche. L'empereur arriva peu de temps après nous avec les premiers corps de son infanterie; il se porta rapidement sur les différents points pour reconnaître le terrain, me fit appeler et me chargea de rétablir sans retard un pont que l'ennemi avait détruit sur une petite rivière profonde et très fangeuse à la sortie de la ville, sur la route de Saint- Dizier. J'avais rétabli le pont, lorsque, vers midi, un feu assez vif d'artillerie et de mousqueterie retentit de l'autre côté de la ville, sur la route de Méry. Je remontai à cheval et rejoignis en toute hâte le général Sebastiani qui occupait avec une partie de sa cavalerie un plateau élevé, à gauche de la route, à quelque distance d'Arcis. Le feu était engagé sur toute la ligne. Je remarquai quelque désordre parmi les lanciers polonais avec lesquels se trouvait la 5e compagnie de mon régiment à l'extrême droite; des nuées de Cosaques et de cavalerie légère les pressaient vivement. Je proposai au général de m'y rendre et j'y courus au galop. Lorsque j'arrivai, quelques pelotons des ailes étaient coupés et dispersés, et le reste commençait à se retirer. Ma compagnie, dont la position avancée devenait très critique, avait cessé le feu et partait au trot; je lui fis ralentir ce mouvement qui ressemblait trop à un»' fuite, et j'ordonnai la retraite par échelons, une moitié de la batterie faisant feu pendant que l'autre se portait en arrière. L'opération s'exécuta d'abord assez régulièrement et notre feu à mitraille agissait sur la cavalerie ennemie, dont nous étions entourés. Mais les escadrons de lanciers qui marchaient à notre hauteur, poussés de plus en plus par de nouvelles troupes de cavalerie, se laissèrent entamer, puis se débandèrent entièrement. Dans cette confusion, trois pièces de canon sont dépassées par l'ennemi qui s'en empare, plusieurs canonniers sont pris ou tués, d'autres blessés, et ce n'est qu'à grand'peine que je me tire de la bagarre en me jetant à gauche sur la

route, où me suit le capitaine Laporte (1) avec le reste de sa compagnie. J'allais retourner auprès du général Sebastiani et lui porter ces tristes nouvelles, lorsque je l'aperçus qui revenait au galop avec la cavalerie de la garde. Elle avait dû tourner bride, mais elle allait encore en bon ordre et sans que ses escadrons fussent rompus. Bientôt elle fut à ma hauteur, et je crois encore voir et entendre Sebastiani; entraîné par le mouvement et tout en galopant, il criait à tue-tête d'arrêter et de faire demitour; chaque chef répétait le même ordre et aussi vainement : l'impulsion était donnée et probablement cette retraite serait devenue une véritable déroute à l'entrée de la ville. Tout à coup, cette masse s'arrêta comme par enchantement. Elle avait aperçu sur la grande route l'empereur, l'épée à la main, à la tête de son état-major (2). A cette vue, chacun de ces braves ne songe plus qu'à la honte de fuir en présence de l'empereur et au danger qu'il va courir; les escadrons font demi-tour; Exelmans, à la tête des dragons, se retourne sur un des hussards autrichiens qui le serraient de près et le renverse; ceux qui n'ont pu arrêter à temps l'élan de leurs chevaux éprouvent le même sort; notre cavalerie culbute tout ce qu'elle rencontre; elle charge au grand galop ces escadrons devant lesquels elle pliait à l'instant et bientôt elle a repris ses premières positions.

Pendant cette fuite de notre cavalerie, car il faut bien appeler les choses par leur nom, je me trouvais dans une

(1) Arnaud-Auguste Laporte ou Delaporte, né à Paris en 1781, élève d'artillerie (1803), lieutenant en second (1805) et en premier (1807), passé dans la garde avec les mêmes grades (1809), capitaine en second (1812), chef d'escadron (1813), major (1815), lieutenant-colonel (1816), colonel (1819), retraité en 1832.

(2) Cf. Faix, p. 181 : « Napoléon, enveloppé dans le tourbillon des charges de cavalerie, ne se dégage qu'en mettant l'épée à la main »; et Ségur, III, p. 392-393 (l'épée de Napoléon était si rouillée qu'il fallut ses deux écuyers pour la tirer du fourreau). Voir aussi Gbabowski, Mémoires militaires, p. 225.

position très difficile et surtout fort extraordinaire. A droite de la grande route sur laquelle j'étais, suivi seulement de quelques canonniers d'ordonnance, les lanciers polonais fuyaient en désordre. A gauche revenaient au galop les dragons et les chasseurs de la garde qui bientôt m'eurent dépassé. Ainsi, en me retirant, car il fallait bien suivre le mouvement général, je marchais entouré à droite et à gauche de hussards autrichiens. Ils n'étaient séparés de moi que par le fossé qui bordait la route. Heureusement ils n'eurent pas l'idée de le franchir; ils ne pensaient qu'à poursuivre notre cavalerie. C'est à cette singulière circonstance que je dus mon salut. Je rejoignis nos troupes lorsqu'elles firent volte-face et il n'y avait entre Exelmans et moi que ce même fossé lorsqu'il se précipita sur le hussard le plus voisin. Et ce fut alors que j'aperçus, moi aussi, l'empereur, dont la seule présence avait arrêté nos escadrons et éloigné un danger qu'il était disposé à affronter à la tête de son état-major.

Il paraît qu'on avait été trompé sur les mouvements de l'ennemi. L'empereur ne s'attendait à trouver à Arcis qu'une partie de l'armée autrichienne, et c'était à la grande armée alliée tout entière que nous avions affaire. Au moins trois fois plus nombreuse que nous, elle nous obligea à nous concentrer près de la ville, sans pouvoir cependant nous enfoncer sur aucun point ni enlever le village où nous appuyions notre gauche (1). Attaqué à plusieurs reprises dans la journée avec le plus terrible acharnement, ce village fut défendu de même. Je l'appuyai avec la 4e compagnie de mon régiment et je fis mettre mes pièces en batterie sur sa droite jusqu'au soir. Je restai dans cette position, faisant feu sans relâche sur les troupes ennemies ainsi que sur les nombreuses batteries qui nous entouraient et qui nous firent beaucoup de mal

(1) Torcy-le-Grand.

par leur feu croisé. A ma droite se trouvait une compagnie de canonniers gardes-côtes avec leurs uniformes blancs (1); ces braves gens voyaient peut-être le feu pour la première fois et ils avaient des officiers peu expérimentés; ils se conduisirent pourtant avec une intrépidité d'autant plus remarquable qu'une sorte de fatalité semblait diriger contre eux la plupart des coups de l'adversaire, et que l'explosion successive de plusieurs de leurs caissons qu'ils avaient eu l'imprudence de laisser trop près de leurs pièces causa parmi eux d'horribles ravages; leurs cadavres jonchaient le terrain et la plupart de leurs pièces étaient démontées. Il en fut de même d'un bataillon d'infanterie placé aussi près de nous; au soir, il ne présentait plus qu'un amas de corps mutilés et d'armes brisées. C'est une des plus rudes canonnades que j'aie éprouvées, et dans une position extrêmement défavorable, car nous étions resserrés sur un centre dont l'ennemi occupait la circonférence et tous ses coups venaient converger sur nous.

La canonnade cessa avec le jour. Je quittai alors la 4e compagnie, qui bivouaqua dans sa position, et je me dirigeai vers la droite pour rejoindre le général Sebastiani, que je croyais y trouver avec la cavalerie de la garde. Après avoir marché quelque temps au hasard dans une obscurité complète, j'entendis des cris de hourra et des coups de carabine autour de moi. J'étais fort embarrassé et je craignais de tomber dans quelque escadron ennemi. Fort heureusement ce hourra n'eut pas de suite, et le bruit du combat avait cessé, lorsque j'aperçus, à quelques pas de moi, un cavalier arrêté. Sur mon qui vive, il se

(1) Cf. sur ces canonniers gardes-côtes l'étude de Léon Hexnet, les Milices gardes-côtes (1886), p. 37-41. Un décret du 22 janvier 1814 prescrivit la formation de vingt-sept compagnies d'artillerie mobile tirées des gardes-côtes, parmi les soldats qui faisaient partie du rappel des conscrits de l'an XII à 1814. Attachées par trois à chaque régiment d'artillerie à pied, elles constituèrent les 29e, 30e et 31e régiments. Vingt et une combattirent avec la Grande Armée ; six servirent à l'armée de Lyon.

nomma. C'était le colonel Gourgaud, officier d'ordonnance de l'empereur, qui venait de porter quelques ordres, et qui, ainsi que moi, ne pouvait retrouver son chemin. Je lui indiquai la direction probable d'Arcis et lui donnai un de mes canonniers d'ordonnance pour l'accompagner. Puis, je continuai à chercher Sebastiani. Enfin je rencontrai quelques corps de cavalerie de la garde qui m'apprirent que le général venait de retourner en ville. Je fis de même et y arrivai fort tard et très fatigué.

J'y trouvai mon adjudant-major qui, en m'attendant, avait fait préparer à souper dans une maison de peu d'apparence. Je fis honneur au repas, car je n'avais pas mangé de la journée, et je m'endormis profondément, étendu sur la paille, devant un bon feu, jusqu'au lendemain.

Notre armée avait passé la nuit sur le champ de bataille. Le matin du 21, je me rendis avec le général Sebastiani aux avant-postes, qui n'étaient qu'à une portée de canon de l'armée ennemie. Elle était en ligne, ainsi que la nôtre, les armes en faisceaux, la cavalerie pied à terre, et semblait n'attendre que le signal pour engager le combat. Nous restâmes jusqu'après midi dans cette singulière position, à nous examiner mutuellement, sans qu'un seul coup de fusil fût tiré. Vers une heure, une partie de nos troupes fit un mouvement. C'était pour se replier au delà d'Arcis. Soit que l'empereur n'eût voulu qu'imposer à l'ennemi en paraissant décidé à livrer bataille, soit que de nouveaux avis lui eussent fait changer son dessein, un mouvement général de retraite fut ordonné, et je restai avec mon artillerie en position avec la cavalerie de la garde qui devait, ainsi que d'autres troupes de la ligne, former l'arrière-garde.

Mais le bruit du tambour se fit entendre sur toute la ligne des alliés. Elle s'ébranlait pour nous attaquer dans notre mouvement rétrograde qu'elle avait aperçu, et peu d'instants après, la nombreuse artillerie qui marchait

à hauteur de ses tirailleurs commença à tonner. Nous répondîmes, mais avec une grande infériorité : l'ennemi, nous débordant, croisait son feu sur nous, et plus nos masses se concentraient en approchant d'Arcis, plus elles avaient à souffrir. De toutes parts pleuvaient les boulets et je n'ai jamais essuyé de canonnade aussi vive et aussi meurtrière. Cependant, notre retraite se fit lentement et dans le meilleur ordre, sans presser le pas; une partie de mes pièces tirait pendant que l'autre se repliait. Nous traversâmes Arcis sans beaucoup de peine, quoique les rues fussent encombrées de cavalerie et d'artillerie au milieu desquelles tombaient les obus et la mitraille. Cet encombrement aurait pu avoir les plus funestes conséquences; il ne causa pas la moindre confusion, grâce à la fermeté des troupes.

Nous nous mîmes en position de l'autre côté de la ville pour soutenir l'extrême arrière-garde. Elle était commandée par le maréchal Ney, qui fit sa retraite en bon ordre, quoique avec une grande perte. Il tint ferme jusqu'à la nuit dans la ville, dont une partie était en flammes. Pour moi, j'allai avec le général Sebastiani et sa cavalerie bivouaquer à deux lieues de là, au village de Dosnon, sur la route de Vitry (1).

Le lendemain, 22 mars, nous montâmes à cheval à la pointe du jour en nous dirigeant sur Arcis, et presque aussitôt nous rencontrâmes des corps de cavalerie légère avec lesquels nous escarmouchâmes toute la journée. Ils se retiraient de position en position après s'y être défendus quelque temps. Sebastiani paraissait mettre beaucoup d'importance à leur poursuite; mais nous ne parvenions à joindre que quelques hommes isolés de leur arrière-garde. Ils nous échappaient toujours, et ils semblaient n'avoir d'autre but que de nous fatiguer

(1) Voir sur les deux journées d'Arcis-sur-Aube les p. 300-323 du 1811 de Houssaye.

sans résultat. Aussi, Exelmans, avec ses dragons de la garde, n'avançait-il qu'avec répugnance dans une direction qu'il croyait opposée à celle qu'on devait suivre. Il fit plusieurs fois là-dessus des observations à Sebastiani, et finalement refusa d'aller plus loin; il était convaincu, disait-il, que depuis le matin on faisait de fausses manœuvres en poursuivant des troupes légères qui ne cherchaient qu'à nous amuser. Sebastiani, étonné de ce refus, revendiqua ses droits de commandant en chef; Exelmans tint ferme et Sebastiani, qui n'y mit pas autant de fermeté qu'il aurait dû, vit son autorité méconnue en présence de ses troupes. Il céda et vint bivouaquer au village de Trouan-le-Grand, près de celui de Dosnon, que nous avions quitté le matin.

Nous en repartîmes le 23 pour marcher sur Vitry (1). Pendant cette journée, des colonnes ennemies, se montrant sur notre droite, paraissaient suivre la même direction que nous. Vers le soir, nous arrivâmes près d'un village que leurs troupes occupaient déjà. Exelmans s'y porta avec de la cavalerie et j'y marchai avec la 4e compagnie de mon régiment. Une courte fusillade et quelques coups de canon nous en rendirent maîtres. Après quoi je rejoignis le reste de la cavalerie de la garde et passai la Marne à un gué, près de Frignicourt, village où j'arrivai assez tard dans la nuit, et où je restai jusqu'au lendemain. Nous apprîmes là que Vitry, dont nous n'étions qu'à une très petite distance, était occupé par l'ennemi. Nous nous attendions à marcher sur cette ville; mais l'armée prit une autre direction, et nous vînmes coucher à Wassy où nous séjournâmes (2).

(1) La veille, Napoléon écrit à Clarke qu'il masquera Vitry, si cette place se défend, et qu'après avoir passé la Marne à Frignicourt, il marchera sur Saint-Dizier.

(2) « Il n'y eut alors, dit Boulart (Mémoires, p. 320), qu'un bruit dans l'armée : nous allions opérer en Lorraine, rallier les garnisons, intercepter les communications de l'ennemi avec Mayence. Mais cette conjecture ne

Le 26, nous en partîmes pour nous diriger sur Saint- Dizier. Nous ne tardâmes pas à rencontrer des partis ennemis que nous chassâmes devant nous jusqu'à Saint- Dizier que les alliés tenaient en forces; leur infanterie garnissait les hauteurs avoisinantes, et une nombreuse cavalerie se déployait dans la plaine et sur la route en avant de la ville. Dès que nos troupes furent formées, l'attaque commença, et une canonnade assez vive s'engagea sur toute la ligne, dont mon artillerie occupait la gauche. Après quelques manœuvres, l'ennemi commença à s'ébranler, des charges successives de cavalerie achevèrent de le rompre, et il se mit en pleine retraite sur la route de Bar, en abandonnant une partie de son artillerie.

Nous le poursuivîmes vivement. Les Russes qui formaient son arrière-garde se conduisaient avec beaucoup de bravoure. Hors d'état de résister, ils eurent toujours bonne contenance; dès qu'ils trouvaient une position avantageuse, ils s'y établissaient; leur artillerie faisait un feu vif et soutenu sur les troupes qui les suivaient de plus près, et ils tenaient ainsi jusqu'à ce qu'ils vissent nos escadrons s'ébranler pour les charger. Alors, ils se retiraient sur une autre position où ils s'arrêtaient de nouveau. Ils parurent vouloir opposer une résistance plus opiniâtre en avant du village de Sandrupt situé sur la route. Des carrés d'infanterie et plusieurs escadrons, appuyés par l'artillerie, en défendaient les approches. On se battit vivement et le combat durait depuis quelque temps lorsque les dragons de la garde reçurent l'ordre de charger. Cette charge, extrêmement brillante, eut un succès complet, malgré les haies et les fossés derrière lesquels l'infanterie était postée. Ce qui ne fut pas tué se rendit, et les dragons, sans s'arrêter, pour-

plaisait pas généralement, malgré les résultats prodigieux que promettaient les stratégistes enthousiastes. »

suivirent la cavalerie qui fuyait au galop en traversant le village, et gagnait une position au delà d'une petite rivière (1). Mais dès que l'infanterie qui venait de se rendre vit nos dragons s'éloigner, elle reprit ses armes et tira sur eux. On se précipita sur cette infanterie et sa courte révolte fut sévèrement punie. Quant aux dragons, ils revinrent sur leurs pas parce que le jour était près de finir. Toutes nos troupes rétrogradèrent vers Saint-Dizier. La cavalerie de la garde vint au village de Chancenay, près de cette ville, et ce fut là que je passai la nuit (2).

Dans cette journée, nous eûmes affaire au corps du général russe Winzingerode, composé en grande partie de cavalerie. Il fut complètement battu, mais la perte considérable qu'il éprouva était peu de chose en comparaison du résultat qu'il obtint; il avait attiré l'empereur et sa garde dans une direction opposée à celle de la grande armée alliée, qui, pendant ce temps, marchait sur Paris (3). Ce fut le dernier combat où je me trouvai et les derniers coups de canon que j'ai tirés dans cette mémorable campagne de 1814.

Le 27, l'armée se dirigea sur Vitry. A une petite distance de la ville, elle fit halte. On attendait le signal de l'attaque pour laquelle tout semblait disposé. Mais les avis que reçut l'empereur de la marche rapide de la grande armée alliée sur Paris, changèrent ses dispositions. Il renonça à prendre Vitry de vive force, comme il semblait en avoir le dessein lorsqu'il partit de Saint- Dizier. On ne tira même pas un coup de canon contre

(1) Pabquin, p. 376-377, donne d'intéressants détails sur ces charges de la cavalerie.

(2) Cf. sur le combat de Saint-Dizier, qui fut « la dernière victoire », lé 1814 de Houssaye, p. 398-400.

(3) Langeuon dit de même (Mémoires, p. 475) que les pertes de Winzingerode avaient été prévues et qu'elles étaient « bien légères en comparaison du service qu'il rendait aux alliés en retardant le retour de Napoléon. » Cf. Macdonald, Mémoires, p. 258.

la place. Nous revînmes sur nos pas, et après avoir fait quatorze lieues dans la journée, j'arrivai le soir au village de Valcourt, non loin de Saint-Dizier, où je passai la nuit.

Pendant la halte de plusieurs heures que nous fîmes près de Vitry, je m'étais assis au bord de la route pour me reposer. Un chasseur à cheval, couché à quelque distance, dormait profondément, le bras passé dans la bride de son cheval qui restait immobile près de lui, et semblait craindre de troubler son sommeil. Un escadron de lanciers polonais, en bataille près de là, avait mis pied à terre; ils avaient remarqué l'état d'ivresse de ce chasseur avant qu'il s'endormît, et l'un d'eux, dont le cheval maigre et harassé était à peu près hors de service, imagina de le troquer contre celui du dormeur. Il s'avance doucement près de lui, et, sans déranger les rênes dont le chasseur avait eu soin d'entourer son bras, il ôte la bride au cheval qu'il désire escamoter; il la met à celui qu'il veut laisser à la place, il change tout le reste du harnachement, et il rentre à l'escadron avec sa nouvelle monture. Il me tardait, ainsi qu'aux nombreux témoins de cette filouterie peu ordinaire, de voir la mine du chasseur à son réveil. Il ne nous fit pas attendre longtemps; après avoir promené autour de lui des regards appesantis par le sommeil et le vin, il se leva sur son séant, ajusta ses rênes, mit le pied à l'étrier et, enfourchant la bête, partit aussitôt sans remarquer l'échange, ni s'embarrasser des éclats de rire des Polonais. Mais, quelques moments après, il rebroussait plus vite qu'il n'était parti. On ne douta pas qu'il se fût aperçu du tour qu'on lui avait joué et qu'il revînt pour découvrir l'auteur de cette espièglerie et lui demander raison. Ce n'était pas le motif qui le ramenait. Il approcha de l'endroit où il s'était endormi, mit pied à terre, ramassa un éperon qu'il avait oublié et s'en retourna aussitôt.

Probablement, ce n'est que le lendemain, lorsqu'il n'était plus temps d'y remédier, qu'il aura vu qu'on lui avait changé sa monture, et que le cheval qu'on lui avait laissé était alezan et très maigre, tandis que le sien, gras et bien en chair, était tout à fait noir.

Le 28 mars, nous nous mîmes en marche à la pointe du jour et vînmes bivouaquer à Ville-sur-Terre, en passant par Wassy; nous fîmes treize lieues ce jour-là. Le lendemain, nous passâmes la nuit àMarolles, à quatre lieues de Troyes. Nous en partîmes le 30, à une heure de la nuit, et après nous être arrêtés une heure à Troyes, nous bivouaquâmes à Bagneaux, petit village aune demi-lieue de Villeneuve-l'Archevêque. Le 31, nous apprîmes en route la bataille de Paris; je n'en sus les détails avec certitude que le soir, à Moret, où nous arrivâmes l'esprit troublé par ces tristes nouvelles, et le corps harassé par les marches forcées, que nous faisions depuis plusieurs jours (1). L'empereur était parti en avant, et l'on avait choisi dans la cavalerie de la garde les hommes les mieux montés pour en former quelques escadrons qui le suivirent.

C'est encore avec une douloureuse sensation que je me rappelle ce que j'éprouvai alors. Combien j'en voulais à cette garde nationale de Paris qui, avant le danger, montrait une ardeur si martiale et semblait prête à tout affronter, et qui, au moment du péril, s'était prudemment tenue dans l'enceinte de la ville, à l'exception de quelques centaines de braves qui sortirent de ses rangs pour aller combattre l'étranger! Si le dévouement avait été général dans cette milice, on aurait pu repousser l'ennemi, ou du moins ralentir ses progrès; et douze ou quinze hem es de gagnées donnaient le temps à l'empereur d'arriver. Qui peut prévoir les résultats que sa présence et celle

(1) " Jamais je n'avais vu de marches à des allures pareilles» {Soucfnirs de Paulix, p. 286).

des troupes d'élite qui le suivaient auraient obtenus? Je suis fermement persuadé que 30 000 ou 40 000 hommes, animés comme nous l'étions, et disposés à mourir sous les murs de la capitale ou à repousser l'ennemi, n'auraient pas laissé longtemps la victoire incertaine. Mais ce qui excitait surtout mon indignation, et ce que j'avais peine à croire, ce fut l'accueil que les Parisiens avaient fait aux alliés, et les basses adulations qu'ils avaient eu la lâcheté de leur prodiguer. Je n'oublierai de ma vie ce que je ressentis à la lecture du Journal des Débats, qui racontait avec une emphatique complaisance une représentation solennelle à l'Opéra, à laquelle les souverains alliés avaient daigné assister et accueillir les vœux et les hommages des lâches Français qui remplissaient la salle et semblaient jaloux d'afficher leur honte aux yeux des représentants de l'Europe (1).

Quelles tristes réflexions nous fîmes pendant la journée que nous passâmes à Moret! Nous ne regardions pas notre cause comme entièrement perdue. Cependant, l'avenir ne se présentait à nous que sous de sinistres couleurs, puisqu'il ne nous offrait, dans ses chances les plus favorables, qu'une guerre civile à la suite de la guerre d'extermination que nous faisions à l'étranger. Mais, je dois l'avouer, la guerre civile avec les horreurs qu'elle entraîne après elle me semblait préférable à la honte de subir le joug de l'étranger, et d'abandonner lâchement l'homme que nous servions depuis quinze ans (2).

(1) Voir dans Houssaye, 1814, p. 56 i-565, le récit de celte représentation où l'acteur Lais chanta au milieu des applaudissements et des cris d'enthousiasme :

Vive Alexandre !

Vive ce roi des rois !

Vivent Guillaume Et ses guerriers vaillants !

(2) Les sentiments de Griois étaient ceux des jeunes officiers et des soldats (Pasquiek, Mémoires, II, p. 298). Cf., par contre, les sentiments des maréchaux et de la plupart des généraux dans les Mémoires de Macdo-

Nous quittâmes Moret le 2 avril, et vînmes coucher à Fontainebleau, où je reçus du prince de Neuchâtel la lettre d'avis de ma nomination de chevalier de la Couronne de fer (1). Cette décoration, que je crois avoir bien méritée par mes services en Italie, m'aurait fait grand plaisir dans une autre circonstance; mais j'étais tellement affecté par les malheurs de notre patrie que je la reçus avec assez d'indifférence, et je la quittai! de même trois ans après, lorsque le grand chancelier de l'ordre de la Légion d'honneur me refusa l'autorisation de la porter, que je lui avais demandée, parce que, disait-il, l'empereur d'Autriche, nouveau chef de l'Ordre, ne reconnaissait comme chevaliers que ceux dont la nomination était antérieure à ces derniers temps.

Le 3, je reçus l'ordre de me rendre, avec la plus grande partie de l'artillerie de la garde, à Ponthierry, village à quelques lieues de Fontainebleau sur la route de Paris. Le 4 ou le 5, on me prévint de me tenir prêt à marcher sur Paris et à suivre le mouvement de l'armée, et peu de temps après, je vis défiler dans cette direction l'infanterie de la garde. Sans réfléchir aux suites terribles de ce mouvement, et au malheur dont il menaçait tant de personnes qui m'étaient chères et qui habitaient Paris où nous allions tenter d'entrer de vive force, je ne voyais que le plaisir de la vengeance et l'espoir de chasser l'étranger. Ces sentiments étaient ceux de toute l'armée. Officiers et soldats marchaient comme à une fête. La journée étant déjà avancée, la garde prit position à quelque distance de Ponthierry, et notre départ fut remis au lendemain matin. Mais dans la nuit, la honteuse défection de Marmont changea les plans d'attaque et détruisit

nald, p. 262-266 : ils désirent la paix et veulent en finir; « c'est assez de cette malheureuse guerre, sans allumer la guerre civile, » et la France a subi assez de malheurs « par l'entêtement d'un seul homme ».

(1) Il a été, en effet, nommé chevalier de la Couronne de fer par décret du 2 avril 1814.

tout espoir de réussir; un contre-ordre arriva; l'infanterie rétrograda sur Fontainebleau, où je me rendis le 5 ou le 6, avec mon artillerie.

Ce fut dans la nuit de mon arrivée que j'appris l'abdication de l'empereur et l'armistice conclu avec l'ennemi. Ainsi, notre sort et celui de la France était irrévocablement fixé. Il s'agissait de nouveaux serments à prêter et de nouveaux maîtres dont, quelques jours auparavant, nous ignorions presque l'existence, et que nous regardions comme nous étant imposés par la trahison de quelques Français et par les baïonnettes de l'étranger. Cette idée me révoltait et je me plaisais à croire que l'armée allait être dissoute, que nous serions renvoyés chacun chez nous. Au lieu de cela, je reçus quelques jours après l'ordre de partir pour Vendôme avec l'artillerie à pied et à cheval de la garde, et ces premières impressions de tristesse et de découragement passées, je fis, comme les autres, contre fortune bon cœur. J'avais été tenté de me présenter à l'empereur à Fontainebleau et de lui demander de faire partie du détachement de sa garde qui devait l'accompagner; je fus retenu par la peine que cette résolution ferait à mon père et à mes amis et surtout par la crainte que ma demande ne fût pas accueillie par l'empereur; j'étais depuis trop peu de temps auprès de lui pour qu'il dût attacher quelque intérêt à m'emmener. Mais s'il m'avait désigné, c'est avec bien de l'empressement que j'aurais répondu à son appel.

Parmi les officiers qui se présentèrent pour entrer dans la compagnie d'artillerie qu'on lui accordait pour sa garde était le lieutenant Lacombe; ce n'est qu'avec un extrême chagrin et en versant des larmes qu'il céda aux instances de sa famille qui s'opposait à son départ. Au reste, ce chagrin dura peu; il entra d'abord dans les gardes du corps, puis dans l'artillerie de la garde royale, et il se consola ainsi d'avoir perdu son ancien maître.

Son nouveau dévouement lui valut promptement le grade de colonel qu'il obtint presque en quittant celui de lieutenant (1).

Ce fut le 11 avril que je partis de Fontainebleau à la tête de mon artillerie. Pendant le court séjour que je fis dans cette ville, je logeai chez l'ancien serrurier de Louis XVI. C'était un homme fort âgé et riche; il avait depuis peu épousé une jeune femme très jolie, mais d'une avarice et d'une méchanceté qui contrastaient désagréablement avec sa figure. C'étaient tous les jours de nouvelles plaintes de mes ordonnances et de mes domestiques, à qui elle cherchait continuellement querelle, à qui elle refusait jusqu'aux moindres objets que les règlements l'obligeaient à fournir. J'exigeai un peu vertement qu'elle satisfît à leurs justes demandes, et cela, malgré l'intercession du général Proteau (2), qui vint devant moi plaider pour elle, et qui paraissait s'intéresser vivement à sa cause. Aussi, je finis par être fort mal avec elle.

Le jour où je partis de Fontainebleau, je vins coucher à Pithiviers; le lendemain 12, à Orléans, le 13 à Beaugency, le 14 dans un château près de Marchenoir, et le 15 j'arrivai à Vendôme, petite ville assez jolie et dont les environs sont charmants (3). Rien n'avait été disposé

(1) Joseph-Félix Le Blanc de Lacombe, né à Lorient en 1790, lieutenant en second au 4e régiment d'artillerie de marine (1807), lieutenant en premier à la 4e compagnie d'ouvriers (1811), puis dans l'artillerie de la jeune garde (avril 1813), lieutenant en second dans l'artillerie de la vieille garde (juin 1813), maréchal des logis avec rang de capitaine, puis souslieutenant avec rang de lieutenant-colonel dans les gardes du corps du Roi en 1814, lieutenant-colonel dans l'artillerie à pied de la garde royale (septembre 1815) et lieutenant-colonel au même corps avec rang de colo nel (1818), colonel du 3e régiment (1826), remplacé en 1830 et admis en 1832 au traitement de réforme.

(2) Guillaume-Marcellin, baron, puis vicomte Proteau, était général de brigade depuis le 5 novembre 1813.

(3) Il y retrouva Pion des Loches. « Griois, dit Pion (Mes campagnes, p. 399), Boulart, Marin, Cappelle, étaient ouvertement mécontents; Mme Boulart pleurait sa baronnie perdue et sa fortune manquée. Ces mes-

pour nous recevoir, et l'artillerie à pied et à cheval de la vieille et de la jeune garde formait une masse d'hommes et de chevaux que Vendôme ne pouvait ni loger, ni nourrir. Il fallut s'étendre dans les environs. L'artillerie à pied resta en ville avec le général Boulart (1), et j'allai m'établir à quelques lieues de Vendôme, au château de Ranay, près du bourg de Montoire, où fut cantonnée l'artillerie à cheval. Je voulais me loger aussi à Montoire; mais à peine y avait-il de la place pour les officiers des compagnies, et d'ailleurs la proximité du château de Ranay me donnait toute facilité pour les relations de service et la surveillance des troupes. Je fus bien accueilli par la maîtresse du château. C'était Mme de Vernage, veuve du médecin de Louis XV (2). Je crois qu'elle aussi avait appartenu à ce prince, sous un autre titre; elle aimait du moins à le faire entendre, et de beaux traits que le temps n'avait pas entièrement effacés aidaient à le faire croire. Du reste aimable, aisée dans son ton et ses manières, elle avait toujours à conter quelques anecdotes de l'ancienne cour, et elle contait d'une manière piquante et spirituelle. Les portraits des favorites de son roi remplissaient son salon et chacune d'elles était alternativement le sujet de la conversation. Avec elle demeurait son frère, ancien officier des gardes du corps, qui, malgré son âge et ses infirmités, sollicitait déjà de l'emploi et un avancement qu'il a sans doute obtenu. C'était, au fond, un très bon enfant, et je passai fort agréablement les huit jours que je restai au château de

sieurs critiquèrent presque à haute voix, de la façon la plus scandaleuse, le curé qui dans son discours mettait en opposition les vertus du roi avec les crimes du tyran. »

(1) Cf. les Mémoires de Boulart, p. 327. Il logea d'abord, sur la place, dans la maison d'un épicier où il était « gêné et comme campé ».

(2) Michel-Louis de Vernage (1697-1773), connu pour avoir sauvé de la mort le roi Stanislas. Il fut cité par Voltaire dans le Deuxième discours

parmi les « fameux médecins de Paris » :

Voilà l'Helvétius, le Silva, le Vernage.

Mme de Vernage, dont les soins et les prévenances n'étaient peut-être pas tout à fait désintéressés, à en juger du moins par son empressement à se prévaloir de mon autorité pour se mettre à couvert des réquisitions de vivres et de fourrages. Je quittai Ranay le 23 avril pour venir prendre à Vendôme le commandement de toute l'artillerie de la garde et remplacer dans cette fonction le général Boulart appelé à Paris (1). Je fus assez bien logé chez une femme très âgée, Mme de Paris. . Je vivais très retiré, et je ne voyais que quelques officiers d'artillerie avec lesquels je mangeais, le chef de bataillon Cappelle. Fadjudant-major Henraux. Mais nous étions dans la plus grande incertitude sur notre sort qui lécidait à Paris. Des bruits contradictoires couraient à ce sujet et fournissaient ample matière à nos entretins et à nos réflexions. Un commissaire du roi, le vicomte d'Osmond (2), vint quelques jours à Vendôme pour connaître l'esprit public, et le disposer en faveur Bourbons, il eut avec moi plusieurs entretiens e1 il me parla des bonnes qualités du roi, de ses sentiments de justice et de modération, du véritable intérêt qu'il portait aux militaires et particulièrement à ceux de la garde. Je ne Lui cachai pas le regret que j'éprouvais, ainsi que les

II était attaché au Comité spécial chargé de réorganiser le corps de l'artillerie : président. Sorbier; rapporteur, Ruty; membres, Dulauloy, Charbonnel, Neigre, Berge et Boulart. Cf. Boulaui, Mémoires, p. 328.

(2) Griois a écrit : « Le comte ou le marquis d'Osmond ». Il y avait deux frères Osmond. Le marquis, René-Eustache, né en 1751, maréchal de p le l,r mars 17'.' 1 et lieutenant-général le 30 août 1814, ministre de Louis XVI à La Haye et à Pétersbourg, fut, sous la Restauration, ambassadeur à Turin, puis à Londres; c'est le père de Mme de Boigne. Le vicomte, Marie-Joseph Eustache, est celui dont il s'agit ici, celui qui fut en 1814 commissaire extraordinaire du roi dans la 22e division militaire. Né à Saint-Domingue en 1756, sous-lieutenant (1774), major (1779), mestre de camp 1782 . maréchal de camp pour retraite (1er mars 1791), il é migra, fit à l'armée de Condé les campagnes de 1792 et de 1793 et obtint le 23 août 1814 le brevet de lieutenant-général et le 1er janvier 1819 sa retraite.

troupes sous mes ordres, de changer de maître; mais je l'assurai que nous étions décidés à sacrifier nos anciennes affections à la tranquillité et au bonheur de la France. Il parut approuver les sentiments que je lui exprimais, et je crois que ce fut de bonne foi; il avait l'air franc et honnête, et quoiqu'il eût émigré, il n'avait pas cette exagération, cette intolérance de principes politiques si commune alors et depuis, et il ne parut pas trop scandalisé ni étonné des questions que je lui fis sur le roi et les autres membres de la famille royale, dont j'ignorais l'âge et même le nom (1).

Dès les premiers jours de mai, je reçus du ministre l'ordre du départ pour toute l'artillerie de la garde vieille et jeune; elle devait se rendre à La Fère et dans les environs, et marcher en plusieurs colonnes à un jour d'intervalle.

Avant de quitter Vendôme, je voulus avoir un certificat du maire qui constatât la conduite de mes troupes et je chargeai mon sous-adjudant-major Ducamp (2) d'aller demander cette pièce que les règlements militaires prescrivent et qui, dans les circonstances présentes, avait quelque importance. J'étais à table avec plusieurs officiers, lorsque Ducamp m'apporta le certificat. Je jetai les yeux sur cette pièce, et je vis que M. le maire, après avoir rendu à la bonne conduite des canonniers le bon témoignage qu'il ne pouvait lui refuser, s'avisait d'ajouter que l'esprit du corps s'était beaucoup

(1) Pion raconte (Mes campagnes, p. 399) que les officiers de l'artillerie allèrent lui présenter leurs hommages. « Griois, écrit Pion, nous conduisait et ne sut pas lui dire un mot; d'Osmond nous déclara néanmoins qu'il était satisfait de notre bon esprit et qu'il en rendrait compte au roi; au sortir de l'audience, nos mécontents le traitèrent d'émigré et le déchirèrent à belles dents ».

(2) Vivant-Joseph Ducamp, né à Bordeaux en 1786, vélite aux canonniers de la garde (1807), maréchal des logis chef (1809), lieutenant en second (1810), capitaine en second et sous-adjudant-:najor (1813), capitaine en premier (1820), mort en 1833.

amélioré depuis son arrivée à Vendôme. Il voulait probablement se faire valoir, ou peut-être, en laissant planer le soupçon sur nos opinions politiques, se ménager quelques bonnes dénonciations.

Quoi qu'il en soit, révolté de cette impertinence, je me rendis, sans perdre une minute, à l'hôtel de ville avec Gappelle et Ducamp, et mon certificat à la main, j'entrai dans la salle où étaient le maire et quelques membres de son conseil municipal. J'exprimai au maire, en termes énergiques, ce que je pensais de l'insolence ou de la perfidie qui l'avait porté à écrire ce certificat, et je le sommai de préciser à l'instant les faits qui lui faisaient juger de notre mauvais esprit ou de rendre pleine et entière justice, sans restriction aucune, au régiment. J'étais dans une véritable colère; mes expressions s'en ressentaient, et mes gestes, car je déchirai le certificat et le lui jetai à la figure. Il fut terrifié, et, sans répliquer, il me fit un autre certificat magnifique et où rien ne manquait. Il se nommait Josse de Beauvoir et il fut depuis député.

Je partis de Vendôme le 13 mai 1814, avec la dernière colonne de l'artillerie vieille garde, et vins coucher à Cloyes, petite ville assez jolie; le 14 au bourg de Bonneval, le 15 à Chartres, qui me parut une grande et belle cité, et le 16 à Dreux, où je fus agréablement surpris de trouver mon frère et sa femme qui venaient m'engager à passer quelque temps avec eux à Rouen. J'avais d'avance formé ce projet, et une heure après nous partîmes en poste. Nous arrivâmes à Rouen vers les dix heures du soir et j'y restai deux jours, très content de me retrouver en famille, mais assez contrarié du dîner que mon frère donna en mon honneur, et surtout de la soirée priée qui le suivit. Les salutations et les compliments qu'il me fallut essuyer et rendre pendant trois ou quatre heures à une foule de gens que je ne connaissais pas, qui tous se disaient les amis de mon frère, et qui le furent en effet tant qu'il

conserva sa place et put leur donner de bons dîners, firent de cette soirée une des plus ennuyeuses dont je me souvienne. Rouen me parut, à ce premier voyage comme depuis, une grande ville fort laide et fort sale, mais dans une situation charmante, et une partie des quais est fort belle. Je partis le 20 mai par le vélocifère avec mon frère, qui m'accompagna jusqu'à Beauvais. Nous couchâmes à Gisors; le lendemain, nous prîmes une voiture de louage qui nous conduisit à Beauvais, où un plaisir bien réel m'attendait encore. J'embrassai mon ami Duménil qui était venu à ma rencontre. Nous séjournâmes tous ensemble à Beauvais où je rejoignis mon artillerie, et le lendemain, je vins avec Duménil, dans une voiture de louage, passer un jour à Compiègne. Je visitai le parc et le château. L'intérieur est fort beau, mais il avait souffert, ainsi que les jardins, du combat qui s'était livré à l'entrée des alliés, et les balles avaient pénétré jusque dans les appartements. A mon arrivée, il n"était bruit que d'un nouveau combat qui avait failli avoir lieu deux jours auparavant entre les gardes du corps prussiens et la première colonne de mon artillerie où se trouvait le régiment d'artillerie à cheval dont j'étais major. Chacun me donnait des détails en appuyant avec complaisance sur la belle peur des Prussiens qui s'étaient hâtés de vider la ville devant les canonniers. Voici ce qui était arrivé, et ce que j'appris ensuite par le rapport du chef d'escadron Marin, qui commandait le régiment en mon absence. Par suite du désordre qui régnait partout, l'ordre de route que j'avais reçu du ministre faisait arriver à Compiègne la première colonne de mon artillerie, lorsque les gardes du corps du roi de Prusse s'y trouvaient déjà; à la vérité, ils ne devaient qu'y passer. Mais le commandant de cette troupe, traitant la France en pays conquis, refusa d'écouter les officiers municipaux, qui lui représentaient l'impossibilité — et

les inconvénients — de loger en même temps dans cette petite ville le corps prussien et l'artillerie de la garde. Il déclara qu'il resterait à Compiègne. Le régiment d'artillerie à cheval arriva au jour fixé et trouva les Prussiens établis dans la ville comme chez eux. Accoutumés à ne rencontrer des moustaches prussiennes que sur le champ de bataille et peu flattés de les voir ailleurs, les canonniers regardèrent de travers les étrangers qu'ils rencontraient. Cette mauvaise volonté s'augmenta lorsqu'ils apprirent le refus que le commandant avait fait d'évacuer la ville et les propos des Prussiens que les habitants répétaient en les amplifiant. Il n'en fallait pas tant pour porter à l'extrême leur ressentiment. Il éclata à la première occasion. Des canonniers, en allant au fourrage, rencontrèrent des Prussiens; des rixes particulières eurent lieu où les Prussiens eurent le dessous, et leur commandant réunit ses escadrons et les mit en bataille. Mais les canonniers avaient fait de même. Tous étaient à cheval, sabre en main, et les efforts de leurs officiers n'auraient pu les empêcher de tomber sur les Prussiens, si ceux-ci, reconnaissant qu'il n'y aurait que des coups à gagner en cette affaire, n'avaient pris le sage parti de tourner bride et de laisser l'artillerie à cheval maîtresse paisible de la ville. Le 24, je couchai à Noyon, et le lendemain j'arrivai à La Fère. Je m'y établis avec une partie de mon artillerie, et le reste fut cantonné dans les environs. La ville est petite, mais assez jolie. Les circonstances où nous étions et l'incertitude de notre avenir ne me laissaient pas l'esprit assez libre pour jouir des agréments qu'auraient pu m'oiïrir quelques sociétés où je fus admis. Mon temps était presque entièrement consacré aux détails du service et à des promenades que je faisais dans les environs avec mon ami le colonel de Lignim (1).

(1) Henry-Antoine Bon de Lignim, né à Roche-Corbon (Indre-et-Loire) en 1777, élève à l'Ecole d'artillerie de Châlons (1795), lieutenant en se-

Un sentiment d'inquiétude et de mécontentement se manifestait parmi les soldats. Un jour, un officier russe qui voyageait avec sa mère vint se plaindre à moi que deux canonniers de mon régiment avaient, dans les environs de la ville, maltraité les Cosaques qui conduisaient leurs montures, et ravi leur plus beau cheval. J'ordonnai des perquisitions dans les cantonnements du régiment pour découvrir les auteurs de ce vol qui compromettait l'honneur du corps et celui des militaires français aux yeux de cet étranger; malgré tous mes soins et mes recherches, je ne pus retrouver le cheval ni connaître les voleurs. J'aurais volontiers contribué de ma bourse à dédommager de sa perte cet officier; mais quand il me dit qu'il estimait son cheval plus de 3 000 francs, je vis que ma bonne volonté serait au-dessus de mes moyens, et, comme cet officier paraissait, ainsi que sa mère, beaucoup plus occupé des dangers qu'il avait courus et de ceux qu'il redoutait encore que de la perte de la bête, je lui offris de le faire escorter jusqu'au premier corps russe. Il accepta mon offre avec grand plaisir, et nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde.

Le désir de revoir mon père et d'anciens amis m'avait engagé à demander un congé pour me rendre à Paris. Je le reçus, et le 13 juin je partis en poste de La Fère à 4 heures du matin. J'arrivai à Paris à 6 heures du soir. Les troupes alliées y étaient encore et leur présence troublait un peu mon plaisir. Cependant, il fallait bien prendre un parti, et pour m'étourdir, je me livrais à toutes les distractions dont j'avais été si longtemps privé, lorsque le 2 juillet, le général Lalle-

oond (1796) et en premier (1801), capitaine en second (1803) et aide de camp de Lariboisière, chef de bataillon (1807), colonel (1810), directeur du parc d'artillerie de la garde (1813), baron de l'Empire (21 février 1814), chef d'état-major de l'artillerie de l'armée du \ord en 1815, maréchal de camp (11 août 1830), retraité en 1848; « bon camarade, officier de mérite et zélé » (Boulart, p. 286).

mand (1) m'apporta l'ordre de partir sur-le-champ pour La Fère, où lui-même se rendait avec le général Boulart, qui commandait le régiment d'artillerie à pied, et le chef de bataillon Cappelle. Nous partîmes ensemble en poste le jour même et arrivâmes à La Fère le lendemain 3 juillet, à 7 heures du matin.

Une ordonnance avait licencié l'artillerie de la garde. Les militaires qui la composaient devaient être incorporés dans la ligne, renvoyés chez eux ou admis à la retraite, selon l'ancienneté de leur service. A cette nouvelle, la colère des canonniers éclata; ils annonçaient qu'ils ne voulaient se séparer que lorsqu'ils seraient payés de leur solde arriérée de près de trois mois et ils parlaient hautement de se rendre avec leurs pièces à Paris pour l'obtenir. Ils en voulaient surtout au général Dulauloy; ils l'accusaient d'avoir négligé les intérêts de la troupe pour ne s'occuper que des siens et d'avoir détourné à son profit l'argent destiné à l'artillerie (2). Il pouvait bien en être quelque chose, mais l'argent dont il avait pu disposer n'était pas celui de la solde, et les canonniers l'en accusaient à tort. Dans ces moments d'effervescence, les meilleures raisons sont souvent inutiles; aussi, il se garda de paraître à La Fère. Il trouva plus prudent de nous y envoyer. Pour parer aux premiers besoins et apaiser les réclamations les plus urgentes, il nous remit 40 000 ou 50 000 francs en or et les menaces des canonniers lui firent trouver des ressources que, sans cela, il n'aurait pas même sollicitées.

A notre arrivée, les soldats étaient assez mal disposés.

(1) Henry-Dominique Lallemand, chef d'état-major général de l'artillerie pendant la campagne de Russie, général de brigade depuis le 12 mars 1814, devait quelques moi* plus tard, à la nouvelle du débarquement de Napoléon, tenter de s'emparer de l'arsenal de La Fère et combattre à Waterloo à la tête de l'artillerie de la garde.

(2) Pion, lui aussi, apprécie peu Dulauloy, et assure que le nouvel inspecteur général « acheta partout sans formes légales » et « jeta l'administration dans une confusion bientôt irrémédiable ».

Mais ce n'était pas à nous qu'ils en voulaient et ils apprirent que nous apportions de l'argent. Leur mécontentement se calma et, dès le lendemain, le licenciement commença assez paisiblement, sauf quelques propos contre le nouvel ordre de choses. L'opération continua les jours suivants. L'argent que nous avions apporté fut réparti proportionnellement au dû de chaque homme; des bons furent remis pour le reste de la créance et le dernier détachement partit le 15 (1).

(1) Cf. sur le mécontentement de l'artillerie et sur son licenciement les réflexions de Piox, Mes campagnes, p. 403-405.

Page 1