‹ Mémoires (1848-1870) (volume 2)Chapitre 2 sur 73 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Je cherchais, un dimanche, sur les quais, quelque livre précieux ou curieux parmi les bouquins lorsque j'avisai, entre tant d'autres bouquins exposés au vent et à la pluie, un in-octavo en langue italienne, qui mè parut intéressant : les Mémoires du général Govone/Je savais le rôle qu'avait joué ce soldat lors des préliminaires de paix à Nikolsburg en 1866. Ses notes diplomatiques, ses dépêches pouvaient me servir à trouver dans la nuit du passé « un peu plus de lumière », comme avait dit La Marmora. Je pris le volume attirant parmi les livres dédaignés.

Il n'était pas même coupé. Je lus ces pages avec une attention passionnée. Elles évoquaient pour moi des journées fameuses, le siège de Sîlistrie, la charge de la Light Brigade à Balaklava, Sébastopol, Tltalie, Solférîno — tout ce qui avait été pour mon enfance et mon adolescence une légende de sacrifice et de gloire — et je me demandais pourquoi ces pages qui intéressent si fort la France n'avaient pas encore été traduites en français.

Elles le sont aujourd'hui, et M. H. Weil, Thistorien excellent de la Campagne de 1814, du Prince Eugène et de Joachtm Murat^ Téditeur érudit des Mémoires de Loicenstern^ offre une contribution très importante à Thistoire contemporaine en nous donnant les lettres, les dépèches, les impressions, les souvenirs de l'admirable soldat, mort trop jeune, que fut le général Govone.

Pages viriles et pittoresques, déposition irréfutable d'un témoin qui assista à des journées décisives pour le monde, lorsqu'il voit, chez le roi de Prusse, le futur empereur Guillaume, succéder à la crainte de ïexplosion de la France la colère mal cachée de cet empereur des Français, qui force en quelque sorte l'armée prussienne victorieuse à la paix, a Louis nous paiera cela plus tard », disait déjà M. de Bismarck.

Et ce Bismarck, presque déférent en apparence à la veille du premier coup de fusil, comme il devient arrogant et menaçant au lendemain de Kœniggraet/! Il redoutait un coup de canon tiré sur le Rhin. Le canon de Sadowa lui faisait relever la tête.

Le général Govone est là pour nous conter l'aventure et son historien, le commandant Weil, pour la commenter.

On trouvera, dans l'édition française publiée aujourd'hui, des pages complètement inédites et qui ne j iigurent point dans l'édition italienne. M. le chevalier ! Govone, fils du général, a remis au commandant i Weil ces documents précieux.

PREFACE VIÏ

El l'on ne peut s'empêcher de se sentir ému en lisant le récit des entretiens de Govone avec Bismarck, entretiens qui renouvellent les angoisses ^patriotiques dont parlait Rouher, et qui préparent les douleurs de Tannée terrible.

De Berlin, le 3 juin 1866, Govone écrit :

« Je demandai au comte si, de Tautre côté du Rhin, il y avait quelque territoire qui, si on appelait la population à faire connaître ses désirs, se prononcerait en faveur de rai.nexion à la France.

Le comte de Bismarck me répondit : « Aucun. Les agents fran- <« rais qui ont parcouru le pays pour connaître ses dispositions ont •( été unanimes à constater que nulle part le vote, à moins d'être K faussé, ne donnerait un résultat favorable à la France. On n'y •i aime ni notre gouvernement, ni la dynastie régnante ; mais tout " le monde y est et veut y rester allemand, de sorte qu'il n'y aura •• d'autre moyen de donner une compensation à la France qu'en «• lui attribuant les parties françaises de la Belgique ou de la «• Suisse. »

Je fis remarquer au comte que c'était là c ose extrêmement délicate et difficile, mais que, dès que l'on ne p )uvait pas faire valoir la volonté populaire, on pourrait peut-être invoquer quelque autre principe, comme par exemple celui des frontièr -s naturelles.

J'ajoutai aussitôt que je n'entendais pas par là faire allusion à la rive gauche du Rhin, mais qu'il pourrait y cvoir quelque autre ligne géographique qui pourrait convenir à la France.

Le comte de Bismarck me dit alors : « Oui, ce serait la Moselle. Je " suis, pour ma part, bien moins Allemand que Prussien. Et je ne « verrai aucune difficulté à consentir à la cession à la France de « tout le pays entre le Rhin et la Moselle : Palatinat, Oldenburg et « une portion de territoire prussien, etc. Mais le roi, sous l'influence « de la reine qui n'est pas née prussienne, aurait les plus grands « scrupules et ne s'y déciderait que dans un moment de crise " suprême, lorsqu'il s'agirait pour lui de tout perdre ou de tout ga- « gner. De toute façon, afin de préparer l'esprit du roi en vue d'un '( arrangement quelconque avec la France, il faudrait connaître le <' terme minimum de ses prétentions. S'il s'agissait de toute la rive •■ gauche du Rhin, Mayence, Coblence et Cologne, mieux vaudrait

\m LE GENERAL GOVONE

« s'enlendie avec T Autriche et reaoncer aux Duchés et à beaucoup « d'auti'es choses. »

(( Mais, lui dis-je, avec TAutriche, il n^est d'autre arrangement « possible qu'une capitulation, puisque les questions en litige inté- « ressent ses intérêts les plus essentiels et son avenir. Elle ne sau- « rait donc transiger. »

« C'est vrai, répliqua le comte de Bismarck, mais Topinion puer blique de TAllemagne pardonnerait au roi cette capitulation dès u qu'on saurait qu'il s'y est résigné pour ne pas céder à une puis- « sauce étrangère la moindre parcelle de territoire allemand. »

El le danger passé, la victoire obtenue, le roi de Prusse change de ton, comme son minisire, el déclare : r< Même les rois (les rois allemands vaincus) seront avec nous contre la France. »

Le général Govone est de ceux qui nous avertirent du danger et voulurent le conjurer.

Je ne puis pas n'être point reconnaissant a ceux des Italiens dont ]es sympathies demeurèrent fidèles à la France aux heures néfastes de la guerre de 1870. L*auteur des pages traduites par M. Weil, le général Govone, alors minisire de la Guerre, Tut de ceux-là. Ses bersagliers autrefois avaient combattu avec nos zouaves. Soldat d'Oltenitza avec Omer-Pacha, il avait servi sous les murs de Sébastopol, collaboré a la journée de la Tchernaïa, fait campagne coude à coude avec nous à Magenta et à San Martino. Il devait d'ailleurs se souvenir de la façon dont, au camp prussien, Tétaimajor allemand victorieux avait traité Tadmii^able défenseur de Custozzane cédantle terrain que sous une avalanche humaine. La grandeur d'àme n'était pas la vertu maîtresse de M. de Bismarck. Le général Govone

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