LE REFUS DE LA VÉNÉTIE
Après avoir cité dans son livre : « Un p6 pius di luce », page 222, le mémoire adressé par le général Govone au chevalier Nigra, le général La Marmora s'exprime comme suit :
i( Si Ton examine un peu attentivement ce long et intéressant
« mémoire, on devra en conclure que le général Govone peu-
« chait en somme pour Tacceptation des propositions autrichiennes.
« Et en effet, dans les différentes conversations que j'eus avec « lui lorsqu'il m'apporta son Mémoire, et pendantles trois ou quatre « jours qu'il passa à Florence, il s'est> en me répétant souvent son M proverbe ÎSLYon {lequel?) clairement prononcé en faveur de ce parti.
« Le général Govone était à ce moment fort effrayé de notre siu tuation.
« Je dus à plusieurs reprises le calmer en lui rappelant les ins- «I tnictions que je lui avais données et les recommandations que « je lui avais faites avant son départ, savoir : « qu'il fallait réfléchir « sérieusement avant de nous lier à la Prusse par un traité, parce ff que j'entendais, moi, qu'une fois engagée, l'Italie ne saurait u manquer à ses obligations... »
Il est, je crois, inutile de dire que rien de ce que le général Govone écrivit et dit en ce moment ne saurait confirmer cette appréciation.
Le ministre Nigra qui avait pris connaissance du Mémoire avant le général La Marmora, l'avait interprété dans un tout autre sens, dans on sens qui correspond complètement à tout ce que le général Govone (Cf. chap. vi.) a écrit pour l'expliquer. Ce Mémoire n'a jamais eu pour but de pousser le Gouvernement à s'engager dans une voie qui ne paraissait pas moins déshonnête au général Govone qu'au général La Marmora. Ce Mémoire examine toutes les faces de la question, fait ressortir les dangers de la situation et conclut en disant qu'en présence de l'issue incertaine de la guerre et de l'attitude ambiguë de la Prusse S il était absolument indispensable de
i. Les révélations et les découvertes faites depuis cette époque ont prouvé combien nous avions raison de nous tenir sur nos gardes. 11 suffit
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noas mettre complètement d*accord avec la France et d'obtenir de cette puissance qu'elle consente à nous abandonner TAutriche.
Le général Govone tenait l'Empereur pour un genileman si accompli qu'il n'admettait pas la possibilité de le voir nous donneruD conseil déloyal. D'autre part, l'accord que ce souverain aurait conclu avec nous Tobligeait à se solidariser avec nous en même temps qu*il lui aurait permis d'arriver, de concert avec nous, plus facilement et plus t^t qu'en nous faisant violence aux résultats qu'il recherchait.
Quant à l'attitude que le général Govone aurait eue, d'après le général La Marmora, pendant ces entretiens avec lui, elle est en contradiction complète et manifeste avec le ton absolument calme de tons ses écrits, de tous ses rapports, même de ceux qu'il avait expédiés dans les premiers jours de mai sous l'impression encore toute fraîche et immédiate des incertitudes et des chicanes prussiennes, avec ce ton calme qui ne ressemble en aucune façon aux phrases nerveuses, pleines de colère et d'amertume que quelques années plus tard« le général La Marmora a laissé tomber de sa plume lorsqu'il parla de ces incidents dans son livre. D'ailleurs, par scrupule de conscience, afin d'être bien sûr de ne rien avancer qui ne soit absolument exact, nous avons interrogé le seul personnage, avec lequel, en dehors du général La Marmora, le général Govone s'entretint de cette question, nous avons interrogé le comte Nigra, aujourd'hui encore ambassadeur à Vienne, qui nous a autorisé à publier la réponse qu'il a bien voulu nous adresser.
San Remo, 5 novembre 1901.
<c Ayant passé une grande partie de ma vie hors d'Italie, je
« n'ai eu que de rares occasions de m'entretenir avec le générai « Govone, votre père. Mais je l'ai vu dans la circonstance que vous « m'indiquez et encore plus tard*... »
« Gomme je vous l'ai dit, je m'étais déjà entretenu précédemment avec le général Govone, lorque le général Lia Marmora, informé par
de se rappeler les étranges déclarations faites à plusieurs reprises par le prince de Bismarck à propos des négociations qu*il entreprit (et non pas le roi, comme le croyait le général Govone) en mars 1866, à un moment où le traité avec Tltalie le liait avec nous, aHn d'arriver avec rAatriche à un arrangement dont la France et ritalie auraient fait les. frais.
L*historien allemand Friedjung écrit à ce propos : «... On reprocha plus tard à La Marmora et à ses collaborateurs d*ctre entrés dans TalUance avec des arrière-pensées pleines de défiance, de ne pas s'être fait une idée exacte du génie de Bismarck et de n*avoir pas bien compris la situation de TEurope. Mais peul-on, en vérité, leur adresser on pareil reproche, après des révélations de la nature de celles que Bismarck lui-même a faites ? »
Cf. Ancor un po' piu di luce, par le sénateur L. Chiala, p. 539 & 554.
1. Le comte Nigra parle ici des relations qu'il eut avec le général Govone lorsqu'il passa par Paris lors de sa deuxième mission.
moi que Tempereur Napoléon nous ofTrait la Yénélie qui lui avait été cédée par l'Autriche, l'envoya à Paris pour conférer avec moi. Le résultat de la conférence ne pouvait être douteux, et La Marmora connaissait déjà ma manière de voir qui était aussi celle de Govone.
Il n'ignorait pas qu'à mon avis, tant que le traité avec la Prusse restait en vigueur, l'Italie ne pouvait se dédire sans commettre un acte de manifeste déloyauté. C'était dans ce sens que je m'étais exprimé au moment même où l'empereur Napoléon me communiqua cette proposition. Je lui avais rappelé que j'étais chargé par le Gouvernement italien de placer sous ses yeux l'original du traité d*alliance avec la Prusse que le courrier qui le portait de Berlin à Florence avait eu ordre de me remettre à cet effet en passant par Paris. Je n'ai pas vu les communications écrites que le général Govone a faites en cette circonstance au général La Marmora. Mais je puis affirmer que le général Govone n'hésita pas à me déclarer, comme je lui déclarai moi aussi de mon côté, que l'honneur de ritalie lui faisait un devoir de tenir fidèlement la parole donnée.
Le général La Marmora, lorsqull écrivit son malheureux livre, était, tout le monde le sait, écrasé sous le poids de la responsabilité que la défaite de Custozza avait fait retomber sur lui.
Les belles qualités qu'on avait tant de fois admirées en lui, son dévouement envers son roi et son pays, son abnégation, son amour de la justice s'éclipsèrent pendant un assez long temps et Ton n'aperçut plus que ses défauts, son amour-propre exagéré, sa suffisance, sa défiance de tout et envers tous, sa partialité et le parti pris qu'il apportait à ses jugements. Le temps et l'histoire ont fait voir tout ce qu'il y avait de beau, de grand et aussi de mauvais dans le caractère fortement trempé de ce brave soldat qui eut le tort de se croire capable de conduire une armée. Dans son livre, il a été injuste envers le général Govone, comme il l'a été envers moi et tantd'autres. Quoi qu'il en soit, j'espère etje suis sûr que lorsque vous parlerez de lui, même en recherchant et en disant la vérité qu'on doit à l'histoire, vous ne chargerez pas sa mémoire. Votre tout dévoué,
NlGRA. »
Cette lettre prouve donc, comme on pouvait d'ailleurs en être sûr d'avance, que dans le récit qu'il donne des événements en question, comme sur beaucoup d'autres points, le général La Marmora a été mal servi par sa mémoire.