‹ Mémoires (1848-1870) (volume 2)Chapitre 60 sur 73 · TEXTE DU TRAITÉ · texte numérisé non relu

TEXTE DU TRAITÉ

Leurs Majestés le roi d'Italie et le roi de Prusse, animés du môme •désir deconsoliderles garanties de la paixgénérale, et tenant compte des besoins et des aspirations légitimes de leurs nations, ont, pour régler les articles d'un traité d'alliance offensive et défensive, nommé pour leurs plénipotentiaires, munis de leurs instructions, savoir :

Sa Majesté le roi d'Italie :

Le comte Jules, Comte de Barrai, etc. ; Le chevalier J. Govone, etc.;

Sa Majesté le roi de Prusse :

Le comte de Bismarck, etc.

Lesquels après l'échange de leurs pleins pouvoirs respectifs trouvés en bonne forme, sont convenus des articles suivants:

i« Il y aura amitié et alliance entre Sa Majesté le roi d'Italie et Sa Majesté le roi de Prusse;

2« Si les négociations, que Sa Majesté le roi de Prusse vient d'ouvrir avec les autres Gouvernements allemands en vue d'une réforme de la constitution fédérale conforme aux besoins de la nation allemande, échouaient et que Sa Majesté par conséquent serait mise en mesure de prendre les armes pour faire prévaloir ses propositions, Sa Majesté Italienne après l'initiative prise par la Prusse dès qu'elle en sera avertie, en vertu du présent traité, déclarera la guerre à TAutriche ;

3® A partir de ce moment, la guerre sera poursuivie par Leurs Majestés avec toutes les forces que la Providence a mises à leur disposition, et ni l'Italie ni la Prusse ne concluront ni paix ni armistice sans consentement mutuel;

4® Ce consentement ne saura être refusé quand l'Autriche aura consenti à céder à l'Italie le royaume lombard-vénitien et à la Prusse des territoires autrichiens équivalents audit royaume eu population ;

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50 Ce traité expirera trois mois après sa signature si dans ces trois mois le cas prévu à l'article second ne s'est pas réalisé, savoir que la Prusse n'aura pas déclaré la guerre à l'Autriche ;

6° Si la Hotte autrichienne, dont l'armement s exécute, quitte l'Adriatique avant la déclaration de la guerre, Sa Majesté Italienne enverra un nombre suffisant de vaisseaux dans la Baltique qui y stationneront pour être prêts à s'unir à la flotte de Sa Majesté prussienne dès que les hostilités éclateront.

Fait à Berlin, le 8 avril 1866.

Signé : Comte de Barral, Général Govone, Bismabcs.

Berlin, 26 avrU 1866.

Mon GéiNÉRAL,

« Hier soir, le comte de Bismarck me fit savoir qu'il recevrait à hait heures le comte de Barral pour échanger les ratifications de notre

traité.

J'ai accompagné le comte de Barral, bien que d'après les usages diplomatiques, je n'eusse rien à faire dans cet échange. Après avoir examiné le texte du traité, le comte de Bismarck et le Ministre d'Italie procédèrent à la signature du procès-verbal y relatif.

Le comte de Barral demanda au Président du Conseil quelle réponse la Prusse avait faite à la Note arrivée de Vienne dans ajournée, note par laquelle l'Autriche proposait de -commencer à désarmer à partir du 25, à la condition que la Prusse s'engageAt à désarmer, elle aussi, dès le lendemain.

Le Président du Conseil répondit : « Ce n'est pas tout à fait ainsi que la question a été posée. L'Autriche déclare qu'elle (X>mmenceFa le 25 à faire rentrer ses troupes dans leurs anciens quartiers et s'attend à ce que la Prusse commence dès le jour même ou dès W lendemain à révoquer les mesures militaires qu'elle a prises. Or il est fort difficile, ajouta le comte de Bismarck, de répondre par un refus à une semblable proposition. Nous n'avons pas encore pris une résolution définitive.

« Nous répondrons probablement que nous sommes prètsàsuin'e pas à pas l'Autriche en tout ce qu'elle fera pour ses troupes, ce«tridire que nous répondrons au renvoi de chaque bataillon retiré de la frontière par le renvoi successif dans leurs foyers d'un nombre correspondant d'hommes de la réserve qui étaient venus renforcer chacun de nos bataillons et que nous procéderons à ces licenciements en nous réglant étape par étape sur la marche rétrograde des bataillons autrichiens. Du reste, le relèvement des effectifs de no> bataillons n'a aucune importance, c'était, à proprement parler, un caprice du roi. On peut et on pourra toujours mettre en peu de jours nos bataillons sur le pied complet de guerre. La seule mesure

militaire importante a consisté dans l'achat de chevaux pour Tartillerie. Donc, si le roi veut me suivre dans f accomplissement de mes projets, je m'arrangerai de façon à ne pas revendre les chevaux. Noire organisation difTère du tout au tout de celle des Autrichiens. Ils ont, eux, en temps de paix, des chevaux pour 6 pièces sur 8, et nous n'en avons que pour 4 pièces sur 6. Nous pouvons donc demander que notre artillerie reste dans des conditions qui seront semblables à celles de leur artillerie et nous n'aurons plus besoin de revendre des chevaux. De plus, nous pourrons encore invoquer comme prétexte certaines mesures militaires prises par les États secondaires. »

Mais tout cela fut dit par le Président du Conseil sur un ton qui laissait voir qu'il n'avait pas encore des idées bien nettes et bien arrêtées à ce sujet. Il était même impossible d'en conclure s'il allait en parler dans sa réponse à l'Autriche (et dans ce cas cette combinaison pourrait donner lieu à de nouvelles discussions), ou bien s'il avait l'intention de procéder réellement au désarmement.

Le comte de Bismarck ajoutait que « l'on voulait faire une course au clocher à qui ferait montre des intentions les plus pacifiques afin de se concilier l'opinion de l'Europe. Mais qu'en somme il n'y avait pas lieu de donner tant d'importance à cette opinion qu'il est si facile de modifier quand on af^ii avec éner y ie, enfin que, si l'Autriche espère ainsi se procurer des alliances, la Prusse, elle, en a déjà et pourra même en trouver d'autres. » Il faisait, je crois, allusion à la France.

Comme le colonel Driquet avait reçu le matin un télégramme venant de la Lombardie et lui annonçant le rappel sous les drapeaux des classes libérées et des réserves autrichiennes en Vénétie, je communiquai cette nouvelle au Président du Conseil en lui faisant remarquer qu'elle était tout à fait en contradiction avec la situation diplomatique du moment.

Le comte de Bismarck répondit : « Qu'il avait déjà reçu, de la Bohême, de la Moravie, de la Galicie, de Vienne et d'autres points, la nouvelle du rappel à l'activité de toutes les classes congédiées et de toutes les réserves autrichiennes et que le consul de Prusse en Serbie avait télégraphié la nouvelle' de l'appel à l'activité des régiments des confins militaires. »

« Mais, ajouta le comte de Bismarck, tout cela ne doit pas être pris trop au sérieux et il ne doit s'agir encore que d'une démonstration. »

Il ajouta encore quelques mots sur les influences pacifiques qui s'agitaient plus que jamais autour du roi.

Notre ministre ayant démandé au comte de Bismarck s'il était vrai que les États secondaires eussent déclaré que le désarmement devait s'effectuer avant la présentation et l'examen de la moindre ouverture relative à la réforme fédérale, le Président du Conseil répondit que les États secondaires n'avaient pas encore fait connaître leur opinion et qu'ils avaient dû se réunir la veille seulement à Augsbourg pour s'entendre sur la conduite qu'ils auraient à

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tenir en présence des prétentions de la Prusse à la prédominance. Le comte de Bismarck ajouta, non sans une certaine satisfaction, que la démocratie commençait à s'intéresser à ses projets. Je vois qu*il comprend maintenant tous les avantages qu'il pourrait tirer de Tappui des masses.

Cette conversation assez courte, que le comte de Bismarck ne put prolonger à cause de l'état de sa santé (bien qu'il continue à courir et à travailler), nous laissa, le comte de Barrai et moi, sous Timpression que le comte de Bismarck était un homme mécontent de la tournure que prenaient les affaires.

Lors de mon arrivée ici, il m'avait déclaré qu'il se proposait de faire sortir de la réforme fédérale une guerre que la question des Duchés de l'Elbe était impuissante à allumer. La question de la réforme étant désormais mise sur le tapis, le comte de Bismarck dispose désormais des deux causes de conflits.

Pour comble de bonheur pour lui, les quelques mouvements des troupes autrichiennes lui ont donné un prétexte pour armer et ane troisième cause de dispute, un troisième point litigieux qui n'a pas tardé à devenir le plus brûlant. Si même ce dernier moyen vient à lui faire défaut grâce au coup habile tenté par l'Autriche qui se déclare prête à révoquer les mesures militaires, il lui reste toujours encore les deux premières questions.

Aussi le découragement et le mécontentement du comte de Bismarck doivent-ils avoir une autre cause. Il doit attribuer aux hésitations que le roi aura manifestées en dernière heure la détente qui vient de se produire. Ce qui m'a le plus frappé dans la conversation d'hier, c'est la façon dont il a prononcé ces mots : Si le roi veut me suivre.,. Il m'a semblé qu'il n'avait plus, comme lors de nos derniers entretiens, autant de confiance dans l'ascendant qu'il exerçait sur le roi.

L'opinion qu'on se fait ici de la situation : « Va-t-on à la guerre ou non? » varie, pour ainsi dire, chaque jour. C'est là ce qui se produit toujours dans les moments de grande crise, et c'est ce qui est arrivé en 1853 et en 1859. Une nouvelle plus ou moins cerlaioe, une note ou une réponse, font passer d'un extrême à l'autre Topinion même des diplomates étrangers. Les plus vieux d'entreeax, basant leur opinion sur les sentiments du roi Guillaume, persistent à se refuser à croire à la guerre. On se trouve pourtant en préseor»* de grosses questions qu'il s'agit de résoudre une fois pour toutes, eu présence de résistances si déclarées des deux côtés que dans tout autre pays et dans des conditions normales on devrait penser que la guerre est inévitable — et pour ma part c'est vers cette solulii^n que je penche. Mais il est bien difficile de prévoir avec quelque certitude ce qui se passera ici. L'opinion publique, aussi bien celle qui se manifeste aujourd'hui que celle qui sera peut-être toute différente demain, n'exerce aucune influence sur la marche des événements, et si l'on considère les éléments essentiels à la solution

dn problème, on se trouve en présence d'un souverain dont la vi hésile devant les grandes résolutions et d'un homme d'Ëlat (]u sonnide au contraire la volonté et la décision.

Peu de jours après la note auliicliienne du ' courant, je d< dai au roi, lors d'une fête à la Coui', fi nous devions nous pri à la guerre, en 'disant que dans ce cas Sa Majesté devrait ai plus grande confiance dansunearmée si bien instruiteetsibiena Le roi me répondit ; v Mais je ne sais pas si nom aurom la g Cependant il faut dire que F Autriche est toujours ■plus provocc Puis il me ni toute une dissertation sur le règlement prussien

Le roi s'occupe beaucoup de l'armée, mais il s'attacbe aux détails bien plus qu'il ne pense aux grandes questions. C'esi qu'à celle époque de l'année il emploie la plupart de ses malii passer en revue et à faire manœuvrer un balaillon de la garde l'aulre. C'est un examen qui a lieu avant le passage à l'éc régiment. Cependant, un onicier supérieur d'élal-major m'a d ces Jours-ci le roi s'était occupé dans son cabinet de question imporlanles et de la perspective d'une grande guerre, ce n'avait pas Tait jusqu'ici.

D'après l'opinion la plus généralement admise ici dans les m mililaires, l'Aulriche se tiendrait sur la défensive en Ilalieavei 120.000 hommes et porterait ses masses principales contre la 1 dans l'espoir de remporter de ce côté des succès immédiats cisifs.

On croit que le roi Guillaume prendra le commandement d mée prussienne.

Quant aux armées des États secondaires, le comte de Bisn qui m'en a parlé il y u quelque temps, aflirme qu'elles exister ICI sur le papier qu'en réalité, et il a l'air de ne leur att aucune importance.

Quant aux armements prussiens autour desquels on a m grand bruit, on les tient toujours encore dans les limites asse treintes que j'ai indiquées à Votre Exodlence : 8 & 10.000 cb d'artillerie, voilà l'essentiel, puis l'appel de 10 L 15.000 ha qu'on a répartisentre les divisions d'infantecie.

Le comte de Barrai m'a communiqué le télégramme de Votre I lence m'aulorisant à m'éloigner de Berlin. Je l'en remercie, vu prolongation et la continuité de mon séjour ici me semblent p ter des inconvénients. Ce sont là des questions de nuances, qu peut bien apprécier que sur place. Pour ce qui est de me rendre frontière autrichienne, je ne pourrai le Taire incoguito.

Ici le roi et la reine savent si je me propose ou non d'ail théâtre et les diplomates me regardent d'un œil inquiet et di S'il s'agit de savoir ce que les Autrichiens font en Bohème, vaut rester ici et puis je crois qu'il ne serait ni ronvenabic, ii d'avoir l'air de vouloir contrôler ce que les Prussiens font en S De plus, si le désarmement est réellement imminent, il n'y .

470 LE GÉNÉRAL GOVONE

aucun intérêt à aller sur la frontière autrichienne. Je vais donc mettre à profit la liberté qui m'est laissée pour faire une excursion à Hambourg et à Duppei, ou bien sur le Rhin, où il y a une grande fonderie à visiter. »

Berlin, 23 avril i866.

« Mon Général,

« Hier à dinerchez le comte de Barrai, M. Benedetti m*a racontéque le comte Karolyi lui avait dit que TAutriche avait connaissance de la concentration de troupes italiennes à Bologne et à Plaisance et qu'elle allait prendre des précautions de son côté. Comme M. Benedetti a répété ces paroles au comte de Barrai et leur a attaché ainsi une certaine importance, le comte de Barrai a télégraphié à Votre Excellence. Mais on ne sait si le comte Karolyi n*a fait qu'exprimer une opinion personnelle ou s'il a reçu de Vienne l'ordre de faire allusion à ces faiis.

M. Benedetti m'a encore dit qu'il avait dîné la veille chez le Ministre de la Guerre, von Roon, et que celui-ci avait manifesté l'intention de vendre le moins de chevaux possible lors du désarmement, parce que, ajouta-t-il : « Dans quinze jours il nous faudra recommencer à en racheter. »

M. Benedetti prévoit en effet que le conflit s'envenimera de nouveau, sous peu, grâce à la réforme électorale et qu'on se retrouvera dans la même situation qu'auparavant. Mais lui aussi, il voit dans la solution de la question des armements le plus grave des symptômes qui permettent de douter de la probabilité de la guerre, par cela même, comme je l'ai écrit à Votre Excellence par le dernier courrier, que le roi qui a échappé cette fois à M. de Bismark pourrait bien lui échapper encore par la suite.

C'est en effet le Roi qui a corrigé à deux reprises différentes la note prussienne du 15 avril, cette note qui a laissé la porte ouverte au désarmement successif à partir du 25 et du 26, désarmement proposé par l'Autriche et accepté avant-hier par la Prusse.

La maladie du comte de Bismarck, qui laisse plus complètement le roi à la merci des influences hostiles à la guerre, est pour beaucoup dans cet état de choses. Mais il arrive parfois aussi que les caractères les plus irrésolus se laissent entrainer bien plus loin qu'ils ne se l'étaient proposé, rien que parce qu'ils sont las de leurs longues hésitations.

En tout cas, la solution de la question des armements a amené ici une forte réaction contre les craintes de guerre et provoqué un mouvement d'opinion favorable au maintien de la paix. Les diplomates incrédules triomphent.

Je pars demain matin pour Hambourg, parce que le princeCharles m'a invité à dîner pour aujourd'hui. Peut-être irai-je pour un jour à Kiel. En tout cas je pars d'ici parce qu'il m'a paru à moi, au

«comte de Barrai, à la légation de France et à d'autres personnes que le séjour prolongé d'un général italien au milieu de toutes ces tergiversations de la politique pouvait faire croire que nous insistions 4>our arriver à une entente avec la Prusse qui se faisait tirer Toreille j>our y consentir. »

Télégramme chiffré

Berlin, 2 mai 1866, 1*' mai, onze heures du soir, expédié le 2 à deux heures du matin.

« Bismarck m*a dit qu*on a décidé en principe d'augmenter Tarme- «nent. Le conseil de généraux voudrait acheter tous les 50.000 chenaux pour l'artillerie, munitions et cavalerie de réserve, tandis que le roi, toujours hésitant, veiH armer en moindre proportion.

La décision ne sera prise que dans deux ou trois jours au plus tard.

Pour connaître l'extension qu'on donne ici aux engagements pris avec nous, j'ai dit au comte de Bismarck que l'Autriche et nous, nous serions prêts dans un mois au plus tard, et qu'alors la guerre pourrait éclater en Italie, et lui ai demandé si la Prusse ne fait pas le même calcul pour ses armements et si elle sera prête à déclarer la guerre à l'Autriche d'après le traité d'alliance, si l'Autriche la déclare à l'Italie.

11. m'a dit que le roi ne donnait pas au traité celte portée et qu'il ne croyait pas que cette obligation fut réciproque d'après le texte littéral.

J'ai ajouté alors si on ne pourrait pas compléter les stipulations «t y introduire complète réciprocité dans une convention militaire.

Il m'a dit que le roi refuserait de s'engager à déclarer la guerre à l'Autriche dès qu'elle éclaterait en Italie, ne voulant pas nous encourager À pousser les choses à bout ;

Que cependant le Ministère prussien croyait que Cette éventualité serait forcément amenée par les circonstances et attacherait son •existence à ne pas laisser engager la lutte entre l'Italie et l'Autriche sans prendre part au même moment.

Il m'a autorisé à le déclarer à Votre Excellence en ajoutant do nous fiera la force des circonstances et des intérêts prussiens les plus graves, même si les hésitations du roi ne lui permettaient pas <d*obtenir sa signature.

J'ai demandé si la Prusse serait disposée à sacrifier cinq millions pour Hongrie. Il répondit qu'on ne connaît ni le pays ni les hommes, qu*on craignait de jeter l'argent inutilement, surtout que les formalités minutieuses du gouvernement prussien rendaient absolument impossible de détourner une telle somme, même pour un objet de cette importance.

GOVONE. »

472 LE GENERAL GOyONE

Télégramme

Berlin, 2 mai 1866.

Dix heures soir, expédié à onze heures el demie.

« Bismarck m'a fait appeler en hâte ce soir.

J'ai soumis au roi, m'a-t-il dit, les deux questions que tous m avez posées hier soir.

i^ Que ferait la Prusse si Italie attaque Autriche ?

2° Que ferait la Prusse si Autriche attaque Italie ?

Et Je lui ai dit qu'à la seconde question j'avais répondu que la Prusse entrerait alors en lutte contre Autriche.

Le roi a complètement approuvé cette réponse.

Quant à la première question, le roi conseille franchement Italie de s'abstenir de toute attaque.

J*ai demandé à Bismarck s'il avait pris un parti quant aux armements prussiens.

Bismarck répondit qu'on décidera demain en conseil des Ministres ; que cependant le roi avait dit aujourd'hui qu'il ne trouvait plus personne autour de lui qui ne lui dit qu'il trahirait son pays s'il n'armait pas. Aussi Bismarck croit que demain il va signer ordrf mobilisation.

J'ai encore demandé à Bismarck si nous avions à retenir pour impossible un arrangement entre Prusse et Autriche qui nous laissât isolés.

Il répondit qu'aucune concession autrichienne ne pourrait désormais compenser la Prusse des inconvénients d'un arrangement.

Que toutefois si l'Autriche faisait des concessions qu'on ne peut absolument refuser, en ce cas il nous préviendrait à temps et loyalement, et qu'en aucun cas les arrangements ne seraient tels que l'Italie pût se trouver seule vis-à-vis de l'Autriche armée.

GovoNR. »

Berlin, 2 mai 1866.

Excellence,

Informé par le comte Puliga de la gravité de la situation en Italie» Je suis rentré hier matin à Berlin et J'ai immt''diatement demandé une audience au Président du Cabinet prussien. Le comte de Bismarck me fît dire qu'il me recevrait le soir même à huit heures et demie.

Je me proposais par là de connaître la ligne de conduite que U Prusse comptait suivre en présence des armements de l'Autriche en Italie, armements qui nous avaient obligés à renoncer au maintien de nos effectifs sur le pied de paix, et de savoir jusqu'à quel point le Gouvernement prussien se considérait comme solidaire du (jou-

APPENDICE 47Ji

verDement italien, maintenant que la nouvelle tournure prise par les affaires semblait indiquer que la question avait changé d'aspect et que ce n'était désormais plus en Allemagne, mais en Italie que 1& conflit était sur le point d'éclater.

J'ai communiqué cette nuit même à Votre Excellence, dans un télégramme chifTré, le résumé de la longue conversation que j'ai eue avec le comte de Bismarck.

M. Benedettim'ayant averti qu'on trouvaità Berlin que nousavions apporté trop de précipitation à nos armements, j'exposai au Président du Conseil : que les armements de TAutriche avaient commencé avant l'arrivée à Berlin de la proposition de désarmement ûxé aux 25 et 26 avril, que les menaces qui visaient directement ritalie nous avaient forcés à mettre notre armée sur le pied de guerre, que nous ne pouvions pas nous exposer à recevoir un ultimatum de l'Autriche campée sur notre frontière alors que nous aurions été encore complètement désarmés, enfin que l'Autriche et l'Italie seraient prêtes dans vingt-huit Jours à un mois au plus, et qu'alors la guerre pourrait éclater à tout instant; Qu'il était dès lors du plus haut intérêt pour Votre Excellence de savoir si la Prusse se livrait aux mômes calculs, procédait aux mêmes mesures aOn d'être prête au même moment à déclarer la guerre à l'Autriche en exécution des clauses du traité du 8 avril dans le cas où la guerre viendrait à éclater en Italie.

Le Président du Conseil m'a répondu que d'après les informations les plus précises reçues par le Gouvernement prussien, l'Autricheavait, dès le 17 avril, donné l'ordre de procéder aux armements, et que par suite il était désormais évident que la proposition de désarmement n'était rien autre qu'une manœuvre diplomatique, et que,., pendant qu'on s'occupait de cette proposi^tion, TAulriche cherchait d'un autre côté un prétexte à des armements plus considérables encore et le trouvait dans les armements supposés de l'Italie. Il ajouta que ce prétexte était d'autant plus inadmissible que le Cabinet prussien s'était sérieusement préoccupé de la tranquillité de Tltalie au point même d'attribuer quelque fondement aux bruits qu'on avait fait courir, et d'après lesquels Tltalie aurait entamé des négociations avec l'Autriche en vue de la cession de la Vénétie. Il me dit* que le Gouvernement français, basant son appréciation sur les rapports unanimes de ses agents, tant diplomatiques que consulaires,, résidant en Italie, avait dû, lui aussi, reconnaître que les récriminations formulées par l'Autriche contre l'Italie étaient dénuées de tout fondement, et qu'il avait constaté le fait dans une note expédiée de Paris à M. Benedetti. Il déclara qu'en somme l'attitude du Gouvernement italien était absolument irréprochable.

fc Quant à la Prusse, continua le comte de Bismarck, la situation nouvelle créée par les armements dont il vient d'être question, l'oblige à régler sa conduite sur les circonstances. La Prusse doit entrer en lutte avec l'Autriche dès que la guerre éclatera en Italie^

474 LE GÉNÉRAL GOVONE

Il est de principe élémentaire de ne pas s*exposer séparément aux -coups d'un ennemi commun, et la Prusse est de plus grandement intéressée à ne pas laisser la France intervenir avant elle dans le conflit en qualité d*alliée de Tltalie, la France qui, a encore fait ^remarquer le comte, désirerait intervenir non seulement en Italie, mais en Allemagne, avec Tarrière-pensée de nous présenter ensuite une forte note à régler. »

« Mais, ajouta-t-il, nous ne donnons pas au traité du 8 avril uoe interprétation qui obligerait la Prusse à déclarer la guerre à FAutriche dans le cas où cette puissance entrerait en lutte avec ritalie. ^ous croyons que cette obligation n'existe qu'à l'égard de l'ilalie. Telle est la signification littérale du texte même de l'article da traité. »

(( Mais, lui répondis-je, je parle ici en mon propre nom et sans 4ivoir reçu d'instructions : puisqu'il s'agit d'un traité d'alliance ofTensive et défensive, les obligations ne peuvent être que réciproques, et si cette réciprocité n'est pas clairement exprimée, on pourrait la ■Stipuler dans une convention militaire qu'on conclurait lorsque le moment opportun serait venu. »

Le comte de Bismarck me dit alors : » Qu'il fallait tenir compte •des hésitations et des sentiments pacifiques d'un roi septuagénaire. <}ue le roi n'apposerait jamais sa signature sur une convention qui mettrait une arme entre nos mains, nous encouragerait à pousser les choses à bout et qui obligerait la Prusse à s'engager malgré ellf dans un conflit armé. Que cependant le Cabinet prussien n'en reconnaissait pas moins combien il était important de ne pas laisser 4'ltalie s'engager seule dans la lutte, et qu'il attacherait son existonct* il entrer, le cas échéant, en lice en même temps que nous. »

Je fls remarquer au comte de Bismarck que, si telles étaient les vues du Cabinet Prussien, il avait dû sans aucun doute prendre des mesures militaires afln d'être prêt à agir au moment où l'Autriche wet l'Italie le seront de leur côté, et que je le priai de me renseigner •sur ce point.

Le Président du Conseil me dit qu'on était encore en train de délibérer sur cette question. Le Ministère et les généraux qu'on avait consultés étaient d'avis d'acheter les 75.000 chevaux dont l'armée a besoin, ou pour le moins les 50.000 nécessaires aux armes combattantes. Le roi, au contraire, veut procéder beaucoup plus lentement. De toute façon, la décision définitive sera prise dans deux ou trois jours. Une fois les chevaux achetés, et c'est là une -opération qui sera vite faite, on sera prêt à marcher en peu de jours.

Je ferai remarquer à ce propos à Votre Excellence que le gi^n^ral de Moltke, que j'avais vu dans la journée d'hier avant de parler au «omte de Bismarck, m'avait dit que l'Autriche avait pris l'avance sur la Prusse par ses armements, qu'il ne restait plus d'autre ressource que d'armer en grand d'ici à deux ou trois jours, ou d'y renoncer iléflnitivement. Dans le premier cas, les troupes prussiennes pour-

raient être concentrées en Saxe le dix-huitième c *inf;t- cinquième jour.

41d LE GENERAL GOVONE

Au cours de la conversation, le Président du Conseil m'a dit quela Saxe et le Wurtemberg prenaient décidément parti contre la Prusse, mais que la Bavière hésitait encore. On peut croire encore que lorsqu'elle verra de quel c6té se trouvent les plus grandes chances de succès, lorsqu'elle pèsera les avances faites par la Prusse, elle se décidera en fîn de compte à se prononcer en sa faveur. Mais c'est là mon opinion personnelle, et par conséquent elle n'a que peu de poids.

Le comte de Bismarck me fit remarquer avec un certain plaisir qu'il s'était opéré dans la presse prussienne une révolution complète en faveur de sa politique, et qu'il n'avait plus contre lui que quelques Journaux démocratiques « vendus à l'Autriche >».

Sur la question des concours pécuniaires * au sujet desquels Votre Excellence a télégraphié au comte Puliga, et dont j'ai parlé au comt«7 de Bismarck avant même d'avoir reçu le télégramme de Votre Excellence me chargeant de cette ouverture, j'ai cité dans nia dépêche chiffrée de la nuit du 1*'' au 2 mai la réponse textuelle du comte de Bismarck qui équivaut à un refus et je croîs qu'il n'y n guère de probabilité de le voir changer d'avis, si ce n'est pent-élre un peu plus tard, lorsque les hostilités seront engagées et lorsqt:»^ le danger sera imminent. »

Berlin, 3 mai, sept heures du matin.

« N'ayant pu, faute de temps, expédier hier la lettre ci-dessus, j'en profite pour confirmer à Votre Excellence mon télégramme d'hier, nuit du 2 au 3 mai. J'ai rapporté dans cette dépêche les parole» presque textuelles du Président du Conseil. J'ai répondu au comt^ de Bismarck que Votre Excellence recevrait avec satisfaction les déclarations qu'il me faisait au nom du roi Guillaume. J'ai ajoattque lui (le comte de Bismarck), il avait dirigé jusqu'ici la question politique avec une telle supériorité de vues que l'on trouverait dillicilement dans les annales séculaires du royaume de Prusse des conditions aussi favorables à une action que celles présentées par les circonstances actuelles et que, par conséquent, on était en droit d'espérer que Sa Majesté ferait les derniers pas, comme le comte paraissait le croire. »

Trois heures après-midi.

« J*ai reçu le télégramme de Votre Excellence me chargeant pour le comle de Bismarck de communications rendues inutiles parle» explications que contenait mon télégramme de cette nuit.

1. 11 s'agit ici des subsides à fournir pour fomenter rinsurrection en Hongrie.

jS^^

Aujourd'hui, j'ai longuement parlé au général de Moltke 4]ue8tioa (loancière dont Votre Excellence m'avait chargé. Le f rai apprécie hautement l'importance de celte combinaison et «H parler aujoui-d'hui au ministre de la Gueri-e avant le Coi ilans lequel on doit décider la mobilisation. Il me fera ter réponse un peu plus tard.

Le général Moltke croit, d'après ses calculs, que l'Aulriche pi «tre prête & prendre l'olTensive en Bohême vers le 6 juin et dit cette époque, si on décrète aujourd'hui la mobilisation, l'a prussienne pourra, elle aussi, être concentrée sur la frontière.

Berlin, 4 mai 1

Mesures militaires arrêtées hier sont tenues secrètes.

Elles consistent mobilisation complète de 3, 4, 5, 6 corps et Oarde, en vingt jours. Ces troupes farinant un total de 168.000 hoi seront concentrées sur frontière autrichienne.

On mobilise aussi 34.000 de la Landwehr en Silësie pour lei oisons de Cosel, Neisse et Glati.

Pour les 4 corps d'armée qui restent, on achète en attei -chevaux artillerie et cavalerie.

Selon les événements, on se réserve de les mobiliser cojni ment dans huit ou dix jours el les porter en ligne. Alors on i sur pied près de 300,000 hommes pour fin du mois.

D'après les calculs de l'élat-major, l'Autriche a dès aujoui 40.00J hommes prêts en Bohème. A la flo du mois elle pour avoir 160.000; plus lard le reste.

On ne comprend pas ici pourquoi l'Autriche arme et fait g approvisionnements à Cracovie.

Uoltke parla au Ministère du subside hongrois en l'appi mais on ne s'est pas dt-cid>- à le donner.

Je prie Votre Excellence de me dire l'époque approximati mon rsppel.

{Communiqué à M. le chevalier Xi'jra) «tir la qtieetioi de la Vènelie, offerte par l'Aulriche

Les armements prussiens se poursuivent en ce momen rapidité. Les cinq corps d'armée qui, d'après les ordres i^man premiers jours de mai, devaient se mettre sur pied de guerr

♦78 LE GENERAL QOVONE

reçu postérieurement pour iostructioa de se mobiliser selon l''s ordonnances et règlements qui conceroent les cas urgents, et on attendait à Berlin pour le 8 ou 9 la complète mobilisation des i corps restants, qui étaient en irain de se mettre sur le pied de prépanlion à la guerre. Avant la fin du mois, toute l'armée prussienne dr 300.000 combattants sera sur pied de guerre et les concentrations sur la frontière seront terminées.

Ces mesures, ainsi que les déclarations de H. de Bismarck et dfs principaux oriîciersde l'état-major prussien, ne laissentaucundoule, qu'on est désormais fermement décidé à commencer les hostilités dans un court délai de temps, et peut-^tre espÈre-t-on pousser l'Autriche à prendre elle-même l'ofTensiTe. Aussi, dans le cas qu'aucun grave événement n'intervienne, les premières batailles seroal livrées dès le commencement de juin.

Dans cet état de choses, avec un traité signé avec la Prusse, quel parti l'Italie doit-elle prendre selon ses propres intérêts, vis-à-iis des dernières propositions autrichiennes de céder la Vi^nétie f Peolelle, sans compromettre gravement son honneur, accepter ces profositions?

La question est, en même temps, d'intérêt matériel et d'intértr

Mettons le cas que la lutte s'engage entre l'Autriche, l'Italie et la Prusse et que nulle autre grande puissance n'intervienne.

L'Autriche a en ce moment, d'après les dernières nouvellï!. moins de 200.000 hommes en Italie, en tout, y compris ,les régiments de frontière.

Ces troupes sont dispersées. L'ne trentaine de mille honmi>s sont retenus k Pola et à Triesie, et IS.OOO au moins doivent k renfermer à Venise par la seule menace de noire Hotte et de deni ou trois divisions italiennes, que, sans doute, on aura soin it concentrer à Ancflne avec les moyens d'embarquement nécessaires. Dix mille Autrichiens au moins sont aujourd'hui dans leTyrol, el les volontaires italiens les retiendront bien dans cette contré», éloignés de l'armée principale de Vénétie. Peschiera etist 8.000 hommes de garnison au moins, 12 ou IS.OOO Man lotie, «t 23 à 30.000 Vérone et Legnago.

. Le jour oij, l'armée italienne franchira le Mincto ou le Pô, les garnisons de Peschiera et de Mantoue devront être au complet: si l'escadre et les volontaires agissent dès le début de la campagne, les troupes du Tyrol, de Venise et du littoral seront aussi retenuM à leur place; seule une bonne partie de la garnison de Vérone pourra être sur le champ de bataille. En tout cas, l'armée autrichienne en ligne ne pourra donc dépasser tes tlO, mettons les 130.000 hommes pour la bataille principale- L'Italie peut passer le Mincio avec 200.000lommes au moini et elle aurait encore 30 à tO.OOO hommes de ses troupes mobiles disponibles pour Ancône. Même en déduisant de son effectif supposé

de 300.000 hommes, une division pour observer Peschiera et autre pour cerner Manloue, on aura sur le champ de bataille supériorité numérique sutflsaute pour qu'uoe victoire para assurée.

l'oe Tois l'équihbre rompu, on pourra pousser l't^pée dans reiDs les troupes ennemies qui tiennent ta campagne, et attac Vérone avec les puissants moyens de l'artillerie rayée.

Il parait qu'à cette phase de la campagne engageant dans la I toute l'armée mobile, qui est de près de 300. OOU bommes, les vo tairesdans le Tyrol et les montagnes, on pourra vraisemblableir soutenir les opérations autour de Vérone et détacher une an considérable pour poursuivre au delà des Tronlières de l'Italie forces autrichiennes qui ne se seront point renfermées dans places.

Ces combinaisons ne sont pas au-dessus des forces elTectivesc dispose l'Italie en ce moment ni de leur qualité. L'armée at chienne a sans doute de grandes qualités et d'e un el lents cadi cependant elle sera inférieure numériquement en Italie, et soldats n'ont qu'un à deux ans de service sous les drapeaux, ce constitue une infériorilé appréciable. Cependant, pour que toi les opérations à entreprendre puissent iHre menées à bonne il faudrait que la masse principale des forces autrichiennes, 250.000 hommes, engagée sur la frontière nord contre la Pni fût retenue sur celte rrontii;re (rois mois ou quatre.

L'armée prussienne, bien conduite, non dispersée sur de lon^ lignes, aidée enfm par la fortune pourra gagner une ou d batailles sur l'armée autrichienne; mais si les méliances envers Êtatssecondaires, si d'autres circonstances devaient retenir loin point décisif de la lutte une partie considérable de l'armée pi sienne, dans ce cas la supériorit)' numérique de l'Autriche pour faire pencher la victoire de l'autre càté. Or, une ou deux bâtai perdues en Silésie ouvriraient [a route de Berlin, cette fronti manquant de ces grands points d'appui, de ces grandes forterei dont une armée a besoin pour se reformer.

Dans ce cas l'Italie verrait liientOt se diriger vers elle i partie des troupes autrichiennes engagi'-es aujourd'hui vers le d< et cela avant qu'elle se tm rendue maîtresse d'une des priucipi forteresses du quadrilatère. I.a lutte pourrait devenir inégale.

Sans doute, lorsque, même si elles étaient peu probables, pareilles éventualités sont pourtant possibles, la responsabi d'un gouvernement qui s'y serait expos'' en refusant les propi lions de la cession de la Vénétie serait fort lourde si son honn De lui fait pas un devoir absolu de refuser.

On entre ici dans le cOté moral de la question, et pour bien 1' précier il faudra rappeler quelques circonstances des oégociati relaUves à notre traité avec la Prusse et à l'interprétation qn'o voulu y donner.

480 LE GENERAL OOVONE

La première rédaction da traité appartient à Son Excellence le <omte de Bismarck. Dans IMntroduction aux articles il Tarait d*abord .-appelé : traité d'alliance offensive et défensive. Lorsque Son Excellence le général de La Marmora approuva le texte, et que les ^plénipotentiaires se réunirent pour le signer, le comte de Barrai et moi, nous remarquâmes que cette appellation avait disparu etqu*on y avait substitué traité d'alliance et d'amitié.

Le comte de Baral soutint la première rédaction qui ne fut acceptée par le comte de Bismarck qu'avec difficulté et après avoir soutenu longtemps que tel était le texte primitif envoyé à Florence pour être examiné. On alla chercher ce texte qui avait été écrit par M. de Barrai sous la dictée du comte de Bismarck et ce dernier fat forcé de rétablir le texte ; de telle sorte qu'on différa jusqu'au soir la signature.

Lorsque, par suite des notes échangées entre.Vienne et Berlio, il fut convenu que les deux puissances désarmeraient le 25 et 26 avril, -«t que l'Autriche tourna contre l'Italie de très sérieuses mesures militaires, ayant eu une audience du comte de Bismarck, je lui demandai si la Prusse serait prête, d'après le traité conclu avec nous, à entrer en campagne pour la fin de mai, les armements de 4'Autriche en Vénétie et les nôtres qui en étaient la conséquence .forcée faisant croire à la possibilité d'une rupture vers cette époque.

Le comte de Bismarck, tout en déclarant qu'il était de l'intérêt prussien de ne pas nous laisser seuls, ajouta cependant que la Prusse ne se tenait pas pour légalement engagée envers nous par le traité .à déclarer la guerre à l'Autriche, si celle-ci nous attaquait; il en faisait une question d'intérêt prussien, mais non pas une question de loyale interprétation d'un traité qui, étant appelé d'alliance offensive et défensive, doit sans doute avoir pour conséquence d'engager également les deux parties. Cette circonstance, rapprochée de l'essai qu'il avait fait de supprimer dans le texte du traité l'appellation d'alliance offensive et défensive, montre que le Président du Conseil voulait se laisser la porte ouverte à nous quitter, si cela lui convenait.

J'eus soin dans cette conversation de dire à S. E. le comte de Bismarck, que puisqu'il interprétait ainsi le traité, il aurait étt^ convenable et équitable de compléter ces stipulations par une convention- militaire pour établir la réciprocité des engagements, àf" telle sorte que nous ne puissions en aucun cas nous trouver seuls à la merci de l'Autriche. Le comte de Bismarck répéta que nous pouvions être rassurés par le propre intérêt de la Prusse et fit les plus amples déclarations, mais en ajoutant que jamais U roi ne signerait une stipulation qui mettrait la Prusse à la merci de Vltalie. Le jour suivant, il me fit appeler et me dit qu'ayant rapporté au roi notre conversation de la veille, Sa Majesté avait approuvé ses réponses.

Je dis alors ù M. de Bismarck, s'il ne pourrait pas nous arriver quf. par suite de propositions autrichiennes, un arrangement n'intervint •entre la Prusse et l'Autriche, et que nous fussions en ce cas laisst's

-seuls vis-à-vis de TAutriche. M. de Bismarck répondit : Que désormais aucune proposition autrichienne ne pourrait être assez favorable pour être aux yeux de la Prusse Téquivalent des conséquences qui résulteraient dans l'avenir pour la Prusse de Tabandon de Tltalie. Il ajouta d'autres considérations d'intérêt, mais il termina en disant que toutefois, si des concessions à ne point pouvoir être refusées lui étaient faites, dans ce cas il nous préviendrait à temps. Il ne repoussait donc pad absolument la possibilité d'un arrangement avec TAutriche, mais seulement il en mettait en doute la probabilité, et s'il ajouta qu'en aucun cas nous ne serions laissés en face de l'Autriche irritée et armée, c'est que des bruits de cession de la Vénétie lui sont parvenus, ce qui le force à nous ménager.

D'après tout ce qui vient d'être rappelé, on peut en tirer cette conclusion, que la Prusse, si ses intérêts le lui conseillaient, ne se refuserait pas à un arrangement avec l'Autriche, aujourd'hui encore, et se basant sur une subtile interprétation du texte de notre traité,se croirait en droit, quoiqu'elle ne le juge pas dans ses intérêts, ni de son honneur, de nous abandonner si l'Autriche nous attaquait aujourd'hui que nous sommes engagés pour les intérêts prussiens autant que pour les nôtres.

Nous pourrions par conséquent, avec un égal fondement, prétendre que si l'Autriche était la première à attaquer la Prusse, nous serions déliés de tout engagement, car le texte littt'Tal du traité dit à peu près :

M Si Sa Majesté le roi de Prusse, par suite de la réforme fédérale qu* il « va proposer^ est mis en mesure de prendre les armes^ dans ces cas u f Italie, après V initiative prise par la Prusse , déclarera la guerre à '( V Autriche. »

Or, M. de Bismarck prétend que le traité n'a d'autre portée que ceîle contenue littéralement dans les mots : après l'initiative prise par la Prusse. Il dit que, puisque M. de Barrai a tenu à ajouter ces mots au texte primitif, lui, comte de Bismarck, a cru que c'était nous qui voulions exclure tout autre cas, même celui d'une initiative prise par l' Autriche contre r Italie y et il a insisté avec moi sur ce point lorsqu'il me donna son interprétation de la portée du traité que j'ai •énoncée plus haut. A le prendre au mot, on n'aurait donc qu'à pousser l'Autriche à attaquer la première pour que nous fussions dégagés, aussi bien que la Prusse prétend l'être envers nous, dans le cas analogue.

Cependant, serait-il honorable de suivre la Prusse dans ces subtilités? Je ne veux pas examiner cette question. Sans doute si nous le faisions, si nous acceptions un arrangement avec l'Autriche, nous ne ferions que ce qu'en cas de sa convenance ferait sans doute la Prusse.

Mais pour nous aussi, il y a des considérations d'une autre nature, «t peut-être en spéculant sur l'avenir, en pensant à l'humiliation de

482 LE GENERAL GOVONE

la Prusse qui serait la conséquence de notre abandon, en pensant à Taugmentation de la puissance autrichienne en Europe, on peut se demander si on ne faciliterait pas des coalitions dangereuses alors, par notre conduite d'aujourd'hui. G*est ce qui fait réfléchir M. de Bismarck devant Téventualité d'un arrangement avec rAutriche,. qu'il n'accepterait qu'à la condition d'être très convenable.

Maintenant, si le cas que j'ai examiné d'une lutte entre L' Autriche, la Prusse et l'Italie, devait se modifier par l'intervention de la France avec nous, alors l'équilibre serait tellement rompu, et la victoire tellement sûre et prompte que, dans ce cas, la lutte conviendrait à l'Italie inOniment mieux qu'une transaction, pour des considérations de toute évidence.

Il s'agit donc, à mon avis, de savoir si la France intervient, avant de prendre toute décision sur la proposition autrichienne.

M. de Bismarck a toujours parlé de l'attitude de la France, comme favorable à sa politique, quitte à se faire payer après sa bienveillance. M. de Bismarck désire connaître les intentions et les désirs de l'Empereur; il en a parlé à M. de Barrai; il lui a dit de tâcher d'en savoir quelque chose par M. le chevalier Nigra ; il a même donné lieu de croire qu'il serait disposé à lui abandonner les nve> du Rhin ; ayant été informé par ses agents que l'Empereur négociait avec l'Autriche et que l'Autriche lui cédait, croit-il, la Vénétie, et l'engageait même à s'emparer de la rive gauche du Rhin ; M. de Barrai, à qui il en parlait, s'écria : c< Mais l'Autriche ne se compromettrait « pas ainsi avec l'Allemagne en sacrifiant des pays qui appartiennent a à la Confédération I » M. de Bismarck fit un geste qui paraissait vouloir dire : » Moi aussi je les céderais. Seulement, ajoutait-il, on ne peut comprendre ce que veut l'Empereur. »

On peut croire que, si M. de Bismarck pouvait penser que l'Italie accepterait peut-être la Vénétie et que cette province est offerte, il s'empresserait de faire à la France les plus amples concessions, car il n'aurait pas d'autre issue, une entente avec l'Autriche étant moins probable et moins convenable pour lui.

En conclusion, si nous voulions nous dégager de la Prusse, on pour* rait à la rigueur le faire avec les mêmes subtilités dont la Prusse se serait, d'après ses aveux, servie envers nous, s'il lui avait convenu.

Seulement nous pourrions encourir l'improbation d'une partie de l'Europe et paraître avoir manqué à la bonne foi, tandis que celui qui, comme la Prusse, n'a eu que l'intention d'y manquer, échappe plus facileme/it à cette improbation. Cependant, si la France ne s'en mêlait pas, le Gouvernement du roi pourrait difficilement prendre la responsabilité de refuser la cession et engager une lutte dont l'issue n'est pas certaine.

Comme d'ailleurs il parait que la France est disposée à s'engager dans la lutte, avant de prendre nous-mêmes un parti sur l'acceptation de la cession de la Vénétie, il serait convenable d'avoir le conseil de l'Empereur lui-même, après l'avoir édifié par tous les détails

qui précèdent, et savoir s'il ne veut pas pressentir les dispositions de la Prusse à son égard, avant de se décider à être Tintermédiaire d'une cession qui le compromet avec la Prusse et le rend solidaire de TAutriche.

GOVONK. »

Télégramme expédié le 22 mai

Berlin, neuf heures du matin, 22 mai.

i< Le comte de Bismarck m'a dit hier que dispositions militaires seraient terminées fin mois et que Prusse pourrait c^tre forcée alors, si Congrès ne venait pas entraver marche des choses, à faire éclater la guerre par quelque déclaration de la Diète, ou armement du Hanovre ou de la Hesse, etc. Sur États secondaires, il espère encore que Bavière reste neutre.

Il est très inquiet de la France dont agents auprès des cours secondaires, dit-il, agissent en faveur de l'Autriche . J'ai répondu : 4< Mais je croyais que Votre Excellence avait des arrangements avec la France. » Il répliqua qu'il y a six mois PEmpereur lui avait paru être content de certains arrangements qui convenaient aussi à la Prusse : aujourd'hui qu'il faudrait stipulations définitives, l'Empereur refuse absolument toute explication. J'ai répondu que toute l'Europe croyait comprendre les vufs de l'Empereur, et que c'était une nécessité de les satisfaire. Le comte de Bismarck a fait des objections en ajoutant toutefois sans en repousser Tidée qu'après une défaite la nation comprendrait la nécessité de ces concessions pour obtenir Faide de la France, mais qu'il serait plus difficile les faire avant le combat.

J'ai longuement discuté dispositions militaires.

On concentre 60.000 hommes à Neisse, 40.000 Gôrlitz, 130.000 visà-vis Dresde, 40.000 vis-à-vis Leipzig, J'ai fortement combattu cette dissémination. Bismarck est convaincu du danger et me prie de soutenir des idées plus saines auprès du chef d'état-major. Ce que Je ferai demain. »

Berlin, 22 mai 1866.

Excellence,

« Arrivé le 20 au soir à Berlin, j'ai informé dès hier le comte de Bismarck de ma présence pour le cas où il aurait désiré me voir.

Le Président du Conseil m'a reçu hier soir.

Je l'ai mis au courant de la marche vraiment satisfaisante des armements en Italie, et de l'excellent état des esprits. Je lui ai demandé où en étaient les armements prussiens, et quelles étaient ses idées, ses prévisions sur les éventualités futures, sachant que

484 LE GÉNÉRAI. 60V0NR

Voire Excellence désire connaître Tépoqae probable de Touvertare des hostilités en Allemagne.

Le comte de Bismarck m'a rt^pondn que les armements de la Prusse étaient presque achevés et qu'ils le seraient entièrement sous peu de jours. La guerre pourra alors éclater soit à la suite d'un vote hostile de la Diète, soit à cause des armements auxquels procédait le Hanovre ou quelqu'un des petits États dont les territoires séparent les deux parties de la monarchie prussienne. La Prusse pourrait alors se voir forcée à commencer les hostilités. » Cependant, ajoutât-il, voici qu'on a fait surgir une proposition de Congrès qui pourrait bien mettre des bâtons dans les roues, i» Le comte de Bismarck ne croit pas du reste à l'efficacité d'un Congrès dont la réunion ne lai a pas encore été proposée jusqu'à cette heure.

Je lui ai demandé quelle serait à son avis la conduite que tiendraient dans ce conQit désormais imminent les États secondaires et plus spécialement la Bavière. Il me répondit que le Wurtemberg avait une attitude belliqueuse et hostile ; mais qu'il avait encore bon espoir quant à la Bavière et qu'il croyait probable qu'elle resterait tout au moins neutre. Il croit du reste que les armées de ces Étal» n'auront guère le courage d'entreprendre des hostilités au-delà de leurs frontières, et qu'alors il suflira d'une première bataille heureuse pour faire tomber les armes de leurs mains.

« C'est l'attitude de la France, me dit le comte de Bismarck, qui « nous cause les plus sérieuses difficultés et nous donne de réelles «( inquiétudes. La France garde le silence avec nous et pendant ce « temps ses représentants auprès des États secondaires les ti^vaillent » tous en faveur de l'Autriche. On nous dit, il est vrai, que ces agents « font la politique de M. Drouin de Lhuys, qu'ils l'exagèrent même « et que l'Empereur a une toute autre politique. Malgré tout, il est « peu rassurant pour nous de commencer la guerre en laissant der- « rière nous 300.000 hommes qui peuvent tomber sur notre dos « quand nous serons engagés à fond. »

« Mais je croyais, lui dis-je, que Votre Excellence avait des inteltiu gences et des arrangements avec l'Empereur, et dans ce cas on « peut se fier aveuglément à lui, car il est un parfait gentleman qui (( ne trompe jamais ses amis. Nous en savons quelque chose et pou- « vous en témoigner. »

Le comte de Bismarck me répondit en pesant et en étudiant seN paroles :

a II y a six mois, lorsque je parlai à l'Empereur des événements « actuels, il paraissait satisfait de quelques arrangements qui cona venaient également à la Prusse. Mais aujourd'hui, à la veille de la « solution et lorsqu'il nous faudrait des engagements plus positifs, « il se refuse à toute conversation. »

f( Mais, repris-je, toute l'Europe connaît ce qui peut convenir à « la France, et peut-être bien l'Empereur a-t-il lui aussi les mêmes « désirs? »

Le comte de Bismarck répliqua : c< Enfin, dans toute cette afTaire « il s*agit pour la Prusse d'établir sa prépondérance sur une partie « de l'Allemagne et de s'attacher cette .partie de la Confédération « par des liens solides. La Prusse et son roi peuvent-ils, pour s'as- « surer ces avantages, consentir à céder à la France de vastes proa vinces de langue et de sang allemand ? L'annexion de la Belgique €c ne serait-elle pas plus profitable à l'Empereur ? »

Je répondis que la Belgique avait une vitalité si puissante, un sentiment si vif de son autonomie et de son indépendance qui pouvaient fort bien donner à réfléchir à l'Empereur, et que du reste il était dans les circonstances présentes absolument indispensable de l'avoir avec nous. « Votre Excellence ne croit-elle pas, ajoutai-je, que l'impulsion une fois donnée au mouvement national en Allemagne, impulsion à laquelle les réunions populaires donneront encore plus d'élan et de force, on ne se trouve entraîné bien au delà des limites prévues par le programme actuel, et qu'en fin de compte on en vienne à des annexions? La Prusse gagnerait de cette façon bien plus qu'elle ne perdrait d'un autre côté par quelques cessions de territoire. Je lui citai l'exemple de l'Italie en ajoutant que, si les arrangements qui pouvaient pour le moment convenir à la France n'étaient pas de nature à être consignés dans un acte officiel, on pourrait au moins en parler tout bas à l'Empereur.

Le comte de Bismarck m'écouta et me laissa parler sans manifester la moindre surprise et me dit que dans un moment critique, après une défaite, on pourrait peut-être faire à la France de semblables propositions et de pareilles concessions, mais qu'actuellement il serait bien difficile de faire accepter à l'opinion publique la cession, qu'aucun besoin urgent ne justifiait, d'une portion de territoire allemand.

J'avais eu soin de donnera toute cette conversation le caractère d'un hors-d'œuvre académique (ce n'était du reste que cela) amené incidemment par quelques paroles du Président du Conseil. Je n'en gardai pas moins l'impression que la résistance du comte de Bismarck, engagé comme il l'était dans une crise dans laquelle allaient se jouer les destinées de son pays, ne serait ni invincible, ni même difficile à vaincre.

Le Président du Conseil me parla ensuite des Principautés danubiennes comme d'une question qui pourrait être intéressante pour la France. Mais je n'ai pas bien compris son idée et j'ai jugé inutile de lui poser des questions à cet égard. J'ai seulement retenu une de ses déclarations : il m'a dit que pour se rendre à Bucharest, le prince de Hohenzollern avait, pour ainsi dire, déserté; que les Principautés étaient assez fortes pour résister à une intervention de la Turquie, mais que dans tout cas, si l'on chassait ce prince, la Prusse n'en aurait cure.

Nous en vînmes ensuite à parler de la situation militaire de la Prusse, de l'Autriche et de l'Italie. Je dis au Président du Conseil

486 LE GENERAL GOVONB

que, diaprés dos calculs, rÂutriche opposerait à la Prusse de 200 à 2o0.000 hommes, et que d'après les expériences que nous avions acquises, il y avait tout lieu de croire que, dès l'ouverture des hostilités cette formidable armée franchirait coude à coude et en ordre de bataille la frontière prussienne, et je lui demandai si nos appréciations concordaient avec les idées admises chez eux.

Le comte de Bismarck me fit alors connaître que, d'après leurs calculs, les Autrichiens disposeraient dans les premiers jours de 200.000 hommes au plus, concentrés et prêts à marcher, et auxquels les Prussiens pourraient en opposer de 280 à 290.000.

« Mais, lui fis-je observer, est-ce que ces troupes ne sont pas trop « éparpillées? Ne serait-il pas utile de faire entrer en ligne les deux « corps d'armée rhénans? Ne serait-il pas sage de faire serrer sur le <( gros de l'armée les 60.000 hommes postés dans la Haute-Silésie? >•

Le comte de Bismarck me confia alors qu'on appellerait et qu*on amènerait en ligne les deux corps du Rhin. Puis il entra daDs nombre de détails relatifs à la position des troupes prussiennes. Deux corps d'armée sont dans la Haute-Silésie du côté de Neisse. Un corps est concentré à Gôrlilz, trois corps sur la frontière de Saxe face à Dresde et un autre sur Leipzig. Sept corps d'armée avec d^'s effectifs s'élevant pour chacun à 31 ou 33.000 hommes sont donc en train d'achever leur concentration. Cette masse imposante sera même renforcée par les deux corps du Rhin qui porteront à 300 ou 350.000 hommes l'efTectif combattant, sans parler de la landu^hr qu'on a appelée presque tout entière sous les armes et de formations de remplacement (Ersatz-Truppen) qui donneront plusieurs centaines de milles hommes, mais qui n'entreront pas en ligne.

C'est là, on ne saurait le contester, une masse imposante, plus consi> dérable qu'on n'aurait jamais pu le supposer, une masse réellement importante si on arrive à la réunir et à la concentrer. Et c'est même à ce propos que je me suis permis de m'élever contre la trop grande dispersion de ces forces. Je ne rapporterai pas ici la longue conversation que j'eus à cet effet avec le comte de Bismarck qui examina avec moi la question sur la carte d'état-major. Le comte conclut en me disant qu'un ofHcier des plus compétents, dont je n'ai p«is retenu le nom, mais qui est désigné pour remplir les fonctions de chef d'état-major, lui avait fait la veille les mêmes observations, et qu'il me priait par suite d'étudier cette question avec lui d'autant plus que lui (Bismarck) partageait entièrement ma manière devoir.

Je lui répondis en lui demandant si le général Moltke n'était pa^ ce chef d'état-niajor et le comte de Bismarck, après m'avoirdit qo** le général Moltke était Fauteur du plan que je critiquais, m'invita à en parler aussi avec lui.

Mon audience se termina sur ces paroles. Je me suis rendu aujourd'hui chez le général Moltke qui me confirma les dispositions, dont il a été question ci-dessus. U m'informa confidentiellement qu'A partir du 27 courant, on transporterait par voie ferrée les deux corps

•du Rhin sur la frontière saxonne et que, le 3 juin, les 9 corps d^armée seraient au complet sur la frontière et que tout jusqu'au dernier fourgon serait arrivé sur les points désignés.

n m'expliqua la manière dont, en tenant compte des différentes hypothèses, s'opérerait la concentration de 7 de ces 9 corps, face à l'armée de Benedeck, selon que ce général envahirait la Saxe ou qu'il veuille au •contraire s'avancer par la Lusace (Bautzen-Gorlitz). Quant aux deux corps delà Haute-Silésie, outre que le temps pourrait manquer pour les faire serrer sur le gros de l'armée, il était impossible de laisser la Silésie exposée aux insultes des Autrichiens et de plus il pourra peutêtre être utile d'exécuter une diversion de ce côté. I.e général Moltke a confiance dans le succès, et croit que la première bataille sera décisive ; il compte avoir pour lui la supériorité du nombre sur le champ de bataille. J'espère que ses prévisions se réaliseront, et je le crois possible. Mais il y a cependant un danger. Pendant que les Prussiens hésiteront entre la défensive et l'offensive, une vigoureuse ofTensive des Autrichiens par la Lusace, par exemple, pourrait décon- <:erter les prévisions de leur adversaire, contrarier sa concentration et obliger les Prussiens à accepter une bataille dans des conditions telles qu'ils auraient déjà l'air d'avoir éprouvé un échec par le fait même que les corps de la Haute-Silésie se trouveraient déjà coupés du reste de l'armée et que la concentration, au lieu de s'opérer en marchant en avant, ne pourrait plus se faire qu'en retraite. Pour toutes ces raisons, j'ai soutenu qu'à mon avis, au lieu -d'attendre, il serait préférable de se décider en faveur de l'offensive par la Lusace et de se concentrer en conséquence sans se préoccuf)er de ce que pourront faire les Autrichiens.

Ma conversation avec le général Moltke m'a laissé l'impression •qu'il a confiance et qu'il croit, bien que la proposition de réunion d'un congrès puisse causer encore quelque retard, que l'on devra en venir aux mains dans les premiers jours de juin, par cela même qu'il lui serait impossible de prolonger une situation aussi formidable par ces armements mêmes, que celle qui, à partir du 4 juin, sera pour la Prusse un fait accompli.

Voilà la situation telle qu'elle est aujourd'hui.

Malheureusement, malgré la tension de la situation, malgré Texistence d'une crise qui met en question Texistence du pays, on ne constate pas encore le moindre symptôme de réveil de l'opinion publique.

Je crois, pour ce qui est de l'armée, que le roi qui en prendra le commandement ne tardera pas àlancer une proclamation quiréchauf* fera son esprit et son zèle. »

488 LE GÉNÉRAL OOYONE

Berlin, 23 mai 1866.

Excellence,

« J'ai Thonneur de transmettre à Votre Excellence l'état d'emplacement de Tarmée autrichienne en formation sur la frontière pnissienne, remis au colonel Driquet par Tétat-major prussien.

Il en résuite que Tarmée du général Benedeck se compose actuellement de 3 corps d'armée : I, II, IV, total 77 bataillons, 50 batteries ou 400 bouches à feu, 63 escadrons, 94.000 hommes. Un de ces corps, le IV«, n'est pas encore au complet.

En dehors de ces troupes d'opérations il existe encore 40 bataillooN confins militaires ou quatrièmes bataillons, destinés à fournir les garnisons et peut-être aussi à marcher en partie.

Cette armée est encore disséminée depuis Eger, sur la frontière de la Bavière, jusqu'à Cracovie sur une ligne de 500 kilomètres.

On est en train de former deux autres corps, VI et VIII, à Vienne et à Presburg, en destination de la Bohême. Le III*" esta Laibach. On a dit qu'il devait partir pour l'armée du Nord ; mais rien n'est encore décidé à ce propos.

On laisse en Italie les deux corps Vet VII, et on dit que l'on est en train de former le IX*'. On doit être mieux renseigné sur ce sujet à Florence qu'ici. L'état-major prussien croit qu'on a fait venir d'Italie, d'Islrie et de Dalinatie 7 régiments atin de renforcer les corps en formation, mais il ignore la destination donnée à ces régiments qui seraient les 1", 5«, 15«, 21% 32% 71* et 74*. Il y aurait, en loat cas, lieu de faire vérifîer par nos officiers ces nouvelles auxquellcN on n'attache que peu de créance.

Le tableau ci -joint permettra en tout état de cause à notre étatmajor de contrôler les renseignements qu'il possède déjà sur la répartition des troupes autrichiennes.

Si l'on compare cetétatavec les données contenues dans mon rapport d'hier 22, on verra qu'au commencement du mois prochain les Prussiens auront pour eux tous les avantages que leur assurent et la présence sur la frontière de forces disponibles sensiblement supérieures en nombre et la possibilité d'opérer la concentration bien avant leur adversaire. »

Télégramme chiffré

Berlin, 24 mai, onze heures du matin.

« Je prie Votre Excellence instamment d'envoyer ici sans retard commissaire militaire, car j'ai lieu de croire que Prusse fera éclater guerre au commencement juin, soit ù propos de brigade autiichienne du Holslcin qui doit se retirer sur Francfort, soit en envoyant sommation à Saxe ou Autriche. Driquet serait désormais

très utile en Italie et je le ferai partir. Je demanderai moi-même- «indience de congé du roi, car il doit quitter Berlin pour visiter ses troupes concentrées. Je prie Votre Excellence répondre. »

Berlin, 26 mai 1866.

ExCELLEiNCB,

« Le départ du colonel Driquet, qui communiquera verbalement k Votre Excellence toutes les informations qu'il a été possible de se procurer sur la situation militaire de la Prusse, me dispenseaujourd'hui d'entrer à ce propos dans de longs détails.

Comme Votre Excellence a pu le voir par mes derniers rapports, Tarmée prussienne se concentre sur la frontière autrichienne ei saxonne avec un ordre, une régularité et une promptitude remarquables. Demain la garde et les deux corps du Rhin commencent leurs mouvements de concentration ; le 3 juin, les neuf corps d'armée seront en ligne et le roi se rendra personnellement à son quartiergénéral qui sera en tout cas établi à cette époque àGôrlitz.

Le Prince Royal, partisan dans le principe du maintien de la paix mais que la force des événements a convaincu de la nécessité de la guerre, est chargé du commandement de l'armée réunie dans la Haute Silésie autour de Neisse et forte de deux corps.

Le Prince Frédéric-Charles commande l'armée principale établie sur la frontière de la Saxe et qui s'étend jusqu'à Gôrlitzsur la frontière de la Lusace. Elle se compose de plus de 300.000 combattants de belles et bonnes troupes.

Les informations reçues aujourd'hui à l'état-major confirment letransport par voie rapide des troupes autrichiennes de Vienne sur la Bohême, transport qui a eu lieu ces jours derniers. Il s'agit sans doute des deux corps d'armée formés à Vienne et à Presburg, dont je vous ai parlé dans mes précédents rapports et qui vont rejoindre les trois corps déjà formés en Bohême, Moravie etGalicie.

Vingt trains militaires arrivent journellement en Bohême et amènent vraisemblablement chaque jour 10.000 hommes avec leur matériel. A la On du mois, les troupes autrichiennes concentrées en grande partie en Bohême ets'étendant vers la Moravie et laGalicie s'élèveront à plus de 200.000 hommes.

Les Prussiens auront donc une énorme supériorité numérique.

Le général Moltke, chef d'état-major du roi, un officier des plus remarquables, est convaincu que la rencontre des deux masses donnera la victoire aux Prussiens.

Le général n'en déplore pas moins la proposition de réunion d'un Congrès, proposition que le roi se fait un devoir d'accepter. Faite en ce moment, cette proposition est en efTet toute à l'avantage de l'Autriche, parce qu'on donne ainsi aux petits États le temps de s'armer, mais surtout parce que, le 3 et le 4 juin, l'armée

prussienne aurait été en mesure de prévenir les Autrichiens et aurait pu prendre TofTensive en entrant en Saxe par une marche con- -<;entrique, soit pour se porter de là avec les sept corps d*armée réanis à la rencontre des Autrichiens en Lusace, soit pour pénétrer en Bohême. Chaque jour perdu donne aux Autrichiens le temps d'achever leur concentration et peut-être la possibilité de prendre Toffcnsive, probablement sur Gôrlitz et de contrarier de la sorte la concentration que Tarmée prussienne, adossée à la frontière de Saxe, ne pourra guère opérer qu'en cédant du terrain.

Cette appréciation que j'ai déjà communiquée à Votre Excellence est celle que m'a exposée aujourd'hui le général Moltke.

Aussi la Prusse désire que ce congrès, à l'efficacité duquel personne ne croit, dure le moins longtemps possible. Elle cherchera peut-être le moyen d'arriver à sa dissolution immédiate.

Les informations reçues aujourd'hui par l'état-major prussien confirment la diminution sensible des forces autrichiennes pd Italie où, abstraction faite du corps de Laibach, il n'y aurait plus • que 60 à 70.000 hommes de troupes de campagne. »

Berlin, 26 mai 1866.

M. le Ministre (Nigra),

« Le colonel Driquet vous portera les nouvelles d'ici. Le comte de 'Barrai et moi, nous vous remercions des nouvelles et des communications que vous nous avez fait tenir par mon domestique. Je ne ferme pas le rapport que j'adresse au général La Marmora sur les affaires militaires afin que vous puissiez en prendre connaissance. Ce n'est du reste que la répétition de nouvelles déjà données. Mais vraiment les Prussiens ont fait un sacrifice en accepUint le Congrès. Dans un moment tel que celui-ci où les questions militaires devraient occu[»er le premier rang, tout retard peut avoir de graves conséquences pour eux. Du reste, les Prussiens sont tellement convaincus qu'il n'y a plus d'autre issue possible que la guerre qu'il est impossible d'admettre que nous soyons exposés au danger d'être abandonnés par eux. Bismarck et l'état-major sont décidés à aller de l'avant, et le roi les suivra désormais forcément, tout en nourrissant peut-être encore quelque secret espoir S'il m'est permis, monsieur le Ministre, de vous faire part démon opinion, sur les probabilit<^s des éventualités imminentes, je vous dirai que je ne suis pas éloigné de croire que les Prussiens peuvent parfaitement gagner une bataille qui les mènerajusqu'à Vienne, àmoins toutefois que leCon- ..grès ne vienne paralyser leurs opérations, n

Berlin, 3 juin 1866.

Excellence,

« Ayant demandé au comte de Bismarck une audience de congé <avant de retourner en Italie, le Président du Conseil m'a reçu hier soir à cinq heures, dans le jardin du Ministère d'Etat et m'a retenu jusqu'à dix heures.

J'ai annoncée à Son Excellence l'arrivée imminente du colonel Avet, un des ofdciers les plus estimés de Tarmée italienne, désigné par le roi pour suivre l'armée prussienne en cas de guerre. J'ajoutai qu'en raison de la gravité sans cesse croissante de la situation, je me voyais forcé de renoncer à attendre l'arrivée de cet ofiicier -supérieur que j'aurais aimé à présenter moi-même.

Le comte de Bismarck me répondit : c< Eh bien qui mettra le feu 41UX poudres ? Sera-ce Tïtalie ou la Prusse?»

Je demandai au Président du Conseil si l'on connaissait le texte même de la réponse faite par l'Autriche à la proposition de réunion d'un congrès et si àprts cette réponse le Gouvernement prussien avait pris une résolution relative à la conférence et si lui, comte de Bisfficiarck, renonçait à se rendre à Paris?

Le Président du Conseil me répondit : « Je crois connaître exac- « tement le teneur de la réponse autrichienne. Elle exclut toute né- « gociation qui tendrait à modifier V équilibre des forces entre les « partis. Si donc, il ne peut être question ni de la cession de la Vé- « nétie, ni de celle des Duchés de l'Elbe, la conférence est tout a bonnement inutile. Nous attendons pour demain la communica- « tion du texte officiel de l'Autriche pour prendre ensuite une déci- «< sion. Nous espérons qu'en présence de cette réponse, en présence « de l'emprunt forcé imposé à la Vénélie, en présence du dernier « acte de l'Autriche qui défère la question des Duchés à la Diète, et 4t viole ainsi le traité de (îastein, la France reconnaîtra que l'Au- « triche est formellement décidée à se refuser à tout arrangement « et ne cherchera pas à faire durer outre mesure des négociations « inutiles et nuisibles pour nous. Une pareille attitude de la France « serait une preuve manifeste de sa loyauté envers nous. Car, si elle « agissait autrement, nous serions amenés forcément à douter de ses « intentions. Il y avait cependant une raison pour laquelle j'aurais « aimé à me rendre à Paris. J'aurais aimé à pouvoir parler avec « l'Empereur afin de connaître le minimum des concessions que la « France nous demande. »

Je demandai au comte si, de l'autre C(Mé du Rhin, il y avaitquelque territoire qui, si on appelait la population à faire connaître ses désirs, se prononcerait en faveur de l'annexion à la France.

Le comte de Bismarck me répondit : « Aucun. Les agents français « qui ont parcouru le pays pour connaître ses dispositions ont été 4< unanimes à constater que nulle part le vote, à moins d'être faussé.

492 LE GENERAL OOVONE

« ne donnerait un résultat favorable à la France. On n*y aime ni *i notre gouvernement, ni la dynastie régnante ; mais tout le monde « y est et veut y rester allemand, de sorte qu'il n'y aura d'antre « moyen de donner une compensation à la France qu'en lui attri- « buant les parties françaises de la Belgique ou de la Suisse. >»

Je fis remarquer au comte que c'était là chose extrêmement délicate et difficile, mais que, dès que l'on ne pouvait pas faire valoir la volonté populaire, on pourrait peut-être invoquer quelque autre principe, comme par exemple, celui des frontières naturelles.

J'ajoutai aussitôt que je n'entendais pas par là faire allusion à la rive gauche du Rhin, mais qu'il pourrait y avoir quelque autre ligne géographique qui pourrait convenir à la France.

Le comte de Bismarck me dit alors : « Oui, ce serait la Moselle. Je « suis, pour ma part, bien moins Allemand que Prussien. Et je ne « verrai aucune diffîculté à consentir à la cession à la France de « tout le pays entre le Rhin et la Moselle; Palatinat, Oldenburg et « une portion de territoire prussien, etc. Mais le roi, sous l'influeDce (( de la reine qui n'est pas née prussienne, aurait les plus grands u scrupules et ne s'y déciderait que dans un moment de crise « suprême, lorsqu'il s'agirait pour lui de tout perdre ou de tout ^' M gner. De toute façon, afin de préparer l'esprit du roi en vue d'un « arrangement quelconque avec la France, il faudrait connaître le « terme minimum de ses prétentions. S'il s'agissait de toute la rive « gauche du Rhin, Mayence, Coblence et Cologne, mieux vaudrait « s'entendre avec l'Autriche et renoncer aux Duchés et à beaucoup « d'autres choses. »

» Mais, lui dis-je, avec l'Autriche, il n'est d'autre arrangement u possible qu'une capitulation, puisque les questions en litige iotéu ressent ses intérêts les plus essentiels et son avenir. Elle ne sau- « rait donc transiger. »

« C'est vrai, répliqua le comte de Bismarck, mais l'opinion pu- (' blique de l'Allemagne pardonnerait au roi cette capitulation dès » qu'elle saurait qu'il s'y est résigné pour ne pas céder à une puisce sance étrangère la moindre parcelle de territoire allemand. »

Il ajouta ensuite que le roi n'avait pas perdu l'espoir d'une solution paciiique, que dans ces derniers temps il avait entamé des négociations secrètes avec l'Autriche en vue d'un arrangement et celai son insu, à lui, comte de Bismarck, u Heureusement, dit-il, ces c< négociations ont échoué et le roi se sera convaincu de Timpossi- « bilité de s'entendre honorablement avec l'Autriche, même en i< laissant ma personne de côté. En ce moment encore, le grand-duc t( de Bade (je crois, mais je n'ai pas bien saisi le nom qu'il me cita), (c le gendre du roi, est à Dresde pour y traiter de la paix. Dès qu'il '< fût question de la réunion d'un Congrès à Paris, le roi voulut suret seoir au départ de la garde de Berlin, afin de mieux manifester la « sincérité de ses intentions pacifiques. Aujourd'hui, plusieurs « généraux et moi, nous avons dû lutter sérieusement pour décider

u le roi à laisser partir la garde. Il s'est mis en colère, mais il a uni u par céder, et la garde part demain. »

V Et les corps du Rhin ? demandai-je. »

« Ils sont depuis trois jours sur la frontière de la Saxe, me répondit le président du Conseil. »

Le comte de Bismarck revint alors sur le sujet qu'il avait abordé au début de l'entretien : à savoir, qui de la Prusse ou de Tltalie commencerait les hostilités. 11 me dit qu'il lui serait bien difficile de décider le roi à prendre l'oflensive. Tant à cause de ses sentiments religieux que sous l'influence d'une superstition contre laquelle il n'y avait pas à lutter, le roi s'entêtait à ne pas vouloir prendre sur lui la responsabilité d'une guerre européenne, et pendant qu'on perdra ainsi un temps précieux, l'Autriche et les États secondaires achèveront leurs armements et les chances de succès de la Prusse s'affaibliront de plus en plus. L'Italie, si la victoire restait à l'Autriche, verrait donc ainsi ses intérêts gravement compromis.

u L'Italie, ajouta-t-il, peut aisément amener la guerre en s'arran- <( géant de façon à se faire* provoquer par quelques troupes croates. « Et alors elle pourrait être sûre que le jour même nous passerions « la frontière. »

Je lui fis remarquer que l'Italie se trouvait placée dans une position extrêmement délicate. Elle avait fait déclarer à Paris, en pleine séance du Corps législatif, qu'elle ne prendraiten aucune façon l'initiative de l'attaque, et depuis elle avait rt^nouvelé cette déclaration sous toutes les formes. L'Italie devait tenir grand compte de Topinion publique de la France. Elle ne pouvait, elle ne devait pas rendre difficile* et encore moins impossible, l'action amicale que l'empereur Napoléon voulait exercer en sa faveur, en se mettant à dos l'opinion publique que l'empereur devait consulter et qui exerçait tant d'influence sur ses résolutions. L'Italie avait donc d'autant plus besoin de convaincre l'Europe de sa sagesse et de sa modération, que dans certaines parties de l'Europe on connaissait assez mal son véritable état, l'ordre qui régnait dans le pays, l'autorité incontestée qu'exerçait son gouvernement sur le pays tout entier, sur l'armée comme sur les volontaires.

Le comte de Bismarck insista longtemps encore sur ce point et me pria d'en parler à Votre Excellence et au roi, de bien dire que, si nous commencions les premiers les hostilités, le roi Guillaume se déciderait à renoncera ses hésitations, à ses atermoiements si favorables à l'ennemi, aujourd'hui surtout où tous les États secondaires se sont prononcés en faveur de l'Autriche ou sont sur le point de le faire.

Je lui promis de transmettre ses désirs, mais sans lui cacher qu'ils n'avaient aucune chance d'être exaucés et il mit fln à l'entretien en me disant que, dès qu'il aurait décidé le roi à prendre l'offensive, il en enverrait par différentes voies l'avis télégraphique à Florence.

494 LE GÉNÉRAL OOVONE

Il ajouta que rAutriche continuait à se tenir sur une attitude absolument défensive et expectante, et que rien ne faisait prévoir Timminence d'une agression.

Tel est le résumé de ma conversation avec le comte de Bismarck, et je crois pour ma part qu'il mettra tout en œuvre pour précipiter la marche des choses et en arriver le plus tôt possible aux hostilités.

Ce qui est surtout intéressant pour le cabinet de Florence, c'est la déclaration du comte de Bismarck relative aux ouvertures faites ces joura derniers par le roi Guillaume afin d'arriver à un arrangement pacifique avec TAutriche, à ces négociations qui se poursuivent encore. Elles ont assurément peu de chances de réussir : mais la possibilité, même lointaine, de pareils arrangements doit inspirer de sérieuses réflexions à Tltalie et Tobliger à en peser, tant qu'il en est temps encore, les incalculables conséquences. »

Berlin, 3 juin 4866.

« Excellence,

« Le 3 juin, au matin, j*ai été prendre congé du général Holtke appelé à remplir en cas de guerre les fonctions de chef d'étatmajor. 11 m'a communiqué les derniers renseignements sur les armements de l'Autriche.

Les transports effectués dans la dernière décade de mai ont porté de 3 à 6 le nombre des corps d'armée stationnés en Bohème, Moravie et Galicie. Mais ces transports n'étaient pas encore entièrement terminés le 1" juin. Us ne le seront que dans quelques jours. Chacun de ces corps se composera de 4 brigades et présenteia un efîectifTde 30.000 combattants. En y ajoutant la cavalerie, on arrive à un effectif total de 200.000 hommes.

Mais les renseignements reçus par l'état-major prussien, et confirmés par plusieurs dépèches de l'agent militaire de Vienne, portent que le corps de Laibach, précédemment attribué à Tarmée du Sud et de même force que les corps précédents (auquel on substitue un corps d'armée formé par des 4®* bataillons), sera dirigé sur l'armée du Nord, dès que les voies ferrées cesseront d*étre encombrées par les transports ci-dessus indiqués et sera probablement mis en route dans la première moitié de ce mois. L*année autrichienne, en y comprenant le corps saxon (24.000 hommes) qui va se joindre à elle, présentera donc un elTectif sensiblement égal aux forces prussiennes qui s'élèvent à 300.000 hommes amenés ea ligne sur la frontière.

Le général Moltke a pleine confiance dans le résultat de la première rencontre. Le ministre de la Guerre m'a dit qu'on avait resserré la concentration des troupes.

J'ai demandé au général si le roi se déciderait à prendre Toffen-

sive,dèsque le Congrès se séparerait ou dans le cas où il n'arriveraitpas & se réunir. Le général croit que, dès qu'il sera en campagne,, le roi se rendra à Tévidencé des raisons que lui donneront ses généraux pour lui démontrer la nécessité d une action immédiate. Pour le moment, Tarmée autrichienne est encore éparpillée en Bohème et en Moravie et ne songe pas à prendre TofTensive.

Le roi m'a reçu en audience ce matin. II m'a parlé en terme» indignés de la conduite de l'Autriche et de sa déloyauté par rapport au traité de Gastein. J'ai demandé au roi, si, dans le cas où le Congrès ne se réunirait pas, la guerre éclaterait immédiatement. Il m'a parlé d'hostilités prochaines, mais il m'a semblé qu'il croyait qu'elles auraient plutôt pour cause une offensive autrichienne qu'une agression de la part de la Prusse. 11 me raconta à ce propos que la grande duchesse (?) de Wurtemberg, sa nièce, était allée à Saint-Pétersbourg pour y intriguer contre la Prusse et qu'elle était retournée à Stuttgard en passant par Viennie. Arrivée à StuUgard, elle y aurait dit que la guerre éclaterait le 10 juin parce que l'Autriche était décidée à nous attaquer. II y a là une singulière coïncidence de date entre celle dont il est question ici et celle qu'indiquait la dépèche que Votre Excellence a adressée ce matin, au comte de Barrai, dépêche dans laquelle Votre Excellence dit : Que le comte d'Usedom lui a demandé de la part du comte de Bismarck s'il était vrai que l'Italie avait 1 intention d'attaquer l'Autriche le 10.

Sa Majesté ne m'a chargé d'aucune commission spéciale pour Florence. Il m'a seulement parlé de la réponse faite par l'Autriche à la proposition de réunion d'un Congrès, et qui était probablement destinée à faire échouer cette proposition. Il ajouta que la Prusse n'avait encore pris aucune décision à ce sujet et qu'elle attendait des nouvelles de Paris, Londres et Saint-Pétersbourg. »

Télégramme

Paris, 5 juin.

GéiNÉRAL La Marmora,

<c J'arriverai à Florence le 8 au matin. Bismarck dans la dernière entrevue a beaucoup insisté pour que l'Italie attaque la première, afin d'entraîner le roi Guillaume. Je ne lui ai laissé aucun espoir à cet égard, mais il serait aujourd'hui urgent que la Prusse engageât la lutte, car avant deux semaines l'Autriche ne- sera pas aussi forte qu'elle. Nouvelles militaires de Berlin portent que corps de Laibach sera transporté bientôt à l'armée du Nord.

Bismarck fera tout son possible pour entraîner le roi et termina en me disant qu'à peine il aura déclaré la guerre il en préviendra Votre Excellence par télégraphe.

Bismarck m'a avoué les négociations secrètes du roi avec l'Autriche, qui se poursuivent encore, mais il n'y attache pas grande importance. »

496 LE GENERAL GOVONB

Florence, 11 juin 1866.

Excellence,

« Votre Excellence trouvera ci-joints deux rapports en date du 3 juin par lesquels je termine la mission à Berlin, que vous aviez bien voulu, Monsieur le président, me faire Thonneur de me confier.

Le premier de ces deux rapports qui contient ma dernière conversation avec .le comte de Bismarck et dont, sur sa demande, j''ai «laissé copie au chevalier Nigra, a amené ce ministre à penser qa*en présence des négociations que le roi Guillaume continue à suivre avec TAutriche, il y aurait peut-être lieu de demander au comte de Bismarck si la Prusse se proposait en fin de compte d'en venir à •une rupture avec TAutriche et de lui faire pressentir que nous réglerons notre conduite sur sa réponse.

Le chevalier Nigra m'a chargé du reste de prier Votre Excelience <ie continuer à le tenir au courant de toutes les informations et nouvelles venant de Berlin, afin de pouvoir s'en servir à Paris.

J'ai vu à Paris le général Klapka qui m'a chargé de dire à Votre Excellence qu'il se mettait àla dispositiondu roi Victor-Emmanuel et du cabinet de Florence pour les opérations qu'on pourrait vouloir entreprendre du côté de la Hongrie, de la Croatie et de la Dalmatie.

Quant à l'état de l'esprit public en Prusse, j'ai le regret de devoir dire à Votre Excellence qu'aucune des mesures prises dans ces •derniers temps par le cabinet de Berlin, et môme les dangers auxquels la guerre expose le pays, n'ont réussi à modifier sensiblement l'opinion du pays qui persiste dans son hostilité contre la j)olitiquedu comte de Bismarck.

L'attentat de Blind a été le résultat d'une conspiration, et une partie des conjurés ont actuellement disparu de leur patrie et cherchent à perpétrer le crime que Blind n'a pu commettre. Le comte de Bismarck lui-même m'a communiqué ces détails.

Je n'a pas besoin de vous dire que le comte de Bismarck, dont la force de caractère vous est bien connue, continue à suivre la route qu'il s'est tracée sans se préoccuper ni de ces dangers ni de Topi- Jiion des partis qui lui sont hostiles. »

Fragments de notes^ sans date^ du général Govone relatives au plan de guerre *

<( Je causais aujourd'hui avec le général Moltke des événements militaires prochains et je lui disais que j'espérais bien que la Prusse aurait employé tous ses moyens concentrés contre l'Autriche sans se soucier d'autres soupçons, surtout à l'égard de la France pour les provinces du Rhin.

1. Ces notes, rédigées en français, ne figurent pas dans l'édition italienne.

<f Oui, me répondit-il, nous devons faire un seul effort contre •« l'Autriche. Si l'Autriche est vaincue, toute rAUemagne tombe à -« nos pieds. Quant à la France, cela viendra après. »

Ces derniers mots furent dits par le baron de MoUke à demi-voix -en me regardant fixement entre les deux yeux.

J*ai répété au colonel Briquet cette phrase signiflcative et j'avoue qu'elle nous paraît à tous les deux une grande présomption de nos ■alliés les Prussiens à Tégard de leur force militaire et de leur puissance.

« Dans une des dernières conversations que j'eus le ... avec le .général Moltke, je lui dis que les Autrichiens se porteraient de la Bohême contre Farmée prussienne en formant une seule masse, déployée en bataille, coude à coude, comme ils Pavaient fait à Solfé- «ino, comme ils l'auraient fait à Magenta sans Tintervention du feld-maréchal-li eu tenant Hess qui, heureusement pour nous. Ht suspendre le mouvement, parce qu'il croyait devoir marcher sur T<ïovare. Je lui rappelai les dispositions de ce mouvement qui sont exposées en détail dans l'histoire de la campagne de 1859, publiée par l'état-major français. J'ajoutai qu'à mon avis Renedeck marcherait sur Gôrlitz et ne laisserait que quelques troupes légères ou <ie la cavalerie, devant l'armée du prince Royal concentrée à Neisse, •dans la Haute-Silésie et que pour cette raison même je ne pouvais in'empécher de trouver défectueuse la résolution qui avait amené 4es Prussiens à constituer deux armées, celle de Saxe et celle de Silésie. »

Le général de Moltke me répondit :

« Mais nous aussi nous marcherons coude à coude de la Saxe sur ^i les collines de Lusàce. Cependant, nous ne pouvons pas livrer la « Silésie, qui est un pays dévoué, aux incursions des Autrichiens. Si « nous gagnons une. bataille en Lusace, l'armée du prince royal tom- M bera sur la ligne d'opération de Renedeck. Vous admettrez l'im- <i portancë d'un pareil mouvement?»

« Oui, sans doute, répondis-je, mais en attendant vous vous pri- « vez de deux ou trois corps d'armée pour gagner la bataille en « Lusace. »

« Nous la gagnerons n, me répondit le général de Moltke avec conviction. Le ton môme dans lequel il me fit cette réponse a produit sur moi énormément d'impression et m'a donné confiance... Le général de Moltke est de cette race danoise si forte, si énergique, si entreprenante...

Puis il ajouta : u Mais vous qui soutenez le principe de la concen- « tration en Prusse, vous ne suivez pas en Italie les mêmes prinit cipes. Je vois deux armées qui se forment l'une sur le b^is Pô, « l'autre en Lombardie?»

Je réponds : « Ce n'est évidemment là qu'une dislocation provint soire pour la formation des divisions. Nous ne pouvons pas <i dévoiler dès aujourd'hui si notre plan d'attaque sera par le bas

498 LE GENERAL GOVONE

« Pô OU bien par le Mincio. mais je ne doute nullement qu*OD for- « mera, avant de prendre TotTensive, une seule masse d*un côté oo « de l'autre... »

Je vois aujourd'hui le général de Moltke ; il est très contrarié par les efforts de la France, qui insiste pour la conférence de Paris. H me dit : « Tout ceci est au préjudice de tk Prusse; le 4 juin, nous « aurons nos troupes sur la frontière et le dernier chariot sera à « sa place ; nous pourrions envahir la Saxe et concentrer ainsi sur « Dresde nos corps d'armée destinés à l'armée de Saxe.

u La première conséquence de la conférence est que le roi sus- (i pend le départ de la garde. En attendant, les Autrichiens font « venir leurs troupes de Vienne et, d'après des télégrammes que « nous envoie notre attaché militaire à Vienne, ils font venir aussi « leurs corps d'armée de Laibach et Gratz. Ils pourraient, à la « faveur du délai qu'ils gagnent, avancer vers la Lusace, de sorte « que nous ne pourrions nous concentrer devant eux que dans les « plaines de la Prusse méridionale. Vous comprenez quelle diffé- « rence cela ferait pour nous de donner une bataille sur les col- '( lines de la Lusace au-delà de Gôrlitz plutôt que dans les plaines »< de notre propre territoire. Ces plaines, qui sont boisées, feraient « disparaître tout notre avantage qui est dans le feu et dans notre « fusil à aiguille... »

Le général de Moltke me dit que nous devrions attaquer les premiers pour faire disparaître toutes les tergiversations de la diplomatie. Je lui réponds que pour nous c'est une nécessité de ménager l'opinion publique européenne et surtout l'opinion de la France, pour ne pas mettre l'Empereur, qui est notre 'ami, dans une fausse position ; que rien ne nous serait plus facile que de laisser échapper Garibaidi, mais que cela donnerait à l'Italie l'apparence d*uD pays df^sorganisé, tandis qu'il nous faut d'autant plus montrer à l'Europe que le gouvernement a la haute main sur tout et sur tous* que l'Europe nous connaît mal et nous juge pire. »

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