‹ Mémoires (1848-1870) (volume 2)Chapitre 63 sur 73 · D'après les minutes · texte numérisé non relu

D'après les minutes

510 LE GENERAL GOVONE

grâce à Votre Excellence, les dernières phases de la médiation. J'ai lu, par exemple, dans les journaux une nouvelle que le baron Ricasoli ne connaissait pas encore lorsque je partis de Ferrare, le 19 au soir: celle de Tacceptation par la Prusse d'une suspension d'armes de cinq jours. Y a-t-il encore d'autres nouvelles de ce genre? Et pats quelle sera l'attitude de la France dans le cas où F Autriche rejetterait les conditions acceptées par Napoléon? Armerait-elle contre l'Autriche? Et au contraire, que ferait Napoléon si nous, Italie et Prusse, nous faisions échouer sa médiation?

Je prierai Votre Excellence de vouloir bien me faire tenir ces informations à Berliji par chiffre et par la voie du comte de Barrai. Je les prendrai en passant. Il est entendu entre Venosta et moi que je me servirai du chiffre qui sert à Barrai pour correspondre avec voos. Monsieur le Ministre, et que je télégraphierai au Ministère d*État par votre intermédiaire. »

Télégramme expédié avec quelques abréviatiotis^ le 26 juillet^ de NikoUburg au Ministère d'État, à Ferrare

tt Malgré tous mes efforts je ne pus arriver ici qu'à deux heures, aujourd'hui 26. — J'ai vu comte Bismarck deux fois. Je lui ai expliqué l'énorme pression exercée par la France à laquelle Roi a résisté pour nous entendre avec gouvernement prussien. Je Tai informé de l'offre de la Vénétie faite avant la guerre et refusée par nous. Je lui ai dit que nous nous attendions en retour à la même loyauté et à ce que la Prusse s'entendtl avec nous avant toute décision pour armistice et pour paix. Je lui ai expliqué les raisons pour lesquelles nous devions insister pour le Trentin et autres provinces italiennes. Le comte Bismarck m'a dit que l'armée prussienne était désormais éloignée de 100 milles de sa base, ce qui affaiblissait son efTectif ; Que le choléra éclatait partout ; Que le climat de Hongrie est mortel en août, qu'on y perdrait l'armée en y portant la guerre ;Que la suite immédiate des opérations serait partant pleine de dangers, d'autant plus qu'il résulte des renseignements parvenus à l'état-major prussien que 100.000 hommes sont désormais arrivés d'Italie à l'armée autrichienne. On recoonait aussi la part que la fortune a eue aux victoires passées. En somme on désire ici et on croit nécessaires Tarmistice et la paix. Les conditions de la France, acceptées parla Prusse et rAulriche en principe, sont connues à Votre Excellence. Le comte de Bismarck dit que d'après la dernière de ces conditions on ne pouvait pas appuyer notre demande pour le Tyrol et moins encore pour d'autres provinces ; Qu'on avait signé aujourd'hui une promesse d'armistice à commencer du 2 août et qu'on avait pris cette date pour avoir le consentement de l'Italie. J'ai demandé à Son Excellence ce que la Prusse ferait si le consentement était re-

APPENDICE 5ii

fusé. Il m'a dit quMl s'en rapporterait à Tarticle 4, qu*on ne peut refuser le consentement quand Tltalie aurait ia Vénétie, etc. Il a dit que si T Autriche poussée par Russie et Angleterre refusait plus tard à la Prusse certaines annexions telles que le Hanovre, etc., la guerre pourrait continuer et que dans ce cas plus Tltalie prendrait, mieux vaudrait. Sur ma demande il m'a autorisé à le déclarer à Votre Excellence (mais qu'en attendant ne pas avoir attaqué Trieste et l'arrivée de 100.000 Autrichiens à Vienne, les lenteurs de nos opérations après le 24, mettaient la Prusse dans une position difficile et telle qu^elie devait accepter propositions françaises. Qu'on aurait désiré être d'accord avec nous pour repousser au début la médiation de la France, mais qu'au premier moment la Prusse avait été intimidée comme nous et qu'on n'avait pas songé à prendre des intelligences immédiates dans ce sens^). Mon impression est qu'il n'y a pas possibilité arrêter la marche des affaires, que toute opposition de notre part serait inutile. Je prie en tout cas Votre Excellence de télégraphier aussitôt si le gouvernement donne ou refuse son consentement à l'armistice. (Général Degenfeld dit qu'il est chargé de négocier avec moi pour armistice italien. Je crois que telle n'est pas l'intention de Votre Excellence, mais je la prie de me le dire explicitement.) »

Nota. — Un télégramme presque identique fut expédié le 27 juillet à huit heures du matin par la voie de Berlin. Un autre plus résumé fut envoyé au roi.

Télégramme envoyé au Ministre des Affaires étrangères^ 21 juillet {midi)

« Par mes télégrammes du 24-25-26 et par ceux du général Govone, nous avons fait connaître à Votre Excellence l'intention formelle du comte de Bismarck de consentir à armistice et à préliminaires de paix, lesquels du reste ont été signés hier soir avec les plénipo- | tentiaires autrichiens sans que nous en eussions été offlciellement > prévenus. Le comte de Bismarck a simplement réservé le consente- I ment de l'Italie à laquelle il nie du reste le droit de le refuser aux termes de l'article 4. — Dans cet état de choses, devons-nous refuser un consentement dont on est disposé à se passer et qui amènerait une rupture? Nous pensons que la situation est telle qu'il ne nous resterait aujourd'hui d'autre tentative à faire que de laisser entrevoir à la Prusse la perspective d'une paix séparée et immédiate de ritaiie avec l'Autriche, si toutefois le gouvernement est décidé à aller

jusque-là.

Signé : Barbal, Govonb. »

1. Les mots entre parenthèses sont barrés sur la minute et ne figurent pas, par suite, dans le télégramme qui fut envoyé.

%i2 LE GÉNÉRAL 60V0NE

1° Rapport à S. E. le Ministre des Affaires étrangères Visconta-Venosta à Ferrare

Monsieur le Ministre,

Quartier général de Nikolsburg»

28 juUlet 1S66.

« Comme j'ai déjà eu l'honneur de le télégraphier à Votre Excellence, malgré tous mes efforts je n*ai pu rejoindre le quartier général à Nikolsburg que le 26 à deux heures de Taprès-midi.

Parti de Ferrare le 19 juillet au soir, je n'arrivai à Turin que le 20 à une heure de l'après-midi. Le 20 au soir, je pris Fexpress pour Paris où j'arrivai le 22 à six heures et demie du matin et me rendis à la gare du Nord d'où je repartis à sept heures et demie pour Berlin où j'arrivai le 23 au matin. Je m'y procurai un ordre du Ministre de la Guerre enjoignant aux autorités civiles et militaires -de me faciliter mon voyage à travers le théâtre de la guerre et à •onze heures du soir, je partis avec le train de Gôrlitx encombré de transports militaires pour Reîchenberget Prague, où je n'arrivai que le 24 à minuit. Reparti le 25 à six heures du matin, j'étais à Brûaa le 26 à une heure du matin et pus de là me rendre à Nikolsbui^ -dans une voiture réquisitionnée à cet effet.

Quand j'y arrivai, j'y trouvai la situation, telle qu'elle me fat indiquée par le comte de Bairal, et bien différente de celle que Totre Excellence connaissait lors de mon départ de Ferrare. La Prusse avait consenti à une suspension d'armes de cinq jours. Elle .avait accepté en principe les propositions de médiation de la France en vue de la paix. Elle avait examiné ces bases avec les plénipotentiaires autrichiens, négocié avec eux un armistice et était sur le point designer ces deux conventions.

Le comte de Bismarck me reçut un peu après trois heures. J'exposai au Président du Conseil l'objet de ma mission. J'insistai sur la puissante pression qu'aussitôt après les premiers succès des Prussieii5, -on avait exercée sur le roi Victor-Emmanuel et sur la généreuse* -énergie qu'il avait dû déployer pour résister aux efforts faits pour l'amener à séparer sa cause de celle du roi Guillaume, sur cette pression à laquelle il résistait encore en ce moment en refusant •d'accepter et les propositions apportées à Ferrare parle prince Napoléon et l'armistice qu'on lui offrait, parce qu'il voulait avant tout se mettre d'accord avec le gouvernement prussien. Ma mission consistait par suite à m'entendre avec lui, comte de Bismarck, sur la réponse qu'il y aurait lieu de faire à la France, à faire connaître et accepter au gouvernement prussien les vues de l'Italie sur l^s conséquences inévitables de cette guerre afin que la paix puisse donner satisfaction à l'Italie, assurer la tranquillité et le calme dans la péninsule et resserrer en vue de l'avenir les liens qui depuis l'alliance l'unissaient à la Prusse, désormais seule représentante des

peuples allemands. Je remùmorai au comte de Bismarck certaines •circonstances qui avaient trait à ma première mission à Berlin; je lui rappelai la divergence qui s'était produite et qui avait trait à Vinterprétation qu'il s'agissait de donner au traité d'alliance offensive et défensive en présence des menaces que TAutriche n'avait pas épargnées à l'Italie vers la fin d'avril. L'Italie pensait, qu'en présence de ces menaces la Prusse devait se considérer comme •engagée envers elle par le traité. La Prusse avait déclaré, au contraire, que le traité ne la liait pas et que c'étaient seulement son honneur et ses intérêts qui pourraient la décider à soutenir l'Italie si l'Autriche l'attaquait. Je fis connaître au comte de Bismarck •que, malgré celte divergence d'opinions, lorsque peu de jours après, l'Autriche, par l'intermédiaire de la France, lui fit offrir la Vénétie pour la détacher de la Prusse, Tllalie avait rejeté cette proposition ot préféré affronter les dangers et les risques d'une guerre dont l'issue paraissait cependant fort douteuse à l'Europe. Je rappelai toutes ces circonstiinces à Son Excellence afin de la mettre à même d'apprécier et la loyauté de l'Italie qui ne s'était jamais démentie et les avantages que la Prusse avait retirés de cette alliance qui eut pour effet de retenir 190.000 hommes dans la péninsule jusqu'au Jour où les grands et glorieux succès, que la Prusse avait dus à -cette division des forces autrichiennes, eurent rompu l'équilihre et fait de la Prusse l'arbitre des destinées de l'Empire d'Autriche.

Je démontrai au comte de Bismarck que les forces de l'Italie étaient intactes, que ses moyens d'action et ses ressources étaient considérables, que la nation brillait du désir de les utiliser, que l'armée, ardente et impatiente, comptait sur la continuation d'une guerre dont des opérations difficiles et malheureuses avaient marqué les débuts, d'une guerre qui, prenant maintenant une autre tournure, promettait de meilleurs résultats. Je lui exposai que si malgré toutes ces considérations on ne pouvait se décider à continuer les hostilités pendant quelque temps, si l'on tenait à éviter toute provocation qui pourrait amener l'intervention armée de la France, le gouvernement italien ne se trouvait pas moins obligé d'aller jusqu'au bout du programme national. Cette guerre avait été pour la péninsule une guerre de principes et de nationalités, une guerre qui avait par conséquent ses exigences, une guerre qui, ■aux yeux de la nation italienne, ne pouvait se terminer que par l'annexion du Trentin et des populations qui, établies sur la frontière même de l'Italie, parlent l'italien, et qui toutes n'ont d'autre aspiration, d'autre désir que cette annexion.

L'Italie avait espéré qu'en reconnaissance des services qu'elle avait rendus à la Prusse, de la fidélité avec laquelle elle avait tenu à l'alliance, la Prusse, s'inspirant à son lourdes mêmes principes et des mêmes sentiments, se déciderait à continuer pendant quelques semaines une guerre grâce à laquelle on pourrait aussi développer plus complètement encore le programme du comte de Bismarck.

514 LE GENERAL GOVONE

Le Président du Conseil m*exposa lasituation militairedu raomeat^ situation sur laquelle la Prusse devait régler sa conduite politique. Il me dit que Tarmée prussienne était désormais éloignée de cent lieues de sa base d'opérations et que les garnisons qu'elle avait dû laisser derrière elle avaient sensiblement affaibli son eiïectif ; Que le choléra éclatait sur une quantité de points et devenait menaçant; Que les opérations qu'il faudrait entreprendre pour continuer immédiatement la guerre, telles que celles qui auraient pour but de déloger Tennemi des retranchements de Vienne et le passasse du Danube, devaient être rangées parmi les plus difficiles qu'une armée puisse avoir à exécuter ; Qu'après cela, il faudrait porter la guerre en Hongrie, que le climat de la Hongrie était pestilentiel au mois d'août et qu'on y perdrait l'année. « A toutes ces difficultés, me dit encore le comte de Bismarck, vous devez ajouter encore une circonstance décisive : 100.000 hommes sont désormais arrivés d'Italie à Vienne, d'après les renseignements recueillis par notre état-major. L'armée autrichienne a donc de nouveau un efTectif à peu près égal à celui qu'elle avait au début des opérations militaires. Pouvons-nous, en présence d'une pareille situation, continuer la guerre surtout avec la menace d'avoir par-dessus le marché la France sur les bras? Les conséquences d'une défaite ne seraient pas seulement mortelles pour nous, mais elles auraient de plus une terrible répercussion sur la situation des affaires en Italie. Nous avons cru devoir adhérer à un armistice qui commencera seulement le 2 août, époque à laquelle se termine la suspension d'armes de huit jours accordée par l'Italie. Nous gagnerons ainsi le mois d'août. J'ai pu m'assurer par les conférences qu'on a eues avec les plénipotentiaires autrichiens que l'Autriche abandonnera ses alliés allemands. Mais les annexions que l'on ne conteste plus en Allemagne, sont encore mal définies dans les préliminaires de paix. Il pourrait donc arriver que l'Autriche, poussée par l'Angleterre et la Russie, cherchât à les réduire au point de rendre à nouveau la guerre inévitable. Mais on serait alors en septembre, la saison serait plus favorable et nos réserves auraient eu le temps de rejoindre l'armée d'opérations. »>

Le dîner du roi interrompit l'entretien que m'avait accordé le comte de Bismarck. Il me reçut de nouveau à huit heures du soiret me reparla longuement des questions qu'il avait déjà abordées. Le comte de Bismarck admit que, si les difficultés mêmes des opérations que l'armée italienne entreprit au début de la campagne expliquaient parfaitement notre insuccès, il n'avait pas pu comprendre, poun]uot après une bataille qui était plutùt une bataille indécise qu'une bataille perdue, l'armé*» italienne était restée si longtemps inacti\e; »jue c«'tle inaction, (fuo même mes explications techniques n'avaient pu complètement justifier à ses yeux, avait eu pour conséquence d»^ permettre à 100. 000 Autrichiens de n^venir sur Vienne sans qu'on ait songé à les suivre pas à pas ou même à ralentir leur marche.

Cette circonstance avait complètement modifié la situation militaire sur le Danube. Le comte de Bismarck ajouta qu'il n'avait pas pu comprendre non plus pourquoi notre flotte n'avait rien entrepris sur Trieste, Trieste, cette ville qui est indispensable à l'Autriche et à la défense de laquelle l'Autriche aurait dû consacrer une partie considérable des forces qu'elle a pu faire marcher sur Vienne.

Le comte de Bismarck comprend les motifs qui poussent le gouvernement italien à réclamer le Tyrol et les autres populations italiennes, mais il est d'avis de réserver celte question pour plus lard. Il ajouta que, si les hostilités venaient à recommencer, il se féliciterait de nous voir occuper la plus vaste étendue possible du territoire autrichien et, comme je lui demandai si dans ce cas il serait disposé à modiiier et à étendre la portée de notre traité en ajoutant après le mot Vénctiey les mots Trentin et htrie^ que je ne citai qu'en passant, il me répondit que : oui, et m'autorisa, sur la demande que jeluien fis, de le déclarer officiellement à Votre Excellence etqu'on ajouterait alors un article additionnel à notre traité.

Mais je ne dois pas cacher à Votre Excellence que la Prusse se rend parfaitement compte de la gloire et des avantages que lui a valus cette courte campagne. Elle comprend non seulement qu'elle a atteint son but, mais même qu'elle l'a dépassé. Elle reconnaît encore la part, si grande qu'on n'osait pas l'espérer, que la fortune a eue à ses victoires et l'appui considérable qu'elle a prêté à la bravoure de son armée, aux talents de ses généraux, h la remarquable direction politique qui avait si bien préparé les événements.

Mon impression est donc que le comte de Bismarck, après avoir résisté à la pression et aux menaces de la France jusqu'au moment où les armées prusiennes furent arrivées sur le Danube et eurent inondé l'Allemagne, est dans son for intérieur plutôt content de l'immixtion de la France qui, en ayant l'air de lui imposer la paix, augmente, plus qu'elle ne le diminue, le prestige de la Prusse et qu'il désire même cette paix qui lui assure, sans l'exposer à de nouveaux risques, la tranquille possession des avantages obtenus. Quant à l'Autriche, les mesures qu'elle prend actuellement dénotent une telle prostration, un tel abattement qu'il est impossible de penser qu'elle songe à continuer la guerre. Mon opinion est donc que la paix est d'ores et déjà assurée. Les Étals secondaires de l'Allemagne sont abandonnés à la merci de la Prusse : ils n'ont plus pour toute protection que la France qui s'occupe encore plus d'eux que l'Autriche. Celle-ci, je ne saurais en trouver la véritable raison» a l'air de dédaigner ces petits princes qui, de leur côté, lui gardent rancune et lui reprochent de les avoir trompés en leur promettant l'appui de forces considérables qu'ils n'ont jamais vu arriver^ ei> \o,% entraînant à sa suite par la promesse de faciles triomphes (|ue les événements se sont chargés de changer en défaites relenlissantes.

Lors<jue je parlai au comte de Bismarck de ces événements en lui disant que la Prusse avait étonné l'Europe, il me répondit •

516 LE GENERAL GOVONE

<f A VOUS dire vrai, nous avons été étonnés nous-mêmes encore plus que « V Europe! »

J'at pu voir par le récit qu'il m'a fait des épisodes de la guerre qu'on attribue une bonne partie des succès remportés en Bohême à rincapacité du général Benedeck, et ceux remportés au cœur de l'Allemagne aux fautes impardonnables des chefs qui n'ont pas su concentrer les nombreuses troupes dont ils disposaient pour les amener contre les forces prussiennes bien inférieures en nombre. D'une part donc, à moins qu'on n'y soit absolument forcé, on ne désire pas s'engager dans de nouvelles entreprises qui peuvent tout remettre en question, tandis que de l'autre côté le fait que l'Autriche abandonne les États secondaires prouve bien qu'elle est décidée à renoncer déiinitivement à la lutte.

Ma mission auprès du roi Guillaume n'a donc, vu les circonstances, aucune chance de réussir. J'ai cependant demandé au comte de Bismarck ce que la Prusse ferait dans le ca^ où l'Italie refuserait d'adhérer à l'armistice du 2 août signé par la Prusse sous la réserve de la ratification de l'Italie. Il me répondit que le but de la guerre prévu par le traité du 8 avril était atteint et que la Prusse invoquerait l'article 4, si Je ne me trompe, aux termes duquel les deux parties étaient obligées à consentir à l'armistice ou à la paix dès que ritalie aurait la Vénétie et que la Prusse occuperait un territoire équivalant à l'intérieur de la monarchie autrichienne.

Au moment où j'allais prendre congé du comte de Bismarck, il me dit : « Puis-je maintenant. Général, vous demander ofllcielle- <t ment le consentement de l'Italie. »

Je lui répondis : u Puisque Farmistice ne doit commencer que le 2 août, je télégraphierai à Florence. » Il me recommanda de faire vite et exprima le regret qu'on n'ait pas fait tenir en temps utile des instructions au comte de Barrai.

Quant à ce qui a trait aux négociations qu'il avait entamées avec l'Autriche et la France avant de s'entendre avec l'Italie, ce qui constitue à mon sens, au point de vue du droit strict, la seule violation dont la Prusse se soit rendue coupable envers les engagements qui la lient avec 1 Italie, le comte de Bismarck me dit qu'au premier moment il avait été, comme nous, intimidé par l'immixtion de ta France et que la lenteur de nos opérations l'avait placé dans une position si difficile qu'il lui était impossible de repousser absolument la médiation française qui se manifestait sous un aspect si dangereux. Il me dit que c'étaient là les considérations qui lui avaient dicté sa première réponse et qu'il regrettait de n'avoir pu se mettre immédiatement d'accord avec nous, mais que plus tard il n'y avait plus eu moyen de so dérober indéfiniment aux insistances de la France. Les menaces de la France avaient pris à un certain moment un tel caractère de gravité qu'il fut forcé, afin de décider l'empereur à se montrer moins exigeant, de faire sonner l'alarme par tous les journaux allemands dont il pouvait disposer.

Dans mes deux télégrammes du 26, du reste à peu près identiques et que j*ai expédiés par la voie de Berlin et par celle de Vienne, j'ai cherché à rendre compte à Votre Excellence de la véritable situation des affaires et surtout du véritable mouvement de Topinion en Prusse, de ses sentiments intimes qui sont bien différents de ceux qu'on lui prête en Italie, afin que le Gouveruement du roi puisse porter sur la situation un jugement basé sur des données positives.

Je ne me suis occupé ni des négociations diplomatiques qui ont eu lieu, ni des conditions des préliminaires de paix. J*ai laissé ce soin au comte de Barrai qui en a suivi de près et pas à pas la marche et le développement. J'ai seulement soumis au comte de Barrai, qui a adopté ma proposition, la dernière partie du télégramme que nous avons adressé en commun à Votre Excellence, hier 27 juillet et que je transcris ici : <( Nous pensons que la situation est telle qu'il ne nous resterait aujourd'hui d'autre tentative à faire que de laisser entrevoir à la Prusse la perspective d'une paix séparée et immédiate de l'Italie avec r Autriche, si toutefois le Gouvernement est décidé à aller jusque-là. »

Je n'ai pas voulu indiquer de la sorte la voie dans laquelle il conviendrait de s'engager et j'ai encore moins songé à conseiller une pareille tactique. Je me suis uniquement proposé de montrer par là au Gouvernement du roi que les résolutions de la Prusse étaient désormais irrévocables, et de lui marquer qu'il n'y avait plus le moindre espoir de la voir appuyer de bon gré et de bon cœur nos revendications du Tyrol et de l'istrie, ces revendications qui, si elles étaient admises, nous auraient procuré la réalisation complète de notre programme national. J'ai voulu marquer que, si le Gouvernement persistait à vouloir essayer de résoudre celte question, il ne lui resterait d'autre ressource que la menace d'une rupture en laissant entrevoir à la Prusse la perspective d'une paix séparée et immédiate avec l'Autriche, paix qui isolerait la Prusse au moment où il s'agira pour elle de traiter de la paix définilive. Ce serait là un moyen violent qui aurait peu de chances de réussir et qui pourrait avoir pour l'avenir de fâcheuses conséquences. Si l'Autriche envisageait cet avenir avec un peu de calme, elle devrait chercher elle-même la solution définitive de son différend avec l'Italie, et la Prusse ne serait peut-être pas fâchée de voir subsister un germe de discorde entre l'Autriche et l'Italie.

Hier, après le dîner chez le roi, le roi me fit entrer dans son cabinet et me demanda quelles nouvelles j'apportais d'Italie relativement à l'armistice et à la paix.

J'exposai à Sa Majesté, comme je venais de le faire chez le comte de Bismarck, la lovciuté et l'admirable fermeté que le roi Victor- Emmanuel avait opposées à la pression que là France avait cherché à exercer sur lui, la loyauté avec laquelle nous avions, avant la guerre, repoussé la cession qu'on offrait de nous faire de la Vénétie, les aspirations du roi, de la nation et de l'armée italiennes qui, sans provoquer pour cela l'intervention de la France, désiraient continuer

.^((/pouvait êti-e avantageux aux ,^ />«"*' ^ûJ^nl où nous aurions parachevé 'j.jirfJ'^'^ où ia Prusse se sérail assuré des ,r ^''"^je lai àh i)ue le roi Victor-Emmanuel '^'''^prii aucun engagement sans s"étre préa- ^""^ l'Italie. Je lui exposai la nécessité qui j^rt' ^ poursuivre les fKalisalions de ce pro- , fM >' serait regrettable si pour des questions de 4 territoire et comme population restées pen- ■niV dam la nouvelle assiette que prendrait oaper d'une manière irrationnelle et eontj-e

litlement et prêta une extrême attention à ces pondit que la paix lui avait été imposée par tvaloir lesdirilcuttées qu'auraient présentées es si la guerre avait continué tandis que ïleinemenl réussi qu'il devait <■ se protlerner Dirine Providence dont l'intcrfenlion s'était irconstanre d'une manière indéniable... >■ l'espoir de voir le roi d'Italie consentir à mclu pour le 2 août et ajouta qu'il altentlait ience,

ipport, je dois encore vous faire connaitre >ld, un des plénipotentiaires autrichiens, a le temps mon arrivée en disant qu'il était ic moi l'armistice en Italie. J'ai déclaré au je n'avais pas d'instructions à ce sujet et que ^ssément déclaré dans les propositions faites que cet armistice serait signé par les deux rmées belligérantes.

te Karolyi aurait dit dans une conversation France que l'Autriche réclamerait à l'Italie ^nte k la valeur des places fortes qu'elle lui Irilatère. »

Berlin, 4 août IS66.

larlier général prussien, comte de Bismarck bassode de F'riince déclarant que la Véuétie t que partant rien ne s'opposait à donner

eraander extra-oflîciellenient quelle signiflla susdite déclaration demandée à la France,

au lieu de la demandera l'Italie, en lui développant la susceptibilité -de ritalie concernant ingérence étrangère. Bismarck répondit que rerapereur ayant d'abord annoncé que l'Autriche lui avait cédé Vénétie, il fallait au Gouvernement Prussien autre déclaration que la Vénétie appartenait à l'Italie et non pas à la France pour remplir clauses du traité 8 avril.

Votre Excellence recevra par général La Marmora communication .Bismarck relativement plénipotentiaire à envoyer à Prague. »

Rapport au Chevalier Visconti-Venosta, Ministre des Affaires Étrangères

à Florence

Berlin, 7 août 1866.

« Invité à Nikolsburg par Sa Majesté le roi, je l'ai accompagné pendant les derniers jours de juillet à toutes les revues qu'il passa, .le 30, pour l'armée de l'Elbe, le 31, pour l'armée du prince Frédéric- Charles, sur le Marchfeld à quelques kilomètres de Vienne. Le 31 au soir, j'étais de retour à Nikolsburg.

Le 1*^'' août, avant de repartir pour Berlin, je me rendis chez le comte de Bismarck. N'ayant plus retrouvé le comte de Barrai à Nikolsburg et n'ayant reçu de Votre Excellence aucune communication relative à l'acceptation de l'armistice par l'Italie, je dis au comte de Bismarck que je ne pouvais lui répondre sur ce point, mais que peut-être le comte de Barrai avait déjà pu le satisfaire pendant mon absence.

Le comte de Bismarck me communiqua en effet la note du comte de Barrai annonçant que l'Italie consentait à un armistice de quatre semaines sur la base de Vutipossidetis.

Le président me lut ensuite différentes dépêches échangées entre .l'empereur Napoléon et le roi Guillaume, depuis la première offre de médiation faite par l'empereur, le 5 juillet, jusqu'à la conclusion de l'armistice. — 11 ajouta que le dernier télégramme de l'empereur, •dont il ne m'a du reste pas donné lecture, invitait la Prusse à déclarer formellement si oui ou non elle acceptait sans ambages la médiation française. « La France allait enfin éclater, me dit le comte de Bis- « marck, et nous avons été forcés d'accepter, »

Il me répéta encore tous les autres motifs qui avaient décidé cette acceptation de la Prusse : le climat de la Hongrie, le choléra, l'arrivée de l'armée autrichienne d'Italie, la distance qui séparait l'armée italienne du Danube, distance que Tétat-major prussien évaluait à 20 ou 2.1 marches. Il ajouta que lorsqu'il reçut le 5 juillet les premières offres de médiation de la France, il avait été d'avis de l'accepter en principe, mais qu'il fit ensuite connaître aux généraux prussiens •qu'il pourraitgagner dix joursen négociant, si de leurcôté ils croyaient pouvoir arriver à Vienne pendant ce tomps. Les généraux demandèrent quinze jours etil en gagnadix-sept, puisque lapremièresuspen-

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sion d'armes porte la date du 22 juin. Mais il fallut ensuite ralentir la marche de l'armée pour donner aux convois de pain et de vivres le temps de rejoindre, et ce fut ainsi qu'il devint impossible d'occuper Vienne.

Enfin le président du conseil me lut une note de M. Benedetti conçue à peu près en ces termes : u L ambassadeur de France soussi- « gné est autorisé à déclarer officiellement à Son Excellence le président '< dit Conseil du roi de Prusse que la Vénétie est désormais acquise a i< Vltalie et que partant rien ne s'^ oppose à donner suite à l'armistice et « à la conclusion de la paix ».

Dans les préliminaires de paix signés à Nikolsburg,il est fait meD* tion dans un article, que j'ai prié le comte de Barrai de télégraphier à Votre Excellence, de cette déclaration de la France qui, d'après les remarques faites par le président du conseil à l'ambassadeur de France, avait pour objet de mettre l'Italie dans l'impossibilité de refuser et devait l'obliger à accepter l'armistice et la paix.

J'ai pris la liberté de dire au Président du Conseil : que, sans^ lui poser une question officielle que je n'étais pas chargé de lui adresser, je le priais de me dire quelle réponse j'aurais à faire tenir à Florence dans le cas où on me demanderait de faire connaître la signification que le gouvernement prussien attribuait à la déclaration de la France, déclaration qui avait donné lieu à la dépêche de M. Benedetti qu'il venait de me lire. J'ajoutai qu'en Italie l'opinion publique gouvernait par l'intermédiaire de la Chambre ; que cette opinion était susceptible, d'autant plus susceptible en ce moment que la terminaison brusquée de la guerre n'avait pas donné à l'Italie l'occasion de faire usage des ressources considérables qu'elle avait préparées en vue de la guerre nationale; que l'opinion publique repoussait toute ingérence de la France dans les affaires de l'Italie; que l'empereur Napoléon avait si bien reconnu la légitimité de ces sentiments, que, dans les propositions de médiation qu'il avait récemment renvoyées à Ferrare, il avait parlé d'un plébiscite qui rendrait la Vénétie à l'Italie; que, lorsque l'empereur nous avait proposé de nous faire remettre Vérone à titre de gage pendant l'armistice, le gouvernement italien avait refusé d'admettre l'intervention du général Le Btruf dans cette remise, bien que le rôle du général français dût se borner à la constatation du départ de la gar> nison autrichienne et à l'envoi à notre quartier général de l*avis de cette r^vacuation, sans qu'il ait même à signer le moindre acte ou procès-verbal. Je conclus en disant qu'en présence d'une susceptibilité si vive et si légitime l'Italie avait quelque droit de s'étonner que la Prusse laissait la France s'immiscer dans les affaires d'Italie grâce à la déclaration qu'elle avait demandée non pas à l'Italie, mais à M. Benedetti.

Le président du Conseil me répondit que l'empereur, dans sa première dépêche de médiation du W juillet, avait déclaré que l'Autriche lui avait cédé la Vénétie, que comme depuis cette époque on

APPENDICE 52t

n'avait reçu aucune déclaration en contradiction avec ce télégrjsimmey la Prusse avait cru nécessaire de réclamer un document établissant que la Vénétie appartenait à Tltalie et non à la France, et dans lequel il fût bien constaté qu'on avait donné satisfaction à Tune des clauses du traité du 8 avril. Il ajouta que la note de M. Benedetti était d'ailleurs un document de chancellerie qui pouvait demeurer inconnu deTItalie.

Je lui fis remarquer qu'on n'aurait pas pu ignorer le texte des préliminaires de paix de Nikolsburg dans lesquels il est fait mention de celte déclaration de la France et que, sans aucun doute, Son Excellence n'aurait pas pu contester la valeurd'une déclaration faite par l'Italie à laquelle la Prusse aurait pu tout aussi bien s'adresser.

Le comte de Bismarck me répéta que l'article des préliminaires, auquel je faisais allusion, avait eu dans son esprit la signifîcation qu'il m'avait déjà indiquée; qu'il serait fort peiné si l'interprétation que nous pourrions lui donner blessait lès sentiments des Italiens; qu'il avait à deux reprises invité le comte de Barrai à assister aux conférences dans lesquelles on discuta les préliminaires de paix ; que le comte de Barrai n'ayant pas reçu les instructions du cabinet de Florence avait décliné cette invitation et que, si on lui avait présenté plus tôt l'observation que je lui faisais, il aurait assurément évité tout ce qui aurait pu causer quelque déplaisir à l'Italie.

Dans cette conversation à laquelle, afln de ne pas courir le risque d'aller à l'encontredes intentions de Votre Excellence, j'avais donné le ton et le caractère d'un entretien essentiellement privé, le comte de Bismarck ne cessa de se montrer animé des meilleurs sentiments envers l'Italie. Il m'a dit qu'il espérait bien que l'alliance de l'Italie et de la Prusse survivrait à la paix et m'a lu un télégramme récemment envoyé au comte d'Usedom et par lequel ce diplomate est chargé de faire savoir à Florence que, si de nouvelles complications viennent à se produire pendant les négociations de Prague ou après la paix, le gouvernement prussien serait tout disposé à resserrer les liens qui l'unissaient à l'Italie et à prendre avec elle des arrangements de nature à assurer à l'Italie des avantages plus étendus que ceux prévus par le traité du 8 avril. En me développant ce thème, le comte de Bismarck eut soin de peser toutes ses expressions et d'éviter de déterminer l'extension qu'il se proposerait de donner dans ce cas à ces avantages.

Comme je ne me rappelle que trop bien la résistance invincible qu'il opposa lorsque nous nous efforcions d'introduire la question du Tyrol dans le traité du 8 avril, je me permets d'exprimer ici mon opinion et de dire que si, à l'avenir, nous devions conclure de nouveaux accords avec la Prusse, il serait utile de laisser cette puissance désirer et rechercher notre alliance, et cela parce que je crois que si le comte de Bismarck consentirait assez facilement à stipuler en notre faveur les avantages que nous désirons obtenir quant au Tyrol, il serait beaucoup plus difficile de l'amener à y com-

•^22 LE GENERAL GOVONE

prendre Tlstrie qu'il veut, tenir en réserve en vue d'occasions qui peuvent se présenter ultérieurement.

Le comte de Bismarck me demanda ensuite si Fltalie prendrait part aux négociations de Prague. Je lui répondis que, bien que la France eût fait tenir ses propositions de médiation séparément à la Prusse et à Fltalie, je pensais cependant que le gouvernement de Florence reconnaîtrait peut-être que des négociations conduites en • commun pourraient mieux servir les intérêts des deux parties, mais que c'était là mon opinion personnelle qui ne reposait sur aucune donnée.

Le comte de Bismarck me parla alors du choix du négociateur

.italien et comme il s'agit là d'intérêts majeurs j'ai cru devoir, sur le

désir qu'il m*en exprima, transmettre à Votre Excellence, comme je

viens de le faire par le moyen du général La Marmora, les pai'oles

du Président du Conseil.

Lorsque je pris congé de lui, il me parla de la question des fusils à aiguille demandés par notre gouvernement. Il me dit que Ton avait -dans le principe décidé de nous les accorder, mais qu'ensuite le Ministre de la Guerre avait formulé de sérieuses objections motivées par le fait que les régiments de landivehr^ encore armés de carabines Minié, attribuaient au manque de fusils à aiguille les pertes •considérables que leur avaient fait éprouver les Hanovriens ; mais que, depuis l'armistice ces objections n'avaient plus de valeur et qu'il -i-royait par conséquent qu'il serait facile de résoudre la question. Mais le comte de Barrai ma dit aujourd'hui que de nouvelles difficultés s'étaient produites.

Arrivé à Berlin, le 3 août, j'ai trouvé l'invitation de Votre Excel-

ilence d'y rester encore quelques jours. Je vous serai fort recon-

. naissant de vouloir bien, Monsieur le Ministre, me faire connaître

par télégraphe l'objet de cette prolongation de séjour ou de me dire

:si je puis revenir en Italie. »>

Rapport à Son Excellence le cfievalier Visconti-Venosla^ Ministre des Affaires Étrangères

Paris, 12 août 1866.

Monsieur le Ministre,

« J'ai reçu dans la nuit du 9 au 10 le télégramme de Votre Excellence m'autorisant à rentrer en Italie, et ce matin de bonne heure je demandai une audience de congé à S. M. le roi tiuillaume et à son premier ministre. Le roi m'a reçu le 10 à onze heures et demie et le comte de Bismarck vers une heure. Le 10 au soir, je partis pour Paris et je demande à Votre Excellence la permission de lui rapporter la conversation que j'ai eue avec Sa Majesté et avec le

Président du Conseil afin de mieux lui faire connaître la situation telle qu'elle était au moment où j'ai quitté Berlin.

Le roi m'a dit qu'il avait de sérieuses inquiétudes presque pour le lendemain. La France lui avait fait des demandes inadmissibles à tous égards, après avoir manifesté quelques jours plus tôt les intentions les plus bienveillantes et les plus désintéressées. Il devait donc croire que l'empereur Napoléon était en quête de prétextes pour chercher querelle à la Prusse. Il ajouta que déjà antérieurement, lors de l'entrevue de Bade, l'Empereur avait cherché l'occasion de faire à la Prusse des propositions semblables à celles que l'Italie avait acceptées en vue de la guerre de 1859. Sa Majesté me raconta en entrant jasqne dans les moindres détails, qu'il s'était alors arrangé de façon a réunira Bade les cinq rois de l'Allemagne et qu'en présence de cette démonstration l'Empereur n'avait plus osé faire allusion à aucune proposition. Le roi ajouta que l'empereur se borna à lui dire «en cette occasion qu'il voyait bien que l'Allemagne se défiait de lui et à lui demander les motifs de cette méfiance.

Le roi Guillaume répondit : <f Sire, l'Allemagne craint que Votre « Majesté ne veuille s'immiscer dans ses affaires pour lui demander, « comme elle l'a fait avec l'Italie, de lui céder des provinces aile- <c mandes. »

L^empereur affirma que ces soupçons n*avaient aucune raison d'être et qu'il désirait trouver le moyen de rassurer le peuple allemand.

Le roi Guillaume lui dit alors : « Si Votre Majesté veut nous rasa surer, qu'elle fasse à tous les rois réunis ici la même déclaration M qu'elle vient de me faire à moi-même en ce moment. »

(( Maintenant, ajouta le roi, Tempereur vient nous demander de « lui céder des provinces et des populations allemandes, lorsqu'il « sait parfaitement qu'il m'est absolument impossible de lui faire la » moindre concession de ce genre.

« Je suis d*autant plus inquiet que je crains une intelligence « entre la France et l'Autrfche. On me mande de Prague que « l'Autriche ne veut pas admettre les plénipotentiaires italiens aux « conférences pour la paix. Gela m'a tout à fait l'air d'un prétexte ««pour traîner la chose en longueur. »

Je répondis immédiatement : « J'espère que Votre Majesté insis- «( tera sur ce point. L'opinion publique en Italie, le cabinet de » Florence et le roi considéreraient comme une injure et une offense M l'exclusion de nos plénipotentiaires des conférences de Prague, u L'Italie croit que le traité du 8 avril lui donne le droit de signer « le traité même auquel la Prusse apposera sa signature. Et ce serait « une paix séparée, celle qui résulterait de deux négociations dis- « tinctes.

« C'est aussi mon avis, me dit le roi, mais je n*ai pas encore vu K< Bismarck. Il est malade et je passerai chez lui dans une heure 41 pour m'entendre avec lui à ce propos. Il me semble en tout cas»

524 LE GENERAL 60V0NB

« que d'accord avec la France TAutriche cherche à faire échouer les (( négociations... Ce serait une guerre bien dangereuse poar nous, « si nous avions afTaire à la fois à TAutriche et à la France. Certes. « mon armée se battra bien et j'aurai avec moi toute TAlIemagne... <c Je ne dis pas que je compte beaucoup sur les armées des Etats « du Centre que je viens de battre, mais leurs soldats sont bons, c< eux aussi, et ils feront nombre... En tout cas, larmée française est « formidable et d'autant plus que je devrai partager mes forces entr^^ c< TAutriche et la France... Je vous dis la vérité, pour le moment J«^ » suis inquiet... »

Puis le roi me reparla de la dernière guerre, m'en entretint longuement et me congédia avec des signes de sa plus gracieuse bienveillance.

Dès que je fus entré chez le comte de Bismarck, Son Excellenc*' nK parla avant tout des demandes de la France qu'il considère comm^ inadmissibles, absurdes, et qui feraient perdre à la Prusse tout le prestige que lui a valu la dernière guerre, même si on ne les acceptait qu'en très faible partie. Le Président du Conseil me répéta, lui aussi, que la Prusse avait tout lieu d'être surprise des prétentions de la France après les déclarations de désintéressement faites par l'empereur, lorsque pour plaire à la France la Prusse eût consenti à épargner l'Autriche. II continua en me disant qu'il aimerait mieux perdre tous les avantages acquis par la dernière guerre plutôt que de faire à la France la moindre concession aux dépens du peuple allemand. Il me dit que, si les hostilités recommençaient et si TAn* triche reprenait les armes, il soulèverait la Hongrie, établirait de> gouvernements provisoires en Bohême et en Moravie et que tonte l'Allemagne suivrait la Prusse dans sa lutte contre la France.

J'interrompis le comte de Bismarck pour lui demander : <« s'il n Vn- « tendait parler que des peuples ou s'il croyait que les souverains. « ceux du sud, le roi de Bavière, par exemple, suivraient la « Prusse. »

Le comte de Bismarck me répondit : « Oui certes, oui. Même les w rois seront avec nous contre la France. Je sais que la France achète « lieaucoup de chevaux en France et en Belgique. J'ai demandé des « explications à M. Benedetti qui m'a répondu : « Cest pas$ibU. » « L'Empereur fait ici une politique absurde, comme celle du Mexi- <( que et de la Pologne. Ce sont les vieux partis qui le poussent dans « cette mauvaise voie... Moi à sa place, j'aurais cherché à faire « conclure une paix qui eût renfermé un germe de haine impla* « cable entre la Prusse et l'Autriche, en imposante cette dernière «< une effroyable humiliation. Mais voilà qu'il réclame des conditions « magnifiques pour l'Autriche, de sorte que nous aurons Tair d'étn*^ « bien plus généreux que nous ne le sommes. Dans quelques jours « nous saurons s'il y a accord entre la France et l Autriche. Le << comte Karolyi, lorscju'il vint la première fois à Nikolsburg, m*a << déclaré qu'il était muni de pouvoirs pour traiter même avec l'ila-

<( lie et maintenant on ne veut plus admettre les plénipotentiaires « italiens à Prague. »

Je m'empressai de dire au comte de Bismarck que Votre Excellence ne manquerait pas d'insister sur leur admission, le traité du S avril ayant exclu la possibilité d'une paix séparée.

Le comte de Bismarck me répondit que le texte littéral du traité n'en faisait pas une condition formelle, que l'Italie avait déclaré la ■guerre à part, que maintenant elle concluait un armistice à part, qu'en présence du grand péril qui menaçait actuellement la Prusse, il ne pouvait à son grand regret perdre quinze jours dans des discussion n'ayant d'autre objet que l'admission de nos plénipotentiaires à Prague, que d'autre part on aurait rempli les stipulations du traité du 5 avril si Ton inscrivait la cession de la Vénétie à l'Italie dans un des articles du traité.

Je répondis au comte de Bismarck que l'Italie considérerait comme une paix séparée celle qui serait la conséquence de deux négociationsetde deux actes distincts. Le gouvernement de Florence ne pouvait pas, à mon avis, faire autrement que d'insister sur ce point parce que s'il en était autrement, la seule insertion d'un article constatant la cession de la Vénétie n'empêcherait pas l'Autriche, laissée ainsi en présence de l'Italie isolée, de réclamer des indemnités. Si, par exemple, T'Autriche demandait 200 ou 300 millions, l'Italie, loin •d'obtenir la Vénétie l'aurait en réalité achetée et dans des conditions bien plus dures que celles qu'on lui avait proposées avant la guerre. Je terminai en disant que, pour satisfaire aux clauses de notre traité d'alliance, il fallait que la Vénétie nous fût cédée autrement qu'à des conditions onéreuses.

« Conditions onéreuses, c'est précisément l'expression dont je me suis servi il y aune demi-heure dans les instructions que j'ai télégraphiées au baron Werther, répliqua Son Excellence. Je lui ai dit que nous ne pourrions conclure la paix qu'à la condition de la cession de la Vénétie sans conditions onéreuses pour l'Italie et de la conclusion de la paix entre l'Autriche et l'Italie... Maintenant, ajouta le comte de Bismarck, on ne devraitpas, par exemple, ranger parmi les conditions onéreuses la demande que l'Autriche pourra formuler et qui consisterait à attribuer à la Vénétie une part proportionnelle de sa dette publique, comme cela a eu lieu pour la Belgique et en 1859 pour la Lombardie... »

Je fis observer que si l'Autriche mettait à la charge de la Vénétie une partie de sa dette proportionnelle au chiffre de sa population, elle nous donnerait une province qui aurait fait faillite...; mais Son Excellence me répondit qu'il y avait à cet égard des règles nettement déterminées et une foule de précédents établissantque de semblables calculs ne peuvent se faire uniquement que d'après le chiffre de la population.

Je déclarai une fois de plus que je n'avais aucune mission à ce propos, que je connaissais toutefois les instructions données au

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comte de Barrai et que je croyais que le cabinet de Florence insisterait pour prendre part aux négociations de Prague, qu'en tout cas l'article que la Prusse voulait faire insérer dans son traité de paix devrait être ou proposé par le gouvernement italien ou discuté avec lui.

Le comte de Bismarck me dit alors : » Je ne puis ra'engai^er à " faire insérer l'article qui serait proposé par votre gouverneraient, « puisque j'ignore quelles peuvent être ses prétentions; mais si le « gouvernement italien veut bien me faire connaître ses désirs sur " ce point, je les discuterai volontiers avec lui... >»

Au moment où j'informai peu après le comte de Barrai de la conversation que je venais d'avoir avec Sa Majesté et son Ministre et où je me disposai à en télégraphier le résumé à Votre Exrelleno»*. nous avons reçu le télégramme de Votre Excellence prescrivant au comte de Barrai de ne plus insister sur l'admission de nos plénipotentiaires à Prague. Nous en avons conclu que Votre Excellent»* avait conçu d'autres projets, et nous avons cru utile de lui télégraphier. Mais, lorsqu'à mon arrivée hier soir à Paris, je me rendis de suite chez le chevalier Nigra, ce Ministre, qui n'avait reçu aucune' nouvelle des négociations que nous supposions en cours, a cru utile de télégraphier à ce propos à Votre Excellence*.

Avant de terminer le présent rapport, je dois encore informer Votre Excellence qu'au cours de la conversation, le comte de Bismarck m'a encore dit : « Maintenant, général^ je veux tous faire « une demande à laquelle vous me direz que vous ne pouvez pn^ « répondre. Quelle serait l'attitude de ritalie, si la France nous décla- « rait la guerre?

Je répondis : que Son Excellence avait deviné juste et que je n»» pouvais connaître les résolutions que mon gouvernement prendrait à l'avenir; et si cependant Son Excellence voulait mon opinion comme échantillon de V opinion du grand parti modéré italien, je pouvais lui répondre que Vltalic ne pouvait, en aucun cas, faire la guerrr à la France à laquelle nous devions d^avoir guidé nos premiers pas 'iaus le chemin qui nous a conduits à notre grandeur actuelle, tant que la France ne nous y forcera pas absolument.

<• Je comprends, a répliqué le comte de Bismarck, nous ne do- « manderions à l'Italie, dans une pareille éventualité, qu'une oeu-

1. La décision que le Gouvernement italien communiqua au cnmte de Barrai avait été amenée par le fait que le Gouvernement français avait fait connaître sa ferme intention d'intervenir comme partie contractante dan-^ le traité de cession de Venise à ritalie et qu'en présence des complirati«»nqui pouvaient résulter de cette manifestation, le Gouvernement italien avait cru plus simple de négocier et de si^^ner la paix directement :l^^^•■ l'Autriche, après avoir obtenu la garantie que la Vénélie lui serait «'e<)f»' aux mômes conditions que la Lonibardie, c'est-à-dire sans autres conditions onéreuses que celles qui avaient traita la dette publique.

u tralité bienveillante et une attitude qui donne des inquiétudes à « TAutriche. »

Entre temps, il est certain que le comte de Bismarck redouble d'activité pour accélérer et rendre plus redoutable la formation de la légion hongroise qui, sous les ordres du général Klapka, afait récemment une première tentative d'incursion en Hongrie. >»

Lettre {non expédiée) adressée au chevalier Visconti-Venosta

Badia, 19 août 1866.

MoNsiECR LE Ministre,

« Les scrupules qui s'étaient emparés de mon esprit m'ont poussé,, lorsqu'il y a deux jours j'arrivai à Padoue et m'y trouvai avec le ministre Depretis, à lui parler des dernières convereations que j'ai eues à Berlin avec le comte de Bismarck. J'en avais déjà entretenu, lors de mon passage à Paris, le chevalier Nigra; je lui avais demandé s'il convenait d'en informer Votre Excellence par télégraphe. Vous savez que le chevalier Nigra avait cru indispensable de vous faire connaître qu'il y avait lieu de profiter du moyen qui s'offrait à nous pour arriver plus rapidement à la conclusion de la paix et que ce moyen consistait à faire insérer, par les soins de la Prusse, un article qui, rédigé par nous, aurait servi de préliminaire aux négociations. Malgré cela, j'ai craint que le télégramme du chevalier Nigra n'ait pas été suffisamment explicite, et c'est pour cette raison que j'ai cru devoir aborder à nouveau ce sujet avec le Ministre de la Marine. Aujourd'hui un autre scrupule s'est emparé de moi et c'est celui-là qui me pousse, Monsieur le Ministre, à vous adresser cette lettre que je prie Votre Excellence de vouloir bien accueillir favorablement.

Dans mon dernier rapport daté de Paris, j'ai dit : « ... Que le comte de Bismarck croyait à la grande probabilité d'une guerre avec la France, qu'il s'attendait à trouver devant lui l'Autriche alliée à la France. C'est pour cela qu'il n'a pas hésité un moment à tripler l'effectif de la légion hongroise, sous les ordres de Klapka. H m'a encore dit qu'il ferait éclater la révolution dans l'empire d'Autriche, qu'il établirait des gouvernements provisoires à Prague et à Brunn. Quand il m'a parlé de la politique de l'empereur Napoléon, il m'a dit que c'était une politique absurde, «à moins qu'il ne soit déjà d'accord avec l'Autriche, ou bien qu'il le soit accc la RussiCy ce qui est beaucoup moins probable... »

Mais si le comte de Bismarck avait conçu de sérieuses inquiétudes, je dois ajouter. Monsieur le Ministre, (jue le prince Nap«>léon, ayant été informé de mon passage à Paris, me fil appeler et m'en I retint pendant plusieurs heures de la situation polili({ue. Il m'a parlé de la

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guerre contre la Prusse comme d'une chose des plus improbables, m'a dit que Tempereur n'en voulait absolument pas et pour de bonnes raisons ; d'abord parce qu'il n'était ni prêt à la faire, ni en état de la faire, ensuite parce que la situation intérieure de la France était des plus graves à ce moment, enfin, parce que l'Empereur était atteint d'une maladie « dont U ne se remettra pas de longtemps^ du moins pour pouvoir monter à chevaL La guerre est enfin impo^isible aujourd'hui.,,f je ne dis pas dans six mois, dans un an, dans deux ans, mais pas aujourd'hui. »

C'est aussi la conviction du chevalier Nigra. Tout en sachant. Monsieur le Ministre, que vous avez certainement de bien meilleures informations que celles que je puis vous fournir, j'ai cru cependant de mon devoir de vous communiquer, par lettre particulière, ces quelques renseignements, parce que j'ai pensé que dans des •circonstances aussi graves, une connaissance incomplète ou inexacte de la situation pouvait amener le gouvernement, soit à donner une extension plus grande encore à des armements déjà colossaux, soit à s'engager dans la voie des économies et des réductions, décider en un mot, le gouvernement à prendre des résolutions qui sont sans aucun doute une des plus sérieuses préoccupations du Ministère.

Quant à la conduite de la Prusse à notre égard, elle est bien loin d'avoir toujours été édifiante. Lorsque les pressantes instances que la France faisait pour arrêter la guerre arrivèrent au quartier général prussien, lorsque le comte de Bismarck redouta une intervention qui aurait trouvé les provinces rhénanes dégarnies de troupes, il perdit toute mesure dans les soupçons injurieux qu*il conçut à l'égard de l'Italie. Irrité de l'inaction de notre armée, bien qu'il n'eût jamais admis que la bataille de Gustozza fût une bataille perdue, il dit au colonel Avet, que si la Prusse s'était décidée à dégarnir les provinces rhénanes, elle ne l'avait fait que sur le conseil du général Govone. 11 est vrai que dans les conversations que j^avais eues à Berlin avant la guerre, j'avais fait ressortir la nécesnité d'amener sur le point décisif, c'est-à-dire sur la frontière autrichienne, toutes les forces prussiennes, même celles du Rhin, et de recourir à une mesure qui a peut-être bien contribué à assurer le gain de la bataille de Sadowa. Mais à ce moment-là, en proie à l'inquiétude et au dépit, le comte de Bismarck en est arriva à croire que tout a été combiné entre la France et nous, que tout a été combiné avec une perfidie qui dépasse tout ce qu'il est possible d'imaginer afin de préparer la ruine de la Puisse.

Maintenant ces soupçons se sont dissipés, notre parfaite loyau^ a été reconnue, tandis que la Prusse, au contraire, n'éprouve aucun scrupule, je ne dirai pas, à violer ouvertement les engagements qu'elle avait souscrits, mais du moins à donner à toute expression quelque peu douteuse l'interprétation la moins favorable aux intérêts de l'Italie.

Le comte de Barrai m'a à plusieurs reprises demandé d'informer Yotre Excellence de ces tendances peu généreuses de la Prusse, tendances qui ne sont pas exceptionnelles et particulières à ce moment, mais qui font partie d'un système qu'elle applique dans toutes les conjonctures politiques. »

NOTE vm

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