PAR M. MELON
Président du Consistoire de Caen , membre associé de t*Académie.
Dans une récente étude sur les trois grands sermonnaires français, que M. Nisard a publiée, au commencement de l'année 1857 , dans la Revue des DcttX'Mondes^ le judicieux académicien a essayé de caractériser le genre d'éloquence propre à chacun des trois brillants prédicateurs, qui se sont successivement fait entendre à la cour de Louis XIV. — Cherchant ensuite à comparer leurs mérites respectifs, et à peser la valeur relative de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon , considérés surtout au point de vue du sermon , il n'hésite pas un moment à réformer l'arrêt que , depuis Voltaire jusqu'à Chateaubriand , la plupart des critiques n'ont pas craint de prononcer sur ces noms à jamais illustres. Il décerne la palme de l'éloquence sacrée à Bossuet, qui est à ses yeux, comme orateur chrétien , ce qu'il est pour tous« comme écrivain, Y Aigle brillant de Meauxj et sans balancer, malgré l'opinion généralement admise, il donne le pas
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à Bourdaloue sur Massillon. Quand on veut comparer avec une sérieuse attention les sermons de ces trois hommes distingués à tant de titres, mais qui n'excitent pas notre admiration de la même manière , ni au même degré , on a de la peine à comprendre que des écrivains de jugement et de goût aient pu préférer Bourdaloue et Massillon , ce dernier surtout , à Bossuet^qui pourtant les surpasse Tun et l'autre de toute la hauteur de son génie. On ne peut guère s'expliquer le peu de succès des sermons du célèbre auteur des Oraisons funèbres^ auxquelles tout le monde applaudit , que par leur couleur franchement dogmatique , trop dogmatique peut-être pour un siècle à la fois dévot et léger.
Tout en souscrivant aux conclusions de l'Intéressant travail de M. Nisard , je n'ai pu m'empêcher de regretter vivement qu'il ne lui soit pas venu à l'idée de faire ce qu'un des plus féconds collaborateurs de la Revue des Deux^Mondes , M. Saint-René Taillandier, a fait dans sa chaire de littérature à Montpelher , et qu'il ait oublié de rapprocher des grands prédicateurs catholiques , qu'il a si bien compris et jugés , un homme , un orateur , l'honneur de l'Église protestante 9 comme s'exprimait M. Lemontey (1) , un des rares écrivains qui lui aient rendu justice , et à qui il n'a manqué pour être placé au premier rang , ai| dire même du cardinal Maury (2) qui s^entendait en éloquence , que d'avoir cultivé son talent, et exercé
(1) Eaai sur rétablissement monarchique de Louis XIV,
(2) Essai sur C éloquence de la chaire ,i, II , 6&-65.
son ministère à Paris. Cet liomme , cet orateur , c'est Jacques Saurin , l'illustre pasteu/ du Refuge à la Haye, et qu'à mon estime , TÉglise évangélique peut ' opposer même h l'immortel Bossuet » avec lequel il a les analogies les plus frappantes , qu'il égale souvent par la beauté de ses mouvements et par la vigueur de ses pensées ; à qui il est inférieur , si Ton veut, par le style, le bon goût et la grâce , mais qu'il surpasse parfois par une véhémence toute praphétitfue^ et une hardiesse sans exemple dans l'histoire de l'élo* quence de la chaire.
Quand on a lu Saurin , quand on s'est familiarisé avec ses sermons si nombreux ( on n'en compte pas moins de douze volumes) , si variés tant par le choix des sujets que par la forme , et où brillent tant de traits , qui vous étonnent et vous subjuguent , on ne peut que déplorer l'inconcevable oubli oîi son talent et son nom sont restés ensevelis , au point qu'il n'en est fait mention ni dans La Harpe , ni dans le cours de M. Yillemain lui-même ; et le besoin de le faire connaître s'impose à la conscience comme un impérieux devoir. Cette tâche. Messieurs, est celle que je veux essayer de remplir auprès de vous , assuré à l'avance de votre bienveillance et de votre impartialité, qui sait applaudira tous les mérites et honorer tous les talents. Déjà, l'année dernière, vous avez accueilli avec un intérêt marqué la biographie; que l'un de nos plus laborieux conArères vous a lue, du célèbre Pierre Du Bosc, pasteur de cette Église de Caen , qui a eu à sa tête plus d'un membre de votre Académie. Aujourd'hui qu'il m'est enfin permis de m'acquitter de
SUR JACQ13ES SÂURm. tl9
la délie que m'imposait Tlionneur que vous m'avez fait en m'ouvrant les rangs de votre docte Compagnie , permettez-moi de vous soumettre une étude sur le plus célèbre des orateurs de cette Église protestante française , si illustre autrefois par les hommes distingués qu'elle comptait dans son sein , comme elle Ta été depuis par ses malheurs , et qui , bien qu'ayant exercé le ministère en pays étranger y n'en appartient pas moins à la France par le cœur et par la langue qu'il a si bien parlée , comme il lui appartenait aussi par sa famille et par sa naissance.
En effet, c'est à Nîmes que Jacques Saurin est né le jour, des Rois (6 janvier 1677). Sa famille était originaire de Galvisson , petit bourg du Languedoc, qui acquit une certaine célébrité pendant la guerre des Camisards. Long-temps elle s'était illustrée dans la magistrature et dans l'armée. Un de ses ancêtres fut page du duc de Montmorency^ tué à la bataille de St.- Denis. S'étant distingué dans la carrière des armes par ses talents militaires et par sa bravoure, il s'éleva jusqu'au grade de colonel d'Infanterie , et obtint dans la suite la place de gouverneur de la petite ville de Sommières, qu'il remplit jusqu'à sa mort L'un de ses petits-fils, Jean Saurin, après avoir achevé de brillantes études de Droit , vint se fixer à Nîmes , la ville la plus Importante du Bas-Languedoc , et qui renfermait , à cette époque , une foule d'hommes distingués dans les sciences et dans les lettres. Il ne tarda pas à attirer sur lui l'attention de ses nouveaux concitoyens , par ses succès dans le barreau , et bientôt il se vit appelé par l'Académie royale, fondée en 1682, par
Graverol « aux fonctious importantes de secrétaire perpétuel. Ces fonctions , il s*en acquitta avec zèle et avec distinction^ jusqu'au moment où , pour obéir à ses*convidions religieuses ^ et rester fidèle à sa foi , il dut ^ comme tant d'autres de ses compatriotes , quitter la France, sa patrie . pour aller demander à une terre étrangère la liberté de servir Dieu selon sa conscience. C'était en 1686 , peu après la révocation de TÉdit de Nantes. Nos frontières étaient l'objet de la surveillance la plus active , et souvent aussi le théâtre des scènes les plus étranges et les plus émouvantes, c Tous ceux
• qui haïssaient la servitude d , dit M. Charles Weiss dans sa remarquable Histoire des réfugiés protestants , qui a obtenu deux fois le prix Gober t à l'Académie française « se hâtèrent de fuir le sol de la France. Ils *( partaient déguisés en pèlerins , en courriers , en
• chasseurs qui marchaient le fusil sur l'épaule» en « paysans qui conduisaient leur bétail , en porte-faix « qui roulaient devant eux leur charrette , ou sem- « blaient porter quelque ballot de marchandises, en « valets revêtus de la livrée de quelque riche seic gneur , en soldats se rendant à leur garnison. Les « plus riches avaient des guides qui, pour 1,000 k < 6,000 francs, les aidaient à passer les frontières. Les
• plus pauvres partaient seuls , prenaient des routes c impraticables, ne marchant que la nuiL.. La crainte « d'être découverts et conduits aux galères leur faisait « braver toutes les souffrances... Des personnes éle^ « vées dans le luxe , des femmes enceintes , des vieil- " lards, des malades, des enfants, rivalisaient de c< constance pour échapper â leurs persécuteurs. Un
t geDtilhonime de Normandie , le comte de Marancé^ I passa la Manche , en plein hiver, avec quarante per^ t sonnes, parmi lesquelles se trouvaient des femmes c enceintes, sur une barque de sept tonneaux. Assailli « par la tempête , il demeura long- temps en mer, sans t provisions , réduit, lui et tous les passagers , pour « toute nourriture, à un peu de neige fondue. Jusqu'à « ce qu'ils arrivassent en Angleterre demi-morts (i). »
Heureusement, pour les réfugiés, ceux qui étaient chargés de s'opposer à leur passage n'exécutaient pas toujours fidèlement les ordres du Roi , et un grand nombre parvinrent ainsi à gagner des pays oii le meilleur accueil les attendait Parmi eux , on vit un jour arriver à Genève, un père de famille tenant par la main son fils, à peine âgé de neuf ans, et qui n'était parvenu sur les bords du beau lac Léman , qu'après des difficultés inouïes et des périls de toute nature. Ce père était le célèbre jurisconsulte, le secrétaire de l'Académie royale de Nîmes; et cet enfant de neuf ans, son fils Jacques , qui devait jeter uq si brillant éclat sur le nom de Saurin.
Accueilli avec la plus cordiale et la plus généreuse hoq)italité , le jeune Saurin fit, avec les conseils de son père , et sous la direction des hommes distingués que comptait alors la savante cité de Calvin, tout empreinte encore du génie de ce grand réformateur , des études brillantes qui lui valurent les plus grands succès, f On t aurait dit , rapporte un de ses biographes , qu'il « n'apprenait rien de nouveau , mais qu'il ne faisait
(4) Histoire des réfugiés , U I , p. 102 et 103.
52 ÉTUDE HISTORIQUE ET CRIllQUE
• que se rappeler les ancicnDes choses qu'il avail ap- « prises. » — Doué (i*uue mémoire excellente, d'une imagination vive et féconde, d*une conception prompte et facile , d*un jugement correct et sûr, il fut bientôt l'objet de Tattention de ses professeurs qui se plaisaient à lui prédire les plus brillants triomphes; quand tout d'un coup 9 et sans que rien eût pu faire prévoir cette décision , se sentant une vocation marquée pour la profession des armes , où plusieurs de ses ancêtres s'étaient fait remarquer , il abandonna la carrière paisible des lettres , et entra comme cadet dans un régiment dlnfantcric. que le duc de Ruvigny, créé récemment lord et marquis de Galloway, par Guillaume d'Orange qu'il avait aidé à monter sur le trône d'Angleterre , venait de former tout entier de protestants réfugiés , et de mettre au service de Victor-Amédée » duc de Savoie 9 alors engagé dans la coalition de toute l'Europe contre la France.
Jacques Saurin avait à peine quinze ans. Soit que , dans cette circonstance» il cédât aux inspirations de son esprit naturellement belliqueux, soit qu'à son insu, et sans s'en rendre compte, il subit l'impulsion de jeunes camarades qui , dans ces temps d'agitation et de guerre générale, faisaient retentir sans cesse à ses oreilles le mot de gloire, et exaltaient devant lui l'épée bien plus que la plume ; ou bien soit que , partageant l'indignation de la plupart de ses compagnons d'exil ( qui chercherait à lui en faire un crime ?) , il voulût, autant qull était en lui, venger la sainte cause des consciences opprimées, en portant les armes contre ce Roi qu'il considérait comme le (Icau du Seigneur, ainsi
qu'il l'appelle quelque part , puisqu'il était la cause de tous ses malheurs , et Tanteur de la ruine d'une Église qu'il plaçait bien au-dessus de sa patrie terrestre ; toujours est-il qu'on le vit interrompre brusquement des études, qui lui promettaient de si glorieuses espérances , pour affronter les chances de la guerre , et qu'il abandonna le sanctuaire paisible des lettres pour se précipiter dans la vie tumultueuse des camps.
A l'armée, comme à l'Académie, le jeune Saurin ne tarda pas à fixer sur lui l'attention de ses supérieurs ; un an s'était à peine écoulé depuis son enrôlement volontaire , qu'à la suite d'une action d'éclat , il fut nommé enseigne par le colonel Regnault, des mains duquel il reçut un drapeau pour récompense de sa valeur. Pendant quatre années consécutives, ce jeune homme, habitué à la vie tranquille et douce des écoles, supporta avec un courage héroïque les dures privations et les fatigues d'une vie rendue plus laborieuse et plus pénible encore par le théâtre où elle se déployait ; et dans les âpres montagnes du Piémont , son corps , rompu à toutes les exigences d'une existence si agitée, acquit une vigueur et une force qu'il put mettre plus tard au service d'une cause plus noble et surtout moins stérile. — Quant à ses idées et à ses sentiments,il est facile de comprendre qu'au contact de la légèreté et de la frivolité inséparablesde la vie des camps, ils durent subir une modification sensible, et recevoir même une direction différente. Cependant rien ne prouve que le jeune étudiant de Genève, devenu soldat , se soit laissé aller h des désordres de mœurs. Aucun de ses contemporains ne l'en a accusé; ceux de ses biographes qui ont parlé de cette partie
5(l ÉTl DE HISTORIQUE ET CRITIQUE
de sa vie, non-seulement n*y font aucune allusion, mais disent au contraire que Téducatiou austère , et toute chrétienne , qu'il avait reçue dans la maison de son père, fortement attaclié aux mœurs rigides qui se transmettaient d'une manière héréditaire dans les familles des vieux huguenots de France, comme parmi les puritains d'Ecosse , fit sentir sur lui son influence salutaire et bénie. Ainsi, si l'esprit de Saurin ne put échapper à l'influence de certains principes relâchés en matière de doctrines religieuses, il fut assez heureux , grâce aux leçons et aux exemples qu'il avait eus sous les yeux, dès sa plus tendre enfance, pour se préserver des souillures et des vices du monde , si communs aux jeunes hommes de son âge • surtout parmi les militaires ; tellement qu'il fut plus d'une fois désigné par son colonel pour faire les prières publiques aux soldats de son régiment. — Sans la paix de Ryswick, Saurin allait probablement poursuivre la carrière où il venait de si bien débuter ; mais Dieu en avait disposé autrement, et il le réservait pour des luttes plus pacifiques , où le jeune porte-drapeau devait se couvrir de lauriers autrement éclatants, et remporter de bien plus belles et plus douces victoires. Lorsqu'en 1696 Victor-Amédée , mal secondé par ses alliés et vaincu par Catinat, demanda et obtint la paix avec la France , Saurin , alors âgé de dix-neuf ans , revint à Genève ; il y reprit ses études philosophiques sous les professeurs Léger , MinutoH et Chouet , et put bientôt être admis aux cours de théologie, professés alors avec un rare talent par les Bénédict Pictet , les Tronchin et les Turetini. Mais quels que fussent le zèle et l'ardeur
Sim JACQUES SADRIN. 55
qu'il portât à ses études, ses professeurs ne trouvèrent plus , dans leur ancien élève , celte simplicité de foi , cette candeur, cette docilité qu'ils lui avalent connues. Avec l'âge , et dans les tumultes et la dissipation des camps, s'était développé en lui un esprit frondeur et sceptique, un amour de la discussion et de la dispute, qui plus d'une fois lui valurent les censures les plus sévères. Un jour entre autres qu'il se laissait aller , plus qu'il n'était convenable 5 dans une discussion importante sur les principales vérités de la foi, à cette fougue de raisonnement qui l'emportait à exposer avec feu les doutes de son esprit , son professeur l'écoutant avec sérieux et en silence , se leva quand il eut Hni , et laissant tomber sur lui un de ces regards profonds qui fouillent jusqu'aux replis les plus cachés de l'âme , il lui adressa , avec une émotion mal contenue , ces paroles de VEcclésiaste : • Jeune homme, marche comme i ton cœur te mène et selon le regard de tes yeux; mais « sache que , pour toutes ces choses, Dieu t'amènera « en jugement (1). « I^ coup avait porté juste. Cette parole de Salomon, prononcée dans cette circonstance d'une manière si solennelle 9 par un homme grave , effrayé des écarts d'un esprit raisonneur et inquiet, fut pour l'étudiant ce qu'avait été pour Saul la voix de Jésus sur le chemin de Damas. A partir de ce moment, il fut un homme nouveau , changé , renouvelé dans ses idées et dans ses sentiments. Il se retira silencieux et pensif ; se repliant sur lui-même , il descendit au fond de son cœur, sonda ses voies , et , effrayé du mal que
(i) Ecelénaile, xii, I.
le soufllc desséchant du scepticisme avait déjà produit en lui , il retourna sincorement vers Dieu , rompit ouvertement, et sans réserve, avec les relations qui avaient exercé une si funeste influence sur son esprit , et qui avaient failli le perdre, et il prit sérieusement la résolution de consacrer toutes les facultés de sa belle' intelligence , et toutes les ressources dont il pouvait disposer, à la recherche de la vérité , dont , plus que jamais, son âme était affamée et altérée. Elle ne se fit pas long-temps attendre ; elle lui apparut bientôt dégagée de toutes les ténèbres dont elle avait été enveloppée, et, avec humilité et confiance, il s'abaissa de toute la hauteur de sa raison , sous le joug du Crucifié. Il devint un disciple fervent et passionné de Jésus, au service duquel il voulait désormais consacrer Téclat de sa parole et les dons de son esprit. — Laissé tout entier à ses éludes théologiques, il s'y livra sans relâche, et apporta dans les diverses branches de cette science , Ténergie , la vigueur et la patiente persévérance qu'il avait déployées à Tarmée. — Doué d'une facilité d*élocution remarquable, versé dans la connaissance des Pères de l'Église , nourri surtout de la lecture et de la méditation des Livres saints , ses succès » même sur les bancs de l'école, le récompensèrent \ite de ses labeurs, et firent oublier ses écarts. A Genève, on ne s'entretint plus que de son talent onitoire, et un jour que le jeune proposant devait , selon la coutume , prêcher devant l'Académie, l'enceinte de Tauditoire se trouvant trop étroite pour contenir la foule qu'attirait sa réputation naissante^ il fallut ouvrir la cathédrale, envahie aussitôt par de nombreux fidèles, impatients d'entendre ce pré-
dicateur de vingt ans , et qui , par la clarté » la précision , la force et l'autorité de son langage » semblait un écho prolongé de cette parole de Calvin qui , un siècle et demi auparavant, avait retenti sous les voûtes majestueuses de St -Pierre. En le voyant dans cette chaire, où tant et de si habiles prédicateurs s'étaient succédé depuis cent cinquante ans, en entendant cette voix si sonore et si pénétrante • en contemplant cette belle figure qu'éclairait le regard le plus expressif, il était facile de prédire de quels beaux fruits allait se parer ce talent si précoce^ et queréclat il devait répandre sur sa patrie d'adoption. Mais ces fruits , Genève n'était pas appelée à les recueillir; cet éclata ce n'était pas sur la Suisse qu'il devait briller. Le Seigneur avait choisi un autre théâtre à son serviteur. A peine con^ sacré au ministère évangélique , il fut appelé à desservir une des nombreuses Églises françaises fondées par les réfugiés à Londres, celte de Leicesterfield , suivant M. l^eiss^ mais, plus vraisemblablement, celle de Threadneedle Street. C'est là que Dieu lui fit trouver une douce et aimable compagne , Catherine Bouton , descendante comme lui d'une famille illustre de pro^ scrits, qu'il épousa en 1703, et dont il eut deux fils, Antoine et Philippe. Ce fut aussi à Londres , et dans le même temps, quMl se mit en rapport avec le célèbre archevêque de Cantorbéry,Tilottson , le plus éloquent prédicateur de l'Europe , au jugement de Voltaire (1). Il allait souvent l*entendre prêcher, et le prenant pour modèle , il put donner à son talent, déjà très-remar->
(1) Voltaire, t/XXX, p. J91 , édition Beaumarchais*
quable,ce degré de perfection auqael il est parvenu. — Mais l'Angleterre ne devait pas long-temps jouir de son éloquence. La constitution toute méridionale de Sanrin s'accommodait mal du climcit humide de Londres, et des brouillards de la Tamise. L'afTaiblissement de sa sauté , fortement éprouvée , l'obligea à se séparer , quoiqu'à regret, d*unc Église qui lui était chère» et qui avait recueilli les prémices de son ministère. Au bout de quatre ans , il donna sa démission , emportant l'estime et Fadmiration de ses paroissiens, et en 1703 , il revint en Hollande où il avait déj^^ fait un premier voyage ; et qui , selon l'expression d'un réfugié illustre aussi, mais a des titres bien différents, le sceptique Bayle , était devenue à cette époque la grande arche du salut des réfugiés. On ne comptait pas aloi's , dans les Provinces-Unies , moins de soixante-quinze mille Français qui avaient formé de puissantes et prospères colonies h Leyde. à Ltrecht, à Amsterdam, à Rot^ terdam et h la Haye , faisant fleurir partout dans les Pays-Bas les sciences et les lettres, comme partout où ils portaient leurs pas, ils donnaient un nouvel essor au commerce et à l'industrie. Saurin visita les Églises Wallonnes reconstituées sur le sol hollandais, et fondées par des hommes du premier mérite , les Superville, les JurieUy les Jacquelot, les Claude, les Du Bosc. Sans être positivement et particulièrement attaché h Tune de ces Églises, il prêchait fréquemment, tantôt à la Haye , tantôt à Amsterdam . à Uotterdain ou à Leyde. Partout la parole du jeune et brillant prédicateur excitait le plus vif enthousiasme. Gomme il était sur le point de retourner à Londres , on créa^ tout exprès
SUR JACQIES SAURIN. 59
pour lui y la place de ministre des nobles « qu'il remplit dignement à la Haye jusqu'à sa mort.
Pendant les vingt-cinq ans que dura son ministère , Saurin sut , chose difficile et rare , se tenir toujours à la hauteur où il s'était d'abord placé , et jusqu'à la fin il Jnstifia sa réputation d'éloquence. — Sa popularité croissait à chaque nouveau sermon qu'il prêchait. Les temples devenaient trop petits pour contenir les flots croissants d'auditeurs qui se pressaient au pied de cette chaire^d'où sa parole grave et pénétrante exerçait sur tous ceux qui Tentendaiient une influence extraordinaire. Un jour qu'il prêchait sur l'aumône , l'effet produit par son discours fut tel, que toutes les personnes présentes se dépouillèrent de tout ce qu'elles avaient : argent , or , bijoux ; et Ton dit qu'un joueur de profession se rencontrant à une table, le soir, et ne trouvant pas sur lui sa bourse» pour en tirer son epjeu, s'écria» tout étonné : « J'avais oublié que ce voleur de « Saurin me l'avait prise ce malin au temple (1) ! »
(i) Noas trouvons dans Tbisloire de Wiiitefield , célèbre prédicateur anglais , an trait qui a beaucoup d*analogie avec celui-là. G*est Franklin lui-même qui nous le rapporte: • Il m*arriva, dit-il, en parlant de Wbitefield , d^assister à Tune de ses prédications, dans le cours de laquelle je crus m*apercevoir qu*il se préparait à terminer par une collecte, et je me promis bien d^avance qu*il n*auniit pas un sou de moi. Savais dans ma poche une poignée de monnaie de cuivre, trois ou quatre dollars d*argent, et cinq pistoles en or. A mesure quMI parlait, je sentais ma résolution s*affaiblir, et je pensais ft lui lâcher mon cuivre. Un autre trait de son éloquence repayant fait honte, je me décidai à lui livrer aussi Targent ; mais il termina si admlrobte^ ment, que je finis par vider ma poche entitre, or et tout, dans le sac du collecteur. •
60 ÉTtDE HISTORIQIE ET CRMIQLB
Par retendue de ses connaissances , Télévalion de ses pensées , i*essor et la richesse de son imagination » la noblesse de ses gestes , la pureté, Tonction de sa voix, aussi bien que par la force de son argumentation , sa dialectique serrée et Timpétuosité de ses mouvements » il s'attirait la plus grande admiration , il excitait le plus vif enthousiasme. Tout le monde voulait le voir , voulait l'entendre ; mais comme tout le monde ne pouvait trouver place dans le temple où il prêchait , les places y étaient louées plus de quinze jours à Tavance, et ce qui était inouï dans l'histoire de Téloquence sacrée , des échelles étaient dressées contre le mur extérieur, sur les degrés desquelles se plaçaient ceux qui n'avaient pu pénétrer dans la vaste nef de l'église (1). Ce serait une erreur de penser que Saurin ne produisait cet effet que sur des hommes ordinaires, ou favorablement prévenus en sa faveur. L'élite de la population hollandaise , les célèbres Heinsius , Van Haren, ^assenaar d*Obdam,et tous ces hommes d'État illustres, devant lesquels venaient alors s'humilier les ambassadeurs, naguère si arrogants et si fiers du Grand Roi y étaient parmi ses auditeurs habituels. La première fois que le célèbre auteur de la Vérité chrétienne , Abbadie,rentendit (il était alors à Londres), ravi de cette parole si puissante et si pénétrante à la fois, il s'écria ; « Est-ce un homme > est-ce un ange qui parle? • Le
(4) Ce fait s>st reproduii dans le midi de la Fronce, à une des prédicalions de M. Ad. Monod, que TÉglise évangélique a perdu, il 3ra deux ans à peine, et qui a été un des oralcun les plus émhieou de ce siècle.
savant professeur f.e Clerc avait refusé plusieurs fois d'aller Tentendre , se défiaut , disait-il , d'une éloquence empruntée, et qui ne consistait que dans Tartifice du langage. — Un jour , ses amis Tentralnèrent comme malgré lui. — Ne pouvant résister, il se laissa conduire dans l'église où le célèbre prédicateur devait prêcher; maiSj pour ne pas être fasciné, croyait-il , par la vue de cette belle et noble figure , il se plaça de manière à ne pas voir l'orateur » et, à la fin du sermon, il fut tout étonné de se trouver en face de lui , tout ému , attendri et rempli d'admiration. — C'est de Saurin que le judicieux auteur des Bibliothèques universelles a écrit plus tard : • Les matières de ses sermons sont impor- « tantes et bien choisies , l'ordre du discours est juste , « le style net, vif et animé. S'il a des ornements, ce « sont s pour ainsi dire , des ornements sérieux et a ménagés; les choses y entraînent les mots après « elles ; l'importance et la sublimité d'une pensée
• dont l'esprit est rempli , y trouvent en un moment
• des choses dignes d'elles, r Après ce témoignage et bien d'autres que nous pourrions citer, il nous est facile de comprendre et d'expliquer les eOets produits par la parole de Saurin. — Ces effets furent tels, que des legs considérables furent faits en faveur des indigents; que l'on fonda , sous rinspiralion de sa parole sympathique et mise au service de toutes les misères , des établissements importants de charité : ce qui fut poifT son cœur une bien douce récompense. Saurin en effet avait une âme aimante et charitable , et il se dévoua tout entier h la cause des pauvres, au service de laquelle il mit son beau talent. Plein de
désintéressement , U donnait iui-même i'exemple de la plus abondante charité , et se répandait en aumônes. L'influence que par la puissance de sa parole il exerçait sur les grands et sur les riclies , il ne la faisait Jamais tourner à son propre avantage, mais uniquement au profit des indigents dont il regardait comme un iionneur, d*61re le soutien et l'avocat Institué héritier d'une grande fortune par un de ses compatriotes de Ntmes , réfugié comme lui en Hollande , il la partagea entre les parents et les coreligionnaires du défunt, sans en garder rien pour lui-même.
Ami désintéressé et généreux des pauvres « Saurin s'occupa avec soin de la jeunesse ; il composa un catéchisme , et fit pour le prince d'Angleterre un Manuel <t éducation à l'usage des princes qui est resté inédit » bien qu'il eût excité la reconnaissance de la reinemère. A l'exemple de ses collègues, Jurieu etBasnage, il publia 9 sous le titre de : L'étai du christianisme en France^ une série de lettres en faveur de ses malheureux coreligionnaires persécutés « et qui n'avaient pas pu, comme lui , fuir le sol de la patrie. Indépendamment de ses nombreux sermons , dont cinq volumes furent publiés de son vivant , et sous ses yeux« Saurin s'occupa de divers travaux littéraires. Son ouvrage capital est la magnifique Bible qui porte son nom, enrichie de magnifiques gravures, et qui, sans être rigoureusement scientifique » renferme une grande richesse d'érudition et de science. Malheureusement il ne put achever que les deux premiers volumes de ce grand ouvrage , qui fut continué et fini par Beausobre , de Berlin , et Roques , de Bâle.
Ce fut à l'occasion de cet ouvrage que la jalousie et Venvie , toujours prêtes à s'attaquer au vrai mérite y se firent jour et éclatèrent avec force. En traitant l'histoire du sacre du roi David, par le prophète Samuel 5 Saurin semble ne pas désapprouver complètement le mensonge officieux , et cherciie à établir comment , sans nuire à ses perfections adorables , Dieu peut quelquefois déguiser la vérité. Ce fut pour ses adversaires une belle occasion de donner un libre cours à leur inimitié. SaoriA , dont nous ne cherchons pas à justifier la doctrine sur ce point , et qui , à notre avis , avait tort aux yeux d'une saine morale , se vit cité d'abord devant le synode de Kampen,et puis devant celui de la Haye, où il fut condamné.
D'un caractère doux et pacifique , humble et bienveillant , cette condamnation, et les outrages injustes qui l'avaient précédée, lui causèrent un profond chagrin. Son cœur fut blessé au vif, et l'amertume dont il fut abreuvé alors contribua à développer en lui une maladie dangereuse dont le germe s'était déjà révélé. Une inflammation de poitrine, d* abord négligée, prit bientôt un tel degré d'intensité , que ses parents et ses amis en conçurent les plus grandes alarmes. — Le malade sentant ses forces diminuer de jour en jour, ne songea qu*à se préparer à la rencontre de son Dieu , par la méditation et par la prière , pardonnant à ceux qui Pavaient attaqué , bénissant ceux qui l'avaienV offensé. Pendant les derniers jours qu'il resta sur la terre , il répétait à tous ceux qui entouraient son lit, qu'il n'y avait de bonheur que dans la piété, que tout est vide, que tout est vanité.— « Qu'est-ce que la plus
« longue vie» disait-il ? A la lettre, cV^t un rien. Il n'y a
• de consolation pour les hommes que dans la reli- « gion. » — « Ne pleurez pas, ajoutait-il; la mort n'est
• rien , elle est désarmée à mes yeux. Je n'ai que des « grâces à rendre à mon Dieu. . . Je suis heureux. . . je sois « inondé des consolations divines, n — « Vous aves un ( rude combat, lui dit un des assistants. »-> « Je ne suis c pas seul, répondit^] 1, Jésus-Christ me soutient »; et il ajouta : « Que de gloire I! que de grandeur II Viens, « Seigneur Jésus, viens l » Et, s'adressant à son ftls , il lui dit : 1 !Vlon fils, mon fils, aimez Dieu, aimez la « piété : il n'y a que cela de bon ; m'entendez-vous, « mon fils ? •• Son fils ayant répondu affirmativement , il s'écria : < O Dieu , fais-moi voir ta gloire ! montre- « moi la face ! » Sa télé s' embarrassant alors, un de ses collègues présents fit la prière , après quoi le malade expira en soupirant, mais sans douleur appa* rente, le 30 décembre 1730, à Tàge de 56 ans.
Les restes mortels de Saurin furent déposés, le 5 jaqvier suivant , veille de sa 55*. année , dans ce temple de la Haye qui, pendant vingt-cinq ans, avait retenti de sa parole puissante. Un cortège immense se réunit pour lui rendre les derniers devoirs , et son corps , porté par les anciens et les diacres de Téglise , fut placé dans la tombe en présence de tout ce que la Haye comptait alors d'hommes illustres dans FÉtat , dans les lettres et dans Tarmée. — A sa mort > on composa « tant en latin qu'en français, un grand nombre d'épitaphes pour louer sa mémoire. Je me contenterai d.e citer la suivante ;
Saurin n'at pluê ; par lui Véloquence chrétienne Briiail , attendnstait , désarmait tout let court .•
SIR JACQUES SALBIN. 65
Il prêchait comme Paul , il mourut comme Etienne San» fiel^ en pardonnant à tes penécuteur».
Les sermons du Chrysostôme du protestantisme , comme on l'appelait communément^ se répandirent dans tous les pays prolestanis. Ils furent traduits en allemand et en anglais, et tenus en grand honneur par tous ceux qui s'occupaient d'éloquence sacrée. En France ., le fanatisme les faisait rechercher et jeter aux flammes , ce qui n'empêchait pas le P. Pacaud> de la Compagnie de Jésus, de les prêcher dans la chaire même de Noire- Dame de Paris. Le fait, tout étrange, tout extraordinaire qu'il parait» est certain. Dans un exemplaire du Catalogue des livres de la bibliothèque de la maison professe des ci-devant soi-disant Jésuites , publié à Paris en 1763, volume in-8". de UliS pages, et qui a appartenu au savant abbé de Fabbaye de Prémontré, général de l'Ordre , Jean-Baptiste Le Guy , on trouve à la page 466 , sous le n^ 2,389 : Sermons sur divers textes de l'Écriture-Sainte , par Jacques Saurin ; la Haye , 1 708 , etc. En renvoi cette note manuscrite de l'abbé Le Guy écrite à la marge : i Ils ont été prêches à Notre-Dame de Paris par le P. Pacaud , jésuite, mot à mot, sans y rien changer, » La confirmation de ce plagiat au moins bizarre ressort de ce que Roquefort , auteur du Dictionnaire biographique des prédicateurs , publié en i 82a, dit, ù l'article du R. P. Pacaud et de ses sermons , que Von crut y reconnaître des erreurs. Il m'a paru intéressant de relever ce fait étrange, mis tout récemment en lumière par le Bulletin de l'histoire du protestantisme en France , et qui à lui seul est une preuve non équivoque que les sermons de Saurin furent
appréciés ailleurs que dans TÉglise évangélique. L'abbé Pichon, en 1 768, publia également des extraits des sermons du célèbre orateur du Refuge , dont les ceofres oratoires ont été plusieurs fois imprimées , et dont 11 existe surtout deux éditions anciennes en 12 volâmes, et une autre édition toute récente en 9 volumes , sans parier du volume que Charpentier vient de publier et qui renferme un choix de ses meilleurs discours. — C'est dans ces nombreux sermons ( il n'y en a pas moins de cent cinquante) que nous allons étudier maintenant le grand prédicateur évangélique , voir comment et par quoi il a exercé une si grande Influence sor les esprits de ses auditeurs, et justiûer ainsi par des preuves authentiques, puisées aux sources mêmes, ce que nous avons dit en commençant de son incontestable éloquence.
Bien que sa biographie ne soit pas riche en faits frappants, elle nous a paru de nature à nous aider à comprendre l'orateur : car il ne faut pas l'oublier, si le style c'est l'homme , Thomnie à son tour, ce qu'il a été, les diverses phases de son existence, ses doctrines, son caractère, sa vie, servent à nous expliquer son talent • surtout lorsqu'il s'agit, comme Ici, du talent oratoire.
Ce qui m'a toujours frappé dans la lecture des sermons de Saurin, ce qui ne peut manquer de frapper quiconque voudra prendre la peine de les parcourir, c'est le ton d'autorité avec lequel il parle. Cette autorité, d'où lui vient-elle? De la conscience qu'il a eue de bonne heure de son talent? Je le veux bien; mais c'est ailleurs qu'il faut en chercher la véritable cause.
~ SDR JACQUES SAtJRIN. 67
Le pasteur de la Haye est , avant tout , on homme à convictions énergiques et profondes. Ce qui fait sa force» c'est bien en une certaine mesure son talent oratoire y mais c'est aussi, mais c'est surtout sa foi. li ne persuade que parce que lui-même est persuadé; ii n'entraîne que parce qu'il est entraîné lid-méme. Les victoires qu'il remporte dans la diaire , il les a d^à remportées sur son propre cœur. Il n'y a que ce qui sort du coeur qui aille au cœur ; et Saorin est une nouvelle preuve de la vérité de cette règle donnée par Horace:
Si fis me flere , doleoduni est
Primnin ipsi Ubi (I).
Profondément convaincu pour son propre compte de l'importance des vérités qu'il proclame , s'étant nourri de leur substance , se les étant en quelque sorte assimilées, il les prêche comme des vérités inconlestables, et il fait à ses auditeurs une nécessité, une loi rigoureuse de les accepter. Ce ne sont pas des opinions probables ou des doctrines plus ou moins certaines qu'il fait monter avec lui dans la chaire, et que l'on est libre de recevoir ou de repousser , mais des vérùés vraies , ^ hors desquelles il ne peut y avoir que ténèbres pour rbitelllgence , doute pour l'esprit et trouble pour le cœur. Ce qu'il annonce» il le croit, il le sent, il le sait» H l'a vu presque, et cette conviction énergique, qui a jeté de fortes racines dans son âme» suffit pour donaer à son langage une puissance extraordinaire. Athlète vigoureux » s'il a quelque erreur à combattre , il la saisit fortement , l'enveloppe de ses bras nerveux»
(I) An poétique, Tcrs 102.
et ne la lâche que terrassée et vaincue. Logicien impitoyable, servi par une imagination vive et ardente, il poursuit de son argumentation serrée toute idée fausse, tout principe erroné, toute doctrine dangereuse ; et , fût-il de brome , d'une main sûre et ferme, il arrache le bandeau des yeux de ceux qui l'écoutent. pour faire arriver jusqu'à eux les vérités dont il veut les convaincre , et qu'il sait si bien rendre sensibles et palpables , même alors qu'elles paraissent le plus abstraites. Il ne connaît ni les précautions oratoires dont tant d'autres cherchent à s'envelopper, ni les sentiers détournés , ni les routes masquées ou obliques. Il va droit son chemin, les yeux fixés sur le but qu'il désire atteindre , et dont rien ne saurait le distraire. Il ne sait pas ce que c'est que prêcher par insinuation, et ses arguments sont essentiellement des arguments ad hominem: aussi sa parole se précipite plus qu'elle ne coule, et ressemble souvent à ce torrent rapide qui descend avec fracas de la montagne, entraînant tout ce qui se trouve sur sa route. Préoccupé de la grandeur , de la sainteté de sa mission, passionné pour la vérité , soigneux avant tout des intérêts de la religion , et parlant au nom d'un Dieu jaloux de sa gloire ^ son ton rappelle souvent celui des anciens prophètes du peuple d'Israël; mais tempéré par l'Influence de l'Évangile , de celte religion toute d'amour et de charité ; aussi dans sa bouche les exhortations deviennent-elles des ordres impérieux, des injonctions pressantes, et commande-t-il plus qu'il ne sollicite. C'est avant tout à la conscience de ses au-
SIR JACQUES SAtRIN. 69
diteors qu'il désire s'adresser, et c'est le langage de la conscience quH leur fait* entendre. Ce qu'il recberche , ce qu'il désire , ce n'est pas d'obtenir les suffrages de ses auditeurs , mais de les éclairer , de les sauver; et pour cela, il ne connaît aucun compromis, il ne pactise jamais avec l'erreur, jamais avec le péché. Avec une saiute indépendance , il sait s'élever au-dessus de toute considération humaine, et plein de ce courage que donne l'amour de la vérité, et qu'inspire le salut éternel des âmes , il ne se laisse jamais arrêter par la crainte de déplaire aux grands, ou de froisser leur susceptibilité; et sans ménagement aucun , sans acception de position ou de personne , il reprend , il censure , il frappe sans s'inquiéter ni de la puissance ni de l'élévation de ceux que ses coups doivent atteindre. Voulons^nous savoir quel esprit sérieux Saurin apportait à l'accomplissement de sa mission ? Écoutons les reproches que dans un de ses sermons, saint PatU devant Félix et Drusille (t. X, 213), il adresse à ces prédicateurs de Cour qui se laissèrent aller souvent à l'adulation et à la flatterie et dont Bossuet lui-même ne sut pas toujours s'affranchir, lui à qui dans son oraison funèbre de Michel Le Tellier nous surprenons ces étonnantes paroles : « Touchés de tf tant de merveilles , épanchons nos cœurs sur la piété « de Louis, Poussons jusqu'au ciel nos acclamations. » — « Prédicateurs de Cour , s'écrie-t-il , confesseurs « des Princes... qui formez aujourd'hui la principale « matière des foudres qui nous désolent, que ne puis- « je vous animer par l'exemple de saint Paul, et vous « faire rougir de voire lâcheté et de vos bassesses 1
• Mes frères « vous connaissez un prince.... Plût à « Dieu 1 le connussions-jious moins. Mais respectons t réclat du diadème , et vénérons Toint du Seigneur
< dans la personne de notre ennemi. Examines les c discours faits en sa présence..... vous n'y verrei c qu'éloges et que flatteries..... Oh ! que saint Paul eût t prêché d'une façon différente I >
Saurin, Messieurs, prêchait lui aussi d'une foçon différente ; il ne ménageait ni les grands, ni les paissants, ni les nobles, bien qu'il sût que son avenir terrestre fût dans les mains de ceux qu'il censurait En voulez-vous la preuve? Voici comment il s'exprime, à propos de l'impureté que sa bouche éloquente vient de flétrir; « O Dieu! dresse aujourd'hui ces mains t au combat, et ces doigts à la bataille. Mes frères,
< dût l'accès à cette chaire nous être interdit pour tf jamais, dût-on taxer ce discours d'être une torcte c de sédition destinée à mettre la flamme dans ces « provinces, et dût une partie des fléaux que méritent « ceux qui fomentent le crime tomber sur la tête de «^ cdui-là même qui aura le courage de le reprendre ; « nous le déclarerons : jamais , jamais la prospérité de <c ces provinces ne sera bien affermie , tandis qu'elles « souffriront des outrages, faits û publiquement à la ma-
• jesté de ce Dieu qui a les yeux trop purs pour voir € le mal. Ne publiez point de jeûnes, ne convoquez « point d'assemblées solennelles, n'ordonnez point de « prières publiques pour détourner les coups du ciel ; « que les prêtres et les sacrificateurs ne se placent « point entre le portique et l'autel, qu'ils ne disent « point: Éternel, pardonne à ton peuple, et n'expose
• point ton héritage à l'opprobre. Tout cet appareil t de dévotion est inutile , tandis qu'il y aura au milieu « de nous des lieux publiquement voués à l'impureté ;
• la puante vapeur qui en sortira» montera jusqu'au c ciel ; elte formera un nuage entre nous et la grâce, c nuage que les prières les plus ardentes ne sauraient
• percer (Pécheresse, t. II!. 57). »
£t ne croyez pas , Messieurs , que ce fut seulement par circonstance, ou par occasion que Saurin fit preuve de celte sainte indépendance. Tous ses sermons nous le montrent plein de ce sentiment qui portait le plus grand orateur de la Grèce y avec lequel il a plus d'une ressemblance « à dire aux Athéniens: c Vous m'aurez pour conseiller malgré vous ; vous ne m'aurez jamais pour flatteur, » Ainsi que nous avons eu occasion de le dire en esquissant sa biographie , la noblesse de la Haye avait créé tout exprès pour lui cette chaire des nobles, ûu haut de laquelle il fit retentir pendant vingtcinq ans la parole évangélique. Son auditoire habituel était en majeure partie composé d'hommes de Cour, avides de grandeurs et de dignités. Voici ce que Saurin pensait de la Cour et des postes éminents. J'ouvre son' sermon sur la vie des courtisans, et j'y trouve ces paroles devenues en quelque sorte classiques, et que l'on a si souvent citées depuis :
« Un homme sage envisagera toujours la Cour et t les postes éminents comme dangereux pour le salut. fi C'est dans la Cour , c'est dans les postes éminents « que sont tendus pour l'ordinaire les plus grands « pièges à la conscience. C'est là que l'on est tenté fc de se regarder comme un genre d'être particulier
72 ÉTLDE HISTORIQCE ET CRITIQUE
et infiniment supérieur à ceux qui rampent parmi le vulgaire. C'est là, du moins, où ctiacun devient tyran ^ son tour , et où le courtisan, pour se dédommager de resclavage où son prince le réduit, rend esclave celui qui lui est soumis. C'est là que se forment ces intrigues secrètes, ces menées clandestines , ces trames sanguinaires, ces complots criminels dont l'innocence est si souvent la victime. C*est là que sont, sur le trône, les maximes les plus pernicieuses et les exemples les plus scandaleux. C'est là que chaque disposition d*esprit change , sinon de nature , du moins d'apparence par les couleurs étrangères dont elle est peinte. C'est là que chacun souflSeleveninde la flatterie, et que chacun aime à le recevoir. C*estlà que l'imagination se prosterne devant des divinités frivoles, et que d'indignes idoles reçoivent ces hommages suprêmes qui ne sont dus qu'au Dieu souverain. C'est là que Tâme est frappée par de séduisantes images dont l'importun souvenir l'occupe tout entière « lorsqu'elle voulait se nourrir des méditations seules dignes d'une intelligence immortelle. C'est là que le bourdonnement, suite comme infaillible de ce tumulte du monde dans lequel on a vécu, rend si difficile ce recueillement, ce silence» ce coucentrement de pensées, nécessaires pour entrer dans l'examen de sa conscience et dans l'étude de son propre cœur. C'est là que Ton se sent entraîné malgré soi parle torrent , et que des exemples, crus illustres, autoiisent les démarches les plus criminellcs» et font perdre insensiblement cette délicatesse « de conscience et cette horreur pour le crime, qui
SLR JACQUES SAURIN. 73
B étaient de si puissantes barrières pour nous retenir ff dans les bornes de la vertu. » (Sermon sur la vie des Courtisans, t !II, p. 226.)
N'avions-nous pas raison de parler de la noble indépendance de l'illustre pasteur de la Haye ?
Mais Saurin n'est pas seulement un homme de conscience ; il est aussi , il est surtout un homme de foi. Il croit à la révélation , il accepte les grandes vérités chrétiennes , et il met tous ses soins à les inculquer dans l'esprit de ses auditeurs^ h les graver au fond de leurs âmes. Bien loin de cacher sous le voile d'expressions vagues, indéterminées ou -incolores, les points fondamentaux de l'Évangile , il les accentue au contraire de la manière la plus formelle, et ne laisse jamais dans l'ombre les doctrines même les plus impénétrables à l'intelligence humaine. De la hauteur de sa raison, il s'abaisse , il s'incline pour adorer, même alors qu'il ne comprend pas , parce que sa foi à la Bible est tout entière, et que, lorsque Dieu parle, ce n'est pas à l'homme à argumenter ou à décider. En lui comme en tant d'autres esprits distingués, se vérifie cette parole de saint Grégoire de Naziauze, répétée par Lemaistre de Sacy 1 K Une goutte d'eau qui ne suffit pas à un homme, • suffit à un oiseau. Les eaux sacrées ont cela de parti- « culier, qu'elles se proportionnent et s'accommodent « à un chacun. Un agneau y marche, et elles sont assez « profondes pour qu'un éléphant y puisse nager. »
Ministre de l'Évangile dans une Église chrétienne qui avait une confession de foi nettement formulée , Saurin, attaché de cœur aux croyances de cette Église, s'y montra toujours fidèle quant au fond de sa pré-
lli ÉTUDE HISTORIQUE ET CRITIQUE
dication, en ne prêchant que les grandes vérités évangéliques: les doctrines de la Chute, de la Rédemption, la divinité de Jésus-Christ , la Trinité; mais il s'attacha avant tout au côté pratique de la religion. • Un peu * moins de spéculation , s'écrie- t-il quelque part, et « plus de pratique. Devenons moins curieux et travailt Ions à devenir plus saints (1). j»— Ce côté pratique ne lui faisait pourtant pas perdre de vue la défense des grands principes chrétiens , sapés de son temps par ce scepticisme énervant qui, sous Tinfluence de Bayle» commençait à pénétrer les classes élevées de la société^etque Saurin contre-balança par le point de vue franchement chrétien où il s*était d'abord placé, et où il resta jusqu'à la fin de sa carrière. Le portrait que , de main de maître , le pasteur du Refuge a tracé de cet illustre philosophe , son compatriote et réfugié comme lui , mérite d'être signalé comme un des plus beaux passages de ses écrits ( Sermon sur l'accord de la religion avec la politique, t. TII, l/i6).
Saurin ne se bornait pas à combattre les erreurs de quelques incrédules, ou h réfuter les sophismes de quelques sceptiques. Toutes les fois qu'il y était amené par son sujet , il défendait la révélation , et la justifiait des difllcullés que de tout temps elle a soulevées contre elle. — A te point de vue, et comme exemple remarquable d'apologétique, nous citerons le magnifique sermon sur la parabole de Lazare et du Riche, où il démontre d'une manière victorieuse que celui qui en présence de la révélation garde ses doutes , les garderait encore alors
(1) Sermon sur les prorondeurs divines , L I , p. 237.
StR JACQUES SÂURIN. 75
même qu'un mort viendrait à sortir du tombeau, et où se trouve une éloquente peinture de la mort de Tincrédule , bien faite pour produire la plus vive impression (Sermon sur la suffisance de la Révélation^ 1. 1, p. 519).
Le grand levier de Saurin , on s'en aperçoit vite, en parcourant ses sermons» l'arme qu'il tient toujours en réserve , et dont il se plait à appuyer ses injonctions , c*est l'idée de la mort, que l'on retrouve presque dans tous ses discours , « mais en tel langage, dit M. Sayous , t un de ses admirateurs , qu'on ne cherche pas à trou- 9 ver monotone l'apparition qu'il évoque (1), > aûnde frapper de frayeur salutaire les âmes qu'il veut convaincre et sauver. « Toutes les fois que nous montons t dans cette chaire, dit-il lui-même, il nous semble que t nous vous parlons pour la dernière fois; il nous « semble que nous devons épuiser toute la religion « pour vous^ arracher, et ne pas vous abandonner, que « nous ne vous ayons remis entre les bras de Jésusci Christ; il nous semble que nous devons vous dire un « éternel adieu, que nous sommes étendu dans notre Ut c de mort , et qiie vous êtes dans le vôtre. » ( Sermon sur les deux brigands, t. XI, ^71. )
Il est facile de comprendre qu'avec de telles pensées, le prédicateur de l'Évangile n'épargne aucune des terreurs qu'il s'imagine de nature à effrayer , pour leur salut, ceux qui l'écoutent. Pourrait-il agir différemment celui qui parle comme debout sur le seuil de l'Éternité ?
« Il y a des Âmes qu'il faut atterrer , s'écrie-t-il
(1) A. Sayous, Histoire de la Uttéralure françaite a C et ranger , L 11 , p. 106-126.
ÉÏLDE HISTORIQTE ET CRITIQUE
" au commencement de son Sermon sur les com' « passions de Dieu (t. VII, 93). Il y a des pécheurs > qu'il faut sauver par la frayeur , et les arracher « comme du feu. » — Pour cela , il n*a rien de mieux à faire que d'appeler sans cesse à son aide la grande réalité de la mort I Écoutez plutôt : « De tous les préci dicateurs, le plus énergique, le plus pressant, le « plus pathétique , c'est la mort. Que peut-on nous « dire dans cette chaire, que la mort ne nous dise « avec plus de force encore? Quelle vérité peut-on ^ nous annoncer , que la mort ne nous annonce avec « plus d'évidence ? Nous parle-t-on de la vanité du monde? La mort nous en parle avec plus de force encore : ces voiles impénétrables dont elle couvre tous les objets de la terre , cette nuit affreuse dont elle les enveloppe, ces ordres irrévocables qu'elle nous donne de les quitter, cette force insurmontable qu'elle emploie pour nous en arracher, représentent les vanités du monde mieux que les discours les plus pathétiques. Nous parlet-on des horreurs du péché? La mort nous en parle avec plus de force encore : ces douleurs qu'elle nous envoie,.... ces tombeaux qu'elle ouvre à nos yeux^ nous représentent mieux les horreurs du vice que les discours les plus pathétiques *> ( Sermon sur les dévotions passagères, t. II, p. 121).
Mais , hâtons-nous de le dire , ce prédicateur à la parole austère , et que l'on a surnommé ^ooevi 071 ; , le (ils du tonnerre (1), savait trouver aussi dans son cosur
(1) Marc, m, i7.
les compassions les plus tendres, el sa belle âme semble respirer tout entière dans cette exclamation si simple à la fois et si pathétique , lorsqu'il dépeint Timpuissance de raffeclion terrestre à l'heure de la mort :
• Vous m'aimez, et je meurs! Amis empressés à me
• soulager dans mon agonie , famille pénétrée de « douleur de me voir prêt à pousser le dernier soupir, a vous m'aimez, et je vois que les larmes dont vous « êtes couverts ont la source dans votre cœur : vous
• m'aimez, et je meurs ! etc. »
La prédication de Saurin , et c'est à nos yeux un de ses premiers titres à notre admiration, est d'une variété étonnante. Il a porté eu chaire les sujets les plus divers, surtout ceux de morale religieuse. Mais soit qu'il parle contre les passions, qu'il combatte les mauvaises maximes, qu'il fasse la guerre aux vices qui régnaient de sou temps ^ ou qu'il recommande la pratique des vertus chrétiennes : l'amour , la sainteté , le renoncement à soi-même; soit qu'il excite ses auditeurs h la vigilance, à la prière > au rachat du temps, il n'a garde d'oublier que c'est au nom de la religion qu'il commande , et c'est surtout le christianisme sérieux , la piété vivante qu'il prêche, et dont il voudrait que toute vie fût imprégnée , assuré, comme saint Paul , que « la piété a seule les promesses de la vie « présente aussi bien que de celle qui est à venir (1) > : 0 Oui , ce dont nous sommes le plus jaloux pour la re- « ligion »y s'écrie-t-il , dans son beau sermon sur la manière de l'étudier ( t IV, /iô ) , « c'est de cette paix
(1) 1 Timothée, iv, 8.
ÉTIDE HISTORIQI'E ET CRITIQUE
qu'elle procure à ceux qui la connaissent ; c'est de cette joie, dont elle inonde ceux qui ont le bonheur d'y faire tous les joui^de nouveaux progrès. Et ce qui est le plus capable d'exciter tour h tour Tindignation et la pitié, c'est d'entendre les mondains, qui osent même préférer leur état à celui d'un chrétien qui a contiuuellemtîut devant les yeux et dans le oceur les vérités que nous vous avons annoncées. Quoi ! vivre comme les mondains; s'aveugler, s'étourdir continuellement; n'oser jamais penser h ce qu'on est,... se sentir agité de mille frayeurs,.,., n'avoir d'espérance que pour ces quatre jours de vie , pour cette fumée, pour celle vapeur , est>ce Ih ce que vous appelez être heureux? Ilst-cc là vivre ? Mais, connaître la religion , l'étudier , y découvrir ces ravisantés lumières qui y brillent de toutes parts; faire tous les jours de nouveaux progrès dans le chemin > de la venu ; remporter tous les jours sur soi-même •• de nouveaux triomphes; être en droit de s'appliquer « ces consolantes vérités dont l'Évangile est parsemé ; « pouvoir se dire à soi-même: c'est pour moi que sont « ces assurances de grâce ; c'est pour moi que sont « ces trésors de miséricorde , que Jésus-Christ annonce • au pécheur pénitent; avoir sans cesse devant les « yeux une éternité bienheureuse , l'espérer , la pos- « séder par anticipation . et fournir dans ces sen- « timents et dans cette attente le reste de sa carrière ; « voilà ce que j'appelle vivre , voilà ce que j'appelle « être heureux! ;•
Et vous ajouterez avec nous, Messieurs: voilà de belles idées, exprimées dans un beau langage ! — Il y a de bien
SUR JACQUES SAUiON. 79
belles Idées aussi , revêtues d'une parole brillante , dans ce magnifique sermon sur Taumône, qu'il prêcha à Toccasion d'une collecte en faveur des réfugiés pauvres, et qui eut cet effet extraordinaire, dont nous avons parlé , de porter tous les auditeurs à se dépouiller de tout ce qu'ils avaient sur eux : argent, or, bijoux , etc.
En voici le commencement:
• Nos temples sont les maisons de Dieu. C'est le « lieu d'où il répand ses grâces avec une plus riche « abondance. Il est vrai que l'immensité de son essence « ne peut être renfermée dans des bornes; que les « cieux,même les cieux des deux, ne sauraient leçon • « tenir (1), et que le monde universel est le théâtre de « ses libéralités. Cependant c'est dans ces temples qu'il
• donne les marques les plus augustes de sa présence, « et qu'il ouvre ses plus magnifiques trésors...... Au-
• jourd'hui, chrétiens, cette maison change de face;
• ce n'est plus ce superbe lieu d'où partent les rl-
< chesses et l'abondance , c'est une maison d'indi- « gence ; c'est , si j'ose le dire , un hôpital général , c où j'assemble par la pensée tous les pauvres , toutes
< les veuves indigentes , tous les orphelins destitués , « tous les vieillards affamés que ces provinces virent c naître , et ceux que les malheurs des temps jetèrent
• sur vos bords , et répandirent au milieu de vous. « Quel spectacle ! Dieu prend aujourd'hui la place de « l'homme, et l'homme va prendre la place de Dieu ; c Dieu prie, c'est l'homme qui exauce; Dieu demande,
(1) i Roi^, VIII, 27.
SO En DE H£!TOftlQLE ET CftlTlOCE
c c'est rboauBe qui accorde. Dico meC loales dioses c à prix, le ciel, lagrice, la gloire, et , da baat de « CCS deux y où il habite parmi les louanges des lMen> « heoreox . il sollicite tos chantés , et tous crie par € notre bouche : Donnez en aomdoes ce que tous < avez ,1} I >
Après nn exorde si bien fait poor commander Fattention, rorateor entrant en matière, considère la chanté par rapport au bonheur de la société, an grand but de la religion, anx horreurs de la mort, an jugement dernier , au bonheur céleste . à Dieu , Famour infini. Il montre ensuite, en rappelant ce que Ses Juifs et les premiers chrétiens donnaient en cha> rites , ce que ses auditeurs doirent (aire . et termine par une péroraison entraînante . qui couronne dignement tout ce discours . et que nous regrettons de ne pouvoir citer en entier :
< Si Dieu tous demande fos aumônes, c*est par un eflèt de sa bonté envers tou& Oui, je rondrab grarer cette ? érité dans votre Ime » et ce sentiment dans vos cnurk Je foudrab voos faire bien comprendre, que Dieu n'a pas besoin de TOUS pour rentretien des pauvres . el qu il a en main mille moyens pour leur subsistance.... S'il voos réjouit par la magniâcence de ses dons, s*i| TOUS accable sous leur poids, c'est qu'il vent ai^ourd'hui vous devoir quelque chose. 11 veut devenir votre débiteur.... Il se fait pauvre pour pouvoir être enrichi par vous.... Ainsi , que chacun se
I Lwr, u, u.
SUR JACQUES SÂURIN. 81
taxe 9 que personne ne demeure en arrière , qu'on voie une noble émulation au milieu de nous ; que le grand donne des revenus de ses emplois, que rbomme de guerre donne de sa paye, que le marchand donne du fruit de son commerce , que l'artisan donne du travail de ses mains , que le pasteur consacre de ce que lui procurent ses méditations et ses études, que le jeune homme donne de ses plaisirs, que la femme mondaine donne de ses ornements, que la pécheresse donne « le parfum de grand prix (i) » destiné à des usages profanes , que Vhabitant de ces provinces donne de son patrimoine , que le réfugié donne, qu'il ramasse le débris de son vaisseau fracassé, et qu'il en allume un feu pour offrir des sacriGces à a ce Dieu qui l'a sauvé du naufrage. » (T. I, p. 609.) Il me reste à dire un mot des sermons de circonstance, dans lesquels Saurin s'est en quelque sorte surpassé lui-même. On l'a dit bien des fois : Indignatio fecit oratxonem. Jamais peut-être la voix du pasteur de la Uaye ne trouve d'accents plus touchants et plus pathétiques , que lorsqu'il parle des malheurs de son Église et des souffrances de ses frères persécutés.
Dans son beau sermon sur les dévolions passagères qu'il prêcha le premier janvier 1710, après avoir fait des vœux pour les grands de l'État, les personnages illustres, les pasteurs de l'Église , les guerriers , les jeunes gens et les vieillards , il continue ainsi :
< Nos VŒUX sont-ils épuisés? Hélas! dans ce jour de « joie oublierons-nous nos douleurs ? Heureux habitants
{\] Malhicu , xwi , 7.
82 ÉTUDE HISTORIQUE El CRITIQUE
de ces provinces , importunés tant de fois du récit de nos misères, nous nous réjouissons de voire prospérité, refuseriez- vous votre compassion à dos maux? Et vous , tisons retirés du feu (1) , tristes et vénérables débris de nos malheureuses Églises , mes cbers frères , que les malheurs des temps jetèrent sur ces bords , oublierons-nous les malheureux restes de nous-mêmes? Gémissements des captifs, sacrificateurs sanglotants, vierges dolentes, fêtes solennelles interrompues , chemins de Sion couverts de deuil, apostats, martyrs, sanglants objets, tristes complaintes, émouvez tout cet auditoire ! Jérusalem, si je t'oublie , que ma droite s'oublie elle-même ; que ma langue s'attache c^ mon palais, si je ne me souviens de toi , si je ne fais de toi le principal sujet de ma joie (2). Jérusalem, que la paix soit dans tes murs, et la prospérité dans tes palais ! Four l'amour de mes frères et de mes amis, je prierai pour ta paix (3). Dieu veuille être touché , sinon de l'ardeur de nos vœux, du moins de l'excès de nos misères; sinon des malheurs de notre fortune, du moins de la désolation de ses sanctuaires; sinon de ces corps que nous traînons par tout l'univers, du moins de ces âmes qu'on nous enlève I t Et toi, prince redoutable que j'honorai jadis comme mon roi , et que je respecte encore comme le fléau du Seigneur, tu auras aussi part à mes vœux.
(1; Amos, IV, 11.
(2) Ps. cxxxvii, 5-6.
(3) Ps. cxxii, 7-8.
SUK JACQLES SALRIN. 83
Ces provinces que tu menaces, mais que le bras de l'Étemel soutient ; ces climats que tu peuples de fugitifs, mais de fugitifs que la chanté anime; ces murs qui renferment mille martyrs que tu as faits , mais que la foi rend triomphants, retentiront encore de bénédictions en ta faveur. Dieu veuille faire tomber le bandeau fatal qui cache la vérité h ta vue ! Dieu veuille oublier ces fleuves de sang dont tu as couvert la terre , et que ton règne à vu répandre ! Dieu veuille effacer de son livre les maux que tu nous as faits, et, eu récompensant ceux qui les ont soufferts , pardonner à ceux qui les ont fait souffrir ! Dieu veuille qu'après avoir été pour nous , pour rÉglise, le ministre de ses jugements, tu sois le dispensateur de ses grâces et le ministre de ses miséricordes ! » (T. Il , p. 155,) Où trouver dans l'histoire de Téloquence chrétienne quelque chose qui approche de cette magnifique apostrophe? Et conçoit-on que le cardinal Maury n'ait voulu voir qu'une diatribe forcenée , dans cet élan de la plus sublime charité? Nous ne pouvons nous expliquer ce jugement si injuste, cette appréciation si fausse, et dont, il y a quelques jours à peine, 51. De Loménie faisait justice dans sa chaire au collège de France, qu'en supposant, avec MM. Sayous et Weiss, qu'à la vue de ces mots : Et toi, prince redoutable y Tauteur de V Essai sur V éloquence aura fermé le livre , et , donnant cours à son imagination, aura supposé une malédiction virulente et furieuse à la place de cette prière admirable où respire l'amour le plus chrétien , celui qui sait oublier, pardonner et bénir, et qui rappelle celle du
8û ÉTUDE mSTOKIQUE ET CRITIQIJE
premier martyr, saint ÉtienDe, plaidant la cause de ses bourreaux, et disant h Jésus: Seigneur, ne leur itnpuie point ce péché ( 1 ) !
Mais si Saurin sait pardonner au persécuteur de ses frères, le souvenir des défections de ceux qui, comme lui, n'ont pas eu le courage de tout sacrifier à leur foi , le remplit d'une amère douleur qui éclate souvent dans les accents d'une inexprimable tristesse, t C'est ici vé- « ritablement son endroit sensible « c'est ici où il n'y a « pas de douleur égale à sa douleur , » comme il le dit dans ce magnifique sermon sur le trafic de la vérité» dont nous regrettons de ne pouvoir citer ici les pages admirables ( Voyez t. IIl, p. 4r)5-456).
L'orateur qui se platt à rappeler les m<ilheurs de son Église, sait s'en servir admirablement pour exhorter et reprendre ceux auxquels il parle. Veut-il, par exemple» dans ses éloquents sermons sur le Renvoi de la conversion , montrer que la miséricorde de TÉlernel a des bornes 9 que sa patience se lasse à la fin, et qu'il faut chercher rÉlernel pendant qu'il se trouve ? A l'appui de cette vérité , il fait intervenir en termes pathétiques et déchirants les épreuves de ses frères o envoyés de la « part du Dieu des vengeances pour porter au monde t chrétien leurs sanglantes, mais salutaires leçons, et « dire à tous les hommes, en quelque lieu qu'ils « soient : Si vous ne vous convertissez , vous périrez « aussi bien qu'eux. » ( 3s Sermon sur le Renvoi de la conversion, t. 1, p. 163. )
C'était principalement dans les grandes solennités ,
(1) AcU'S, VII, tiU.
dans les jours de jeûne si strictement observés à cette époqae dans les Églises protestantes, que Saurin déployait cette véhémence prophétique, qui forme un des traits essentiels de sa prédication. — Qu'il me soit permis de citer encore le sermon prononcé à Toccasion du jeûne célébré à Touverturè de cette campagne de 1706, qui fut si fatale à Louis XtV, par les désastres qui frappèrent nos armées à Ramillies et à Hoschtet - Le cardinal Maury, qui est loin de rendre au pasteur du Refuge toute la justice qu'il mérite , ne peut s'empêcher de l'admirer, et va jusqu'à dire < que « jamais orateur n'a imaginé rien de plus hardi que s TelTrayant dialogue établi dans ce sermon, par Saurin,
< entre Dieu et son auditoire et où se trouve
• une énergie qui fait frissonner, t Je cite ses propres paroles (1).
Le sujet du discours sur ces paroles du prophète fichée: Mon peuple, guet* ai- je fait? Réponds -moi (2), est un procès entre Dieu et son peuple. Voici avec quelle majesté le prédicateur entre en matière, et se concilie la plus sérieuse attention :
« Je vous conjure , par les murailles de ce temple « qui subsistent encore , mais que l'ennemi veut rcn-
• verser ; par l'intérêt de vos femmes , de vos enfants ,
< dont la perte est déjà préparée ; par l'amour que i vous devez h la Religion et à l'État : au nom de nos
• souverains , de nos généraux et de nos soldats , dont
• la prudence et la valeur ne peuvent que manquer
(i) Essai sur V éloquence , (. Il , art. SAiniN, p. 58. (3) Michée, vi, 3.
86 ÊTCDB HISTORIQUE ET CRITIQUI
de succès sans le secoors du Tout-Puissant ; je vous conjure d*apporter dans cet exercice des esprits attentifs, des cœurs accessibles. Distractions du monde, soucis terrestres, volées importunes d'oiseaux qui troublâtes tant de fois notre sacrifice» disparaissez aujourd'hui! Laissez-nous réparer les brèches faites à Jérusalem , prévenir celles dont elle est encore menacée, mettre le Dieu des batailles dans notre parti , et attirer par nos soupirs et par nos prières ses bénédictions sur l'État et sur l'Église ! • Un pareil exorde ne pouvait que forcer l'auditear le plus indifférent à prêter Toreille à l'étonnant procès que l'orateur allait dérouler devant luL « Mon peuple < que t'ai-je fait ? En quoi t'ai- je travaillé , réponds «• moi?.. » Et l'homme expose tous les sujets de plainte qu'il croit devoir formuler contre Dieu, sans oublier les malheurs particuliers des réfugiés qui forment la majeure partie de l'assemblée!... Mon peuple que t'ai-je « fait?... " c Ah! Seigneur^ que de choses tu nous as « faites ! Chemins de Sion , rouverts de deuil ! portes c de Jérusalem désolées, sacriGcateurs sanglotants « « vierges dolentes, sanctuaires abattus, déserts peuplés : de fugitifs, membres de Jésus-Christ errants sur la
■ face de l'univers, enfants arrachés à leurs pères, pri- • sons remplies de confesseurs, galères regorgeantes de « martyrs, sang de nos compatriotes répandu comme de
■ l'eau, cadavres vénérables, puisque vous servîtes de « témoins ti la religion, mais jetés à la voirie et donnés t aux bêtes des champs et aux oiseaux des cieux pour « pâture ; masures de nos temples , poudre , cendre , € tristes restes des maisons consacrées à notre Dieu ,
1 feux , roues , gibets , supplices inouïs jusqu'à notre <i siècle , répondez et déposez ici contre TÉternel. » Mais^ après cette apostrophe véhémente et comme étonné de sa hardiesse, l'orateur s'arrête tout à coup, pressé du besoin de justifier la Providence , et il n*a pas de peine k montrer que , même dans ces dispensalions qui peuvent paraître excessives , Dieu n'a pas cessé de se montrer un père tendre et miséricordieux. Aux plaintes de l'homme , succèdent les reproches de Dieu. — L'homme a eu son tour; c'est à Dieu maintenant à accuser, à récriminer. — Que réportdre aux justes accusations de T Éternel ? « Mes frères , je i ne prononce point, je ne décide point , » s'écrie l'orateur, après avoir énuroéré chacune des faiblesses, chacun des péchés , qu'avec juste raison le Seigneur a le droit de reprocher à chacun d'eux, » je vous « laisse les juges de votre conduite. » Et cette répétition de ces solennelles paroles est d'un effet saisissant qui s'accroît encore, s'il est possible, lorsque, s'interrompant brusquement comme pour se reprocher son manque de fidélité et de courage , Saurin , de sa voix forte, impressive, énergique, s'écrie: « Mais pourquoi • ne pas prononcer?... Pourquoi respecter de fausses et délicatesses? Pourquoi ne pas annoncer tout le con- « seil de Dieu ? Pourquoi vouloir plaire aux hommes ? « Ah 1 M. F., si je me tais, ces pierres, ces voûtes, « ces murs se lèveront en jugement contre vous! » Et tout le morceau est d'une grandeur, d'un pathétique incomparables (t. 1, p. 267).
A notre avis , ce sermon suffirait h lui seul pour marquer à son auteur une place distinguée parmi les ora-
8!f ËTLDB HHTOniQtF. F.T CBITIQUF.
leurs chrétiens du premier ordre. Je n'ImagiDe rieo de plus «imouvanl que celte parole qui * brûle comiDe le « feu, et brise comme le marteau (1), > etqolt s'éleranl de degré en degré . rappelle celte nuée d'orage qui cache la tempête dans ses flancs , et , après avoir tonr fi tour Inncé l'éclair et le tonnerre , se déchire tout i coup et laisse apercevoir , au regard étonné, le ciel le plus brillant cl le plus serein.
Saint Jérdme écrivait ï Népotien : ■ Quand tous 1 prêcherez dans la chaire, que les larmes de vos an- 1 diteurs soient votre louange. > Celle louange , J'en suis convaincu , n'a pas manqué ï Sanrin , et pins d'une fois il dut Taire verser des pleurs à ceux qui l'i'ntendircDL
Jusqu'ici nous nous sommes plus parlicullèremeDl atlaclié à considérer le fond des sermons de Sanrin ; il nous reste fi dire quelques mots de leur forme:
Nous l'avons fait observer, en parlant de son séjoar à Londres, c'est à l'école du célèbre Tiloltson qae Sanrin perfeclionna son beau talent; aussi relrouvel-on, chez le pasteur de la Haye, les brillantes qualités qui distinguent l'archevêque de rantorbéry, avec cette diiïérence. pourtant , loute à l'avanlaRe du sennonnalre français . que l'élément oratoire domine davantage dans ses discours, et que notre compatriote a beaucoup plus de mouvement , de chaleur et de vie que le prédicateur anglais , ordinairement plus calme et plus froid.
Quant h la composilinn du sermon ol aux diferses
(1) Ji
fuji
StR JACQUES SALRIN. 89
parties qui le partagent 9 à la manière de concevoir, d'exposer et de traiter un sujet, on peut dire que , si Saurin peut à bon droit être choisi comme modèle , c'est surtout dans l'exorde, dans le plan et dans la péroraison , qu'il a fait briller les qualités éminentes qui le distinguent Rien n'est plus difficile, en général, et ne donne plus de peine à l'orateur que l'exorde , et c'est de l'exorde que dépend le plus souvent tout le succès d'un discours. Savoir tout d'abord se concilier la bienveillance de son auditeur, frapper son attention, n*est pas donné à tout le monde; et ceux qui ont l'habitude de parler en public, savent tout ce qu'il faut d'efforts et de travail , de réflexion et de soins , pour trouver une idée-mère qui s'approprie tout naturellement au sujet qu'on désire traiter, et lui serve d'introduction. Saurin a été , dans cette partie importante du discours , presque toujours heureusement inspiré. En généraljl débute par citer un fait frappant de r Histoire-Sainte , analogue à son sujet , et par degrés , il le rapproche de son texte , et amène tout naturellement son auditeur an coeur même de la question qu'il veut traiter. Comme exemples d'cxordes remarquables, je citerai les sermons: Sur les ressources du chrétien , t. VT1 , 136 ; sur la Régénération , t VII , 608 ; sur la Pécheresse, t. TT1 , 65.
Si, par ses exordes frappants, Saurin commande l'attention , il sait la soutenir par l'exposition de ses idées et par ses plans qui, sauf quelques exceptions, portent le cachet et l'empreinte d'un esprit supérieur. Un grand peintre , un grand sculpteur ont déjà vu , avant de prendre le pmceau ou le ciseau , Toeuvre que leur
génie a conçue , et qui s'est formée tout entière dans leur cerveau, avant de prendre un corps sur la toile ou dans le marbre , et le premier coup de pinceau ou le premier coup de ciseau font parfois pressentir ce que sera Tœuvre terminée : « Il y a du Brutus dans « cette ébauche, disait un voyageur en contemplant,
• à Florence, une statue de ce Romain commencée par
• Michel-Ange (1). x On peut en dire autant de l'écrivain, de l'orateur , en général , et de Saurin , en particulier. — Doué d'une vaste pénétration, d'un regard perçanl et étendu, Saurin, d'un coup-d'œil prompt et rapide, saisit toutes les parties de son sujet, leurs rapports entre elles , leur enchaînement , leur proportion , et il combine parfaitement les éléments divers qui doivent entrer dans son discours, éclairant jusqu'aux plus petits détails , tellement qu'avec une gradation et un ordre parfaits, toutes les idées se classent, découlant les unes des autres, et viennent se graver dans l'esprit, en traits ineffaçables.
Mais c'est surtout dans la péroraison que Saurin sait arriver à celle puissance de parole qui lui a valu les plus beaux triomphes dans la chaire de la Haye : • Nul orateur chrétien, après Bossuet, avoue Maury, f n'a travaillé avec autant d'habileté et de succès les « péroraisons de ses discours (2). » Ce jugement ne saurait être suspect dans la bouche et sous la plume du Cardinal , et tout esprit non prévenu n'aura pas de peine à y souscrire. Je n'en veux d'autre preuve que la magnifique péroraison qui termine le premier dis-
(i) Chenevière : Observations sur Véloquenee de la Chaire, p, 74. (3) Essai sur CÉloquence, I. II, p. 56.
SUR JACQl'ES SAURIN. 91
cours sur le Renvoi de la conversion, que je ne supprime qu'à raison de son étendue , mais que j'engage tout amaleur de la vraie éloquence à lire dans son entier (L I , p. 58) , ainsi que la fin qui couronne si bien le beau sermon sur l'Éiernité de Dieu (t. V, p. 466).
La beauté, la magnificence éclatent de toutes parts dans ces morceaux , d'une éloquence entraînante ; où s'allient, au sérieux de la pensée , la vigueur et Téclat d'un style profondément empreint d'une couleur biblique , et où il semble que le souffle des prophètes a passé.
Il ne faudrait pourtant pas croire que notre admiration pour Saurin, que nous n'hésitons pas à manifester hautement, et avec d'autant plus d'ardeur qu'en général on ne lui a pas assez rendu justice , nous aveugle au point de nous empêcher de reconnaître les défauts qui déparent en certains endroits son beau talent, et jettent de l'ombre sur cette brillante figure. Nous ne ferons pas de l'illustre orateur du Refuge un prédicateur sans défauts, et nous sommes frappé, comme d'autres, des imperfections qui se trouvent même dans ses plus belles œuvres oratoires. Dans le ciel de l'éloquence, pas plus que dans celui de la nature , il n'y a pas d'astre, quelque éclatant qu'il soit, qui n'ait aussi ses taches. £t Sauriu n'a pu échapper à la loi commune. Son style, plein de feu et de chaleur, manque souvent de grâce. On y trouve beaucoup d'expressions surannées, et, à côté de phrases d'une pureté irréprochable , des négligences et des fautes de goût qui impressionnent péniblement. Sous ce rapport , il
92 ÉTUDE RTSTORIQlîE ET CRITIQUE
est bien inférieur aux grands écrivains du siècle de Louis XIV , dont le style a atteint an si baat degré de perfection.
Cette infériorité , il est facile de la comprendre et de s*en rendre compte quand on songe que Saorin quitta la France à Tâge de neuf ans , qu'il ne revit Jamais plus sa patrie, et que c'est à l'étranger, en Suisse, en Angleterre et enfîn en Hollande qu'il se forma à l'art d'écrire. S'il eût cultivé son talent à Paris, et au milieu de la société française, si polie, si élégante à cette époque , nul doute que son style ne se fût dépouillé de tous les défauts qui le déparent parfois. Mais pouvait-il écrire diiTéremment qu'il écrivait , lorsqu'il se trouvait au milieu de Français, il est vrai, mais venus des diverses provinces de la France, et dont le langage était loin d^avoir ce degré de pureté et d'élégance qui ne s'obtenait guère qu'à Paris et à la Cour? D'ailleurs, Saurin sentait lui-même très-bien ce qui lui manquait à cet égard : — « Il est difficile, écrit- « il quelque part , que ceux qui ont sacrifié leur patrie « à leur religion parlent leur langue avec pureté. « Depuis trente ans que nous sommes exilés du lieu u de notre naissance , nous avons sans doute adopté
• les phrases des peuples qui nous ont recueillis. » — Cet aveu prouve, dit M. Weiss, auquel nous empruntons ces paroles, « que, si le fils du secrétaire de l'ancienne
• Académie Mmoise, que l'on consultait à Genève « comme un oracle sur la langue française, na - plus déjt'i cette exquise pureté de forme qui dis- « tinguait ce siècle de notre littérature nationale , « la faute en est au milieu dans Tequel il était forcé
5LR JACQUES SAURIN. 9 S
« de vivre, et il serait injuste de Timputerlrop sé- « vèrement à l'écrivain proscrit (l). »
Une autre raison qu'il ne faut pas perdre de vue quand on parle des négligences qui se trouvent dans le style des sermons de Saûrin , et des défauts qu'on peut y relever, c'est lu nécessité où les orateurs protestants se trouvaient de composer rapidement leurs discours. Voici comment il s'exprime lui-même dans une lettre, adressée à un auteur résidant en France, désigné sous l'initiale T*** , datée de la Haye, le 27 septembre 1724, et que Tun de nos concitoyens, élève de l'École des Chartes , M. L. Lacour a placée , il y a quelques mois seulement, sous les yeux des lecteurs du Bulletin de L'histoire du protestantisme français (2) : a On re- « proche depuis long-temps à flolre peuple de faire « consister la plus grande partie du culte dans la pré- « dication; cela nous oblige à prêcher trop souvent: « nous ne pouvons employer que quatre ou cinq jours à « un sermon, et il faut que nous en fassions toujours de « nouveaux. Quoique je retouche ceux que j'imprime, • il n'est pas possible qu'ils ne se ressentent de la « précipitation avec laquelle je suis contraint de les « composer. » — Celte précipitation , que Saurin est tout le premier à déplorer et à laquelle il est obligé de se contraindre , doit nous rendre indulgents , nonseulement pour ces négligences de style et ces imperfections que nous avons signalées , mais encore pour les défauts plus graves, qu'il nous serait facile de
(i) Weiss, Sermons de Saurin , édil. Cbarpenlier. Préface, xxxr. rs) Bulletin, sixième année, 1857 , p. 271.
9ll ÉTLDE HISTORIQUE ET CKIIIQLE
faire remarquer , luéme daDS les plus parfaites productions de son génie si brillant et si fécond , comme par exemple: les répétitions, les longueurs, les discussions théologiques^ qui abondent dans ses discours et qui en refroidissent la inarchc; l'abus qu'il fait trop souvent d'une érudition qui dégénère en puérilité , en voulant descendre à des détails minutieux; enûn , ces formules sèches et abstraites qui rappellent celles dont on se sert dans la science des nombres, et entre autres ce calcul d'arithmétique assez bizarre qu'il porte en chaire , et d'après lequel il cherche à démontrer que, sur les 1,800 pei*sonnes présentes dans son auditoire 9 c'est à peine s'il en restera 70 au bout de cinquante ans , et cela dans le but d'amener ses frères à reconnaître la brièveté et l'inconstance continuelle de la vie. (Sermon sur le compte des jours, tome XII, page 681 ).
Quoi qu'il en soit , et malgré ce que la critique qui , selon un orateur allemand , est le sel de l'éloge , nous oblige à dire des défauts de Saurin , il nous est impossible , après l'étude consciencieuse h laquelle nous venons de nous livrer, de ne pas le proclamer, avec le cardinal Maury, le plus grand orateur de l'Église évangélique, et de ne pas le placer sur la môme ligne que les grands prédicateurs catholiques si admirés avec tant de raison, et qui méritent, h tant de titres, la gloire dont leur nom est entouré. S'il nous était permis de caractériser d'un mot l'éloquence propre à chacun de ces grands orateurs qui ont jeté un si vif éclat sur la chaire chrétienne , et qui , avec des talents si variés et si divers , ont pourtant entre eux des ressemblances si
SUK JACQUES SAURIN. 95
frappantes « dous dirioDs volontiers « avec M. Van Oosterzee , pasteur à Rotterdam , dont le travail récent sur Saurin nous a aidé dans l'étude que nous venons de faire, « que, si Bossuet est de tous les orateurs français le plus « brillant, Bourdaloue le plus logique et Massillon le « plus sensible , — Saurin mérite , comparativement , c d'être nommé le plus pratique (1). » A ce jugement, qui nous paraît bien fondé , nous n'hésitons pas à ajouter qu'il est aussi le plus sérieux , le plus fidèle , celui qui sait le mieux faire trembler la conscience en y portant des lueurs vives et soudaines , et « amener « toute pensée captive à l'obéissance de Christ (2) , » ce qui doit être avant tout le but de tout prédicateur de l'Évangile.
(1) Une page de l'histoire de ^éloquence sacrée , |)age Ht,
(2) Jl Cor., X, 5.