‹ Mémoires. 2Chapitre 53 sur 99 · DE GALIEN · texte numérisé non relu

DE GALIEN

Par m. Emmanuel CHAUVET,

Professeur de philosophie à la Faculté des Leltres de Rennes.

« L'Âme et le corps ne fout ensemble

qu'un tout naturel , et il y a entre les parties

une parfaite et nécessaire communication. «

( Bossuet , De la connaissance de Dieu

et de soi-même. J

£d général, les philosophes aujoard'hai volent d'an mauvais œil ce qa'ils appellent les empiétements des médecins , lorsque ceux-ci ajoutent h l'étude du corps celle de l'âme ; et ils tiennent pour suspects ceux des leurs qui inclinent à une alliance avec la médecine. Ils ont cent fois raison , s'ils veulent seulement maintenir la distinction de la physiologie et de la psychologie; et cent fois tort, s'ils prétendent élever entre elles une barrière infranchissable.

Personne n'est plus frappé que moi de la différence du corps , substance inerte , et de l'âme , force active ; comme aussi de celle de la vie physique , qui est une sorte de mouvement en ligne droite , et de la vie morale , dont le propre est de revenir sur elle-même. Je ne confonds pas plus ces choses que le jour et la

nuit. Mais est-il permis de les séparer d'une manière absolue , comme on le fait si souvent ? La vie morale est-elle assez indépendante de la vie physique , pour pouvoir être utilement étudiée sans la vie physique ; assez indépendante du corps , pour pouvoir être fructueusement analysée sans le corps ? Tout me semble prouver le contraire.

Supposons les deux vies distinctes dans leurs principes comme elles le sont en elles-mêmes (ce qui n'est pas prouvé, et vraisemblablement ne saurait l'être) , toujours est-il incontestable qu'elles sont unies par les plus étroits et les plus constants rapports. Partout , toujours, la vie morale implique la vie physique, et s'y appuie; et si celle-ci n'implique pas celle-là, du moins ne se montre-t-elle seule que dans les espèces trèsinférieures, où elle se montre à peine. Dès qu'elle atteint à toute la perfection dont elle est susceptible , vous la voyez se terminer à la sensibilité , à l'intelligence, à la volonté, et se compléter par elles. Il semble que les facultés aient leur base nécessaire dans les fonctions ; les fonctions, leur naturel couronnement dans les facultés. — Là ou les deux vies coexistent , elles ne varient pas l'une sans l'autre. Il faut que la vie inférieure soit ce qu'elle doit être , pour que la vie morale se développe dans sa force et sa grandeur ; et la première ne saurait être troublée , sans que la seconde ne le soit aussi. Mais la vie morale réagit à son tour, et met tantôt l'ordre, tantôt le désordre dans la vie physique. D'où il suit que cehii qui isole les fonctions et les facultés pour les étudier isolément, s'impose la tâche d'expliquer des causes dont il ne peut

voir les effets, et, ce qui est plus grave, des effets dont il ne peut atteindre les causes.

Quant au corps , est-il bien certain qu*il soit moins nécessaire au développement des facultés qu'à l'exercice des fonctions ? En vérité , on se fait quelquefois de rhomme une bien singulière idée! D*un côté, le corps qui vit par lui-même^ ou par je ne sais quel principe mal déflni , d'une vie sourde et grossière comme lui ; de l'autre, l'âme, essence complète, parfaite, qui se suffit, qui porte dans son sein toutes les conditions du plus magnifique développement ; entre eux , nul rapport naturel , mais une incompatibilité absolue , et comme un perpétuel et violent effort pour rompre leur chaîne et recouvrer leur primitive indépendance. Mais un tel monstre n'existe que dans Timagination des mystiques qui inventent l'homme d'après leur système, au lieu de le décrire d'après l'observation des faits et de la réalité. Quelle est donc la faculté qui n'a pas son nécessaire instrument dans telle ou telle partie de l'organisation ? Est-ce que l'âme peut percevoir sans les organes des sens ? jouir ou souffrir sans les nerfs sensitifs? imprimer le mouvement sans les nerfs moteurs? penser, vouloir sans le cerveau, centre des nerfs, organe des organes? Si le principe de la vie morale diffère de celui de la vie physique , tout au moins a-t-il, comme ce dernier, un rapport naturel, essentiel au corps, où il trouve les Instruments dont il a besoin pour manifester et développer ses puissances. D'où il suit que, s'il est nécessaire d'étudier la vie morale eu elle-même, par la conscience et la réflexion, il ne l'est pas moins de l'étudier dans les organes au

i08 LA PSYCHOLOGIE DE GALIBN.

seiD desquels elle s'accomplit, par robservatlon des sens et rexpérlmenlalioii.

Qu'on m'entende bien , je réserve expressément le mystère de la destinée future. Je crois à l'Inviolabilité de la justice 9 et à l'omnipotence de l'Être suprême. Dieu peut tout ce qu'il veut, et veut tout ce qu'il doit : 11 suflSt ; l'âme survit au corps, sans que je sacbe comment, ni que j'aie besoin de le savoir. Mais ceci posé, je dis que, dans l'ordre naturel et actuel, les deux vies, étroitement liées entre elles, sont avec le corps dans le rapport de la fin et du moyen , et qu'il est Impossible de bien connaître l'une sans l'autre, et toutes deux sans le corps. Je dis que le psychologue, après avoir observé directement l'âme dans l'âme, doit encore l'observer indirectement dans le corps , où elle a son siège, dans les organes, où elle a ses Instruments, dans les fonctions, où elle a ses antécédents. Je dis que, après avoir constaté les phénomènes moraux , et déterminé les facultés qu'ils supposent , 11 doit encore chercher et décrire les conditions analomiques et physiologiques, sans lesquelles ces facultés seraient comme si elles n'étaient pas. Je dis enfin que, si on n'est pas bon médecin sans être philosophe , on n'est pas non plus bon philosophe sans être quelque peu médecin.

SI les considérations qui précèdent sont vraies, si l'anatomle et la physiologie importent si fort aux progrès de la psychologie, c'est pour les philosophes un devoir d'étudier avec un sympathique intérêt les tentatives des médecins qui , mus d'un zèle généreux , ont voulu aborder le problème du moral avec toutes leurs connaissances acquises sur le pliysiquc. Je sais bien

que les médecins apporlenl trop souvent dans ces difficiles recherches des préjugés, des partis pris qui ne leur laissent pas voir toute la vérité ; je sais aussi qu'ils manquent d'expérience dans l'art d'observer rhomme intérieur.

Qu'ils se trompent quelquefois, cela est inévitable, et jesuis tout prêt à reconnaître ou (1 signaler leurs erreurs. Mais se peut-il qu'ils ne répandent pas les plus précieuses lumières, précisément sur les points que les philosophes de profession sont inhabiles à éclaircir, savoir : le rapport de Tâmc au corps, et des facultés aux fonctions? Et les philosophes ne méconnaissent-ils pas leurs plus vrais intérêts, en refusant de tenir compte de.données qui importent au plus haut degré h la science de rhomme? Pour moi, je ne crois pas que l'étude destravaux des médecins-philosophes soit moinsutilc et moins féconde que celle des systèmes proprement philosophiques, et j'aime àalier m'asseoir â leur école, parmi leurs disciples, persuadé qu'ils ouvriront mes yeux à bien des vérités qui, pour ne pas être du ressort de la conscience, n'en sont pas moins capitales.

Ces médecins-philosophes, trop peu connus à ce titre , sont beaucoup plus nombreux qu'on ne le suppose. L'antiquité a les siens, comme nous avons les nôtres, et ils se recommandent également, quoique par des mérites divers. Les médecins-philosophes modernes sont meilleurs médecins. Comment en serait-il autrement ? La médecine , grâce à Dieu , n'est pas en dehors de la loi commune , et , dans des conditions de plus en plus favorables , elle a dû faire , elle a fait d'immenses progrès. Mais les médecins- philosophes

ilO LA PSYCHOLCMUE 1)K GALIKN.

anciens sont meilleurs philosophes. Cela lient à Tesprit essentiellement synthétique de l'antiquité. Ces Grecs qu'on ne saurait jamais trop admirer,

Queis arte benigoa El meliore lalo Gont praecoidia TSmb,

ces Grecs ont une curiosité aniverselle en même temps qu'une capacité universelle. Us ne s'enferment pas systématiquement dans un certain ordre de recherches , indiflérents ou hostiles aux autres sciences ; non , ils savent que tout se tient et s'enchaîne dans le monde des idées comme dans celui des êtres , et , en se fixant de préférence en un point de ce monde, ils le visitent tout entier, sans se trouver jamafe dépaysés. De la sorte 9 il n'est pas un médecha grec de quelque renom, qui ne soit aussi philosophe, et à un degré remarquable.

Entre les médecins-philosophes grecs, Hippoorate est incontestablement le premier en date et en génie. Mais Gallen l'emporte sur lui par le bénéfice de l'époque où il a vécu, par l'étendue des connaissances, par l'érudition , par le goût de la philosophie , par l'heureuse alliance qu'il a voulu établir entre elle et la médecine. Médecin, il dépasse de beaucoup tous les médecins de l'antiquité ; car, venu le dernier, il connaît les découvertes de ses devanciers, il les discute, il les corrige , il les développe par ses propres découvertes. Médecin-philosophe, il laisse loin derrière lui tous ceux qui ont pu mériter ce titre ; car il aime la philosophie à l'égal de la médecine, et lui fait la place aussi grande que possible ; il a étudié et pratiqué les

LA PSYCHOLOOIE DR GALIEN. Hi

méthodes de tous les maîtres: Platon, Aristote, Chrysippe ; H connaît admirablement leurs doctrines, surtout celles qui se rapportent à l'âme et à Thommc. Il a donc une philosophie digue de ce nom, et, comme on s'y attend bien , cette philosophie est surtout une psychologie. — Je voudrais exposer , en la jugeant sommairement, la psychologie de Galien.

PftimÈRI! PARTIil.

DE l'âme.

L'âme diffère-t-elle du corps? Voilà la première question à résoudre , et la seule , si on la résout négativement Dans le cas contraire , Tâme étant distinguée du corps, il reste à examiner ce qu'elle esl en elle-même, et à la définir. On va voir que, dans le système de Galien, l'âme diffère du corps, mais infiniment peu , et qu'il la déflnit , mais sans en faire une essence à part.

A la manière dont il procède , on reconnaît d'abord un médecin. Il commence par constater avec le plus grand soin l'influence du corps sur l'âme , et fait voir que : tel est le tempéi-ament du corps, telles sont les muurs de l'âme.

Considérez d'abord le tempérament chaud et le tempérament froid , et vous verrez l'âme recevoir de leurs différences des différences analogues. Elle est autre avec le premier , autre avec le second. Tout ce qui refroidit le corps, tel qu'une perte de sang; tout ce qui l'échauffé, tel qu'une fièvre ardente, la modifie plus ou moins. Trop de bile jaune , la voilà dans le délire ; trop de bile noire , dans la mélancolie. Un vin généreux la fait passer tout â coup de l'abattement du

désespoir à l'exaltation du triomphe. Si le froid devient excessif, si le chaud devient excessif, elle périt également

L'Influence du tempérament sec et du tempérament humide n'est ni moins réelle , ni moins grande. Platon lui-même constate que l'humidité ôte îk l'âme la mémoire des choses qu'elle connaissait avant d'être liée aux organes. Au contraire, la sécheresse rend l'intelligence plus parfaite. C'est un fait ; et c'est aussi l'opinion d'Heraclite, qui a dit: ( Ame sèche, âme très-sage. • Voilà pourquoi les astres , qui sont parfaitement secs , sont parfaitement intelligents. — Mais la vieillesse est un âge sec , et cependant les vieillards ont le délire ?— Oui, mais la vieillesse est aussi un âge froid, et le froid a une action fâcheuse sur les opérations de l'âme.

Il est si vrai que l'âme suit toutes les variations dn tempérament, que tout ce qui agit sur celui-ci agit sur elle, et en même façon. Ainsi le régime, ainsi le climat, qui modifient le tempérament, modifient Fâme également , et dans la même mesure.

Les effets du vin , pris avec ou sans excès, sont trop connus pour qu'il soit utile de les décrire. Il n'est besoin d'attester ni Zenon , qui se trouvait si heureusement disposé après un usage modéré de cette bienfaisante liqueur ; ni le fameux Centaure qui , en son aveugle ivresse, se livra à mille fureurs dans le palais de Pirithoiis. Tous les aliments ont leur action particulière sur le moral , et une action constante , lorsqu'ils sont pris avec constance.

L'influence du climat est plus lente , mais plus per-

iU LA PSYCHOLOGIE DF. GALIEN.

sévérante^ et à la longoe pins active. Personne nignore combien les hommes qui vivent sous les ourses diffèrent, physiquement et moralement, île ceux qui vivent dans le voisinage de la zone torride. Les habitants des contrées moyennes, à égale distance des uns et des autres, trouvant dans la mesure de toutes choses les conditions les plus favorables au développement du corps et de Tâme, unissent dans un heureux accord h toutes les qualités de l'organisation toutes les perfections de Tcsprit. Souvent ces contrastes se montrent dans un faible espace , et n'en sont que plus saillants. L'air épais de la Béotie ne nourrit que des esprits lourds ; le brillant soleil de TAttique échauffe , enflamme le génie (1).

Tous ces faits sont incontestables, puisqu'ils sont le résultat d'observations désintéressées. Cependant, Galien, voulant en quelque manière combler la mesure de la certitude , leur donne encore la double consécration du temps et du génie , en montrant qu'ils avaient déjà été reconnus et décrits avant lut , par les plus grands hommes entre les médecins et les philosophes: Hippocrate, Platon, Aristote. A cet effet, il met sous les yeux du lecteur, non sans intérêt, de nombreux passages du traité Des ans , des eaux et des lieux ^ du Timée, de V Histoire des animaux^ où l'on voit les mêmes faits diversement exposés , mais avec une unanimité, quant au fond , qui inierdirait le doute au plus déterminé sceptique (2).

Ainsi , il n'est point de vérité mieux constatée , ni

(i) (Jue les mœurs de rame,,, (lli. iii, iv, *, m, x, xii. (2) llntL, ch. I ,111, VII) VIII.

plus souvent, ni par de plus rares esprits, que celle-ci: L'âme est dans une relation constante avec le corps ; elle varie dans ses mœurs, c*est-fi-dire dans ses états , comme celui-ci dans son tempérament ; tel tempérament , telle âme.

Donc rame n'est que le tempérament. Encore donc est-il une inexactitude. Entre ces deux propositions : Tâmc suit le tempérament du corps , — Tâme est le tempérament du corps, Galien ne met aucun lien logique ; la seconde n'est pas la conséquence , mais simplement la traduction de la première. Constater l'accord de l'âme et du tempérament, c'est en constater l'iilentité (1).

Reste à expliquer comment l'âme est le tempérament du corps. Ici parait le philosophe, ou plutôt le péripatéticien, mais le péripatéticien infidèle, soit que Galien se méprenne sur la vraie pensée d'Aristote, soit qu'il lui convienne de la dénaturer pour mieux l'accommoder à ses vues personnelles (2).

Tous les corps sans exception sont constitués par deux principes: la matière et la forme.

La matière est un mélange des quatre qualités élémentaires: le chaud, le froid, le sec, l'humide. En se combinant diversement , ces qualités donnent naissance aux corps les plus divers, tels que le cuivre, le fer, l'or, la chair, les nerfs, le cartilage, la graisse, etc.

La forme résulte évidemment du rapport, de la proportion des qualités élémentaires ; elle en est la

(1) Que les maurs de l'ûmc, passîiii.

'2) Voyez mon mémoire sur le traité: Que les mœurs.,, p. 38-ikO.

ii6 LA PSYGUOLOGIR DB GALIEN.

mesure, rharmonie, le lempérament. El de la sorte, il n'y a pas plus de corps sans forme, que de corps sans matière.

Mais l'âme, qu'est-elle donc ? Un troisième et noufeau principe, ou bien la matière , ou bien la forme ? Aristote lui-même nous apprend que l'âme en général est la forme en général . que l'âme bumaine est la forme du corps humain. Donc elle en est le tempérament. Et si Ton distingue, comme Hippocrate , comme Platon , trois espèces d'âmes, il faudra dire que l'âme concupiscible est le tempérament du foie , l'âme Irascible le tempérament du cœur , Tâme rationnelle le tempérament de l'encéphale (1).

Il y a deui manières de confirmer une théorie, c'est de renverser les théories contraires , c'est de citer à l'appui les théories semblables. Galien pratique l'une et l'autre méthode. Il combat Platon , qu'il considère à bon droit comme le coryphée des spiritualistes ; Il atteste Androniquc le péripatéticien , Zenon et toute l'école stoïcienne.

Platon veut que l'âme soit incorporelle : à la bonne heure ! Mais il faut qu'il explique pourquoi elle émigré (car c'est là ce qu'il appelle mourir) , lorsque l'encéphale devient trop froid ou trop chaud , trop sec ou trop humide. Or, c'est ce que n'a jamais pu faire aucun de ses partisans. Et en elTet , si l'âme rationnelle est une essence à part, indépendante des organes où elle réside, on ne voit pas la nécessité qu'elle quitte le corps refroidi ou échauffé outre mesure. Au

(1; (Jue les imrurs,,,, Cli. m, iv, v.

contraire, elle doit périr par l'excès du froid et du chaud 9 comme par l'excès du sec et de l'humide , si elle est le tempérament de l'encéphale.

Ainsi qu'on J'a mille fois remarqué, toutes les modifications du corps ont aussitôt leur contre-coup dans l'âme, même rationnelle. Or, si l'âme perdait seulement la mémoire, si l'intelligence s'obscurcissait ou s'affaiblissait seulement sous l'influence fâcheuse de certaines causes physiques , on pourrait , en maintenant l'indépendance de l'âme, expliquer ces faits par la difGcuUé qu'elle éprouverait à se servir d'organes altérés, d'instruments rebelles. Mais on voit souvent, dans le trouble des organes et de la vie, l'âme changer totalement de nature, et se mettre en contradiction avec elle-même. C'est ainsi qu'elle déraisonne dans le délire , et que , dans rhallucination , elle croit voir des images, entendre des sons qui n'existent pas. Ce l)ouleversement sans doute est fort naturel , si T&me n'est qu'une manière d'être du corps ; il est incompréhensible, si elle est une essence distincte et supérieure.

Comment Tâme peut-elle s'étendre dans le corps , si elle n'en est une partie ?

D'ailleurs , quand on observe le corps, on y volt des organes distincts , des tempéraments divers ; personne n'y a jamais vu une essence incorporelle , existant par elle-même; et il est douteux que ceux qui parlent d'une telle essence la conçoivent bien clairement Non, l'âme n'est rien, si elle n'est la qualité, ou la forme , ou le tempérament du corps.

C'était déjà l'opinion d'Àndronique le péripatéticien,

qui a eu le courage de la déclarer nettement. L'âme t a-t-il dit, est le tempérament du corps. C'était fort bien, mais il ne fallait pas ajouter : ou une puissance dérivant du tempérament Car, d'une part, Tâme a autant de puissances distinctes que d'actes -différents; et, d'autre part, les puissances n'ont aucune réalité essentielle. Ce sont de simples relations.

C'est aussi, au fond, l'opinion des stoïciens. Qu'est-ce que l'âme pour un stoïcien ? Le souille. Et qu'est-ce que le souille ? Lin mélange d'air et de feu. Mais ici la proportion est tout Trop d'air ou trop de feu , et l'animal ne pense pas , ne sent pas , ne vit pas , n'est pas. L'âme consiste donc précisément dans la juste mesure de ces deux éléments combinés entre eux. Elle en est le tempérament (1).

Yoilâ assurément un. système très-clair, très-complet et très-savant Mon dessein n'est pas d'y reprendre tout ce qu'il renferme de repréhensible. La réfutation que fait Calien de la théorie platonicienne est tout ensemble vraie et fausse, puisqu'il veut prouver, contre Platon* que l'âme est corporelle, et qu'il prouve seulement qu'elle est dépendante du corps (2). Son interprétation du souffle des stoïciens est tout-à-fait inexacte, puisque • tempéré ou non , il diffère du corps comme l'agir du pâtir (3). Sa revue des théories semblables est incomplète , puisque Cléarque de Soli, Aristoxène et Dicéarquc , — de l'école péripatéticienne aussi bien

(1) Que les mœurs,,. Cb. ii, v.

(2) \ojci mou mémoire t»ur le même truilé, p. 28-36.

(3) Voyez ibid. , i>. Â0-Â2.

qu'AndroDique , — définissaient Tâme « l'harmonie du corps ; » puisque Siminias, dans le Phédon, oppose à Socrate la même définition , et l'explique en termes presque identiques à ceux dont se sert Galien ^1). Nais je néglige ces détails, et je me place d'abord au cœur de la question.

L'âme n'est-elle que l'harmonie ou le tempérament du corps? Cherchons la réponse en nous-mêmes, c'està-dire dans le sentiment clair et distinct des faits que nous nous rapportons comme à leur sujet.

Daus chacun de ces faits , nous nous reconnaissons nous-mêmes, et nous nous reconnaissons comme la force qui les produit^ ou comme la force qui les subit Dans la détermination volontaire , dans le mouvement imprimé à tel ou tel organe , dans la réflexion , dans le raisonnement , nous nous sentons vouloir , faire effort, réfléchir, raisonner, et nous sentons en outre que, en voulant, en faisant effort, en réfléchissant, en raisonnant, nous déployons à tel ou tel degré une énergie qui nous est propre , qui est le fond de notre être , qui est notre âme. Tous ces faits nous apparaissent comme des actes, comme des actes procédant de nous-mêmes, ou de notre âme, qui nous apparaît par conséquent comme une force. Mais ce n'est pas seulement dans l'action que nous avons conscience d'être une force , c'est même dans la passion. Dans la sensation, dans le sentiment, nous développons encore

(i) « Noire cor|)s élaiil composé cl tenu en équilibre par le chaud, le Troid, le sec et rbumide, Pâme est le rapport de ces prindpes entre eux, et l'harmonie qui résulte de la justesse et de Texadilude (le leur combinaison. •

une certaine énergie pour repousser ou accueillir les influences funestes ou favorables du deiiors; et ce n'est qu'à celte condition que nous en éprouvons du plaisir et de la douleur. 11 en est de Tâme comme d'un miroir, qui ne réfléchit les images que parce qu'il arrête et repousse eu quelque sorte les rayons lumineux : ceux-ci n*y laisseraient aucune trace de leur passage , s'ils le traversaient sans résistance. En nous sentant pâtir , nous nous sentons réagir, c'est- à dire agir encore. En sorte que, dans tous les faits intérieurs sans exception , actions ou passions , nous retrouvons les manières d'être d'une force , de la force que nous sommes, de la force qui, dans la conscience de sa raison, grâce à laquelle elle se comprend, et de sa liberté, grâce à laquelle elle se possède, dit fièrement maîg mot sublime où se déclarent l'excellence de notre nature , et la grandeur , la sainteté de notre destinée (1) !

Or, si l'âme est une force, c'est-à-dire une cause , elle n'est donc pas un résultat , c'est-à-dire un effet. Si elle n'est pas un résultat, elle n'est donc pas celui du chaud, du froid, du sec, de i'iiumide, plus ou moins exactement combinés. Si elle n'est pas le résultat du chaud , du froid , du sec , de l'humide , elle n'est donc pas le tempérament du corps.

Considérez encore ceci. L'âme n*est pas seulement une force autonome , c'est-à-dire qui se gouverne elle-même, elle est aussi une force qui gouverne le

(1) Voir la inëoie pensée exprimée en d^autres lermcs duus mon hUloirc De$ lkéorie$ de Centendement humain dans ^antiquité, p. 600, 601.

corps y au moins en une certaine mesure. Elle lut donne des ordres, qu'il exécute. Elle s'empare des organes des sens , dont elle fait de dociles instruments de ses desseins ; elle les dirige et les applique où il lui plaît, comme il lui plaît; et elle a même le pouvoir d'en modifier l'exercice naturel. Elle étend son empire jusque sur les organes de la respiration, dont elle arrête , modère , ou précipite le double mouvement ; et jusque sur les viscères intérieurs , sur lesquels elle agit indirectement , en agissant d'abord sur les fonctions (1).

Or , si Tâme domine le corps , elle n'en vient donc pas ; si elle en est le principe moteur et régulateur, le ressort et la loi. elle n'en est donc pas le tempérament.

Tout cela se rapporte exclusivement à l'âme pensante (animus) , dont l'énergie essentielle et la souveraineté vis-à-vis du corps sont incontestables. L'âme vivante (anima) , en la supposant distincte de la précédente , ne se confond pas plus qu'elle avec le corps et les organes.

Qu'on y songe, et on verra que l'organe ne suffit pas à rendre compte de la fonction qui s'y accomplit II en est le lieu, c'est un fait facile à constater, et bien constaté. En outre^ il en est l'instrument ; cela ressort avec évidence de la comparaison de sa structure anatomique et de la nature de la fonction à laquelle il prête son concours. En est-il encore la cause , je veux dire la cause efficieute ? Impossible. Un organe , quels qu'en soient le tissu et la constitution, n'est jamais qu'un

(1) Voyei le même argument dans le Phédon,

assemblage, ou, si ron veut, un agencement de parties matérielles, c'est-à-dire de parties inertes: il ne saurait donc ni se mouvoir lui-môme, ni mouvoir autre chose, ni produire un effet quelconque. Ainsi Testomac est ie lieu et rinstrument de la digestion ; il n'en est pas la cause. Cependant , cette cause existe , et c'est elle qui véritablement digère dans et par l'estomac Cette cause est la môme qui fait battre le cœur et circuler le sang, respirer le poumon ^ sécréter le foie, etc. C'est la vie , ou le principe vital , ou l'âme vivante. Et voilà pourquoi, à Tinstant de la mort, tous les organes cessent de fonctionner , aussi bien ceux qui sont demeurés intacts que ceux que la maladie a le plus gravement altérés.

Or, si l'âme vivante joue ce rôle dans les fonctions ; si elle en est la cause , tandis que le corps leur fournit seulement le lieu où elles se passent , et l'instrument passif par lequel elles s'accomplissent, l'âme vivante, non plus que l'âme pensante, n'est donc pas le tempérament du corps.

L'âme n'est donc, à aucun point de vue, et en aucun sens, le tempérament du corps.

La théorie ci-dessus exposée* et combattue est bien celle de Galien ; il a consacré à la développer systématiquement et historiquement tout un traité , sous ce titre significatif : Que les mœurs de l'âme suivent le tempérament du corps. Mais si c*est là sa pensée certaine, ce n'est pas sa pensée constautc. Il lui arrive maintes fois de se contredire. Or . ces contradictions soûl importantes à relever , parce que , en même temps qu'elles nous font mieux connaître l'esprit de

Calien , elles apportent une confirmation aussi précieuse qu'inattendue, à l'opinion que je défends comme la condition suprême et le gage de notre destinée future.

Gallen, réduisant l'âme à n'être qu'une simple modification du corps, supprime par là même la cause efficiente , et ne laisse subsister que la substance , qui est le corps , et les actes divers que nous nous rapportons, à tort ou à droit. Il se moque même de certains philosophes qui vont s'imaginant que la puissance habite dans les substances , comme nous habitons dans les maisons (1). Cependant le même Gallen, en d'autres circonstances , reconnaît les quatre causes déjà reconnues par Aristote. Que dis-je ? il ajoute à la liste péripatéticienne une cause nouvelle^ une cinquième cause, la cause insCftimeniale , qu'il distingue avec autant de soin que d'exactitude de la cause motrice , c'est-à-dire de la cause proprement dite , et de la cause matérielle , c'est-à-dire de la substance. Voici ses propres expressions :

« Pour éviter toute dispute de mots , nous accordons qu'il existe plusieurs espèces de causes. La première et la plus parfaite est la fin to âc otc ; viennent ensuite la puissance, tô u^' oO ; puis, la matière, tô éS oo ; puis , le moyen , tô ât* oO ; et enfin la forme ,

TÔ xaÔ' 0 (2). »

Sans doute, il en est des principes comme des êtres : 'il ne faut pas les multiplier sans nécessité. Cependant ,

(1) Ouc les maurs,., Ch. ii.

(2) De Cus. Ile» part, Lif. VI . ch. xii.

i2/i LA PSYCHOLOGIE DE GAUEH.

rinstruroent diffère incontestablement de la simple matière, et 11 est nécessaire à la caose dont retToit» ai on la réduit à elle-même , se perd dans le Tide , sans produire aucun résultat. Archimède ne demandait qu'un point d'appui pour soulever le monde , mais il était déjà armé du levier. La distinction de Gatten est donc fondée. D'un autre côté, Galien, en admettant la classification d'Aristote , reconnaît par là même que ni la matière ni l'instrument ne sauraient sortir du repos sans la cause motrice , et qu'une opération réclame, pour avoir lieu, outre la matière où elle s'accomplit, outre l'instrument par lequel elle s'accomplit, la force qui l'accomplit elle-même par sa vertu active et son énergie naturelle. Fort bien ! Mais appliquons ces idées à l'homme , et nous trouverons que l'âme diffère essentiellement du corps , poisqa'U faut pour rendre compte des fonctions et des facoltés , une force vivante et pensante , aussi bien qu'an corps et des organes. Galien n'est donc plus de l'avis de Tanteiir du traité Que les mœurs de l'âme suivent le tempérameiu du corps ^ et, pour lui comme pour nous, Tâme est la force qui pense et qui vit dans le corps et par les organes.

On me dira : Cette doctrine spiritualiste est la conséquence de la théorie des premiers principes, admise par Galien sur la foi d'Aristote ; mais elle n'est pas pour cela la doctrine de Galien , qui ne voit jamais dans l'âme que le tempérament du corps. Je réponds par des textes:

« Toutes les parties du corps sont sous la dépendance de l'âme, car le corps est l'instrument de l'âme;

et si les mômes parties diffèrent cliez des animaux différents 9 c'est que les âmes sont elles-mêmes différentes. Il y a des âmes courageuses et des âmes lâches, des âmes sauvages et des âmes apprivoisées; certaines sont propres à la vie publique et aux affaires, certaines à la vie solitaire et â la méditation. Or , le corps est invariablement accommodé aux habitudes et aux facultés de l'âme. Le cheval, animal rapide, fier, généreux , a le corps pourvu de sabots et de crinière ; le lion, animal hardi et vaillant, a le corps armé de dents et d'ongles; le cerf et le lièvre, animaux timides, ont le corps prompt à la course, mais nu et sans défense. L'homme , animal doué de sagesse , semblable à un Dieu parmi les êtres terrestres^ a reçu en partage les mains , qui se prêtent à tous les usages , et ne sont pas moins utiles aux arts de la paix qu'à ceux de la guerre. Ainsi la nature a façonné le corps pour l'âme (1). n

Un peu plus loin :

« L'homme est le plus sage des animaux , c'est pourquoi il lui a été donné des mains ; car 11 n'est pas sage, parce *qu*il a des mains, comme le veut Anaxagore ; mais il a des mains, parce qu'il est sage, comme l'enseigne Âristote , juge excellent C'est en effet à la raison, non aux mains, que l'homme doit d'avoir Inventé les arts. Les mains sont un instrument pour nous, comme la lyre pour le musicien , comme la tenaille pour le forgeron. Or , ce n'est pas la lyre qui forme le musicien , ni la tenaille le forgeron ; mais , artistes par

(1) De Cus, de» part, Liv. I, cli. ii.

rintelligence qui leur a été départie, ils exercent leurs arts par les instruments quMls se donnent. Ainsi de l'âme : elle est douée par son essence même de certaines f acuités, mais elle ne les développe qu'au moyen d'instruments qu'elle se fait ou qu'elle reçoit (1). »

Galien insiste longuement sur ee point , que l'âme enferme dans son essence des facultés natives, préexistantes au corps , où elles ont leur siège , aux organes , où elles ont leurs instruments :

> Les animaux nouveau-nés cherchent déjà à agir , et manifestent ainsi des aptitudes et des Instincts, dans un temps où les parties qui en seront les instruments n'existent pas encore : preuve de la subordination des organes aux facultés. C'est ainsi , dit Galien , que j'ai vu un jeune veau frapper de la tête avant que ses cornes fussent formées , un poulain ruer avant que ses sabots fussent durcis, etc. Comment donc les animaux apprendraient-ils des parties du corps la manière de s'en servir, lorsque, avant même de posséder ces parties , ils en connaissent déjà la destination ? Prenez trois œufs, un d'aigle, un de canard, un de serpent, et regardez-les éclore : vous verrez les trois petits animaux , au sortir de la coquille , se comporter trèsdifféremment, et s'efforcer, l'un de voler dans l'air, l'autre de nager dans la mare voisine , le dernier de ramper vers quelque trou. Ils s'efforceront vainement , parce que les organes sont trop imparfaits; mais cette imperfection même démontre que les facultés , antérieures au corps , en sont indépendantes (2). »

(1) De Vus, des part, Liv. I, ch. m.

(2) Ihid.

Voilà donc un point incontestable : Galien admet que l'âme existe sans le corps , avant le corps ; elle existe comme uue essence distincte ^ sui generis , pourvue de facultés qui lui sont propres , et qui n'attendent pas même pour s'exercer que le corps mette à leur disposition les organes, c'est-à-dire les instruments nécessaires. — Comment cette manière de voir s'accorde-t-elle avec la définition: que Tâme est le tempérament du corps ? Il n'y a pas accord , mais contradiction. Ce que Galien a aflBrmé formellement dans un traité , il le nie formellement dans un autre , et il se montre tour à tour matérialiste convaincu et spiritualiste décidé.

Or, je crois savoir l'explication de ce singulier phénomène. Elle est toute dans la diversité des personnages qui se rencontrent dans Galien, mais sans se pénétrer, ni même se toucher. Ici, du moins, le médecin semble ignorer le philosophe , et le philosophe le médecin. Séparés, ils pensent séparément. Pourquoi ne penseraient-ils pas contradictoirement ? L'âme est le tempérament du corps: voilà bien l'opinion d'un médecin. L'âme est une essence à part , douée de facultés originelles, et se servant du corps comme d'un instrument fait pour elle : voilà bien l'opinion d'un philosophe , et d'un philosophe péripatéticien. Ces deux opinions sont également celles de Galien , médecin et philosophe. Il est vrai qu'elles s'excluent ; mais quoi d'étonnant , si le médecin et le philosophe sont étrangers l'un à l'autre, et comme deux personnes différentes?

128 LA PSYCHOLOGIi': DB GAU£N.

DBS FAGULTJ^S DE L'AME.

I..es Stoïciens soutenaient ane opinion nouvelle , sans exemple, sur la question des facultés de l'âme. Avant eux , les philosophes s'étaient partagés sur le point de savoir si Tâme est divisible en parties séparables , ou si elle est vraiment indécomposable ; mais ceux mêmes qui tenaient pour Tunité de son essence, y admettaient des facultés distinctes. Les stoïciens , au contraire , réduisaient Tâme à une faculté unique , solitaire , la raison. C'était à la raison, faculté directrice, qu'ils rapportaient les cinq sens , la parole et la génération , facultés secondaires^ C'était à la raison qu'ils rapportaient même les passions. Une faculté unique dans une âme unique : telle est l'idée stoïcienne de l'homme.

Cette idée dominait à l'époque de Galien, et il devait ou l'accepter, ou la combattre. Il la combat Et comme Chrysippe , esprit ferme et vigoureux même entre les stoïciens , l'avait formulée avec une rigueur inconnue avant lui , c'est à Chrysippe qu'il s'attaque.

Que les cinq sens fassent partie de la raison, Galien l'admet ; qu'il en soit de même de la parole et de la génération , il ne le croit pas sans doute , au moins en ce qui concerne la dernière de ces puissances , mais il passe outre; qu'il en soit encore de même des passions, il le nie de la manière la plus absolue , et, dans une profonde et lumineuse argumentation , établit que

Chrysippe , en scutenant cette thèse maDifestement erronée , est en contradiction avec lui-même.

Chrysippe définit les passions des opinions. la joie est l'opinion actuelle d'un bien présent, et le désir celle d*un bien futur ; la tristesse est l'opinion actuelle d'un mal présent . et la crainte celle d'qn mal futur. ^ C'est à merveille , et il est facile de concevoir qu'on puisse faire rentrer des opinions dans la raison ; mais les passions sont -elles purement et simplement des opinions , des opinions telles quelles , en sorte que se réjouir ou désirer, s'affliger ou craindre , ce soit la même chose que juger 9 juger la même chose que se réjouir ou désirer ,• s'affliger ou craindre?

Personne ne saurait admettre cette énormité, et Chrysippe lui-même ne l'admet pas. 11 énumère tour à tour les principaux caractères des passions , caractères qui en font tout autre chose que des opinions^ tout autre chose que des parties de la raison.

1^ Les passions sont contraires à la nature et irrationnelles. — Contraires à la nature , comment cela se peut-il, si les passions font partie de la raison , et si la raison est l'homme même ? Irrationnelles, qu'est-ce à dire ? Irrationnel est un mot à double sens ; il exprime ou bien ce qui contredit la raison , c'est-à-dire Terreur, on bien ce qui la combat, c'est-à-dire un principe contraire et hostile. Or. les passions ne sont pas des erreurs. Elles sont donc des principes contraires et hostiles à la raison. Mais alors elles ne viennent pas de la raison, mais alors il y a dans l'âme, à côté ou au-dessous de la raison , d'autres facultés non moins réelles , quoique d'une nature différente.

\^Q LA PSYCHOLOGIE DE GAfJfEN.

2^, Les passions sont excessives ; celai qui s'y livre n'est plus mattre de soi-même , pareil au comrear qui , emporté par une course précipitée, ne peut plus sfarrêter. — A la bonne heure ! Mais l'excès dans les passions ne vient pas de la raison , source et principe de la mesure. £t ce qui nous ravit h nous-mêmes, ce ne peut être la raison , par laquelle nous nous possédons. Le coureur qui ne peut plus s'arrêter est emporté par la pesanteur , dont l'action aveugle s'ajoute à la décision éclairée de la volonté. La pesanteur est donc la cause de l'excès dans la course : quelle est celle de l'excès dans la passion ? Quelle qu'elle soit , elle est étrangère à la raison ; et par conséquent il y a dans l'âme, à côté ou au-dessous de la raison, quelque autre puissance , également réelle , quoique d'une nature différente

3°. I^s passions sont des mouvements de l'Ame, des émotions. Ainsi la joie , qui est un transport ; la tristesse, qui est un abattement. — Fort bien ! Mais ces transports , ces abattements , ces contractions , ces expansions , toutes ces émotions reconnues par Chrysippe, comme par tous les stoïciens, d'où viennentelles ? De la raison ? Impossible , puisqu'elles la combattent. Du hasard ? Maia ou le hasard n'est rien , et alors Cbysippe admet des effets sans cause , ce qui est absurde ; ou le hasard est une cause inconnue , indépendante de la raison , et par conséquent il y a dans Fâme, à côté ou au-dessous de la raison, quelque autre cause tout aussi réelle, quoique d'une nature différente.

Cette cause irrationnelle qui est au fond de toutes

les passions , oa plutôt qui en est le fond même , Ghrysippe la reconnaît en mille endroits , par une de ces contradictions qui lui sont familières. C'est ainsi qu'il constate que Tâme est ferme ou chancelante, énergique ou faible ^ ce qui ne peut s'expliquer que par une force interne , qui tantôt se tend et tantôt se relâche ; c'est ainsi qu'il compare Faction de cette force à celle des nerfis dans l'organisme ; c'est ainsi qu'il pousse la précision jusqu'à la nommer d'un nom qui en exprime excellemment la vertu active, rôvoc Mais que devient la théorie, que la raison' est à elle seule l'âme tout entière; et, après cet aven si explicite, de quel droit Ghrysippe refuse-t-il son assentiment à la doctrine de Platon (1) ?

La doctrine de Platon, qui distingue les passions de la raison , et dans les passions l'appétit de la colère ; qui fait de la raison , de la colère et de l'appétit trois essences séparées, est la seule vraie réponse au problème des facultés de l'âme. Galien se borne donc à résumer avec fidélité l'important passage de la République où elle est exposée. Mais en répétant Platon , il croit répéter également Hippocrate qui , selon lui , aurait déjà professé sur le même sujet la même opinion (2).

Un principe incontestable est celui-ci : « Il est impossible que le même être fasse ou souffre des choses contraires dans le même temps, et par rapport an même objet. • D'où il suit que si Ton constate dans

(1) Des Dogm. d'Hipp, et de Plat, ,\, ]V, ch. ii, vi.

(2) Voyez mon mémoire sur le traité Des Dofftn, d*Bipp, et de Plat,

I3i LA PSYCUOLOfilE DE (^^LIE>.

l'âme plusieurs pi»5tVm5 ou actions opposées, ce sera une nécessité d'y reconnaître plusieurs facultés diffé* rentes.

Or 9 il est certain que l'âme a en elle toute une classe de désirs, entre lesquels les plus manifestes sont la faim et la soif. 11 est certain que la faim la porte uniquement à manger • la soif à boire , chaque désir k une fin spéciale. Par conséquent» si l'âme voulant manger ou boirp, quelque chose l'en détourne, ce sera donc un autre principe que la faim, que la soif, que l'appétit en général

Or , n'arrive-t-il pas souvent qu'un homme a faim, et ne veut pas manger, soif, et ne veut pas boire? Et comment expliquer cette frappante contradiction , si ce n'est en supposant dans son âme deux différents principes, dont l'un lui ordonne de manger ou de boire , et l'autre le lui défend ? Le premier de ces principes , étroitement uni au corps , irrationnel et concupisdble , c'est l'appétit. Le second , d'une tout autre nature , c'est la raison.

Faut-il voir dans la colère une troisième faculté? Faut-il la confondre soit avec l'appétit , soit avec la raison ?

D'abord , la colère diffère de l'appétit

Klle en diffère, puisqu'elle s'y oppose. C'est ce qui parait visiblement dans l'anecdote suivante : • Léonce, fils d'Aglalon, revenant un jour du Firée, le long de la partie extérieure de la muraille septentrionale, aperçut des cadavres étendus sur le lieu des supplices. Il éprouva le désir de s'approcher pour les voir, avec un sentiment pénible qui lui faisait aussi détourner les regards. Il

résista d'abord et se cacha le visage; mais enfin » cédant à la violence de son désir, il courut vers ces cadavres 9 et ouvrant de grands yeux, il s'écria: Eh bien ! malheureux , rassasiez-vous d'un si beau spectacle. »

Se sent-on entraîné par ses désirs, malgré les conseils de la raison : on se fait des reproches à soi-même, on s'Irrite contre cette violence intérieure» et dans ce conflit qui s'élève comme entre deux personnes » la colère prend parti pour la raison contre l'appétit.

Donc elle n'est pas l'appétit Mais, parce qu'elle se range toujours du côté de la raison , faut-il en conclure qu'elle ne s'en distingue pas ?

Non , certes. Les enfants , dès leur naissance , sont pleins d'ardeur et de colère ; ils sont dépourvus de raison. Les auimaux ne raisonnent jamais ; ils se portent sans cesse à l'action. Et que signifierait ce vers : « Frappant sa poitrine, il gourmande ainsi son cœur? t N'est-il pas évident qu'Homère représente ici, d'une part, la raison qui délibère sur le meilleur et le pire; d'autre part ^ la colère qui s'emporte déraisonnablement ?

Donc il y a dans Tâme trois genres, espèces ou facultés : la raison, la colère et Tappétit (1).

Genres , espèces ou facultés : cette synonymie nous révèle la véritable pensée de Platon (2). La raison , la

(1) Des Dogm, tCHipp, et de PlaU^ H?. V, cb. fii.

(2) Cette pensée ressort* avec la mêine évidence de la triple eipositioo pliilosophique, poétique et physiologique de la République^ du Phèdre et du Timée, Dans le premiet' de ces dialogues, Platon pose la question en ces termes : « Apprenons-nous, faisons-noai effort,

13Û LA PSTCIIOLOGIK DE GALIËN.

colère et Tappétit ne sont pas les caractères , les aptitudes d'une seule et même essence , mais des essences différentes. Ce ne sont pas, à proprement dire» des facultés , mais des principes. Ce sont des Ames. H y a trois âmes* Trois âmes distinctes, Indépendantes, séparâbles, séparées : telle est l'idée platonicienne de l'homme.

On voit quelle distance sépare, sur ce point si grave, le stoïcisme et le platonisme. Ce sont précisément les deux opinions extrêmes. Chrysippe nie toute moitiplicité : il n'y a qu'une âme, il n'y a qu'une faculté ; Platon nie toute unité : il y a trois facultés, il y a trois âmes. Et l'on voit que Galien n'échappe à nne exagération que pour se précipiter , tête baissée , dans l'exagération contraire.

On ne peut nier que Galien n'ait fait preuve d'un ?éritable tact psychologique dans sa critique de la théorie unitaire de Chrysippe. De toutes les facultés de l'ftme , celle qui diffère le plus sensiblement de la raison , qui

(lésirouft-Dous par l'àme tout attiére ou par trois parties difirtmtts de Tàme? • Et comme c*est la dernière alternative qu*il admeC et qu*il démontre, il s'ensuit qu'il reconnaît dans Tàme trois essences. Dans le second, il exprime sjfmboliquement la même séparatioo fondamentale par la distinction du cocher et des coorsiers, et iMr Popposilion du coursier blanc et du noir. Dans le dernier, il est plus explicite encore : les espèces, les genres de Tàme semblent autant d^ftmes distinctes. L'intelligence est une ûme immortelle ; la colère et Tappétit composent une ùme mortelle, laquelle se partage, à son tour, eu deux autres âmes. Tune niàle; l'autre femelle. Ces trois ikmes sont à tel point diflférentes, qu'elles ont chacune leur siège. 11 y d mieux : leur séparation est li};urce dans les organes par l'i du cou et la clobou du diaphragme.

répugne le plus à s'y laisser réduire, c'est bien la passion. Les stoïciens eux-mêmes l'avaient parfaitement compris : Zenon avait mis tout son esprit à la faire naître de Topinion (1) , et Ghrysippe à la confondre avec elle (2). Vains efforts! La vérité, plus forte que les plus forts préjugés, leur arrache les aveux les plus compromettants, etGalien n'a besoin que d'invoquer Ghrysippe pour lui prouver, et à tous les esprits de bonne foi , que la passion et la raison sont séparées par un abîme. Il nous révèle ainsi la partie la plus vulnérable du stoïcisme ; il nous le montre contraint de nier ce qu'il affirme , et se réfutant lui-même. Non, la passion ne se confond pas avec la raison ; non , l'âme n'est pas tout entière dans la seule raison : voilft ce que Ghrysippe ne peut s'empêcher de reconnaître d'une manière implicite , après avoir fièrement déclaré le contraire. L'âme a donc plusieurs facultés , profon-* dément distinctes, véritablement irréductibles. Galien a su établir cela avec une clarté victorieuse.

Mais de ce qu'il y a dans l'âme des facultés distinetes, irréductibles, il ne s'ensuit pas que ces facultés soient séparées, qu'elles existent indépendamment les unes des autres 5 qu'elles soient des principes, des essences, des âmes. L'unité de Tâme n'est pas plus difficile il démontrer contre Platon et Galien , que la multiplicité des facultés contre Ghrysippe et les stoïciens en gé* nérai. Vérités purement psychologiques , elles sont exclusivement du ressort de la conscience et de la réflexion.

(1) Des Dogm. d'Hipp, et de Plat,, liv. IV, ch.' ii.

'3) /6û/.— Vojez mon mémoire sur ce même Irailé, p. 37, 38, 29.

Pour savoir si les facultés sont multiples , si l'âme est une, il n'est pas nécessaire d'être un grand médeciù» comme Galien» ou un grand pbilosoplie» comme Platon ; il suffit d'être homme et de s'interroger soimême avec sincérité et attention. Je m'interroge donc, et je sens très-distinctement que autre chose est penser, autre chose désirer , autre chose vouloir , autre chose sentir du plaisir et de la douleur. J'aperçois ces dilTérencesy au-dedans de moi, par la conscience et la réflexion, avec la même netteté, avec la même sûreté, que les différences des corps, au-dehors de moi| par les cinq sens. — Mais Je sens tout aussi distinctement que ces facultés, si diverses qu'elles soient, sont les facultés d'un seul et même principe. Qui estH^e qui pense ? MoL Qui désire? Moi. Qui veut? Moi. Qui sent do plaisir et de la douleur? Moi. Toujours moi, le même moi , moi tout entier. Je me retrouve constamment, identiquement, indivisiblement dans chacun des actes de chacune de mes facultés. Si clair que soit le témoignage des sens, nous attestant que cette couleur, cette forme, ce volume, cette résistance, cette température appartiennent à un seul et même corps, il ne l'est certainement pas plus que celui de la conscience, de la réflexion, nous attestant que la raison , le désir , la volonté, la sensibilité appartiennent à une seule et même âme. Rien donc de si simplement établi, ni de si solidement , que la distinction des facultés , que l'unité de l'âme. Plusieurs facultés irréductibles dans une seuie âme Indivisible : telle est l'idée vraie de l'homme.

Cette idée , on ne saurait trop le redire , c'est dans

la conscieDce qu'il faut la chercher, si ou veut être sûr de la rencontrer^ surtout si on veut l'établir d'une façon scientifique; mab Galien, qui connaît si bien l'histoire de la philosophie , eût pu l'y recueillir aussi. Un philosophe qu'il cite à chaque instant à côté d'Hippocrate et de Platon, et bien digne en effet d'être associé à ces deux grands hommes , Aristote, eût dû lui ouvrir les yeux à la vérité ; et il y a également lieu de s'étonner, soit que Galien n*ait pas connu la théorie

péripatéticienne, soit que, la connaissant, il n'ait pas jugé à propos de l'adopter. Placé, dans le temps, entre l'Académie et le Portique, le chef du Lycée a su choisir une théorie moyenne qui distingue les facultés, sans diviser l'âme, c'est-à-dire qui représente la nature humaine telle qu'elle est Son seul tort , c'est d'avoir raisonné , quand il fallait observer, ou d'avoir observé les êtres inférieurs, par les sens, quand il fallait surtout s'observer soi-même, par la conscience et la réflexion. Mais s'il n'a pas pris le meilleur chemUi , le droit chemin, il n'en est pas moins arrivé au but.

t Quelques-uns prétendent que l'Ame est divisible , et, par exemple, qu'elle pense par une partie, et désire par une autre. Mais, si l'âme est divisible, qui donc mahitient ses parties, et leur donne l'unité? Le corps ? Mais n'est-ce pas plutôt l'âme qui, unissant ses parties, en fait un tout? Dès qu'elle l'abandonne, ne le voit-on donc pas cesser de respirer , se dissoudre et se corrompre? Veut- on que ce soit quelque autre principe qui rende l'âme une ; alors c'est ce principe qui est l'âme. Mais la question se pose de nouveau : ce principe est-il simple ou multiple? S'il est simple.

1i!lO LA PSYCHOLOGIE DE GALIEN.

recourbés, la peau blanche , les yeux noirs , aimant rbonneur avec une sage retenue , fidèle à marcher sor les traces de la vraie gloire , obéit , sans avoir besoin qu'on le frappe , aux seules exhortations et à la voix du cocher. Le second, gêné dans sa contenance» épais, de formes grossières, la tête massive, le col court, la face plate, la peau noire, les yeux glauques veinés de sang , les oreilles velues et sourdes , toujours plein de colère et de vanité , n'obéit qu'avec peine au fouet et à l'aiguillon (1). • Certes, ces deux coursiers sont Uai différents, mais ce sont deux coursiers. De méOM, le Ov/Aôc et VimBvfita sont des passions fort différentes, mais ce sont des passions. Il ne fallait donc pas les distinguer en deux facultés, et bien moins les diviser en deux essences.

D'un autre côté , Platon qui sépare violemment les passions des passions » par une erreur contraire, confond les moins nobles d'entre elles avec les fonctions de la vie physique. Par l'appétit, il entend à la fob les Instincts de l'animal et les aveugles puissances du végétal • La troisième partie de l'âme a trop de formes différentes pour pouvoir être comprise sous un nom particulier ; mais nous l'avons désignée par ce qu'il y a de remarquable et de prédominant en elle ; noos l'avons nommée l'appétit , à cause de la violence des désirs qui nous portent vers le manger, le boire^ Camour et tous les plaisirs de cette sorte (2). • Voilà bien les instincts. « La plante participe de la troisième espèce d^âme , celle dont nous avons marqué la place entre le

(1) Pkéd. , tr. Cous., L VI, p. &8.

(3) liépub,, t. X, |i. 205, Ï0«.

facalté, les autres deax, les autres trois, les autres toutes (1). >

I^ défaut capital de la théorie platonicienne , c'est d'avoir divisé Tâme humaine , essence indivisible. Mais ce n'est pas le seul. Elle a le double tort de distinguer des facultés facilement réductibles, et de confondre des puissances radicalement différentes.

Que penser, en effet, de la distinction du courage , ou de la colère , et de l'appétit ; du Ou/idc et de VimBvfjLia? La ressemblance des mots grecs ne marque-t-elle pas celle des facultés ; et les stoïciens n'ont-ils pas été mieux inspirés, en les réunissant sous le nom collectif de passions ? Il est vrai que Platon . en déterminant les rapports du Gv^aôc — avec la raison , dont il suit les conseils, — et l'appétit, dont il modère l'emportement, semble lui attribuer le rôle de la volonté ; et que la volonté diffère profondément de tout ce qui n'est pas la volonté. Mais qu'on ne s'y trompe pas : dans la pensée de Platon , le $vftj6ç n'est pas ia puissance volontairet C'est encore la passion, aussi bien que Vint9\Jit.iK. Le B^fuéç est la passion grande, généreuse , désintéressée , qui nous donne des ailes pour nous envoler vers les plus hautes régions ; Vlm- 6\JiUa est la passion grossière , brutale , honteuse , quoique nécessaire, qui nous attache des poids, et nous contraint de ramper sur cette boue. Rappelezvous le coursier blanc et le coursier noir du Phèdre, « Le premier , d'une noble contenance , droit , les formes bien dégagées , la tête haute , les naseaux

(i) De l\wic, 1, IX, 3, 4. —11^ H, 11.

1i!lO LA PSYCHOLOGIE DE GALIBN.

recourbés, la peau blanche , les yeux oolrs , aimant rbonneur avec une sage retenue ^ fidèle à marcher sur les traces de la vraie gloire , obéit 9 sans avoir besoin qu'on le frappe , aux seules exhortations et à la voix du cocher. Le second, gêné dans sa contenance» épais, de formes grossières , la tête massive , le col court , la face plate , la peau noire , les }'eux glauques veinés de sang 9 les oreilles velues et sourdes , toujours plein de colère et de vanité , n'obéit qu'avec peine au fouet et à l'aiguillon (1). • Certes, ces deux coursiers sont fort différents, mais ce sont deux coursiers. De même» le Ov/Aôc et i'ciriOu^^a sont dcs passions fort difiî^entes, mais ce sont des passions. Il ne fallait donc pas les distinguer en deux facultés, et bien moins les diviser en deux essences.

D'un autre côté , Platon qui sépare violemment les passions des passions» par une erreur contraire, confond les moins nobles d'entre elles avec les fonctions de la vie physique. Par l'appétit, il entend à la fob les instincts de l'animal et les aveugles puissances du végétal • La troisième partie de l'âme a trop de formes différentes pour pouvoir être comprise sous un nom particulier ; mais nous l'avons désignée par ce qu'il y a de remarquable et de prédominant en elle ; nous l'avons nommée l'appétit , à cause de la violence des désirs qui nous portent vers le manger, le boire^ l^amour et tous les plaisirs de cette sorte (2). • Voilà bien les instincts. • La plante participe de la troisième espèce dtâme , celle dont nous avons marqué la place entre le

(1) PkèA. , \x. Cous., L VI, p. &8.

(3) liépub., t. X, |i. 205, 20«.

LA PSYCHOLOGIE DE GAf.fEN. 161

diaphragme et le nombril, etc. (1). » Voilà bien les fonctions ; et c'est ainsi que le comprend Gallen , qui ne met aucune différence entre l'appétit et la faculté nutritive d'Aristote , entre l'appétit et les facultés naturelles des stoïciens (2). Or, cette confusion des instincts et des fonctions me parait aussi contraire à la saine physiologie qu'à la saine psychologie.

L'instinct , ou le besoin , a sans doute les plus étroits et les plus constants rapports avec les fonctions, dont il est en quelque manière l'organe , puisqu'il les déclare, et le gardien « puisqu'il en assure l'accomplissement ; mais il en diffère de la façon la plus manifeste et la plus essentielle. Avoir faim et soif, ce n'est pas digérer , ce n'est pas réparer les pertes de l'organisme par l'assimilation d'éléments nouveaux. Aspirer à l'union sexuelle, ce n'est pas engendrer, ce n'est pas concevoir. Telle est même l'indépendance des instincts et des fonctions, que celles-ci existent sans ceux-là dans les plantes , et qu'ils se montrent maintes fois séparés dans l'animal et dans l'homme. Souvent l'instinct n'est pas suivi de l'exercice de la fonction ; souvent^ la fonction s'exerce sans avoir été précédée par l'instlncL II y a mieux : l'instinct, dont l'objet parait être de sauvegarder la fonction, cesse de se faire sentir à mesure qu'elle sort du repos , et se retire pour ainsi parler de la scène, après l'y avoir annoncée et appelée. Certes, ces puissances-là ne sont ni identiques, ni semblables, ni analogues, et c'est tout brouiller que de les réunir en une puissance unique.

(1) Timéf,i. Xll, p. 242.

(2) D€$ Dogm, (fliipp, et de Plat, , liv. VI , ch. m.

1/|2 LA PSYCHOr.OGIE DE CALIEN.

Non-senlement les fonctions ne sont pas les instiiicts, mais la distance qui les en sépare est cent fols plus grande qae celle qui sépare, les unes des autres, les facultés de Tâme pensante. Ces facultés , quelle qu'en soit la diversité, ont une commune nature, qui permet de les appeler d'un nom commun :

Faciès non OBinibos ona, Nec diversa tamen , qualem decet esse sororom.

Elles ont essentiellement le sentiment d'elles-mêmes, et. comme on dit, elles se redoublent dans la conscience de leurs actes. La pensée se pense, la sensation se sent , sans qu'il en puisse être autrement ; car c'est contre toute vérité que Ton fait de la conscience une faculté :i part , originale, et dont la tâche est de percevoir après coup les actes des autres facultés , intellectuelles ou morales. La conscience est inséparable de toutes ces facultés ; elle est indivisiblement unie à toutes leurs opérations , qui ne sont rien sans elle. Qu'est-ce , je vous prie , que penser , que sentir à son insu? Penser sa pensée n'est pas plus que penser; sentir sa sensation , pas plus que sentir ; l'expression composée est un pléonasme , et ne dit rien au-delà de l'expression simple. Les facultés de l'âme ont donc ce caractère particulier, qui ne se retrouve nulle part ailleurs, de s'exercer avec conscience, de ne pouvoir s'exercer sans conscience. Elles en ont un second, également exclusif, et qui vient du premier: elles sont du ressort de la réflexion. Pensant avec conscience, sentant avec conscience , nous nous souvenons ensuite d'avoir pensé, d'avoir scnli. Ces souvenirs demeurent

en noas^ d'aoïant plus distincts, d'autant plus profonds, d^autant plus ineffaçables, que les facultés dont ils sont les images s*exercent plus souvent Or, il est incontestable que nous avons le pouvoir , par une sorte de conversion sur nous-mêmes, d'appliquer notre esprit à ces souvenirs, pour les analyser; à ces images, pour les observer , et d'atteindre ainsi, à travers les images, la réalité elle-même ; à travers les souvenirs , les actes des facultés, et par conséquent les facultés. Ce pouvoir, c'est la réflexion. La réflexion est le seul procédé applicable à l'étude des facultés de l'âme , et il n'est applicable qu'aux facultés de l'âme. Et voilà pourquoi, ayant une natnre spéciale, savoir : la conscience de leurs actes et d'elles-mêmes , et un procédé spécial, savoir : la réflexion . elles sont aussi l'objet d'une science spéciale, savoir : la psychologie.

Ces traits distinctifs, qui n'appartiennent pas moins aux instincts les plus grossiers qu'aux facultés les plus élevées de l'âme pensante, vous les chercheriez en vain dans les fonctions. Elles s'exercent dans une ignorance absolue d'elles-mêmes et de leurs diverses opérations. Rien en elles n'appelle la conscience, que tout appelle dans les facultés, et il est dans leur nature de se développer pour ainsi dire en ligne droite, et de se fuir, comme il est dans celle des facultés de se replier sur elles-mêmes , de se toucher comme on se touche avec la main , et de se percevoir. N'ayant pas conscience d'elles-mêmes, elles ne laissent pas d'empreinte dans la mémoire , pour laquelle elles ne sont pas, et conséquemment n'offrent aucune prise à la reflexion , qui ne sort pas du cercle des souvenirs. Et voilà pourquoi.

16i^ LA PSYCHOLOGIB DE GALIEN.

éteint de même nature que lesforcesqui nous sont étrangères, relevant du même procédé d'observation estérieure et sensible , elles sont Tobjet d'une science analogue aux sciences physiques, savoir : la physiologie

On voit quelle erreur commet Platon en combinant en une faculté unique, — l'appétit, — les instincts et les fonctions , que tout sépare. Et l'on se prend à regretter qn'il n'ait pas simplement reproduit la tbéorîe pythagoricienne » qui faisait d'abord deux parts dans l'homme, celle de l'âme, et celle de la vie, distUigiiant ensuite dans l'âme la pensée et la passion , dans la vie ia nutrition et la génération (1). Car s'il n*est pas sûr que rame et la vie soient deux principes distincts » da moins n'y a-t-il aucun inconvénient à les séparer, tandis que, en les confondant absolument, on compromet la science de l'homme (2).

Division de l'âme en trois âmes, de la passion en deux facultés , confusion des instincts et des fonctions: voilà les principales erreurs positives de la théorie que Galien emprunte à Platon. Ses erreurs positives : car cette théorie n'est pas moins défectueuse par ses omissions que dans ses affirmations. Il serait aisé d*y signaler les pins graves lacunes, et de montrer combien U s'en faut que les facultés inscrites sur la liste platonicienne soient toute l'âme. Mais il faut savoir se borper : Est modus in rébus!

(4) Dtog. Laërce, VIII, Vie de PyrA. — Bceckh, PhiL 2t. Voj. aussi mon histoire Des théories de Cent, dans Vont. , p. 57.

(3) Si l*on veut savoir ia vérité sur ce point délicat de psychologie, on la trouvera eiprimée, avec la plus parfaite mesure, dans le remarquable opuscule de M. Bouillier, inlitulé: De 1* unité du principe vital et de l'àme pensante.

LA PSYCHOLOGIE DE OALIEM. t6S

DU SliGB Dfi l'AMB BT DE SBS FACULTÉS.

La qaesUon da siège de rftme dans les organes est étroitement liée à celle de ses facultés. En efifet, si vous ne reconnaissez qu'une seule faculté dans Tâme , ou si| multipliant les facultés 5 vous laissez Fâme une et indivisible , vous êtes , ce semble > dans la nécessité de la faire résider tout entière dans un organe unique. Que si 9 au contraire , vous divisez Tâme en autant de parties séparées que l'analyse distingue de facultés diflérentes, vous êtes conduit par une conséquence naturelle à faire résider ces facultés diverses dans des organes divers. Une, l'âme ne peut avoir qu'un siège ; divisible , elle en doit avoir plu^eurs.

Voilà pourquoi les stoïciens, qui n'admettent qu'une seule faculté dans une seule âme, n'admettent aussi qu'un siège, savoir: le cceur ; tandis que Platon , qui admet trois âmes, admet aussi trois sièges, savoir: le cerveau, le cœur et le foie.

Et voilà pourquoi Galien reparaît sur ce nouveau terrain tel que nous Tavons déjà vu, adversaire acharné de Chryslppe, partisan quelque peu aveugle de Platon.

Cbrysippe avait consacré toute la seconde moitié du premier livre de son traité De l'âme (i) à démontrer que l'âme, ou la faculté directrice, ou la raison, réside dans le cœur. Or, on voit, à l'inspection de ses

;i) Voyei mon Mém, »ur le traité des Dogm, d'Hipp,, p. 3-S5.

U6 LA PSYCHOLOGIK DE C.AUEN.

preuves, que Tobjet du débat pour les stoldens n'est point d'établir que l'âme n'a qu'un siège , mab qoel est ce siège. C'est que la théorie d'un siège unique n'était plus contestée depuis Aristote. On était généralement d'accord sur ce point : l'âme n'habite qn'im organe. Mais on était , à ce qu'il semble , difisé sur cet autre point : quel est cet organe ? Si plnsteim jMkh sophes antérieurs à Socrate avaient répondu: cTest le corar , d'autres philosophes , ou peut-être d6s médecins, avaient répondu: c*est le diaphragme (i). L'an* teur du traité De la maladie sacrée , Hippocrate, on tout au moins l'un de ses disciples les pins immédiali. après avoir réfuté les deux opinions précédentes, avait répondu, & son tour : c'est le cerveau (2). Et cette dernière opinion , à laquelle Platon semble faire aUnsion dans un passage du Pkédom (3) , et qu'Aritfole combat évidemment dans son traité Des ptorfîn éa oHimamx (6), était proposée de nouveau, et défendoe par les médecins Alexandrins (5) qui l'appuyaient mt des considérations physiologiques d'une valeur inconleslablc , comme il est facile de s'en convaincre par ces quelques lignes de Clirysippe , conservées par Ga-

(4) Voyet mon Mon, sur la Philot, (Tffipp. , p. A<^/â2.

(5) flÀd.

(3) Voy. aussi Cicéron , Tusc, . 1 , ii.

(A) Voy. ce Irailé, H, x; Ilï, iy.

(5) Héro|>liilo, par exemple, qui «Uait en Egypte, vers rao3S# avant J.-C, sous Ploléméc-[.agus, et qui s'occupa si fort du qu*une ()artie de cet organe s'apix^lle encore aujourd'hui de son torcular Herophili, Peul-^lre aussi Ernsislrate, antérieur d'un quart tle siècle à Chrysipp**.

lien : « Je demanderai si , en accordant qae les nerfs ont lear origine dans la tête, ii s'ensuit nécessairement que là aussi réside le principe de Tâme? Si l'on admet que la voix , partant de la poitrine » et traversant le pharynx , Torigine du mouvement peut cependant être dans la tête , n'avons-nous pas , par la même raison , le droit de dire que le principe de T&me peut résider dans le cœur , quoique le mouvement parte de la tête (1) ? » Ainsi Ciirysippe avait surtout affaire à des médecins, et il devait, se plaçant sur le terrain de la physiologie , démontrer que ce n'est pas le cerveau , ou tel autre organe, mais le cœur, qui est véritablement le siège de Fâme.

Gomment le démontre-t-ii ?

D'abord par le sens commun. Ghrysippe cite des multitudes de vers d'Homère , d'Hésiode, d'Euripide , deTyrtée, d'Empédocle, de Stésichore, d'Orphée« etc. , en faisant remarquer que tous ces poètes s'accordent à mettre dans le cœur tous les sentiments des personnages qu'ils font parler. Il atteste ensuite les locutions communes: t boire les injures, » — « ces paroles me serrent le cœur , » — • sans cœur , » etc. Il s'autorise enfin du mot xoe/)(fia, qui, venant de ^tpaUix, marque le lieu où l'âme a établi sa domination ; et du mot àyd» qui , commençant par un <, et prononcé comme nous le prononçons , ne permet pas de douter que l'flme réside dans le cœur.

Ensuite par un argument moitié psychologique , moitié physiologique , tiré de l'origine de la voix. La

(1) Des Dogm, d'Hipp. et de Plat, , llv. Il, cli. v.

voix ne diffère pas da discours. Le discours vient de la raison, qui ne diffère pas de l'âme. Or, la voix vient évidemment de la poitrine et du cœur. Donc le cœar est le siège de Tâme.

Enfin par un argument purement pliysiologique. Quel est l'immédiat instrument de l'âme , par lequel s'opèrent le mouvement et la sensation ? Les nerfs. Et où les nerfs ont-ils leur origine ? Au cœur. Donc le cœur est le siège de l'âme (1).

Galien attaque tous ces arguments avec une grande force , et même un peu de mauvaise humeur. Les vers des poètes ne montrent que l'opinion des poètes , qui ont fort bien pu se tromper. Et d'ailleurs , qu'expriment ces vers ? Que le cœur est le siège des passions , et non pas qu'il est le siège de l'âme tout entière (2). Il en faut dire autant des locutions vulgaires , qui déclarent Topinion vulgaire, laquelle peut être fausse comme elle peut être vraie , et qui se rapportent toutes à la passion exclusivement , pas du tout à la raison , pas du tout à l'âme humaine en général Est-il bien certain que xa/xTéa dérive de xpazial Et s'il en dérive , que suit-il de là, sinon que l'inventeur du mot a cru que le cœur est le siège de F âme , sans que rien prouve qu'il ait eu raison de le croire? Qu'importe que

(1) Des Dogm. tCHipp* et de Plat., liv. II, ch. i, et lif. III, passim. Voyez, pour plus de détails, mon Mémoire sur le même traité, p. 7-18.

(2) Voici quelques-uns de ces vers :

• Frappanl-aa poitrine, il gourmande ainsi la colère de son cwur (Homère) . •

• La colère s*enflanime dans Ifur généreuse poitrine (Hésiode). >

• Ajant dans la poitrine la force et l« colère d'un lion (Tyrlée). •

le pronom personnel iyôi commence par on •, puisque le pronom Ixfîvoç commence par la même lettre; et n'est-il pas absurde d'attacher une valeur démonstrative aux gestes dont nous accompagnons la prononciation de ce mot ? Aussi bien , ne faut-il pas s'exagérer l'autorité du sens commun. Cette autorité n'est pas universelle , et n'est pas absolue. Sans doute l'opinion générale mérite d'être prise en considération dans les questions très-simples , dont tous les hommes sont juges ; elle est insignifiante et de nul poids , dès qu'il s'agit de ces difficiles problèmes qui demandent, pour être résolus, des intelligences d'élite, et une culture spéciale. Dans les sujets où il est à sa place , le sens commun est bien moins une démonstration sans réplique , qu'une utile confirmation, il met le sceau de l'unanimitésur les vérités déjà établies par les procédés scientifiques, sans suffire à en établir aucune.

Rien de moins solide que le raisonnement par lequel Chrysippe prétend démontrer que l'organe qui est le point de départ de la voix, est nécessairement le siège de la raison , partant de l'âme. C'est un pur sophisme, bâti sur une équivoque. La voix, dit-il, étant identique au discours, vient de la raison ; mais elle vient aussi de la poitrine : donc la raison , c'est-à-dire l'âme , est dans la poitrine , c'est-à-dire dans le cœur. — Pas du tout Vous ne concluez pas rigoureusement , parce que dans les prémisses vous jouez sur l'expression vient de, prise tour à tour en deux sens très-différents. La voix vient de la raison, en ce qu'elle exprime ce que celle-ci pense , et de la poitrine , en ce qu'elle en sort : que suit-il de là , relativement au siège de la raison ? Rien

Toix ne diffère pas da discoars. Le discours vient de la raison, qui ne diffère pas de Tâme. Or, la voix vient évidemment de la poitrine et du cœur. Donc le ccrar est le siège de l'âme.

Enfin par un argument purement pliysiologiqoe. Quel est l'immédiat instrument de Tâme , par lequel s'opèrent le mouvement et la sensation ? Les nerfe- Et où les nerfs ont-ils leur origine ? Au cœur. Donc le

cœur est le siège de l'âme (1).

Galien attaque tous ces arguments avec une grande force , et même un peu de mauvaise humeur. Les vers des poètes ne montrent que Topinion des poètes , qui ont fort bien pu se tromper. Et d'ailleurs , qu'expriment ces vers ? Que le cœur est le siège des passions , et non pas qu'il est le siège de l'âme tout entière (2). Il en faut dire autant des locutions vulgaires , qui déclarent Topinion vulgaire, laquelle peut être fausse comme elle peut être vraie , et qui se rapportent toutes à la passion exclusivement , pas du tout à la raison , pas du tout à Tâme humaine en général Est-il bien certain que xa/xfia dérive de T^paxial Et s'il en dérive , que suit-il de là, sinon que l'Inventeur du mot a cru que le cœur est le siège de Tâme , sans que rien prouve qu'il ail eu raison de le croire ? Qu'importe que

(1) Des Dogm. <CHipp. et de Plat., liv. II, ch. i, el liv. III, passim. Voyez, pour plus de détails, mon Mémoire sur le même traité, I». 7-1 S.

(2) Voici quelques-uns de ces vers :

■ Frappant«i poitrine, il gourmande ainsi la colèrode son cœur (Homère) . • « La colère s'enflamme dans leur généreuse poitrine (Hésiode). •

■ Ayant dans la poitrine la force et U colère d'un lion (Tyrtée). •

le pronom personnel iydi commence par tm •, puisque le pronom ixtîvoç commence par la même lettre ; et n'est-il pas absurde d'attacher une valeur démonstrative aux gestes dont nous accompagnons la prononciation de ce mot ? Aussi bien , ne faut-il pas s'exagérer l'autorité du sens commun. Cette autorité n'est pas universelle , et n'est pas absolue. Sans doute l'opinion générale mérite d'être prise en considération dans les questions très-simples , dont tous les hommes sont juges ; elle est insignifiante et de nul poids , dès qu'il s'agit de ces difficiles problèmes qui demandent, pour être résolus, des intelligences d'élite, et une culture spéciale. Dans les sujets où il est à sa place, le sens commun est bien moins une démonstration sans réplique , qu'une utile confirmation. Il met le sceau de l'unanimité sur les vérités déjà établies par les procédés scientifiques, sans suffire à en établir aucune.

Rien de moins solide que le raisonnement par lequel Chrysippe prétend démontrer que l'organe qui est le point de départ de la voix, est nécessairement le siège de la raison , partant de l'âme. C'est un pur sophisme, bâti sur une équivoque. La voix, dit-il, étant identique au discours , vient de la raison ; mais elle vient aussi de la poitrine : donc la raison , c'est-à-dire l'âme , est dans la poitrine , c'est-à-dire dans le cœur. — Pas du tout. Vous ne concluez pas rigoureusement , parce que dans les prémisses vous jouez sur l'expression vient de, prise tour à tour en deux sens très-différents. La voix vient de la raison, en ce qu'elle exprime ce que celle-ci pense , et de la poitrine , en ce qu'elle en sort : que suit-il de là , relativement au siège de la raison ? Rien^

La raison peut fort bien penser dans le cerveau , et la voix partir de la poitrine. Gela ne paraîtra pas seolement possible , mais certain , si Ton sait remonter jusqu'à l'origine première de la voix, qui n'est pas moins que le cerveau môme. Oui , le cerveau. Four qu'il y ait émission vocale , ne faut-il pas que certains muscles mettent en mouvement le thorax et le larynx ? Pour que ces muscles impriment ce mouvement, ne faut-il pas que certains nerfs agissent sur eux ? Et ces nerfs, comme tous les nerfs, n'ont-ils pas leurs racines au cerveau ?

G*est, en effet, une insoutenable erreur de faire naître les nerfs du cœur. Tous ceux qui ne sont pas étrangers à l'art si essentiel de la dissection savent fort bien que le cceur est uniquement le principe des artères. S^ Chrysippe professe une autre opinion , c'est que » n'ayant jamais disséqué , il copie en aveugle la théorie d'Âristote. Mais Aristote , s'il pouvait revivre, se corriger^dt sans doute lui-même ; il ne confondrait pas les nerfs avec les ligaments et les tendons ; il ne croirait pas les trouver en si grand nombre dans le cœur ; Il ne fer^dt pas de ce dernier organe le centre de tout le système nerveux. Ce centre , il le placerait dans le cerveau. Or, si le cerveau est le centre du système nerveux, l'argument de Chrysippe tourne contre Chrysippe. L'âme , dit-il , réside au centre du système nerveux. - Fort bien ! mais ce centre , c'est le cerveau. Donc rame réside dans le cerveau (1).

(1) Des Dogm, U'iJipp. et de Plat, , liv. II cl III, passim.Voyei . pour plus de détails, mon Mémoire sur le mt^me trailé, p. 55-72.

Voilà donc Chrysippe battu sur tous les points, L'âme n'habite pas le cœur , ou dii moins ne Th^bite pas tout entière. Comme elle se divise en trois facultés essentiellement différentes, elle réside dans trois organes distincts, indépendants. Chrysippe qui croit à qne seule faculté dans une seule âme, et conséqiiemmeqt à un seul siège 9 a doublement tort, et Platon qui croit à trois facultés, qui sont trois âmes, et con$équ($mment à trois sièges , a doublement raison.

Galien accepte donc comme l'exacte ei^pres^iop de la vérité la théorie d'un triple siège. Mais Platon Ta exposée en poète» il va l'exposer en médecin et #n philosophe ; Platon n'a voulu que la rendre vraisemblable, il se propose de la rendre scientifiquement certaine.

Commençant par oUi Platon finit 9 il examine supc^sivement l'appétit , le courage ou la colère , )a raison , et , par des considérations anatomiques et physioln^ giques , établit que la première de ces facultés s'exer^ par le foie , la seconde par le cœur, la troisième par le cerveau.

L'appétitest la faculté que l'animal a de se nourrir, et qui lui est commune avec la plante. La nutrition a lieu au moyen de l'aliment transformé en sang, et distribué à toutes les parties du corps par les veines, La question: quel est le siège de l'appétit ? peut donc se traduire ainsi : quel est l'organe d'où rayonnent toutes les veines, comme d'un centre, où se foime le sang, comme en un laboratoire ?

D'abord, c'est le foie qui est le principe et le point de départ des veines, bien qu'Arisioteet, après lui.

beaucoup de philosophes , et même de médecins , en aient placé Toiiglne dans le cœur. Pour se convaincre de celte vérité , 11 suffit de disséquer , et de disséquer avec soin. On volt alors deux veines partir du foie ; la veine-porte se rend au ventre : elle est à ranimai oe que les racines sont à la plante ; la veine-cave » eo se divisant et se subdivisant , sillonne en tous sens le corps entier : elle correspond au tronc de la plante, à ses branches et à ses rameaux. Il est, du reste, facile de la suivre dans toutes ses ramifications , depuis le point peu éloigné du foie où elle se partage en deux autres veines, dont l'une plus volumineuse descend dans les parties inférieures, et l'autre d'un nMilndre diamètre s'élève vers les parties supérieures, Jusqu'aux dernières extrémités de l'organisation où elle vient en quelque sorte mourir en imperceptibles filets. Cette démonstration tout expérimentale , et qui parle à l'œil , ne souffre aucune réplique et ne permet aucun doute. En sorte que l'origine des veines n'est pas moins certaine que celle des artères et des nerlii « encore bien qu'elles ne se prêtent pas au même genre d'expérimentation que les artères et les nerfs (I).

C'est encore le foie qui élabore les aliments, et, par une vertu particulière, en extrait ce liquide nutritif qui est le sang. Procédons par élimination. D'abord ce n'est pas Testomac. Si l'on veut comparer le corps humain à une cité , l'estomac n'en est que le grenier. Il reçoit les aliments introduits par la bouche et

(4) Des Dogm, d*Uipp, et de Plot, , liv. VI , ch. m. De Vusagc des part. , liv. IV , ch. xii.

Ik PSYCHOLOGIE DE 6ALIEN. 153

rœsophage , et, s'il D'en est pas passivement le réservoir, il ne leur fait subir qu'une première élaboration, très-grossière et très-insuffisante (1). Ce n'est pas la membrane extérieure placée sur le foie (2) ; car elle n'est qu'un prolongement du péritoine, et son unique fonction est d'envelopper et de protéger l'organe (3). Ce ne sont pas les conduits de la bile ; car ils naissent de la vésicule biliaire , sont de même nature qu'elle , et ne contiennent point de sang (&). Ce n'est pas le nerf, conducteur de la. sensibilité; ce n'est pas l'ar* tère , véhicule de la chaleur vitale. Donc c'est le foie , sa chair et sa substance (5)^

En voici la preuve. Il y a nécessairement identité de nature entre la chose transformée et la chose qui transforme. Or , cette identité existe entre le sang et la substance du foie. C'est la même couleur et le même aspect Épaississez le sang , et observez le résultat : vous le trouverez tout-à-fait semblable à la chair du foie. Donc c'est bien cette chair , c'est bien le foie qui opère la métamorphose de l'aliment , et produit le sang (6).

Ceci explique pourquoi les veines de Testomacet de tous les intestins, formées de la chair du foie, ont la même vertu , en une certaine mesure , et pourquoi le

(1) De l'us, des part, , liy. IV, ch. i, ii, uu

(2) IbifL , ch. II.

(3) Ibid, , ch. X.

{h) Ibid, , ch. XII.

(5) Ibid, — Des Dogm. d'Hipp. et de Plat, , liv. VI, cIl yiii.

(6) Ihid,

^ cbyme , parti de restomac , est déjà modifié avant

d'arriver an foie* où s'acliève l'iiématose (()• - Qoeiqaes-uns veulent que le foie ait senleoml pour fonction de préparer les matériaux du sang et de les transmettre au cœur , qui les transformerait déflniti- Tement Mais les faits sont contre eux. La disseetlmi montre que le foie envoie directement du sang à tous les organes situés au-dessous du diaphragme (2).

Remarquez 9 d'ailleurs ^ Fadmirable disposition du foie, et avec quel art il est approprié à la transformation des aliments et à la production do sang. Ce n*est pas seulement une vaste capacité sanguine» avec une veine ouvrant entre elle et l'estomac une commanication directe , et une autre veine se rendant par le diemin le plus droit dans toutes les parties de rmganisation. S'il en était ainsi , les aliments à TétaC de ciiyme arriveraient d'abord de l'estomac dans le foie » et, n'y rencontrant aucun obstacle, le traverseraient comme un courant rapide , pour aller arroser tout le corps. Ne séjournant pas dans le foie , ils ne sTy transformeraient pas , ou ne s'y transformeraient qu'incomplètement. L'hématose serait imparfaite, et l'animal périrait ou languirait. La nature a merveilleusement pourvu à cela, en pliant et repliant les veines à la porte du foie et dans le foie même en un pUxia très-compliqué. Le suc alimentaire , retardé dans sa marche , forcé de parcourir les mille détours de ce labyrinthe, dans un contact prolongé avec la

(1) De Vus, Hcs part. , liv. IV, ch. xii.

(2) Des Dogm. d'Hipp, el de Plat. , liv, VI, ch. iv.

chair de Torgane , en reçoit la forme , et devient un sang parfait Nous verrons la nature employer toujours ce même procédé dans les mêmes circonstances (1).

On sait quel est le rôle de l'estomac dans le travail complexe de la nutrition. Il faut ajouter qu'il est , surtout à son orifice, le siège de rinstinct, ou du besoin. C'est \h que nous sentons la faim , et c'est là que nous deviens la sentir.

Mais d'abord pourquoi cette sensation, qui n'existe pas dans-la plante, existe-t*elle dans l'animal?

Les plantes ont sans doute besoin de se nourrir comme les animaux, mais il n'était ni nécessaire ni utile qu'elles sentissent ce besoin comme eux. Immobiles et fixées par leurs racines dans la terre, elles y trouvent sans cesse, comme en un réservoir inépuisable, l'aliment qu'elles s'assimilent sans cesse. La nutrition se fait d'elle-même , constamment et sans interruption. Elles n'avaient donc pas besoin d'être averties de réparer leurs pertes. Or , il n'en est pas ainsi des animaux. Sans rapport par leur substance avec la substance terrestre, où ils ne sauraient trouver leur nourriture ; capables de se mouvoir, c'est-à-dire de se déplacer ; chargés du soin de chercher l'aliment qui convient à leur nature , et de le prendre en temps opportun , il fallait que le besoin le leur marquât , et pour ainsi dire leur sonnât l'heure. Voilà la raison de la faim.

Pourquoi réside-t-elle à l'orifice de l'estomac plutôt qu'ailleurs ? Parce que c'est l'estomac qui doit d'abord

[1) De rus, des part» , liv. IV, cb. un.

^ 156 Là PSYCHOLOGIB DE GALIER.

foDcUoQner. Les diflërentes parties du eorps puisent lear noorritare dans les veines issues de la veine-cave, la veine-cave dans les veines du foie, les veines du foie dans la veine-porte, la veine-porte dans l'estomac Mais l'estomac, où puise-t-il la sienne? Nulle part Cest à lui de se remplir des premiers matériaux ; c'est donc à lui d'avoir faim.

C'est l'estomac qui sent la faim , mais il ne la s^i pas par lui-même. Cette propriété lui vient du commun principe des sensations , à travers certains conduits , qui ne sont autres que les nerfe. En disséquant, on voit ces nerfs descendre à l'estomac, s'y diviser, enlacer d'abord Toriflce du viscère , et se ramifler ensuite sur toute sa surface. Voilà comment et par où il est sensible (1).

Le foie a bien reçu aussi un nerf qui lui est propre » et il a bien une certaine sensibilité ; mais ce nerf est très-petit et très-grêle, et cette sensibUité très-obtuse et très-faible. Elle n'est que la faculté de percevoir les lésions qui peuvent survenir dans l'organe. U faut distinguer trois sortes de nerfs : ceux du mouvement « ceux de la perception proprement dite , ceux du sentiment interne des lésions organiques. C'est à cette dernière catégorie qu'appartient le nerf du foie. Le foie, en effet, est à peine sensible, et seulement dans les affections morbides (2). Mais cette quasi-insensibiiité le rapproche encore de la plante totalement impassible , et prouve une fois de plus qu'il est

(i) De Vus. de» part. , cb. vu.

(2) Ibid. ,ch, IX, x.

bien le principe de la ntuyre nutritive, ou de Fâme nutritive (i).

Le courage , ou la colère , est cette énergie naturelle f ce feu intérieur , qui nous rend forts et capables d'action. C'est la vitalité même. Elle consiste dans Tair transformé en souffle vital, et distribué dans toutes les parties du corps par les artères. La question : quel est le siège du courage, ou de la colère, peut donc se traduire ainsi : quel est l'organe où les artères ont leur commune origine, où le souffle vital a son foyer ?

La commune origine des artères, c'est le ceeur. La dissection, qui nous a montré toutes les veines partant du foie , nous montre également toutes les artères partant du cœur. C'est d'abord un gros tronc, qui se divise en branches, qui se divisent en rameaux, qui se divisent en ramuscules, qui finissent en filets imperceptibles. Cette preuve expérimentale par le scalpel et la vue pourrait dispenser d'en chercher une autre. Ce n'est cependant pas la seule , ni la plus frappante. Les artères ont un mouvement d'une nature spéciale , celui du pouls ; et c'est même par là qu'on les définit, bien qu'elles diffèrent encore des veines par l'épaisseur et la solidité de leur tissu. Or, ce mouvement, qui leur est commun avéîc le cœur, montre qu'elles en viennent. En effet , si vous séparez une artère du cœur, soit par une ligature , soit par une vivisection, l'artère cesse de battre , le cœur n*en bat pas moins. Si vous séparez toutes les artères du cœur , toutes les artères cessent

De Cus. de» pavL , cb. xiii.

de battre ; le cœur bat toujours. Donc le ccsur est la cause du mouvement du pouls; donc il est ausri le principe des artères (1).

Il ne faut pas oublier la conformation spéciale du cœur. C'est un organe double , composé de deux cavités» ou ventricules, Tun à droite, l'autre à gaucbe (2). Ces deux parties sont fort dilTérentes d'aspect et de nature. Celle de droite est mince et molle « son tisan est celui des veines; celle de gauche est épaisse et résistante , son tissu est celui des artères (3); c'est qu'elles ont des destinations fort différentes.

Le ventricule droit sert exclusivement à la nutrition du poumon : il reçoit le sang du foie , par un vaisseau, et le transmet au poumon , plus pur et plus léger, par un antre vaisseau {k). Il fallait en effet un aliment au poumon 9 comme à toutes les autres parties du corps. Cet aliment devait être le sang , mais mm celui de la veine-cave 9 qui est épais et lourd. La fonction du ventricule droit est précisément, en épurant ce sang, de l'approprier à la substance du poumon (5). Ne contenant que du sang , il a pu être appelé cca>xté sanguime. Fait uniquement en vue du poumon , il manque aux animaux dépouvus de poumon (6).

Le véritable cœur , c'est le ventricule gauche. Il se

(i) Des Dogm, d*Hipp, et de Plat, L. Il , ch. m ; I. VI , ch. rii.

(2) Ibid. I. VI , ch. \i.

(3) De Vus, des part. L, VI , ch. xvi.

(4) Des Dogm, d*Hipp, L. VI , ch. vi. De Vus, des part, L. VI, ch. VIII.

(5; De rus, (les part. Ibid. , ch. x. (C) Ibid, ch. VII.

comporte dans sa sphère , comme le foie dans la sienne ; et par des procédés analogues produit un résultat analogue. Comme le foie va chercher dans l'estomac Taliment par la veine-porte , il va chercher l'air dans le poumon par Tartère-veineuse. Gomme le foie distribue le sang dans toutes les parties du corps par la veinecave, il distribue le souffle vital dans l'organtotton tout entière par Tartère-aorle. Gomme le foie élabore le sang , il élabore le souffle vital. Il a donc pu être appelé cavité pfieumati<fue (i). Principe et source de la vie , il ne manque à aucun être vivant

Quels sont les principes constitutifs du souffle vital? D'abord Tair qui , aspiré du dehors par le poumon , et du poumon par le cœur, tempère la chaleur innée de ce dernier organe (2). Ensuite cette chaleur ellemême, sans laquelle la vie n*est pas (3). Enfin le sang, mais le sang purifié , subtilisé , tel que le ventricule droit l'envoie au poumon. En ce sens , on peut dire que le souffle vital est une exhalation du sang (&).

Du reste , entre le sang et le souffle vital , la séparation n'est jamais complète. Dans le poumon , dans tout le corps, les extrémités des veines s'anastomosent avec celles des artères; en sorte qu'il y a toi^urs quelque air dans les veines, et jusque dans le foie , et quelque sang dans les artères , et jusque dans le cœur. Il y a de tout en tout, disait Hippocrate (5).

(1) De Vus, des part, , ch. vu.

(2) lbid,ch,iu

(3) Ibia^ ch. VII.

(4) Ihid^ ch. xvii.

(5) lbi(L

160 LA PSTCHOLOGK DE GAUm.

n oe Curt doK fias croire q«*à réCat nonoal le coeur sofi miqueneat reaipli par le oiMlle ?ital» coaune le ▼e«t Érattiitnue , ei coeore soi» par le souille aidanl, oonne le prétead Gliryiippe. Il s'y a pas do tom de sovfle aniBMl dan le cœor; fl n'y a qoe d« samg da» le TeatricQle droU ; el le Teotriciile gauche hd-aiéne renièrse bien oiotes da soollle Tital qu'on mélange de sooflfe et de sang (i).

Cesl ce mélange, c'est ce sang sfrirkmalùé qoi porte partoot, ^ tniFers les artères, la chaleor, la force et l'activité. Il anime l'être organisé qoe le sang noorrit, à trarers les veines; il en fait im animal (2).

Le poomon, qoi est à cette fiicnlté ce qoe Festofliac estàla précédente, n'est pas , comme ce dernier organe, le siège d'on sentiment q>édal, analogœ à ceM de la fidm. Il ne reçoit aocon de ces nerfe qoe la natare a destinés à la sensation proprement dite. Qoant an cmor, la natore a agi à son égard comme à celui do foie. Elle ne lui a accordé qo*uD nerf très-ténif qui s'arrête à la surface de l'organe , seulement pour le dlstingoer de la plante et loi permettre de sentir les lésions oiga* niques qui seraient un danger pour la ?ie (3).

La raison est la faculté d'éprourer la sensation , et par suite d'imaginer, de se souvenir, de comprendre et de penser ; c'est aussi la faculté d'imprimer le monvemeot volontaire (6). Nous sentons, nous mouvons

(1) Da Dvgmu tCHipiu , I. I , ch. vi.

(2) Ibid, I. Vl,ch. viiL

(3) De rus, des part, , ch. XTiii.

(Â) Des Dogm, d'Hipp, . I. Vil, cb. ui.

LA t>SYCHOLOGIE DB GALIEN. 161

nos membres au moyen du soafOe vital transformé en souffle animal , et distribué à tous les organes par les nerfs. La question: Quei est le siège de la raison? peut donc se traduire ainsi : Quel est Forganeoù les nerfs ont leurs racines , où le souffle animal se forme , se conserve et se renouvelle?

C'est encore la dissection qu'il faut d'abord inter^ roger. Elle permet à l'œil de suivre les nerfs depuis l'encépiiale, d'où ils partent tous, jusqu'aux extrémités de l'organisation, où ils s'arrêtent tous. On Voit premièrement sortir de l'encéphale la moelle racbidienne, semblable au tronc d'un arbre vigoureux. Puis de ce tronc s'échappent de chaque côté un grimd nombre de nerfs, semblables à des rameaux, et de ceux-ci de nouveaux nerCs, semblables à des ramuscules. Et ces ramifications, en nombre infini, plus déliées à mesure qu'elles s'éloignent davantage du point de départ , pénètrent foutes les parties de l'animal 9 et l'embrassent en d'imperceptibles liens. Voilà ce que constate claire-^ ment l'observation, qui montre toujours les petits nerfs sortant des gros, les gros de la moelle épinière, et celle-ci de la moelle encéphalique (i). C'est par une palpable erreur que Praxagore et Philo^ time considèrent l'encéphale comme un épanouissement de la moelle épinière. Ils prennent l'effet pour la cause (2).

Cette donnée est d'ailleurs pleinement confirmée par l'expérimentation, qui a prise sur les nerfs comme sur

{î) De Vus» des part, L. XII, di. it. (2) Jbid. L. VIII, cb. XII.

les artères. De môme que le pools décèle rorigine des artères, qui reçoivent le mouvement du cœur, alternativemeot dilaté et contracté par la diastole et la systole, ainsi la sensation et le mouvement dénoncent celle des nerfe, qui ne sentent et ne meuvent que par la vertu de l'encéphale. En effet, si on tranche, si on ligature un nerf, on ôte tout mouvement et toute sensation des parties où se rend le nerf tranché ou ligaturé ; si l'on détruit toute communication entre les nerfs et le cerveau, ou si Ton comprime le cerveau fortement, on rend tout l'animal insensible et immobile. Donc les nerfs reçoivent du cerveau la faculté de sentir et de mouvoir; donc ils y ont leur principe (1).

L'encéphale, c* est-à-dire le cerveau, voilà la vraie origine des nerfs. Mais ceci n*est pas encore assez précis.

Il faut distinguer, dans le cerveau et dans les nerfs« d'une part, la substance intérieure, semblable à la moelle des arbres; d'autre part> les membranes extérieures, semblables à l'écorce. La substance intérieure, voilà h proprement dire le cerveau, voilà les nerfs, voilà les instruments de la sensation et du mouvement Érasistrale, après avoir professé l'opinion contraire, a eu la bonne foi de reconnaître et de rectifier son erreur. Ce qui prouve, du reste, qu'il en est bien ainsi, c'est qu'on peut blesser les membranes soit des nerfs, soit du cerveau, sans notable inconvénient. Au contraire, on ne saurait toucher à la substance qu'elles protègent sans les plus graves désordres (2).

Il faut encore distinguer dans le cerveau même, outre

(1) Des Dogm. a*Hipp. L. II, ch. m.

(2) Ibid, L. Vil, ch. m.

LA PSYCH01.(K;IK De GALII^. 163

les membranes et la moelle, les venlrkulesy savoir : les ventricules antérieurs par lesquels a Heu la respiration de reocépbale; le moyen, qui est comme leur point de jonction, et le postérieur par lequel ils communiquent avec la moelle épinière, ce second encéphale. Rien n'égale l'importance de ces ventricules. Si vous blessez le cerveau sans atteindre les ventricules, il y a encore quelque sensation, quelque mouvement ; il n'y en a plus, si vous blessez les ventricules mêmes, surtout le moyen, et encore plus le postérieur. C'est que les ventricules sont chargés : l^ d'élaborer le souffle animal ; 2''. de lui servir de réservoir (1 ).

Qu'est-ce que le souffle animal ? De quels éléments est-il formé, et par quel travail?

i.e souffle animal vient du souffle vital, comme celuici vient de l'air. Apporté par les artères au cerveau, le souffle vital est tour à tour modifié, c'est-à-dire cuit et épuré dans les artères et dans le cerveau , de sorte qu'il change de forme et devient animal, de vital qu'il était Mais, pour que cette métamorphose soit complète, il faut que le souffle vital séjourne le plus long-temps possible dans les artères avant de pénétrer dans les ventricules. De là cette complication d'artères qui se remarque à la base du cerveau • et qu'on nomme le plexus réticulé. Le but de cette disposition , dont nous avons déjà trouvé l'analogue dans le voisinage du foie, est de retenir plus long-temps le souffle vital en le forçant à parcourir mille détours, et de le modifier plus parfaitement par une plus lente élaboration. Du plexus.

i) De ru», dt'x part, L, VIII, ch. x, xi.

il passe enfln dans les ventricules antérieurs, pour y subir l'action particulière du cerveau, et de lu, par le moyen , dans le postérieur. Le corps vermiforme , comme un portier visitant, ne laisse arriver à cette dernière cavité que la quantité de souffle nécessaire. C'est du ventricule postérieur que le souffle animal se communique à la moelle épinière, et par elle à tous les nerfs, pour rendre l'animal capable de sentir et de mouvoir (1).

Gomment l'âme, moyennant le souffle animal, sentelle et meut-elle? Faut-il croire que tous les nerfs sont constamment remplis par le souffle animal, qui s'y for. merait comme il se forme dans les ventricules cérébraux, ou bien le souffle animal est-il envoyé par le cerveau aux nerfs qui le lui renverraient h leur tour ? Tous les nerfs sont-ils percés d'un conduit intérieur comme les nerfs optiques? Le souffle animal parcourt-il lui-même les iiifTérentcs parties de l'organisation, en se déplaçant et en se mouvant d'une extrémité à l'autre ; ou bien agit-il par une sorte &influx, sa substance demeurant au cerveau et sa puissance seule se répandant dans tous les membres? Voilà sans doute des questions fort délicates à résoudre ; nous les retrouverons plus loin. Mais, dussent-elles restersans réponse, il serait toujours vrai que le souffle animal est l'agent de la sensation et du mouvement (2).

Ou ne saurait donc adopter l'opinion singulière

(1) Des Dogm. d'Hipp. L. VU. cli. m. De Vus. des part, ibid, ch. X, XI, XI r, xiT. L. IX, cb. iv.

(2) Des Dogm. d'Hpp,, ibid,, ch. iv.

d'Érasislrate. Il compare la composition du cerveau dans l'homme et les divers animaux, et croyant le trouver plus complexe dans le premier, il en conclut un rapport entre la variété de l'encéphale et le degré de rintelligence. S'il n'eût pas circonscrit ses observations dans un cercle trop étroit, il eût reconnu que certains animaux ont tout ensemble un encéphale trèsvarié et une intelligence très-bornée. C'est bien moins le cerveau que le souffle qui préside ù la pensée, et c'est bien moins Tabondance que l'excellence du souffle qui fait la perfection de la pensée (1).

Est-ce à dire que le souffle animal soit l'âme ellemême? Y faut-il voir la propre substance de l'âme, qui serait alors un corps ; ou bien seulement la de meure de l'âme, qui serait alors Incorporelle ?

Ni l'une ni l'autre. Car si l'on comprime les ventricules cérébraux de manière à en chasser toutlesouffle^ l'animal ne meurt pas; il perd le sentiment, il perd le mouvemenl; mais pour les retrouver l'instant d'après, en retrouvant un nouveau souffle animal. Quelle que puisse être sa substance (question obscure entre toutes) , l'âme habile le cerveau, et se sert du souffle animal pour sentir et mouvoir (2).

Nous avons vu ci-dessus que le cerveau envoie des nerfs au cœur, au foie et en général aux viscères qui par là se distinguent des plantes, en même temps qu'ils ont un moyen d'être avertis des altérations auxquelles ils sont sujets. Le cœur et le foie ne sont pas

(1) De Cus, des part, L. VI II, cli. xiii. 3) Des Dogm, d'Hrpp. ibul,^ ck. viu.

166 LA PSYCHOLOGIE DE GAUi.N.

en reste avec le cerveau : ils lui envoient, à leur tour, celui-ci des veines, celui-là des artères. Il fallait bleo que le cerveau fût nourri, et comment eût-U pu Têtre sans communication avec le foie? Il fallait bien qu'il eût sa part de la chaleur vitale, et comment eûtli pu l'avoir sans communication avec le cœur (t)?

Notez bien ceci : le cerveau, principe des nerfs, reçoit des artères et des veines; le cœur, principe des artères, reçoit des nerfs et des veines ; le foie, principe des veines, reçoit des uerfe et des artères. Et comme chacun de ces centres rayonne en tout sens, il s'ensuit que Torganisation est partout traversée par les nerfs, les artères et les vehies, qui sont comme des organes communs à tout le corps. De cette manière, chaque organe particulier est en communication avec tous les autres, et participe à leurs propriétés en môme temps qu'il les fait participer à la sienne. De cette manière, l'organisation entière végète par le foie, vit par le cœur, sent et meut par le cerveau. La plante est animal, l'animal est homme, comme l'homme est animal et l'animal plante. Tout est un , et tout est tout (2).

Je considère d*abord à un point de vue purement historique celle très-curieuse théorie du siège des facultés de l'dme, et je remarque qu'elle est comme une synthèse hardie où viennent se coordonner toutes les théories antérieures.

Des philosophes anciens, et sans doute des médecins» avaient mis Tâmc dans le sang. Celle opinion parait

(1) De l'us, des pari. L. XVI, ch. i el suiv.

(2) Ibid, cil., m, xii et passim.

LA P8YCH0L0GIH DE GALiEN. 167

avoir ea des partisans pendant toute la durée de la période anté-socratique. L'un des premiers pliiiosoplies de cet âge, Hippon, la combattait déjà, et l'un des derniers, Critias, la défendait encore. Dans l'intervalle, un puissant esprit, un phiiosopbe-médecin, £mpédocie, l'exposait dans son poème De la Nature^ en des vers qui n'ont pas péri : t L'intelligence humaine trouve son aliment dans les flots bouillonnants du sang; c'est laque réside proprement la raison ; le sang qui environne le cœur, telle est la raison de l'homme. • L'âme est le sang, ou vient du sang , ou réside dans le sang , on s'exerce par le sang : voilà, dans Tindétermination ob il convient de la laisser, une première théorie de la nature et du siège de l'âme.

Diogène d' Apoilonie^ disciple d' Anaximène, avait tout naturellement confondu l'âme avec rair,avec cette portion d'air qui, introduite par la respiration dans le cœur, parcourt sans cesse le canal des veines, et porte ainsi dans toute l'organisation le mouvement et la pensée. Puis des médecins et des philosophes, partant de cette idée, l'avaient plus on moins modifiée. Hippocrate, s'il est bien l'auteur des traités Des Airs et De la Maladie sacrée^ avait défini l'âme : le souffle, c'est-à-dire Falr approprié à la nature humaine ; et il l'avait fait passer d'abord par le cerveau, auquel il laisse, avec sa fleur, la sensibilité et l'intelligence, pour se répandre de là dans les diverses parties du corps, auxquelles 11 donne la vie. Plus tard, les médecins alexandrins, par exemple Érasistrate, avaient combiné avec la chaleur Innée au cœur le souffle qui devient dès-lors viial , et avaient défini l'âme : le souffle vital. De leur oôté^ les

Stoïciens, par exemple Chrysippe, en épurant le souiDe de plus en plus, l'avaient rendu animal, et avaient défini Tâme : le souffle animal. On voit comment, par un progrès naturel, la théorie de Diogène, en passantpar les mains d'Hippocrate, se partage, par les efforts d'Érasis- Irate et de Chrysippe, en deux théories analogues à la fois et différentes, dont Kune place Tâme dans le souffle vital qui remplit le cœur, et l'autre dans le souffle animal qui remplit le même organe.

V(^là donc à une même question : Par où i'flme agtteUe ? trois réponses : Par le sang, par le souffle vital, par le souffle animal Placé en face de ces trois théories, quel parti prend Galien ?

Il les accepte toutes k la fois, et de leur rapprochement compose une théorie nouvelle, qui est la sienne. Et cela est hien simple. Galien, sur la question des facultés de rame, s'était déclaré platonicien « c'est-àdire avait reconnu dans Tânie trois facultés non-seulement distinctes, mais indépendantes et séparées, c'està-dire avait divisé l'âme en trois âmes. Il pouvait donc admettre trois définitions, trois théories par conséquent Il pouvait dire aux partisans du sang: oui, l'âme est le sang, mais l'âme inférieure , l'âme nutritive ; aux partisans du souffle vital : oui, l'âme est le souffle vital, mais l'âme moyenne, l'âme énergique; et aux partisans du souffle animal: oui, Tâme est le souffle animal, mais l'âme supérieure, l'âme rationnelle; et à tous ensemble: vos théories sont toutes vraies, mais toutes incomplètes; la mienne, qui les rassemble et les accorde, est la vérité.

La théorie de Galien est-elle en effet la vérité ? Il a

LA PSYCHOLOGIE DE GALIECf. 169

été établi que l'âme n'est pas triple, mais une. Une, par conséquent indivisible. Mais de ce que Tâme est indivisible, s'ensuit-ll qu'elle ne puisse occuper qu'une seule partie du corps?

C'est l'opinion commune ; mais le raisonnement sur lequel elle se fonde prouverait trop, s'il prouvait. On dit : l'âme ne siège pas dans plusieurs organes à la fois, car elle serait divisible et même divisée. Ne i'est-elle donc plus, lorsqu'on l'enferme dans l'encépbale? Si elle habite à la fois le cerveau et le cervelet , ou seulement les deux hémisphères, n'est-elle pas réellement divisée entre ces parties, qui sont comme des organes dans un organe? Et si elle n'habite qu'une partie unique, telle que la glande plnéale, n'est-elle pas encore divisible comme cette glande elle-même? Et ne le sera-t-ellepas toujours, quoi qu'on fasse, à moins de n'occuper qu'un point mathématique, c'est-à-dire d*être dans l'encéphale sans y être?

Il faut bien comprendre que l'âme est tout à la fols indivisible en son essence, et divisible par rapport au corps auquel elle se communique. Cette contradiction, plus apparente que réelle, et qui est la loi même de la vie, a été fort bien saisie et développée par l'auteur ûesEnnéades:

« Si elle n'était indivisible, comment l'âme pourraitelle sentir tout entière dans chaque sensation ? Chaque partie de l'âme serait comme une âme distincte, habitant un organe déterminé, et n'éprouverait que les sensations de cet organe, sans participer en rien à celtes des autres. Répondre, comme font les stoïciens, parla continuité des parties de l'âme» et la transmission des

i70 LA PSYCHOLOGIE DE GAUEN.

impressions des extrémités aa centre oti réside la partie directrice, c'est accumuler les difficultés.

« Si elle n'était divisible, comment l'âme poumUelle embrasser le corps entier, et l'animer dans tontes ses parties? Supposez-la absolument une, elle sf enfermera au centre de la masse matérielle sans que la Yie puisse sortir de ce foyer intérieur pour rayonner vers les extrémités. Pour que tous les giganes aient la vie, il faut que tous les organes aient l'âme; il faut qu'elle se distribue à tous, qu'elle se fasse multiple, qu'elle se divise en quelque manière.

« Mais il n*y a nulle contradiction â admettre en même temps l'indivisibilité et la divisibilité de l'âme. En effets l'âme est indivisible en son essence; mais die devient divisible par son union avec le corps , parce que celui-ci, à cause de sa propre divisibilité, ne la peut recevoir d'une manière indivisible. Toutefois, en se divisant dans le corps, elle ne cesse pas d'être une. Elle devient divisible, étant dans toutes les parties du corps; elle reste indivisible, étant tout entière dans toutes ses parties et tout entière dans les parties de ses parties. Elle est toujours entière, elle est donc indivisible; elle est partout, elle est donc divisible; elle est partout entière, elle est donc divisible et indivisible: divisible selon le corps, et indivisible en soL Elle se divise indivisiblement. Quelle merveille, quel divin trésor que Tâme I Elle n*a point de grandeur, et elle s'unit à la grandeur; elle se divise, sans rien perdre de son inaltérable unité ; elle se donne toute k tous les organes, sans sortir d'elle-même (1). •

[i) Enn. IV, t II.

Mais c'est là la vne a priori d'oti iDétapbysicieD. — Qu'importe, si elle est vraie? Dallleurs, c'est aussi une donnée de l'expérience.

flappelez-vous les faits singuliers, vulgaires aujour* d'bui , par lesquels Aristote prouve expérimentalement rindivlsibilité de Tâme (1) : ils établissent avec la même force qu'elle est en même temps divisible, c'est-à-dire présente à la fois à toutes les parties du corps.

Voici une plante. Je la divise en plusieurs fragments, qu'arrive-t-il? Chacun de ces ft'agments continue de végéter, après comme avant l'opération, et, par un progrès plus ou moins rapide, devient semblable à la plante primitive. Or, Je vous le demande, cela ne prouve-t-il pas que la puissance nutritive , l'âme du végétal , au lieu d*être concentrée en un certain point à l'exclusion de tous les autres, est au contraire répandue dans toutes les parties de la plante , partout entière , partout égale et identique à elle-même ?

Ce qui est vrai de certaines plantes, l'est aussi de certains animaux. Prenez un polype , coupez-le en autant de parties que vous voudrez, et observez. Vous verrez chacune de ces parties continuer de vivre , de sentir , de se mouvoir , et reformer bientôt , par un accroissement successif et régulier, un nouveau polype, semblable au premier. Donc la puissance nutritive, sensitlve et motrice, l'âme de l'animal, est répandue dans tontes ses parties, partout entière , partout égale et identique à elle-même.

Je vais plus loin. Je considère l'homme même. On (2)

(i) Voir le cliapilri! précédent.

(2) M. Fiourens. Voyez Recherches espérimentulcs sur les pto-

a élabli . par d'IngéDieuses et patienlesexpérimentatioos, que la pensée et la voloDté s'exercent par le cenrean proprement dit Or, le cerveau se compose dedesx hémisphères , en tout semblables ; et , soit que l'oo fasse disparaître Tun ou l'autre, Thomme contlaiie toujours de penser et de vouloir: en sorte que l'on serait autorisé à dire qu'il pense et qu'il veut par deox cerveaux , comme il voit par deux yeux. Donc la force pensante et voulante est à la fois dans les deux liéiiisphères, et tout entière, égale, identique à elle-néme dans chacun des deux hémisphères

Ce n*est pas tout La force qui pense et qui veut par le cerveau reçoit aussi les impressions des corps étrangers, et imprime le mouvement volontaire par le cervelet , par la moelle , par les nerfis. Donc elle est à U fois et tout entière dans le cervelet, dans la moëOe, dans les nerfs , aussi bien que dans le cerveau. Peutélre ne serait-il pas impossible de prouver, par la même méihode. qu'elle est ainsi toujours entière » égale , identique , jusque dans les moindres parties de l'organisation.

Ainsi , soit qu'on la considère dans la plante , ou daos ranimai , ou dans l'homme , l'âme est toujours essentiellement une, et elle se communique , sans se partager, au corps, à ses parties, et aux parties de ses parties. Selon la forte parole de Piotm, elle se divise Indivisiblement

On me demandera si je comprends cette ubiquité

priétis et Us fonctions du système ncrvciut , et le résumé pbikMOpliiquo qu'il a donné de ce beau livre dans son récent ouvrage: De la vie et de l* intelligence.

LA PSTCHOr.OCIE DE GALIEN. 17S

d'une âme une et simple. A mon toor. je demanderai si l'on comprend bien tous les phénomènes de la vie et de la pensée avec une âme hermétiquement enfermée dans la glande pinéale, dans le corps calleux, ou dans quelque autre portion de la masse encéphalique. Mais je veux d'abord répondre directement

On a jusqu'ici mal conçu le rapport de Tâme au corps, parce qu'on n'a pas su se tenir en garde contre les analogies tirées de la matièra Deux corps sont en rapport, ou parce qu'ils sont juxta-posés^ ou parce que Fun est superposé à l'autre^ ou parce que Fun est contenu dans l'autre. On a conclu de là que Tâme, ne pouvant être ni juxta-posée ni superposée» devait être enfermée dans le corps. Singulière logique 1 II fallait conclure que Tâme, n'étant pas matérielle, n'a avec le corps aucun de ces rapports , pas plus le dernier que les deux premiers.

Le rapport de l'âme au corps n'est pas celui d'un corps à un autre, mais bien celui d'une force à une substance. Or, il n'est pas absolument impossible de se Taire une certaine idée de ce rapport

Il ne faut pour cela que jeter les yeux sur ce qui se passe autour de nous dans la nature. Là aussi se ren^ contrent des corps, et des forces unies à ces corps. En quoi consiste cette union ? Les forces sont-elles enfermées dans les corps, qui auraient une cavité pour les recevoir? Siégent-elies en un point unique, à l'exclusion de tous les autres? Non. Nous les trouvons partout présentes, partout actives, à la surface comme ix l'intérieur, aux extrémités comme au centre. Elles pénètrent les corps dans toutes leurs molécules , elles les.

i7A LA PSYCHOLOGIE DE GAUEN.

enveloppent dans toute leor étendue, l^ln d'en être possédées, elles les possèdent

U doit en être à peu près ainsi de l'Ame humaine et du corps humain* Certes , je ne confonds pas ce corfs avec un corps brut , tel qu'un métal; ni cette âme arec une force aveugle, telle que l'aimant; mais Je dis qu'il y a ici une analogie réelle ; car les corps les plus divers sont toujours des corps , et les forces les plus diUérentes sont toujours des forces. L'âme est donc présente à tons les organes à la fois , et partout agissante. Elle pénètre le corps intimement, elle l'enveloppe universellement. Et il ne faut pas dire , selon la formule grecque : le corps a l'âme; mais: l'âme a le corps.

Sans cette pénétration de tout le corps par toute l'âme, que Ton ne peut comparer .^ rien dans l'ordre purement physique , que de fiaits inexplicables dans la nature bumainq, et que les psychologues négligent comme à dessein! On a répété jusqu'à satiété que le moi est exclusivement dans l*âme , que le corps nous appartient , sans faire partie de nous-mêmes , comme une chose étrangère. N*est-ce pas là l'exagération d'une vérité? A coup sûr, mon corps m'appartient tout autrement que la maison que j'habite ; mes organes m'appartiennent tout autrement que les instruments dont je fais usage. Je me sens, je me reconnais dans chacun de ces organes , et ce corps, c'est encore moi. En le frappant, ce n*est pas une chose que vousTrappez, c'est ma personne. Eu le blessant, ce n'est piis à ma propriété que vous portez atteinte , c'est a ma dignité. Cherchez dans mon corps la dernière molécule, la plus humble: elle est vivante, elle est

animée, elle est luoi. Vous me retrouvez pnrlout; je suis partouL Voilà la vérllé; et cette vérité D*est que la cooséqueoce la plus immédiate de mon système. Au contraire , je défle le plus habile homme de l'expliquer solidement dans le système ordinaire. Si Tâme, emprisonnée dans un coin de Tencéphale , est absente du reste de Torganisation , on ne me fera Jamais concevoir comment mon œil est plus à moi que la lunette qui en étend la portée à TinOni , comment mon bras est plus à moi que le levier qui en centuple la puissance. Ces choses ne me touchent pas. Machines admirables, mises à ma disposition par la nature, elles ne sont rien de moi , et Je puis dire , les regardant avec indifférence : Que m'importe?

Je vous entends: ce qui fait que Tftme se rapporte le corps d'une façon toute particulière , c'est qu'elle reçoit le contre-coup sensible de tout ce qui s'y passe. Platon l'a dit: chaque douleur , chaque plaisir a, pour ainsi parler, un clou qui attache l'une à l'autre ces deux parties de notre être. La sensation , voilà leur lien , et la cause de leur intimité. — Exattiinons.

Généralement on se représente la sensation ainsi: le corps est modifié de telle ou telle façon ; l'âme, à la suite de cette modification, sent le plaisir ou la douleur, mais en elle-même ou tout au plus dans le cerveau, ou dans la partie du cerveau qui en est le domicile. Le corps est seulement la cause de la sensation, l'Ame en est à la fois le lieu et le sujet

A la bonne heure! Mais, s'il en est ainsi, l'âme, en sentant le plaisir ou la douleur, ne s'approprie pas pour cela In partie modifiée î\ laquelle clic reste com*

plètement étrangère. Retirée en elle-niême, elle Jouit oo soaflTre selon lesétats do cofps« comme elle a diand 00 froid selon la température de Fatmosphère, sans avoir pins de raison de dire : mon corps, qu'elle n'en a de dire: mon atmosphère.

Est-ce à dire que la sensation n'est pour lien dans l'intimité de l'âme et du corps? Nnllement. Mab les faits se passent autrement qu'on ne croit, et sTexpAquent autrement qu*on ne veut

C'est l'âme qui sent, et c'est le corps qtii est modiié, l'âme sent parce que le corps est modifié, tout cela est fort exact ; mais ce qui ne l'est plus, c'est de séparer l'âme d'avec le corps, et la sensation d'avec la modification. L'âme sent dans le corps, et précisément dans la partie du corps modifiée. La sensation n'est pas moins locale que la modification, et elles ont lieu dans le même point, comme dans le même instant J'approche une fleur de mes narines, et j'éprouve aus^tôtune sensation. Où? Dans la membrane modifiée par les particules odorantes. J'appuie ma main sur un corps brûlant, et j'éprouve aussitôt une sensation. Où? Dans ma main modifiée par ce corps. Par une cause inconnue, un de mes viscères est lésé, et j'éprouve aussitôt une sensation. Où? Dans le viscère modifié. Je sens donc \h même où je suis modifié, ou, si Ton aime mieux, mon âme sent là même où mon corps est modifié. Voilà ce qu'atteste l'expérience.

Comment les psychologues contemporains rendentils comptede ce fait? Ils n'en rendent pas compte, et je ne conçois pas quelle explication ils en pourraient donner. S'il est interdit à IMme de sortir du cerveau, elle

ne peut évidemment sentir que dans le cerveau. La localisation des sensations est donc une illusion.— Singulière illusion, qui rapporte si exactement et si naturellement nos plaisirs et nos douleurs .à leurs véritables causes ! Ou bien elle n'est que reflet d'une association d'idées. - Étrange association d'idées, qui suppose que nous connaissons les modifications indépendamment des sensations qui nous les révèlent 1 Au contraire, si l'âme est à la fois dans le cerveau et dans toutes les parties du corps, nulle diflQculté ; car, comme elle est partout présente, il est tout simple que la sensation soit éprouvée dans l'endroit précis où la modification a été reçue.

Il est un autre phénomène, fort embarrassant dans la théorie commune, fort naturel dans la mienne» celui de l'action réciproque de l'âme et du corps. Si elle est circonscrite dans l'étroite enceinte du cerveau, comment l'âme met-elle les membres en mouvement ? Comment les organes lui transmettent-Ils l'impression des corps étrangers? On n'a pu répondre à ces questions qu'en imaginant des hypothèses. I^s uns font circuler^ du centre aux extrémités, des extrémités au centre, je ne sais quels espnis dans le canal des nerfs, qui n'ont pas de canal. Les autres assimilent les nerfs à des cordes vibrantes» bien qu'ils n'aient ni la tension ni la liberté d'action nécessaires pour vibrer. D'autres enfin rêvent un fluide spécial dont les filets nerveux sont les conducteurs, supposition plus vraisemblable que les précédentes, non moins gratuite. A quoi bon ces inventions que rien ne justifie? L'âme, présente au cerveau, veut mouvoir, et. présente aux membres, les meut; l'âme,

178 LA PSYCHOLOGIB DE GAUER.

présente aux extrémités^ y reçoit elle -même TlmprcssioD, et, présente au centre, la perçoit en la rapportant aux organes. Quoi de plus simple ? Par conséquent^ quoi de plus vrai?

Ainsi tout prouve, rien ne combat l'ubiqnHé de l'âme. Mais de ce qu'elle est partout^ il ne s'ensuit pas qu'elle y soit également, et qu'eUe y manifeste indifféremment toutes ses puissances.

L'âme anime toutes les parties du corps, mais avec une intensité plus grande en certains points, dans cer* tains organes. Elle est plus activement présente dans le système nerveux que dans les divers tissus de l'organisation, dans le cerveau que dans le cervelet, que dans la moelle, que dans les nerfs. Dans certains cas particuliers, elle semble retirer son énergie aux autres parties, qui languissent, pour la concentrer en une seule, dont la vie se trouve momentanément élevée à la plus iiaute puissance.

Quant h ses facultés, elle les porte partout avec elle, mais sans pouvoir les exercer partout Gomme elles sont différentes, elles exigent des instruments différents. Chacune d'elles ne peut donc se développer que dans un organe spécial, approprié 'i sa nature. Ainsi, l'âme est tout entière dans clinque organe, mais elle ne s'y manifeste que partiellement.

Voilà, du moins, ridée que je me fais du rapport de rdme au corps. Je Tavais déjà indiquée à la fin de mon Mémoire sur le frai té de Galien, intitulé: Des Dogmes d'Hippocrate et de Platon , et l'honorable M. IVlallet, en rendant compte de ce travail avec sa bienveillance ordinaire , avait pris la peine de la discuter.

Je oe sais si, en la développant , j'aurai répondu aux objections qu'il m'a proposées ; mais je petsiste. Malgré les raisons solides sur lesquelles je l'appuie , je me défierais fort , si j'étais seul de mon opinion ; mais^ Dieu merci I en pensant de la sorte , Je pense en bonne compagnie.

J'ai déjà cité Plptin. C'est lui, en effet, qui le premier a conçu et exposé la théorie de l'ubiquité de l'âme; et j'ai expliqué ailleurs (i) comment il y fut conduit Depuis lors 5 elle a reparu à toutes les époques, sou^ le patronage des plus grands philosophes : saint Augustin, saint Thomas, Descartes, Bossuet, etc. Nous la verrons » j'espère , triompher avec l'animisme bien entendu.

Voici cpmment s'exprime Plotin, Enn. IV, ui, 20, 21,22:

« Gomment l'âme est-elle dans le corps ?

c Elle n'y est pas comme en un lieu. Le lieu , c'est ce qui comprend un corps: il ne comprend donc pas l'âme. Le lieu, en lui-même, est incorporel : il ne saurait donc jouer , vis-à-vis de l'âme , le rôle du corps. Le lieu , c'est l'intervalle , c'est-à-dire le vide : il ne peut donc être assimilé au corps , dont il est la condition.

• Elle n'y est pas comme en un vase. En effet, dans cette hypothèse , ou le corps serait sans vie , ce qui n'est pas; ou l'âme, recueillie en elle-même , lui communiquerait une partie de sa nature , et se trouverait amoindrie d'autant , ce qui ne peut être.

(4) Des théoriei de C entend, dan» C antiquité , p. A80-ASI.

« Elle n'y est pas comme en un sujet. Ce qoi est en an sujet » qu'est-ce ? Une manière d'être ^ une qualité, comme la couleur ou la figure dans le corps. Or» Tâme est distincte du corps, et peut s'en séparer.

« Elle n'y est pas comme une partie en un tout, car l'âme n'est pas une partie du corps; ni comme un tout dans ses parties , car l'âme n'est pas la somme des parties du corps.

« Elle n'y est pas comme la forme dans la matière. La forme n'existe pas plus sans la matière que la matière sans la forme. En outre , c'est l'âme qui met la forme dans la matière. Or , si l'âme est le principe de la forme , elle n'est donc pas la forme.

« C'est que , à parler philosophiquement , Vâme n*esi en aucune manière dans le corps. Voyant le corps , et comprenant qu'il est animé , puisqu'il se meut et qu'il sent , nous en concluons qu'il a l'âme , et nous disons: Vâme est dans Le corps. Nous nous abusons. Si nous pouvions voir et sentir l'âme , si nous pouvions la voir embrassant le corps de toutes parts et lui communiquant la vie , nous comprendrions sans doute que c'est l'accessoire qui est dans le principal , le contenu dans le contenant, ce qui s'écoule dans ce qui ne s*écoule pas, et nous dirions: le corps est dans l'âme.

« Disons mieux : l'âme est présente au corps. Mais comment lui est-elle présente ?

" Comme le passager au navire? Oui, en ce sens que l'âme esl distincte du corps , comme le passager du navire ; non , en ce sens que le passager n'emplit pas le navire, tandis que l'âme pénètre le corps tout entier. Comme Tarlistc aux instruments? A la bonne

heure ! Mais il reste à expliquer comment l'âme fait usage de cet insiruroent naturel que vous lui attribuez. La seule comparaison juste est celle-ci : Tâme est présente au corps comme la lumière à l'air. En eflèt , la lumière s'unit à l'air, sans se mêler à la moindre de ses parcelles, comme l'âme au corps, sans se mêler ù la moindre de ses parties. Sans sortir d'elle-même , la lumière illumine Tair, comme l'âme, sans sortir d'ellemême, anime le corps. Enfin, la lumière est bien moins dans l'air que l'air dans la lumière , comme l'âme est bien moins dans le corps que le corps dans l'âme.

« C'est donc par sa présence que l'âme donne la vie au corps, et le rend capable de tous les actes qui s'y rapportent La diversité de ces actes ne vient pas de l'âme, qui est partout tout entière et partout la même ; mais des organes, c'est-à-dire des instruments, qui sont différents. >

Ainsi pense, ainsi parle Piotin. Saint Augustin penset-il, parle-t-ilautrement« lui qui écrit, au ch. vi de son traité De la Trinité, cette phrase significative : ' Anima, in quocumque corpore , et in toto est tota^ et in qualibet ejus parte tota est f i C'est-à-dire : quel que soit le corps qu'elle habite, l'âme l'habite tout çntière tout entier, et elle est tout entière dans chacune de sesparties.

N'est-ce pas aussi l'opinion de saint Thomas? Ouvrez Idi Somme de Théologie, quesL VIII, art 1, et lisez: « Spiritualia continent ea in quibus sunt, sicut anima continet corpus, > Les essences spirituelles contiennent les choses dans lesquelles elles semblent contenues, comme Tâmc contient le corps.

£1 plas loiDy même qaesUon, art. 2 : t Siaa mtima ett tùta in qualibet parte corporis, ùû Deus tûtus est m omnibus et singulis. » Gomme l'ânle est tout entlèfâ dans chacune des parties du corps, aiosi Dieu est tout entier dans toutes choses et dans chaque chose.

Plus loin encore, question 76, saint Thomas intitulé ainsi l'art. 8 : • Utrtmi anima sit tota in quolibet parte eorporis f • et il répond affirmativement, dans lès termes suivants :

« Respandeo dicendum qttod^ si anima uniretur eor» pori sohim ut motor^ posset diei quod non esset in quaU^ bet parte eorporis, sed in una tantum^ per quam alias tnotferet. Sed quia anima tmitur corpori tti formai necesse est quod sit in toto, et in qtuUibet parte eorporis^... Cujus signum est quod nidla pars coirporis habet proprium opuSf tmima recedente.... » Je réponds que si Pâme était unie au corps simplement comme un moteur on pourrait dire qu'elle n'est pas dans toutes ses parties, mais dans une seule, au moyen de laquelle elle imprimerait le mouvement à toutes les autres. Mais l'âme est unie au corps comme la forme à la matière : c'est donc iine nécessité qu'elle soit dans le corps tout entier et dans chacune de ses parties. Et ce qui rend cela manifeste, c'est qu'aucune partie du cort)$ n^est capable de fonctionner, dès que l'âme s'est retirée.

Descartes est connu pour avoir renfermé l'âme dans la glande pinéale : c'est pourtant Descartes ^ui a écrit ce passage, dans la première partie du traité Des pas-sions de l'âme :

«< Art. 30. Que l'âme est unie à toutes les parties du cor|)s conjointement.

LA PSYCB0L061B DE GAUEN. 183

« Mais, pour entendre plus parfaitement toutes ces ctioses, il est besoin de savoir que L'âme est véritable* ment jointe à tout le corps, et qu'on ne peut pas proprement dire qu'elle soit eu quelqu'une de ses parties à l'exclusion des autres^ à cause qu'il est un, et en quelque façon indivisible, à raison de la disposition de ses organes, qui se rapportent tellement l'un à l'autre que, lorsque quelqu'un d'eui est ôlé^ cela rend tout le corps défectueux ; et à cause qu'elle est d'une nature qui n'a aucun rapport à l'étendue ni aux dimension3ou autres propriétés de la matière dont le corps est composé, mais seulement à tout l'assemblage de ses organes, comme il parait de ce qu'on ne saurait aucunement concevoir la moitié ou le tiers d'une âme, ni quelle étendue elle occupe, et qu'elle ne devient pas plus petite de ce qu'on retranche quelque partie du corps, mais qu'elle s'en sépare entièrement lorsqu'on dissout l'assemblage de ses organes. >

fiossuet abonde dans le même sens. Je veux dire dans la même doctrine , au traité De la connaissance de Dieu et de sot-même :

a L'âme donc, qui se sert du bras et de la main comme il lui platt, qui se sert de tout le corps qu'elle transporte où elle trouve bon, qui l'expose à tels périls qu'il lui plaît et à sa ruine certaine, est sans doute d'une nature de beaucoup supérieure à ce corps» qu'eUe fait servir en tant de manières et si impérieusement à ses desseins.

« Ainsi, on ne se trompe pas quand on dit que ie corps est comme l'instrument de l'âme. £t il ne faut pas s'étonner si, le corps étant mal disposé, Tâme en fait moins

bien ses foDctions. La meilleure main da inonde, avec une mauvaise plume, écrira mal Si vous ôtez à un oavrler ses instruments^ son adresse naturelle ou acquise ne lui servira de rien,

• Il y a pourtant une extrême différence entre les instruments ordinaires et le corps humain. Qu'on brise le pinceau d'un peintre ou le ciseau d'un sculpteur, il ne sent point les coups dont ils ont été frappés ; mais l^me sent tous ceux qui blessent le corps, et an contraire elle a du plaisir quand on lui donne ce qu'il faut pour l'entretenir.

« Le corps n'est donc pas un simple instrument appliqué par le dehors, ni un vaisseau que l'âme gouverne à la manière d'un pilote. Il en serait ainsi si elle n'était simplement qu'intellectuelle ; mais, parce qu'elle est sensitîve, elle est forcée de s'Intéresser d'une façon plus particulière à ce qui le touche, et de le gouverner non comme une chose étrangère, mais comme une chose naturelle et intimement unie.

« En un mot, l'âme et le corps ne font ensemble qu'un tout naturel, et il y a entre les parties une parfaite et nécessaire communication. »

Plus loin :

c Le corps^ à le regarder comme organique, est un par la proportion et ia correspondance de ses parties, de sorte qu'on peut l'appeler un même organe, de même et à plus forte raison qu'un luth ou uu oiigueest appelé un seul instrument. D'où il résulte que l'âme lui doit être unie en son tout , parce qu'elle lui est unie comme 'i un seul organe parfait dans sa lotalité. »

la. psychologie de galien. 185

ëdOd:

« 5'. Proposition.— Quoique le seotinient soit principalement uni à l'ébranlement du nerf au-dedans du cerveau , Tâme, qui est présente à tout le corps, rapporte le sentiment qu'elle reçoit à Textrémité où l'objet frappe. »

Ajouterai-je , en terminant ces trop longues considérations , que la doctrine qui , suivant une autre expression de Bossuet, met Tâme « toute dans le tout, et toute dans obaque partie, » semble destinée à s^établir définitivement dans la science contemporaine? De toutes parts, en Allemagne et en France, l'animisme, un instant resté dans l'oubli , reprend faveur ; et , à l'heure qu'il est, M. le docteur Blondin, avec le concours de M. le professeur Boyer, de Montpellier, donne une édition française et un savant commentaire des Œuvres de StabL Or, s'il n'y a qu'une âme, commun principe des opérations de la pensée et des fonctions de la vie , il faut qu'elle soit partout. L'unité de l'âme entraîne l'ubiquité de l'âme.

J'ai maintenant exposé toutes les questions générales de la psychologie de Galien. Restent les questions particulières. Elles seront l'objetd'une deuxième partie.

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