Mémoires
Le Théâtre-Français de Saint-Pétersbourg ne jouant pas l'ancien répertoire, Éric se trouvait insuffisant et hors d'emploi; de plus, il déplaisait au public, et la clause redoutable du renvoi en France allait lui être appliquée.
Éric avait été mon directeur au Panthéon; j'avais eu beaucoup à me louer de nos relations; ce II. 1
n'était donc pas sans chagrin que je prévoyais son renvoi.
Il fut alors question de mettre à la scène le Gamin de Paris.
Vernet devait jouer le rôle de Joseph; j'avais celui du séducteur, Amédée, et Dufour, un des meilleurs comédiens comiques que j'aie connus, celui du général Morin.
Cet arrangement paraissait définitif, lorsque le comte Guédéonoff me fit venir et me dit, en me présentant une brochure :
« Voici, monsieur, une pièce que vous aurez à étudier; c'est le Gamin de Paris : vous y jouez le rôle du gamin. »
Je représentai au général que la distribution de la pièce était déjà faite, et qu'il me serait pénible de désobliger Vernet, en possession par emploi de ce rôle.
« Je n'ai pas cela à débattre avec vous, monsieur. L'empereur a pris connaissance de l'ouvrage; Sa Majesté a même fait de sa main une correction importante, et elle a ajouté :
» Il faut que Laferrière joue le rôle de Bouffé. »
Je n'avais qu'à obéir.
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Vernet, qui en fut averti, me bouda naturellement un peu.
Comme je causais de l'incident avec Éric Bernard, celui-ci me dit :
« Écoute : ils vont me renvoyer, et je suis venu ici plein d'espoir, remorquant avec moi la famille et toutes les charges du ménage... Je n'ai pas même l'argent du retour... Et tu peux me sauver... Je me sens capable de jouer le rôle du général Morin; il convient à mon physique... Si je le joue, on me gardera; j'en ai le pressentiment. »
Je me hasardai, et fis ma demande au comte Guédéonotï qui, selon son habitude, commença par refuser et finit par consentir.
La pièce se joua devant une salle magnifique ; toute la cour y assistait.
La représentation devait être au bénéfice de Vernet; mais, sur son refus déjouer à cause de la dépossession dont il avait été victime, le bénéfice inscrit à la suite prit le tour, et ce fut un grand bonheur pour le bénéficiaire Renard, modeste comédien, qui ne s'attendait certes pas à voir le chei de l'empire concourir à sa recette.
Le premier acte venait de finir, quand l'empe-
reur parut sur le petit balcon observatoire dont j'ai déjà parlé.
« Eh bien ! monsieur le gamin, vous en faites de belles... Vous tombez à l'eau, vous jouez à la toupie, vous déchirez votre blouse, vous recevez des taloches, c'est charmant... Mais, dites-moi, est-ce que la grand'maman Meunier ne frappait pas de franc jeu?
— Oui, sire; je crois même que, ce soir, elle a sa névralgie, et elle passe sa rage sur son petitfils. »
La maman Meunier, c'était la maman Bras, qui, quêteuse assidue des regards de l'empereur, venait de se glisser auprès de moi.
« Je t'apprendrai, drôle, polisson, à te plaindre de ta grand'mère à Sa Majesté. »
Et, à la parole, elle joignait le geste.
« Oh! dit le czar en riant, vous n'êtes plus en scène... madame Bras. Au reste, vous n'y allez pas de main morte... J'aurais presque peur déjouer avec vous le rôle de Laferrière.
— Ah! Sire, si c'était vous, quelle différence! je vous embrasserais, au contraire.
— Et vous auriez tort, madame Bras, réphqua
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brusquement Nicolas: l'art est un empire où il n'y a qu'un seul maître, le vrai. »
Et l'empereur, tournant le dos, laissa la grand' maman Meunier immobile, les yeux écarquillés, la bouche ouverte.
Moi, j'éclatai de rire.
Mais ce qui me rendit surtout heureux dans cette représentation, c'est le résultat qu'elle eut pour Éric Bernard.
L'empereur fut enchanté de lui.
« C'est un comédien de talent, » avait-il dit en quittant sa loge.
M. de Guédéonoff se garda bien de dire à Sa Majesté qu'il avait remercié Éric ; mais il vint à ce brave garçon et lui dit, comme de lui-même :
a Eh bien, général Morin, donc, vous nous restez. »
Il resta, en effet, et, par dix ans de bons services et de succès, acquit son droit à la pension de deux mille roubles.
J'ai parlé d'une correction faite par l'empereur
dans cette pièce du Gamin de Paris ;ie veux la faire connaili'e, no fut-ce que comme terme de comparaison avec ce qui se passe ailleurs qu'en Russie.
Au second acte, le général Morin arrache èksun fils le ruban qu'il porte à la boutonnière, pour le lui rendre au dénoùment.
Ce ruban, c'est celui de la Légion d'honneur.
L'empereur biffa, d'abord, toute la scène. A son sens, ce signe sacré de l'homieur français était placé même au-dessus de la colère paternelle; mais, se ravisant, reconnaissant qu'en mutilant celte scène, il compromettait un des plus grands effets de l'acte, il voulut du moins que le général Morin ne revînt plus, à la fin de la pièce, sur son mouvement, et, coupant la phrase qui amène la restitution de l'insigne, il écrivit dans la marge :
Une récompense de si haute valeur ne doit être arrachée ni rendue au gré d'une colère intime.
Ceci me rappelle qu'un jour, à Paris, la censure trouva mauvais, dans je n& sais plus quelle pièce, qu'une espèce de coquin, qu'on démasquait et souffletait en scène, fût décoré de l'ordre de la Légion d'honneur; les auteurs ayant fait remarquer qu'une décoration sur la poitrine du gredin était indispen-
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sablo à l'efTet de la scène, la censure répondit : Kh bien, mettez-lui une décoration étrangère!
Ce qui fut fait.
La correction apportée par l'empereur au Gamin de Paris avait fait grand bruit à Saint-Pétersbourg.
Le comte Demidoff me pria de lui prêter, pour quelques heures, la brochure de la pièce, et me la renvoya avec cinq cents roubles comme remercîment.
Il l'avait lue; seulement, comment avait-il pu s'y prendre, à moins qu'il n'eût ordonné à son secrétaire de lui en donner lecture?
Ceci demande une expHcation.
Le comte Paul Demidoff était, à l'époque où je le connus à Saint-Pétersbourg, un homme de quarante-cinq ans, blond, replet, peu coraraunicatif et fort original.
Sa fortune était incalculable.
Il donna un bal à l'empereur et à l'impératrice, qui y passèrent une demi-heure.
Tel était le merveilleux ensemble des dispositions prises, que l'appartement de l'impératrice avait été préparé comme si elle avait dû y séjourner : tous les objets usuels étaient en vermeil et marqués au chiffre de Sa M<ijesté.
On parla de ce bal, pendant un mois.
Le comte, très-satisfait de l'ordonnance, gratifia son intendant de toutes les tentures qui avaient servi aux décorations de sa fête ; il y en avait pour plus de trente mille roubles argent.
M. Demidofif vivait presque solitaire ; aussi passait-il pour un sauvage.
Un jour le prince N... se fait annoncer.
Quelle ne fut pas sa surprise de voir le comte debout dans son salon, devant un grand bassin en vermeil rempli d'eau, et trempant, un à un, des billets de la banque russe ; puis, les étendant sur des cordes placées transversalement d'un bout à l'autre du salon, comme l'aurait fait une blanchisseuse.
« Cher prince, dit le comte, je passe ces papiers dans l'eau pour enlever la mauvaise odeur dont ils sont imprégnés. »
Inutile d'ajouter que ce lavage en détruisait un certain nombre; mais le comte n'y regardait pas de si près.
M. Demidoff ne pouvait souffrir qu'aucun de ses gens touchât à sa personne ou à tout objet à son usage, sans avoir les mains gantées.
Il était très-grand amateur d'objets d'art.
On lui avait apporté, le matin même de cette visite du prince N..., un magnifique saxe de grande valeur, représentant Suzanne et les deux vieillards.
Le prince de N..., extasié de la beauté de ce groupe, prit le saxe avec ses mains dégantées, le tourna, le retourna, en examina les détails avec toutes les marques de l'admiration la plus grande.
Le comte le regardait faire et ne disait mot ; mais, dès que le prince N... fut parti et qu'il se trouva seul, il sonna, indiqua d'un geste l'objet et la cheminée; le valet comprit : le saxe fut brisé.
L'intendant achetait, par son ordre, tous les ouvrages nouveaux qui avaient quelque succès.
Le comte coupait lui-même les feuillets de
chaque volume ; puis, aussitôt lu, le jetait au feu.
Or, il est certain que, pour lire et pour étudier mon rôle du gamin dans la brochure que m'avait fait demanderM.Demidoff, je n'avais pas mis desgants.
C'est pourquoi je ne devinais pas comment il avait pu faire pour la lire à son tour.
On plaisanta beaucoup le comte, lorsqu'on apprit qu'il voulait se marier.
« Mettra-t-il des gants? » se demandait-on.
La personne à laquelle on disait qu'il allait donner son nom et sa fortune était une orpheline russe, demoiselle d'honneur de l'impératrice.
Ce qui fit croire à la nouvelle fut le départ précipité de mademoiselle Irma, jeune actrice que les habitués du Vaudeville et de l'Ambigu avaient pu remarquer avant la révolution de 1830,et qui, en veuvage du prince Tuffiakin, était venue à Saint-Pétersbourg, où le comte Demidoff s'était fait son protecteur intime.
Le comte avait fait acheter par Monferand, son architecte, un hôtel dans l'un des plus beaux quartiers de la perspective de Newski.
Il fit démolir cet hôtel et, à sa place, l'architecte construisit, avec des malachites venues de ses
mines, une habitation qui ne coûta pas moins de deux millions de roubles argent.
Cette résidence devait servir aux fiancés.
Entreprenant brusquement un voyage, M. Demidotî refusa de se déranger, seulement de quelques pas, pour aller visiter cet Eldorado, qui lui était encore inconnu.
Pendant ce voyage, et chaque jour, le comte expédiait un courrier extraordinaire, chargé d'une lettre pour la demoiselle d'honneur.
Tant que dura le voyage, les courriers se succédèrent, et le dernier qui arriva à Saint-Pétersbourg avait fait plus de quatre cents lieues.
Cette correspondance se continua pendant plusieurs mois.
Peut-être n'en faut-il pas moins, en Russie, pour arriver à s'estimer un peu, quand on ne s'apprécie que par lettres.
Le mariage en resta là.
Je n'en terminerai pas avec le comte Demidoff
l'i MEMOIRES
sans ajouter, comme complément de l'histoire du saxe brisé, le récit d'une petite scène où l'esprit français se donna l'avantage sur le sans-gêne du grand seigneur.
Un jeune attaché d'ambassade, aujourd'hui occupant un poste élevé dans la diplomatie, avait été invité chez le comte Demidoff.
Comme on venait de passer dans le salon pour prendre le café, notre attaché, entraîné par une conversation sur le magnétisme, et un peu distrait, prit le sucre avec les doigts, lorsqu'un valet de pied lui présenta le plateau.
Le comte, choqué de ce manquement à la bienséance, fit signe au laquais de jeter par la fenêtre le contenu du sucrier.
La leçon était rude ; elle causa une stupéfaction générale : elle était de nature à démonter l'homme le mieux posé dans le monde.
Mais le spirituel attaché, tout en prenant la leçon pour une offense, conserva un calme parfait j il but lentement le contenu de sa tasse, alla, sans se presser, vers la fenêtre, regarda M. Demidoff et, jetant négligemment par-dessus le balcon la cuiller, la tasse et sa soucoupe, dit au comte :
« Je ne savais pas que ce fût l'usage. » Pais, il reprit sa conversation, absolument comme s'il eût déposé sur une étagère la magnifique porcelaine qu'il venait de briser.
Ma vie était triste à Saint-Pétersbourg.
Trois théâtres y occupaient les soirées : le Théâtre-Français, le Théâtre russe et l'Opéra.
Le Théâtre-Français jouait exclusivement notre répertoire : le drame, la comédie et le vaudeville ;
Le Théâtre russe donnait des pièces russes et certaines pièces françaises traduites : le grand acteur Karatiguine, y partageait l'admiration du public avec sa femme, qui remplissait l'emploi de mademoiselle Mars;
Puis, l'Opéra, où se jouaient trois fois par semaine nos grands chefs-d'œuvre.
Ce dernier théâtre venait de monter Robert-le-
Diable avec un luxe inouï, tel que l'Opéra de Paris n'aurait pu en atteindre les splendeurs.
A ce propos, j'ouvre une parenthèse.
Lorsqu'à Paris, le chef de l'État doit honorer un théâtre de sa présence, la direction, avertie seulement dans la journée, n'a que quelques heures pour exhumer les sièges et les tentures d'apparat.
On époussète à la hâte, on cloue, on cogne, on recouvre, tant bien que mal, par des tapis et des rideaux l)roquetés à la diable, les vieux bois de l'escalier, le crépi lézardé des murailles, les papiers de tenture fanés ou déchiquetés ; on suspend à de gros clous, dissimulés par des cravates de colonnade rouge ou verte, des lampadaires d'un style douteux; on cache une fausse armoire par une glace, un recoin poudreux par une console.
C'est au mieux !
La monarchie en France n'est plus chez elle : on la reçoit comme un voyageur est reçu dans une hôtellerie.
La présence du souverain n'est plus qu'une
exception, comme le souverain lui-même n'est plus qu'un accident.
En Russie, c'est différent.
On s'y souvient de l'hémistiche de Britannicus :
L'Empereur est toujours là
De sorte que la loge impériale est toujours prête à recevoir son maître.
On ne sait pas, on ne doit pas savoir si le czar est à Saint-Pétersbourg, ou à Gatchina, ou à Czarskoëselo, ou en Grimée, ou à Moscou...
Le czar est comme Dieu : il a le don d'ubiquité.
On le dit sur la mer Noire : il est peut-être dans son droschki, attelé de deux chevaux fringants, descendant la perspective de Newski.
La loge impériale est éclairée à giorno.
Les programmes, imprimés sur satin, reposent sur le velours de la balustrade; derrière la porte, les gardes immobiles, l'arme au pied, en grande tenue, attendent l'empereur.
Les huissiers, en culottes courtes, l'épéeaucôté, se tiennent au bas des escaliers.
On a lu le matin dans la Gazette de Saint-Pétersbourg :
u Leurs Majestés impériales sont arrivées en bonne santé à Moscou. On pense que le séjour de Leurs Majestés se prolongera d'une semaine, qu'elles ne reviendront que pour les fêtes de Pâques, etc. »
Tout le monde a lu et relu les lignes qui précèdent, depuis le ministre jusqu'au dernier moujick, depuis M. le général comte, intendant des théâtres, jusqu'à l'allumeur de quinquets, on les a lues dans le journal officiel, n'importe ! on attend l'empereur.
Et Jésus parla et dit :
Nul ne sait l'heure où je viendrai.
Si l'on rencontre l'empereur sur la voie publique, on doit s'arrêter et se borner à le saluer : on est punissable, si l'on a l'urbanité de lui répondre.
Un jour, Sa Majesté accosta Vernet et lui dit quelques mots obligeants, dont Vernet le remercia.
A peu de distance de là, l'artiste se sentit légèrement touché sur l'épaule
Un agent l'invitait à passer au bureau de police, où on lui apprit que toute réponse à l'empereur sur la voie publique était interdite.
Une seconde rencontre eut lieu, le czar ne fut pas moins bienveillant; mais Vernet lui dit laconiquement :
(c Sire, je prie en grâce Votre Majesté de ne plus me parler, car elle me compromet. »
A propos de cette petite aventure sur Vernet, le souvenir de ce qui arriva à Génies, à l'occasion du grand-duc héritier Alexandre, aujourd'hui empereur, me revient à la mémoire.
Génies avait su gagner les sympathies du public et de la cour : excentricités, fantaisies, caprices, on lui passait tout, jusqu'aux maladresses scéniques auxquelles il se laissait aller.
Sa mémoire était journalière.
Sitôt qu'il la sentait broricher, et afm de lui donner le temps de se rasseoir, il prenait une voix larmoyante, que cela répondît ou non au sens des paroles; et, chaque fois que le public entendait cette voix, attendrie, il disait :
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« Voilà Génies qui ne sait plus son rôle. »
Nommé lecteur du grand-duc, Génies remplisrait assez ordinairement cet emploi avec le sansgêne qui était dans ses habitudes.
Pendant l'une de ses leçons, il trouva le jeune grand-duc fatigué, ennuyé plus que de coutume, tout à fait mal disposé.
Il voulut le ramener au sérieux de la conférence.
(( Non, Génies, non, dit le grand-duc, je ne suis pas en train aujourd'hui... Je voudrais autre chose qu'une lecture pour me distraire.
— Que désire Votre Altesse?
— Je ne sais... ou, plutôt, je n'ose vous le dire...
— Son Altesse est bien bonne de se gêner. VoyonsI que voudrait-elle faire?
— Eh bien!... Génies, je voudrais vous voir faire des grimaces. »
Et voilà le professeur de littérature qui déroule à l'héritier du trône des czars tout le répertoire des grimaces les plus étranges et les plus grotesques.
Le grand-duc riait aux larmes et cherchait à imiter son professeur.
Au plus fort de cette partie de grimaces. Génies, qui se trouvait devant une glace, fit un brusque
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soubresaut : une portière était ouverte derrière lui...
L'empereur apparaissait.
Génies, stupéfait, demande en tremblant à Sa Majesté si elle était là depuis longtemps,
« Depuis la première grimace, monsieur Génies, » répondit Nicolas.
Comme on le pense bien, Génies perdit sa charge de lecteur du grand-duc.
Génies, qui s'était fait mon diable boiteux, quoiqu'il fût ingambe comme un cerf, apparemment parce qu'il était spirituel comme Asmodée, Génies, dis-je, voulut à toute force m'entraîner dans un salon où l'on jouait.
J'ai toute ma vie détesté le jeu, les cafés et les cercles, non par rigorisme ou prudhomie, mais tout simplement parce que je ne m'y amuse pas.
Je résistai donc; mais il insista, et je cédai.
Ce salon était celui d'une excellence russe autour de laquelle gravitait une foule de satellites, étoiles un peu nébuleuses peut-être.
On me fit grand accueil.
Nul n'est plus câlin, plus recherché, plus flatteur, disons même plus byzantin, que le seigneur russe, lorsqu'il veut être aimable et poh.
Je tins à paraître homme de bonne compagnie et, par conséquent, beau joueur.
Une lieure après, j'avais perdu dix-huit cents roubles, dont moitié sur parole.
Génies était au désespoir.
Je lui dis :
« Je n'aimais pas le jeu; maintenant, je le hais. C'est un progrès : je te le dois; je t'en remercie. Seulement, où trouver neuf cents roubles? »
Génies était un homme de ressources; il entendait la vie à Saint-Pétersbourg, comme un étudiant de dixième année entend la vie rue Saint-Jacques : le lendemain matin, il me conduisait au comptoir de la Couronne.
En Russie, tout en adorant les artistes, on n'a pour eux qu'une feinte considération; aussi, dans la conviction que, neuf fois sur dix, ils n'auront pas la délicatesse do faire une relique des gages de munificence qu'ils tiennent de l'empereur, s'eston arrangé pour leur reprendre bagues et tabatières au prix du tarif.
Quand j'eus compris ce rouage, grâce aux explications de Génies, je devins rouge par-dessus les yeux.
Mais il était dix heures du matin ; les dettes de jeu se payent avant midi; j'étais donc entre deux hontes, l'une prévue et admise, l'autre inacceptable.
Je choisis la première, et ma haine pour le jeu se tourna en exécration.
Je tirai de mon doigt la bague surmontée d'une émeraude et entourée de brillants que j'avais reçue du czar, et l'on me compta trois mille roubles.
Je crois bien me souvenir que je m'enfuis comme un voleur.
Une pierre venait de tomber de cet édifice de gloire que tout artiste a la prétention de laisser derrière lui.
Deux jours après, un nommé Cinelli se présenta chez moi. Je le connaissais de vue. C'était un Italien. Il faisait en apparence le commerce des vieux habits de cour et de théâtre. Il ne négligeait, je
pense, aucune des attributions de son métier.
Petit, fluet, nerveux et noir comme un Sicilien, avec un organe de haute-contre et un sourire qu'éclairaient des dents aiguës, blanches comme des amandes, le signor Cinelli connaissait tout le monde.
C'était un type.
« Qu'est-ce qui peut, je vous prie, me procurer l'honneur de votre visite, monsieur Cinelli? lui demandais-je en riant, dès qu'il parut, c'est-à-dire dès qu'il commença ses nombreuses et profondes salutations, avec lesquelles il ne pouvait manquer d'aborder même le décrotteur du coin. Je n'ai. Dieux merci ! ni usurier à connaître, ni loques à vendre, ni message mystérieux à faire tenir à quelque infante de votre entourage, et vous allez perdre, je le crains, votre temps et vos paroles. »
Pour toute réponse, il me tendit une lettre.
Le pli était en papier anglais, pur Bristol, sans cachet, sans initiales, mais parfumé, et assez lourd, quoique petit.
Je le rompis et trouvai une lettre ; dans la lettre, un billet de banque russe de quinze mille roubles.
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Je pensai que la lettre, devant expliquer l'envoi du billet de banque, le plus court était d'abord de la lire.
Elle était écrite en français.
La voici :
« Prenez garde !... Vous vivez dans un pays oîi tout se divulgue. J'ai su que vous aviez perdu au jeu une somme considérable, du moins pour vous. Vous n'êtes pas venu en Russie pour jouer à la bouillotte, mais pour jouer la comédie, et pour y faire preuve de talent. Or, à la suite d'une nouvelle perte, le découragement vous entraînerait bien vite à l'abandon de vous-même, à l'oubli de vos facultés. Voici de l'argent, réparez votre perte et ne jouez plus. On s'intéresse à vous, on veille sur vous. »
Je levai les yeux sur mon Italien .
A demi-courbé, un demi-sourire sur les lèvres, il me regardait d'un œil à demi-fermé.
« Inutile, sans doute, puisque la lettre n'est pas signée, de vous demander qui l'a écrite, et qui vous l'a remise?
— Signer, ze souisla discrétion même.
— El en insistant?
— Vous me tueriez sulla piazza, que je ne parlerais pas !
— On vous a payé pour vous taire?
— Si, signer.
— Et si je vous payais davantage pour parler?
— La personne mé ferait rouer de coups de bàlon.
— Et vous n'aimez pas cela, les coups de bâton?
— Ze les abomine.
— Eh bien, regardez ce que je fais. Je prends ce mandat; je le mets sous cette enveloppe, que je cacheta moi, à mon chiffre; et je vous ordonne d'aller au pas gymnastique le reporter à la personne qui vous envoie. Là! voilà qui est fait; maintenant, prenez vite et partez.
— Ma, signor... »
Je ne lui laissai pas achever sa phrase et le poussai par les épaules hors de ma chambre.
Quand il fat sorti, je me mis à rire ; quand j'eus assez ri, je devins rêveur.
Deux heures après, une seconde lettre m'était apportée; mais cette fois par un moujick, qui ne savait pas un mot de français.
«C'est mail m'écrivait-on. Chose donnée ne se
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reprend pas. Chose refusée, quand elle est bien donnée, se change en offense. Je ne puis en recevoir de vous, et, pour rassurer votre délicatesse, je consens à ce que vous me connaissiez. Vous jouez demain; à la sortie de votre théâtre, arrêtez-vous sur la place Michel et suivez qui vous abordera. »
Le satané billet de banque était toujours dans l'enveloppe.
Une chose était certaine à mes yeux, c'est que la personne qui écrivait était une femme, que cette femme était une grande dame et que cette grande dame était russe.
Une grande dame ! Cette pensée me revenait à chaque pas que je faisais dans ma chambre, où je me promenais avec agitation.
Je pris le billet de banque et, saisissant la plume, j'écrivis sur son revers, de ma plus grosse et de ma plus ferme écriture, ces mots que je signai :
« A demain, h minuit. »
Cela fait, je le remis sous enveloppe et je renvoyai le moujick.
Le lendemain soir, à l'heure dite, sur la [)laco
Michel, le même moujick se présenta, me fit signe et je le suivis.
Un amour de petit droschki stationnait quelques pas plus loin : j'y montai, et nous partîmes comme une flèche.
■ A quelques verstes de Saint-Pétersbourg, nous nous arrêtâmes devant une maison de sombre et mystérieuse apparence : il est vrai qu'il était près d'une heure de la nuit, et qu'à cette heure avancée les objets qui sourient le plus à la lumière du jour se rembrunissent considérablement.
On ouvrit la grille; le droschki s'arrêta dans la cour.
Une fenêtre du premier étage s'ouvrit, et les lumières de l'intérieur vinrent éclairer les rosaces de fer poli du balcon.
Une femme coiffée du saropati des esclaves passa rapidement et me dit en français :
« Le seigneur est prié d'attendre quelques instants. »
J'entendis ouvrir et fermer des portes, et des ombres passaient rapidement entre mes regards et les lumières de la chambre.
On a beau connaître, de longue date, pour les
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avoir lues dans des romans, les scènes d'amour qui ont pour héroïne une belle inconnue et, pour auxiliaires, le mystère et la nuit, lorsqu'il s'en présente une où l'on joue un rôle, on s'imagine tout de suite que, pour aucun homme, le mystère ne fut si plein d'attraits, la nuit aussi belle et l'inconnue aussi suave...
Et l'imagination s'exalte à l'idée vaniteuse d'un bonheur inespéré, auquel nul autre ne saurait prétendre, et, pour courir vers ce bonheur, on expose son repos, sa vie, comme si les inconnues ne s'étaient pas déjà fait connaître à d'autres....
Une femme qui me parut jeune, mais dont je ne distinguai pas les traits, s'avança hors de la chambre, se pencha sur le balcon, regarda dans la cour et se retira précipitamment.
Évidemment, il devait se passer quelque chose d'anormal dans cette maison.
Enfin, l'éternel moujick reparut, me remit un billet, adressa quelques mots au cocher et, les chevaux enlevés par un vigoureux coup de fouet, reprirent à toute volée la route de Saint-Pétersbourg.
Je refis le chemin en proie à une humeur parti-
culière, qui n'était précisément ni figue, ni raisin.
Aussitôt dans ma chambre, et dès que j'eus allumé ma bougie, je dépliai le petit billet que j'avais jusque-là tourné et retourné dans ma main; je lus :
« L'empêchement de ce soir vous dit assez qu'une indiscrétion peut tout perdre. Demain, au sortir du théâtre, on vous abordera de nouveau. »
Je ne dormis pas; il me semblait que le lendemain ne devait jamais arriver.
Le lendemain vint et l'heure sonna, et le moujick reparut, et le droschki me reconduisit, aussi rapidement que la veille, devant la mystérieuse demeure, dont je ne connaissais encore que la grille dorée et l'un des balcons délicatement ouvragés.
Mais, cette fois, tout était tranquille : seul, le bruit des roues, sur le gravier de la cour, éveilla des échos qu'on eût dit endormis depuis cent ans.
La servante de la veille vint au-devant de moi; mais, au lieu de m'adresser la parole, elle me prit par la main et me fit entrer dans une salle basse.
Là, elle s'empara d'un flambeau et m'invita d'un geste rapide à la suivre.
Nous montâmes un vaste et somptueux escalier, revêtu d'onyx et de malachite et recouvert d'un tapis de la Savonnerie; puis, nous entrâmes dans un appartement princier, dont les mille richesses, à peine éclairées par la lumière que portait la servante, étaient par moi plutôt devinées que vues; enfin, je franchis la porte d'un boudoir.
On m'y laissa seul.
Le calme se fit peu à peu en moi et je pus me rendre compte des merveilles qui m'entouraient.
J'étais dans une toute petite pièce, en forme de kiosque, d'une architecture mauresque de la plus exquise élégance.
Elle était revêtue de parois en bois de santal, découpé comme une dentelle de Venise.
De fines colonnades soutenaient un plafond fait de cristaux coloriés, taillés en facettes, et enfermés dans les mailles d'un lacet d'or et de pourpre.
De cette voûte, qu'on eût dite constellée de pierres précieuses, descendaient ces fines lampes persanes, à chaînes d'argent, où se consume l'huile parfumée de Shiras; sur le sol, un des plus beaux tapis qui soient jamais sortis des bazars d'Ispahan ; pour tous meubles, un divan circulaire, recouvert
32 MEMOIRES DE LAFERRIERE
de cachemire, et une table turque, étroite et basse, en écaille marquetée d'argent.
Sur cette table était une de ces petites nappes blanches, tramées de rose, d'origine russe, et, sur cette nappe, il y avait deux couverts.
ly
J'avoue mon impuissance à tracer un portrait, surtout quand il s'agit d'un portrait de femme.
Qu'est-ce que la beauté? Comment la peindre? Comment se tenir à distance de l'anatomie, d'une part, et, d'autre part, de cette phraséologie, soidisant idéaliste, spiritualiste, dont on a tant abusé?
Je défie le lecteur le plus intelligent de dégager une image nette, une ressemblance précise, de certains portraits qui ont passé pour des chefs-d'œuvre de style et d'analyse.
Peindre une femme ! Autant fixer l'ombre qui fuit, le vent qui passe ! Sous le plus réussi, le plus merveilleux, le plus vivant, le plus divin des por-
traits de femmes, sous la Joconde de Léonard de Vinci, sous la Fornarina de Raphaël, il faudrait écrire, pour être tout à fait vrai :
Portrait de madame une telle, telle année, tel jour, à telle heure.
Et ajouter :
« Ce jour-là, le ciel était pur ou orageux; la petite chienne avait eu ou n'avait pas eu ses vapeurs; monsieur un tel était venu ou n'était pas venu ; l'amie intime de madame une telle s'était ou ne s'était point rencontrée avec ledit monsieur chez madame une telle ! »
La femme qui entra, et qui m'apparut, avait vingt- cinq à vingt-six ans, et, dans sa robe flottante de soie grège à rayures satinées, doublée d'une fine étoffe incarnadine, elle avait l'air d'être tout uniment vêtue d'un nuage rose.
Elle vint à moi, un peu timide, mais le sourire aux lèvres ; elle s'approcha même assez près pour me regarder dans les yeux; elle deûieura quelques secondes immobile; puis, tout d'un coup, éclatant d'un petit rire d'alouette, elle s'écria :
« Ah ! ces Français 1 ils sont bien tous les mômes 1
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— Est-ce un reproche ?
— Ce n'est ni un reproche, ni un éloge; vous avez la morale qui convient à votre quarantedeuxième degré de latitude nord : voilà tout! Il y a des vertus qui ne poussent que dans les pays tempérés, comme les pommes. C'est l'égoïsme qui a inventé la délicatesse. Je suis née, moi, dans les steppes de l'Ukraine. Voilà mon excuse ! Si vous trouvez que j'ai mal fait, pardonnez-moi. »
Elle dit tout cela d'un air crâne.
Elle avait bien ce petit défaut de pédantisrae commun à toutes les femmes russes; mais on sait qu'elles réussissent à s'en faire un charme.
Au fait, cette raillerie, un peu câline, ne me déplaisait pas, loin de là ; et, lui prenant la main, une toute petite main, nerveuse et frémissante, je lui dis :
« C'est moi, madame, qui vous demande huml)iement pardon. Je le vois maintenant, je n'ai été qu'une orgueilleuse brute. »
Je pris une figuré si sincère et une attitude si [ileine de contrition, en parlant ainsi, qu'elle éclata de rire tout à fait.
Il y avait chez cette admirable créature un
mélange de rudesse et d'abandon qui me fit, plus tard, l'appeler douce-amere.
Naturellement, je lui demandai ce qui avait pu, la veille, mettre obstacle à notre première entrevue.
« Ah ! c'est bien simple. Mon mari est venu. Mon mari a soixante ans, cinq pieds et neuf pouces, un cou de taureau, une tète apoplectique, vingt mille paysans dans la Russie-Blanche et tous les vices de l'hetman non civilisé. Quand il vient chez moi, j'en profite pour lui dire qu'il est vieux, qu'il est laid et que je le hais. Autant jouer avec un loup de Sibérie. Quelque jour, il me tuera, ce qui m'est assez indiflerent. Hier, il était plus doux que d'habitude : il n'a massacré que mes porcelaines.
— Et vous supportez une existence pareille?
— Je ne pense pas que le mariage puisse être autre chose. D'ailleurs, vous le voj^ez bien, ajoutât-elle en me regardant de ses yeux vert de mer, qui, selon qu'elle le voulait, avaient ou des tendresses profondes ou des froideurs d'acier, je cherche mon bonheur où il est, et je prends mon bien où je le trouve. »
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J'oubliai presque qu'elle était belle, pour n'admirer que son étrangeté.
Elle avait le secret d'accumuler dans la même phrase des audaces d'impératrice romaine et des naïvetés d'enfant.
Je m'arrête à ces détails, parce qu'il me semble qu'en rassemblant les traits de cette bizarre nature, j'expliquerai, jusqu'à un certain point, le caractère particulier de la civilisation russe... en général.
La civilisation russe ressemble beaucoup aux floraisons obtenues par le chauffage à blanc : des fleurs hâtives et, par cela môme, sans durée I
Les arts, les sciences, les mœurs, les élégances, tous les trésors des vieilles races, importés à profusion et à la hâte chez le peuple russe, et absorbés par ses appétits incessants, tout cela, naturellement, a dû lui monter un peu au cerveau et provoquer chez lui une ébriété particuhère qui explique beaucoup ses bizarreries.
Mais c'est la femme russe, naturellement nerveuse et lymphatique, qui a surtout subi cette fermentation, et à qui les fumées de l'esprit français ont un peu donné le vertige.
De là, ce renversement absolu de certaines règles, ces incohérences de sentiment, ce mélange de faiblesse et d'énergie, ce laisser-aller, cette affectation d'indépendance, ces hardiesses, ces témérités, cette brusquerie dans la passion, et, enfin, ces abandons de parti pris, suivis souvent des plus violents remords.
Notre petit roman devait se dérouler, on l'a déjà compris, dans le plus grand mystère.
Un soir, tandis qu'attablés, la comtesse et moi, — ai-je dit qu'elle était comtesse? — devant le petit souper qu'elle avait préparé elle-même de mets délicatement bizarres, empruntés aux provinces orientales, nous nous livrions à une de ces causeries sans fin où le cœur et l'esprit s'abandonnent tour à tour; un soir, dis-je, nous entendîmes, tout à coup, le bruit d'une voiture retentir sur le pavé de la cour.
« Ah! c'est mon mari qui rentre, » dit-elle négligemment.
Puis, elle se leva, s'approcha de la fenêtre et, faisant un bond en arrière :
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« Comment! s'écria-t-elle, mais il vient chez moi! »
La comtesse me regarda fixement. .
Je connaissais l'histoire de Rizzio.
En dépit d'un certain goût pour l'imprévu, le sort de l'amant de Marie Stiiart n'était pas à envier, et peut-être, en ce moment, y pensai-je assez pour que la pâleur couvrît mon visage.
La comtesse se jeta à mon cou.
« Allons, enfant, ce n'est qu'un demi-danger. La mort ne s'ensuivra pas ; tiens, écoute, il rugit déjà. »
En effet, l'on pouvait entendre une voix commune et violente éveiller les échos des grands corridors d'en bas. Sans le connaître, j'avais en exécration ce Kalmouk, et j'éprouvais je ne sais quelle joie fébrile à me trouver entre lui et sa femme.
Elle sonna.
Un esclave parut. C'était un Bulgare; il en portait le costume. Elle lui parla très-vile et en patois de la mer Noire. Il s'inchna et me prit sans façon par le bras pour m'emmener.
Je me dégageai de lui par un mouvement rapide ; mais elle, palpitante, pâle, plus pâle encore
que moi, me conjura de suivre cet homme, et de faire exactement ce qu'il me dirait. Elle ajouta, en donnant à son regard une tendresse suppliante :
« Si tu m'aimes, obéis ! »
C'était plus qu'il n'en fallait pour que je lui obéisse aveuglément.
Je suivis le Bulgare.
Il me conduisit, par un couloir sombre, dans une petite pièce de service.
Là, il m'ôta mes vêtements et me fit endosser son costume.
En opérant ce changement, le drôle souriait comme famiharisé à de pareils travestissements.
En deux tours de main, je fus rendu méconnaissable.
Puis, il ouvrit la porte, me fit traverser de nouveau le corridor et me planta dans l'antichambre des appartements de la comtesse.
Devant moi s'allongeait le grand escalier de sortie.
J'avais repris tout mon sang-froid.
« Descendez sans affectation, me dit l'esclave, qui avait prestemente ndossé une houppelande de moujick, et passez ainsi devant les domestiques du
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comte. Il ne vous sera rien dit, ni rien fait. Surtout, ne marchez pas vite, vous seriez remarqué. »
Tout cela avait été dit en assez bon français.
Je descendais donc cet escalier en pleine lumière d'un pas calme et majestueux, lorsque, tout d'un coup, derrière moi, les- deux battants de l'antichambre se rouvrirent.
C'était le comte qui se retirait et la comtesse qui le reconduisait.
Ils s'arrêtèrent sur l'escalier; moi, je continuai de descendre.
J'aurais donné je ne sais quoi pour me retourner et pour éclater de rire au nez de ce sauvage.
Mais ce sauvage lui-même était fort gai; il avait des éclats de rire tonnitruants qui faisaient trembler le lustre de cristal pendu dans la cage de l'escalier.
Je descendais toujours, et de mon pas le plus posé, lorsque la voix de la comtesse se fit subitement entendre.
« Ivanoff! est-ce toi, Ivanoff? »
Je me retournai.
« Remonte, Ivanoff, j'ai un ordre à te donner. »
Cela fut dit en langue russe, qu'heureusement je
42 MÉMOIRES DE LAFERRIERE
commençais à assez bien comprendre, et avec un sang-froid qui me confondit.
Je remontai, cachant du mieux qu'il me fut possible ma figure, et, lorsque j'approchai du comte, qui de son côté descendait, l'aimable Cosaque me frappa familièrement sur le derrière de la tête, comme pour m'inviter à presser le pas.
La comtesse était là, debout, souriante, calme et belle à éblouir 1
En deux bonds, je franchis les quatre marches qui me séparaient d'elle.
Le comte et la comtesse continuèrent à descendre.
Le comte disparut au tournant de l'escalier; je l'entendis quelques minutes encore rouler sa voix de stentor et jeter aux corridors les notes formidables de sa gatté ; puis, tout se tut...
Trois minutes ne s'étaient pas écoulées que la comtesse revenait.
Nous traversâmes le salon; du salon, nous passâmes dans le boudoir, et, là, me prenant la tête entre ses mains délicates, elle s'enlaça à moi dans une étreinte folle et me dit :
« Soupons 1 »
Je touche à l'un des épisodes les plus singuliers de mon séjour en Russie.
Je ne l'aborde pas sans crainte.
Il est assez délicat pour un artiste qui a, dans ses Mémoires, la prétention d'être, avant tout, vrai et honnête; il est assez délicat, dis-je, d'essayer le récit d'une aventure, qui n'a rien de bien particulier par elle-même, mais qui touche, par son dénoûment, aux extrêmes limites des choses croyables.
Je venais de jouer pour la première fois Chatterton,
Un soir, à l'issue d'une représentation de ce
drame, et comme je rentrais chez moi, mon domestique m'avertit qu'une dame, malgré l'heure avancée, avait insisté pour me voir et qu'elle m'attendait au salon.
A mon entrée, la dame se leva et s'avança vers moi avec l'inquiétude naturelle à toute femme qui veut adresser une prière à un inconnu.
Levant son voile, elle me dit, d'une voix tremblante :
(I Monsieur, votre talent et vos succès doivent vous avoir concilié le bon vouloir des grands. Votre liaison avec le fils du prince G vous assure,
dit-on, la protection du comte de Bekendorff, ministre de la police générale. Vous voyez une femme au désespoir. Mon mari, pour des raisons politiques que j'ignore, a été arrêté à Moscou ; il est père, et je viens vous demander, toute inconnue que je vous sois, de le sauver, de nous le rendre... Voici tous les papiers qui le concernent, qui expliquent sa position... Je n'ai rien de plus à vous dire, monsieur. J'attends trop de vous pour que les mots puissent exprimer mes espérances. Le sort d'une famille est dans vos mains : que votre bon cœur en décide ! »
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Et posant devant moi une liasse de papiers, elle rabattit son voile et sortit de ce pas précipité qui ne veut laisser à l'interlocuteur ni le temps de faire une question, ni la possibilité d'exprimer un refus.
Je la laissai s'éloigner, sans une promesse, même vague, tant sa beauté m'avait frappé.
L'inconnue partie, je parcourus rapidement les pièces qui m'étaient laissées et j'y remarquai l'extrait d'un rapport de police qui dénonçait une conversation compromettante sur les affaires de Varsovie.
Le lendemain de grand matin, je me fis annoncer chez le fils du prince G-
Je trouvai le jeune prince dans sa salle d'escrime, tirant avec Grisier, alors le maître d'armes de toute l'aristocratie de Saint-Pétersbourg.
Ce jeune homme représentait, au degré le plus complet, le caractère du haut soigneur russe.
C'était le gentilhomme français des beaux temps de la noblesse; car, n'en déplaise à la civilisation parisienne, c'est à Saint-Pétersbourg qu'il faut aller pour retrouver la finesse, la grâce, la rapidité d'esprit et le charme de bonne compagnie de l'ancien faubourg Saint-Germain.
Je l'attirai dans un coin et lui expliquai rapidement le but de ma visite.
« Mon cher Laferrière, me dit le prince, il ne m'est pas possible de m'occuper de cette affaire. Je ne suis pas aussi en crédit qu'on peut le supposer. D'ailleurs, il s'agit de politique : le comte de Bekendorff est le meilleur des hommes; mais, sur cette matière, il est implacable, et m'exposer à un refus serait me compromettre sans utilité pour personne. »
Je me retirai fort désappointé du peu de succès de cette première démarche.
Rentré chez moi, je repassai dans ma pensée les noms des personnages dont l'appui pouvait m'être assuré. Plusieurs de ces noms m'arrêtèrent un instant; tout d'un coup, je songeai à la comtesse.
J'étais alors avec elle dans le plein de nos relations, — relations charmantes, et trop tôt dénouées, dont le souvenir m'est doux encore aujourd'hui.
Mon parti fut pris : c'était elle que je choisissais pour la protectrice de madame R
Le lendemain matin, je lui écrivis pour lui demander un rendez-vous.
DE LAFERRIERE 47
De ce rendez-vous, lui disais-je, dépend peutêtre la vie d'un homme.
Sa réponse ne se fît pas attendre.
<( Si c'est de votre vie qu'il s'agit, venez vite ! Excepté celle-là, je n'en connais pas qui vaille la peine qu'on me dérange^ »
Ce qui ne m'empêcha pas d'accourir et de lui demander le service que j'attendais d'elle.
« Ah ! bon f il s'agit d'une femme, alors?...
— Mais pas du tout, il s'agit de M. R...
— Votre récit me prouve que vous ne connaissez encore de M. R... que sa femme : elle est jeune, sans doute et... fort jolie?
— Fort jeune et fort jolie, répliquai-je avec beaucoup de calme.
— Et c'est à moi que vous venez demander de la tirer d'affaire?
— C'est à vous que je viens demander de sauver un honnête homme, dont l'envoi en Sibérie causerait la mort, et jetterait la famille dans le désespoir et dans la misère. En vous demandant cela, sans môme daigner vous épargner l'aveu que la femme
de M. R est aussi jeune qu'elle est belle, je
vous donne la plus grande marque d'estime qu'un
homme puisse donner à la femme qu'il aime, puisqu'en lui parlant avec cette loyale franchise, il la tient pour noble et généreuse entre toutes. »
Elle me regarda et étudia pendant quelques minutes ma physionomie.
« C'est bien, me dit-elle, je vais m'occuper de cela ; confiez-moi les papiers. »
Puis, me tendant la main :
« J'ai eu tort, oubhez-le. »
Le soir même, le confident italien dont j'ai esquissé le type me remettait ces quelques lignes :
u Mon cher Chatterton,
1) J'ai réussi : l'ordre de mise en hberté partira demain pour Moscou. Suis-je assez noble à votre gré, et assez généreuse ?
» Après cela, j'avoue qu'il convient de réduire mon dévouement à sa juste valeur : on vient de m'apprendre que M. R... est un vieux gentilhomme de soixante-dix ans, et que sa femme doit avoir le même âge.
» Vous avez donc voulu plaisanter et me mettre martel en tête, en m'affirmant qu'elle était jeune et belle?
« C'est mal ! J'ai eu nn instant la pensée de sauver M. R..., puisque je l'avais promis; mais do vous faire envoyer à sa place en Sibérie. »
Je ris beaucoup de cette menace rétrospective et me hâtai d'informer madame R... du résultat heureux de mes démarches.
Quant à l'âge du couple que j'avais eu le plaisir de protéger, je pensai qu'il devait y avoir là quelque plaisant quiproquo, dont le mot me serait donné à la première occasion.
Le climat de Saint-Pétersbourg n'étant pas favorable à ma mère, les médecins me conseillèrent son retour en France.
Je dus me conformer à leur avis.
Ce brusque départ coïncida presque, jour pour jour, avec la disparition non moins brusque de la comtesse : en même temps que ma mère s'éloignait, la comtesse, sans me prévenir, sans me
donner un souvenir même, partait pour des possessions situées... où? Je n'ai jamais pu le savoir.
Ces deux absences laissaient en moi un vide tel, que rien ne pouvait le combler.
Une fièvre lente s'empara de mes nuits; le sommeil me quitta, et enfin je tombai sérieusement malade.
Je passai un mois dans ma chambre, au milieu d'une atmosphère de quinze degrés Réaumur, à suivre les prescriptions de la médecine allemande.
Pendant le cours de cette maladie, je recevais journellement de nombreuses visites, entre autres celles de M. Henri Lûtz, Français d'origine, attaché à l'ambassade de France.
Henri Lûtz était un garçon de trente ans, d'un naturel exquis, très-ouvert, très-intelligent, mais un peu romanesque.
Plus d'une fois, il était parvenu à me faire sourire par des récits d'aventures impossibles, où son imagination jouait le principal rôle.
Toutefois, un de ses petits romans me frappa, malgré son peu d'importance.
Il s'agissait pour lui de deux femmes entrevues
DE LAFERRIERE 51
au bal de l'aûibassade, toutes deux extrêmement belles, d'une ressemblance parfaite, qu'augmentaient encore leurs ajustements pareils ; seulement, comme il fallait qu'il y eût toujours quelque chose d'extraordinaire dans ce qui lui arrivait, il ajouta : « Mais voici où commence l'étrangeté de l'aventure...
— J'attendais la péripétie, dis-je en souriant.
— Ne plaisantez pas ; c'est la chose du monde la plus incroyable et la plus fantastique
— Je vous écoute. »
Je pris ma raison à deux mains et m'étendis, résigné, sur mon divan.
« L'une de ces deux belles créatures avait particulièrement fixé mon attention : elle était incontestablement plus belle et plus jeune que l'autre. C'est en vain que j'avais cherché à connaître leur nom, personne ne les connaissait. Vers minuit, j'entendis ces deux dames demander leur traîneau. Il fallait ou renoncer à la revoir jamais, ou faire un coup de tête. Je me décidai pour le coup de tête.
— J'aurais été surpris du contraire.
— Et moi aussi. Je m'approchai donc des deux charmantes femmes et, quand elles descendirent,
je descendis; puis, me penchant tout à coup vers celle des deux qui avait le moins attiré mon attention, je lui dis :
« Je ne sais si je me trompe, mademoiselle ; mais il me semble connaître la délicieuse fée qui vous accompagne et qui vous ressemble comme deux perles peuvent se ressembler. Est-ce votre parente? est-ce votre sœur?
— C'est ma grand'mère, » me répondit-elle en s'inclinant devant moi avec un sérieux à renverser une montagne. »
Puis, toutes deux s'élancèrent dans le traîneau, et l'attelage disparut devant moi, me laissant immobile sur la neige, plus gelé de surprise que ne pouvait l'être à ce moment l'une des banquises échouées contre les piles du pont Saint-Michel. La grand' mère, mon ami! la grand'mère! était-ce croyable?
— Il n'y a là-dedans qu'un point parfaitement croyable, dis-je en éclatant de rire, c'est que cette jeune personne a voulu s'amuser de vous, se moquer d'un Parisien. C'est une bonne fortune pour une Moscovite. »
Lûtz baissa le nez, réfléchit une minute et finit par rire à son tour.
DE LAFERRIERE 53
Ses romans, d'ailleurs, n'allaient jamais bien loin, et il n'y mettait pas d'obstination.
Cette fois, pourtant, il en mit plus que d'habitude; car, à six semaines de là, et comme je venais de faire, à peu près rétabli et en présence de Leurs Majestés, une rentrée assez brillante dans le Gamin de Paris ^ Lûtz, qui vint me voir le lendemain pour me féliciter, me dit :
« Il fait un temps magnifique; voulez-vous accepter une place dans mon droschki et venir à Czarskoëselo? Nous y dînerons,.. J'ai, d'ailleurs, à causer un peu longuement avec vous ; j'ai besoin des conseils d'un ami et je compte sur les vôtres. »
Nous partîmes.
Lûtz demanda l'accès du palais et des jardins de Czarskoëselo, l'une des plus somptueuses résidences impériales; mais qui a le tort de rappeler, par ses dispositions trop symétriques, les monotones grandeurs du château de Versailles.
« Et maintenant qu'avez-vous, demandai-je à Liitz, et en quoi mes conseils peuvent-ils vous êtes utiles?
— Mon cher Laferrière, vous aviez raison : elles ont certainement voulu se moquer de moi ! Mais, au
lieu de me guérir de ma folie, leur commencement d'hostilité n'a fait que lui donner de l'éperon. A force de démarches, j'ai fini par savoir qu'elles étaient parties depuis un mois pour Moscou.
— Mais au nom du ciel! de qui parlez-vous donc, mon cher Lûtz ?
— Comment de qui je parle? mais de la femme qui ne quitte pas ma pensée depuis le bal de l'ambassade.
— Ah ! bon! de la grand'mère.
— Grand'mère! grand'mère! C'est vous-même qui avez taxé cela de plaisanterie ! C'est une grand' mère de l'âge d'Hébé.
— A moins que ce ne soit Hébé elle-même, auquel cas elle pourrait bien avoir cinq mille ans
Mais qu'importe!... Les voilà parties pour Moscou. Après?
— Après? je vais les y aller trouver.
— A Moscou ?
— Parfaitement, et je pars demain.
— Est-ce une résolution?...
— Irrévocable.
— Et vous appelez cela me demander un conseil? »
DE LAfERRIERE
Lutz ne sut que me répondre. Je profitai de son silence pour lui faire des discours que n'aurait pas désavoués Minerve. Mais je vis bien que je parlais à un sourd.
Le soir, nous étions de retour à Saint-Pétersbourg.
Je quittai Liitz en lui faisant promettre de venir me voir le lendemain.
En rentrant chez moi, mon domestique me dit que deux dames s'étaient présentées dans la journée, et avaient laissé sur mon bureau quelques mots au crayon.
« Deux personnes, disait le billet, qui arrivent de Moscou, se sont présentées chez M. Laferrière. Elles se proposent de revenir demain. »
Deux personnes venant de Moscou?
Je ne sais pourquoi , mais je pensai à Liitz, et lorsque, le lendemain, fidèle à sa promesse, et un peu plus calme que la veille, il vint me voir, je lui dis :
« J'attends deux dames ; ne partez pas avant qu'elles ne soient arrivées.
56 MEMOIRES DE LAFERRIERE
— Je les connais ?
— Peut-être. »
Et je lui offris un cigare.
Cinq n^iinutes ne s'étaient pas écoulées qu'on m'annonçait les deux visiteuses.
« Passez dans la pièce voisine, dis-je à Lûtz. Si la visite se prolongeait, et si les dames qui vont paraître vous sont inconnues, partez sans faire de bruit. »
Lûtz me regarda, pâlit légèrement et courut s'enfermer dans mon cabinet de travail.
Les deux dames sont introduites.
C'étaient deux personnes d'une grande beauté et d'une ressemblance frappante.
Au prediier coup d'œil, je reconnus dans l'une d'elles madame R...
« Monsieur, me dit-elle, nous arrivons de Moscou; nous venons pour vous remercier du service que vous nous avez rendu sans nous connaître... Mon mari, grâce à vous, a été mis en liberté.
— Je le savais, madame, et ma récompense est tout entière dans la joie de vous avoir obligée.
— Nous avons appris, continua-t-elle, qu'une maladie grave vous a, pendant notre absence, ravi à
la scène, et cette circonstance augmentait encore à nos yeux l'obligation de vous voir et de vous exprimer toute notre reconnaissance. Nous sommes bien heureuses de vous retrouver debout et en bonne santé. y>
Je m'inclinai sous ces bonnes paroles, dites avec un rare accent de sincérité, et j'allais brusquement pousser l'entretien sur un terrain plus favorable à ma curiosité, lorsque madame R..., ayant échangé un regard rapide avec l'autre dame, se leva et me tendit la main...
« Je ne sais si nous nous reverrons jamais : nous repartons demain pour Moscou, et, de là, nous irons peut-être former un établissement sur les confins de la Perse, où mon mari, grand voyageur, jeta jadis les fondements sérieux d'une fortune... Nous vous disons donc un adieu qui peut être éternel; mais, de près comme de loin^ dans l'avenir comme aujourd'hui, votre nom sera souvent sur nos lèvres, comme il sera présent daiîs nos cœurs. »
Je les reconduisis, profondément touché du bon sentiment qui venait de m'ôtre exprimé avec tant de délicatesse.
En rentrant dans le salon, je vis Liitz à la fenê-
tre, les yeux fixés sur la voiture qui attendait à la porte.
Ses traits étaient bouleversés.
« Qu'avez- vous, lui demandai-je?
— Ah! mon ami, ce sont- elles.
— Vos deux inconnues?
-- Oui.
— Alors, vous avez entendu. Elles repartent demain, et ce n'est pas à Moscou qu'elles vont; c'est au bout du monde! Vous voyez bien qu'il n'y faut plus songer.
— J'étouffe chez vous; j'ai besoin d'air... A bientôt. »
Il sortit comme un fou.
Le soir j'étais à l'Opéra : on donnait la Révolte au Sérail.
L'empereur et toute la cour assistaient au spectacle.
Le ballet de la Révolte au Sérail était dans toute sa fraîcheur et dans toute sa vogue.
Rien n'était comparable à la richesse des décors
et des costumes! Sa Majesté avait elle-même indiqué les marches et dirigé les mouvements d'exécution.
On allait commencer le ballet, lorsque j'aperçus, dans une seconde loge, jnes deux dames.
Je tenais en main ma lorgnette et j'attirai à moi, dans le rayon de mon optique, ces physionomies que je désirais tant détailler.
Elles m'apparurent véritablement belles... et leur ressemblance était d'autant plus frappante qu'elles portaient, toutes deux, un costume semblable.
Je pus également me convaincre que, des deux, madame R... était l'aînée ; mais de si peu d'années que l'on pouvait aisément s'y méprendre.
Était-ce la grand'mère?
Il y avait évidemment du côté de Lûtz un quiproquo dont je ne me rendais pas compte.
Le premier acte venait de finir; je me promenais dans les couloirs, lorsque je me sentis prendre le bras.
C'était Liitz.
« Elles sont ici, me dit-il, le savez-vous?
— Oui, je le sais.
DE LAFEKRIÈRE 61
— Ce que vous ne savez pas, c'est que je suis décidé à les suivre ! »
Pauvre Liitz! cette soirée fut la dernière que nous passâmes ensemble ; depuis, je ne l'ai plus revu.
Le lendemain, une femme me remettait un paquet, soigneusement cacheté, avec une lettre signée de madame R...
Voici celte lettre :
« Monsieur,
» Il y aurait bien moins d'ingrats, si, le plus souvent, les personnes obligées n'étaient pas embarrassées pour donner un témoignage de leur gratitude.
» En arrachant mon mari à l'exil, vous nous avez rendu un de ces services qui engagent éternellement et qui dépassent toute marque de souvenir.
» Comment? Parquet moyen pourrons-nous jamais le reconnaître?
» Dans la carrière que vous suivez, quelle faveur
peut-elle VOUS paraître la plus désirable? Moninstinct de femme m'a-t-il servi en me disant qu'ayant à envelopper votre personne d'un continuel prestige, Véternelle jeunesse doit vous être, après l'éclat du talent, le plus puissant auxiliaire ?
» M. R..., voyageant aux Indes, s'est trouvé mêlé à l'une des querelles fréquentes qui divisent les petits princes de ces contrées. La famille d'un rajah, dont il avait utilement servi la cause, pour lui témoigner sa reconnaissance, lui remit, écrite en caractères indiens, la recette d'une composition : Elixir de jeunesse.
» N'est-ce pas, en effet, vivre plus longtemps que vivre toujours jeune?
» Mon mari emporta cette précieuse recette, dont l'efficacité est écrite sur mes traits.
» Je joins à ma lettre le secret!
» Les plantes qui servent à faire cet élixir se rencontrent dans l'Inde, en Afrique, dans les Pyrénées, aux Antilles et abondent au Caucase.
M Croyez- moi, monsieur... et, dans bien des années, le public étonné cherchera inutilement votre âge sur votre visage 1 Et vous, satisfait de son étonnement, vous n'aurez alors qu'à accorder une bien-
veillante pensée à la vieille femme qui vous écrit ces lignes, à ma fille qui en partage l'inspiration, à mon mari qui vous doit sa liberté. »
Je lus et relus cette lettre curieuse.
Rester jeune !... Jeune!... Ce mot me revint constamment à l'esprit, pendant toute la journée et toute la nuit sans sommeil qui la suivit.
Jeune ! Je me rappelai, tour à tour, les noms de tous les artistes, princes de la rampe, que leur talent, alors que les frimats de l'âge étaient venus les atteindre, n'avait pas défendus contre l'indifférence du public 1
On n'arrête pas le temps, soit! On meurt, on doit mourir à l'heure écrite sur les tabtettes delà mort, c'est vrai ! Mais on tombe du moins avec grâce et tout entier, et sans avoir laissé précéder notre chute du spectacle attristant de notre ruine !
Les générations qui se succèdent au parterre des théâtres, se soucient bien que vous ayez, oui ou non, ravi leurs pères I Ce qu'elles vous demandent, c'est l'illusion de l'heure présente, c'est l'émotion du moment. Ce n'est pas votre jeunesse ou votre talent d'hier : c'est la réalité d'aujourd'hui !
64 MEMOIRES DE LAFERRIERE
Et que cette réalité ne soit qu'apparence, que lui importe encore! Le mensonge auquel on croit, est bien supérieur à la vérité dont on doute.
Je me disais tout cela... Et, en ce moment même, après plus de quarante années, je me le redis encore, et je constate que madame R... avait raison.
L'infaillible recette a fait reculer le temps devant moi et m'a maintenu au théâtre, à un âge où les plus beaux triomphes ne sontplus^ hélas ! que des souvenirs lointains !...
Il règne à Saint-Pétersbourg une maladie qu'il faudrait appeler la maladie française.
Ceci demande quelques mots d'explication.
Le premier sentiment qui s'empare de vous, à Saint-Pétersbourg, est un sentiment de surprise agréable.
On n'a pas quitté Paris ; on n'a pas quitté la France; la langue qui frappe vos oreilles, c'est la langue française, que dis-je? c'est l'idiome parisien le plus pur, le plus leste et, même, le plus coloré.
Il est bien entendu que je parle ici des Russes que l'artiste parisien est appelé à voir, grâce à sa
position; c'est-à-dire, des Russes appartenant à la société choisie qui fréquente le Théâtre Français, ou même, plus haut encore, à la société de la cour.
Mais ce n'est pas seulement la lanp^ue qui, à Saint-Pétersbourg, rapproche ainsi le Français de sa patrie absente, ce sont encore les coutumes, les mœurs, les idées, les toilettes, tout ce qui constitue le caractère parisien.
C'est charmant !
Et on se dit :
« Que redoutais-je donc? Je n'ai pas quitté le boulevard! »
Voilà pour les premiers mois...
Mais ensuite, et peu à peu, vous découvrez une chose étrange; vous découvrez que ce costume, ce langage, ces habitudes, ces élégances, cet esprit et ce vin de Champagne n'ont rien de commun avec la vie parisienne.
Alors, tout devient glace et ténèbres.
Le sentiment de l'exil se dresse au fond de votre âme : on se sent à un éloignement incommensurable de Paris et de la France ; on s'attriste, on s'assombrit; on devient rêveur; on cherche la soli-
tiule; on maigrit, on ne dort plus, enfin on est malade de la maladie française, et on se dit, comme ce personnage du Vaudeville :
« Je voudrais bien m'en aller. »
J'étais dans cette disposition morale, lorsqu'on me fit parvenir une lettre-de M. Harel, me proposant de revenir à la Porte-Saint-Martin, prendre place, à côté de mademoiselle Georges, dans une création nouvelle.
Cette lettre fut un éclair qui me fit voir en moimême.
Je découvris tous les ravages qu'avait faits, à mon insu, la maladie particulière dont je souffrais; je me sentis perdu, si je ne prenais une résolution prompte et sans appel.
J'allai trouver le comte de Guédéonoff et lui soumis mon vœu de revoir la France.
Le général me réponditque, si j'étais malade, il m'enverrait au Caucase, dont le climat me rétablirait infailliblement.
M'envoy er au Caucase ! . . . Jamais de la vie !
Heureusement pour moi, l'empereur s'aperçut d'un affaissement général dans ma personne, ainsi que dans mon jeu.
« Qu'avez-vous Laferrière ? me demanda-t-il un soir? Vous n'êtes plus le même! »
Malgré moi, et sans que je pusse répondre, mes yeux se remplirent de larmes.
« Pourquoi pleurez-vous? souffrez-vous?
— Oui, sire... et beaucoup!
— Quel est votre mal ?
— Le mal du pays, sire.
— Combien de temps vous faudrait-il pour faire passer ce mal-là?
— Deux mois, sire.
— Et vous reviendrez?
— Je reviendrai, sire.
— Dans ce cas, allez voir Guédéonoff et demandez-lui un congé !...
— Sire, M. de GuédéonofiF me l'a refusé, sous prétexte que mon départ devait être affiché dans les gazettes six semaines à l'avance.
— Et il a raison 1 Avez-vous des dettes?
— Je ne dois rien, sire.
— Eh bien ! puisque vous ne devez rien, dit l'empereur en souriant, je me porte caution pour vous. Je parlerai à Guédéonofl'. »
Le lendemain, j'avais mon congé.
DE LAFERRIERE 69
Je savais l'arrivée à Saint-Pétersbourg du voiturin Perrin qui, de six semaines en six semaines, faisait le trajet jusqu'en France, par la Prusse, en marchant à petites journées.
Le comte de Guédéonoff me conseilla de profiter du départ prochain de ce voiturin, et je n'eus garde de négliger son conseil.
Le jour venu, je montai, moi douzième, dans cette voiture, et nous partîmes, en suivant la perspective de Newski.
A ce moment, la calèche de l'empereur nous croisa.
Mes regards attendris et reconnaissants saluèrent ce souverain, que je ne devais plus revoir.
Personne, plus que moi, ne garde un meilleur souvenir de ce czar qui avait le don de se faire aimer, dès qu'il daignait sourire, et qui savait, avec une grâce charmante, faire disparaître les signes extérieurs de sa puissance, aussitôt qu'il se trouvait en face d'un homme n'ayant que son talent et son art pour relever son nom et sa personne.
Ceci me remet en mémoire un de ces traits, si fréquents dans la vie de Nicolas, qui peignent, tout à la fois, et la confiance inébranlable qu'il
avait dans cette puissance, et l'action presque divine qu'elle exerçait sur le peuple russe.
C'était en 1831 ou 1832. Le choléra couvrait Saint-Pétersbourg de ses ailes. Le monstre dévorait des quartiers entiers. Au milieu de cette horreur, une horreur plus grande se leva : on accusa les médecins.
Il faut se souvenir des épouvantes qu'enfanta, même à Paris, cette terrible erreur populaire, pour se faire une idée, si c'est possible, des ravages qu'elle dut faire parmi les imaghiations russes.
Il en sortit une insurrection, qui alla d'abord mugir devant le palais impérial, alors désert; puis, qui courut, à travers le meurtre et l'incendie, par la ville effarée, et arriva, comme une marée, jusque sur la place de l'Amirauté, où elle s'amoncela en vagues formidables.
Tout était perdu : une heure encore et la ville disparaissait dans le sang!
Il n'y avait pas de force matérielle capable de dominer cet océan de peuple, ivre d'épouvante et altéré de massacre.
A cet instant imprévu, une calèche, attelée de deux chevaux noirs, partait à fond de train de Pé-
terliolT et apparaissait à l'horizon, tout au bout de la perspective de Newski.
Ce n'était qu'un point noir, mais qui approchait avec la rapidité d'un boulet.
Un cri retentit sur la place :
« Go soudar !... go soudar!... (1) »
La foule trop pressée ne put s'ouvrir à temps ; mais l'attelage fumant creva la vague, sans s'inquiéter des brisants, et parut, pendant une minute, voler sur des têtes broyées...
La calèche ne s'arrêta qu'au miheu de la place.
Un homme y était seul, et cet homme qui avait six pieds de haut, jeta sur la foule un regard qui l'embrassa toute entière dans un seul éclair. Il se leva : il parut loucher au ciel. La foule se courba, comme l'épi sous la tempête, et se tut.
Alors, dans un profond silence, et d'une voix qui alla chercher les recoins les plus éloignés de la place, cet homme dit :
« A genoux ! et demandez pardon à Dieu ! »
Et soudain, sur la place, il n'y eut plus que l'empereur debout.
(l) L'Empereur.
72 MEMOIRES DE LAFERRIERE
Sa voix alors retentit de nouveau :
« Il ne faul plus qu'on craigne le choléra ! Il n'y a plus de choléra ! Je ne veux plus qu'il y ait de choléra. »
Et la calèche reprit tranquilleraent le chemin de PéterhofT, au miheu des acclamations et des bénédictions populaires.
On continuait à mourir à Saint-Pétersbourg; mais l'empereur l'avait voulu : on n'y mourait plus du choléra !
Une des plus douces et des plus profondes impressions de ma vie a été, assurément, celle que je ressentis le 10 mai 1837, vers neuf heures du matin, lorsque je me mis à la fenêtre et que j'entendis sonner l'heure à l'horloge du Luxembourg.
J'étais arrivé la veille au soir, après un voyage d'un mois, un voyage à tire-d'aile, sans étapes, sans respirer, comme le ramier qui retourne au nid.
La patrie, aimant inexorable et doux !
Mes forces étaient épuisées et, à mesure que j'approchais des frontières, une terreur s'emparait
de moi : je tremblais de mourir avant d'avoir revu la France !
Mourir, soit; mais, avant, je voulais arriver dans cet hôtel de l'Empereur Joseph qui me rappelait les premiers temps de ma vie d'artiste.
Le lendemain, quand je m'éveillai, j'ouvris les yeux avec une certaine anxiété.
Il me paraissait impossible, m'étanl couché mourant au départ de Saint-Pétersbourg, que je ne m'éveillasse pas mort à Paris.
Mais j'avais dormi douze heures dans les bras divins de la patrie; j'avais respiré la vie : je me levai guéri; un sentiment de force et de vitalité courait, en chaudes ondeS;, dans tout mon être ; je vis le soleil du printemps, ce soleil qui est à la fois maternel et amoureux, et qui ne sourit bien qu'en France, et le passé s'en alla de ma mémoire, comme une brume chassée par l'aurore.
Je m'accoudai à la fenêtre, je revis ces maisons, ces toits, ce pavé, et je nïe mis soudainement à rire d'un rire mouillé de {)Ioars.
DE LAFERRIERE 75
J'ai dit qu'on m'avait fait parvenir à Saint-Pétersbourg une lettre de Harel, où il m'était proposé de revenir au théâtre de la Porte -Saint-Martin prendre place, à côté de mademoiselle Georges, dans une création nouvelle.
Les réalités de la vie allaient me prendre brusquement.
Harel me fit l'accueil le plus cordial.
C'était un homme d'infiniment d'esprit que cet ancien sous-préfet de rEm[)ire, et, de plus, c'était un homme charmant : libre de mademoiselle Georges Weimcr et de la fortune ennemie, il eût été le modèle accom|)li de la courtoisie française; mais il avait, contre lui, ces deux déesses, l'une immortelle, et l'autre éternelle !
Harel m'annonça que le beau-frère de Victor Hugo, M. Paul Foucher, m'attendait pour m'offrir le principal rôle dans une pièce de sa façon, devant avoir pour titre : Jeanne de JSaples.
M. Paul Foucher avait eu déjà, dans divers théâtres, quelques chutes qui l'avaient fait remarquer.
A cette époque, une chute, lorsqu'elle était éclatante, ne nuisait pas à la réputation d'un auteur :
les tempêtes d'Hemani avaient rais les sifflets à la mode, et l'auteur de Jeanne de Naples usait de ce moyen de renommée; quelquefois môme, il en abusait.
Arrivai-je prévenu à cette lecture, qui fut faite en grande cérémonie, et à laquelle assistait mademoiselle Georges? Je n'oserais dire non, l'auteur d'Yseult Bimbaud et d'Amy Robsart m'effrayait un peu!
Eh bien ! je m'étais trompé à dean : Jeanne de Naples n'avait rien de particulièrement condamnable.
C'était bien le style à outrance, celte folie à froid, cette pyrotechnie inventée pour imiter les rayonnements du maître ; mais, en somme, cela pouvait se réciter en public, et je vis même mademoiselle Georges, à quelques passages de son rôle, laisser errer un sourire d'approbation sur ses lèvres, dont les lignes commençaient à perdre de la pureté, pour affecter les affaissements d'une maturité respectable.
Je ne suis, certes, pas suspect à l'endroit de mademoiselle Georges Weimer. Elle fut une de mes religions les plus sincères. Kul plus que moi n'a eu
DH LAFERRIKRE 77
le culte (le cette royauté. Et je ne puis encore, sans émotion, me rappeler cette soirée du Théâtre- Français où la sombre et superbe Cléopàtre apparut pour la dernière fois.
Mais il faut être juste, même en face des tombeaux.
Le défaut de cette grande artiste fut de vouloir survivre à sa beauté, et à sa jeunesse plus encore qu'à sa beauté.
Qu'étais-je alors, et que valais-je ?
Peu de chose; mais le peu qui plaisait en moi, c'était précisément la jeunesse : j'étais, pour me servir du langage scénique,un amoureux et, même, un jeune amoureux,
La nature m'avait fait ainsi, par les traits d'abord, et ensuite par la voix, par le geste, par la passion, par le tempérament.
Il en est qui naissent vieux, comme il en est qui naissent jeunes : toute ma vie d'artiste a pivoté sur ce mot : Jeunesse.
Eh bien! comme il s'agissait, dans l'ouvrage de M. Foucher, de faire de moi et de mademoiselle Georges deux jeunes amoureux, pendant les trois longues heures que dura cette lecture, je
ne cessai de me poser cette inquiétante question :
« Lequel de nous deux sera le plus ridicule? »
Dans l'impossibilité où je me trouvai d'inventer une formule qui expliquât poliment mon embarras à Harel, je trouvai plus court de demander la rupture de mon traité : je l'obtins, mais il m'en coûta trois mille francs.
Harel était un homme pratique !
Dans le total de bénéfices que lui promettait le succès de Jeanne de Naples, cette somme pouvait faire figure et n'était point à dédaigner.
Ma rupture, un peu brusque, avec le théâtre de la Forte-Saint-Martin me fit connaître un homme qui était, à cette époque, la terreur du monde dramatique.
J'ai nommé Charles Maurice.
Cet homme avait pris dans la presse une altitude tout exceptionnelle. Jamais, depuis Fréron, un journaliste n'avait procédé de cette façon.
Il était doué — résultat de la concentration de
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ses aptitudes sur un seul point, le théâtre — il était doué, dis-je, d'une perception sagace et vive pour saisir tous les côtés saillants de l'art dans l'artiste, et plutôt les mauvais que les bons.
C'était par un laconisme sec et audacieux qu'il donnait à sa critique, encore plus qu'à ses éloges, un cachet de vérité vraiment redoutable.
Charles Maurice avait la bouche fine, les yeux petits, et ne portait point de barbe; son sourire était un peu faux, mais ce n'est là qu'un détail; il aimaità s'attendrir : sesyeux s'humectaient facilement; il vous disait: « Mon entant, » avec une onction évangélique; ce qu'il adorait surtout, c'était de recevoir ses visiteurs avec sa petite fille jouant sur ses genoux.
Charles Maurice avait, d'ailleurs, toutes les qualités d'un bon metteur en scène.
Sur sa table, encombrée de journaux et de bibelots de toute espèce, il plaçait quelquefois, entre sa tabatière et le tricot de sa femme, un fleuret démoucheté, monté en quarte, dont il aimait à raconter les aventures — et, cela, sans faste et sans lyrisme.
La bonhomie la plus doucement bourgeoise formait le fond de son caractère.
Il a tenu dans sa main, un peu potelée, trois ou quatre générations d'artistes. Il ne manquait ni d'esprit, ni de savoir et, avec de bonnes rentes, il aurait eu, peut-être, de l'impartialité et du jugement.
Ma première visite à cet homme fut pour lui l'occasion d'égrener tout son chapelet. On fit jouer pour moi les grandes eaux. J'eus le régal de la petite fille et de la bonne maman. On me serra les mains avec une douce et secrète etTusion. J'eus du « mon enfant » tant que j'en voulus, et l'on me promit des confitures. La première tartine parut le lendemain.
C'était doux et discret. Le petit bruit rasait la terre. On se bornait à annoncer, dans les termes les plus favorables, mes débuts au théâtre de la Porte-Saint-Marlin, et l'on finissait en laissant entrevoir quelques nuages qui pourraient bien s'élever entre le débutant et la direction : « Lisez Georges. »
Ces deux mots en italique terminaient l'article.
Le surlendemain, deux autres mots. Les jours suivants, deux autres encore : quelquefois quatre; jamais plus. VA, chaque fois, je n'étais qu'un pi'c-
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texte à épigrammes. Le digne homme avait ingénieusement pris mon dos pour aiguiser ses llèciies. Il en voulait à mademoiselle Georges, et cherchait un tremplin pour lui sauler à la figiirc. Il l'avait trouvé; c'était moi.
Vous pensez, peut-être, qu'il attaquait l'artiste? Point. Il égratignait la femme. Et même, au fond, lui en voulait-il sérieusement? J'en doute, et mademoiselle Georges elle-même en doutait l)ien davantage. C'est elle qui dit, à ce propos, en haussant les épaules :
« Laissez-le faire, il ne veut que mon bien. »
Naturellement, je sus dès lors à quoi m'en tenir sur les tendresses subites de M. Charles Maurice, et ne my fiai |)1lis qu'avec une extrême réserve.
Mais ce ne fut pas une raison pour que je lui témoignasse moins d'empressement, au contraire.
L'artiste est un enfant craintif, nerveux, auquel il est trop facile de faire peur. On lui pend un fantoche devant les yeux et on lui dit: «C'est Jupiter! » et il s'incline avec des tremblements.
J'ai connu à peu près tous les artistes de mon temps, et, en cherchant bien, je ne trouve guère que Fanny Elssler qui ait eu le courage de regar-
der en face ce Dieu bourré de son, et de lui tirer la langue.
J'en viens au récit de mes relations avec ce singulier personnage, et pour n'avoir plus, ensuite, à en parler.
Un matin, je me présente chez Charles Maurice.
Mon engagement avec le Vaudeville allait expirer et je désirais le renouveler dans des conditions favorables ; or, ma crainte était qu'un de ces mots meurtriers comme le venin de l'aspic, ne s'échappât de sa plume et ne vînt à rencontre de ma volonté.
Pendant que je causais, c'est-à-dire pendant que je faisais mes dévotions aux pieds du dieu redoutable, et que je balbutiais mon petit bout de prière, mes yeux furent tout à coup attirés par un christ en ivoire, couché sur sa table.
« Vous regardez ce petit christ, me dit-il. C'est une surprise que je veux faire à ma femme : je compte surmonter le bénitier de son alcôve de ce petit chef-d'œuvre. »
Le petit chef-d'œuvre était atroce.
« Charmant, répondis-je ; mais j'ai encore mieux : j'ai un clirist, une réduction d'après Ban-
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dinclli", par un artiste italien du dix-septième siècle, et que j'aurais véritablement du plaisir à échanger contre le vôtre, si vous le voulez bien. »
Charles Maurice laissa éclater le rire de ses petits yeux et secoua la tête en signe de bienveillance et d'assentiment.
Le soir môme, j'échangeais un vrai chef-d'œuvre contre cet ivoire qui avait dû sortir, bien certainement, des mains de quelque forçat de Toulon, peu touché de la grâce.
Ce fut un cri d'admiration.
La bonne dame fut appelée; on lui expliqua qu'elle allait prier Dieu comme une reine devant une des merveilles de l'art, ce qu'elle voulut bien paraître apprécier et ce qui amena ce cri généreux de la part de ce modèle des époux :
« Vrai I là ! vous m'embarrassez !,.. Je ne saurai comment reconnaître cette courtoisie!
— Eassurez-vous, répondis-je en souriant : j'emporte votre christ; mais je vous laisse votre plume. »
Naïf! Sot que j'étais!
Quelque temps après, j'ouvrais chez mon concierge la lettre que voici :
« Hier a paru dans mon journal un entrefilet qui vous concerne. Je me hâte de protester contre ce qu'il dit. Il est d'un de mes jeunes gens. Si cette protestation peut vous suffire, je vous prie de l'accepter.
» Charles Maurice. »
Je courus à la recherche du journal, et j'y lus quelques lignes abjectes que je ne crois pas pouvoir reproduire.
Je m'adressai aux tribunaux.
J'attaquai le Courrier des théâtres dans la personne de Charles Maurice; ce fui devant la police correctionnelle que nous comparûmes, et l'homme au christ, qui n'en était plus à son coup d'essai, fut condamné à deux mois de prison. 3,000 francs d'amende, à la suppression de sa feuille, à 5,000 fr. de dommages et intérêts et à l'insertion du jugement dans cinq grands journaux à mon choix.
J'avais coupé le serpent; mais il en restait les tronçons.
Ils s'agitèrent et se tordirent encore pendant quelque temps; puis, il n'en fut plus question.
L'âge aidant et, aussi, quelques revenus au soleil.
DE LAFERRIERE 85
Charles Maurice se retira du monde et s'en fut vivre à la canapagne, en face de la nature.
Il se plongea dans l'idjlle, donnant libre carrière h sa sensibilité vertueuse et partageant sa vie entre le lever de l'aurore et le soir d'un beau jour.
11 est à coup sûr bien mort dans beaucoup de méaioires; mais je ne sais s'il est enterré.
Charles Maurice a en, du reste, des successeurs.
On a pu lire dans l'une de ces feuilles, oublieuses de la dignité littéraire, à l'occasion du mariage de la fille de Bayard, l'auteur :
« M. Bayard donnait hier un bal. Il reconduisait son dernier invité, lorsque la mort l'a saisi... Quand donc M. Scribe donnera-t-il un bal?»
Et cette injure odieuse aux douleurs de la famille a été imprimée! Elle a existé! Heureusement, à l'honneur de la presse, de pareils excès ne sont que de rares et monstrueuses exceptions.
Puisque j'ai dit quelques mots de mon premier, mais court passage au théâtre de la Porte-Saint- Martin, et que le nom d'IIarel s'est rencontré sous ma plume, je vais esquisser, plutôt d'après mes souvenirs (jue d'après la légende, cette fine et spirituelle physionomie qui est restée un peu comme le type achevé du directeur de théâtre, tel du moins qu'il apparaissait encore à cette époque, avant l'invasion de ce que j'appellerai le mérite commercial, qualité étrange, exigée aujourd'hui d'une profession qui n'a rien de commun avec le commerce, si ce n'est la faillite.
Harel était plutôt petit que grand, bruyant,
remuant, loquace et de cette gaieté un peufiévrease qui devait, plus tard, comme celle de ce pauvre Monrose, s'échauffer de plus en plus et finir par lui incendier le cerveau.
Il a été l'un des derniers spécimens de l'esprit et de la fantaisie appliqués à la direction d'un théâtre.
Si quelques autres ont hérité, après lui et dans une certaine mesure, de ses charmants défauts, ils ont passé ou passeront, sans avoir eux-mêmes d'héritiers.
Quant aux marchands de charbon, de rubans, de contre-marques, de plaqué et autres, qui ont administré la plupart de nos théâtres avec la conviction d'avoir été fort supérieurs, sous tous les rapports, aux Harei, aux Hostein, aux Roqueplan, aux Marc Fournier, aux Carvalho, je leur souhaite de laisser les souvenirs que laisseront ces hommeslà !
Harel s'était trouvé mêlé au plus grand monde officiel, comme j)lus tard il marcha de pair avec les plus grands noms de la République des lettres.
Une vision changea brusquement sa vie ; il crut voir un jour passer devant lui la Junon du mont Ida; seulement, ce jour-là, Junon s'appelait Geor-
ges, et jamais la fille de Saturne n'avait été plus belle.
Ainsi que Jupiter, l'ancien sous-préfet de l'Empire ne résista pas au désir de s'envelopper, avec la déesse, d'un nuage d'or qui les dérobât aux regards indiscrets des mortels...
Mais lorsque, redescendus sur la terre, ils redevinrent visibles, on les trouva, l'un et l'autre, échoués au théâtre de l'Odéon, elle comme première étoile tragique, lui comme directeur... déjà fort empêché d'argent.
La mort seule, désormais, devait les séparer!
On a beaucoup parlé de l'esprit de Harel.
Il en avait en effet et du meilleur; mais cet esprit existait en lui comme l'étincelle dans le caillou : il lui fallait le choc pour jaiUir.
Au repos, Harel ne vivait qu'à moitié. Il n'était entièrement lui qu'au milieu des bourrasques. C'était une âme paresseuse que la fièvre des affaires atfolait et qui éclatait alors en gerbes éblouissantes. Il dut aux huissiers de Paris la moilié de son génie.
Je ne sais si Ton a raconté ce qui se passa, un jour, entre le roi Louis-Philippe et Harel ; il est
possible qu'on connaisse la scène, mais elle est bonne à redire.
La voici :
Harel était chef de bataillon de la garde nationale et, en cette qualité, lorsqu'il était de service aux Tuileries, il avait le privilège de dîner à la table du monarque citoyen.
Un jour où il devait être de service, à bout d'expédients, il s'était éveillé, avait examiné les quatre points de l'horizon et avait reconnu que sa vie était bornée, au nord, par le succès presque sibérien de Catherine Howard; au sud, par mademoiselle Georges; à l'aurore, par des billets protestés; au couchant par la faillite, quatre points noirs qui eussent jeté sur tout autre que sur lui le crêpe de la mélancolie.
Il s'était donc revêtu de son uniforme, avait ceint son épée et s'était mis à la tête de son bataillon, tout en se demandant si, réellement, il ne lui restait aucune chance de salut.
Il découvrit qu'il lui en restait une : son esprit.
Il fui à la table du roi ctincelant de vervo et de gaieté. Louis-Philippe, qui tenait de ses pères le
goût du rire gaulois, s'en donna le régal avec un abandon de bon augure, et Harel de se dire au dessert ; « Je le tiens. »
Donc, enhardi par la belle humeur de Sa Majesté, au sortir de la table, il osa lui demander la faveur d'une audience particulière.
Le roi devint sérieux; mais il avait ri de si bon cœur, qu'il ne voulut pas la lui refuser.
L'audience fut gracieusement accordée pour le lendemain, le roi se réservant la nuit pour réfléchir et la laissant à Harel pour espérer.
Or, le lendemain^ en apercevant son convive de la veille :
« Eh bien, lui deraanda-t-il, que voulez-vous et en quoi puis-je vous être utile? »
Il y avait beaucoup d'assurance dans la voix du roi : la nuit n'avait pas été perdue.
« Sire, Votre Majesté sait sans doute que je dirige un théâtre qui, chaque jour, rend de grands services à la littérature et aux arts. »
Louis-Philippe, qui en fait de théâtre moderne ne connaissait rien au-dessus de Guerre ouverte du sieur Du maniant, no se rendait point parfaitement compte des services que Marie Tudor et Antony
pouvaient rendre à la littérature, ce qui ne l'emj)ècha pas de répondre avec toute sa grâce naturelle :
(( Oui, monsieur Harel; ohl certainement, je sais cela.
— Mais, sire, la charge est bien pesante; mon répertoire ne se joue qu'au prix de sacrifices énormes: pour la mise en scène... Marie Tudor m'a coûté les yeux de la tête.
— Voyez-vous cela! fit le roi. A quoi diable songent donc vos auteurs modernes? De mon temps, on jouait Guerre ouverts avec une malle. Vous souvenez-vous, monsieur Harel, de l'etTet que produisait cette malle? Et une malle, cela ne coûte jamais bien cher.
— C'est selon, sire. Aujourd'hui, si M. Hugo imaginait d'avoir une malle dans l'une de ses pièces, il faudrait qu'elle fût du xv siècle et on devrait aller l'acheter au mobilier de la Tour de Londres ; et, comme il serait nécessaire pour cela d'obtenir un bill des Communes, on ne s'en tirerait pas sans une dissolution du Parlement, et sans acheter en masse les votes de tous les bourgs pourris d'Angleterre... ce qui fait que la malle de M. Hugo me
reviendrait à un milliard. Bref, je suis à bout de lutte et de courage.
— Vous m'étonnez, monsieur Harel ; j'aurais cru, au contraire, votre entreprise en pleine prospérité. Les feuilles que je lis font un tel éloge des ouvrages que vous représentez... Est-ce que le public ne serait pas de l'avis des journaux?
— Ah ! sire, les journaux! vous en savez quelque chose. »
Le roi ne réi)ondit pas ; le sang de Harel ne fit qu'un tour : il avait commis un impair.
Mais Louis-Philippe brusquant les choses :
« Et, dites-moi, mon cher commandant, que faudrait-il donc pour vous remettre à flot? »
Harel respira comme le naufragé qui entrevoit le rivage.
« Sire, s'écria-t-il, avec une de ces convictions qu'il savait se faire à lui-même, trente mille francs me sauveraient la vie.
— Vraiment! une si petite somme vous suffirait?
— Oui, sire, et si Votre Majesté consentait à me confier ces trente mille francs... seulement pour un an
DE LAFERRIKRE 93
— Moi! iiilerrouipit Louis-Philippe, en jouant une de ces surprises qui eussent fuit le désespoir de Potier; moi, vous prêter trente mille francs! Trente mille francs, mon pauvre monsieur Harelî Mais si je vous les devais, je serais obligé de vous demander du temps pour- vous les payer ! » Le pauvre Harel avait trouvé plus fort que lui I Chez le ministre des Beaux-Arts, il prit une éclatante revanche.
Harel venait de monter à grands frais l'O^Ae/fo de Ducis, dont le rôle avait été confié à Frederick Lemaître.
Ce qu'on racontait des décors, des costumes et de l'effet que le grand artiste ne devait pas manquer de produire dans ce rôle qui, pour avoir été traduit par Ducis, n'en était pas moins resté de bonne race, inquiéta le Théâtre-Français.
Bien que fort indifférent à l'endroit de cette vieillerie, il réclama, cependant, les droits qu'il avait sur elle, et défense fut faite à Harel de la jouer.
C'était le matin dii jour de la première représentation.
Harel courut chez le ministre, qui d'abord se fit excuser et ne voulut pas le recevoir.
Harel insiste auprès du chef du cabinet.
« Dites, je vous prie, à Son Excellence, que j'ai une affaire de la plus haute importance à lui communiquer.
— Oh ! réphque en riant le chef du cabinet, il n'y va pas, je pense, du salut de l'État.
— Qu'en savez-vous, monsieur? » se prit à dire Harel, avec l'accent et le geste inimitables du grand comédien qu'il y avait en lui, et qui improvisait cette répUque sans trop savoir ce qu'elle aoiènerait.
Le chef du cabinet rentra chez le ministre et revint exprimer de nouveau à Harel tous les regrets de Son Excellence*
Mais le « qu'en savez-vous? » avait déjà fait du chemin dans l'imagination de Harel.
« Puisque Son Excellence ne peut me recevoir, dit-il assez haut pour être entendu du ministre par la porte du cabinet restée entre- baillée, je n'insiste plus : je me retire. Mais on ne dira pas, du moins,
DE lafeiikii-:re 95
que j'ai failli à mon attachement au roi et à l'État, et que je n'ai pas tout fait, comme ami et comme citoyen, pour conjurer de grands malheurs ! »
Et il s'élança hors du cabinet.
Mais il n'avait pas fait trois pas qu'une sonnette retentit.
« Monsieur Harel, lui cria-t-on, le ministre vous demande. »
Il entra chez M. de Montalivet, mais d'un pas mesuré.
« Ah çà ! voyons, dit le ministre sans détourner les yeux de son travail, qu'avez-vousà me dire, Harel?
— Les choses les plus graves, monsieur le ministre. »
Un léger sourire effleura les lèvres de M. de Montalivet.
« Je le dis très-sérieusement, les choses les plus graves !
— Eh ! que se passe-t-il donc? »
Harel avait pris un fauteuil et s'était assis^ (i Hier, monsieur le ministre, pendant la répétition générale à' Othello qu'on devait jouer au théâtre de la Porte-Saint-Marlin et que Votre Excellence a fait défondre...
— J'y ai été forcé, mon cher Harel, la Comédie- Française a des privilèges qu'il faut respecter. »
Alors Harel, avec une majesté inimitable : « Aurais-je insisté pour voir le ministre, s'il ne s'agissait que de ma ruine; car il est vrai que vous causez ma ruine, Excellence ; mais il s'agit de l'État, il s'agit d'un complot !
— Un complot!
— Hier soir, pendant la représentation û'Othello, à laquelle j'avais admis un certain nombre de personnes, des fournisseurs, des créanciers, de pauvres diables qui attendaient cette représentation avec une espérance bien légitime, hier soir donc, j'étais au parterre, caché dans un coin, lorsque, du fond d'une baignoire, se sont échappés quelques mots que j'ai saisis au vol.
— Et qui occupait cette baignoire?
— Oh! pardon. Excellence, je puis vous avertir d'un péril; mais je ne saurais dénoncer personne.
— Enfin! qu'avez-vous entendu?
— Ces mots : « Il faut en finir avec le roi ! Le roi, c'est la clef de voûte de la monarchie européenne. Le roi mort, c'est la République partout et à toujours! et avant vingt-quatre heures, tout sera dit.»
DE LAFERRIKRE 97
— Lo roi!... La République!... Avant vinglqualre heures?
— Avant vingt-quatre iieures !
— El vous ne vous êtes pas élancé aussitôt dans cette baignoire?
— Si fait bien !
— El vous avez reconnu les interlocuteurs?
— Je n'ai pas dit cela !
— Vous les connaissez?
— Oui.
— Et vous ne les nommez pas !
— Vous le voulez!
— Absolument.
— Eh bien!... »
Mais Harel jette les yeux sur la pendule. « Ciel! deux heures! Déjà deux heures !
— Eh ! quand il en serait trois, qu'est-ce que cela vous fait?...
— Ce que cela me faitf Mais, tandis que je vous parle, l'heure s'écoule, la location marche, la queue se forme, la foule assiège mes portes ! Dans une heure, Usera trop tard! Tout Paris sera là, et une déception, à Paris, c'est une étincelle sur la poudre! Ah ! je n'ai que trop perdu de temps déjà. »
Harel se leva et fit un pas pour sortir. « Où allez-vous donc? dit le ministre.
— Préparer mon relâche!
— Eh, pour Dieu! ne faites pas relâche, mais parlez !
— Ne pas faire relâche? Je ne puis jouer qu'Othello... et vous me le défendez !
— Jouez donc Othello; mais, au nom du ciel, parlez!
— Vite alors, un mot, un ordre pour le commissaire qui, sans cela, ne laisserait pas la garde arriver... Et vous voyez d'ici cette foule et pas de gardes municipaux! C'est effrayant à penser. »
Le ministre écrivit rapidement deux mots qu'Harel enleva plus rapidement encore, tout en tirant un cordon de sonnette.
Un huissier parut.
(i Un homme à cheval, une estafette, et ventre à terre jusqu'au théâtre 5 ce mot de Son Excellence à M. Moëssard, mon régisseur, w
Harel retomba sur son fauteuil et s'essuya lefront.
« Eh bien ! dit avec une impatience fébrile M. de MontaUvet, quand l'huissier eut disparu, eh bien! allez-vous enfin me dire?... »
DE LAFERRIKRE 99
Harel so releva et sonna une seconde fois. « Que faites-vous? dit M. de Montalivet.
— Permettez. »
Et à l'huissier qui se présente de nouveau : « L'ordre est-il parti?
— Dès que vous l'avez eu remis, Monsieur. » Assuré de sa réussite, Harel lira sa tabatière,
s'offrit une prise de tabac et d'une voix calme :
« Monsieur le Ministre, il me reste à vous dire que vous venez de sauver la France.
— Comment cela?
— Le coup était pour ce soir. Le relâche était le signal. La foule formait le rassemblement, et le rassemblement marchait sur l'Hôtel-de-Ville. Mais, grâce à Dieu! ou plutôt, grâce à votre haute inspiration, tout péril est désormais conjuré : la République n'est plus à craindre; le gouvernement du roi est plus solide que jamais, et le ministre des Beaux-Arts est le plus grand et le plus indulgent des ministres. »
M. de Montalivet se mit à rire : il comprit qu'il venait d'être joué par son ancien camarade de collège et, comme il était beau joueur, il se vengea en grand seigneur : les trente mille francs refusés
par le roi, il les donna contre celte autorisation qu'il venait d'accorder un peu trop proraptement. Je ne sais si Harel les rendit plus tard.
On demandait à Harel, ce qu'il pensait de Frederick Lemaître et de Bocage.
« Comme talent, comme influence sur les masses, je n'admets pas qu'il y ait la moindre comparaison à établir entre les deux artistes : le genre de Bocage appartient à une fausse école qui, chaque jour, perd le goût du public; Frederick, au contraire, développe l'intelligence des masses, et remue chaque fibre du cœur : il restera un grand comédien toujours, parce que tous les genres sont familiers à sa nature, riche et puissante. Comme hommes, l'un et l'autre me sont peu sympathiques. Pourtant, ici encore, j'accorderais à Frederick la préférence. Si j'ai besoin d'une recelte, et que j'aie compté sur lui, je vais le voir à l'heure où je le sais entouré de sa famille; je prends ses trois fils sur mes genoux, je les caresse, je les embrasse cl
1)K LAFERRIKUE 101
je dis au père : « Ils sont charmants... » Frederick sourit, et ma recette est assurée. Avec Bocage, c'est beaucoup moins facile : il faut le proclamer le plus grand génie du Théâtre et lui donner la République par-dessus le marché; et, comme je ne l'ai pas dans ma poche, j'en suis réJuità faire relâche. B
Harel est mort sincèrement regretté. Qao la batte de l'Jiistoire lui soit légèrel
Quelque temps après mon retour à Paris, je me rendis chez mademoiselle Mars, à son hôtel de la Tour-des-Dames.
L'illustre comédienne était à sa répétition; je voulus l'attendre.
Je dis à Julienne, sa dame de compagnie :
« Dès que vous entendrez venir mademoiselle Mars, vous me cacherez près du salon. »
Ce qu'elle fit.
Mademoiselle Mars entra et, tandis qu'elle ôtait son châle et son chapeau, les modulations connues d'une poule qui cherche son grain se firent entendre.
Mars fit un bond et écouta ; puis, frappant dans ses mains :
« Ah ! s'écria-t-elle, mon voleur de bouquet est ici! »
Et je parus.
« C'est ce mot-là que j'attendais; j'étais sûr que vous le diriez, aussi bien que vous dites : Ah! mon Figaro , et je voulais me payer ce régal, malgré vous. »
Je lui baisai les deux mains qu'elle m'avait tendues; ensuite, relevant les yeux, je la regardai.
Hélas! le temps île temps cruel! sa griffe impitoyable était marquée sur ce charmant visage...
Elle me considérait, elle aussi, mais avec un peu de tristesse.
« Mais regarde-le donc, Julienne, dit-elle à sa dame de compagnie; il est toujours le même, lui I »
Ce lai aurait valu cher pour un directeur de théâtre.
« Combien y a-t-il de temps que vous êtes parti, Laferrière ?
— Trois ans.
— Trois ans! Tant que cela pour les uns, et si peu pour les autres ! Vous êtes des autres, vniinf »
Le vous fut comme le lui : un chef-d'œuvre !
Mais, aussilôt, revenant à sa vivacité naturelle, elle me fit mille questions sur Saint-Pétersbourg, son climat, ses salons et ses femmes.
« A propos, vous me restez à dîner. Puisque j'ai un revenant, je veux le montrer. Nous aurons Arnauld, le baron Taylor, La Pelouze du Courrier français, puis, la mère Fusil, vous savez? l'orpheline de Wilna; Coupignj, Armand, le vicomte d'Arlincourt, que vous connaissez de vieille date, et mon ami Charles. »
Charles était précisément le personnage qui n'avait pas eu le dernier bouquet.
Ce n'était pas sans un vif [)laisir, doublé d'une certaine curiosité, que j'allais me retrouver en face de l'auteur du Solitaire.
Homme du monde plutôt qu'homme de lettres, le vicomte d'Arlincourt a eu son jour de renommée, de célébrité littéraire même. Il est vrai que, ce jour-là , M. d'Arlincourt ne l'a jamais retrouvé. Qui songerait, aujourd'hui, à lire ce fameux
Solitaire du MonlSauvage, ou bien Ipsiboë, les deux grandes œuvres de cet excellent homme?
M. d'Arlincourt était maigre et de moyenne taille. 11 avait, très-jeune, porté une perruque frisée à petils anneaux et disposée avec beaucoup d'art. Son visage, au teint un peu basané, exprimait, dans ses traits fins et délicats, une de ces bonhomies banales ou le sourire arrive facilement, mais un peu comme par une pression mécanique. 11 avait des entliousiasmes à froid (pii ne saisissaient personne. Cependant, il était d'un dévouement absolu, chevaleresque, à ses convictions politiques, immuables, auxquelles il aurait facilement sacrifié sa vie.
Ses amis le trouvaient, aussi, toujours prêt à leur tendre la main.
Mais vint un jour, jour à jamais maudit, comme il l'aurait dit lui-même, où le pauvre vicomte se vit frappé par un grand revers de fortune.
Il s'était porté garant de son frère dans une spéculation où ce dernier s'était engagé; le frère fut ruiné et, parconlre-conp, il le fut presipio entièrement liii-mêmi">.
Il fallait le voir, alors, lutter péniblement, mais noblement, contre l'adversité; se rendre à pied dans les soirées du grand monde, enveloppé jusqu'aux yeux de son vieux manteau à collet de velours; dîner à deux francs par tête, et subir, en regard des plus brillantes relations, les privations que la pauvreté impose.
Le vicomte allait en arriver à ne plus pouvoir soutenir même cette situation, lorsque, par un rare bonheur, dont il était bien digne d'ailleurs, un mariage très-riche le rendit, tout remis à neuf, aux salons dont sa vanité un peu excentrique amusait quelquefois l'oisiveté.
On se rappelle cette fête féeri jue qu'il donna à la mère du comte de Chambor-l dans son château de Saint-Pair, en Normandie.
Potenkim avait fait déguiser en villageois les soldats de Catherine II, lors du voyage qu'elle fit en Crimée; le vicomte d'Arlincourt déguisa en bergers et bergères d'Opéra-Comique tous les paysans normands des alentours de sa terre.
Et la fête coûta gros, comme disait le ducd'Ayen des fêtes de Louis XV.
Ce qui va suivre, je l'ai entendu raconter en petit
cOQiité par le vicomte d'Arlincourt lui-même, ù une soirée cliez lui, à laquelle j'avais été invité.
« En 1846, nous dit le vicomte, je revenais de Venise, où j'avais été faire ma cour à madame la duchesse de Berry. Arrivé à Rome pour voir le Saint-Père, je trouvai dans la capitale du monde chrétien l'auteur du Génie du Christianisme, Chateaubriand, voyageant en compagnie de la célèbre recluse de l'Abbaye-aux-Bois, madame Récamier.
(c Madame de Chateaubriand était morte depuis peu; cet événement avait donné au veuf illustre toute sa liberté d'action, et ce voyage en Italie en était une preuve.
» Madame Récamier, qui avait eu tant à souffrir de l'esprit capricieux, maussade et personnel de Chateaubriand , pour ne pas briser son idée fixe, se refusait , vis-à-vis d'elle-même , à voir l'homme dans l'auteur d'Atala; d'un autre côté, tous les prestiges qui avaient illuminé celle femme célèbre étaient détruits : elle était vieille et presque aveugle.
» Chateaubriand, plus vaincu par lui-même que par les révolutions qui ont abattu notre drapeau,
était vieux aussi, plus grondeur que jamais, et le sans-gùne, qui est l'iiidépeDclance des vieillards, se manifestait chez lui par des duretés accablantes pour ceux qu'elles atteignaient.
» C'est dans ces conditions que je trouvai les deux voyageurs, lorsque j'allai leur faire visite.
» Madame .Récamier, immobile dans son fauteuil, suivait de son regard éteint le bruit et la voix de Chateaubriand ; elle écoutait, la pauvre femme! elle qui, bercée par les adulations, avait si peu écouté ses flatteurs !
» — Mon cher d'Arlincourt, me dit Chateaubriand, en écrasant sur le marbre de la cheminée la plume qu'il tenait à la main, je suis las. Ce qu'on aj^pelle le génie, j'en suis désabusé! Je n'écrirai plus une ligne, désormais.
» Je m'élevai chaleureusement contre une telle déleruiination.
» — Oh! peut-on profaner ainsi sa propre renommée! s'écria madame Récamier, d'une voix toute peinée. Je vous en supplie, d'Arlincourt, dites donc à M. de Chateaubriand qu'il n'a pas le droit de briser sa plume, et que sa gloire doit encore grandir tant qu'il écrira.
» Chateaubriand s'arrôta devant madame Récamier, haussa les épaules, puis se mit à marcher, et, d'un ton dont la plume la plus vitriolée ne pourrait rendre la dureté cruelle :
» — Ne l'écoutez pas, d'Arlincourt, ce n'est qu'un propos de vieille femme!
» Madame Récamier devint blême; elle baissa la tète, assommée par cotte injure, la première qu'elle eût jamais reçue.
» Louis XIV, se rendant un jour chez madame de Montespan, passa par l'appartement de la Vallière; un petit chien, qu'il lui avait donné, accourut comme pour le caresser: d'un coup de pied, il le lança sur les genoux de sa maîtresse.
n En cela, Louis XIV fut moins cruel que l'auteur d'Atala. La Vallière était belle encore; le dernier mot de son avenir n'était pas dit; cette brutalité n'outrageait que la déUcatesse de la femme.
» Chateaubriand, plus cruel , dénonçait d'un mot les ravages du temps et tuait la femme. »
Yoici dans quelle circonstance je vis pour la dernière fois M. le vicomte d'Arlincourt.
Je me trouvais en représentations au Grand- Théâtre, à Lyon, lorsqu'un soir, comme je venais de jouer, je me vis abordé par un monsieur aux formes exiguës, au visage tout ridé, tout diminué par les années, offrant une frappante ressemblance avec la vieille femme de l'ancien régime, qui aurait espéré dissimuler son sexe sous des vêtements d'homme; il s'approcha de moi, tout gracieux, tout minaudant et m'appelant par mon prénom d'Adolphe.
C'était M. d'Arlincourt.
Son exquise politesse prit toutes les formes aimables pour me faire savoir qu'il allait à l'une de ses terres et qu'il avait retardé son départ de vingt-quatre heures, en apprenant que je jouais le soir même.
Peu de mois après, il mourait, vraiment solitaire, au milieu de cette république des lettres, à laquelle il ne laissait aucune production qui méritât d'être prise au sérieux.
Je reviens au dîner de mademoiselle Mars.
A part le vicomte d'Arlincourt, qui se fit excuser, tous les autres convives furent exacts.
Julienne vint annoncer à mademoiselle Mars qu'elle était servie, et nous passâmes dans la salle à manger.
Mademoiselle Mars venait précisément de la faire décorer à neuf et y avait dépensé plus de conviction politique que d'argent.
La grande artiste était, comme je l'ai déjà dit, légèrement avare, et il ne lui déplaisait pas de faire accorder les intérêts de sa JDOurse avec ses secrètes sympathies ; or, à cette époque de 1837, les mobiliers du style empire avaient perdu considérablement de leur valeur, et on pouvait afficher ses opinions sans s'exposer, pour cela, à des dépenses inconsidérées.
Les places avaient été désignées à l'avance.
Le baron Taylor était à la droite de mademoiselle Mars ; je me trouvais à sa gauche.
En face de moi était placée une esquisse de la tête de Talma, par Gérard; et comme, à plusieurs reprises, j'y jetais les yeux, mademoiselle Mars nous dit :
« Vous remarquez ce dessin, Laferrière? Pauvre Talma! sa faiblesse était de croire qu'il ressemblait à l'Empereur.
» Un matin, m'étant rendue chez lui en voisine, peu de jours après son installation dans notre rue de la Tour-des-Dames, je vis sur sa cheminée deux portraits dont les tètes avaient été coupées.
» — Eh! m'écriai-je, pourquoi ce massacre?
» 11 avait des ciseaux à la main et achevait de découper ces pauvres tètes.
» — Regarde, dit-il.
» Et le vieil enfant, avec un soin extrême, adapta sa propre tête sur l'uniforme de l'Empereur, et celle de l'Empereur sur son costume de Néron; puis aussitôt, donnant à sa physionomie l'expression terrible de Manhus, lorsqu'il interroge, preuves en main, son perfide ami, il me jeta le fameux : « Qu'en dis-tu? »
» — Je dis que c'est frappant, mon cher Talma ; seulement, tu aurais bien dû, en lui prêtant ta tête, à l'Empereur, lui emprunter un peu de sa puissance, afin de sauver nos quinze mille francs, que le roi vient de nous enlever. »
Ici, la vieille mère Fusil prit la parole :
« Bourgoin eut, elle aussi, sa manie : resseuibler àla Montespan ! et elle voulut mourir, comme elle, au milieu de cierges alluaiés, de sorte qu'elle eut la consolation, au lieu de mourir tout bêtement de la maladie qu'elle avait, d'expirer asphyxiée par la fumée et.l'odeur des cires qui encombraient sa chambre à coucher ; à moins, cependant, qu'elle ne soit morte des suites d'une colère qu'elle eut à ce moment-là.
— Comment cela? demanda mademoiselle Mars, qui adorait entendre la mère Fusil raconter des histoires.
— Oh ! c'est bien simple : le curé de Saint- Roch, après l'avoir administrée, allait se retirer, lorsque la Bourgoin, toute pleine de ferveur, le supplia de lui laisser son livres d'heures, afin de mourir, dit-elle, avec le nom de Dieu sur les lèvres, ce qui arriva, comme vous allez voir; car, s'étant endormie, le psautier lui tomba des mains et alla rouler dans l'alcôve ; elle, s'éveillant alors, cherche le livre, sonne sa femme de chambre et lui crie de sa voix mourante :
« Avance ici, vilaine mâtine ! avance ici, drôlesse ! Veux-tu me dire où tu as f... mon livre de messe ?
114 MÉMOIRES DE LAFERRIERE
» — Mais madame le tenait à la main, quand j'ai quitté la chambre.
» — Comment! nom de D..., voilà une heure que je le cherche. »
Sur quoi elle fut prise du hoquet, et mourut comme elle l'avait souhaité, en prononçant, à sa manière, le saint nom du Seigneur. »
Et, nous, de rire.
On vint dire que le café nous attendait au salon.
En y entrant, nous y trouvâmes Arnault, l'auteur de Germanicus;MM. KestneretLapérouse, et quelques autres des personnes auxquelles mademoiselle Mars s'était promise de me présenter.
L'élégant comte Charles de M*** ne vint, lui, qu'un peu plus tard, et, dès son entrée dans le salon, je remarquai qu'à une rare distinction de race, il joignait une certaine timidité d'éducation.
M. de M*** était grand, et avait les mouvements gracieux, un, entre autres, delà tête, qui paraissait plaire particulièrement à mademoiselle Mars.
Portant les cheveux blonds, tombant en longues boucles, ce qui serait de nos jours parfaitement ridicule, puisque, aujourd'hui, nos grands seigneurs se coiffent ras, exactement comme leurs palefreniers, il les rejetait, par un mouvement de tête, en arrière, et, alors, sa figure dégagée, en pleir* lumière, prenait une expression, à la fois hautaine et gracieuse, qui en augmentait réellement le charme. .
Ce mouvement pouvait paraître quelque peu cherché, prétentieux même; mais qu'importe ! il séduisait.
Mademoiselle Mars me présenta à M. de M***, comme elle m'avait présenté à ses autres visiteurs; puis, chacun s'étant placé à sa convenance, la conversation devint générale.
« Puisqu'il a été question deBourgoin, fit mademoiselle Mars, il faut que je vous dise la leçon piquante que l'empereur donna un jour à son ministre, Chaptal.
» Une nuit que l'empereur et Chaptal travaillaient ensemble, l'empereur lui dit tout à coup :
» — Obligez-moi de monter ce petit escalier : Vous trouverez dans une pièce, une dame qui m'at-
DE LAFERRIÉRE 117
tend ; dites-lui que j'ai beaucoup à travailler et qu'elle peut se retirer.
» Le ministre obéit, monte le petit escalier, trouve la dame, reconnaît Bourgoin, pâlit, balbutie l'ordre de Sa Majesté et se sauve... pour donner l'ordre de courir rue Castiglione, où demeurait l'infidèle, afin d'y reprendre un coupé jaune et des chevaux gris-pommelés qu'il lui avait envoyés la veille.
» Le coup qui lui avait fait perdre la parole, ne lui avait pas du moins fait perdre la tête.
» Mais Chaptal avait affaire à forte partie.
» Le lendemain, Bourgoin monte dans un affreux panier à salade, et s'en va tranquillement attendre la voiture de Chaptal aux Champs-Elysées; dès qu'elle l'aperçoit, elle donne Tordre à son fiacre de l'accoster; elles voilà, lui, dans sa calèche, elle, dans sa vinaigrette ; lui, terrifié, elle, souriante, marchant de conserve aux yeux de tout Paris; et, comme tout Paris connaissait déjà l'aventure, je vous laisse à penser si tout Paris s'en donnait de rire.
» Au bout de cinq minutes, il y eut trente voitures suivant les deux premières; au bout de dix
minutes, il y en eut cent, et une vingtaine par devant qui empêchaient celle du ministre de prendre le grand trot pour se dérober à cette singulière ovation.
)) Chaptal faillit en devenir fou ; mais, le lendemain, Bourgoin reparaissait dans son coupé jaune avec ses chevaux gris-pommelés, et quand, à la hauteur du carré Marigny, la voiture de Chaptal passa près d'elle, la bonne pièce tourna le dos au ministre, en haussant les épaules.
« Naturellement, elle garda et le coupé jaune el les chevaux gris-pommelés. »
Ici, Coupigny voulut prendre la parole :
« Un jour, dit-il, Bourgoin eut l'aplomb de mystifier le roi des mystificateurs, Dugazon... »
Mais, M. Arnault, l'interrompant, s'écria : . « Dugazon I Le régicide I Dugazon, l'aide de camp de Santerre ! Dugazon, qui fit battre un roulement de tambour au pied de l'échafaud de Louis XVI, à l'instant où le royal martyre voulait parler à ce peuple qui l'assassinait I Dugazon !... Ah ! pour le coup, il y a des noms que je ne saurais entendre, et si vous parlez de Dugazon, je vous cède la place !» '
Et M. Arnault se Icrq, d'un mouvement furieux.
Mademoiselle Mars se mit à rire, et s'adressant à M. de M***, qui ne riait jamais :
a Je crois, mon cher Charles, que voici l'heure d'aller vous habiller. N'oubliez pas que vous êtes du monde, et qu'il faut obéir à ses lois.
— C'est juste, dit M. de M***, qui baisa la jolie main de l'idole, et qui disparut discrètement.
— Vous avez tort, mon cher Arnaull, d'en vouloir autant à ce pauvre Dugazon, continua mademoiselle Mars, dès que Charles eut fermé la porte du salon, et, si j'ai renvoyé M. de M***, c'est pour vous confesser que je suis redevable à ce régicide, comme vous l'appelez, d'une de ces idées qui sont parfois le salut de toute une existence.
— Ah 1 par exemple, si vous me prouvez cela!...
— Tout de suite. C'est à lui que je dois d'avoir échappé au plus grand danger que j'aie jamais couru
— Et lequel?
— Celui de dire mon âge. »
A ce mot, il y eut un moment de stupeur. Mademoiselle Mars parlait de son àgel Armand, qui tenait son chapeau, le laissa tomber de saisisse-
ment; Coupigny parut changé en statue, et Ja mère Fusil, ne sachant où se fourrer, se fourra le nez dans sa tabatière.
Je compris, alors, pourquoi mademoiselle Mars avait éloigné M. de M***.
« Oui, mon cher, continua-t-elle avec un sérieux imperturbable, c'est le fameux roulement de tambour, dont je me souvins à propos, qui m'a sauvée.
— Quoi! ce hideux subterfuge ! cette abominable insulte à la double majesté du trône et du malheur ?
— Appelez cela comme voudrez, je m'en suis servie !
— Ma chère Mars, je ne vous cache pas que vous me faites frémir de la tête aux pieds !
— Eh! moucher, je frémissais bien davantage moi, à la pensée qu'appelée devant la cour à témoigner contre mon voleur de diamants, — car il s'agit ici de cette aventure —j'allais être obligée, conformément à la loi et après avoir prêté serment, de déclarer mon âge devant tout Paris.... que dis-je? devant le monde entier!
— Et vous fîtes battre le tambour?
— C'est étrange, dit Coupigny , il n'a point été question de cet incident.
— Vous sentez bien que je n'aurais peut-être pas obtenu l'autorisation de rassembler dans le prétoire tous les tambours de la garde nationale et de les faire partir à mon signal. Cette fantaisie eut paru trop étrangère aux usages de la cour d'assises. Mais, quand une idée est bonne, elle a cela d'excellent qu'on peut la travestir de mille laçons, sans pour cela qu'elle cesse d'être parfaite. Je remplaçai donc les tambours par les claqueurs du Théâtre-Français, au chef desquels j'avais dit : a Placez votre monde le plus avantageusement que vous pourrez, et lorsque, la main levée, je répondrai à cette question : Votre âge? — partez bien à point, et faites crouler la salle sous les applaudissements, de façon à ce que le plus avisé des journalistes n'en entende rien. » Ce qui fut fait. Le président, qui n'avait pas mieux entendu que les autres, agita la sonnette, se leva, comme vous tout à l'heure, Arnault, et menaça, si pareil bruit se renouvelait, de faire évacuer la salle. Mais il n'en était plus besoin : le silence s'était rétabli comme par enchantement, et j'eus, sans doute,
quelque sourire bien scélérat, en regardant l'austère président ; car, malgré lui, il sourit à son tour et ne renouvela pas la question. Et voilà, mon cher royaliste, comment le régicide Dugazon m'a sauvé la vie! Voyons, dites, lui en voulez-vous encore?
— Ah ! ma belle, ma chère Mars, s'écria le baron Taylor en lui prenant la main, vous avez bien tort d'être en coquetterie avec le temps. Qu'estce que l'esprit, je vous prie, a de commun avec les années?
— Hum ! fit-elle, je n'en ai pas moins renvoyé Charles...
— Charles! Charles! grommela la mère Fusil, voulez-vous que je vous dise, moi ?
— Quoi? une bêtise?
— Oui, une bêtise, et d'autant plus bête qu'elle sera vraie. Vous n'avez jamais aimé que par curiosité.
— Ma chère Fusil, si vous aviez encore assez de tête pour vous souvenir, vous sauriez que le meilleur de l'amour n'est fait que de ça... L'ennui, c'est qu'on meurt, sachant à peine la moitié de ce qu'on voulait savoir ! »
Comme ce récit finissait, M. de M*** rentrait
dans une toilette, qui ajoutait, s'il se peut, à son exquise élégance.
a De quoi riez-vous donc? demanda-t-il à mademoiselle Mars, d'un petit ton gourmé et presque impérieux.
— Oh rien ! un souvenir du passé.
— Le vôtre? » fit M. de M*** en se mordant les lèvres.
Il avait ce ridicule de bouder contre le passé, ce qui est insupportable chez un amoureux.
a Eh bien! dit mademoiselle Mars, quand cela serait?
— Voyons, s'écria brusquement M. de M***, soyez franche; qui avez-vous aimé le plus et le plus longtemps?
— La Comédie, » répondit-elle de cette voix sèche qui lui était naturelle.
M. de M"* resta bouche béante.
Et c'est sur ce mot que se termina la soirée.
Il était donc écrit qu'étant revenu tout exprès de Saint-Pétersbourg pour rentrer au théâtre de la Porte-Saint-Martin, la destinée m'enverrait débuter ailleurs.
Ce fut M. de Cès-Caupenne qui m'engagea.
M. de Cès-Caupenne réunissait dans ses mains deux privilèges de théâtre : celui de l'Ambigu- Comique et celui de la Gaîté, et, nécessairement, il se trouvait en guerre ouverte avec la société des auteurs dramatiques, celte société ne voulant pas reconnaître à l'État le droit de donner ses privilèges comme il l'entendait.
Ayant réuni en un seul faisceau tous les auteurs,
elle poursuivait, comme une atteinte à ses intérêts, la réunion de deux théâtres sous un même sceptre et elle avait fini par mettre en interdit M. de Cès- Caupenne.
Le lecteur ne sait peut-être pas ce que signifie ce mot terrible, emprunté par la société des auteurs, aux souvenirs les plus autocratiques de l'Église : Interdit !
Mais à quels excès bizarres ne se laisse pas aller la conscience humaine, dès qu'elle n'est plus guidée que par la fausse logique des intérêts immédiats : l'homme ressemble plus souvent qu'il ne le pense à ce sauvage imprévoyant qui coupe l'arbre par le pied pour en manger le fruit.
L'interdit 1 c'est la défense faite à tous les auteurs appartenant à cette société de donner des pièces au théâtre, objet de la mesure; c'est l'obligation où sont également les auteurs habituels de ce théâtre d'en retirer leur répertoire, de sorte que le malheureux directeur est un négociant qui, n'ayant plus de marchandises à vendre, est dans l'obligation de fermer boutique.
Ceux des directeurs qui ont eu la hardiesse de braver l'interdit et de maintenir leurs scènes
ouyertes, malgré la désertion des auteurs, ont souvent fait d'heureuses trouvailles parmi les inconnus dont ils essayaient les ouvrages; c'est ainsi que Jules de Prémaray est né de l'interdit du Gymnase, sous M. Delestre-Poirson, et Bouchardy, je crois, de celui de la Gaité, sous M. de Cès-Caupenne.
Singulier phénomène! On condamnait à mort et on donnait la vie 1 Alors que la société cessait de protéger un théâtre, immédiatement ce théâtre créait de nouveaux auteurs! Un peu plus, la persécution allait devenir le salut!
Pauvre Mère, Marcel, le Pauvre Idiot, le Sonneur de Saint-Paul et quelques autres ouvrages moins connus, durent l'existence à la campagne que fit le courageux directeur de l'Ambigu-Comique et de la Gaîté, contre la société des auteurs.
Malheureusement, le pauvre Cès-Caupenne n'avait pas, comme l'on dit, les reins assez forts pour supporter longtemps les frais de la guerre, et il dut finalement céder à la force des choses.
Il résigna son privilège de l'Ambigu, ne gardant que la Gaîté, et traita de nouveau avec la commission de la Société des auteurs dramatiques.
Mais le coup mortel avait porté : il ne fit plus
DE LAFERRIERE 127
que languir et le poids de ses dettes l'entraîna bientôt tout à fait.
Le 11 novembre 1837, je reparaissais, enfin, sur une scène française, après une absence de plus de trois années.
Quelques lignes, à propos de ce premier début.
Si elles ne devaient m'être que personnelles, elles seraient laconiques; mais, comme elles se rattachent à l'art et aux artistes de mon temps, pourquoi craindrais-je de les étendre?
J'ai toujours recherché les gens de bonne compagnie; j'ai modifié, corrigé à leur contact, tout ce qui', dans ma nature, contrastait avec leurs allures.
Cette étude m'a fait ce que je suis.
Mais, je dois bien en convenir, ce n'est pas seulement en France que j'ai trouvé mes meilleurs modèles.
A Saint-Pétersbourg, plus qu'en aucun autre pays d'Europe, l'artiste rencontre, dans les classes
élevées, ce sentiment des convenances qu'il ne connaît guère que par la tradition.
A Saint-Pétersbourg, le nouvel arrivé de Paris, de Paris le pays de l'élégance, où se décrète la mode universelle, le nouvel arrivé, homme ou femme, se trouve embarrassé de lui-même.
Tout le bagage d'aplomb, de vanité, dont il a fait provision en quittant la grande capitale, tombe spontanément à ses pieds : il se sent mal à l'aise, en face d'une assemblée tout empreinte d'une haute distinction, et dont l'attitude, le regard et la voix révèlent la supériorité; il comprend que, dans ce public d'élite, chacun a un rang et que chacun tient à son rang.
Les comédiens de jadis voyaient le grand monde, et on exigeait d'eux les qualités qu'on ne peut obtenir qu'en le fréquentant.
Baron, au bras de Racine, serrait la main au duc de Vendôme ; Mole était de toutes les petites causeries des marquis de son temps; 7a/wa, qui venait à la suite d'une grande révolution, voyait toutes les illustrations de son époque s'empresser autour de lui.
A Saint-Pétersbourg, j'ai refait mon éducation,
remplaçant l'aplomb par l'aisance, devenant tout autre bien certainement que je n'étais avant mon départ de Paris.
Or, il s'agissait pour moi de savoir si le public parisien s'apercevrait de la transformation que j'avais subie au contact de la société russe et y applaudirait.
La presse avait pris rendez-vous à ce premier début, un peu préparé, peut-être, par ma contestation avec Harel.
Je parlais dans le mélodrame ; j'apportais la distinction dans la tenue : il n'en fallut pas davantage pourm'affîrmer.
Le rôle de Georges Duvernay, dans Pauvre Mère, fut un réel succès pour moi.
Madame Gauthier, la sœur de Bouffé, se fit grandement remarquer dans le principal rôle de femme.
C'était une actrice douée d'une rare intelligence, bien que son organisation toute nerveuse donnât, parfois, à son jeu un excès de vibration maladive.
Elle avait ce qu'on appelle un vrai tempérament d'artiste, et je dois à l'expression énergique de sa voix, à la tendresse passionnée de son regard, les
progrès que je fis subitement dans l'art de sentir et d'exprimer.
Marcel fut moins heureux que Pauvre Mère.
Il n'eut que ses deux premiers actes applaudis ; mais ceux-ci réussirent à ce point de rester au théâtre, comme y est restée l'ouverturede la chasse du Jeune Henri.
Un soir, dans Marcel, je remarquai un vieillard assis à l'orchestre, et dont la tête, pâle et amaigrie, sortait du bonnet de soie noire qui l'encadrait.
On me dit : « C'est Potier!... »
Et tout mon sang reflua vers le cœur.
Je ne pus détacher ma vue de ce spectre, dont les yeux, creux et privés de flammes, restaient fixés dans le vague, et dont l'immobilité avait quelque chose de sinistre.
Potier, à cette époque, ne vivait déjà plus que d'une vie végétative.
Frappé, avant le temps, d'une caducité voisine de l'enfance, c'est à peine si, par instants, il sem-
blait s'éveiller à des sensations humaines ; le théâtre même, cet empire où il avait régné, n'éveillait plus en lui de souvenirs : il y venait, parce qu'on l'y conduisait, et il y restait, comme un mort qui ne comprend plus les vivants.
Ce soir-là, le premier ^cte fini, on prit Potier sous le bras pour l'emmener, car on le couchait de bonne heure; mais le vieillard se mutina et voulut rester : il resta jusqu'à la fin de la pièce.
Quelques jours après, je rencontrai son fils, Charles Potier, qui avait été mon camarade au théâtre du Panthéon ; il courut vers moi, dès qu'il m'aperçut, et me dit :
(( Yeux-tu me rendre un service?
— Deux, si cela te plaît, cher ami.
— Eh bien, soit, deux services... Viens voir mon père, et reste-nous à dîner. »
J'eus un léger frisson qu'aperçut Charles et qui l'attrista.
La pensée de m'asseoir à côté de ce fantôme n'avait rien de réjouissant, et le pauvre Charles le sentait bien. Mais mon hésitation ne fut pas longue : je pris mon camarade sous le bras, et nous partîmes.
On me reçut comme un enfant de la maison, mais on ne me parla pas du vieux Potier; je me gardai bien d'en parler moi-même : je pensai que peutêtre il était souffrant et que je ne le verrais pas.
Je me trompais.
Nous passâmes dans la salle à manger, et, à peine fimies-nous assis, qu'une porte s'ouvrit et que l'ombre pâle entra, conduite par un domestique.
On assit le vieillard dans un fauteuil, on lui posa une serviette autour du cou et on lui fit manger son potage, comme on l'eût fait pour un enfant.
Un silence pénible régnait autour de la table.
Potier, dont le regard errait sans se fixer sur rien, m'avait vu sans me reconnaître, et continuait d'avaler, avec une vivacité inconsciente, chaque cuillerée de potage qu'on lui mettait dans la bouche.
Tout à coup, je sentis le besoin de rompre le silence, et je dis je ne sais quoi.
Potier fit un mouvement et repoussa la cuiller qu'on lui présentait.
Sa femme et son fils me regardèrent et me dirent :
« Continuez ! »
Leurs yeux brillaient d'une anxiété joyeuse.
Ému, sans trop savoir pourquoi, je m'adressai à Potier lui-même, et lui dis tout le plaisir que j'avais éprouvé à l'avoir, devant moi, durant toute une soirée, lui, le maître, moi, l'humble et obscur disciple, de cet art où il avait si longtemps régné sans partage.
Tandis que je parlais, Potier, qui me regardait, m'écoutait avec une attention de plus en plus expressive et, enfin, par un mouvement soudain, il se leva et frappant trois ou quatre fois ses mains l'une contre l'autre, il s'écria :
u Marcel! Marcel! ah! bravo! bravo! bravo! Marcel!»
On ne fit qu'un saut vers moi, et on m'embrassa.
Madame Potier avait de grosses larmes dans les yeux.
Cet éclair d'intelligence, cette preuve de mémoire que venait de donner son mari, remplissait la pauvre femme de joie et d'espérance : il lui semblait que rien n'était perdu, et que le grand Potier allait revivre !
Le fils, pour ne pas laisser s'éteindre cette étin-
134 MEMOIRES DE LAFERRIERE
«elle inespérée, s'était rapproché de son père, et me présentait à lui, me nommait par mon nom, lui racontait mes débuts, mes voyages, ma réputation naissante.
Mais Potier s'était rassis, et l'on reconnut bientôt qu'il avait cessé d'entendre et d'écouter.
Ma voix eut beau de nouveau frapper ses oreilles, -elle n'éveilla plus rien dans son cerveau.
Le dîner s'acheva vite et en silence.
Lorsqu'on se leva de table, je serrai la main de Charles, je saluai tristement cette veuve, condamnée à vivre à côté de ce mort, et, jetant un dernier regard vers Potier, je me hàlai de fuir...
Quelques jours plus tard, ce descendant des grands parlementaires, qui n'avait daigné être ni le duc de Trèmes, ni le marquis de Gèvres, ainsi cependant qu'il l'aurait pu, s'il n'avait pas trouvé qu'il lui suffisait de se nommer Potier tout court, et d'être appelé, par Talma, le premier comédien de son temps; quelques jours après, l'immortel Bourguemestre de Saardam achevait de mourir, et entrait dans la lumière de sa gloire impérissable.
J'avais eu son dernier bravo!
Arrivé à ce point de mes mémoires, je sens toute la difficulté de la tâche que j'ai entreprise, et je comprends ces mots que d'autres ont cru devoir tracer sur le livre de leurs confessions, ces mots devant lesquels se tait et s'incline toute malice curieuse, toute passion contemporaine :
(( Ceci ne doit être publié que trente ans après ma mort. »
Mais pour qu'on se souvienne de vous trente ans après que la dernière pelletée de terre a retenti sur votre cercueil, il faut avoir rempli le monde de sa renommée, bonne ou mauvaise; il faut avoir été loué, courtisé, haï, maudit, calomnié, acclamé ou
insulté par tous les peuples de l'univers; il faut avoir été plus qu'une page dans l'histoire, mais l'histoire elle-même, et avoir vécu de la vie générale d'un siècle; il faut, en un mot, s'être appelé Talleyrand.
Trente ans! c'est le temps qu'il faut à la nature éternelle pour fondre trente fois les neiges d'antan 1 . El que sommes-nous, pauvres histrions d'un jour, sinon des bonshommes de neige, façonnés pour les plaisirs d'une heure!
Pour nous, la minute qui suit, c'est l'oubli.
Si j'ai quelque chose à dire, il faut donc me hâter.
Une fois que mes lèvres seront cachetées par la mort, personne, hélas! ne se lèvera pour s'écrier :
C'est moi qui suis Guillot, berger de...
Et je le fus pourtant ; oui, je le fus, et cela pendant les trois plus belles, les plus lumineuses, les plus charmantes années de ma vie.
Ma lectrice, car c'est à elle surtout que ce cha-
DELAFERRIÈRE 137
pitre s'adresse, va me dire, ici^ bien certainement: « Ah çà, quelle galimatias me faites-vous là, seigneur Paillasse, et finalement qu'est-ce que vous fûtes?
— Rien, je fus heureux !..,
— Ceci, en effet, n'est point commun, et mérite qu'on le raconte.
— Eh ! bien, madame, ce soir-là, à l'heure où finit le théâtre, je me présentai chez elle.
— Qui elle?
— De grâce ne m'interrompez pas. »
En me voyant, la femme de chambre joua la surprise et, comme si on ne m'eût pas attendu, d'un air fort embarrassé, me donna à entendre qu'il se pourrait bien que sa maîtresse eût compté sur une visite qui n'était pas la mienne. Il ne m'en fallait pas davantage pour que je voulusse rester à tout prix...
Ici, je demande à fournir quelques explications préliminaires.
Une des répugnances les plus vives de l'actrice inimitable chez laquelle j'osais ainsi pénétrer, un peu après minuit, était de me savoir dans la salle du Palais-Royal, les soirs où elle jouait. Il y a,
comme cela, des bizarreries mystérieuses dans le cœur des femmes. J'ai dit bizarreries, je devrais peut-être dire pudeurs.Aussi, est-ce furtivement et en ayant soin de me cacher, que je lui avais vu jouer quelques-uns de ses plus charmants rôles et, notamment, celui qu'elle jouait si bien dans Un scandale, et où, placée à la première galerie, elle racontait si drôlement au public, une certaine histoire de perdreaux...
« Cependant, m'étais-je écrié, il ne sera pas dit que je mourrai sans vous avoir vue dans les Beignets à la Cour. »
C'était son succès du moment.
Or, elle jouait cette pièce le lendemain'et, naturellement, je grillais de l'envie de me faufiler dans la salle.
Après un court silence, elle leva sur moi ses yeux pétillants de mahce et de bonté.
« Jurez-moi de n'y pas aller, m'avait-elle dit, et, en signe de votre parole de galant homme, donnezmoi la main. »
En même temps, elle me tendait la sienne, une main fine et nerveuse, blanche et souple, à laquelle, comme je disais parfois, il ne manquait que la
parole; je la saisis et je jurai; et, bien mieux, ce ne fut pas un serment d'amoureux, car je le tins.
C'est donc ainsi que, pénétré de la valeur de mon sacrifice, je me présentai le lendemain soir; mais, on coaiprendra sans peine ma déconvenue, lorsqu'au lieu de pénétrer au salon, comme y avait droit un ami aussi obéissant, je fus poussé par la femme de chambre dans la pièce d'entrée, où l'on recevait les importuns.
Toutes sortes de méchantes pensées me traversèrent l'esprit, une entre autres qui me fit entr'ouvrir une porte, suivre à pas de loup un étroit corridor, atteindre le boudoir et soulever une portière, derrière laquelle je risquai un œil aussi soupçonneux que prudent.
Je vis une chose qui me rendit rêveur.
Près d'un feu pétillant, il y avait une table et^ sur cette table, deux couverts autour desquels étincelaient des merveilles d'orfèvrerie.
Parfaite, c'était le nom de la femme de chambre, trottinait autour de la table et achevait d'essuyer les verres de moussehne et les couverts d'argent; elle chantonnait, la misérable! avec le sang-froid qui n'appartient qu'à cette institution.
Un coup de sonnette retentit, venant de la chambre à coucher. A ce signal, Parffiite laissa son couvert et disparut. Moi, j'entrai : j'étais absolument résolu à attendre là les événements, et je m'assis, avec une froide intrépidité, dans l'un des fauteuils, avancés déjà vers la table.
Je pris les pincettes et me mis à brutaliser les tisons, avec l'énergique sentiment d'un citoyen qui se sent chez lui et qui n'en sortira que par la force des baïonnettes.
Notez que je n'avais d'autres droits à faire le Mirabeau que ceux que je voulais bien m'altribuer.
Mais 011 serait le mérite d'être jeune? Et puis.... je parle de longtemps.
Tout à coup, la porte de la chambre à coucher s'ouvrit à deux battants, et une grosse fdle du pays de Caux parut avec un candélabre dans chaque main.
Elle s'avança avec la gravité d'un huissier à verge, et s'écria d'un accent normand que n'eût pas désavoué une marchande de beurre d'Isigny :
« Le Rouai! le Rouai 1 »
C'était Parfaite !
El \e /louai parut.
C'était elle ! que dis-je? elle ! C était Louis XV à seize ans, Louis XV beau comme le jour, Louis XV du liosier de Nés le, s'avanrant comme un jeune dieu, dans un nuage de poudre à la maréchale, et me disant avec cette majesté souriante qui lui était propre :
« Vous avez voulu, monsieur, connaître le plaisir d'un petit souper, en tête à tête avec le roi de France, j'y consens. Asseyez-vous. »
Car je m'étais levé, et j'étais là, les yeux écarquillés et la bouche béante, immobile de surprise et muet d'admiration.
Cependant, je devinai tout : le roi me traitait en souverain ; il n'avait pas voulu que j'allasse à la comédie, il avait voulu que la comédie vînt à moi...
Et l'on me jouait les Beignets à la Cour!
Parfaite justifia son nom. Son rôle était tracé d'avance, et elle s'y montra d'une expérience consommée. Ce fut elle qui apporta tout ce qu'il fallait pour faire les fameux beignets...
Quand j'y songe aujourd'hui, et que je repasse dans ma pensée les moindre détails de cette adorable scène, je mesure, non plus en amoureux.
mais en artiste , le terrible danger qu'afTrontait ainsi, de gaîté de cœur, et par un de ces soudains caprices auxquels elle obéissait, cette grande artiste qui était à mademoiselle Mars ce que l'art d'aimer est à l'art de plaire.
Entre le théâtre et la vie réelle, il y a des abîmes.
Au théâtre on a, pour soi, l'optique et l'isolement, et puis, tout y est prévu, réglé, ajusté; on a la réplique surtout. Mais qu'allait-elle faire, l'intrépide^ entre une grosse fille de chambre qui étouffait se& gros rires, et un benêt d'adorateur, trop stupéfait de l'aventure pour lui prêter le plus léger secours?
Ici, le charmant n'était séparé du ridicule que par un fil de soie et, pourtant, c'est sur ce fil que, durant une heure que je n'oublierai de ma vie, elle voltigea comme une fée!
A coup sûr, elle a eu, à la scène, de bruyants triomphes : en eut-elle de plus complet que celui qu'elle remporta, ce soir-là, à elle toute seule, dans ce boudoir, devant ce feu où, rieuse comme la folie, elle sut faire les plus délicieux beignets du monde, mêlant les saillies de son esprit aux lambeaux épars de ses rôles, ôtant son habit brodé, allant, venant, caquetant, coupant une phrase par des
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fusées de roulades, tour h tour femme et roi, parlant toujours, parlant toute seule, me couvrant de farine et d'épigrammes, et me jetant dans un éblouissement qui me faisait douter de la réalité?
Les beignets achevés, le roi Içs dressa sur un plat d'argent, les saupoudra 'de sucre et me les servit avec le sérieux d'un maitre d'hôtel.
« Suis-je devant un roi, ra'écriai-je enfin, ou devant la plus adorable, la plus
— Vous êtes devant Louis XV, monsieur, et que cette faveur ne vous écarte pas du respect. »
Parfaite en crevait dans son corset.
Louis XV se retourna vers elle, et lui rendit, d'un signe, sa liberté.
Il était temps!
Parfaite se sauva, et je l'entendis, dans la chambre voisine, éclater d'un rire qui me fit songer aux trompettes du jugement dernier.
Moi, je ne riais pas, j'adorais.
Le cœur me sautait dans la poitrine et j'aurais donné dix ans de ma vie pour en faire sortir le mot que je ne trouvais pas.
Mais Louis XV, qui n'avait aucunement pitié de mon embarras, fronçant tout à coup les sourcils :
« Ah çà ! monsieur, nous allons, je suppose, nous expliquer en vrais gentilshommes. Ne vous dit-on pas mon rival? Mangez donc ! cela vous évitera de mentir; car elle vous plaît cette Dubarry. Ne dites pas non! Ah! monsieur le drôle! C'est pour cela, sans doute, que vous teniez tant à l'aller voir aujourd'hui; mais, prenez garde! je puis être jaloux et vous chasser à jamais de ma présence. »
Pour le coup, je n'y pus tenir... Étiquette et respect, tout fut oublié et, m'élanrant de ma place, j'enveloppai de mes mains celte tête royale que je couvris de baisers.
« Ma perruque! s'écria le roi, ma perruque ! »
La perruque tomba et une chevelure follement échappée, fit disparaître le roi, pour ne laisser quo l'adorable femme qui s'appelait Virginie Déjazet.
On a beaucoup parlé de ce qu'on a bien voulu appelerlesecre^fifewzayewn^sse, et, moi-même, je viens de raconter l'étrange aventure à laquelle je le dois.
On remarquera, seulement, que ce secret me fut donné, que je n'y suis pour rien.
DE LAFEKRIÈRE 145
Ur, tandis que je profitais de la recette d'un autre, Déjazet trouvait en elle-même, comme Ninon de Lenclos, non pas le secret de conserver la souplesse et la vie du corps, mais celui, bien autrement merveilleux, de rester éternellement jeune par l'esprit et par le cœur
Charmant secret qui 'fut celui de Psyché, et qui est vieux comme le monde !
Lasse ou ennuyée de la terre, Lisette remontera vers le poëte qu'elle a chanté, comme la flamme retourne à son foyer!
Quel âge aura-t-elle, alors? Aucun! L'esprit de Déjazet n'eut jamais rien à débattre avec le temps. . . Tel est le secret de sa jeunesse.
L'esprit de Déjazet!... Qu'on me permette d'en rallumer une étincelle .-
Elle arrivait à Caen, où elle n'avait jamais joué.
C'était en 1839 ou 1840. Tout avait été loué à l'avance : la ville entière s'éveillait à la pensée de connaître, enfin, la célèbre comédienne ; mais l'aristocratie se préoccupait fort de la gaieté un peu II 9
trop graveleuse de ce qu'on appelait déjà, alors, le Répertoire de Frctillon.
Une députation de gros bonnets se transporta donc à l'hôtel où Déjazet était descendue, et l'un d'eux lui tint à peu près ce discours :
«Mademoiselle, vos affiches annoncent/^re7«7/ow.... La société de Caen montre un très-grand empressement à vous entendre; mais elle redoute le décolleté que l'on signale dans cette pièce. Ne pourriezvous faire à nos dames la concession de quelques traits, de quelques détails qui, sans nuire positivement à... au... à... »
Déjazet, en bonne fille, se hâta de venir au secours de l'orateur, et avec le plus grand sérieux du monde :
« Messieurs, dit-elle, je suis touchée de votre démarche, et je m'empresse de vous rassurer : la pudeur de vos dames peut dormir tranquille... A Paris, je joue Frétillon toute nue ; à Caen, je mettrai une chemise. »
Les notables se retirèrent ravis.
J'allais créer Vldiof, et je voulus m'y prendre à l'avance, pour ne pas tomber dans les traditions banales et le convenu.
Il y a, au théâtre, de très-beaux rôles, qui me font l'effet de ces végétations recouvrant les eaux profondes d'un tapis da fleurs, d'une moquette de fin gazon oii l'œil est séduit, le pied attiré : on s'y engage, et l'on s'y engloutit !
Tels sont les rôles de fous et d'idiots.
Ici, cependant, il y avait une nuance : l'égarement de l'esprit, ce phénomène si périlleux à rendre au théâtre, par les facilités mêmes qu'il
semble olïrir, présentait cette fuis des éléments d'étude assez nouveaux.
Or, le personnage que j'avais à rendre, se rapprochait du mystérieux Ibrahim, dont il est parlé dans la tragédie de Bajazet.
Il ne s'agissait ni de folie, ni de délire, ni d'aucune des manifestations de l'aliénation mentale.
Ce n'était pas l'exaspération du cerveau que j'avais à rendre, mais le contraire : l'obturation, l'étouffement, les ténèbres de la pensée !
Évidemment, je pouvais partir pour le Valais et aller voir les crétins de Saint-Maurice ; mais, encore, n'y eussé-je point rencontré le modèle qu'il me fallait.
Mon idiot ne l'était point de naissance; je n'avais pas affaire à un gâteux, mais à un enfant maudit, frappé par la méchanceté des hommes et demeuré beau, jusque dans le sein de sa mort anticipée.
Ibrahim ! c'était Ibrahim ! et je déplorais que Racine ne nous en eût point donné une peinture plus complète.
Un jour, je pris mon parti, et je décidai que je visiterais Charenton.
J'étais muni de deux lettres, l'une du docteur
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Ricord, et l'autre du docteur Parizet, médecin en chef de la Salpétrière, lequel m'avait offert de arouvrir les salles de son établissement, en me prévenant que je n'y trouverais absolument rien de ce que je cherchais.
« Toutefois, à Charenton, avait-il ajouté, est retenu, en surveillance, un condamné qui a tué sa mère, et chez lequel l'idiotie s'est déclarée pendant les délais du pourvoi. »
Je me rendis donc à Charenton.
On ne s'attend pas à ce que je décrive cette maison modèle, que ceux qui ne l'ont pas vue connaissent, du moins, par les montagnes de livres écrits et publiés sur les merveilles de Paris.
L'empreinte du génie d'Esquirol s'y retrouve h chaque pas, et ce qui me frappa, ce fut moins encore la magnifique ordonnance de tout le système, à la fois médical et hospitalier, qui lui est particulier, que la perfection morale et les qualités exceptionnelles de son personnel immense.
On me mit en présence du parricide.
C'était un homme d'environ trente ans, é[)ais d'encolure, au geste lourd, à l'œil atone, blême et gras, avec des bras velus et une mâchoire énorme.
On me le montra, comme il errait dans la cour, solitaire et inquiet, d'un pas pesant et avec un perpétuel mouvement de tète, rappelant le loup dans une cage.
Un gardien s'approcha et dit brusquement :
« Joseph, tu as tué ta mère ! »
Il poussa un rugissement, comme si un fer rouge l'eût touché, et s'arrêta court, en regardant devant lui, sans fixer aucun objet.
« Joseph, répéta le gardien, tu as tué ta mère ! »
Je me dis :
« Si cet homme, assez fort pour soutenir un pareil rôle, joue l'imbécillité, voilrà, pour lui, une torture qui dépasse les plus horribles inventions du moyen-âge. »
Le gardien répéta pour la troisième fois :
« Joseph, tu as tué ta mère! »
Pendant ce temps, les traits, d'abord contractés et farouches de l'idiot, s'étaient insensiblement détendus ; il baissa peu à peu la tête, et, avec une voix d'enfant, d'une douceur douloureuse, à force d'être tendre, il dit :
« J'aime ma mère, moi ; j'aime ma mère ! »
Puis, il se remit à vaguer dans la cour, en agi-
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tant sa lourde tcte, ne paraissant plus savoir que nous étions là.
« Eh bien ! me dit mon cicérone, que pensez-vous de notre assassin? Est-il fou? ne l'est-il pas? La justice hésite à se prononcer, et la science hésite encore plus que la justice. »
Fuappé de la mesure, autant que de l'élégance de ces paroles, dans la bouche de mon interlocuteur, que je croyais être un employé subalterne, je le regardai pour la première fois, et je fus surpris de trouver en lui un jeune homme de tournure aristocratique, d'un blond doux, aux yeux fins et vifs, au sourire moitié triste et moitié gai.
« Ah ! monsieur, continua-t-il, en faisant quelques pas vers le jardin, et en m'invitant à le suivre par un geste gracieux, c'est là une bien grosse question, que celle ([ui a pour thème d'établir la juste li mite où finit la raison et où com mence la fohe.
— Question profonde en effet, réphquai-je, et que je me suis souvent posée; seulement, vous le dirai-je? à chaque fois que ma pensée s'est arrêtée sur ce problème, j'ai reculé, frappé d'épouvante, devant la solution, toujours la môme, que je lui donnais.
— Et quelle solution, monsieur ?
— Je n'ose vous la dire.
— Et moi, je l'ai devinée, continua-t-il, en s'asseyant sur un banc, à l'ombre d'un acacia fleuri. Votre solution la voici : Puisque la moindre modification du cerveau modifie l'intelligence, cerveau et intelligence ne sont qu'un, et, qui dit irftelligence, dit cerveau. Est-ce bien cela?
— Parfaitement.
— Et comme le cerveau n'est qu'une masse spongieuse et médullaire, soumise à toutes les lois de la matière, vous en concluez que l'âme est matérielle.
— Je vous l'ai dit, monsieur, je ne me suis jamais permis de conclure.
— Vous avez eu tort. C'est en passant par l'absurde, que l'on arrive souvent jusqu'à Dieu, »
Je regardai de nouveau celui qui me parlait ainsi. Il sourit et, se reculant un peu, me fit une place à côté de lui.
« Pardon, monsieur, si je n'ai pas encore eu la curiosité de vous demander votre nom, repris-je alors, en ra'assejant. Vous êtes, sans doute, l'un des médecins attachés à l'hospice?
— Non, monsieur, je suis un des pensionnaires de la maison.
— J'avoue... que je ne comprends pas...
— C'est-à-dire que vous n'osez comprendre, comme tout à l'heure, vous n'osiez conclure... Eh bien! monsieur, soyons plus clair : je suis fou.
— Fou!! m'écriai-je" en me redressant malgré moi.
— Oh I ne craignez rien. Puisqu'on me laisse libre, et qu'on vous a confié à moi, c'est qu'apparemment je ne suis pas à redouter, en ce moment du moins. »
Il dit ces derniers mots d'une voix plus sourde, et en baissant la tète : je ne sus que répliquer, et il y eut un instant de silence.
« Si vous le permettez, reprit-il, avec un certain effort, je vous raconterai une des impressions récentes de ma vie..., si je puis appeler vivre, les heures lentes et douloureuses que je passe entre ces murs... »
Il se recueillit un instant, et continua:
« L'un des moyens appliqués depuis quelque temps dans cet hospice, au traitement des maladies mentales, c'est la musique. Un pianiste, un maître,
un de ces artistes touchés par le doigt du génie, se plaît à venir quelquefois promener ses mains habiles sur le magnifique piano à queue que possède l'établissement, et qu'on a placé dans une pièce voisine du réfectoire, de manière à ce que nous puissions en percevoir les accords pendant nos repas. Il y a quelques semaines, on nous avertit que le grand artiste était là, et qu'il allait se faire entendre. Vous jugez de notre joie ; mais, vous jugerez de notre désappointement, — je parle de ceux d'entre nous qui ont les oreilles délicates, — lorsque éclatèrent les mesures de la grande fantaisie qu'on nous avait annoncée. Figurez-vous, qu'à l'insu de tout lo monde, un des pensionnaires, un de ceux qui sont libres, avait malicieusement désaccordé les six octaves et demi de l'instrument, et que nous assistions à l'épouvantable cacophonie de cinquante notes musicales, hurlant les unes avec les autres. Il y eut une clameur unanime. Quelques-uns parmi nous furent pris de ce rire, que la langue, indifférente dans sa précision, appelle le fou rire. L'un d'eux s'écria même, en frappant ses mains l'une contre l'autre : « Le maître est fou ! le maître est fou ! » Et tous
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de répéter : « Le maître est fou I » Ce ttiot me fit bondir de colère. Un éclair, rapide comme celui de la foudre, venait de me traverser l'esprit. Oui, monsieur, je venais d'entrevoir l'innocence de l'àme, dans ce malheur physique, appelé la folie, et je pouvais désormais séparer, comme deux éléments distincts, étrangers l'un à l'autre, ce qu'on appelle âme, de ce qu'on appelle cerveau! »
Malgré moi, en écoutant mon étrange discoureur, je promenais mes regards dans le jardin, enchanté que j'eusse été de découvrir quelque surveillant à ma portée; car, il faut bien le dire, les yeux de mon beau jeune homme blond avaient pris subitement un éclat bizarre, et ses gestes devenaient de plus en plus multipliés et rapides.
Il me saisit le bras avec force :
« L'àme, ici, monsieur, c'était le musicien, c'était l'art, c'était le génie, le génie toujours égal à lui-même, et qui ne peut pas se tromper ! Le cerveau, c'était le clavecin, vil et infidèle instrument, matière coupable et maudite, sujette à tous les accidents vulgaires, au chaud, au froid, à la maladie, à la mort... Tenez, prenez mon frère, mon grand, mon illustre frère, mon dieu et mon poète,
prenez-le, et qu'un coup de trépan, mal dirigé, atteigne en lui la plus petite parcelle dn cerveau, le lendemain, il déraisonne ! Ah ! vous croyez que vous aurez touché à son âme puissante, émanation de Dieu ! Vous n'aurez touché qu'au clavecin... et c'est lui seul qui déraisonnera, malgré l'artiste, sous ses doigts inspirés ! L'âme, chez les fous, est aussi parfaite que chez les sages... Le lendemain, le piano fut remis d'accord, et Liszt nous ravit dans le troisième ciel... »
Le jeune homme, qui s'était levé, me quitta le bras et s'éloigna brusquement, sans me faire le moindre signe d'adieu.
Je demeurai confondu.
Celui qui venait de parler avec une telle éloquence et une précision si nette, était-il atteint de démence? Je repoussai loin de moi cette ridicule hypothèse et, ne me souvenant plus même de son aveu, je résolus de le suivre.
Mais il avait disparu sous l'une des nombreuses portes qui s'ouvrent dans la vaste cour, en forme de pluvium, qui s'étend au centre des bâtiments, et tous mes efforts pour lo retrouver furent inutiles.
DE LAFEKRIERE 157
Je me fis conduire au cabinet du docteur Esquirol, càqui je racontai ce qui venait de m'arriver.
L'illustre vieillard tira vivement un cordon de sonnette, et s'informa de Monsieur Eugène, au gardien qui parut.
Monsieur Eugène, rentré depuis quelques instants dans sa cellule, venait d'être pris d'un accès violent et on avait été contraint de lui mettre la camisole de force !
Le docteur eut un mouvement de joie, et me prit la main.
a Yous ne savez pas, cher monsieur, quel service vous venez de me rendre !
— En vérité, cher docteur, je serais bien plutôt tenté de vous demander pardon; car je suppose que Monsieur Eugène doit être mon jeune philosophe, et que je suis indirectement la cause de sa rechute.
— Qu'appelez-vous une rechute? Dites plutôt que c'est un espoir qui renaît. Il était devenu, depuis quelques semaines, d'un calme inquiétant. Sachez que les démences les plus faciles à guérir sont les démences furieuses. Les folies muettes, c'est la paralysie et, par conséquent, la mort. La
crise inattendue de notre pauvre Eugène me remet un peu de baume dans le cœur; car je l'aime, cet enfant, et je donnerais beaucoup pour le guérir.
— Pardon, cher docteur, mais quel est donc ce frère dont il m'a parlé, et qui, selon lui, serait un grand poëte ?
— Comment, vous ignorez cela?
— Tout à fait.
— Eh bien! cher monsieur, le frère de notre Eugène s'appelle Victor Hugo.
— Victor Hugo !
■ — Eh! mon Dieu, oui, il y a comme cela des races illustres et fatales. De ces deux frères, également doués de la même flamme, un seul a pu la contenir sans se briser. Mais je vous quitte. Je vais surveiller moi-même mon pauvre enfant. »
Esquirol, hélas! ne le sauva pas : Eugène Hugo mourait quelques mois plus tard, et le frère, de sa plume d'aigle, écrivait au souvenir de ce pauvre mort, ces mots simples et sublimes :
Esprit que Dieu submergea
Quant à moi, je gardai un long souvenir de celte
DE LAFERRIÈRK 159
parole ardente et de ce dernier éclair de génie qui m'avaient si brusquement ébloui, sous l'ombre d'un acacia en fleurs :
L'âme, chez les fous, est aussi parfaite que chez les sages.
Cette phrase résume toute la doctrine spiritualiste, contre laquelle nul effort de la raisonne saurait prévaloir.
Quant à l'idiot, objet de ma visite à Charenton, il me laissa un souvenir, le souvenir de ces mots si simples :
f aime ma mère, moi ! j'aime ma mèrel
Je les fis mettre dans mon rôle.
Je venais de créer Albinus dans le Sonneur de Saint- Paul.
Mon engagement à la Gaîté n'avait plus que cinq mois à courir pour prendre fin.
En prévision de son échéance, je venais de passer un traité avec M. Etienne Arago, directeur du. Vaudeville.
La direction de la Gaîté me sut mauvais gré de ma précaution, et me le fit voir en manquant aux conventions arrêtées avec moi au sujet du Sonneur de Saint-Paul.
En elïet, je ne m'étais chargé du rôle d'Albinus
MEMOIRES DE LAFERRIERE 161
qu'à la condition de le quitter à la vingtième représentation, et j'avais dépassé la quarantième, sans que le direction se fût encore occupée de me faire remplacer.
Naturellement, je perdis patience, et, la veille de la (piarante-septième. représentation, j'avertis la direction qu'en raison de nos conventions antérieures, je ne jouerais pas mon rôle le lendemain; malgré cela, mon nom fut maintenu sur l'affiche.
Le soir môme, sur le conseil de Déjazet, je demandai qu'on me réclamât, au moins comme service, ce qui, de ma part, n'était plus obligatoire.
La direction garda le silence ; c'était la guerre.
La toile se leva.
Le docteur Albinus paraît à la quatrième scène du premier acte.
Je déclarai que je n'entrerais pas en scène.
On baissa le rideau.
Le régisseur se présenta devant le public et dit :
«Messieurs, M. Laferrière refuse déjouer; en ce moment, le commissaire de police est auprès de lui. Veuillez, je vous prie, attendre ([-.leiques instants. »
Tandis que le pnl)lic attendait, le commissaire
entrait dans ma loge et, plein de bienveillance, me suppliait de ne pas le forcer, par ma résistance, à mettre son écliarpe et à faire évacuer la salle à mes risques et périls.
Déjazet, inquiète de tout ce tapage, avait quitté la salle et était venue joindre ses prières à celles du magistrat.
« Non, non, je ne jouerai pas! m'écriai-je avec une rage d'enfant; je ne veux pas qu'un service rendu tourne pour moi en obligation.
— Et moi, me dit simplement Déjazet, si vous ne jouez pas, je ne vous revois de ma vie. »
A ces mots, toute mon effervescence tomba; je déclarai que j'allais jouer.
Pense-t-on que je me donnerais la peine de raconter ces misères, si le souvenir de l'adorable femme n'y était mêlé? Je le répète, et je le redirai cent fois encore, elle emportera avec elle la rare science d'aimer I
Après trois quarts d'heure d'attente, de la part du public, j'entrai en scène.
Un orage de sifflets éclata; je m'avançai près de la rampe.
« Des excases! » criait-on.
DE LAFERRIERE 103
Je fis signe que je désirais parler.
En quelques minutes, je racontai la conduite de la direction et la mienne ; puis, j'ajoutai :
« Je vais avoir l'honneur déjouer ce soir le rôle du médecin Albinus ; mais je déclare que c'est la dernière fois que je reparaîtrai dans ce personnage. »
La salle éclata en applaudissements.
J'ai gardé un souvenir de cet incident.
Je remarquai, pendant mon speech, une loge d'avant- scène qui se distinguait des autres par la chaleur de son approbation.
Quand j'eus fini, on y agita des mouchoirs.
Or, ceux qui étaient là s'appelaient Grisi, Rubini, Lablache, Tamburini.
Ils étaient, sans doute, heureux de me voir faire respecter l'art dans la dignité de l'artiste.
Je m'inclinai devant les quatre immortels représentants du chant italien et je commençai mon rôle.
Mais en voilà bien d'une autre!
Mon camarade Montigny, directeur et acteur, jouait dans cet ouvrage le rôle de Charles II.
Il entre : on murmure ; il veut parler : on chute ; il insiste : on siffle!
Je vis le moment où la représentation allait être une seconde fois suspendue; mais, cette fois, par le fait du public.
Heureusement que le parterre, après avoir émis de la sorte, et comme jury sans doute, son verdict dans la contestation pendante par-devant lui, satisfait de son œuvre, se tut par enchantement.
Quaranle-huit heures après, j'obtenais la résiliation de mon engagement.
Une année s'écoula entre ma sortie de la Gaîté et mon entrée au Vaudeville.
Je l'utilisai par des représentations en province.
Pendant ce temps, M. Etienne Arago cédait sa position directoriale à M. Trubert.
Enfin, le jour de mes débuts arriva : ils eurent lieu dans Marcelin, de Bayard, le 30 mai 1840.
Avec moi débutait Ferville, qui venait de quitter le Gymnase; puis rentraient Mesdames Suzanne Brohan, la mère des deux Brohan du Thêàtre- Français, et Anaïs Fargueil.
Ces trois artistes ne pouvaient manquer d'éveiller
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l'altention du public; aussi, la salle fal-elle louée à l'avance.
Ils paraissaient tous trois, avec moi, et les acclamations qui saluèrent leur entrée furent telles que je m'en ressentis.
Brolian si incivise,si spirituelle, si vraie, si nature, comme on dit aujourd'hui, qu'elle ne semblait pas en scène jouer la comédie, mais seulement prendre sa part dans un drame de la vie réelle, Brohan justifia assez Tentraînement du public pour que son triomphe, ce soir-là, ne causât ni dépit, ni étonnement.
Anaïs Fargueil, qui avait débuté au Vaudeville de la rue de Chartres dans le Démon de la Nuit, se montra, pour sa part, si gracieusiement belle, si touchante, que le public, en l'applaudissant, ne faisait que préjuger les grands triomphes que le théâtre lui réservait.
Quant à Ferville, le créateur de tous les colonels de Scribe, il fut encore, ce soir-là, ce qu'il a été jusqu'à la fin de sa carrière, un grand comédien.
Pour moi, mon succès dans ce premier début se trouva être des plus médiocres. On accourut dans ma loge me prodiguer des consolations. Charlet,
l'immortel peintre de Cliâtillon, me les prodigua presque comme à un soldat blessé à mort, et Guyon, le sociétaire du Théâtre-Français, me dit, tout simplement, que j'avais été détestable.
Pauvre Guyon! il est mort fou; mais, ce soir-là, il était lucide.
J'ai remarqué que je n'étais pas toujours l'acteur de la première représentation.
Ce n'était ni timidité, ni méfiance de moi-même; mais, bien plutôt, une soumission trop souple aux suggestions de l'auteur.
Certes, le comédien ne doit pas négliger les conseils de l'écrivain qui a conçu un sujet, développé une situation, donné la vie à des types, esquissé des caractères; mais, enfin, il a sa nature, son tempérament et, quels efforts qu'il fasse, il lui est difficile d'y échapper.
Assurément, il n'y a pas trente-six manières d'écrire « Je vous aime » ; mais il y a un million de façons de dire ces trois mots, si simples sous la plume, mais si compliqués, dès qu'il s'agit de leur
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donner la vie; c'est-à-dire, de les exprimer par la voix, par le geste, parle regard, par l'attitude, par tout ce qui est la cliair, tout ce qui est l'homme, enfin !
La vérité, je crois, est dans ce mot, un peu brutal, que Firrain répondit un jour à je ne sais plus quel auteur, pendant une répétition :
« Expliquez-moi , d'abord, ce que vous avez voulu dire ; quant à la façon de le dire, c'est mon affaire. »
N'èlre pas soi est donc le plus grand péril que puisse courir un comédien, quand il est en face du public.
Le soir de la première représentation de Marcelin, je n'avais pas été moi ; le lendemain, au contraire, plus heureux que le Schlemihl d'Hoffmann, je retrouvai mon ombre, et ce rôle de Marcelin devint l'un de mes meilleurs.
On a souvent dit et souvent répété, que les artistes sont des prodigues, vivant dans le désordre, et incapables de se faire cent écus de revenu.
Il y a du vrai et du faux dans cette accusation; mais il serait plus exact de dire que, de toutes les professions, celle du comédien est assurément l'une des plus coûteuses.
Le comédien, pour être complet, doit chercher ses inspirations aux quatre points cardinaux de la société : en haut, en bas, à sa surface et dans ses profondeurs.
Appelé à représenter des existences qui ne sont pas la sienne, il faut qu'il ait vécu préalablement
(le la vie des autres, (ju'il en ait éprouvé les passions, qu'il en ait senti les douleurs, qu'il en ait connu le luxe ou la misère; il faut qu'il voie, qu'il touche, qu'il palpe, qu'il ausculte et qu'il analyse.
A cette condition seule, il sera un grand comédien.
Qu'est-ce après tout que la scène, sinon le reflet des hommes et des choses, soit des temps présents, soit des temps passés? des hommes, avec leurs qualités et leurs défauts; des choses, avec leurs contours indécis ou leurs lignes accentuées jusqu'à la brutalité!
Eh bien! comment le comédien rendra-t-il avec vérité, hommes et choses, si, vivant en cénobite au cinquième étage, sous les toits, il ne les connaît que par ouï-dire?
Donc, la vie d'artiste coûte fort cher, et j'en sais quelque chose.
Parmi mes relations, d'alors, je citerai, le jeune et beau Roger de Beauvoir.
En fait d'inspirateur, en voilà un, j'espère, qui pouvait meubler mon imagination de tous les décors de Trianon, de tous les musées d'armes posfciliics.
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Roger de Beauvoir avait une façon de porter son nom, ses cheveux, ses habits et son manteau qui me faisait commettre à chaque minute le péché de l'envie.
Son esprit pétulant et pétillant, comme la mousse de ce vin de Champagne qu'il absorbait nuit et jour, avait autant de forme que de fond, et autant d'éclat que de valeur. Quel entrain, quelle gaîté et, surtout, quelle précieuse entente de l'ameublement I
Il fut l'un des premiers qui mirent le bric-à-brac à la mode.
Il était ce qu'il voulait, cet endiablé Roger et, toujours, dans ses transformations, d'un respect de peintre pour la couleur locale.
Je l'ai vu, tour à tour, coureur de tavernes, comme Buridan, ou de ruelles, comme Lauzun, ou de salles d'arme, comme Saint-Georges, et je l'ai constamment trouvé, comme l'on dit, l'homme de son personnage.
Mais aussi, que de matériaux d'étude il avait eu l'art d'amonceler ! Les soixante-douze pages qu'il a lalluà Balzac pour énumérer les richesses de son juif de la Peau de chagria suffiraient à peine à l'inven-
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taire de l'apparteûient qu'occupait le somptueux Roger de Beauvoir, rue de la Paix : j'y entrais, le cœur palpitant de curiosité, et j'en sortais mélancolique; j'étais sur la pente de folies.
Hélas! un beau jour, je fermai les yeux et m'y laissai glisser.
Ce jour-là, je quittai ma modeste demeure de la rue des Marais-Saint-Martin, et je vins crânement habiter un appartement de dix-huit cents francs, boulevard des Capucines, dans le rayon de Roger: je voulais être en face du soleil !
Aussitôt, tapissiers, peintres, ébénistes, marchands de vieilleries , brocanteurs de tableaux , bronzes, cristaux, armes de luxe, faïences rares, bahuts authentiques, de commencer autour de moi une de ces sarabandes folles qui éblouissent, qui procurent tous les enivrements; mais qui laissent, comme toutes les fêtes, les violons à payer!...
Bref, j'avais l'année suivante près de quatre-vingt mille francs de dettes au soleil.
Et le Vaudeville me donnait douze mille francs par an !
Par exemple, c'était un bijou que mon appartement du boulevard des Capucines, et Roger de
Beauvoir, le grand Roger lui- môme, lorsqu'il daignait y accepter, le malin, sans façon, quelques douzaines d'huîtres et quelques bouteilles deMoët ou de Cliquot, jetait, en passant, sur toutes mes richesses, un de ces coups d'œil bienveillants qui me ravissaient au septième ciel.
Est-on jeune, hélas !... quand on est jeune !
Je n'ai relire de tout cela qu'une conviction, à savoir : que tous les paradis terrestres se ressemblent et qu'il faut toujours, à un moment donné, qu'apparaisse le terrible archange , avec l'épée flamboyante.
L'archange, dans notre monde moderne, a généralement la forme d'un huissier,— quand il n'a pas celle d'un recors.
Or, je l'avais à mes trousses, sous les deux espèces.
J'étais saisi dans mes meubles et poursuivi par corps.
Dès l'aube donc, je m'envolais comme l'hirondelle, et, comme elle, je décrivais mille courbes, crochets et circuits fantastiques, avec cette différence que je faisais tout cela avec mes deux jambes et, qu'au lieu de chercher ma proie, c'était, au ron-
1)1-: LAKKKRIKIIR 173
traire, pour n'ùlrc la proie de personne que je me livrais à ces pénibles manccuvres.
Quelquefois, j'allais m'abattre loin des lieux habités, dans quelque bouchon de la banlieue, et je m'y faisais servir une omelette au lard, que je dévorais avec cet appétit féroce, propre aux malheureux qui ont des remords et encore plus de dettes que de remords.
Un matin que je déjeunais de la sorte au cabaret des Barreaux verts, endroit fort connu alors des artistes, situé en haut de Ménil montant, une exclamation, partie tout près de moi, me fit lever la tête.
C'était Gallois !
Gallois et moi, nous nous étions perdus de vue depuis plusieurs années. Nous étions-nous oubliés? non, certes ! Mais Paris est ainsi fait : on y reste deux ans sans se séparer; cinq ans sans se voir, et l'on se retrouve, un beau jour, aussi liés que si l'on se fût quitté la veille.
Gallois, je dois le dire, avait un peu vieiUi.
Il avait un soupçon de ventre et quelques flocons de neige sur les cheveux; avec cela, un peu de faligue dans les traits, et je ne sais quelle pointe de vinaigre dans le sourire : la marque du Bohême parisien, vers trente-cinq ans.
La joie que j'eus de le revoir, me le fit trouver, tout d'abord, aussi jeune et aussi fringant qu'il l'était dix ans auparavant, lors de notre fameuse équipée, moi, à la recherche d'un cloître; lui, à la conquête des filles d'auberge.
Deux minutes après, son couvert était mis devant le mien, et il me racontait, en quatre mots, les diverses péripéties de sa fortune : il rédigeait, pour le moment, les nouvelles diverses dans un journal de propagande religieuse, subventionné par les Missions étrangères.
A cette dernière confidence, je ne pus m'empêcher de sourire.
« Mon cher, me dit-il gravement, ne t'arrive-t-il pas d'exprimer dans tes rôles des idées qui ne sont nullement les tiennes? Et penses-tu que tu en sois deshonoré?... »
Aucune réponse ne me vint à rencontre de ce paradoxe.
DP. LAFERRIÈRE 175
Ce fut à son tour de rire brusquement.
Je l'examinai; sa toilette me parut ne pouvoir supporter l'analyse.
« Hélas! me dis-je, il faut croire que, pour le moment, le ciel n'est pas riche ou que le Saint- Esprit est un peu ladre. »
Je remplis de nouveau le verre de mon ami ; il le vida et le reposa sur la table, après s'être passé voluptueusement la langue sur les lèvres.
Cela me fit de la peine.
Il écouta fort attentivement et dans tous ses détails, ma triste aventure du boulevard des Capucines.
On apporta le café.
« Tu dois donc quatre-vingt mille francs?
— J'en ai peur. »
Il se leva et me salua.
« J'ai toujours dit que tu ferais fortune !
— Ah f'à ! tu n'as donc pas compris?
— Au contraire, parfaitement.
— Quatre-vingt mille francs de dettes, tu appelles cela être riche?
— J'appelle cela être quelqu'un, et, à Paris, être quelqu'un, c'est être la chrysalide d'un millionnaire.
Si je n'étais pas fils d'un lézard et d'une ligne horizontale; c'est-à-dire, plus paresseux que n'est Dieu, depuis qu'il a créé le inonde, je ferais une rude comédie, et je l'intitulerais : Les Dettes ou l'Art de faire fortune. Mais ce sont là des mystères qui ne sont connus que des adeptes, auxquels, généralement, ils ne servent de rien. Ceux qui font fortune ne savent jamais pourquoi, ni comment. Parlons la langue pratique. Je ne pense pas que tu comptes te promener de la sorte indéfiniment, entre le lever et le coucher du soleil, en attendant que les galions de Philippe II arrivent au port de la Râpée, avec une lettre à ton adresse? Alors, je ne vois plus guère que quatre moyens de te tirer d'affaire.
— Un seul me suffirait.
— Pourvu qu'il fût bon! Sont-ils naïfs, ces artistes! Le premier, c'est d'aller à Clichy, pendant cinq ans, la période réglementaire. Le second, c'est de quitter la France et de n'y rentrer que précédé d'une estafette portant quatre-vingt mille francs dans ses fontes, avec les intérêts et les frais... avec les frais surtout.
— Le troisième?
— (Test d'épouser une jeune personne, belle
1)H LArKUlilKRK 177
comme le jour, riche comme miss Couts, sans parents, ni tuteur, et qui ait un faible spécial pour les jeunes premiers du Vaudeville.
— Mon pauvre Gallois, je te croyais plus d'imacfination que cela...
— Je vois qu'il faut passer.au quatrième moyen...
— S'il vaut les trois autres...
— Il vaut beaucoup moins; c'est pour cela qu'il peut réussir. Quelques renseignements, d'abord. Tu es allé en Russie?
— J'y suis resté trois ans.
— Bon!
— Et je puis dire que j'y ai eu quelques succès.
— Également bon. Quel a été ton plus beau triomphe?
— Comme artiste?
— Oui, monsieur le fat, comme artiste.
— Assurément, ce fut lors(|ue je jouai, le même soir, Chatlerton et le Gamin de Paris.
— Excellent! Cela va me permettre de préciser les circonstances.
— Où diable en veux- tu venir?...
— Il y avait, sans doule, grrinde afiluonco, ce snir-l.'i ?
— Le Théâtre-Michel était rempli du plus beau monde.
— Le Théâtre-Michel! Parfait! Te rappelles-tu un fait, un incident, un détail de cette soirée?
— Deux faits f
— Deux! c'est de l'opulence! dis toujours.
— Karatignine, le Talma de la Russie, vint dans ma loge me serrer la main, et une princesse m'envoya son bouquet de lilas et de roses.
— Garçon, s'écria Gallois, une plume, du papier et de l'encre, et un second carafon! Et le nom de la princesse au bouquet?...
— Je ne l'ai jamais su.
— Nous allons lui en chercher un en i ou en off, tous les noms russes finissent en ion en oyf, Jado/f... Jadi... Jadimeroii'ki... La, princesse Jadimerowki! C'est une trouvaille que ce nom-là !»
Et s'emparant de la plume, Gallois se mita écrire avec celte rapidité vertigineuse qui explique tout le génie de certains journahstes.
En peu de minutes, il eut couvert la page des lignes que voici, et qu'il me lut avec une sage lenteur ;
« La princesse Jadimerowki, dont toute la Russie
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a connu l'opulence et l'excentricité, vient de ujourir à Saint-Pétersbourg.
» Il n'estjbruit que d'un codicille joint à son testament et qui contient cette singulière disposition :
» Je donne à Karatignine,. notre premier tragédien russe, la somme do quarante mille roubles, et, au jeune comédien français, dont le nom échappe à ma mémoire, ne l'ayant vu qu'une fois sur le Théâtre-Michel, la somme de trente mille roubles argent, comme remercîment du plaisir qu'il m'a causé en jouant, dans la même soirée, les rôles de Chatterton et du Gamin de Paris.
» Ce légataire inattendu, c'est l'artiste du Vaudeville, Adolphe Laferrière, qui a créé ces deux rôles à Saint-Pétersbourg, et qui les joua le même soir. »
Je regardai fixement Gallois, pensant qu'il devenait fou. Lui, de son côté, me dit, toujours avec son flegme :
•) Mes relations dans la presse parisienne me permettent de répandre ce fait divers à un nombre infini d'exemplaires. Demain, Paris, la France et l'Europe sauront que tu es riche, et un homme
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riche a le droit de ne pas payer ses délies. Buulflers a dit:
Les riches sont ici les gueux à qui l'on donne.
— Est-ce sérieux ce que tu me proposes-là?
— Veux-tu me laisser faire?
— Mais c'est un mensonge 1
— Est-ce toi qui le publies?
—- Mais je ne pourrai pas le soutenir; je serai forcé de le démentir.
— Ne fais donc pas l'enfant, lorsqu'il s'agit de choses graves. »
Je baissai les yeux, devant le regard de lynx de Gallois : il me faisait l'eflel de refléter mes pensées les plus secrètes, et l'homme est ainsi fait que, dix fois sur douze, il n'aime pas à avoir sa pensée en face de lui.
Dès le lendemain, à la première page du journal le Commerce, tout Paris put lire le fameux article; le surlendemain, la plupart des journaux le répétèrent. Mais, succès inespéré ! le Charivari, oui, le Cliarivari lui-même, consacra trois colonnes à l'événement, représentant ma {icrsonne d'iicrilier
DE LAFERRIERE ISl
entourée d'adulateurs, et mon domicile envahi : les carrosses encombraient, assurait-il, les abords de ma maison, et la police prenait des mesures pour assurer la circulation....
Eh bien, voici le miracle! à force de lire et relire dans les journaux l'article de Gallois, commenté sous toutes les formes; à force d'y penser jour et nuit, il se fit, peu à peu, dans mon cerveau, une cristallisation singulière : je m'accoutumai à ma fortune supposée, comme l'acteur s'accoutume à son déguisement, à son rouge, à sa perruque, à son titre d'emprunt.
La plaisanterie du Charivari prit, dans mon imagination, une physionomie sérieuse; les fdes de voitures, surtout, me trottaient par la tête et me causaient des émotions et des curiosités enfantines.
Je n'y tins plus : je finis par y aller voir !
A. vrai dire, je n'aperçus devant ma porte aucun encombrement d'équipages, aucun développement de sergents de ville; mais mon concierge, aussitôt qu'il me vit, s'élança de sa loge, la casquette à la main, et me dit avec un sourire que je ne lui connaissais pas :
« Depuis hier, plus de cinquante personnes sont venues demander monsieur... Au reste, voici les cartes et si monsieur daigne les examiner... »
Daigne!...
Je pris les cartes et examinai la plupart d'entre elles : toutes venaient de messieurs mes créanciers!
Une entre autres était de celui qui voulait me fourrer à Clichy, deux jours auparavant, et, sur cette carte cornée, il y avait écrit, au crayon :
u Restez donc chez vous, enfant que vous êtes! Je ne suis pas un Turc ! »
On me croira si l'on veut : le rôle de riche héritier est un de ceux que j'ai le mieux joué. J'y fus tout bonnement remarquable! Et, aujourd'hui, que je reporte mes souvenirs vers ce temps de ma vie, je m'explique Gobert, le fameux Gobe rt, qui, à force de représenter Napoléon I", avait fini par croire qu'il élait l'empereur.
Quant à mes créanciers, des anges! Ils ne voulaient plus entendre parler d'être payés et venaient me voir pour me proposer d'autres fournitures.
En face de ce rêve qui faisait de moi une seconde édition du Dormeur éveillé, j'entrai si avant dans ma démence qu'un matin je me levai convaincu qu'à tout événement il était indispensable que j'allasse à l'ambassade de Russie pour régulariser ma situation et faire constater mon identité.
Qui sait? me disais-je, le hasard est si grand et la fortune si fantasque !. ..
Je ne trouvai là que des secrétaires qui prirent des notes et m'informèrent, le, plus sérieusement du monde, qu'aucune; nouvelle de mon héritage n'était venue encore à l'ambassade.
Je me retirais, lorsqu'en descendant l'escalier de l'hôtel, je rencontrai mon camarade Bressant, qui en gravissait les marches avec un empressement dont la vivacité me frappa.
Nous nous regardâmes. Je frémis! Une pensée terrible venait de me traverser l'esprit.
C'est lui qui m'avait succédé à Saint-Pétersbourg, dans l'emploi des jeunes premiers rôles, et, lui aussi, je le savais, avait joué Chatterton et le Gamin de Paris! a
Et, tout à coup, sans préambule :
" Vous venez pour l'héritage ! lui dis-je. Mais
184 MEMOIRES DE LAFERRIERE
VOUS n'avez jamais, que je sache, joué les deux fameux rôles en question dans la même soirée. »
Bressant me regarda, el d'un accent navré en me serrant amicalement la main :
« Mon pauvre camarade, me dit-il, je suis porteur d'une bien mauvaise nouvelle.
— Laquelle?
— La princesse Jadimerowki n'est point morte. J'ai une lettre d'elle, reçue par moi ce matin, et je viens précisément...
— Grands dieux! m'écriai-je, elle existe donc, cette princesse?
— Sans doute, et n'a point envie de mourir. » A ces mots, je m'enfuis comme un fou!
Le nom et l'héritage, nous avions tout tiré, Gallois et moi, de nos imaginations, et le hasard, le fameux hasard sur lequel je comptais, ne m'avait servi qu'à moitié : le nom seul se trouvait être réel!
J'étais destiné à passer, dans cette phase de ma vie, par toutes les étrangetés de la fortune, et ce fut pour sortir loyalement de cette crise que je me trouvai amené à accepter le concours de l'une des personnalités les plus étranges et les plus inavouables de ce temps-là.
Un matin, Gallois accourut chez moi.
«Moucher, je viens te sauver; j'ai trouvé un capitaliste.
— Est-il aussi de Saint-Pétersbourg, celui-là?
— Non pas, il est à Paris.
— Empaillé, alors?
— Vivant.
— Et qu'en veux-tu faire de ton capitaliste?
— Mon capitaliste assemblera tous tes créanciers et, quand ils seront réunis dans une salle spacieuse que nous louerons ad hoc, il se lèvera, se mouchera et leur tiendra à peu près ce langage :
« Messieurs, je vous ai réunis] pour vous soumettre les réflexions suivantes :
» Trente mille roubles argent que nous attendons de Saint-Pétersbourg représentent, en bon argent de France, une somme de cent vingt mille francs, et le montant des dettes de M. Laferrière dépasse, malheureusement, ce chiffre. Mouvement. Eh bien! Messieurs, il s'est formé un capital pour acquérir les droits éventuels, très-éventuels, de M. Laferrière, au legs de madame la princesse Jadimerowki, et j'ai été autorisé à faire à M. Laferrière une offre ferme de vingt mille francs. Cette somme vous appartient ; il n'en sera pas distrait un centime. Ainsi l'a déclaré votre" débiteur luimême. Elle vous sera donc distribuée au marc le franc de vos créances, à la condition de donner quittance entière. »
Alors, je mets aux voix la proposition des quinze pour cent contre quittance, cette proposi-
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tion est acceptée à l'unanimité, au milieu du plus vif enliiousiasme et au cri de vive la garde nationale ! As-tu compris?
— C'est une banqueroute que tu me proposes?
— Des motsi des mots! comme dit le prince de Danemark.
— D'ailleurs, je n'ai pas vingt mille francs.
— Je les ai pour toi.
— On me les prête?
— Naturellement.
— Et qui cela? »
Gallois me regarda fixement et laissa tomber de ses lèvres ce nom :