‹ MémoiresChapitre 2 sur 5 · VIDOCQ · texte numérisé non relu

VIDOCQ

Je fis un bond de surprise et de répulsion.

« Oui, Vidocq ou, si tu l'aimes mieux, M. Jules, comme disent MM. les voleurs.

— Et tu as pu supposer que j'accepterais ?...

— De plus huppés que toi, mon très-cher, ont des comptes courants chez cet honorable doyen des forçats de France. Je lui ai conté ton histoire. Il te connaît. Il aime ton talent. Il veut te venir en aide... Et, quant aux écus qu'il te prêtera, ils porteront l'effigie d'une tête couronnée, ça doit le suffire.

— C'est bien, je réfléchirai.

— N'oublie pas que, pour réfléchir, lu n'as que quaranle-huit heures.

— Parce que ?

— Parce que j'ai des nouvelles de MM. les créanciers : l'un d'eux monte la tête aux autres. Nous sommes au lundi. Eh bieni avant jeudi prochain, la procédure contre toi recommencera de plus belle, et une fois recommencée elle ira vite.

— Ils ne croient donc plus à rhérituf^e?...

— Mon Dieu, si; mais l'héritage se fait attendre et ils ne seraient pas fâchés d'avoir des à-comptes. Un créancier est supérieurement bête et, tout ce qui est bête, a de l'appétit.

— Tout cela est fort bien ; seulement, je n'entends pas devenir le débiteur de Vidocq.

— Mon pauvre ami, fit Gallois en se levant, tu seras toujours le même : plus de désirs que de largeur d'épaules ! Adieu ! Tu sais où je demeure. Si tu as quelque chose à me dire, je suis ton homme. »

Et il sortit un peu piqué.

DE LAFERRIERE 189

Platon avait fait de l'amour un être intermédiaire entre les dieux et les hommes, et il l'avait placé entre le ciel et la terre, le trouvant trop dur pour habiter l'une, et pas assez divin pour être reçu dans l'autre.

Eh bienl ce que Platon dit de l'amour, il faut le dire aussi delà morale humaine, de cette fameuse morale en vigueur chez tant d'honnêtes gens, et qui se meurt, niaisement suspendue, elle aussi, entre le bien et le mal, le oui et le non, le zist et le zest, comme un paysan normand.

On va voir combien celte morale est idiote.

Le lendemain de la visite de Gallois, je me fis indiquer un marchand disposé à acheter un mobilier. J'allai le trouver, et lui proposai le mien. Il vint, l'examina et me demanda deux heures pour me faire une offre.

Ces deux heures, nous les passâmes, mon pauvre Joseph et moi, — Joseph était mon domestique, — à promener des yeux attendris sur ces mille riens charmants qui allaient disparaître.

J'essayai, d'abord, de mettre à part une foule d'objets que je prétendais garder; mais, à ce

compte j'aurais tout repris, et je vis bien qu'il fallait faire le sacrifice complet.

Je m'assis donc dans un coin de ma chambre, Joseph s'assit à l'autre bout, et nous gardâmes un silence aussi lugubre que celui qu'on observe auprès d'un lit de mort.

Le marchand revint et m'annonça qu'il était prêt à tout enlever, excepté mon lit, pour la somme de quinze mille francs.

Quinze mille francs ! Je faillis lui sauter à la gorge. Tout cela m'en avait coûté quatre fois autant. Mais je me souvins à propos du grand principe de l'offre et de la demande, ce pivot sacré de l'économie politique , et je me bornai à exhaler un vigoureux soupir, tout en prenant les quinze billets de mille.

Cette somme, je dois le dire à ma louange, fut distribuée jusqu'au dernier sou à mes créanciers, mais à valoir, et non pour quittance.

Je fis ce sacrifice sans hésiter, tout en me rappelant ce mot favori de Gallois :

« J'aime la conscience... quand elle a de la carrure. »

Décidément, je n'avais pas de carrure.

DE LAFERRIERE 191

Au bout de cinq jours, j'entrai dans un tel désespoir, à la vue de mon appartement vide et de ses murs dépouillés, que je retournai chez mon acquéreur, et lai proposai le rachat... de mon mobilier... à tempérament.

a Vous venez à propos, me dit-il. Votre mobilier est exposé à l'hôtel des Jeûneurs; et, demain, il doit être vendu. Si vous avez vingt-cinq mille francs à me compter, je vous le rends.

— Vingt-cinq mille francs ! Dix mille francs de bénéfice, en cinq jours ! Mais songez vous à ce que vous dites?

— Pardon, monsieur, est-ce moi qui viens vous offrir de vous revendre votre mobilier ? »

L'observation était juste. Toujours le fameux principe: l'offre et la demande; c'est-à-dire, la raison du plus fort! Toutes les vertus du négociant sont dans cette raison-là.

Je courus à l'hôtel des ventes, pour bien m'assurer si ce que m'avait dit mon acquéreur était vrai.

Hélas ! oui, tout était vrai 1

J'allaisêtre vendu !

Je courus, comme un homme ivre, chez Gallois.

192 MEMOIRES DE LAFERRIERE

En deux mots, je le mis au courant de ce qui se passait : il haussa les épaules, sourit et, un instant après, nous étions en route pour le passage Yivienne, où demeurait alors le fameux Vidocq.

La demi-morale triomphait I

Nous montâmes au second étage d'une maison d'assez bonne apparence, et nous nous arrêtâmes devant une porte bâtarde, dont le panneau, en verre dépoli, portait ces mots :

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