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veau : elle était toute dans les instincts de sa chair et de son cœur, et c'est pour cela qu'elle était belle et qu'elle fut puissante !
La lettre que je viens de citer est un souffle direct de cette âme. Rien ne la saurait mieux peindre que ces quelques lignes, tombées presque involontairement de sa plume.
Il y avait, si je ne me trompe, au moins deux ans que madame Dorval n'avait joué à Paris, lorsqu'elle m'écrivit et que j'allai la voir. Elle m'apprit que M. Hostein venait de traiter avec elle pour une série de représentations, et qu'elle allait reparaître dans Marie- Jeanne, en attendant la mise à l'étude de la Marâtre, de Balzac, qu'elle devait créer.
Je l'admirais, surtout, dans ce drame touchant de Marie-Jeanne, parce que la femme y apparaissait, pour le moins, autant que l'artiste,
Sortie du peuple, Marie Dorval en avait gardé les instincts, la résignation, les violences, l'insouciant amour et, par-dessus tout, l'héroïque tendresse.
Elle était née maternelle; chez elle, c'était pour ainsi dire le sein qui animait le cœur! Un enfant sur ses genoux, et elle était complète!
Je ne doutai pas du succès de sa réapparition et je voulus me mêler à la foule qui allait remplir, ce soir-là, le Théâtre-Historique. Erreur! déception! la salle était vide! Quelques artistes, quelques auteurs, quelques amis de' la dernière heure, et c'était tout ! De public, point! J'en eus des larmes dans les yeux.
Dorval, en scène, n'eut pas Tair de s'en apercevoir. Elle eut des explosions à faire courber les têtes, comme l'épi mùr sous l'ouragan. Ce fut sublime et navrant. Nous osions à peine applaudir, de peur de réveiller l'écho des solitudes.
Nous étions oppressés de douleur et d'admiration.
Après l'acte des enfants trouvés, où elle a ce monologue qu'elle élevait, sans le savoir, aux proportions d'une thèse sociale, je me rendis à sa loge, non pas pour lui apporter quelques banales consolations, mais pour lui dire combien je l'admirais.
« Vraiment, me dit-elle enm'atlirant près d'elle,
VOUS m'avez donc trouvée bien ce soir? Voyezvous, cher ami, nous autres, nous avons une manière à nous de nous rendre heureux. Le public n'y est pour rien... C'est entre nous que cela se passe. Nous nous disons : Un ami est dans la salle, et cela nous suffit : voilà notre âme joyeuse et éveillée! Ce soir, je suis contente, et, puis, cette salle est charmante. Que c'est beau, de beaux fauteuils neufs, en velours rouge! Vous ne savez pas combien j'aime le velours et le pourpre. Ces fauteuils m'animent l'imagination. Si le public me les cachait, je serais moins entrain. Tout à l'heure je me disais: Tu es donc de la race des taureaux? Il me semble que je joue aii bruit des fanfares et que tout éclate autour de moi, comme une pompe romaine. Ah ! c'est étrange, mais je suis bien heureuse ! »
Heureuse! ce mot me fit mal, et la surexcitation à laquelle elle était en proie me serra le cœur.
Elle ajouta :
« Ne vous inquiétez pas de ces places vides : j'ai été mal annoncée; le public ignore que je suis de retour. »
Hélas! le public ne vint pas.., Dorval ne joua que trois fois I
Cet abandon avait été, pour elle, le commencement de la mort.
Elle n'y survécut que peu de temps, et, chose douloureuse à dire, ce fut un abandon sans pitié, qui frappa jusqu'à son cadavre.
Son cercueil passa au milieu de la foule distraite, à peine suivi de quelques amis fidèles.
J'étais du nombre.
Alexandre Dumas et Victor Hugo, un ou deux sociétaires du Théâtre-Français, quelques rares auteurs, quelques comédiens, et ce fut tout.
Sur le boulevard extérieur, qui conduit au cimetière Montparnasse, deux hommes du peuple, arrêtés, regardaient ce triste corlége.
Le premier dit au second:
« Tiens ! c'est l'enterrement de Dorval.
— Pas possible! répliqua son camarade; il n'y a personne!
— Elle ne faisait plus d'argent! » observa judicieusement l'autre, en haussant tristement le épaules.
El tous doux s'éioi.sTièrcnl,
Elle faillit bien n'avoir pas d'autre oraison funèbre.
Lorsque nous fûmes rangés autour de la fosse, le fossoyeur, après sa première pelletée de terre, s'appuya sur sa bêche et parut attendre.
Il se fit un silence ; il y eut, entre les assistants, un échange de regards, mais personne ne bougea. Ce fut un jeune homme qui, voyant cette singulière abstention, s'avança vivement et, d'une voix émue, dit quelques mots remplis d'une sympathie touchante.
Ce jeune homme, simple auteur alors, académicien aujourd'hui, se nommait Camille Doucet.
C'est une des bonnes actions de sa vie, qui en compte un grand nombre.
Nous allions nous retirer, lorsqu'une femme, que deux personnes soutenaient, s'avança près de la fosse béante et la contempla pendant quelques minutes dans un recueillement douloureux.
Cette femme, qu'un grand voile noir enveloppait comme Rodogune, et qui portait encore, dans ses traits majestueux, les traces d'une beauté célèbre, c'était mademoiselle Georges.
Elle ne dit qu'un mot :
« Pauvre femme! »
Et cela fut dit de telle sorte, qu'un unanime sanglot s'échappa, à l'instant même, de toutes les poitrines.
Je n'ai de ma vie rien entendu qui fût à la fois plus simple et plus grand.
Au retour de cette triste cérémonie, ma pensée descendit dans le néant de cette condition du comédien, où se rencontrent tant de contrastes : d'abord, les acclamations, les bravos, les couronnes, la foule ; puis, le silence, la solitude, la mort.
Ainsi, me disais-je, voilà une femme que les instincts les plus vrais, les plus passionnés de l'art ont portée sur la scène; qui a été l'objet des transports du public, à qui chaque école littéraire a dû des succès éclatants... elle tombe, elle meurt, et pas un de ces hommes sur lesquels son génie dramatique avait appelé l'enthousiasme et des cris admiratifs, pas un seul qui, devant sa tombe, ail songé à lui apporter le tribut d'un généreux souvenir!...
J'étais à Bayonne, lorsque le 2 Décembre éclata.
Le retentissement de ce fait politique avait été immense.
Partout, dans les villes comme dans les plus humbles bourgades, se firent jour des préoccupations profondes, fort étrangères à l'art.
Je signai un traité d'un mois avec la direction du théâtre français, à Madrid.
Il est rare que l'artiste qui a voyagé à l'étranger n'ait pas à faire l'interminable récit des ovations dont il a été l'objet, des foules formidables qui
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remplissaient la salle les jours où il devait paraître, des couronnes qu'on lui a jetées et des articles pompeux publiés sur lui dans tous les journaux de la localité.
Je connais si bien cette innocente manie que c'est à peine si j'ose parler, ici, de la réception qui me fut faite à Madrid et, surtout, de la façon toute espagnole, c'est-à-dire hyperbolique, dont il fut parlé de mes débuts.
J'avais paru dans Harleigh de Elle est folle, et le soir, après la chute du rideau, j'avais vu ma loge envahie par tout ce que la littérature madrilène comptait de célébrités.
M. Juan del Péral se présenta et me présenta ensuite ses collègues, et, cela, avec cette tenue un peu sévère, mais non exempte de charme, de l'étiquette espagnole.
Le lendemain, quelle ne fut pas ma surprise d'apprendre, par.les journaux, que je valais mieux que Roméa.
Je fis un bond. C'est à peu près, comme si l'on m'eût dit (\ue je valais mieux que Talma ou Frederick Lemaître.
Roméa était alors le plus grand comédien de
l'Espagne; on avait pour lui une admiration sans bornes, et cette admiration était méritée.
Je courus chez Roméa.
Je lui fis connaître le parallèle que, dans leur galanterie hospitalière, et plus courtoise que vraie, les journaux avaient fait en ma faveur, entre l'artiste espagnol et l'artiste français.
« Ils ont tort, en effet! me répondit-il. Les vrais artistes sont frères, et tous les frères sont égaux. »
J'étais ému, il s'en aperçut et m'ouvrit les bras.
Nous nous embrassâmes avec effusion.
Roméa vint me voir jouer, et, dans sa générosité, il dépassa encore les éloges que l'on m'avait prodigués.
Mais, bientôt, je pus juger moi-même de la valeur du grand artiste, et c'est alors que je me sentis flatté, en mo souvenant qu'il m'avait appelé son égal : il ne pouvait faire d'éloge qui valût celui-là.
Désirant joindre à la faveur du public un témoignage d'intérêt qui me viendrait de la reine, je sollicitai de S. M. Catholique la haute faveur d'une au-
dience, et je remis ma supplique au comte Villa- Hermosa, secrétaire de ses commandements.
Peu de jours après, je reçus l'avis officiel que l'audience m était accordée.
Il se trouva qu'elle était fixée au jour même où la reine devait aller, en grand apparat, à l'église de Notre-Dame d'Atocha, accomplir la cérémonie religieuse de ses relevailles.
Un jeune attaché de l'ambassade française, que j'avais quelquefois rencontré dans les coulisses de nos théâtres de Paris, me donna obligeamment quelques avis sur les règles d'étiquette que je devais observer en présence de la souveraine.
« Probablement, la reine sera debout et seule ; allez à elle en toute confiance. Un sourire gracieux ne manquiera pas de vous encourager. La reine parle peu le français et le comprend encore moins; mais, sa fantaisie est de paraître saisir parfaitement les mots qu'on lui adresse dans cette langue, et, alors, pour ne pas se risquer à commettre une erreur, et pensant qu'une approbation de sa bouche est toujours bien accueillie, elle a imaginé un « très-bien^ » qu'elle place imperturbablement à chaque bout de phrase de l'interlocuteur. Ne
voub inquiétez aucunement des contre-sens que cela peut amener. Laissez-lui placer ses « ti^ès. bien » comme elle l'entendra, et elle vous trouvera charmant. Vous romprez vous-même l'entretien par un profond salut, et en sortant à reculons. »
Le jour des relevailles arriva.
Voulant me donner un avant-goût de l'effet que pouvait produire sur moi l'aspect de la reine, je louai une fenêtre sur le passage du cortège.
Cette première sortie, après les couches royales, est à Madrid une véritable solennité.
Toute la population est debout et en fête.
Les monuments publics sont pavoises; les maisons sont ornées de guirlandes, de drapeaux et d'emblèmes au chiffre de la reine.
La mise en scène de cette pompe nationale est, d'ailleurs, beaucoup plus pittoresque qu'imposante.
Le matériel et les accessoires semblent avoir été tirés à la hâte de quelque magasin de théâtre, et,
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quant à la tenue de la population, elle est amusante, assurément, mais ne rappelle en rien la gravité castillane.
Des troupes de danseurs, en costume national, devaient marcher en tête du cortège, en exécutant lejaleo ou la gallegada, au bruit des castagnettes et des guitares, ce qui, o.n en conviendra, m'aurait immanquablement rappelé le souvenir de la marche du Mariage de Figaro, Bazile en tête, avec sa mandoline.
A une heure précise, la reine devait quitter son palais. Tout était prêt. Les troupes formaient la haie dans la grande rue d'Atocha, et les oiseaux symboliques, les colombes, toutes parées de rubans aux couleurs rouge et orange, les couleurs nationales, n'attendaient que leur mise en liberté pour aller voltiger sur la tête de la royale mère.
Le bruit des cloches éclata dans le ciel, et une profonde rumeur de la foule annonça que la reine se mettait en marche.
Tout à coup, et sans que rien d'extraordinaire se fût manifesté, je vis les troupes, échelonnées jusqu'à Notre-Dame d'Atocha, se replier précipitamment du côté du palais.
En même temps, de sinistres rumeurs remplaçaient la joyeuse manifestation de la foule.
Voici ce qui venait d'arriver.
Le clergé et les ordres religieux ont, en Espagne, le privilège d'aborder la demeure du souverain et de pénétrer même jusque dans les premiers appartements; le plus souvent, cette tolérance sert à la remise de placets.
Or, au moment où la reine traversait la galerie qui, de ses appartements, conduit au grand escalier, ayant derrière elle le roi, la cour et la petite infante dans les bras de sa nourrice, un curé, revêtu du costume traditionnel si exactement reproduit par Beaumarchais, s'était avancé, un papier à la main, et, en s'inclinant, avait frappé la reine d'un coup de poignard, un peu au dessous du sein droit, en accompagnant son geste de ce mot fortement accentué :
« Toma! » (Tiens, prends!)
Le coup porté, le curé avait été saisi et traîné dans une salle voisine.
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Bientôt, on sut le nom de cet assassin : il s'appelait Martin Merino.
Ou ne saurait se figurer le calme prodigieux que montra cet homme, une fois le crime accomplf.
Les journaux de l'époque ont suffisamment parlé de ce crime pour que je ne m'y arrête pas; cependant, parmi les détails qui le suivirent, il en est quelques-uns, dont je fus en quelque sorte le témoin, qui méritent d'être rapportés.
Au milieu de la confusion générale, des cris et des menaces de mort qui l'assaillaient de toutes parts, Merino, froid, impassible, demanda d'abord un cigare ; puis, voulant mettre, sans doute, un terme aux alternatives d'espérance et de crainte qui agitaient ceux qui Tentouraient, il leur dit d'une voix douce et musicale :
« Inutile de vous émouvoir ainsi. Tout est fini. Mon coup a porté juste.. Votre reine est frappée à mort. »
Cependant, de minute en minute, on apportait des nouvelles sur l'état de Sa Majesté.
« Tu t'es trompé, bandit! criait-on alors à Merino, la reine vivra. »
Et l'assassin de continuer son sourire avec incrédulité.
Enfin, un dernier rapport vint rassurer complètement les esprits : la reine était bien véritablement saine et sauve; les baleines du corsage et les plis du velours de sa robe avaient fait dévier la lame, laquelle en glissant avait à peine entamé la peau ; quelques gouttelettes de sang et c'était tout.
Le cri immense du peuple, à ce dernier bulletin des médecins, pénétra jusque dans la salle où l'on gardait Merino.
Alors, seulement, l'assassin douta de son poignard, et une horrible imprécation, la seule qu'il devait prononcer avant de mourir, s'échappa de ses lèvres crispées.
Puis, il redevint impassible.
La première pensée qui se présenta à l'esprit de tout le monde, malgré le peu d'importance de la blessure, c'est que la lame pouvait être empoisonnée.
On suça la plaie...
Chose bizarre, que cette ardeur amoureuse de tout un peuple pour une souveraine à laquelle,
une vingtaine d'années plus tard, ce même peuple devait ouvrir les portes de l'exil.
Au moment môme où elle fut frappée, la reine voulut continuer sa marche et ne pas retarder la cérémonie. Il fallut l'énergique résistance de ses ministres pour la faire rentrer dans ses appartements, et c'est seulement lorsqu'elle se vit entourée de ses médecins qu'elle entrevit la gravité du danger qu'elle avait couru : la souveraine dut céder à la femme ou, plutôt, à la mère; car elle prit la petite infante dans ses bras et se mit à verser d'abondantes larmes!
Le soir, la ville entière fut illuminée et Merino mis en chapelle ardente.
Trois jours après, on le menait au garrot.
C'était ce qu'on peut appeler de la justice expéditive.
On avait habillé Merino du san-benito traditionnel des parricides, hérétiques, renégats et autres criminels qui avaient, autrefois, l'honneur de passer par les mains de l'Inquisition.
Le san-benito, comme l'on sait, est mi-partie rouge et jaune, et se compose d'un sarrau et d'un bonnet pointu.
Merino trouva, pour sa part, que ce costume avait peu de grâce ; il en fut indigné : il prétendait que, si l'on avait le droit de le tuer, on n'avait pas celui de le livrer aux risées de la foule qui allait se presser sur son passage.
Il exigea donc qu'on fît des fronces à son bonnet, pour qu'il ne lui tombât pas sur les yeux et ne lui donnât pas un aspect maladif.
On satisfit à ce désir.
On lui amena une mulô qui devait le conduire au lieu du supplice.
«Eh bien! s'écria-t-il, comment veut-on que je trlontô ? il n'y a pas d'étriers f »
On lui répondit que, poUr les condamnés, ce n'était pas l'usage.
« C'est cela ! on me condamne à la mort et au ridicule: deux supplices au lieu d'un. Or, je ne sache pas que le jligeinent fasse mention du second. Je veux des étriers. Autrement, mes jambes pendront dé çà et de là, et me donneront un air fort disgracieux. »
Mais les ordres étaient formels, et, quoi qu'il en eût dit, on le hissa sur la mule, dont un jeune garçon tenait la bride.
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Le seigneur Merino était de fort mauvaise humeur.
Autour de lui et à pied, il y avait des confréries funèbres chargées de l'assister.
Nous étions en janvier et la température était celle d'une de nos belles matinées de juin.
Cette fête du ciel rassénéra bien vite Merino ; il sourit et dit de l'air du monde le plus tranquille :
« Nous avons une journée superbe I et c'est Un temps qui va durer I Le vent n'est pas du Guadarama. »
Puis, comme sa mule, un peu récalcitrante, le faisait osciller sur la selle :
« Attends, dit-il au jeune garçon qui tenait la bride, si je vais à toi, je vais t'apprendre à mieux faire ton métier.
— Mon père, est-ce le moment de vous irriter contre cet enfant? lui demanda un des moines qui l'accompagnaient.
— Ah ! répondit Merino avec bonhomie , ne voyez-vous pas que je plaisante? En vérité, je rie voudrais pas lui faire le moindre mal ! Enfin, ajouta-t-il par manière de réflexioii, tout cela n'arriverait pas, si l'on m'avait mis des étriers ! »
Et il soupira profondément.
Arrivé au pied del'échafaud, et comme le bourreau le saisissait avec l'intention de le soutenir :
(( Lâche-moi, lui cria-t-il ; là haut seulement, je t'appartiens. »
Et il monta seul.
Dès qu'il fut en vue de l'immense foule, un cri partit, spontané et terrible comme iin coup de tonnerre.
« Vive la reine I »
Merino fit signe qu'il désirait parler.
« Avant tout, je dois déclarer que je n'ai rien contre cette dame.
— Dites la reine !
— Contre cette dame !
— Dites la reine !
— Non, j'aime mieux mourir tout de suite ! » Et il se livra à l'exécuteur.
« Ne te presse pas, lui dit Merino. On ne fait rien de bien sans méthode. Je ne me suis pressé qu'une fois en ma vie et j'ai manqué mon but. Attends, laisse-moi bien me placer. »
Parlant ainsi, il s'était assis sur la sellette, avait
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cherché et trouvé son assiette et, regardant le bourreau :
« Va, maintenant ! » fit-il.
On lui étendit un mouchoir sur la face et, quand le mouchoir fut enlevé, Merino mort paraissait dormir.
Le soir même le corps fut brûlé et la cendre jetée au vent.
Merino avait cinquante-trois ans.
Le lendemain de cet événement, une lettre du comte de Villa-Hermosa m'annonçait que mon audience était naturellement retardée ; obligé de rentrer à Paris, je dus quitter Madrid sans avoir été reçu par la reine.
Il m'est impossible de ne point in'arrêter sur cette physionomie qui, semblable à un météore, illumina subitement le ciel littéraire, monta au zénith avec une prodigieuse rapidité, s'y maintint quelque temps, au milieu des apothéoses de la fortune et de la renommée, et disparut dans la mort, avec autant de soudaineté qu'elle avait jailli à l'existence.
J'ai nommé Ponsard, dont j'eus l'honneur de créer, à l'Odéon, le principal rôle de sa comédie V Honneur et l'Argent.
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Le singulier concours de circonstances qui présidèrent à l'avènement de ce poëte qui ne fut, quoi qu'on en dise, ni le disciple, ni le chef d'ailcune école, et qui ne i*elevà jamais que de son indépendance et de son tempérament, mérite d'être rappelé.
La littérature en était à cette heure trouble qui, sans être la réaction, n'est déjà plus la fièvre : on se tàtait, on réfléchissait ; indice grave, on parlait déjà de juger sans passion.
On se souvenait de certains excès de la grahde guerre, et on répugnait à se rappeler qiie, sous le péristyle du Théâtre-Français, on avait osé mener tine farandole poussant des cris de mort contre une ombre immortelle.
On en était arrivé à cette lassitude maladive qui succède toujours aux frénésies de la passion, et, instinctivement, on se retournait vers la nature et on lui demandait une bouffée d'air pur, une de ces brises rafraîchissantes et saines que l'àme et le corps respirent avec délices au lendemain des nuits d'orage.
On ne devait pas attendre longtemps.
Une femme, une jeune fille, presque une enfant,
apparut tout à coup, apportée par le premier rayon des jours nouveaux.
Elle s'appelait Rachel.
Elle parlait en patricienne de l'Olympe, la langue des anciens dieux.
Ce fut comme un lever de soleil, et, à cette clarté, on se regarda.
Ce qu'on avait cru beau, devint grimaçant; ce qu'on avait cru jeune, parut flétri.
Elle venait, elle s'avançait avec la grâce inconsciente des déesses, et sa voix, dès qu'elle parla, eut des enchantements inconnus I
Sous ce flot de pure harmonie, on baissa la tête.
D'abord, ce ne fut qu'avec défiance qu'on écouta cette vierge, svelte et imposante comme une des Nymphes du Parthénon; mais, bientôt, elle eut triomphé de toutes les résistances.
Au môme moment, les Burgraves paraissaient, et les Burgraves, malgré d'admirables beautés, étaient emportés par cette résurrection.
Un bruit, une rumeur circula tout à coup dans
cette république des lettres, déjà si remuée par tant de courants contraires.
Un manuscrit venait d'entrer par la barrière d'Italie, arrivant de Vienne, en Dauphiné !
Celui qui l'apportait avait été vu : on donnait son signalement et son nom.
Ce traître, qui jetait ainsi des légions de vers ennemis dans la place, se nommait Charles Reynaud.
On le disait parent d'un petit avocat, parfaitement inconnu, qui écrivait des tragédies, et ce Charles Reynaud en apportait une.
Oui, une tragédie! une tragédie faite à Vienne, au bord de l'Isère, entre une production de pièces et une remise à quinzaine!
Cela fit rire.
Cette annonce d'une tragédie produisit l'effet que dut produire, en 1800, après la période révolutionnaire, la nouvelle qu'une messe allait être dite, publiquement, dans une église de Paris.
Une tragédie! On se répétait ce mot, nom oublié d'une chose antédiluvienne, et l'on se tournait vers les vieillards pour les interroger.
Et les vieilles gens de répondre avec des soupirs de délivrance et des Gloria in excelsis à n'en plus finir.
On envoya de tous côtés des messagers et tous revenaient disant :
a C'est une tragédie : elle est en cinq actes et en vers, et l'on y voit, dans un lieu et dans un jour, un seul fait accompli I
« Cela se passe à Rome, et les personnages s'y tutoient. Ils ne disent point: Par dieu! m Vive Dieul ils disent : Par les Dieux! Aucun n'y traite l'autre de Monseigneur. Ils ont des maillots chair aux jambes et aux bras, des sandales aux pieds, et ils sont vêtus de jupons de laine. Ils se promènent tête nue, et sont armés du sabre de l'infanterie de ligne. »
Voilà ce que disaient les messagers.
Pendant ce temps, Charles Reynaud s'avançait sourdement, gagnait du terrain, contractait des alliances.
Il s'allia, d'abord, avec Ricourt : Ricourt était une puissance.
Très-grand, très-fort, parlant très-haut, il possédait une feuille hebdomadaire où écrivaient des suspects comme Gérard de Nerval, comme Lefèvre-Deumier, et, de plus, il était l'ami de Jules Janin !
Avoir Ricourt, c'était avoir à soi le prince des critiques.
Et, en effet, les espions envoyés de nouveau à la découverte, rapportèrent que Jania relisait ses classiques et apprenaitle latin : il l'apprit, lelatin, ce n'est que trop vrai ! Et, par la suite, il le fît bien voir I
Tout cela était lugubre ; cependant, il y eut une êclaircie ; voici à quel propos.
Dans les théâtres où il y a des comités de lecturej les comités sont un peu comme des sénats conservateurs.
Or, les sénats conservateurs conservent.
Le comité-conservateur de l'Odéon était, pour lors, en train de conserver la foi romalitique : on reprenait toutes les semaines Lucrèce Borgiaf avec mademoiselle Georges, et Marie ludor, avec mademoiselle Georges et madame Dorval; on conservait la foi, et tout le monde était content : le maître, lesdisciples, Georges, Dorval, le comité,— excepté Lireux, le directeur.
Vint la lecture de Lucrèce.
Soubresaut général.
On traita l'avocat de Vienne comme un insurgé ;
on le déclara traître aux lois, et on le flanqua vivement à la porte : le sénat de lecture avait fait œuvre de conservation !
Ce jour-là, il dîna bien et dormit de même.
Ricourt aussi dîna très-bien, et, même, il soupa encore mieux; car il soupait volontiers, surtout lorsqu'il était content.
Ricourt jubilait.
« La persécution fonde les dogmes, criait-il de sa voix enrouée, au café Lamblin, le soir de ce grand jour ; le martyre fait les dieux ! Nous n'avions qu'une tragédie, nous avons un drapeau ! »
La guerre, là-dessus, s'entama sur toute la ligne.
Les phalanges romantiques se reformèrent rapidement en colonnes d'attaque.
D'abord, elles firent avancerle petit journalisme, qui ouvrit le feu de ses tirailleurs et envoya des poignées de lazzi sur le chef-d'œuvre inédit.
Méry, le Phocéen, Méry, brave comme le fils de Télamon, voulut combattre seul et à sa guise.
Il imagina une de ses plus audacieuses mystifications.
Il se mit, un beau jour, à parcourir les salons et à donner lecture de quelques fragments emprun-
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tés à la pièce en répétition ; car Lucrèce, malgré le comité, était à l'étude.
Jamais souffle plus pur, venu de l'Ausonie, n'avait fécondé une plus belle âme de poëte, ni fait éclore de plus beaux vers.
C'était l'inspiration latine dans toute sa sévère magnificence !
On raffolait de Ponsard, on adorait Méry, et Ricourt, que l'on n'admettait pas à ces agapes mystérieuses, se donnait au diable, ne pouvant comprendre comment l'œuvre dont il couvait les destinées avait pu lui échapper, pour courir ainsi le monde et se faire une gloire anticipée, sans le secours de son enrouement, à lui, de ses biceps, à lui, et de son enthousiasme de prophète précurseur 1
Mais le pétard allait éclater.
Les petits et grands journaux, à l'affût de tout ce qui se rapportait à la grosse affaire du moment, avaient saisi au vol quelques extraits de ces beautés révélées audacieusement signées « Ponsard, » beautés dévorées par le « tout Paris » d'alors, lequel ressemblait beaucoup, il faut le dire, au « tout Paris » d'à présent.
Mais aucun des vers cités n'était de Ponsard, aucun d'eux n'appartenait à Lucrèce!
Ricourt en poussa un cri d'iiorreur.
Et Méry d'avouer sa faute et de dire avec son sang-froid provençal :
« Té ! vous le voyez, ça n'est pas plus difficile que cela ! Est-ce qu'on se donne la peine de composer des tragédies? Ces machines-là s'improvisent, un soir, au cercle, entre un whist et une partie d'échecs. C'est ce que j'ai fait, et, si cela vous plaît, je vous en improviserai toute l'année, toute la vie, sans me croire pour cela un phénomène. »
Le coup était terrible, car les rieurs étaient du côté de Méry.
Mais on avait affaire à forte partie.
Lireux, le directeur, combattait alors, on peut le dire, pour la vie sauve, tant il était serré de près par l'armée de ses créanciers.
Ayant en main l'une des meilleures plumes du journahsme, écrivant où il voulait, et, partout oii il écrivait, attirant les rieurs, il se jeta dans la mêlée.
Il avait fait ses premières armes à Rouen, où il était né, et où il avait fait paraître un petit journal
intitulé : Nndiscret, une vrai boutique à scandales et à duels ; puis, il était venu à Paris, où il avait fondé La Patrie, journal d'opposition; ensuite, il avait pris, en même temps que la direction de rodéon, la rédaction en chef do la Gazette des Théâtres.
C'était un jouteur que celui-là! Et plus d'un porta de ses marques 1
D'ailleurs, il n'avait pas que la plume, il avait la langue ! une langue à double tranchant et acérée I
Ce fut une averse de mots, un déluge d'épigrammes, une trombe de plaisanteries ! On se tirait les uns sur les autres, c'était une mêlée pleine de passions, de rages, de colères...
Et Paris de s'impatienter, et Paris de s'écrier :
(t Quand donc nous donnera-t-on Lucrèce? »
L'attente se changeait en fièvre, la curiosité devenait maladie.
Bocage, dans la tragédie de Ponsard , allait jouer Brutus!
Grâce au nom du personnage, et grâce au nom de l'acteur, Lucrèce se trouva <;lassée, dès avant son apparition, parmi les œuvres du parti démo-
cratique, et c'en était assez pour sa fortune : n'eûtelle eu que ce mérite, elle eût été sauvée.
Mais, il faut se hâter de le dire, elle avait mieux que cela, et, le soir de la première représentation, cette œuvre originale, débordant d'une sève un peu âpre, mais riche de forme et de pensée, alla aux nues.
Levers qui, par sa netteté un peu concrète, par la sobriété de ses ornements, par la vigueur de son trait, rappelait le moule cornélien, étonna l'oreille et charma l'esprit.
Le sujet plut, précisément par les côtés qui le rendaient redoutable.
Dès le soir même, on se remit] à adorer l'antiquité.
Dès le lendemain, une nouvelle école était fondée : il y avait les PonsardisteSy en face des ifugonistes.
Lucrèce fut un véritable événement littéraire ; depuis Hernani, il ne s'en était point vu de cette importance.
L'Académie, qui avait condamné le Cid, et repoussé de son sein le vieux Corneille, couronna Lucrèce, et admit bientôt Ponsard dans sa compagnie.
Fonda-t-il quelque chose de durable, ce jeune triomi)liatcur parvenu au Capilole, à l'âge où le Tasse bégayait à peine son premier vers?
Hélas, non ! Il était venu au monde pour réagir : il réagit, et, ayant réagi, tout fut dit : sa mission était terminée 1
Il écrivit une autre œuvre, tout aussi belle, pour moi, que Lucrèce: il écrivit Charlotte Corday ; puis, l'Honneur et V Argent, qui eut un succès prodigieux ; il donna la Bourse , il s'essaya même dans le drame lyrique, dans la pièce comico-féerique, à la manière de Psyché ou des Amants magnifiques ; il s'ingénia, travailla, produisit, et, cependant, s'arrêta à son premier point d'élévation, bien heureux même de n'en pas descendre 1
Pourquoi cela? et que lui manqua-t-il pour atteindre au zénith de la gloire, et entrer à tout jamais dans TOlympe de nos dieux littéraires?
Trois choses, dont une seule aurait suffi à son
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immortalité : la grandeur de Corneille, la passion de Racine, la palette d'Hugo!
Mais, alors, qu'eul-il donc pour lui et à lui?
Il eut bien, à lui, sa forme exquise, et il eut, pour lui, de venir à Fheure.
Un don et un bonheur!
L'Honneur et l'Argent, refusé, comme on le sait, au Théâtre-Français fut porté à l'Odéon.
Jules Janin, qui patronnit Ponsard, écrivit à Altaroche, alors directeur, pour lui recommander cette comédie.
Altaroche, dont l'autorité littéraire n'est pas à discuter, et pour lequel, d'ailleurs, le jugement de Jules Janin était concluant, s'empressa de se rendre à l'appel du célèbre critique.
« Voulez-vous connaître la pièce? lui demanda Jules Janin.
— Quand vous voudrez ?
— Immédiatement, si vous avez le temps.
— Je suis à votre disposition. »
Janin prit le manuscrit et lut.
Après le premier acte, Altaroche lui dit : « Ma conviction est faite. Pour moi, la pièce est déjà reçue, sauf ratification du comité.
— C'est pourtant l'acte le moins fort. Que direzvous donc, après celui du bal?
— Raison de plus.
— Je dois vous dire que Ponsard demande une prime de cinq mille francs.
— Je ne suis pas partisan d'une prime donnée à l'avance et quand même : cinq mille francs sont une charge pour le théâtre, si l'œuvre réussit médiocrement, et une bien maigre rémunération, dans le cas du succès exceptionnel qu'elle semble promettre. Je préfère assurer à Ponsard un quart sur ce qui excédera la moyenne des recettes à rodéon.
— Je^le préférerais aussi; mais Ponsard a immédiatement besoin de ces cinq mille francs.
— Je les lui avancerai, dès aujourd'hui, si vous le voulez.
— C'est parfait. Et, maintenant, continuons; car cet arrangement ne doit pas arrêter notre loclure. »
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Au dernier acte, l'impression d'Altaroche fut ce qu'avait été celle de Jules Janin : le succès littéraire lui paraissait certain et le succès d'argent plus que probable.
Ponsard, qui m'avait d'avance désigné pour le rôle de Georges, lut, deux jours après, sa comédie au comité qui l'accueillit à l'unanimité et avec acclamation; il y eut même un véritable enthousiasme.
T(>1 fut le prologue de cet éclatant succès, qui donna à Ponsard cinquante mille francs de prime, au lieu des cinq mille francs demandés par Jules Janin.
Une invitation de Ponsard m'appela chez lui.
Ma surprise fut grande, lorsque je me trouvai, pour la première fois, en présence d'un homme, naïf, timide, aux allures des plus provinciales et à la voix traînante et enfantine.
Il me lut sa pièce.
Je n'avais plus qu'à m'entendre avec Altaroche.
Altaroche m'offrit carrément quarante francs par soirée et vingt soirées assurées; à mon tour, je demandai, non moins carrément, soixante francs qui me furent refusés.
« Tenez, me dit-il, voulez- vous dix pour cent de la recette brute? »
Si j'eusse accepté, j'aurais gagné soixante mille francs, la pièce ayant fait plus d'un de mi- million de recette, mais je préférai malheureusement deux louis par soirée...
J'allais me trouver en compagnie de Tisserand, de Kime, de mademoiselle Valérie et d'Uiie grande demoiselle, bien raide et bien inexpérimentée, que l'auteur protégeait.
J'étudiai beaucoup chez moi la scène du quatrième acte, l'apostrophe aux pieds plats.
Pour donner du mouvement et de la variété à mon débit, j'avais imaginé de faire de ma tirade une série d'apostrophes adhominem.
Je l'avais scindée en diverses parties pour chacune desquelles je me désignais, à moi-même, un des spectateurs de la salle, tantôt à droite, tantôt à gauche, tantôt en face, à l'orchestre ou aux pre-
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mières galeries, ce qui me faisait agir, iriarcher» gesticuler, et multipliait la puissance du débit, tout en variant les effets.
Ponsard était dans le ravissement de ma trouvaille.
Je m'étais engagé à jouer au bout de dix répétitions.
J'avais tenu parole, et, la veille du dixième soir, je répétai généralement avec cet entrain et celte assurance qui sont de bon augure pour le succès.
Mais, arrivé à ma tirade, celle sur laquelle nous comptions tant, Ponsard et moi, patatras!... voilà mon Altaroche qui se lève !
« Que diable me faites-vous là, me dit-il, et que signifie cette promenade? Cela va faire le plus mauvais effet sur les spectatetirs. Nbtis ne sommet pas ici dans un théâtre de genre, où l'on se permet quelquefois de transporter la comédie dans la salle. Ici, entre vous et le public, il j a liii mur. Vous devez vous adresser aux coulisses, et non point aux loges.
Ponsard baissa là tête comme un écolier pris en faute, et m'abandonna du coup avec la lâcheté la plus convâiriduë.
Je rentrai chez moi désespéré.
Enfin, arriva la première représentation, qui remit chaque chose à sa place.
Je dis : « à sa place,» parce que je m'étais bien aperçu que, dans la pensée de l'auteur comme dans celle d'Altaroche, le succès reposait, non point sur mon personnage, mais bien sur celui de Rodolphe, qu'interprétait Tisserand; mais l'on sait combien l'éclat de la rampe modifie souvent cette optique si difficile à fixer à l'avance.
Les deux premiers actes eurent un succès presque négatif.
Le troisième fut brusquement applaudi , mais fortement disputé.
Ponsard, réfugié chez son ami Janin, qui habitait, à cette époque, la maison du café Tabouret, en face du Luxembourg, attendait, après chaque acte, le bulletin de la bataille.
Le quatrième s'entame et paraît captiver l'attention.
Ce symptôme m'encourage et me rend tout mon aplomb, de telle sorte qu'au moment de l'apostrophe j'oubliai tout.
J'avais remarqué, au balcon, un monsieur cra-
vaté de blanc, à cheveux gris et pavoisé des insignes de la Légion d'honneur.
Je pars de mon pied droit.
J'indique, avec l'énergie que donne l'indignation, ce monsieur que je ne connais pas et que je désigne du doigt à la salle entière ; je lui lance en pleine poitrine ces deux, vers :
Vous, monsieur, vous n'avez ni principes, ni foi.j Et votre avancement est votre seule loi, Touchez là...
Le soubresaut qu'il fit fut remarqué de toute la salle.
A qui m'étais-je adressé ?
Je n'en savais rien. Mais, enhardi par ce premier succès, je m'élance à gauche, et, dans l'avant-scène qui faisait face à la loge impériale , j'avise un officier placé entre deux dames, et je lui décoche ces deux autres vers :
Vous, monsieur, à la fin de la lutte
Vous flattez la victoire et flétrissez la chute,
Soyons amis !
Un tonnerre d'applaudissements se fait entendre.
« Ah ciel! pensai-je, à qui donc viens-je de parler. »
Mais, comme le coursier de la légende, j'avais le feu dans le ventre et la flamme dans les narines : une batterie de mitrailleuses ne m'aurait pas arrêté.
Je gagne l'avant-scène, et je fixe toute cette salle d'un regard de hyène, et je jette à l'orchestre, au parterre, aux galeries, dans tous les recoins de ce vaste Odéon, ces cris de la vertu vengeresse :
Banqueroutiers, valets, libertins, renégats,
Fripons de toute espèce et de tous les états.
Salut! Nous nous devons un respect réciproque.
Nous comprenons l'esprit positif de l'époque;
Nous sommes des pieds plats, oui ; des marauds, d'accord;
Mais le monde est à nous, car nous avons de l'or !
J'ai bien remporté quelques succès dans ma vie; mais jamais de pareils à celui qui, à ce moment, m'enleva comme sur un ouragan...
Je fus rappelé, acclamé, et mon camarade Tisse-
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rand, qui, lui, n'avait rien livré au hasard, eut aussi sa large part dans le triomphe.
L'Empereur honora de sa présence la seconde représentation.
On craignait du bruit.
Altaroche me fit dire de ne rien souligner, et, surtout, de remiser, pour ce soir-là du moins, mes apostrophes à la salle. ■
Je promis, mais une seconde fois je ne devais pas tenir parole.
Ne vous fiez jamais aux promesses de ce genre que vous arrachez au comédien au moment où il entre en scène. Dans la coulisse, il y a l'homme; mais, sur la scène, il n'y a plus que l'artiste, et il est rare que l'artiste se souvienne de ce que l'homme a promis.
J'ai dit qu'en commençant ma tirade, je partais du pied droit pour m'adresser à la droite de la salle; or, la droite de la salle, pour l'acteur, se trouve être à la gauche du public, du côté de la loge impériale.
Je me gardai bien de jeter le moindre coup d'œil sur cette loge.
Je m'adressai, au contraire, à celle qui s'en trou-
vait la plus rapprochée et, comme ce soir-là l'Impératrice n'assistait pas à la représentation, c'était Napoléon III lui-même qui occupait la place qu'eût dû occuper l'Impératrice, c'est-à-dire la place la plus éloignée de la scène.
Me voici donc parti de mon diable de pied droit, et le hasard veut que je m'adresse à un gros général, vêtu d'un uniforme tout battant neuf, et chamarré de rubans comme un arbre de mai; un maréchal de Castellane engraissé, que je bombarde de mon :
Vous, monsieur, vous n'avez ni principes ni foi, Et votre avancement est votre seule loi.
Un silence glacial, un silence de mort se fait autour de moi; il me semble que je parle sans être compris, sans être entendu. Je ne me rends plus compte de rien, mais "je n'en poursuis pas moins, comme dans un rêve, ma promenade et mes apostrophes, et, quand je fus arrivé au bout de ma tirade, je fus pour ainsi dire réveillé par le
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l)ruit d'une trombe : c'était la salle qui croulait.
L'Empereur, qui avait paru d'abord indécis, fut à la fin entraîné par l'élan général et ses deux mains se rapprochèrent l'une de l'autre.
Le parterre me criait bis, et toutes les figures étaient tournées vers la loge impériale.
L'Empereur se rejeta un peu en deçà du cordon de la loge.
Les bravos alors n'eurent plus de fin.
Je restai bien deux minutes les bras croisés à attendre que le calme se rétablît.
Ces minutes avaient fait de moi plus qu'un grand comédien; j'étais tout d'un coup passé à l'état de grand citoyen : de même que Danton, j'avais eu toutes les audaces.
Pendant le cinquième acte, auquell'Empereur n'assista pas, les étudiants décrétèrent mon triomphe, et il fut arrêté, entre eux, qu'à la fin du spectacle, ils m'attendraient à la sortie et qu'ils me feraient une ovation.
J'avoue que je ne me sentais pas très à mon aise, et que, revenu de mon propre délire, j'envisageai plus froidement la gloire des Mirabeau et des Camille Desraoulins.
J'aurais désiré volontiers remettre à un autre jour la faveur d'y prétendre.
Je confiai ce sentiment secret à Altaroche, qui était fort inquiet lui-même des suites de mon escapade, et qui me fit passer incognito par le devant de la salle, me sauvant ainsi des honneurs qui m'attendaient.