DEL A F E R II I E R E
ce ne fat pas seulement son jeune fils qui se tournèrent vers la loge de face, ce fut toute la salle.
Mes yeux, naturellement, suivirent la direction de tous les regards, et j'aperçus, dans cette loge. une dame dont la figure était presque décomposée.
Derrière elle, un homme debout, au visage large, aux traits accentués, à l'œil noir, aux sourcils épais, blanchis par l'àgo , gardait l'impassibilité du vieux soldat en face de la mitraille.
Ses bras étaient croisés sur sa poitrine, que décoraient les premiers insignes militaires.
Cet homme était Marmont, duc de Raguse.
Il était impassible, mais pâle.
Tout le temps que durèrent les bravos et les trépignements, l'attitude du maréchal ne changea pas.
L'acte fini, le duc quitta brusquement la loge.
Sous le péristyle, il fut de nouveau poursuivi par les cris et les apostrophes de la foule; sa voilure, enfin, put le dérober à cet épouvantable supplice.
Je n'étonnerai personne en ajoutant que, dès le lendemain, un ordre du grand-duc interdit les Mémoires du Diable, et que même, malgré ma propo-
sition de supprimer le couplet malencontreux, l'interdit fut maintenu.
Mais je n'y perdis rien : le roi Jérôme m'envoya un fort beau cadeau et je reçus, même, jusqu'à des présents anonymes.
Bien plus, lord Holland, dont l'opulence est proverbiale à Florence, me fit prier de venir jouer, dans son salon, la fameuse scène, cause du scandale.
Je crois bien que tout Florence était, ce soir-là, chez lord Holland; je n'ai pas besoin de dire si le succès fut grand.
Sa Grâce me témoigna sa satifaction,le lendemain, par un envoi de mille écus, et — je l'avouerai, sans détour, — l'importance du cadeau m'empêcha d'en rougir.
La clôture de mes représentations allait avoir lieu par une soirée à mon bénéfice et, naturellement, je me mis en route pour faire mes visites, ainsi que le commande l'usage.
J'avais demandé et obtenu une audience de l'an-
xien roi de Hollande, Louis Bonaparte, qui habitait un palais situé lungo TArno.
C'était une demeure somptueuse, où tout attestait la majesté de l'homme et le culte intelligent des arts.
Après avoir traversé une vaste et magnifique salle d'attente, j'entrai dans une galerie coupée en croix par une autre galerie transversale; c'est à l'une des issues de cette dernière galerie que se trouvait la chambre du frère de Napoléon P' et du père de Napoléon III.
Aussitôt annoncé, j'entrai, et j'aperçus le roi Louis assis dans un grand fauteuil.
Il portait sur son visage une expression pleine de bonté.
Le prince n'était pas seul : un grand monsieur tout cuirassé de décorations et tenant dans ses mains le Journal des Débats était debout et accoudé à la cheminée.
Le prince étendit vers moi ses deux mains comme pour me dire : Soyez le bienvenu !
Je mentirais, si je disais qu'une vive et profonde émotion ne me troublait pas en ce moment.
« Vous le voyez, monsieur, dit le prince, mes
jambes ne me permettent plus d'aller au-devaLt des visiteurs; mais venez vous asseoir près de moi. »
Je pris place sur une ottomane, en face du fauteuil du roi.
« Voilà vingt-cinq ans que je passe en exil, loin du Théâtre-Français, et vous me l'avez rappelé; car, violant les prescriptions des médecins, j'ai voulu assister à votre début... Vous désirez que j'aille à la représentation que vous donnez à votre bénéfice; cette fois et, bien malgré moi, j'obéis à la médecine : je n'irai pas au théâtre; mais je serai quand même à votre représentation. »
Puis, il me demanda quelques détails sur la situation du Théâtre-Français. Il s'informa de Baptiste, de Firmin, deCarligny, de Damas et, surtout, de mademoiselle Mars.
« Paris ! la France!... »
Murmura-t-il en secouant la tête, et il parut plongé, pendant quelques minutes, dans une douloureuse rêverie.
Tout à coup, il fixa sur moi des yeux subitement éclairés par une flamme singulière, et, brusquement, sans transition, il me dit :
« La soirée a donc été chaude, lors de la représentation des Mémov'es du Diable?
— Si chaude, sire, que l'on a craint qu'une seconde représentation ne mît le feu aux quatre coins de Florence.
— Contez-moi donc cela. »
Et je lui fis le récit que le lecteur connaît.
11 m'écouta avec une attention presque méditative, et, mo montrant du doigt un clavecin ouvert, dans un angle du cabinet :
«Voulez-vous me faire un grand plaisir?
— Parlez, sire.
— Youlez-vous me chanter ce fameux couplet?» Je m'élançai vers le clavecin, et me voilà redisant
avec une véhémence qui n'était, certes, pas de commande:
Le traître qui vendit la France Ne peut pas la représenter.
« Et, reprit le roi Louis, lorsque j'eus fini, quel effet a-t-il produit à Paris, ce couplet patrioti(iue?
— Immense, sire! Il est bissé tous les soirs.»
218 MEMOIRES DE LAFERRIERE
Le prince s'adressant alors à la personne qui se trouvait accoudée à la cheminée :
« Le feu est donc véritablement sous la cendre, et ce n'était, dès lors, pas une vaine folie de jeune homme que cette entreprise de Strasbourg, que j'ai tant blâmée? »
Il cessa de parler et retomba, pendant quelques instants, dans sa première rêverie.
Je ne pouvais détacher mes yeux de ce vieillard, dans les veines duquel coulait le sang des Césars.
Les paroles qu'il venait de prononcer de cette voix lente et sourde qui semblait appartenir déjà au tombeau m'avaient profondément remué, et le silence qui régnait autour de moi ajoutait encore, je ne sais quoi de grand et de mystérieux à cette scène singulière.
Enfin, il me tendit la main, et je compris que l'audience était finie.
Je saluai respectueusement le vieux roi qui sourit, en me faisant un signe d'adieu.
Aussitôt que j'eus repassé le seuil de ce palais, je pressai le pas : j'avais besoin du grand air.
Le théâtre du Vaudeville était passé, pendant mon absence, des mains de M. Trubert aux mains de M. Ancelot.
Ce changement ne s'était pas produit sans occasionner un énorme scandale dans le faubourg Saint-Germain.
Eh quoi ! un académicien, l'un des favoris du monde légitimiste, l'auteur de Louis IX, avait pu descendre à ce point de se faire directeur d'un petit théâtre à ariettes ?
Il n'en fallait pas davantage pour exaspérer même les plus indulgents I
M. Ancelot eut beau protester, dire qu'ayant madame Ancelot, des acteurs et un théâtre à sa disposition, il pourrait ramener le public à des idées auxquelles il devenait de plus en plus réfractaire, rien n'y fit : il fut mis impitoyablement à l'index 1
Renonçant à convaincre les puritains de la rive gauche de la sincérité de ses intentions, se sentant irrévocablement condamné par eux, M. Ancelot accepta bravement sa disgrâce, comme du reste il acceptait, en général, toutes les disgrâces, même celles de la fortune, c'est-à-dire avecla pliilosophie narquoise qui faisait le fond de son esprit.
Et il avait beaucoup d'esprit !
Seulement, pour diriger un théâtre qui doit être, en même temps qu'une tentative littéraire, une affaire commerciale, il faut quelque chose de plus et quelque ciiose de moins que de l'esprit : il faut avoir la pratique des affaires.
Or, le directeur-académicien avait toutes les qualités, excepté celle-là.
L'écueil contre lequel sa barque devait aller s'échouer fut, sans contredit, le genre de pièces qu'il crut devoir exclusivement adopter.
Les pièces étaient charmantes ; mais elles étaient toutes jetées dans le même moule et, toutes, elles représentaient l'ancien régime avec sa poudre, ses mouches, ses petites marquises, ses petits abbés, ses petits mousquetaires, ses petits vieux; l'ancien régime et toujours justifié! toujours et en tout.
Il semblait qu'on n'écrivait place de la Bourse que pour la rue de Yarenne 1
Le public, naturellement, s'en aperçut et tourna le dos au Vaudeville.
Et pourtant c'était un aimable homme et un honnête homme que ce vaillant et pur chevalier des causes perdues !
D'un abord facile, d'une humeur accommodante et presque toujours égale, Ancelot avait, comme je viens de le dire, un fond de philosophie charmante qui le rendait sympathique.
Il avait, çà et là, des mots de grand seigneur, et, quelquefois môme, illes mettait en pratique.
C'est lui qui disait d'un autre grand seigneur, dont il était fort ami de la maison :
« Il ne tiendrait qu'à moi de le tromper ; mais, btrnide sansonnet! je n'y suis pas forcé. »
Bernicle sansonnet ! c'était l'exclamation familière de l'excellent homme.
Un jour, pendant le grand succès de Madame Roland, j'eus besoin de cinq cents francs et je crus pouvoir écrire àAncelot pour le prier de m'en faire l'avance.
Ballard, qui s'était chargé de ma missive, revint tenant à la main une feuille de papier pliée en quatre, écrite toute entière d'un côté, mais blanche de l'autre.
Sur cette page blanche, Ancelot avait tracé ces mots de sa plus grosse écriture : « Bernicle sansonnet pour mon ami Laferrière, » et le paraphe.
<( C'est un refus? demandai-je à Baliard.
— Ça m'en a tout l'air, » me répondit-il, en voulant mettre le papier dans sa poche.
Mais, ne lui en laissant pas le temps, je le repris lestement, l'examinai de nouveau : Ancelot, dans sa distraction, et n'ayant sans doute pas sous la main d'autre papier, avait déchiré le feuillet d'un rôle manuscrit et avait écrit sur le verso.
Or, ce rôle, qu'il venait ainsi de mutiler, était précisément une copie de celui de Barbaroux, que j'avais dans Madame Roland, et que je jouais tous les soirs, copie qui venait, sans doute, de lui être envoyée pour qu'il la remît à l'artiste chargé de me doubler en cas d'accident.
« Très-bien, fis-je à Ballard, n'en parlons plus. »
Et ce fut moi qui mis le feuillet dans ma poche.
Chaque soir, la salle était pleine : Madame Roland faisait de l'argent, môme n'étant pas appuyée du répertoire d'Arnal.
Ancelot venait, presque à chaque représentation, dans une petite loge d'avant-scène du rezde-chaussée, jouir du triomphe de l'auteur, madame Ancelot.
En entrant en scène, je vis qu'il était à son poste et ma résolution s'en affermit.
Alors, et chaque fois qu'il y avait dans mon rôle une exclamation, je la remplaçai par celle d'Ancelot, et les bernide sansonnet de pleuvoir comme grêle.
Le premier passa fort bien; au second, Ancelot s'avança hors de sa loge, croyant avoir mal entendu ; le troisième sonna pour lui comme la
trompette du jagement dernier : une exclamation étouffée parvint jusqu'à mes oreilles, et je le visse lever et disparaître comme un boulet de canon.
Quelques murmures, en même temps, commençaient à sourdre du parterre et des loges ; mais, Ancelot n'étant plus là, et les plus courtes folies étant généralement les meilleures, je ne crus pas devoir, pour le moment, exagérer mon effet, et l'acte finit sans esclandre.
A peine le rideau était-il baissé que Ballard se précipitait vers moi, en donnant tous les signes du plus profond égarement.
Pour Ballard, régisseur du Vaudeville, comme pour Moëssard, régisseur de la Porte-Saint-Martin, un directeur, quels que fussent d'ailleurs son nom, son origine, sa fortune et son intelligence, était le représentant direct de Dieu sur la terre.
« Eh bien, quoi? qu'y a-t-il? demandai-je, le feu est-il dans les dessous?
— Il s'agit bien de cela, répliqua Ballard, que l'émotion faisait bégayer ; il s'agit que M. Ancelot n'est pas content, et que tu es demandé dans son cabinet. »
Je m'acheminai vers le cabinet d'Ancelot, non toutefois sans une légère inquiétude.
J'ouvre la porte, j'entre, et me voilà debout et silencieux devant mon directeur.
« Vous avez deviné, sans doute, la cause de cette entrevue, monsieur Laferrière?
— Je ne vous comprends pas, monsieur, répliquai-je avec beaucoup d'"aplomb, et j'attends que vous veuillez bien ra'expliquer...
— Trêve de verbiage. Vous savez fort bien ce que je veux dire. Qu'est-ce que vient faire, je vous prie, bernicle sansonnet dans la bouche d'un représentant du peuple? Est-ce que je prête mes mots à ces gens-là? Est-ce que madame Ancelot peut souffrir qu'on fasse parler un démagogue comme un gentilhomme de la chambre? Voyons ! répondez! Où avez-vous péché votre bernick sansonnet?
— Dans mon rôle, répliquai-je simplement, aj'ant eu tout le temps de reprendre mon sangfroid, pendant ce torrent d'éloquence, dans mon rôle, écrit et ajouté de votre main, mon cher directeur, signé de vous et adressé, pour plus de précaution, à l'ami Laferrière; je ne pouvais donc pas m'y tromper, et, fidèle à mon devoir, je me suis
hâté de vous obéir, en répétant ce soir, à mon tour, le mot précieux tombé de votre plume. »
Ancelot commençait à se gratter le Iront.
Moi, pendant ce temps, j'avais tiré des vastes poches de mon costume de représentant girondin, le feuillet qui contenait l'une des principales scènes du rôle et le mettant sous les yeux d'Ancelot :
« Ceci fait bien partie, n'est-ce pas, du rôle de Barbaroux, et ce mot, ajouté derrière, est bien de votre écriture, que je sache ? »
Ancelot était beau joueur; la scène finit par un éclat de rire olympien et, le soir même, j'avais mes cinq cents francs.
Albert de Marguerite, Arthur d'Ermance, Barbaroux de Madame Roland, Pierre le Millionnaire furent mes créations les plus saillantes sur la scène du Vaudeville.
Puis, je rompis mon engagement, je ne sais plus à propos de quoi.
DE LAFERRIERE 227
Cette rupture n'altéra en rien, d'ailleurs, nos bonnes et amicales relations avec M. Ancelot.
A la longue, je le perdis de vue.
La dernière fois que je le vis, ce fut au Théâtre- Français, à l'une des représentations de l'École des femmes.
Je l'aperçus dans le couloir du balcon et j'allai vivement à lui : il eut, d'abord, quelque peine à me reconnaître.
Hélas 1 ce n'était plus que l'ombre de lui-même.
Le rideau se leva, Arnolphe fit son entrée, Agnès ensuite et il se mit à écouter, sans faire un seul mouvement, pendant tout l'adorable premier acte de cet immortel chef-d'œuvre.
Le rideau baissé, il releva la tête et me regarda.
(( Bernicle sansonnet ! dit-il, on n'en fait plus comme ça! »
Il avait tout à coup rajeuni de vingt ans.
Ce fut son dernier éclair : peu de jours après, il était mort I
Mais ce qui mourut longtemps avant lui ce fut son estomac.
Comme tous les gens d'esprit, Ancelot était gour-
met et, mettant en pratique la maxime de Brillât- Savarin, il avait l'ambition de savoir manger.
D'ailleurs, il datait du Directoire et, comme tous ceux de cette époque, il avait la gueule fine, selon l'expression d'alors.
Mangeur émérite, il mangea si bien, malgré tous les avis contraires de son pylore, qu'il en fut réduit, comme Désaugier, à n'être plus qu'un gasti^onome honoraire.
Cette abstinence forcée lui fut, d'abord, un douloureux supplice ; la façon dont il essayait de s'y soustraire est touchante.
Chaque jour, de trois à cinq heures, on le voyait entrer chez Potel et Chabot.
Il s'approchait de l'étalage du jour, avec la gravité réfléchie d'un connaisseur qui veut juger sur pièces; il stationnait, tour à tour, devant chacun des comestibles qui lui semblaient dignes de son attention, et, l'examen terminé, il arrêtait son choix; alors, revenant vers la pièce préférée, il se campait bien en face et, s'en approchant, il en humait, il enaspirait le parfum, jusqu'à consommation** raisonnable; enfin, il se tournait vers le compoir, soulevait son chapeau et se retirait en disant *
« A revoir, madame Potel.
— A revoir M. Ancelot; nous aurons demain, j'espère, des becfigues d'Ecosse.
— Ah ! vraiment ! ah ! diable ! Des becfigues d'Ecosse ! Eh bien, à detnain, madame Potel.
— A demain, M. Ancelot. »
Et il s'éloignait en se frottant les mains. Il avait dîné comme un prince, et comptait le lendemain dîner comme un roi !
Je n'ai pas à apprécier Ancelot comme écrivain: l'Académie, en lui ouvrant ses portes, l'a placé audessus de tout éloge comme de toute critique.
Louis XI et Fiesque resteront, parmi les œuvres d'Ancelot, comme la preuve distinctive de son esprit sérieux et de sa grande érudition.
Ancelot est l'un des homaies que j'ai le plus estimés et le plus regrettés-.
La représentation de retraite de mademoiselle Mars eut lieu vers cette époque.
Je n'eus garde, comme l'on pense, de manquer à cette solennité.
La salle était imposante ; trois époques s'y reconnaissaient parfaitement : les trois générations du monde des arts et des salons qui avaient vu commencer, s'élever et finir mademoiselle Mars.
Mars souffrait cruellement de cette abdication.
Elle joua avec tout le génie de la douleur, de cette douleur surhumaine qui fait éclater le rire
MEMOIRES DE LAFERRIERE 231
sur les lèvres, la jeunesse et l'esprit dans les yeux, tandis que de secrètes larmes remplissent le cœur.
Elle se surpassa...
Le public, attendri et charmé, ne pouvait croire à la réalité de cette séparation. Il l'applaudissait avec une frénésie fiévreuse, où il y avait comme un secret désespoir.
Elle dit tous ses mots avec un art si profond; elle eut tant de gaieté et tant de mesure ; elle fut, à la fois, si ravissante de jeunesse et de charme, qu'à la chute du rideau, et lorsque ce mot funèbre traversa la foule, ce mot « c'est fini 1 » une explosion terrible ébranla les voûtes de la salle, et que les huissiers de la scène, effrayés et ahuris, coururent à la loge de mademoiselle Mars et la conjurèrent de reparaître.
Ils la trouvèrent pâle et à moitié suffoquée : ses forces étaient à bout I L'immense douleur avait finalement eu raison de ses traits; elle ressemblait à une morte.
Enfin, dominée par le sentiment du devoir, elle se leva, respira une minute devant sa glace, et se retournant, elle dit :
« Je suis prête ; faites lever le rideau. »
Sa figure avait repris cet inimitable sourire qu'elle allait quitter pour jamais.
Pendant ce temps, on s'était hâté d'organiser l'ovation qu'on avait rêvée.
Tout le personnel du théâtre l'attendait rangé des deux côtés de la scène.
Elle apparut au milieu de cet Olympe, comme la déesse de la jeunesse parmi les dieux de l'art.
J'en atteste les quinze cents spectateurs qui la saluèrent, alors qu'elle s'approcha de la rampe et qu'elle s'inclina devant eux, Mars, en ce moment, avait vingt ans à peine.
Ce fut un cri d'admiration.
Et, tandis que le rideau s'abaissait lentement sur cette dernière vision, on entendit éclater des voix qui criaient :
{( Non ! non ! pas de retraite ! Mars ! Mars I »
Mais le rideau ne se releva plus ! L'étoile était bien éteinte, hélas ! et pour jamais !
Il sembla que la mort fut entrée dans la salle : on sorlit avec une précipitation qui tenait presque de l'effroi !
Je courus à sa loge. Il y avait beaucoup de monde; mais ce n'était plus la femme de tout
à l'heure. Mars avait compris qu'on ne l'avait couverte de fleurs que pour mieux l'ensevelir.
Elle avait deviné tout ce que sa condamnation avait eu, là, d'implacable et de froidement médité; aussi un vague sourire d'amertume crispaitil sa bouche et y imprimait-il une froideur ironique.
Elle nous regarda tous d'un œil sec, et elle nous dit :
« Ceci, mes amis, peut bien passer pour un enterrement de première classe ! »
A ce mot cruel et profond, nous nous retirâmes sans proférer une parole.
Mars, retirée de la scène, le public oublia bien plus tôt son actrice que l'actrice n'oublia son public.
Elle avait beau affecter, avec ses intimes, la nécessité du repos : elle se préoccupait, à chaque instant, des affaires, des intérêts, des événements de cet empire de l'art où elle avait régné.
Elle se plaisait à donner des conseils aux jeunes
artistes, et, pour se rapprocher d'un passé qui lui était cher, elle rechercha la société de son vieux camarade Armand.
Armand habitait Versailles; elle y fit l'achat d'un pavillon.
Il est constant que cette circonstance hâta la mort de la grande artiste.
Le pavillon qu'elle avait acheté exigeait des réparations importantes : on lui proposa un devis de dix mille francs, qu'elle accepta; mais, les travaux terminés, on lui présenta un mémoire s'élevant à trente mille francs, et l'imprévu de ce chiffre lui causa une de ces secousses qui devaient précipiter pour elle l'action destructive du temps.
Elle eut un tel accès de colère qu'elle en tomba à la renverse, en proie à une syncope dont on eut de la peine à la tirer.
Dès ce moment, sa mort put être prévue.
Elle quitta brusquement Versailles, revint rue Lavoisier, 13, et y mourut le 4 mars 1847, âgée de soixante-neuf ans, subissant ainsi l'influence fatale de ce no 13 qui l'avait toujours impressionnée.
J'étais à ses funérailles.
Un monsieur, que l'on nous dit être son fils,
nous reçut dans Les appartements de la défunte.
Là je rencontrai, comme cela devait être, toutes les célébrités des arts, des lettres et du théâtre.
Près de moi se trouvait Lamartine, qui, une année plus tard, et presque à pareille date, devait présider aux funérailles d'une monarchie.
Je suivis le convoi au Père-Lachaise.
Vingt et un ans auparavant, j'étais entré dans ce même cimetière, suivant la dépouille de Talma.
Ces deux grandes majestés du théâtre allaient donc reposer l'une près de l'autre : Thalie et Melpomène avaient chacune, dès lors, un deuil irréparable à porter.
Je n'eus pas de peine à découvrir le monument qui recouvrait les restes de Talma ; j'y fis la station d'un croyant devant le tombeau de son prophète, et, là, de tristes pensées m'assaillirent.
Je comptai toutes les gloires disparues; je fis le dénombrement de toutes les gloires nouvelles, et, je l'avoue, mes regrets s'en augmentèrent.
Comme j'allais quitter le Père-Lachaise, je re-
marquai un vieillard bien pauvrement, mais trèsproprement vêtu; il venait de déposer, sur la tombe de l'illustre comédienne, un petit bouquet de violettes et d'immortelles, dernier souvenir de l'amitié qui survit.
Je reconnus Coupigny, le chantre de l'ancien Caveau, l'émule de Désaugiers, le parasite de mademoiselle Mars, après l'avoir été quarante ans de Talma ; Coupigny qui disait, vingt-quatre heures après la mort du grand tragédien :
« Ingrat ami ! je lui ai accordé quarante ans mon amitié ! et il ne m'a pas mis dans son testament, même pour une tabatière ! »
Coupigny était un très-habile pêcheur à la ligne.
C'est à lui qu'arriva, à la maison de Mars, à Sceaux, cette scène comique, capable de rompre à jamais l'hameçon d'un pêcheur, si un pêcheur pouvait jamais renoncer à sa ligne.
Coupigny avait pour habitude de tendre, chaque soir, sa ligne à carpe dans la pièce d'eau du parc et, le lendemain, de grand matin, d'aller la relever.
Un matin, Coupigny s'aperçoit que le bouchon indicateur a plongé. Il rassemble toutes les forces
de son moral pour ne pas donner à sa main un mouvement trop convulsif. Il soulève le manche de sa ligne : il y a résistance...
Coupigny, naturellement pâle, devient livide d'espoir, et, avec toute l'adresse d'un maître pêcheur, sans rien faire rompre, il tire de l'eau, accroché à son hameçon, quoi?... un exemplaire de ses chansons, accouplé à un hareng saur.
Mars avait espéré, par ce mauvais tour, se débarrasser de son parasite; mais elle ne connaissait pas Coupigny.
Il courut à sa chambre, s'y enferma et lui fit savoir qu'on eût, désormais, à lui porter ses repas, jurant de ne jamais plus se retrouver à la table de celle qui avait osé accoupler ses œuvres à un poisson desséché!
Je repris de nouveau le chemin de la proviu-ce : j'avais à tenir la promesse que j'avais faite à mon créancier.
Le roman comique ne cessera pas d'être vrai, tant qu'il y aura des théâtres parcourus par des artistes en représentation.
On ferait des monceaux de volumes de ces odyssées carnavalesques, dignes d'être décrites par Lesage!
Quels amoncellements de trésors, pour l'armoire aux souvenirs! Et que la jeunesse est belle par les chemins du Tour de France, lorsqu'elle compte ses
mille et une étapes par autant de triomphes paillonnés de sonnets, de couronnes, de soupers fins €t de faciles amours !
De l'argent, de la santé, de l'insouciance, des bravos et des sourires et, par-dessus tout, la liberté ! Quel rêve ! Et comme, plus tard, on regrette de n'être pas mort avant le réveil.
J'aurais peur en racontant par le menu ces courses folles et cette existence pittoresque, de ne pas trouver chez mon lecteur une patience égale à mon enthousiasme.
Et, puis, la mémoire se perdrait un peu au milieu de ce peuple divers et ondoyant.
Sur ces entrefaites, j'avais reçu la réponse à une lettre que j'avais écrite à Alexandre Dumas, pour lui demander s'il était vrai que le privilège d'un nouveau théâtre venait de lui être accordé.
Cette réponse ne s'était pas fait attendre.
La voici :
«( Mon cher Laferrière,
» Le privilège n'est réellement signé que d' avanthier; je ne pouvais donc vous écrire plus tôt.
» Oui, sans doute, il m'irait très-bien de vous avoir; mais le chiffre?
» Ce n'est pas un jeune premier qu'il me faut, c'est, avec ma façon de faire des drames, cinq ou six jeunes premiers
» Voyez donc si la compagnie de Mélingue, de Bressant, de Fechter vous va, et dites-moi votre chiffre invariable; ou, plutôt, écrivez directement à Hostein, que ces détails regardent.
» A vous.
» Alex. Dumas. »
Quelques jours après, je signais mon engagement au Théâtre-Historique.
J'étais donc en face du maître, et j'allais interpréter ses œuvres.
Le Maître !
C'était le nom que déjà on lui donnait.
Pourquoi n'a-t-on jamais appelé Lamartine, le
Maître? non plus que Balzac, de Musset et tant d'autres qui, cependant, sont de grands maîtres?
Question délicate et qu'il ne m'appartient pas de résoudre.
Personne n'a plus que moi aimé, exalté, celui que nous appelions, non-seulement le Maître, mais encore le grand Dumas, surtout le bon Dumas.
J'ai été entraîné, comme tant d'autres, dans le tourbillon de cette vie bruyante et magnifique, et, je puis le dire, j'étais fier de marcher à la suite de Dumas, comme on aimait à se presser, jadis, au grand siècle de la Renaissance, sur les pas des Raphaël, des Dante et des Léonard de Vinci.
Les années se sont succédées ; le temps, dans sa révolution impassible, a changé pour moi bien des points de vue : mon enthousiasme pour Dumas restera jusqu'à la fin ce qu'il a toujours été : un culte !
Lorsque Alexandre Dumas obtint le privilège du Théâtre-Historique, M. Hipfolyte Hostein était ». u
régisseur général du théâtre de rAmbigu-Comique, sous la direction d'Antony Béraud.
II avait eu le bonheur de se faire distinguer par Dumas, lors des répétitions d'une des pièces les plus populaires du populaire auteur : les Mousquetaires, ou Vingt ans après, et quelques arrangements avaient été pris, à l'avance, entre les deux nouveaux amis, lorsqu'il fut question de fonder le Théâtre-Historique.
Ces arrangements, dont le but était de donner à M. Hostein la direction nominale du nouveau théâtre, Dumas restant le directeur réel, eurent pour effet immédiat de porter à l'Ambigu un tort irréparable.
C'est ainsi que Mélingue, entre autres, passa de l'Ambigu au Théâtre-Historique.
M. Hostein était l'antipode de Dumas.
Autant celui-ci était fougueux, bruyant, éclatant, irréfléchi, fantasque, tout en dehors ; autant l'autre était silencieux, concentré et terre à terre : il se dissimulait, comme la balle dans le fusil, et portait des coups d'autant plus profonds qu'ils avaient été, d'abord, plus énergiqueraent comprimés !
DE LAFERRIERE 243
Avec cela, une douceur presque monacale, un sourire très-engageant, des formes remplies de câlinerie, une sorte de magnétisme dans la voix et le regard.
Grâce à tous ces dons, il se créa bientôt, à côté de Dumas, en opposition avec celui-ci, un parti nombreux, surtout parmi les femmes, prêt à le soutenir quand même et toujours.
J'ai bien observé les divers systèmes administratifs suivis au théâtre ; j'en ai bien examiné les administrateurs; or, je ne reconnais à personne, autant qu'à M. Hostein, les facultés nécessaires pour diriger une scène, envahie par les exigences d'un grand spectacle.
On peut dire de lui, quoique sa longue carrière administrative n'ait pas été exempte d'orages, qu'il a été le type le plus accompli de ce qu'on appelait, autrefois, le directeur privilégié.
Il avait toutes les formes et tous les dehors du diplomate le plus consommé : d'une taille au-dessous de la moyenne, un peu potelé, un peu rose, il joignait, à un extérieur agréable, une faconde qui attirait et endormait l'oreille et la conscience.
Il s'était surtout distingué, dans les lettres, par quelques ouvrages destinés à l'enfance.
Un tel homme devait être, pour Dumas, tout à la fois, une sympathie et une garantie; aussi Dumas en subit-il, dans une certaine limite, l'attraction : la lune de miel de ce mariage, que devait suivre un divorce prématuré, ne fut donc pas sans douceur.
On se souvient de la Reine Margot, ce début éclatant du Théâtre-Historique.
La représentation de ces douze actes fut si longue, le premier soir, qu'il faisait grand jour, lorsque la foule sortit du théâtre.
Le jeune duc de Monpensier assistait à cette soirée ou, plutôt, à cette nuit mémorable et bivouaqua, comme tout le monde, sur le champ de bataille.
A la porte, les parents et amis des spectateurs, alarmés d'une si longue absence, étaient venus attendre la sortie ou, plutôt, la fin du spectacle et.
grossissant le nom])re des spectateurs, formaient une véritable cohue.
Ce fut le premier essai tenté de la grande mise en scène : tout ruisselait d'or, de velours, de soie et de plumes au vent ; les décors brossés par Cambon et par Despléchin, les maîtres d'alors, qui sont restés les maîtres d'aujourd'hui, faisaient revivre, avec une somptueuse exactitude, les grands intérieurs royaux, les aspects pittoresques du vieux Paris, les bouges sombres, la forêt touffue, et encadraient, de toiles qui étaient autant de chefsd'œuvre, ce fourmillement nouveau de personnages, ces masses populaires, ces cortèges étincelants, ces chasses, ces processions, tout ce mouvement, qui fut considéré, dès lors, comme l'expression suprême de l'art dramatique.
L'effet fut immense et le succès très-grand!
A partir de ce moment, Dumas ne marcha plus que dans son rêve, et resta persuadé qu'il avait trouvé la note véritable et définitive du théâtre.
Là fut son erreur et sa faute : il ne se rendit pas compte de la force de ce mot: assez/... Il considéra l'éclat de ses œuvres, l'entraînement du public, et il crut qu' en les reproduisant, ces
œuvres, il renouvellerait éternellement la foule.
Il se trompait : la foule n'entendant qu'une phraséologie qu'elle aimait, mais qu'elle connaissait; se voyant contrainte à un spectacle de longue haleine; la foule qui, déjà, avait dévoré en feuilletons les récits qu'on lui montrait en relief sur la scène, n'ayant, par conséquent, qu'une part de sa curiosité engagée, finit par s'arrêter sur le seuil du Théâtre-Historique.
Scribe avait bien pu s'approprier le Gymnase pendant un temps ; mais ce n'avait été qu'à la condition de parler aux habitudes familières de la vie domestique : jamais ses pièces ne tendaient le cerveau, ni par Texaltation, ni par l'admiration; ses tableaux étaient courts, variés ; si leur facture se reconnaissait, du moins y avait-il du repos pour l'intelligence du spectateur.
La pièce qui suivit la Beîne Margot était d'un autre Dumas : Adolphe Dumas, dont le talent inclinait plutôt vers le drame sévère et sobre, se mouvant de préférence dans le monde des idées et des
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passions, que dans le cadre matériel des effets plastiques.
Adolphe Dumas avait fait représenter, déjà, je ne sais plus quelle tragédie à l'Odéon, et avait porté au Théâtre-Historique l'École des familles , comédie énergique, un peu sombre, un peu philosophique, mais d'une grande valeur d'expression, et que le maître avait reçue.
Ce fut dans cette pièce que je débutai.
La réussite fut brillante.
Le soir de la représentation, Dumas rencontra dans le couloir son radieux homonyme qui, tout écliauffé .par le succès, s'échappa jusqu'à lui dire, avec cette charmante naïveté de l'auteur applaudi :
a Désormais, on dira les deux Dumas, comme on a dit les deux Corneille.
— Adieu, Thomas! » répondit Alexandre en lui serrant la main.
V École des familles, après la Reine Margot, fit l'effet d'un lampion après le feu d'artifice.
248 MEMOIRES DE LAFERRIERE
La pièce mourut au bout de trente représentations médiocres : Thomas Dumas revint du pays des illusions, se débattit quelque temps encore au milieu du tapage contemporain, et finit par prendre le parti de s'en aller dans un monde meilleur, dans ce tranquille paradis rêvé par les poëtcs, où les pièces ont toutes cinq actes, sont toutes en vers, sont toujours reçues à l'unanimité et toujours trèsapplaudies.
Les Girondins de Lamartine venaient de paraître.
Damas, frappé de ce grand succès, eut l'idée de mettre à la scène son roman : Le Chevalier de Maison-Rouge.
En moins d'un mois, pièce, décors, costumes, rôles, mise en scène, tout fut écrit, peint, composé, appris et servi au public.
C'était la première fois qu'une lecture allait se faire devant le personnel du théâtre.
MM. Dumas et Maquet en firent une sorte de solennité.
C'est peut-être ici le cas de dire un mot du collaborateur de Dumas.
M. Auguste Maquet, alors que je le vis pour la première fois, était un homme de trente-deux à trente -cinq ans, d'une taille au-dessus de la moyenne, assez agréable de sa personne ; mais un peu raide d'attaches et de mouvements.
Il y avait dans son costume une certaine correction méthodique, qui ne laissait pas que de répandre un peu de froideur partout où il apparaissait.
Il fallait se faire à cette première impression qui, finalement, n'était pas la véritable ; car, lorsqu'on était parvenu à percer cette couche de glace, on trouvait une chaleur interne, d'autant meilleure qu'on s'y attendait moins.
On ne peut nier que M. Maquet n'ait exercé une influence remarquable sur le talent de Dumas.
Pendant plus de dix ans que dura leur collaboration, devenue célèbre, autant par les œuvres qu'elle a produites, que par les contestations publiques qui en furent le malheureux dénoûment^ l'union intellectuelle de ces deux hommes fut si étroite et, on peut le dire, si parfaite, que les plus
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fins et les [ilus experts, parmi les critiques, seraient embarrassés pour séparer, dans leur œuvre commune, ce qui appartient à l'un de ce qui appartient à l'autre.
Ce qui sortit de cette collaboration est inouï ; c'est à ne pas y croire : on les vit publier jusqu'à trois romans à la fois, dans trois journaux différents, et, cela, au jour le jour, sans un instant de repos et sans une minute de défaillance.
C'est ainsi que parurent le Chevalier (THarmental, la Jeunesse des Mousquetaires, Vingt ans après, les Quarante-Cinq, la Beine Margot, la Dame de Monsoreau, Monte-C hristo , Balsamo, Ange Pitou, le Vicomte de Bragelonne, la Guerre des femmes, et tant d'autres œuvres remarquables que j'oublie.
A de plus habiles que moi de dire, dans cette course à toute vapeur vers le succès, lequel des deux fut la locomotive et lequel fut le combustible : tout ce que je puis affirmer, c'est que la force créée par ces deux génies si heureusement unis, eut pour effet d'entraîner, à sa remorque, une génération tout entière, et qu'aujourd'hui encore, cette machine, dont la puissance n'est pas éteinte, traîne après elle des foules curieuses, avides de
goûter tout ce que ces récils contiennent de grâce, de charme et d'imagination.
Les Girondins ont prouvé^ une fois de plus, à quel point la simple audition d'un ouvrage peut égarer, sur sa valeur et sur sa portée, un auditoire de comédiens.
Dumas, il faut bien en convenir, était le plus déplorable des lecteurs qui soient au monde ; il avait la voix fausse et le débit sourd.
Cet homme, dont la plume était si alerte, si spiriluelle, ne savait pas lancer un mot, et, dans sa bouche, le comique devenait lugubre.
Quelques amis lui parlaient, un jour, de Schiller et, naturellement, lui soutenaient que, sous tous les rapports, l'auteur de Don Carlos lui était de beaucoup inférieur; Dumas n'en paraissait pas fortement convaincu et, se tournant vers madame Dorval, qui écoutait sans mot dire :
« Eh bien, Marie, lui dit-il, que penses-tu de ces folies ?
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— Mon cher Dumas, je suis un peu de leur avis : tu as sur Scliiller une supériorité incontestable.
— Laquelle ?
— Tu lis encore plus mal que lui! »
Dumas, pour le coup, éclata de rire : il se souvenait que ce pauvre Schiller, ayant lu lui-même son Don Carlos devant le comité de lecture de théâtre de Dresde, se l'était fait refuser à l'unanimité.
Nous trouvâmes donc les Girondins détestables au premier chef et jugeâmes l'œuvre mort-née ; mais nous eûmes soin de garder pour nous cette fâcheuse impression.
Le rôle qui m'avait été destiné primitivement était celui de Maison-Rouge ; mais, comme je crus voir dans Maurice Linday un personnage plus conforme à mes facultés scéniques, je demandai el j'obtins que ce dernier me fût confié.
Les répétitions commencèrent aussitôt.
J'avoue que le spectacle que j'eus alors sous les yeux me parut aussi nouveau que singulier.
C'était la première fois, en réalité, que je me trouvais dans la vraie fournaise romantique.
Jusque-là, je n'avais eu qu'une vague idée de ce
que pouvait bien être cette forge immense, où se martelait le drame monstre, où l'on en façonnait les décors, les costumes, les mille accessoires, et où se disciplinaient les masses, mouvantes comme les flots, d'artistes, de comparses et de figurants.
Il est certain qu'il y avait là tout un art nouveau, et que ce travail d'où allait sortir l'œuvre était un spectacle aussi étrange qu'il était grandiose et, parfois même, émouvant.
Les répétitions préparatoires, destinées à assurer la mémoire, se faisaient en l'absence des auteurs : on procédait à ce qu'on appelle le dégrossissage ; on ébauchait entre soi un premier travail de mise en scène ; on se groupait, on s'entendait sur certains mouvements, et notre directeur, M. Hoslein, dont la science scénique devait être plus tard si complète, nous donnait ses conseils, nous soumettait certaines observations dont la justesse ne laissait pas de nous faire une profonde impression.
Aussitôt que les rôles étaient sus, et que l'on pouvait répéter de mémoire, Dumas apparaissait, et c'était Jupiter tonnant sortant des nuées.
A l'entendre, rien n'était fait, tout était à refaire, cl — chose à noter — M. Hostein, dès que Dumas
paraissait, rentrait dans un silence systématique et une abstention qui ressemblaient fort à de la dignité blessée.
Je suis ici pour rendre à César ce qui appartient à César ; mais je suis, en même temps, trop soucieux de la vérité, pour ne pas constater que, précisément, dans cette misé en scène mémorable du Chevalier de Maison-Rouge, il y eut un tableau, non moins mémorable, dont le maître, lorsqu'il le vit répéter devant lui, fut si émerveillé, qu'il n'y trouva rien à changer.
Ce tableau, connu du reste, était celui du Tribunal révolutionnaire.
Malgré tout, Dumas restait un grand maître en matière de mise en scène. Sous son impulsion, le dialogue le plus terne, la situation la plus insignifiante prenaient une physionomie inattendue, et si, parfois, ses inspirations fantaisistes s'écartaient du sujet, parfois, aussi, elles étaient d'une bonne fortune inouïe .
Tout Paris a vu cette splendide mise en scène des Girondins, où la vérité, prise sur le fait, avait atteint le plus haut degré de puissance.
Quel bruit! quel vacarme! quel désordre admi-
rablement réglé, et surtout quelle rapidité entraînante I
Car c'est quelquefois là le grand écueil de la mise en scène, qui, plaçant trop les détails en relief, fait avancer les plans les uns sur les autres, détruit les grandes harmonies de l'ensemble, et alanguit le mouvement.
Mais, quand la main du maître a réussi à tout équilibrer; quand il a veillé à ce que rien ne dépasse la limite du goût et du possible ; quand toute chose est à sa place, n'occupe que son plan et ne dure que la minute juste qui lui est donnée; quand les mouvements s'enchaînent avec précision; quand les répliques sont réglées de manière que la vie soit partout, à droite, à gauche, à la face et au lointain; quand la foule, cet acteur aux cent voix, accompagne et soutient, comme une orchestration savante, le dialogue des personnages principaux et contribue, pour sa part, à frapper d'une empreinte de vérité des tableaux de l'histoire ou de la vie réelle, alors on se prend à reconnaître qu'à côté de l'art des poètes et des écrivains, il y a bien véritablement un art, art spécial, nouveau venu peut-être dans l'histoire du théâtre, mais devenu
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l'indispensable collaborateur des dramaturges moderne : l'art de la mise en scène.
Eli bien! Dumas avait ce génie : il était aussi grand metteur en scène qu'il était puissant écrivain dramatique, et la situation ainsi que le personnage qu'il avait dessinés à la plume, il les prenait de sa main robuste, les plaçait sur le théâtre, leur soufflait une seconde flamme et doublait en eux l'intensité de la vie.
On peut dire qu'il créait deux fois.
Je ne crois pas que le relief et le mouvement aient pu aller i)lus loin, ni qu'on ait jamais développé à un degré plus remarquable le secret de faire vivre et parler les masses.
Il y avait là trois cents figurants, hommes, femmes, enfants, tous pris au hasard, dans la rue, dans les mansardes et dans les ateliers, venus là ne sachant pas, cinq minutes avant, de quoi il était question, ni ce qu'on allait leur demander; or, ce fut un singuher spectacle que celui de ce grand Dumas debout, en manches de chemise, au milieu de ces êtres le regardant tous de cet œil atone et méfiant que le peuple affecte, d'abord, en face de toute chose inconnue.
Dumas, en un instant, venait de ressusciter un monde, et jamais artistes ne furent, en une minute, plus magnifiquement entourés que nous ne le fûmes.
C'était bien certainement ce que, jusque-là, j'avais vu de plus fort comme transformation instantanée du rêve en réalité.
Ce fut prodigieux de rapidité et d'effet.
Les jours où Dumas, au lieu de venir seul à la répétition pour faire, comme il nous le disait, « ime bonne petite cuisine entre camarades, » y arrivait comme Louis XIV, escorté de sa cour, ces jours-là ce n'était plus le même homme : il se montrait désagréable, injuste, cassant, décourageant, dédaigneux, et prenait chacun de nous pour le tremplin de son esprit.
Et, puis, il y avait le pompier de garde I
Le pompier de garde 1
Il a joué un grand rôle au Théâtre-Historique!
Il y avait des répétitions où nous nous aperce-
vions que Dumas, venu cependant seul, était dans un état de surexcitation particulière.
Ces jours-là, il se livrait à toute son humeur querelleuse, il reprenait sur tout, blâmait tout, critiquait tout, et criblait tout le monde d'une mitraille de mots, dont l'esprit faisait à peine oublier la piqûre; on sentait qu'il parlait et qu'il gesticulait pour quelqu'un.
Mais pour qui ?
Mystère I
Toujours est-il que c'était un débordement de verve à ne plus savoir où se fourrer.
Enfin, il nous mettait tous sur les dents, et la répétition, qui eût pu finir promptement, se prolongeait jusqu'à des heures invraisemblables.
Nous en connaissions qui avaient fini juste au moment de l'entréejdu public dans la salle.
Fatigués que nous étions de ces répétitions sans résultat, j'eus une idée : je m'approchai du pompier de garde, qui se tient, comme l'on sait, à moitié caché par les draperies de l'avant-scène, et qui ce jour-là assistait i\ notre travail.
« Mon ami, lui dis-je, j'ai un service à vous demander.
— Qu'est-ce qu'il y a, mon artiste?
— Il y a que vos camarades qui vous ont précédé ces jours-ci, à celte place, vous ont sans doute conté des merveilles de la pièce que nous répétons en ce moment, et que, naturellement, vous vous promettez de ne pas perdre un mot de la répétition d'aujourd'hui?
— Ça c'est vrai. Il paraît que c'est superbe ; mais, ce qui est plus beau que tout, c'est M. Dumasse, et c'est M. Dumasse que je veux voir.
— Vous avez raison, mon ami, rien n'est plus beau à voir que M. Dumasse ; mais cela le gêne précisément qu'on le regarde : il tient à n'avoir aucun étranger près de lui, quand il fait répéter.
— Malheur! Les camarades m'en ont tant raconté que j'en avais l'eau à la bouche.
— Oh ! vous le verrez tout de même; seulement, allez vous cacher tout au fond du parterre, dans le coin le plus obscur de la salle.
— Et je pourrai voir et entendre M. Dumasse ?
— Oui, mais à la condition, qu'il ne se doute en rien que vous êtes là !
— Oh! soyez tranquille, muet comuie une carpe, et invisible comme le Père éternel I
— Alors filez et qu'on ne vous voie plus... »
Eh bien! la répétition fut charmante.
Dumas, d'abord inquiet et décontenancé, en prit finalement son parti, et nous laissa répéter sans nous interrompre. Il ne se leva pas une seule fois de son fauteuil, ne nous décocha pas un seule épigramme, n'eut aucunement le désir de répéter lui-même et ne nous fit à peine que deux ou trois observations, d'ailleurs parfaitement justes et sensées.
Au bout de deux heures de ce bon petit travail tranquille, Dumas se livra à un léger somme, ce que voyant, nous continuâmes, mais à voix plus basse, avec cette chaleur intime, entre cuir et chair, qui fait mûrir les rôles, comme mûrit le raisin par le ciel à demi-couvert des premiers jours de septembre.
Ce fut, je le répète, une de nos meilleures répétitions.
Je revis quelques jours après mon pompier.
(( Oh! bien, me dit-il, j'ai johment blagué mes camarades. Si c'est là ce fameux M. Dumasse ! Moi j'ai fait comme lui, j'ai dormi, c'est tout ce que je me rappelle de la pièce. »
Le malheureux ! s'il eût ronflé! et que Dumas l'eût découvert ! il l'eût fait réveiller peut-être, et eût tout fait recommencer !
Nous l'avions échappé belle t
Le dernier tableau des Girondins était encore à faire, et nous étions à la veille des répétitions générales.
M. Hostein me dit :
« Partez pour Saint-Germain avec Dumas; ne le quittez pas qu'il ne vous ait livré son tableau ; surtout, soyez demain à onze heures au théâtre. »
On remarquera qu'il s'agissait de Saint-Germain , où demeurait Dumas, et où il faisait bâtir une maison, qu'il avait déjà baptisée du nom de Monte-Chrislo, le héros célèbre du plus populaire de ses romans.
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Monte-Christo n'était, alors, ni terminé, ni meublé; il n'avait d'habitables qu'une chambre à coucher et quelques autres pièces, à peine garnies des accessoires indispensables.
Dumas s'y était fait faire un cabinet de travail, qui n'a lui-même jamais été complètement meublé, et autour duquel il avait fait creuser des fossés où, naturellement, l'eau manquait.
Mais c'est là qu'il aimait à se retirer, comnje dans une forteresse imprenable, échappant ainsi aux bourdonnements et aux indiscrétions d'une foule de visiteurs et de familiers, qui se renouvelait sans cesse.
Le temps que dura ce séjour à Saint-Germain fut certainement une des périodes les plus caractéristiques de la vie de Dumas.
Ce fut là qu'il étendit, jusqu'à des limites approchant de la folie, ce goût de l'hospitahté, du laisser-aller, du décousu, qu'il puisait dans sa fastueuse indifférence pour les choses de la vie et, surtout, il faut bien le dire, dans un fond de bonté plus inépuisable que sa bourse.
Les parasites ne se comptaient plus.
Quiconque appartenait, de près ou de loin, à ce
monde, quelquefois très- élastique, des arts et des lettres, et n'avait plus de gîte, était sûr de trouver là une table toujours mise et un asile hospitalier.
L'argent y était à Tétat d'évaporation rapide et incessante : sous l'action de ce Roi-soleil du théâtre et du roman, il fondait comme la neige, il se volatihsait comme de l'eau de pluie.
On mangeait, on buvait, on empruntait, on prenait : les secrétaires étaient là comme des charançons dans un grenier, et les valets faisaient le reste.
C'était une cour plénière, présidée par un maître insouciant, qu'on voyait peu, qui laissait faire, qui enveloppait le monde entier dans sa banale munificence; mais qui couvrait jour et nuit, de son écriture calme, réguhère, sans rature, des rames de papier bleu, grand format; qui menait trois romans et deux drames de front, et qui trouvait encore le moyen de commander la garde nationale de Saint-Germain , monté sur un cheval blanc, et revêtu d'un uniforme splendide.
Le souvenir de Dumas restera impérissable dans cette petite ville de Saint-Germain, ville royale, qui
n' avait jamais rien vu de pareil, depuis la jeunesse de Louis XIV et les derniers Stuarts.
On s'est amusé à dire que, pendant le séjour de Dumas à Saint-Germain, les charges d'huissiers de cette localité avaient doublé de valeur.
La vérité est que, tandis que le grand papier bleu de Dumas sortait par rames écrites de son cabinet, le papier timbré y entrait par ballots.
On avait fini par lui cacher cette paperasserie maculée par le cachet du fisc ; de sorte que les huissiers, voyant que le maître ne s'en occupait plus, s'amusèrent, un jour, à faire monter un billet protesté de cinq cents francs à deux mille six cents francs, avec les frais : cela passa pour le chef-d'œuvre du genre.
Il faut, cependant, croire que le mémorable exploit finit par arriver à la connaissance du grand homme, car on cite le mot qui indique assez le souvenir qu'il en avait gardé.
Un jour qu'on vint lui demander une certaine
somme pour faire enterrer un huissier qui, par suite d'événements extraordinaires que l'iiistoire n'a pas consignés, était mort sans laisser un sou, il répondit brusquement :
« Tenez , en voici le double : faites-en enterrer deux! »
L'existence vertigineuse de Saint- Germain dura donc fort[)eu: bientôt, le bruit cessa; les parasites disparurent; Monte-Christo fut vendu, et Dumas, sous le coup de revers financiers qu'il était facile de prévoir, partit pour affranchir Naples et la Sicile, comme il était parti, une première fois, pour prendre Soissons et pour découvrir la Méditerranée!
Ce cher et grand Dumas! CjTano de Bergerac et Salvator Rosa eussent envié le décousu de sa vie, ses aventures, ses folies, ses prodigalités, son insouciance et, surtout, cette bonne humeur que ni les revers, ni la maladie, ni les approches de la mort ne purent assombrir!
On cite encore de lui ce mot adorable de gaieté, qu'il dit à son fils, le jour où on l'amena mourir chez ce dernier.
Comme on le déshabillait pour le coucher dans
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le lit OÙ il devait expirer, il tira de son gousset tout ce qui lui restait, une pièce d'or; et, avec son bon sourire :
« Il y a quarante ans, je quittais Villers-Cotterêts avec deux louis; j'en rapporte un! Et l'on dira que j'ai été prodigue! »
Il aura sa légende.
Les siècles se succéderont et on se racontera encore dans les ateliers, comme dans les veillées, les grands coups d'épée de Porthos, d'Athos et d'Aramis; on mêlera les aventures de Roland avec celles de d'Artagnan; on confondra Aladin avec Monte-Christo; mais, le plus étrange ! c'est qu'on finira par confondre tous ces personnages avec Dumas lui-même, et qu'on ne saura plus si ce furent les Mousquetaires qui prirent Messine avec Garibaldi, ou bien si ce fut Dumas qui essaya de sauver Charles I"de l'échafaud!
Dumas me fit passera Saint-Germain une bonne et délicieuse soirée, qui se prolongea jusqu'à minuit.
« Allons dormir, me dit-il enfin.
— Et mon tai3leau?... m'écriai-je.
— Éveille-moi demain matin de bonne heure, ou plutôt, dors tranquille : je t'éveillerai quand j'aurai fait ton tableau et qu'il te faudra partir. »
A huit heures du matin, j'étais sur pied.
Je demandai si Dumas était dans son cabinet; on me répondit qu'il dormait encore.
Je courus à sa chambre, et lui, tout en se secouant dans son sommeil, me cria :
« C'est toi, Laferrière? Bien, bien, je me lève. Dans deux heures, tu pourras partir : tu auras ton tableau. »
Sur les deux heures demandées, il prit une demi-heure pour déjeuner; mais je n'en partis pas moins parle train de dix heures, avec mon tableau dans la poche.
A la dernière répétition générale, la galerie se composait de quatre cents caudataires, du milieu desquels Dumas, assis dans une loge de face, envoyait sur la scène sa grosse voix, comme un capi-
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taine de navire qui commaDderait la manœuvre.
Ce soir-là donc, il fui tout particulièrement agaçant et insupportable : la pièce ne lui apparaissait plus dans sa netteté brillante et incisive; ell.. lui sem bloit froide, terne, vague et, surtout, démesurément longue.
Très-impressionnable et, par conséquent, trèsprompt à se décourager, il sentait voir un certain embarras dans son petit public, et, naturellement, il faisait remonter jusqu'à nous la cause de cette fâcheuse impression : je lui paraissais spécialement détestable, et il me prenait pour l'objectif préféré de ses crispations.
Je me souviens d'un certain pavillon qui venait en saillie sur la scène et qui fut, pour Dumas, l'heureuse occasion de me détacher une grêle de pointes acérées qui mirent, d'abord, les rieurs de son côté.
Maurice Linday arrivait, escaladait la fenêtre, du pavillon de Dixmer pour y arrêter Maison- Rouge.
Lorsque je voulus franchir la fenêtre, l'appui se trouva trop élevé, et je dus m'arrêter.
Dumas me cria :
<( Eh bien! allez donc! passez donc! »
J'indiquai de loin l'obstacle.
Dumas, n'admettant pas que quelque chose pût m'arrêter, m'interpella de nouveau et, alors, s'établit, entre lui et moi, un dialogue qui fit, pendant cinq minutes, la joie des assistants.
A la fin, n'y tenant plus, il accourt sur la scène et veut franchir, à son tour, cette fenêtre malencontreuse; mais, malgré ses grands bras, ses longues jambes et sa taille gigantesque, ses efforts tournent contre lui : l'appui, le balcon, la fenêtre, tout cède, tout dégringole.
Ce fut le plus grand succès de la soirée.
On fit baisser l'appui; mais Dumas, énervé, agacé, se rejeta sur un magnifique décor de Cambon, représentant le bord de la berge, sous le pont, dont la pose durait trop longtemps et interrompait l'action : il ne voulut point l'accepter, et, comme cela allait nécessairement occasionner des remaniements, il déclara que la pièce annoncée pour le lendemain ne se jouerait pas; mais Cambon, de sa voix douce et traînante, dit :
« Qu'on ne s'inquiète de rien, la pièce passera demain.
— Vous iiG referez pas le décor, j'imagine? dit Dumas.
— Si fait bien. Qu'on envoie à Tinslant même, à mon atelier, une vieille toile de fond. »
Cette toile fut rapportée au théâtre le lendemain, une heure avant le lever du rideau : elle représentait exactement,- avec une mise en relief et un trompe-l'œil étourdissants, le pont refusé la veille par Dumas.
Le pont réel et qui ne servit pas, avait coûté neuf mille francs; la toile coûta sept cents francs.
Ce fut à cette répétition générale qu'un hasard me fit trouver un des effets les plus heureux de mon rôle.
Au sixième tableau, il y a une scène où Geneviève vient chez Maurice lui demander asile.
Atala Beauchêne remplissait le rôle de Geneviève.
Or, à sa réplique, elle crut pouvoir entrer en scène affublée de la mantille noire dont elle s'enveloppait à la sortie de la répétition.
« Comment, lui dis-je, vous venez jouer une scène d'amour, attiffée de la sorte? mais vous êtes folle I
— Tiens! me répondit Atala, avec le calme de couleuvre qui faisait le fond de son caractère, je ne veux pas m'enrhumer, et, puis, tout va si mal ce soir, que je ne suis pas entrain de répéter. »
Furieux de cette réponse, je me jette à genoux devant elle et, au lieu de dénouer les rubans de la malencontreuse mantille, je la lui arraclie violemment.
Mon geste, l'attitude surprise d'Atala, le vêtement glissant sur ses épaules et mon cri :
« Ah ! que tu es belle ! »
Complétèrent le jeu de scène le plus réussi et le plus entraînant qui ait été jamais osé au théâtre.
L'efifet fut électrique : auditoire, comparses, figurants, tous applaudirent à outrance, et Dumas de s'écrier :
« Quand je vous dis que tout est renversé ce soir! Voilà Laferrière qui est en train d'avoir du génie! »
On rit, et il fut content! Il avait eu, cette fois, une part égale dans le succès !
Inutile d'ajouter que l'elTet fut conservé.
Toutes ces petites misères et tous ces accidents ne nous empochèrent point d'aller souper gaiement, à trois heures du matin, entre camarades, au café du Théâtre.
On porta un toast à notre directeur, aux auteurs de Maison- Roug e ^ et je pariai que la pièce aurait cent représentations, chiffre éblouissant à cette époque.
« Je prends le pari pour vingt », dit aussitôt une voix renfrognée, qui partait du fond mal éclairé de la salle.
Nous nous retournâmes : c'était Dumas, qui continuait de broyer du noir, en tête-à-tête avec un os de gigot.
Méhngue et moi nous allâmes à lui, et lui présentant un verre de Champagne :
(( Vingt représentations! s'écria Mélingue , y pensez-vous?
— Et les autres? ajoutai-je timidement.
— Les autres, dit Dumas, en nous tendant la main, c'est vous, mes enfants, qui les ferez. »
Nous nous élançâmes autour de lui, heureux de le retrouver seul, sans sa cour, c'est-à-dire de retrouver notre Dumas tout entier.
Les Girondins eurent près de deux cents représentations.
Hélas! ce qui était à prévoir arriva.
Cette entreprise du Théâtre-Historique, créée sous un patronage puissant, avec les sympathies de la littérature et du- public, alla vers son décHn, au milieu même de sa vogue, parce que la guerre intestine usait, brisait un à un tous ses rouages.
A bout de luttes, M. Holstein se retira; ce reirait rendit à Dumas toute sa liberté d'action; il lui sembla qu'il respirait plus à l'aise, que sa volonté plus lumineuse et plus féconde ne pouvait plus être arrêtée, et il fit, d'une manière plus ostensible que par le passé, acte d'autorité, sans prévoir que, par cela même, il engageait sa responsabilité.
Après six mois écoulés, Dumas vit toute la ruche
démoralisée se tourner contre lui et bourdonner ces mots, honteux dans le temple des arts : « Déposez votive bilan. »
Le tribunal de commerce répondit à ce cri, et ce beau théâtre, que le public croyait plein de vie, ferma ses portes pour ne plus les rouvrir I
Les pièces jouées au Théâtre-Historique furent : la Reine Margot, VEcole des familles, Intrigue et Amour, II amlet, Urbain Grandier, le Chevalier d' H armcntal, la Guerre des femmes, Catilina, le Comte Hermann, la Jeunesse des Mousquetaires, Monte-Chris ta, les Mystères de Londres, les Puritains d'Ecosse, Henri III, Antomj, les Frères Corses, la Marâtre, Paul Jones et cette infortunée Louise de Yaulroy, de plaisante et triste mémoire.
J'ai parmi mes reliques une Jettre datée du 9 septembre 1847, et signée Marie Dorval. La voici :
« Mon cher enfant,
» J'ai vu hier le beau drame de Dumas. M'avezvous aperçue dans la salle? Je crois que oui... Vous avez joué surtout le huitième tableau sous l'empire d'une émotion renouvelée, n'est-ce pas? Renouvelée par la présence de cœurs qui battaient
à l'unisson du vôtre. Ai-je raison? Moi, je vous ai trouvé parfait. Ces mots : « Elle pleure!... elle ne m'aime pas?... » et d'autres encore s vous les avez pris sur le vif de l'amour. C'est une femme qui vous l'affirme et qui sentait les autres femmes de la salle penser comme elle.
» Où prenez-vous donc les vingt ans que vous avez toujours? Je crois que c'est dans ce sens intime de l'amour, dont la nature nous a doués. Les femmes restent enfants toute leur vie, parce que toute leur vie se passe à aimer. C'est le secret de votre charme, et vous nous l'avez prisl
» Je vous trouve moins vrai dans les choses ordinaires de la vie. On devine que vous cherchez et, en fait d'art, ce qu'on trouve le mieux, c'est ce qu'on cherche le moins. Laissez-vous aller à vousmême et ne dites pas à mes amis de la rue de Richelieu que je vous ai donné ce conseil. Ils n'oseraient pas venir à mon enterrement.
» Saluez de ma part votre diable au corps ; le mien se porte mal ou, peut-être, se porte-t-il trop bien, le bourreau I
» Votre vieille amie,
» Marie Dorval. »
Son enterrement! Était-ce un pressentiment? était-elle réellement malade ?
Je courus chez elle. Je la trouvai souffrante du cœur et de l'esprit.
C'était déjà trop.
Dorval était la plus délicate nature féminine qui se pût voir. Elle souffrait de tout. Avec cela, aussi prête à l'espérance que vive au découragement. Elle aimait par tous les pores, et chaque molécule de son être était, à elle seule, un centre vital, de sorte que ses sensations se multipliaient à l'infini. Elle vivait plusieurs vies, en quelques secondes.
Elle mourut d'un deuil de grand'mère qu'elle n'eut pas la force de porter!
Dorval fut la plus grande artiste de l'école romantique.
Rachel était une grecque ; Georges une romaine du Bas-Empire; Dorval était une fille du peuple, de ce peuple repu tantôt de sang, tantôt de gloire, tantôt de larmes; de ce peuple grandi plutôt par ses revers que par ses triomphes, et revêtu enfin do cette grande mélancolie qui fait la majesté.
La tristesse passionnée de l'école romantique était passée dans les veines de Dorval, en don-
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nant à son génie un charme incomparable.
Elle avait, en elle, l'aimant morbide des amours fatales ! Où elle se montrait belle et ravissante surtout, c'était dans la chute. Ses déchéances étaient celles d'un ange. Elle passionnait par ses fautes. On l'adorait dans ses faiblesses. Ses repentirs avaient des larmes célestes. Elle n'était jamais plus près du ciel que lorsqu'elle roulait dans l'abîme. Elle ne savait aimer que dans la douleur.
Pauvre et immortelle Dorval ! Elle fut l'élégie et la passion de ce siècle, si profondément tourmenté. Jamais, peut-être, Marion Delorme, Adèle d'Hervey et Ketty Bell n'eussent vu le jour sans cette chaude et mélancolique lumière qui vivait dans ses yeux !
Elle avait la voix suave et profjnde de l'insondable passion. Ses vulgarités natives s'ennoblissaient au feu de lamour et devenaient des forces invincibles. Elle était brutale et grande comme un élément. Elle avait, au môme instant, toutes les sauvageries et toutes les douceurs de la nature. La jalousie la faisait marâtre; ses entrailles la faisaient mère. Point de raisonnement, point de spéculation, pas un grain de prudence dans ce cer-