III. — La Famille Dauchel
IMMIGRÉE A PARIS VERS 1838
Pendant mon internat à Paris, j'ai connu une vieille dame Artésienne, à peu près compatriote de ma grand'mère et dont l'histoire, que j'ai pu reconstituer entièrement, est bien instructive et bien navrante. Je l'appellerai Madame Dauchel, du nom du pays d'origine de son mari.
Elle naquit à Ferfaye,dans l'arrondissement de Béthune, vers 1815. Ses parents, de petits ménagers, vivaient du travail des champs. Elle se maria vers 1837 avec un ouvrier cordonnier du village d'Auchel. Tous deux étaient solides et bien portants, courageux, travailleurs et gais.
Il n'y avait pas grand'chose à faire au village comme ouvrier cordonnier. Dauchel se laissa séduire par un de ses compatriotes resté dans la capitale après l'expiration du service militaire et décida sa femme à aller chercher fortune à Paris. L'ancien soldat promettait de trouver une situation et faisait miroiter l'espoir d'une vie plus agréable.
Le jeune ménage partit pour Paris en 1838 ou 1839. Il n'avait pas encore d'enfant.
Arrivés à Paris, les jeunes époux" tombèrent de désillusion en désillusion ; ils épuisèrent toutes leurs économies et finalement échouèrent à l'Imprimerie Nationale. Le mari apprit le métier de compositeur et gagna de bonnes
journées ; la femme entra dans le même établissement comme plieuse. Ils avaient loué un petit logement, rue Vieille-du-Temple, au rez-de-chaussée, dans le fond d'une cour, où ils demeurèrent jusqu'après la guerre de 1870-71.
La vie s'écoulait tranquille et monotone, sans autre incident que la naissance successive de sept enfants qui, tous, furent élevés au sein par la mère et doublèrent sans difficultés le cap de la première enfance. Pendant la fin de ses grossesses et pendant la période des lactations, Àmbroisine — c'était son nom — restait au logis, et son mari gagnait suffisamment à lui seul pour subvenir à l'entretien, du reste fort modeste, de la femme et des enfants.
Le ménage avait déjà quatre enfants quand survint dans la maison une petite épidémie de diphtérie qui atteignit les deux aines de la famille Dauchel. Comment soigner ces petits malades dans un logement mal aéré, mal éclairé et qui ne comptait pour six personnes que deux pièces et un tout petit cabinet ? Le médecin envoya les deux malades à l'hôpital de l'Enfant-Jésus, rue de Sèvres. Ils y moururent tous les deux à vingt-quatre heures d'intervalle.
Quelques années plus tard, les deux plus âgés des survivants furent atteints de rougeole et durent, eux aussi, être conduits à l'Enfant-Jésus. Ils y moururent tous les deux à quelques jours de distance.
Les trois derniers enfants survécurent et furent envoyés à l'Imprimerie Nationale dès qu'ils furent en âge de travailler. Avec de l'ordre, de l'économie, de la conduite, la famille vivotait dans une aisance relative, aimée et estimée du personnel dirigeant et ouvrier de l'atelier.
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Mais voici que vers 1865, le père Dauchel tombe malade d'une maladie qui traîne, qui oblige à mettre au Montde-Piété tous les bijoux de la famille et pour laquelle, finalement, le médecin jugea indispensable de prescrire « l'air du pays ». En débarquant à la gare de Lillers, Dauchel se reposa chez mes parents. Et quoique je fusse encore bien jeune, j'ai le souvenir très précis de cet homme aux traits accentués, à la figure amaigrie et dont les larges épaules pointaient sous une redingote devenue trop grande et qui lui battait les flancs. Deux mois plus tard, Dauchel était enterré à côté de ses aïeux, dans le cimetière du village. Ce décès tut une rude épreuve pour les membres survivants de la famille, Madame Dauchel, ses deux filles et son petit garçon. A force de travail, d'économie et d'ingéniosité, on vécut, et bientôt, quand les enfants purent entrer à l'imprimerie, une aisance ' relative revint dans la maison.
LES TROIS ENFANTS. — En 1877, nous trouvons :
Angèle, la fille aînée, mariée avec un chet de rayon d'un grand magasin. Son mari est un normand venu à Paris, fort, vigoureux, intelligent et adroit mais qui n'a qu'un petit défaut : il aime à boire une absinthe avec ses camarades et « c'est du reste une habitude pour tous les chefs de rayon ». Une petite fille naîtra de cette union et sera mise en nourrice aux environs de Paris. Elle meurt à neuf mois. — Après quelques années de mariage, Angèle devient veuve d'un mari emporté dans un accès de delirium tremens. Redevenue ouvrière à l'Imprimerie Nationale, elle se tuberculise et succombe vers l'âge de 35 ans.
Céline va se marier avec un Dauphinois, ancien sergentmajor, venu se placer à Paris comme employé. Pas d'enfant. On vit dans l'aisance, car les deux époux travaillent chacun de leur côté. Mais l'employé a des enuuis
avec son patron. Il change une bonne place pour une médiocre, puis une place médiocre pour une mauvaise. Bref, Céline devient veuve en 1905 d'un mari mort de cirrhose atrophique, due principalement à l'absinthe. Elle est sans enfant et travaille encore pour gagner sa vie.
Albert, parti pour la campagne de 1870, a été fait prisonnier. Il est revenu bien portant et se marie avec une veuve, mère de trois enfants. Elle lui donne un fils qui, lui aussi, s'appellera Albert. Après quelques années de ménage, Albert perd sa femme « qui est morte malheureusement ». Les enfants du premier lit sont renvoyés en province auprès des parents de leur mère. — Albert qui travaille à l'Imprimerie Nationale devient tuberculeux et succombe à trente-deux ans.
En 1882 il reste — outre Céline qui vit en appartement séparé avec son mari — Ainbroisine, la grand'mère, qui est toujours bien portante, Angèle, qui est veuve et tuberculeuse, Albert, le petit-fils d'Ambroisine, qui est écolier. Mais ce gamin s'étiole : il va passer une année à Berck-sur-Mer pour refaire sa santé.
En 1885, Angèle meurt dans la misère. En 1886, Ambroisine meurt épuisée et Albert va demeurer avec son oncle et sa tante Céline.
LE PETIT-FILS. — En 1905 il reste de toute la famille Dauchel, Céline, vieille femme veuve qui cherche une place de concierge et Albert le petit-fils.
Nous avons dit que celui-ci avait été refaire sa santé à Berck-sur-Mer. Néanmoins, sans être tuberculeux il est réformé du service militaire pour étroitesse de poitrine. Aujourd'hui âgé de 35 ans, il est employé, aux appointements de 150 francs par mois. Son rêve serait de revenir en province, à Auchel, dans le pays d'origine de ses grands-parents, où il a encore de la famille. Mais que
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deviendrait-il s'il venait à perdre sa place ? Et pourtant, peut-on se marier àParis avec 150 francs d'appointements par mois ?
CONCLUSION. — Cette histoire se résume d'un mot. Aux trois enfants adultes des parents Dauchel se sont joints dans le mariage deux provinciaux et une provinciale. — De ces six personnes adultes, cinq sont mortes prématurément et malheureusement, deux de tuberculose, deux d'absinthisme,une probablement de suicide. — Le petit-fils Albert concentre et résume dans ses veines tout ce qui reste du sang de cinq personnes, son père, ses deux tantes paternelles et ses deux oncles par alliance. Nous ne comptons pas sa mère qui a laissé d'un premier lit trois enfants retournés en province et sur lesquels nous n'avons pas de renseignements.
Et notons que la famille Dauchel était exceptionnellement douée au point de vue de la santé et que jamais l'inconduite n'a exercé ses ravages chez aucun de ses membres. Et si parmi les provinciaux immigrés à Paris il en est un certain nombre qui ont mieux réussi qu'elle, combien sont-ils, qui moins bien doués, moins résistants, de moins bonne conduite ont réussi plus mal, qui sont morts prématurément et sans postérité, comme par exemple ses deux gendres ? Et ceux-ci, pourtant, étaient aussi au-dessus de la moyenne des ouvriers ou employés parisiens : le premier était chef de rayon et le second était un ancien sergent-major.
IL — Le Milieu Parisien
La ville de Paris couvre une surface de 78 kilomètres carrés (7.802 hectares) et loge 2.660.000 personnes et 90.000 chevaux. o>
Cela fait en moyenne sur un hectare de territoire parisien, 340 personnes et 11 chevaux !
Mais laissons les chevaux à l'écart et voyons les quartiers les plus peuplés.
Il y a par hectare de territoire parisien 770 habitants dans le IIIe arrondissement (Arts-et-Métiers) — 645 dans les IIe, XIe et IVe arrondissements (Mail et Vivienne, Roquette, Notre-Dame) — 540 dans les VIe et Xe arrondissements (Odéon, Porte Saint-Denis) — 480 dans le XVIIIe (la Chapelle) — et 230 seulement dans le XIIe (Bercy) — 210 dans le XIIIe (Salpêtrière) et 168 dans le XVIe, le moins encombré de tous (Auteuil, La Muette) <2).
Des 78 kilomètres carrés compris dans l'enceinte de Paris, il y a 16 kilomètres carrés 72 pour les surfaces non bâties, 1 kilomètre carré 24 pour les promenades, squares et jardins, «non compris les Tuileries, le Luxembourg, les jardins du Louvre, le jardin des Plantes et le Musée de Cluny qui appartiennent à l'État» (8). En ajoutant à ces différents jardins, dont nous n'avons pu trouver la superficie exacte, la surface des eaux de la Seine (12 kilomètres de. long X par 300 mètres de large) soit 360 hectares, cela fait approximativement 22 kilomètres carrés réservés à l'usage de la collectivité parisienne.
(1) Ami. stat. page 280. Quand nous n'indiquons pas l'année de l'annuaire dans leqnel sont avons pnlaé nos renseignements, 11 s'agit toujours de l'Annuaire statistique de la Ville de Paris, année 1901.
Ans. 1903 p. 790. Ce nombre de chevaux était supérieur en 1901.
(S) Ann. p. S80.
(c) Ans. p. 80 et suivantes.
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Donc, sur un hectare de territoire parisien il y a 28 ares réservés à la collectivité parisienne et 72 ares appartenant à des particuliers et couverts de constructions avec leurs dépendances. Il n'y a pas une seule grande ville en Europe qui ait relativement si peu « d'espaces libres t. Ce point a été mis en évidence par des tableaux graphiques au Congrès international de la tuberculose, dûs, je crois, à M. le professeur Letulle.
C'est donc sur 72 ares de terrain bâti que doivent, dans plusieurs quartiers deParis,se loger de 645à770 habitants, ce qui fait approximativement dix mètres carrés en moyenne par personne !
Les 2 millions 660 mille parisiens sont logés dans 77 mille constructions (70 mille' maisons d'habitations et 7 mille établissements divers). Ils se répartissent en 860 mille ménages dont 205 mille ménages d'une seule personne. Cela lait, sans compter les magasins, ateliers, usines, cafés, marchands de vins, une moyenne de 11 ménages et de 34 personnes par construction. C'est dire que, surtout dans une ville où les plus grandes fortunes se rencontrent avec les plus noires misères, la grande majorité des parisiens est fort mal logée.
Par centaine de ménages comprenant trois, quatre, cinq, six, sept personnes, combien en est-il qui n'ont qu'une ou deux ou trois pièces pour se loger (l) ?
Sur 100 ménages de
3 pars. 4 pers. 5 pars. 6 pars. 7 pers.
N'ont que 1 pièce 13 8 5 4 3
N'ont que 2 pièces 36 32 32 22 19
N'ont que 3 pièces 29 29 26 22
(1) Àiin. p. 118 et suivantes.
La crise de la race française a paris 15
On voit que la proportion des ménages, même nombreux, qui n'ont qu'une ou deux pièces pour tout logement est considérable.
Il y a, du reste, un autre moyen d'apprécier le nombre des logements plus que modestes, c'est de voir le prix des locations.
Il y avait à Paris en 1901 le total de 919 mille locaux mis en location qui se répartissaient ainsi (*) :
D'une valeur locative
Inférieure à 300 francs 435.000
De 301 à 600 francs 298.000
De 601 à 1000 francs 84.000
De 1001 à 2000 francs 53.000
De 2001 à 3000 francs. 18.000
De 3001 à 20.000 francs 29.000
En somme, il y a une petite moitié de la populationparisienne qui occupe des logements de moins de 300 francs, et les deux tiers de cette population habitent des logements de moins de 600 francs de loyer annuel.
Et de ces 919 mille ménages on a relevé **) :
323 mille logés dans des maisons à 6 étages
6 » » à un rez-de-chaussée